Des clés pour comprendre le pape François. Réponse à Robert Spaemann sur Amoris laetitia (1)

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J’ai beaucoup de respect pour le Professeur Robert Spaemann, et garde en particulier le souvenir d’avoir lu avec joie et avec fruit, il y a six ou sept ans, son très beau livre de philosophie morale Bonheur et bienveillance. Avec tristesse, j’ai lu l’interview qu’il a donnée au site germanophone Catholic News Agency (CNA) au sujet de l’exhortation apostolique Amoris laetitia. Il y critique nettement le Saint-Père, l’oppose à ses deux prédécesseurs et l’accuse de rupture avec l’enseignement traditionnel de l’Eglise.

Je crains que Robert Spaemann ne comprenne tout simplement pas la pensée du pape. Ne pas comprendre, chez un homme aussi intelligent et vertueux, n’est jamais l’effet de la bêtise ou de la mauvaise volonté. C’est l’indice d’un paradoxe profond, qui va faire progresser la pensée. L’exemple élémentaire est christologique : comment le Christ peut-il être un, s’il est à la fois Homme et Dieu ? Et comment, s’il est l’un et l’autre, peut-il être vraiment un ? Les questions et débats parfois très passionnés, permettent un progrès dans l’explicitation de la pensée de l’Église. Et dans le meilleur des cas, mais hélas pas toujours, cela se produit sans trop de divisions. Ma conviction est que, si le Professeur Spaemann acceptait d’entrer dans la pensée de François, il pourrait la mettre en valeur bien mieux que je ne saurais le faire moi-même.

Dans ce qui suit, les questions de CNA sont en italique noir, les réponses du Professeur en caractère normal noir, et j’y intercale mes propres observations, en bleu. Je m'excuse qu'elles soient plus longues... Ce premier article commente seulement sa réponse à la première question de CNA.   

 

Q.1. Professeur Spaemann, vous avez accompagné de votre philosophie les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Actuellement, de nombreux croyants se demandent s’il est possible de lire l’exhortation Amoris Lætitia du Pape François de manière conforme à l’enseignement de l’Église et de ces deux papes. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

 

Début de la réponse 1. "Cela est possible pour la majeure partie, bien que la direction d’ensemble permette des conclusions qui ne peuvent être rendues compatibles avec l’enseignement de l’Église[i]."

 

La formulation de la question et le début de la réponse me semblent soulever une question de principe, et envelopper une contradiction, d’un point de vue catholique. Car si l’enseignement du pape actuel, François, ne fait pas partie de l’enseignement de l’Église catholique, qu’est-ce qui en fera partie ? Comment donc peut-on parler de le « rendre compatible avec l’enseignement de l’Église » alors qu’il est par définition le cœur de ce qu’on peut entendre par « l’enseignement de l’Église » ? Nous sommes dans une matière de mœurs, et de sacrements, qui touche au salut, et sur laquelle, si l’on est catholique, on croit que le successeur de Pierre ne peut entraîner l’Église dans l’erreur. Si donc nous sommes déconcertés, il convient de chercher une cohérence qui nous échappe sans doute à première vue.  

Dans le passé, des catholiques d’orientation traditionaliste ne comprenaient pas que l’enseignement de Vatican II pouvait et devait être lu de manière conforme à l’enseignement de l’Église, qu’ils prétendaient donc arbitrairement arrêter à Pie XII, ou à saint Pie X, voire à Pie IX... Inversement, des catholiques d’orientation progressiste ne comprenaient pas que l’enseignement de l’Église au long des siècles, et notamment celui de Jean-Paul II, pouvait et devait être lu de manière conforme à l’enseignement des Évangiles. Et pourtant, qu’est-ce que « l’Évangile », sinon la « bonne nouvelle » ou l’« heureuse annonce », que l’Homme est sauvé par le Dieu fait Homme, qui prend les Hommes dans son Corps, qui est l’Église ? L’Église est donc le corps de l’Évangile.

Robert Spaemann a vu Jean-Paul II agir et penser. Là où certains dénonçaient une rupture, ou se réjouissaient de l’imaginer, le pape manifestait la cohérence, pas du tout évidente, entre l’enseignement préconciliaire et l’enseignement postconciliaire de l’Église, notamment sur la question de la liberté religieuse.

