Prendre l'air, ou Voyage en Amérique latine,1.

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Il est toujours bon de prendre l’air, intellectuellement. C’est pourquoi je vais publier dans les deux ou trois semaines qui viennent ma traduction d’un texte publié dans la Revue Humanitas[i], de Santiago du Chili, écrit par un Italien, Rocco Buttiglione, philosophe toujours très actif et qui a mené une double carrière universitaire et politique. Sa biographie sur Wikipedia en français vaut ce qu’elle vaut mais peut donner au moins une idée du calibre du personnage. Ce texte porte sur la pensée d’Alberto Methol-Ferré, important penseur uruguayen, qui n’est pas membre du clergé et qui figure parmi les principaux inspirateurs de la pensée du pape François. Je remercie mon ami Jaime Antunez, directeur de la Revue Humanitas, d’avoir généreusement autorisé cette publication.   

 

 

 

A la fin des années 70 et jusqu’au milieu des années 90, j’ai pris part aux intenses débats d’un groupe d’intellectuels comprenant des Italiens[ii] et des Latino-Américains (au nombre desquels Alberto Methol-Ferré et Jorge Maria Bergoglio[iii]), qui gravitèrent ensuite autour de la revue Nexo. Le cours de mon existence m’a ensuite conduit à un engagement très prenant dans les réalités publiques italiennes, de sorte que je n’ai pu suivre de près tous les développements ultérieurs, qui conduisirent [le catholicisme latino-américain] jusqu’à Aparecida del Norte[iv] et à aujourd’hui. Inévitablement, mes réflexions porteront la marque et auront la couleur des années durant lesquelles je suis resté plus proche du groupe. Par honnêteté, je dois ajouter que je me repose ici en grande partie sur mes souvenirs personnels. Alberto Methol s’exprimait surtout par oral mais a publié relativement peu, si l’on met de côté ses écrits posthumes. Guzman Carriquiry me signale qu’il a aussi énormément écrit, mais de manière un peu dispersée, et que cet ensemble d’écrits dont nous avons hérité est aujourd’hui en cours de publication. Ce que je me propose d’exposer ici, je le tire moins des écrits que des conversations que nous eûmes tout au long des années 80 et qui restent vivantes dans ma mémoire. Ces conversations faisaient partie d’un plus vaste débat, auquel prenaient part tous les amis de Nexo, en particulier Jorge Mario Bergoglio. 

 

 

 

Puebla[v]. Les deux mondialisations

 

C’est à la fin des années 70 et au début des années 80 que je commençai à me rendre en Amérique Latine, pour parler du pape polonais et aussi, peu après, de Solidarnosc. C’était le temps de la préparation de Puebla, dans laquelle Alberto Methol jouait un rôle très important. Il reconnut instantanément dans l’élection d’un pape polonais un moment du processus de mondialisation de l’Eglise catholique. « Catholique » signifie « kata olon », ce qui signifie : selon la totalité. Ainsi est-ce depuis son commencement que l’Eglise a la capacité de se mondialiser. Elle réalise la mondialisation de l’esprit, qui doit précéder (et guider) le processus de mondialisation politique ou économique.

Ce processus n’est pas unique ; il est double. C’est précisément pour cela qu’être pour ou contre la mondialisation sont des positions qui n’ont pas beaucoup de sens. Mieux vaut (et c’est une chose nécessaire) se demander de quelle mondialisation nous parlons. Est-ce une mondialisation ordonnée dans laquelle la mondialisation de l’esprit précède et ordonne celle de la politique et de l’économie ? Ou est-ce une mondialisation économique qui consume la substance spirituelle des peuples ? Dans une globalisation ordonnée, on ne saurait ignorer le rôle de la politique. La politique utilise (devrait utiliser) l’énergie de la mondialisation spirituelle pour diriger la mondialisation de l’économie.

Pour y arriver, la politique de notre temps doit prendre une dimension continentale. La construction ordonnée de l’unité de la famille humaine passe par diverses étapes (…[vi]) : celle de notre temps est la constitution de réalités politiques continentales, seules capables de sauver les identités culturelles des peuples et des nations en une époque de mondialisation. De là vient l’intérêt de Methol pour la géopolitique et son amour passionné pour l’idée  de la « grande patrie » Latino-Américaine. Seule une « grande patrie » peut empêcher les petites nations de se voir commotionnées par une mondialisation purement économique et d’y perdre leurs identités et leur raison d’être. Mais cette construction de la « grande patrie » Latino-Américaine possède encore une autre signification, comme nous le verrons mieux un peu plus loin.

