Des clés pour comprendre le pape François. Réponse à Robert Spaemann, 2

Mise à jour le Mercredi, 18 Mai 2016 14:35 Écrit par Henri Hude Mardi, 17 Mai 2016 21:38

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Q.2. Quelle était la position de Jean-Paul II ?

 

Début de la réponse de Robert Spaemann à la question 2. Jean-Paul II met en lumière[i] le fait que la sexualité humaine est un symbole réel du don de soi intérieur et généreux de la personne tout entière [R.S. dit : Real symbol für die Hingabe der ganzen Person] et ce sans limite de temps ou autre. À l’article 84, il déclare donc sans ambiguïté que les divorcés remariés doivent s’abstenir de relations sexuelles s’ils souhaitent communier. Une modification de la pratique en matière d’administration des sacrements ne serait donc pas un « développement dans la logique de Familiaris Consortio » comme le pense le Cardinal Kasper, mais une rupture avec son enseignement fondamental, tant anthropologique que théologique, sur le mariage et la sexualité humaine.

 

Nous avons expliqué dans l’article précédent pourquoi il n’y a pas d’incohérence entre les enseignements des deux papes. La seconde question de CNA et la seconde réponse de Robert Spaemann ne font qu’expliciter les premières mais elles risquent de nous enfoncer dans le malentendu.

Sur le plan anthropologique, il est évident, à qui lit l’ensemble d’Amoris laetitia, qu’il n’y a pas de différence doctrinale, mais juste de tournure d’esprit, d’accentuation philosophique ou de tradition de spiritualité, entre Jean-Paul II et François. Là n’est pas le problème. Il s’agit ici de fixer avec prudence la pratique pastorale, face aux situations irrégulières, dans la perspective de la nouvelle évangélisation et du public qu’elle doit viser.

Pour ce faire, nous avons besoin de répondre à d’autres questions. Il s’agit de savoir, 1° si les personnes qu’on qualifie de « divorcés-remariés » ont vraiment été mariées une première fois et sont donc vraiment divorcées – ce qui renvoie à la question déjà débattue lors de la publication du Motu proprio Mitis judex, aussi du point de vue canonique ; et 2° si les personnes vivant dans une situation objectivement irrégulière (et il en existe de plusieurs types) en ont une conscience suffisante et s’y trouvent avec un consentement suffisants pour qu’elles soient coupables de péché grave. Car c’est seulement alors que le désordre objectif devient moralement imputable à la responsabilité du sujet.

Or, il est clair, d’après les deux derniers textes de François, que la discipline en matière de sacrements reste absolument inchangée dans le cas de personnes vraiment mariées catholiquement et dont la responsabilité est clairement engagée dans leur situation irrégulière – ces personnes ayant consenti à s’engager à leurs risques et périls dans une situation dont elles avaient clairement conscience qu’elle n’était pas conforme à la loi du christ et qu’elle violait la sainteté du pacte conjugal. Mais ce n’est pas le problème précis dont le pape s’occupe ici, puisqu’il est résolu depuis l’Evangile et par Jésus en personne.

Sortons donc du malentendu : le pape François s’intéresse ici aux personnes qui ne sont pas dans le cas précédent. Et pourquoi s’y intéresse-t-il ? Parce que ces personnes forment l’immense majorité de ceux que le pape vise à évangéliser, ou à évangéliser de nouveau, s’il s’agit de gens qui n’avaient reçu qu’une teinture d’éducation chrétienne et qui se sont plus ou moins éloignées de l’Eglise. Un très grand nombre vit dans des situations de couple assez compliquées, en contraste plus ou moins grand avec l’enseignement du Christ. Le pape sait que les temps sont redevenus favorables à l’évangélisation, mais il prévoit que l’accueil de ces nouveaux fidèles sera gravement compliquée, si leur arrivée se produit sans qu’ait eu lieu sur ces sujets de couple une mise au point appropriée de la pratique pastorale et canonique, ainsi qu’un progrès du discernement éthique et de la charité. C’est pourquoi une « modification de la pratique en matière d’administration des sacrements » ne signifie aucune « rupture » anthropologique, mais seulement un souci de prise en compte de la situation exacte des personnes à évangéliser. Si on avait envie de brader l’évangile, aurait-on envie d’évangéliser ?

