Sur la question des migrants. Macron aux Bernardins (III)

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Nous continuons notre commentaire de l'important discours prononcé par le président Macron au collège des Bernardins (avril 2018). Cette fois, au lieu de suivre l’ordre du discours, nous prenons la liberté de sauter à la question des migrants. Nous reviendrons ensuite sur celle de la bioéthique et celle de la laïcité.  

Pour aller à Macron aux Bernardins (I), cliquer ici.

Pour aller à Macron aux Bernardins (II). Colonel Beltrame, cliquer là.

 

 

TEXTE DU PRESIDENT

 

Sur les migrants, on nous reproche parfois de ne pas accueillir avec assez de générosité ni de douceur, de laisser s’installer des cas préoccupants dans les centres de rétention ou de refouler les mineurs isolés. On nous accuse même de laisser prospérer des violences policières.

Mais à dire vrai, que sommes-nous en train de faire ? Nous tentons dans l’urgence de mettre un terme à des situations dont nous avons hérité et qui se développent à cause de l’absence de règles, de leur mauvaise application, ou de leur mauvaise qualité – et je pense ici aux délais de traitement administratif mais aussi aux conditions d’octroi des titres de réfugiés.

Notre travail, celui que conduit chaque jour le ministre d’Etat, est de sortir du flou juridique des gens qui s’y égarent et qui espèrent en vain, qui tentent de reconstruire quelque chose ici, puis sont expulsés, cependant que d’autres, qui pourraient faire leur vie chez nous, souffrent de conditions d’accueil dégradées dans des centres débordés.

C’est la conciliation du droit et de l’humanité que nous tentons. Le Pape a donné un nom à cet équilibre, il l’a appelé « prudence », faisant de cette vertu aristotélicienne celle du gouvernant, confronté bien sûr à la nécessité humaine d’accueillir mais également à celle politique et juridique d’héberger et d’intégrer. C’est le cap de cet humanisme réaliste que j’ai fixé. Il y aura toujours des situations difficiles. Il y aura parfois des situations inacceptables et il nous faudra à chaque fois ensemble tout faire pour les résoudre.

Mais je n’oublie pas non plus que nous portons aussi la responsabilité de territoires souvent difficiles où ces réfugiés arrivent. Nous savons que les afflux de populations nouvelles plongent la population locale dans l’incertitude, la poussent vers des options politiques extrêmes, déclenchent souvent un repli qui tient du réflexe de protection. Une forme d’angoisse quotidienne se fait jour qui crée comme une concurrence des misères.

Notre exigence est justement dans une tension éthique permanente de tenir ces principes, celui d’un humanisme qui est le nôtre et de ne rien renoncer en particulier pour protéger les réfugiés, c’est notre devoir moral et c’est inscrit dans notre Constitution ; nous engager clairement pour que l’ordre républicain soit maintenu et que cette protection des plus faibles ne signifie pas pour autant l’anomie et l’absence de discernement car il y a aussi des règles qu’il faudra faire valoir et pour que des places soient trouvées, comme c’était dit tout à l’heure, dans les centres d’hébergement, ou dans les situations les plus difficiles, il faut aussi accepter que prenant notre part de cette misère, nous ne pouvons pas la prendre tout entière sans distinction des situations et il nous faut aussi tenir la cohésion nationale du pays où parfois d’aucuns ne parlent plus de cette générosité que nous évoquons ce soir mais ne veulent voir que la part effrayante de l’autre, et nourrissent ce geste pour porter plus loin leur projet.

C’est bien parce que nous avons à tenir ces principes, parfois contradictoires, dans une tension constante, que j’ai voulu que nous portions cet humanisme réaliste et que je l’assume pleinement devant vous.

Là où nous avons besoin de votre sagesse c'est pour partout tenir ce discours d'humanisme réaliste, c'est pour conduire à l'engagement de celles et ceux qui pourront nous aider et c'est d'éviter les discours du pire, la montée des peurs qui continueront de se nourrir de cette part de nous car les flux massifs dont vous avez parlé que j'évoquais à l'instant ne se tariront pas d'ici demain, ils sont le fruit de grands déséquilibres du monde.

Et qu'il s'agisse des conflits politiques, qu'il s'agisse de la misère économique et sociale ou des défis climatiques, ils continueront à alimenter dans les années et les décennies qui viennent des grandes migrations auxquelles nous serons confrontés et il nous faudra continuer à tenir inlassablement ce cap, à constamment tenter de tenir nos principes au réel et je ne cèderai en la matière ni aux facilités des uns ni aux facilités des autres. Car ce serait manquer à ma mission.

 

COMMENTAIRE

 

Un discours moral et juridique qui fait abstraction du problème politique international

 

Peu critiquable en ce qu’il dit, ce passage du discours l’est à cause de ce qu’il ne dit pas. D’une part, il en reste à un exposé de principes fort admissibles et consensuels, alors que le sujet est plutôt leur application – et on n'a pas vraiment l'impression que ce problème soit au nombre de ses principales préoccupations ; d’autre part, et surtout, il fait abstraction de nos responsabilités internationales. C’est ce second point que je voudrais développer.  