Il n’y avait pas lieu de jeter la pierre aux traditionalistes, ni aux progressistes : pour comprendre leurs réactions, il suffit de relire de bonne foi Quot aliquantum, de Pie VI (1791), ou Mirari vos, de Grégoire XVI (1832), ou Quanta cura et le Syllabus de Pie IX (1864) ; de bonne foi, n’importe qui aurait une première impression de confusion et d’incohérence, en les mettant en parallèle avec la Déclaration Dignitatis humanae, de Vatican II (1965). Jean-Paul II montre pourtant, et sans mettre la vérité à la torture, que ce sont les mêmes principes qui se voient appliqués à des circonstances extrêmement différentes. Et le fait est que le discernement prudentiel à partir des mêmes ensembles de principes, peut conduire à des décisions opposées dans des situations très différentes, sans qu’il faille le moins du monde imaginer là des enseignements contradictoires, ou plusieurs morales, ou doctrines, mais seulement des arbitrages prudemment variés entre valeurs à la fois solidaires et en tension (comme, par exemple, la clémence et la sévérité, qu'il faut bien toujours concilier, dans l'administration de la justice humaine, mais de façon toujours ajustée avec prudence aux circonstances). Penser autrement ici, ne serait-ce pas confondre la science (théologique, philosophique) et la prudence, ce qui serait impardonnable en philosophie pratique[ii] ?

Les disputes en ces matières portent en effet souvent, comme ici, non sur la science morale, mais plutôt sur des choix prudentiels majeurs relevant du discernement et de la bonne délibération à partir des principes de la science et d’une interprétation en profondeur des situations humaines. Sans relever de l’infaillibilité dogmatique ou morale, ces choix prudentiels touchent profondément aux besoins des âmes en une époque donnée. L’unité d’action autour de cette directive conditionne aussi fortement le succès de l’évangélisation. Il y aurait donc imprudence et présomption à s’en écarter.

Le devoir catholique de déférence envers l’enseignement du Saint-Père, même s’il nous dérange, relève d’une vision de foi, dans laquelle le Christ conduit avec sûreté la barque de son Eglise en se servant du charisme de Pierre. Car si l’on pouvait ne pas se fier à François, il n’y aurait aucune raison pour se fier à Jean-Paul II, ou à Pie XII, ou à Boniface VIII.

Cela ne veut pas dire que le pape, n’importe lequel, serait infaillible à jet continu sur toute matière, ni maximalement prudent en toute occasion, ni surtout qu’un catholique n’aurait pas le droit ou le devoir de poser toutes les questions qu’il a dans l’esprit, chaque fois qu’il ne comprend pas. 

 

Suite de la Réponse de Robert Spaemann à la question 1. "Cela dit, l’article 305[iii] (en lien avec la note 351[iv]) selon lequel des croyants « se trouvant dans une situation objective de péché » peuvent être autorisés à accéder aux sacrements « en raison de circonstances atténuantes » contredit directement l’article 84 de l’exhortation Familiaris Consortio de Jean-Paul II[v]."

 

Comme on pouvait s’y attendre, Robert Spaemann articule sa réponse en se fondant avec précision sur les textes litigieux. Le lecteur peut les consulter en se référant aux notes du paragraphe précédent.

Le pape Jean-Paul II dit avec beaucoup de clarté : il ne faut pas donner aux divorcés remariés la communion, ni l’absolution en confession. Le pape François dit avec non moins de clarté : il est possible de donner la communion et l’absolution à certaines personnes vivant en situation objective de péché. Il y a évidemment une contradiction apparente. Est-elle réelle ? Pour cela, regardons les raisons des deux papes.

Voici les raisons du pape Jean-Paul II : on ne peut donner les sacrements,

1° parce que la situation des personnes concernées est en contradiction objective avec l’union indissoluble du Christ et de l’Église, dont leur mariage devait être le signe ; or c’est précisément cette union entre le Christ et l’Église qui est « rendue présente et qui s’exprime dans l’Eucharistie ».

 2° Parce que cette pratique sèmerait la confusion dans les âmes des fidèles et les pousserait à ne pas prendre au sérieux les enseignements de l’Église. 

Le pape François dit avec non moins de clarté que l’existence en situation objective de péché grave (ici une union irrégulière ; pensons par exemple à une cohabitation juvénile) peut indiquer, mais n'indique pas nécessairement, que les personnes soient en état de péché grave, parce que la qualification de la moralité de l’acte dépend à la fois de sa matière objectivement peccamineuse (a), du degré de connaissance de ce caractère peccamineux (b) et de consentement à entrer dans cette logique de péché (c). Ceci, personne ne le conteste, est un enseignement parfaitement traditionnel.