 

Fin de la réponse de Robert Spaemann à la question 2. L’Église n’a pas l’autorité, en l’absence de conversion préalable, pour sanctionner positivement, par l’administration de sacrements, des relations d’ordre sexuel désordonnées et de préjuger ainsi de la miséricorde divine. Indépendamment de la manière dont on peut évaluer ces situations sur le plan humain et moral, la porte est fermée sur ce point (…).

 

Ceci serait parfaitement exact, cher Professeur, pour des gens comme vous et moi si, ce qu’à Dieu ne plaise, nous faisions des bêtises. Mais, à mon avis, le pape, quand il écrit Amoris laetitia, en particulier le chapitre 8 (« Accueillir la fragilité »), ne pense ni à vous, ni à moi, ni à nos pareils. Non que nous soyons peut-être si solides que ça, mais enfin, pour tout dire, il ne pense pas aux catholiques en acte, il pense aux catholiques en puissance ou en devenir. Et il nous demande de penser à eux, de nous soucier d’eux.

 

Pour entrer (à mon humble avis et pour autant que je comprenne bien) dans la pensée du pape François, il faut considérer qu’il se pose un problème essentiellement pratique, pastoral, qui est celui de l’évangélisation du monde tel qu’il est. Ne pas prendre en compte ce problème précis, c’est traiter Amoris laetitia comme un écrit contemplatif de théologie morale, alors qu’il s’agit bien davantage d’exercices spirituels donnés aux pasteurs et aux confesseurs afin de les former au discernement.

Il faut bien saisir l’extrême degré de dérèglement des esprits, en Occident d’abord, mais partout ailleurs demain si rien ne change. Les esprits sont complètement pénétrés par tous les « ismes » que l’on sait : nihilisme, relativisme, libéralisme, rationalisme, naturalisme, panthéisme et même polythéisme.

Pour de tels esprits, la difficulté ne réside pas dans telle ou telle vérité, mais dans l’idée même de la vérité ; non dans tel ou tel précepte ou obligation, mais dans les idées mêmes d’obligation et de précepte, ou d’autorité, voire dans la simple idée du bien – ne voit-on pas que ces simples mots (vrai, bien) n’ont plus droit de cité dans l’espace public ?

Or, sans un tel enracinement de l’esprit dans ces deux absolus libérateurs (le Vrai, le Bien), le pouvoir humain d’interrogation n’aboutit qu’à une sagesse toute négative, dont le seul texte est : « je doute de tout, sauf du doute ». La seule morale y consiste à dire que tout principe moral est douteux et que la seule obligation imposée par la raison pratique réside donc dans le respect d’une liberté individuelle installée en toute bonne conscience dans une totale anarchie intellectuelle et morale. On se scandalisera même à l’idée de la moindre limitation, et cela non pas par vice, mais (croit-on) par raison. Car il est vrai qu’« in dubiis libertas » : dans les matières douteuses, il faut laisser la liberté. Si une obligation n’est pas justifiée, l’homme est libre par rapport à cette obligation qu’on voudrait injustement lui imposer. Par conséquent, dans l’état actuel des esprits, l’Homme pense qu’il a raison de douter absolument de tout, et qu’il est donc absolument libre d’agir comme il l’entend selon sa conscience qui doute de toute obligation. Et l’Homme pense ainsi, faute de normes fondées en raison, mais bien plus encore en vertu d’une permissivité universelle à son avis fondée en raison – puisque la raison ne sait dire que « je doute ».

Imagine-t-on sérieusement le Saint-Père envisager un instant de négocier un compromis entre les mœurs chrétiennes et un tel principe d’anarchie et de foi en rien, pas même en la forme de la raison ?

Le problème précis – et j’oserais dire le seul auquel s’intéresse le pape François – se formule ainsi : « Comment fait-on pour avoir la moindre chance de trouver en des âmes et des esprits ainsi disposés l’ouverture par laquelle pourra entrer en dépit de tout la lumière de Jésus-Christ ? Et cette question est urgente, parce que l’heure vient où tous ces gens vont réfléchir, tels le fils prodigue de l’Evangile, en voyant que la dictature relativiste les fait souffrir en les faisant vivre de plus en plus dans la solitude et l’indifférence, et en justifiant la destruction de leurs droits économiques et politiques.

