Macron aux Bernardins, 1

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Discours du président Macron aux Bernardins. Commentaire (1ère partie)

 

Voici la première partie d’un commentaire philosophico-politique du discours du président Macron au Collège des Bernardins, lundi 9 avril 2018.

 

TEXTE  DU  PRESIDENT


« Je vous remercie vivement, Monseigneur, et je remercie la Conférence des évêques de France de cette invitation à m’exprimer ici ce soir, en ce lieu si particulier et si beau du Collège des Bernardins, dont je veux aussi remercier les responsables et les équipes.

Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, sans doute, vous et moi bravé, les sceptiques de chaque bord. Et si nous l’avons fait, c’est sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer.


Pour cela, il n’est pas d’autre moyen qu’un dialogue en vérité.

 

Ce dialogue est indispensable, et si je devais résumer mon point de vue, je dirais qu’une Église prétendant se désintéresser des questions temporelles n’irait pas au bout de sa vocation; et qu’un président de la République prétendant se désintéresser de l’Église et des catholiques manquerait à son devoir. »

 

COMMENTAIRE

 

Le président se réfère d’emblée à une philosophie très différente de celle qui a présidé depuis ses débuts au développement de la « laïcité à la française ». Le comprendre avec précision requiert quelques explications philosophiques. La laïcité dite « à la française » fut en fait une absence de lien entre l’Eglise et l’Etat, absence théorisée à partir d’un mix de positivisme, de matérialisme et de moralisme kantien, lui-même privé de sa profondeur métaphysique par les professeurs de la IIIe République.

En quel sens parler d’une absence de lien ? Bien sûr, en France il y a l’Eglise, et il y a l’Etat républicain. Il y a donc une zone de contact entre eux et ce contact doit être géré, d’un côté comme de l’autre. Mais rien dans la nature de l’Etat ne dit qu’il y a, qu’il devrait, ou qu’il pourrait y avoir Eglise. C’est là un pur fait.

La République « laïque » pourrait en théorie se suffire à elle-même. Elle a besoin de morale, pas de religion, et pour avoir une morale, elle n’a besoin que de la Raison. Celle-ci se révèle à elle-même dans l’œuvre des sciences, de la politique républicaine et dans une critique de la métaphysique. La République n’est pas qu’une communauté politique, c’est d’abord une communauté spirituelle dans la Raison – une Raison qui se dit qu'elle s'est surtout constituée dans une histoire d’opposition aux religions.

Comment donc le président Macron peut-il dire que « le lien entre l’Eglise et l’Etat » existe et s’est « abîmé » ? Evidemment parce qu’il ne partage ni cette philosophie, ni cette vision de l’Histoire.

 

 

Quelle est donc la philosophie du président Macron ?

 

L’empreinte majeure, à mon avis, n’est pas celle de Paul Ricœur (sur laquelle nous reviendrons dans un prochain épisode). C’est celle de Hegel. La chose est claire, entre autres, dans l’article qu’Emmanuel Macron a publié dans le numéro d’Esprit de mars-avril 2011, intitulé « Les labyrinthes du politique. Que peut-on attendre pour 2012 et après ? » En particulier la note 6 se réfère au Hegel des Principes de la philosophie du droit, §§ 250-256. Ce penseur est alors parvenu à la pleine expression de son anti-individualisme (voir la fameuse Préface de cet ouvrage). L’article d’Emmanuel Macron se réfère à la doctrine de la corporation, qui doit faire le lien entre l’intérêt particulier et l’intérêt général. 

Peut-on dire que Macron modernise cette doctrine par une théorie de la négociation ? Une théorie du dialogue rationnel transparent entre intérêts multiples de la société civile, reconnus et considérés objectivement en fonction du système des besoins ? Peut-être. Mais c’était déjà là la base de la pratique législative prussienne, très rationnelle et extrêmement performante. C’est une des doctrines hégéliennes où apparaît le mieux la légitimité de la Raison. Il est donc très clair que pour Macron, comme pour Hegel, la liberté n’a de légitimité que dans et par l’universel de la Raison. Cela force à relativiser beaucoup de ce qui se dit sur « Macron le libéral », ou « l’individualiste ». Hegel admettait la liberté économique, mais la subordonnait à l’administration et à l’Etat [Cf. le livre de Domenico Losurdo, Hegel et les libéraux. Liberté, égalité, Etat, PUF, 1992.]