Or donc, plus d’une génération après Familiaris consortio (1981), la situation de la civilisation a changé, surtout en Occident, mais aussi dans les villes du monde entier, souvent occidentalisé, ne serait-ce que par la présence des techniques. En 1984, il était hautement probable qu’une personne, surtout chrétienne, vivant en situation objective de péché, ait aussi une connaissance relativement claire du caractère peccamineux de cette situation et ne puisse sérieusement prétendre ne pas avoir consenti au mal. En 2016, il est au contraire et malheureusement assez fréquent que ce soit le contraire. Par conséquent, une personne donnée peut se trouver dans une situation objective de péché grave sans être pour cela en état de péché grave, faute de connaissance et de consentement suffisants[vi]. (C'est bien sûr un point à expliquer avec précision, et nous y reviendrons.) Si donc une telle personne recevait la communion, elle ne la recevrait pas de manière sacrilège (pour autant qu’elle n’aurait pas sur la conscience une autre faute objectivement grave, mais qui, elle, pourrait lui être subjectivement imputée).

Comme, bien entendu, il y a aussi des personnes qui ne sont pas dans ce cas, mais bien dans une situation de péché non seulement matériel, mais aussi spirituel ou formel, à ces personnes-ci ne s’applique évidemment pas ce qui vient d’être dit. Savoir si une personne rentre dans l’une ou l’autre des deux catégories relève du jugement prudentiel du curé de la paroisse, et plus spécialement du confesseur.  

 

Il faut l'avouer, tout ce qui précède ne suffirait pourtant pas à justifier celui qui donnerait la communion, (même si cela suffirait à excuser celui qui la recevrait), dans le cas où une pratique large ne respecterait pas la réalité du symbolisme eucharistique. Or, pour expliquer que le sacrement conserve ici son sens, le pape François écrit : « L’Eucharistie n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles. » Cela signifie que la communion, ici, symbolise moins l’union sublime du Christ et de l’Église, que l’union dramatique, dans l’Incarnation, du Verbe miséricordieux et de l’humanité tombée (voir les deux premiers chapitres du livre du prophète Osée) et le fait que Dieu envoie son Fils « dans  la similitude de la chair de péché » (Romains, 8, 4[i]. Saint Paul est d’une vigueur intraduisible, Θες τν αυτο Υἱὸν πμψας ν μοιώματι σαρκς μαρτίας κα περ μαρτίας). L’humanité du Christ, certes, a été prise dans le sein de la Vierge immaculée, mais elle reste cette nature humaine que Dieu épouse alors qu’elle est en état de "prostitution", et les noces sont célébrées sur la croix où le Verbe « est fait péché » (2 Co., 5, 21) pour détruire les péchés du genre humain.

 

Afin que l'on ne s'imagine pas que l’Église ne serait composée que de purs, et encore moins de "réglementaires", je voudrais donner à méditer le texte de saint Irénée de Lyon dans son livre Adversus haereses, où il commente le geste prophétique d’Osée épousant sur l’ordre de Dieu Gomer, une femme prostituée :

« Ce n'est pas seulement par les visions qu'ils [les prophètes] contemplaient et par les paroles qu'ils prêchaient, mais c'est jusque dans leurs actes, qu'il [Dieu] s'est servi des prophètes pour préfigurer et montrer d'avance par eux les choses à venir. Voilà pourquoi le prophète Osée épousa une femme de prostitution : par cet acte, il prophétisa que la terre — c'est-à-dire les hommes qui l'habitent — se prostituerait loin du Seigneur et que, de tels hommes, Dieu se plairait à former l'Église, qui serait sanctifiée par son union avec le Fils de Dieu comme cette femme l'avait été par son union avec le prophète: aussi Paul dit-il que la femme infidèle est sanctifiée par le mari fidèle. De même encore le prophète donna pour noms à ses enfants : « Celle qui n'a pas obtenu miséricorde » et « Celui qui n'est pas un peuple», pour que, comme le dit l'Apôtre, «celui qui n'était pas un peuple devînt un peuple, et que celle qui n'avait pas obtenu miséricorde obtînt miséricorde, et que, dans le lieu même où l'on nommait celui qui n'était pas un peuple, on nommât les fils du Dieu vivant. Ce que le prophète faisait d'une manière figurative par des actes, l'Apôtre le montre fait d'une manière réelle dans l’Église par le Christ. »

 

