Les fondations métaphysiques de la mystique

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RTB = Revue Théologique des Bernardins.Article de H.H., Métaphysique et phénoménologie.

L’article se trouve en pages 117-141 du n°5, Juin 2012, Lethielleux Editeurs.

Si vous reproduisez cet article, merci d’en citer les références précises.

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L’infrastructure métaphysique de la mystique

 

Un spirituel du 16ème siècle a écrit : « Quand vous vous mettez à faire quelque chose, pensez que Dieu est la première cause de cette action, que vous n’êtes entre ses mains qu’un instrument vivant, et élevez votre pensée vers lui en disant : ‘Quelle joie j’éprouve au fond de moi-même, ô Maître suprême de l’univers, en songeant que je ne puis rien faire sans vous et que vous êtes le premier et le principal artisan de toute chose[i] !’ » Ceci appelle un commentaire.

 

Comment puis-je être uni réellement à Dieu – pourrait se dire ce spirituel – si je ne lui suis uni aussi dans mon action, extérieure et intime, théologale ? Mais comment être uni à lui dans l’action, moi qui suis cause quand j’agis, à moins d’être uni à lui, d’abord, comme l’effet est joint à sa cause, et à sa première cause ? Lorsque je pense et agis en métaphysicien, je circule avec tranquillité dans ce cercle de l’être et je repose sur ce fond éternel qui me fait être. Ce qu’il y a de réel et de bon dans mon élan et mon vouloir commence[ii] en  lui. Il tend vers lui, se soumettant à cette loi qui exprime l’ordre et le dynamisme de ce que je suis, en tant que conforme à mon archétype divin. Si la vie selon la métaphysique consiste à être tout enclos dans le tout de l’être, fondé par le Premier être, et libéré par la loi qui fait vivre à sa ressemblance, je me demande ce qui reste de la mystique et de la morale, sans la métaphysique.

 

La métaphysique ne commence pas dans les livres qui l’analysent et la stabilisent, mais dans une vue intuitive de tout faisant corps dans l’être, dont l’Être est la source. Cette vue intuitive se rattache sans doute aux expériences humaines fondamentales, comme si, par exemple, le tout était vu comme une communauté universelle dont la Providence est le Chef et le Législateur[iii] ; ou, plus encore, comme une famille, Dieu étant Père, la nature à la fois mère et fille, et les êtres étant tous fils et filles, frères ou cousins. L’analogie, c’est comme un air de famille. Toute paternité tire son nom du Père, toute vie de la Vie éternelle,  tout amour de l’Amour. Mais l’être ajoute à tous ces noms, images et concepts une nuance de mystère et de reflet de la transcendance. L’être est en ce sens un concept qui détermine tout autre concept en le tirant vers l’éminence de l’Origine absolue, autant que tout autre concept le détermine, comme un épanchement diversifié de la richesse infinie. 

 

Comment faire corps en société, si nous ne faisons déjà corps dans la famille de l’être ? Si la justice consiste à vivre dans l’ordre du Corps social et à y remplir modestement une fonction, un office, pour le bien de tous, la croissance du Corps et l’honneur de Dieu, comment le puis-je sans métaphysique ? Comment aussi peut-on faire un tout et un Corps, sans reconnaître la Loi et l’Autorité de la Tête ? Et cela sans particulariser, pour ainsi dire, cette action d’un esprit humain s’enveloppant lui-même avec tout le reste des êtres, au moins implicitement, dans le vaste manteau du concept de l’être, mais en référant ce tout à sa part la plus noble – si noble qu’elle transcende le reste du Corps, et aurait pu éternellement être sans lui, mais dont la foi dit aussi qu’elle veut un jour être toute en tous ?