De plus, le président, lorsqu’il était étudiant, a rédigé son mémoire de DEA sur La Raison dans l’Histoire de Hegel. Son article de 2011, qu’on peut considérer comme le plus important de tous ceux qu'il a écrits, puisqu’il parle par avance de l’élection et de la fonction présidentielles, fait encore référence implicitement à La Raison dans l’Histoire : « Contrairement à ce qu’affirme une critique postmoderne facile des ‘grands récits’, nous attendons du politique qu’il énonce de ‘grandes histoires’. » De plus, il revalorise « l’idéologie » comme pensée synthétique permettant de se projeter dans l’avenir. Malgré certaines apparences, Emmanuel Macron n’est pas non plus postmoderne.

 

Avant cela, l’étudiant Macron avait rédigé un mémoire de maîtrise sur Machiavel. Mon opinion, à observer son style, ses manières, ses actes, est que ces deux sujets (Machiavel, Hegel) n’ont pas été choisis au hasard et que l’essentiel de sa pensée politique se trouve là.  

 

 

La Raison dans l’Histoire et la légitimité

 

Ce qu’on nomme assez ridiculement le « Jupitérisme » de Macron, c’est à mon avis la conscience de la grandeur qui vient à l’Histoire du fait qu’elle est pénétrée et portée par la puissance de l’Absolu qui est Logos, Raison. La religion appelle cela la Providence. Le « souffle » gaullien n’est pas autre chose. Macron, donc, croit en la Providence, c’est évident. Il y croit dans sa version rationaliste, celle de Hegel. Certains pensent que Ricœur l’a fait rompre avec Hegel. (C’est notamment la thèse de Brice Couturier, dans son livre Macron philosophe, Editions de l’O, 2017, par ailleurs intéressant et informé.) Je ne le crois pas. A mon avis, Ricœur lui a seulement permis d’enrichir, mettre à jour et contextualiser une pensée qui pour l’essentiel a gardé l’empreinte hégélienne. 

Il avait commencé avec Machiavel : les intérêts et les passions des groupes et individus acteurs d’une situation, ainsi que les rapports de forces entre eux, expliquent tout – à un certain niveau. Et pourtant ces acteurs prennent leurs décisions en fonction d’Idées (ou Valeurs). C’est vrai même s’ils sont pragmatiques. Car soit le pragmatisme est une Idée, soit il est simplement la prise en compte des situations en même temps que des Idées. 

Les « maîtres du soupçon » (Marx ou Nietzsche par exemple) dénoncent dans les Idées le masque des intérêts. De Gaulle pensait de même. De fait, beaucoup de gens prétendent servir des Idées ou des idéaux, mais font plutôt carrière en s’en servant. Ils agissent « sous l’impulsion de l’anxiété, de l’orgueil, du besoin de paraître et de dominer » [François, Gaudete et exsultate, n°28]. Et pourtant, ces Idées qu’ils voudraient mettre à leur service, elles ont une logique, une puissance propre et une autonomie par rapport à tous leurs calculs. De sorte qu’elles s’expriment toujours, « comme un désir inconscient », disait Hegel, à travers les actions des Hommes. Les Hommes, écrit-il, toujours dans La Raison dans l’Histoire, « réalisent leurs intérêts, mais il se produit en même temps quelque autre chose qui y est cachée, dont leur conscience ne se rendait pas compte et qui n’entrait pas dans leurs vues ». Bref, ce sont les Idées qui (pour le meilleur ou le pire) mènent le monde. Tels sont les desseins de la Providence, ou (version rationaliste) la « ruse de la Raison ».

On aura noté le « en même temps », dans la citation de Hegel – l’origine dialectique hégélienne du « en même temps » macronien ne fait guère de doute à mes yeux. 

 

 

L’Autorité de la Raison

 

L’Homme d’Etat occupe une place et remplit une fonction où l’Histoire se fait, et où donc la Providence affleure, opère avec puissance. Ce qu’on nomme l’autoritarisme de Macron, c’est tout simplement son auctoritas, celle qui, pour tout Homme ayant une culture classique, s’attache essentiellement aux fonctions d’imperium en raison de la présence du numen (l’éternelle puissance et la divinité) de la Raison universelle, du Logos. Comparez avec Hollande... La France, si elle a des chefs imprégnés de sa riche culture, aura toujours une auctoritas dans le monde.

Les idées passent et repassent le Rhin. Ce va-et-vient est au cœur des deux cultures, allemande et française. L’hégélianisme de Macron est un hégélianisme très français. Ce n’est pas un hégélianisme de gauche, marxiste ou « kojévien ». C’est ce qu’on aurait appelé jadis un hégélianisme de droite, mais il est dépouillé de la dimension totalitaire que cette pensée possède lors de sa naissance, de l’autre côté du Rhin. Il n’est pas non plus très systématique. Et il ne dissout pas les contraires dans la synthèse, mais préfère maintenir l’opposition des contraires réconciliés. 