Quant au second motif de refus, de la part du pape Jean-Paul II (la crainte de la confusion jetée dans l'esprit des fidèles), il n'a pas perdu sans doute toute sa pertinence, mais il est malheureusement devenu moins convaincant qu’il y a une génération.  Dans notre temps, il n’y a quasiment plus que deux types d’âmes : les unes qui partagent tellement le dérèglement général des esprits, que la pratique large n’est pas de nature à les scandaliser, mais plutôt à les encourager à venir au Christ ; les autres, celles qui ont une conscience tellement claire de ce même dérèglement et de la dramatique diminution de la responsabilité qu’il entraîne, qu’elles comprennent cette même pratique large, laquelle n’est plus de nature à les scandaliser, mais au contraire à les renforcer dans leur conviction et leur résolution de rester fidèles. Elles voient bien que le but est de permettre une progression, qui n’aurait certainement pas lieu autrement.

 

Ce qui vient d’être dit est loin de résoudre toutes les difficultés, mais montre au moins pourquoi il n’y a pas de contradiction entre les deux papes.

POUR AVOIR LA SUITE, CLIQUER ICI.

 



[i] La traduction française publiée notamment par le Salon Beige donne une idée à la fois plus dure et plus douce de la pensée de Robert Spaemann. Il ne dit pas : « la ligne générale permet des interprétations qu’on ne peut pas rendre compatibles avec l’enseignement de l’Église », mais « la tendance [ou la direction, Richtung] permet des conclusions qui ne peuvent pas etc. » (die Richtung Folgerungen zulässt, die mit der Lehre der Kirche nicht kompatibel gemacht werden können). C’est plus dur, car des conclusions sont plus graves que des interprétations, car nul n’est responsable des interprétations absurdes de sa pensée, mais chacun est responsable de ses conclusions, si elles sont assez évidentes. C’est plus doux, car la direction du texte « permet » ces conclusions, ce qui semble dire que ces conclusions ne sont pas inévitables et nécessaires.       

[ii] Il y a, aussi en morale, des éléments qui relèvent de la science, mais la bonne délibération a pour objet de discerner dans une situation historique précise la meilleure application légitime des principes intangibles en vue du bien commun. Et cela ne relève pas de la connaissance de l’universel, mais de son application aux cas particuliers. Et même si le choix est binaire (par exemple : je tire, ou je ne tire pas) cette application n’est pas une simple déduction automatique, en raison des nombreux éléments singuliers et distincts qui sont à prendre en compte à chaque fois. Se trouvent seulement exclues les décisions qui ne pourraient se prendre sans supposer la pure négation des principes eux-mêmes.

[iii]  Texte de François. Amoris laetitia, n°305." Par conséquent, un Pasteur ne peut se sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales à ceux qui vivent des situations ‘‘irrégulières’’, comme si elles étaient des pierres qui sont lancées à la vie des personnes. C’est le cas des cœurs fermés, qui se cachent ordinairement derrière les enseignements de l’Église « pour s’asseoir sur la cathèdre de Moïse et juger, quelquefois avec supériorité et superficialité, les cas difficiles et les familles blessées ». Dans cette même ligne, s’est exprimée la Commission Théologique Internationale : « La loi naturelle ne saurait donc être présentée comme un ensemble déjà constitué de règles qui s’imposent a priori au sujet moral, mais elle est une source d’inspiration objective pour sa démarche, éminemment personnelle, de prise de décision ». À cause des conditionnements ou des facteurs atténuants, il est possible que, dans une situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Église (note 351). Le discernement doit aider à trouver les chemins possibles de réponse à Dieu et de croissance au milieu des limitations. En croyant que tout est blanc ou noir, nous fermons parfois le chemin de la grâce et de la croissance, et nous décourageons des cheminements de sanctification qui rendent gloire à Dieu. Rappelons-nous qu’« un petit pas, au milieu de grandes limites humaines, peut être plus apprécié de Dieu que la vie extérieurement correcte de celui qui passe ses jours sans avoir à affronter d’importantes difficultés ». La pastorale concrète des ministres et des communautés ne peut cesser de prendre en compte cette réalité."

[iv] Texte de la note 351 d'Amoris laetitia. "Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements. Voilà pourquoi, « aux prêtres je rappelle que le confessionnal ne doit pas être une salle de torture mais un lieu de la miséricorde du Seigneur » : Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 44 : AAS 105 (2013), p. 1038. Je souligne également que l’Eucharistie «  n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles »  (Ibid., n. 47 : p. 1039)."