 

Cher Professeur Spaemann, comment se peut-il qu’une situation objectivement peccamineuse n’implique pas toujours un péché grave pour la conscience de ceux qui vivent ainsi, comme dans des cas de cohabitation juvénile, par exemple ? Cela se peut tout simplement à cause de l’ignorance. Ignorance non pas de telle loi particulière, comme le sixième commandement de Dieu, mais de la loi en général, de l’obligation, du devoir, de l’autorité. Ce n’est pas que ces mots ne signifient plus rien du tout pour eux, non. La situation est encore pire. C’est l’autorité même de la raison qui invalide toute autre règle que celle-ci : « dans le doute, la liberté ; en toute chose, le doute ; et donc : en aucune chose, péché grave ». Comment donc voulez-vous faire sortir qui que ce soit de ce genre de « doute » crasse, en s’adressant à eux en présupposant tout un corpus dogmatique, moral et disciplinaire ? A ce corpus, notez-le bien, je n’ai rien à objecter théoriquement, mais il ne peut pas servir à grand-chose, pédagogiquement.

Les jeunes surtout ne savent absolument plus rien de ces choses. C’est donc parfaitement vrai qu’ils ne sont probablement coupables de rien, et que s’ils se marient, ils sont comme des analphabètes à qui on ferait signer un contrat de trois pages. Bien entendu ils n’ont pas perdu la nature humaine, mais on leur serine à longueur de temps que cette notion ne signifie rien. Bien entendu, ils ont leur conscience innée, mais tout le monde leur dit qu’il ne faut y voir que des stéréotypes introjectés. Bien sûr qu’ils ont des doutes, et qu’ils sentent bien que tout cela est suspect,  et que leur conscience leur fait des reproches. Mais, ils sont fondés à supposer que ce ne sont peut-être là que de vains scrupules, et qu’ils seraient intolérants, autoritaristes, irrespectueux, injustes en pensant autrement.

Leur excuse est cette ignorance, et leur faute est peut-être celle d’une excessive soumission à l’idéologie dominante, mais dont probablement ils ne se rendent même pas compte, tant on leur bourre le crâne avec un « doute » qui, réputé noyau de l’esprit critique, est en fait aujourd’hui la matrice de tous les préjugés.

La question est donc : « Considère-t-on comme définitivement perdus pour l’évangélisation 95% des Occidentaux, qui pensent ainsi, plus autant de non-Occidentaux, qui risquent d’être intoxiqués dans les décennies à venir ? Ou encore, si la figure de Jésus les attire, veut-on qu’ils ne trouvent un lieu de vie que dans un évangélisme inculte et anarchique ? Ou s’ils retrouvent la profondeur métaphysique, veut-on qu’ils soient repoussés dans un spiritualisme vague, ou une religiosité  panthéistique, loin de Dieu Trinité, Incarné, Rédempteur et du Corps du Christ, faute de trouver l’accueil dont ils ont besoin ?

Ceci n’est dit contre personne, et surtout pas contre ceux qui font leur travail  consciencieusement dans les bureaux. Mais, ceci nous est dit à nous tous pour que nous ouvrions les yeux sur le monde tel qu’il est. Ceux qui ont le plus besoin de l’évangile, ce sont ceux qui souffrent du relativisme sans savoir encore comment s’en affranchir ni même en avoir encore l’idée. Et ceux qui peuvent leur parler du Christ, ce sont souvent les survivants de la grande peste relativiste, mais à condition de ne pas vivre enfermés dans un milieu trop étroit et de ne pas penser trop timidement.

Ce que « penser trop timidement » signifie sera explicité dans ce qui suit.

 

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[i] Jean-Paul II, dans ses catéchèses du mercredi, durant les quatre premières années de son pontificat, notamment : 21 novembre 1979, n°4 ; 9 janvier 1980, n°4 ; 6 février 1980, n°6, etc.