 

Si je lis saint Jean de la Croix, en particulier son Cantique spirituel et le commentaire qu’il en donne, j’admire combien la foi pure, qui seule ouvre à l’union à Dieu, fait corps avec la métaphysique de la scolastique (tardive), qui elle-même appelle la visibilité du corps ecclésial, comme société parfaite. Son livre paraît mettre en œuvre une phénoménologie dans la métaphysique, au service de la foi, par une description de l’essence de la vie spirituelle en sa teneur ontologique, et sans jamais permettre que la rationalité se dessèche, détachée de l’amour, de la beauté de la poésie, ou de l’imagination la plus pure. Ce n’est pas qu’il nous conseille de faire de toute œuvre de l’esprit une sorte d’œuvre totale unissant en elle tous les genres et toutes les facultés de l’âme, mais il nous apprend à ne pas nous enfermer dans une spécialité et à voir toutes les disciplines et activités comme des fonctions variées d’un tout culturel, qui se rendent des services mutuels. La métaphysique desséchée, c’est souvent la métaphysique prise à part de la poésie, de la mystique, de la politique.

 

De même, continue Lorenzo Scupoli, si je respire une odeur agréable, je puis « élever mon esprit vers celui qui a fait pour moi ce parfum délicieux », et je prends plaisir, dit-il, à penser que toute suavité dérive de lui.

 

Comprenons que le plaisir du parfum me conduit au plaisir de cette pensée, et celle-ci m’achemine à son tour au plaisir de l’union à l’Être auquel je pense. Mais comment m’y unirai-je réellement ici, sinon d’abord parce que ce parfum existe en quelque façon et m’affecte réellement, et que Dieu en est l’origine radicale, et que l’âme défaille à la senteur ineffable de son parfum éternel[iv] ?

 

Et si je m’unis réellement à lui aussi par ma pensée, ce ne peut être que dans la mesure où je conçois des êtres et des essences, dont il est cause et archétype, de sorte que je ne connaisse rien qui ne me parle de lui, tout comme je ne pourrai rien savoir de lui, qui est un Etant, et l’Être, sinon à travers ces étants. Chacun d’eux phénoménalise réellement son essence finie et son être fini. Le Premier est en lui-même le principe et le modèle, tout à la fois, de leur être, de leur essence – et de leur phénoménalisation – c'est-à-dire de leur vérité. Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que chaque étant montre d’abord cela à l’intellect qui le conçoit, et qui résout toute autre pensée en cette première conception : ens[v] ?  

 

En cette vie, toutefois, je serai plus uni à l’Être par l’action et par la foi que par la pensée et le savoir. Pour lui être uni, il faut donc d’abord que je respire ce parfum, et que mon esprit respire l’être et l’essence de ce parfum – ou que je décide de ne pas respirer, comme pour mieux aspirer l’Esprit et goûter en lui une liberté supérieure. Alors, dès que j’agis, puisque l’Être est au fond des êtres, et le Premier au fond des seconds, la cause est là, proche, intime, au contact, sans distance, et son doigt me pousse et la motion se fait union, quand de l’opération l’âme avec pensée remonte à l’être. La prémotion par la première cause est ce qui donne à l’être d’agir sans cesser de reposer sur son fondement, ce que nous appelons la paix. SUITE EN SUIVANT LE LIEN  RETOUR AU PRÉCÉDENT



[i] Lorenzo SCUPOLI, Le combat spirituel, Artège Editions, 2010, chapitre 21, p.89-90.  

[ii] « Commencez, Seigneur ! » s’exclame Sainte Thérèse d’Avila, dans le livre Exclamations, cité par François-Régis WILHELEM, Dieu dans l’action. La mystique apostolique selon Thérèse d’Avila, Editions du Carmel, 1992, p.154.

[iii] Saint THOMAS D’AQUIN, Somme de théologie, Ia IIae, Q.90, art.2.

[iv] Cf. SAINT AUGUSTIN, Confessions, Livre X, ch.6 : « Pourtant, j’aime une clarté, une voix, un parfum, une nourriture, un enlacement, quand j’aime mon Dieu (…), là où embaument des parfums que ne dissipent pas les vents (…) voilà ce que j’aime en aimant mon Dieu. »  

[v] SAINT THOMAS, De Veritate, 1, 1, Respondeo : «  Illud quod primo intellectus concipit quasi notissimum et in quod conceptiones omnes resolvit est ens, ut Avicenna dicit in principio suae Metaphysicae [I, 6]. » (« Je réponds : ce que l’intellect humain conçoit en premier comme ce qui lui est le plus connu, et en quoi il résout toutes ses conceptions, c’est l’étant. »

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