[v] Texte de Jean-Paul II : Familiaris consortio, n°84. "L'expérience quotidienne montre, malheureusement, que ceux qui ont recours au divorce envisagent presque toujours de passer à une nouvelle union, évidemment sans cérémonie religieuse catholique. Et comme il s'agit là d'un fléau qui, comme les autres, s'attaque de plus en plus largement aux milieux catholiques eux-mêmes, il faut d'urgence affronter ce problème avec la plus grande sollicitude. Les Pères du Synode l'ont expressément étudié. L’Église, en effet, instituée pour mener au salut tous les hommes, et en particulier les baptisés, ne peut pas abandonner à eux-mêmes ceux qui - déjà unis dans les liens du sacrement de mariage - ont voulu passer à d'autres noces. Elle doit donc s'efforcer, sans se lasser, de mettre à leur disposition les moyens de salut qui sont les siens. Les pasteurs doivent savoir que, par amour de la vérité, ils ont l'obligation de bien discerner les diverses situations. Il y a en effet une différence entre ceux qui se sont efforcés avec sincérité de sauver un premier mariage et ont été injustement abandonnés, et ceux qui par une faute grave ont détruit un mariage canoniquement valide. Il y a enfin le cas de ceux qui ont contracté une seconde union en vue de l'éducation de leurs enfants, et qui ont parfois, en conscience, la certitude subjective que le mariage précédent, irrémédiablement détruit, n'avait jamais été valide. Avec le Synode, j'exhorte chaleureusement les pasteurs et la communauté des fidèles dans son ensemble à aider les divorcés remariés. Avec une grande charité, tous feront en sorte qu'ils ne se sentent pas séparés de l’Église, car ils peuvent et même ils doivent, comme baptisés, participer à sa vie. On les invitera à écouter la Parole de Dieu, à assister au Sacrifice de la messe, à persévérer dans la prière, à apporter leur contribution aux œuvres de charité et aux initiatives de la communauté en faveur de la justice, à élever leurs enfants dans la foi chrétienne, à cultiver l'esprit de pénitence et à en accomplir les actes, afin d'implorer, jour après jour, la grâce de Dieu. Que l’Église prie pour eux, qu'elle les encourage et se montre à leur égard une mère miséricordieuse, et qu'ainsi elle les maintienne dans la foi et l'espérance! L’Église, cependant, réaffirme sa discipline, fondée sur l’Écriture Sainte, selon laquelle elle ne peut admettre à la communion eucharistique les divorcés remariés. Ils se sont rendus eux-mêmes incapables d'y être admis car leur état et leur condition de vie est en contradiction objective avec la communion d'amour entre le Christ et l’Église, telle qu'elle s'exprime et est rendue présente dans l'Eucharistie. Il y a par ailleurs un autre motif pastoral particulier: si l'on admettait ces personnes à l'Eucharistie, les fidèles seraient induits en erreur et comprendraient mal la doctrine de l’Église concernant l'indissolubilité du mariage. La réconciliation par le sacrement de pénitence - qui ouvrirait la voie au sacrement de l'Eucharistie - ne peut être accordée qu'à ceux qui se sont repentis d'avoir violé le signe de l'Alliance et de la fidélité au Christ, et sont sincèrement disposés à une forme de vie qui ne soit plus en contradiction avec l'indissolubilité du mariage. Cela implique concrètement que, lorsque l'homme et la femme ne peuvent pas, pour de graves motifs - par l'exemple l'éducation des enfants -, remplir l'obligation de la séparation, «ils prennent l'engagement de vivre en complète continence, c'est-à-dire en s'abstenant des actes réservés aux époux»(180). De la même manière, le respect dû au sacrement de mariage, aux conjoints eux-mêmes et à leurs proches, et aussi à la communauté des fidèles, interdit à tous les pasteurs, pour quelque motif ou sous quelque prétexte que ce soit, même d'ordre pastoral, de célébrer, en faveur de divorcés qui se remarient, des cérémonies d'aucune sorte. Elles donneraient en effet l'impression d'une célébration sacramentelle de nouvelles noces valides, et induiraient donc en erreur à propos de l'indissolubilité du mariage contracté validement. En agissant ainsi, l’Église professe sa propre fidélité au Christ et à sa vérité; et en même temps elle se penche avec un cœur maternel vers ses enfants, en particulier vers ceux qui, sans faute de leur part, ont été abandonnés par leur conjoint légitime. Et avec une ferme confiance, elle croit que même ceux qui se sont éloignés du commandement du Seigneur et continuent de vivre dans cet état pourront obtenir de Dieu la grâce de la conversion et du salut, s'ils persévèrent dans la prière, la pénitence et la charité."