Mais qu’est-ce qu’une philosophie de la Raison dans l’Histoire qui reconnaît l’importance de l’individu et de la personne ? C’est quelque chose entre Bossuet et Victor Hugo. Peut-être, via les connections d’Esprit, se produit-il inconsciemment chez Macron une humanisation/christianisation de Hegel dans une veine blondélienne, comme chez Gaston Fessard ou Romano Guardini [Romano Guardini, La polarité, Cerf, 2010. (Der Gegensatz. Versuche zu einer Philosophie des Lebendig-Konkreten, 1925)]. Si le président est bien informé, il doit savoir que Fessard et Guardini ont joué un rôle important dans la formation intellectuelle du pape François [Voir le livre de Massimo Borghesi, Jorge Mario Bergoglio. Una biografia intellettuale, Jaca Book, 2017.]

 

 

Mort et résurrection de la laïcité.

 

Tout le monde parle de la laïcité, mais presque plus personne ne croit à ce qui en faisait le sérieux et la dignité. Je pense à toutes ces nobles Majuscules : la Raison, la Patrie, l’Humanité, la Science, le Devoir, la Morale et le Progrès. Fortement adossée à ces absolus rationalistes, la laïcité bénéficiait de plus, en profondeur et comme en contrebande, de l’influence éducatrice de l’Eglise, qui nourrissait la culture et les mœurs françaises de sa vitalité.

Quel est précisément le rapport entre la philosophie et la religion ? Pour Hegel, la philosophie et la religion disent essentiellement la même chose, c’est-à-dire que tout est dans l’Absolu, qui est Sujet et Liberté. Mais la religion est censée le dire en termes imagés, la philosophie en termes conceptuels. La philosophie est une discipline pour une élite d’esprits. Si donc la masse essaye de philosopher, elle tombe dans les formes nulles de la philosophie : scepticisme, relativisme, matérialisme, scientisme, bref ce degré zéro de la pensée qu’il faut écarter pour commencer à réfléchir sérieusement.

La religion est pour Hegel la façon populaire de s’approprier la vérité de l’Absolu d’une façon adaptée à l’esprit imaginatif, affectif et peu conceptuel. Pour lui, si l’on prive un peuple de religion, on n’en fait pas pour autant un peuple rationnel et de philosophes, mais une sorte de prolétariat intellectuel, plein de prétention, mais en pratique privé de tout accès à la vérité de l’Absolu. L’élite des conceptuels (hégéliens) ne croit pas à la religion, c’est entendu, au sens où le peuple y croit, mais cette élite pense quand même la même chose que le peuple, à la différence près qu’il y a entre l’imagination et la raison. Là se trouve la source de l’élitisme de Macron. Ceci est peu catholique. La foi catholique n’est pas élitiste [François, Gaudete et exsultate, nos 36-46]. C’est pourquoi on aura toujours beaucoup de mal à combiner dans une même personne un philosophe vraiment hégélien et un véritable homme de foi.

Ce qu’il y a de pire pour la culture commune et pour l’Etat, ce n’est pas le cléricalisme des membres du clergé qui voudraient s’imposer à la puissance publique ; c’est celui de ces intellectuels superficiels, frottés de philosophie mais sans profondeur. Ils s’imaginent avoir accédé à la raison simplement parce qu’ils ont refusé la religion et renié le spirituel. Ils prétendent être les tuteurs du peuple et le conduire aux Lumières. En fait, ils le vouent à vivre dans l’irréligion sans philosophie, dans l’immoralité sans liberté, dans la mesquinerie d’une existence réduite aux intérêts privés, ou à la révolte compulsive, hors de la Raison, de l’Histoire et de l’Etat.

La raison hégélienne est élitiste, sans doute trop, mais encore ne faut-il pas forcer le trait. Plus imaginatif que conceptuel, le peuple a pourtant une pleine dignité spirituelle. En effet, l’imagination n’est pas simplement cette folle du logis, cette « maîtresse d’erreur et de fausseté » que dissiperait la raison scientifique. L’imagination est féconde, intuitive, inventive et symbolique. Ses images symbolisent puissamment la vérité. C’est peut-être là ce que Ricœur aura appris au jeune hégélien Macron : la richesse de l’imagination, le champ infini qu’elle ouvre à l’interprétation comme à la pensée, son importance dans l’action. La civilisation de l’image ne doit pas être celle de la mort du symbole.

Le lien (hégélien) entre l’Eglise et l’Etat est comme celui qui existe entre l’imagination et la raison, comme entre le peuple et l’élite – si l’élite n’est pas « abîmée » par la niaiserie antireligieuse, si la raison n’est pas « abîmée » par un irrationnel mépris de l’imagination, si le peuple veut être autre chose que le singe de l’élite, et l’élite autre chose que l’initiateur du peuple au non-sens.  