Nul ne peut soupçonner le président Macron de ne pas donner toute son importance à l’international, à la participation de la France au gouvernement du monde. Et il le fait bien mieux que ses prédécesseurs.

Il faut approuver aussi le président de ne pas être dans la réaction immédiate à l’urgence médiatique. Il a une vision de long terme. C’est assez rare pour ne pas être salué.

Mais il amalgame trop deux choses différentes : immigration et migrations.

L’immigration ne date pas d’hier, mais les migrants ne sont pas les émigrés. Beaucoup d’immigrés illégaux veulent, c’est vrai, se faire passer pour des réfugiés. Mais si tant de réfugiés affluent quand même en Europe, venus d’Afrique et du Proche-Orient, c’est parce que le président Sarkozy a plongé dans le chaos la Libye, donc le Sahel, et parce que nous participons à une politique qui a prolongé jusqu’à aujourd’hui la guerre en Syrie. Au moins la France, grâce au président Chirac, n’est-elle pas responsable du chaos en Irak.    

Le phénomène de l’immigration a des causes « politiques », « économiques » ou « climatiques » « durables » « dans les années et les décennies à venir ». Mais il est trompeur de le confondre avec le phénomène des migrants, qui a pour cause beaucoup plus spécifique la politique hégémonique de l’Amérique avec ses guerres sans fin au Proche-Orient.    

Concernant l’islamisme, il est indubitable qu’il ne serait pas un problème d’une telle importance, si les Occidentaux n’avaient constamment soutenu le parrain du salafisme mondial, à savoir l’Arabie Saoudite. Que si leur invocation des motifs humanitaires en Syrie était authentique, les dirigeants se soucieraient autant des atrocités saoudiennes au Yémen, ou des conditions de vie épouvantables des émigrés pakistanais ou philippins dans les pays du Golfe. Que l’islamisme militaire est né en Afghanistan, monté par Washington et financé par Ryad contre la présence soviétique. Et qu’il n’a jamais été désarmé depuis.    

Ces migrants réfugiés font peur à une grande part de l’opinion parce qu’ils sont en grande majorité musulmans et réputés à tort ou à raison islamistes. Mais les islamistes ne seraient que peu de choses sans leurs patrons. De plus, au-delà des clichés, quelle est aujourd’hui la situation réelle de l’islam dans le monde ? Nous ne voulons entendre que des histoires qui nous conviennent, alors que la seule chose véritablement utile serait la vérité objective.

 

 

Un rapport de forces est un rapport de forces

 

Pour défendre ou excuser le président Macron, on répondra que son discours si abstrait est le seul que nos dirigeants puissent aujourd’hui tenir. A la politique impériale des USA, nous nous associons moins par atlantisme doctrinaire (car il est évident à peu près à tous que les USA ont perdu le sens de la mesure), mais faute de pouvoir nous en détacher sans dommages. A la puissance des USA s’ajoute la dépendance de notre économie à l’égard du pétrole et celle de notre budget à l’égard des capitaux des monarchies pétrolières, peut-être aussi la crainte de subversions qui pourraient être suscitées chez nous.

Un rapport de forces est un rapport de forces. Que peut-on faire d’autre, nous les Européens, sinon nous conduire en alliés complaisants, mais malgré tout encore libres, moyennant quoi avec nous on garderait les formes, nous conserverions de l’influence, des marges de manœuvre, et nous obtiendrions aussi une part du gâteau ?

Avant de juger trop vite des actions comme la participation de la France aux bombardements du 13 avril 2018, mesurer à la fois ce rapport de force et l’utilité de donner un gage à Washington avant la visite du président Macron aux USA, lui qui ne désespérait pas de convaincre son homologue américain.   

 

 

L’heure de vérité du président Macron

 

L’excuse précédente était assez valable jusqu’à la dénonciation du traité avec l’Iran par le président Trump. Mais cette action change vraiment la donne. Y a-t-il encore quelque chose comme un droit international, un respect de la parole donnée, des traités,  ou est-ce que la volonté capricieuse de l’hégémon doit désormais servir de loi ? Washington ne traite plus les Européens en alliés, mais en sujets. La question est de savoir si nous acceptons de devenir des sujets. Jeudi 17 mai, au sommet UE-Balkans à Sofia ; la réponse était clairement non.  

Outre notre dignité, notre souveraineté, nos intérêts, il s’agit surtout de notre sécurité. Savoir si nous nous laisserons entraîner dans une politique qui ne conduit à rien d’autre qu’à la guerre mondiale, dans le cas où la Chine et la Russie ne se soumettraient pas et n’accepteraient pas d’être gouvernées à terme par des représentants en accord avec l’hégémon.

Comment résister sans subir de terribles sanctions, ni sans procéder de fait à un renversement des alliances, qui ne se justifie pas non plus ? Et faire des Européens les arbitres de la situation ? Cela demande des trésors de courage et de diplomatie.   

C’est donc aujourd’hui l’heure de vérité du président Macron. Comme l’écrit Aristote dans son Éthique à Nicomaque [1130 a 1] : « archê andra deixei », « le pouvoir révèlera l’homme ».

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