[vi] C’est ce que dit saint Thomas sur le respect de la conscience, norme prochaine de la moralité, Somme théologique, Prima Secundae, Question 19, article 5 (dicendum est simpliciter quod omnis voluntas discordans a ratione, sive recta sive errante, semper est mala. Une volonté qui ne s'accorde pas à sa raison est toujours mauvaise, que sa raison soit dans le vrai ou dans le faux.)

[vii] Saint Jérôme traduit ainsi le 8ème chapitre de l’épître aux Romains (v.2-4) : « Lex enim spiritus vitæ in Christo Jesu liberavit me a lege peccati et mortis.  Nam quod impossibile erat legi, in quo infirmabatur per carnem : Deus Filium suum mittens in similitudinem carnis peccati et de peccato, damnavit peccatum in carne, 4 ut justificatio legis impleretur in nobis, qui non secundum carnem ambulamus, sed secundum spiritum. » ; la Bible de Jérusalem traduit ainsi Rm. 8, 2-9 : « De fait, chose impossible à la Loi, impuissante du fait de la chair, Dieu, en envoyant son propre Fils avec une chair semblable à celle du péché et en vue du péché, a condamné le péché dans la chair, afin que le précepte de la Loi fût accompli en nous dont la conduite n'obéit pas à la chair mais à l'esprit. En effet, ceux qui vivent selon la chair désirent ce qui est charnel ; ceux qui vivent selon l'esprit, ce qui est spirituel. Car le désir de la chair, c'est la mort, tandis que le désir de l'esprit, c'est la vie et la paix, puisque le désir de la chair est inimitié contre Dieu : il ne se soumet pas à la loi de Dieu, il ne le peut même pas, et ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaire à Dieu. Vous, vous n'êtes pas dans la chair mais dans l'esprit, puisque l'Esprit de Dieu habite en vous. »

Un tel passage, difficile à comprendre et très facile à comprendre de travers, est un de ceux qui montrent le mieux combien la Bible a besoin d’un magistère vivant. J’estime qu’Amoris laetitia est un magnifique commentaire de ce passage de l’épître aux Romains, qui le fait comprendre sans démagogie et dans la joie, ainsi que j’espère le montrer dans les articles suivants.  

 

 

Commentaires 

 
0 # BERTremy 2016-05-18 20:00 Merci,cher Henri, pour ces commentaires passionnants et fort clairs.
Avez-vous lus ceux du Père Michelet, de l'Abbé Barthe et de l'Abbé de Tanoüarn ?
Amitié à partager avec Claire.
Rémy
Répondre | Répondre en citant | Citer
 
 
0 # Henri 2016-05-31 10:20 Vous dîtes \\\"si l’enseignement du pape actuel, François, ne fait pas partie de l’enseignement de l’Église catholique, qu’est-ce qui en fera partie ? …il est par définition le cœur de ce qu’on peut entendre par « l’enseignement de l’Église » ? Nous sommes dans une matière de mœurs, et de sacrements, qui touche au salut, et sur laquelle, si l’on est catholique, on croit que le successeur de Pierre ne peut entraîner l’Église dans l’erreur. Si donc nous sommes déconcertés, il convient de chercher une cohérence qui nous échappe sans doute à première vue.\\\"
-Moi : pour chercher cette cohérence ne faut il pas d\\\'abord bien cerner les \\\"incohérences \\\" ? c\\\'est à dire avoir un esprit \\\"critique\\\" dans le sens de réfléchir sur le texte avec cette fiction d\\\'ignorer quel en est l\\\'auteur ? Pour dire autrement mon questionnement : quel est le créneau du catholique(que je veux être ) pour réfléchir sur les exhortations ? Il me semble fluctuer entre des avis opposés soit par défauts soit par excès ( que représente la pensée de tel philosophe ou de tel évêque )…
Je trouve vos réflexions passionnantes et instructives mais ne sont elles pas \\\"entachés \\\"(ou embellies !) de la volonté de prendre positivement, à tout prix ,(par catholicisme) la pensée du pape ? Réponse : je me permets de vous adresser sur le doute et le soupçon à mon livre Prolégomènes, ch.1 et 2. Sur le voile d\\\'ignorance de Rawls et l\\\'illusion d\\\'équité qu\\\'il peut procurer, à La force de la liberté, Economica, ch.10. Cordialement.HH
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