On n’arrive pas à réaliser les Etats-Unis d’Amérique Latine et cet échec est la raison pour laquelle ce que Methol nomme la « modernité catholique » [il en sera question plus avant] semble en retard d’une phase historique par rapport à la modernité protestante. Les rivalités entre les diverses petites nations, les luttes entre régions portuaires et intérieur continental sont les clés pour comprendre une grande partie de l’histoire latino-américaine. C’est grâce à elles que s’insinue l’impérialisme « anglais », qui condamne l’Amérique Latine à subir un état de subordination culturelle et politique. Mais avec le Concile Vatican II, l’Eglise relève le défi de la mondialisation. Le pape polonais est le fils du Concile.

 

Avec Medellin[vii], l’Eglise latino-américaine avait entrepris son propre chemin à l’intérieur de la mondialisation, en affirmant son aspiration à devenir « Eglise matrice » et pas seulement « Eglise reflet » ou « Eglise périphérique ». (C’est là une distinction qui  fut formulée pour la première fois par le Brésilien Lima Vaz, qui était très proche de toutes ces idées que nous sommes en train de développer ici.) Une « Eglise matrice » est une Eglise mûre et missionnaire, qui conçoit à partir de l’expérience de son peuple l’avènement de la foi chrétienne dans sa propre histoire.  Bien sûr l’avènement chrétien est unique. Il a eu lieu en Palestine voici deux mille ans. Pourtant, c’est par la présence des saints qu’il se présente dans la vie de l’Eglise – pas seulement les saints canonisés portés sur les autels mais tous ceux qui ont incarné la foi dans leur vie. En entrant dans l’histoire, cet avènement entre en contact avec une instance, qui est celle de la libération des peuples. Ainsi cet avènement devient-il un facteur constitutif de l’identité de ces peuples et de leur chemin de libération.

La théologie de la libération a tenté de parvenir à donner corps à une théologie latino-américaine à partir de l’expérience du peuple latino-américain. Néanmoins, cet effort est resté embourbé dans un ultime résidu de dépendance intellectuelle à l’égard du vieux monde : l’analyse marxiste. Saint Jean-Paul II à Puebla est venu dissoudre cette équivoque. Il affirma non seulement la possibilité, mais la nécessité d’une théologie latino-américaine. En cela, il confirmait le caractère d’Eglise matrice de l’Eglise latino-américaine ; mais il l’invitait à avoir davantage confiance en elle-même en tant qu’Eglise et en tant que latino-américaine ; il la conviait à se purifier ses instruments d’analyse en les comparant à l’idée de la justice qui se forma dans le cœur de l’Homme latino-américain au moyen de l’évangélisation.

Cette idée de la justice, elle s’insère dans l’histoire latino-américaine à partir de l’événement de Guadalupe[viii] ; elle se consolide avec l’affirmation de la dignité et des droits de tous les hommes de la part de Bartolomé de las Casas et des autres défenseurs des Indiens. C’est dans cette idée que se trouve la racine d’une pensée authentique de la libération sud-américaine.

 

A  suivre.



[i] ‘A partir de algunas reflexiones de Alberto Methol-Ferré. Elementos para interpretar el papado latinoamericano’, (un Français comprend sans traduction) publié en décembre 2017 dans Humanitas, n°86, Primavera 2017 (primavera, printemps, car nous sommes dans l’hémisphère sud…), Anno XXII, p.540-561.

[ii] Rocco Buttiglione cite leurs noms : don Francesco Ricci, Alberto Metalli et lui-même.

[iii] Outre ces deux personnes, Rocco Buttiglione cite aussi les noms suivants : Lucio Gera, Juan Carlos Scanno­ne, Hernán Alessandri, Pedro Morandé, Joaquín Alliende, Guzmán Carriquiry.

[iv] En 2007 s’est tenue à Aparecida, Brésil, une réunion générale du conseil épiscopal latino-américain (CELAM). Il n’y en eut que cinq depuis sa fondation, en 1955. Les quarante premières années de son histoire furent résumées en 1995 dans une lettre de Jean-Paul II à son président d’alors, le Cardinal Nicolas de Jesus Lopez Rodriguez, Archevêque de Saint-Domingue. La plupart de ses réunions sont restées dans l’Histoire, notamment celle de Medellin, en 1968, celle de Puebla, en 1979, Jean-Paul II étant présent, et celle d’Aparecida del Norte en 2007.

[v] IIIe Conférence Générale de l'épiscopat latino-américain à Puebla, au Mexique, en 1979. Voir note précédente.

[vi] Cette omission se trouve dans l’original du texte ici traduit de la Revue Humanitas.

[vii] IIe  Conférence du CELAM à Medellin, Argentine, en 1968. Voir note 4.

[viii] L’événement de Guadalupe, c’est l’apparition de la Vierge Marie à l’Indien Juan Diego Cuauhtlatoatzin (son nom signifie : « l’aigle qui parle ») en 1531, dans un village au nord de Mexico, lui laissant une image miraculeuse. C’est à partir de ce moment que les Amérindiens, jusqu’alors réticents, se convertirent en masse à la religion catholique. 

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