On comprend par là sans difficulté en quel sens le « lien » Eglise-Etat existe, a été « abîmé » et on devine mieux comment il s’agit de le « réparer ».

 

 

Maintenant, essayons de poser les véritables questions.

 

Non pas savoir si les tenants de la laïcité « à la française » vont accepter ce qu’on pourrait appeler une laïcité néo-napoléonienne. Car il y a quelque chose de réactionnaire dans cette tradition laïque. La plupart en France ont rejeté sa structure philosophique fondamentale, mais restent attachés à l’idée qu’elle est quand même importante.

Que feront les évêques de France ? Plus généralement, que penseront les catholiques ? Passé un premier moment, dominé par l’agréable impression de fraîcheur, comme après le discours du président Sarkozy [20 décembre 2007 au Palais du Latran], ne vont-ils pas se réfugier dans un « Nous jugerons sur pièces, quand nous lirons les projets de lois bioéthiques » ? En somme, voir dans ce discours pensé et direct des bonnes paroles, pas si originales que cela ? Ne vont-ils pas, en somme, laisser dominer la méfiance ? Certes, comme disait Reagan avec humour, « trust and verify », mais ne méconnaissons pas la différence : Sarkozy avait des idées. Macron a une pensée.

Ce « lien réparé », conçu et promu par un esprit métaphysicien, présente plus de promesses et plus de risques, il est aussi plus difficile à gérer, que « l’absence de lien » dans la bonne vieille laïcité de la « République des Jules ».

Avec le président Macron, nous sommes en présence d’un fait imprévisible, et auquel nous ne croyions pas : la France a un chef qui n’est ni un pur technocrate, ni un simple politicien, mais un Homme d’Etat vraiment cultivé, doté d’une vraie pensée. Il est capable d’embrasser en largeur et profondeur aussi bien les champs économiques et financiers que les champs politiques et sociaux, nationaux et internationaux, et que les champs culturels : langue, science et bien entendu philosophie, art et religion. Nous n’avions rien connu de tel depuis De Gaulle et Georges Pompidou. Cela ne veut pas dire que ses décisions seront excellentes, mais cela veut dire qu’elles seront puissamment fondées.

Cet Homme d’Etat prend la mesure de la situation historique dans laquelle nous nous trouvons – non une époque de changements, mais un changement d’époque, ainsi qu’aime à dire le pape François.

Que l’arbre, donc, ne nous cache pas la forêt. Le président comprend que la réponse adéquate à la situation exige une nouvelle unité de la culture française, et passe par une nouvelle synthèse humaniste, comme disait le pape Benoît XVI : « Les aspects de la crise et de ses solutions, ainsi qu’un nouveau et possible développement futur, sont toujours plus liés les uns aux autres. Ils s’impliquent réciproquement et ils requièrent des efforts renouvelés de compréhension globale et une nouvelle synthèse humaniste. » [Caritas in Veritate, 2009, n°21] Cela exige notamment de repenser de fond en comble la laïcité. 

Une synthèse humaniste française, cela veut dire d’abord un dialogue en vérité entre le catholicisme et les Lumières dans leur forme la plus synthétique, hégélienne, et dans leur forme la plus profonde, cartésienne. Cette dernière forme est aussi catholique. 

Un « véritable dialogue » n’est pas une discussion pointilleuse entre érudits et spécialistes, c’est un dialogue de Décideurs, qui laissent de côté les « élucubrations mentales » [Gaudete et exsultate, n°46] et voient les choses largement et de façon vivante.

Encore faut-il que le catholicisme français se montre à la hauteur d’un tel dialogue en reprenant ce qu’il possède de plus puissant dans sa tradition de pensée. A quoi pense le président Macron en faisant allusion à la prudence aristotélicienne recommandée par le pape François ? Cela veut dire cesser de chercher à se faire une niche écologique de survie dans la mentalité postmoderne, qui est devenue non-fonctionnelle et tourne au délire. Il s’agit de réinventer pleinement le grand récit et la métaphysique, c’est-à-dire la philosophie et la théologie de l’Histoire, l’ontologie et la théologie naturelle, l’architectonique des savoirs. Notre époque est celle de la mort de « la mort de Dieu ». C’est celle de la fin de « la fin de la métaphysique ».  

Il s’agit aussi de redonner, tous, que nous soyons croyants ou non, dans notre culture commune, une place d’honneur à la Personne du Christ, figure centrale de l’humanisme, car c’est l’humanisme de Dieu. Dieu et liberté. La France n’aura pas d’avenir à moindre prix.

 

A SUIVRE

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