La miséricorde est-elle un "cheval de Troie" ?

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Il n’est pas rare de lire aujourd’hui des choses bien étranges, sous la plume de journalistes ou d’intellectuels catholiques connus pour leur attachement à la papauté. Une aile progressiste du synode des évêques, encouragée en sous-main par le Saint-Père, se servirait de la « miséricorde » comme d’un « cheval de Troie » pour engager un processus, au terme duquel l’indissolubilité, la fidélité et la fécondité du mariage chrétien, conservées inchangées en théorie, se trouveraient vidées de leur contenu en pratique.

Il nous est dit, aussi, que le rapport final du synode a été écrit, contrairement aux usages, par des proches d’un pape désirant, quand on enlève les précautions de langage, manipuler un synode rétif et lui faire avaliser sa soif de nouveautés. Au moins les médias ne peuvent-ils pas, dans ces conditions, mettre la Relatio synodi au compte d’évêques conservateurs en réaction contre un pape libéral. Et c’est cette Relatio synodi qui doit servir de base au synode de 2015. Lisons donc cette Relatio.

Pour que chacun puisse juger sur pièces, je rapporterai, dans ce qui suit, la totalité des 7 (sept) occurrences du terme « miséricorde » dans la Relatio synodi (je traduis à partir de l’italien ; le texte de la Relatio est en italique,  mes commentaires en caractère ordinaire).

 

1) « Jésus a regardé avec amour et tendresse les femmes et les hommes qu’il a rencontrés, accompagnant leurs pas avec vérité, patience et miséricorde dans son annonce des exigences du royaume de Dieu. » §11 – La miséricorde n’est pas un slogan manipulatoire. Elle a un modèle objectif : le Christ miséricordieux. La miséricorde de ce dernier est inséparable du respect de la vérité, comme de l’annonce des exigences du Royaume de Dieu. C’est le B A BA de l’évangile. 

 

2) « Le message chrétien a toujours en lui la réalité et la dynamique de la miséricorde et de la vérité, qui dans le Christ convergent. » §12 – Même enseignement, encore plus explicite.

 

3) « La vraie signification de la miséricorde (...) apparaît clairement dans la rencontre du Christ avec la Samaritaine (Jean, 4,1-30) et avec la femme adultère (Jean, 8,1-11). Jésus, avec un comportement d’amour envers la personne pécheresse, la porte à la pénitence et à la conversion (« va et ne pèche plus »), ce qui est la condition pour le pardon. » §14. – Même enseignement. En plus, il y a des significations de la miséricorde qui ne sont pas vraies, puisqu’il est précisé qu’il y en a bien une qui est « la vraie ». Cette signification authentique se conçoit à partir du modèle du Christ. Elle se réfère avec amour et bonté à la « pénitence » (douleur d’avoir fait le mal), au « pardon » des péchés, à la « conversion » de la vie.

 

4) « L’Eglise est une maîtresse très sûre (de vérité) et une mère attentionnée. (...) Elle est consciente de la fragilité de beaucoup de ses enfants (...). ‘C’est pourquoi, sans diminuer la valeur de l’idéal évangélique, il faut accompagner avec miséricorde et patience les étapes de croissance des personnes (…). A tous doit parvenir la consolation et la stimulation de l’amour sauveur de Dieu, qui opère mystérieusement en toute personne, au-delà de ses défauts et de ses chûtes.’ » §24 – La partie entre guillemets est une citation de la première encyclique de François, Evangelii Gaudium, 44. L’autorité du magistère est comparable à la sécurité de l’enseignement d’une mère très aimante. C’est une mère que l’Eglise, son amour maternel se soucie tout particulièrement de ceux de ses enfants qui s’égarent. Elle veut que le chemin de conversion soit une redécouverte de l’amour divin qui console et entraîne vers le haut.  

 

5) « Conscients que la miséricorde la plus grande consiste à dire la vérité avec amour, nous allons au-delà de la compassion. L’amour miséricordieux, tout comme il attire et unit, transforme et surélève. Il invite à la conversion. »  (§28) Le synode se démarque ici nettement de l’éthique de la compassion et de l’émotion. La compassion sensible n’est pas exclue, mais la miséricorde est au-delà de ce sentiment humain. Elle s’authentifie dans l’objectivité de la conversion de la vie.

 

6) « Les époux en difficulté doivent pouvoir compter sur l’aide et l’accompagnement de l’Eglise. La pastorale de la charité et de la miséricorde tendent à la récupération de la personne et de la relation. L’expérience montre qu’avec une aide adéquate et avec l’action réconciliatrice de la grâce, un pourcentage élevé des crises matrimoniales sont surmontées de manière satisfaisante. (...) Le pardon entre les époux leur permet d’expérimenter un amour qui est pour toujours et qui ne passe jamais (cf. 1 Cor 13,8). » § 44   Le but premier, face aux crises conjugales, est de les guérir, par le pardon, qui est un des principaux actes de la miséricorde. Y a-t-il donc besoin de préciser que le synode se situe là aux antipodes d’une pastorale qui regarderait comme normales, et avec une indifférence libérale, les ruptures du lien conjugal ?

 

7) « Marie, dans sa tendresse, sa miséricorde, sa sensibilité maternelle etc. » § 61 – Marie est le modèle de la pastorale de l’Eglise. Une mère qui aime ses enfants d’un amour prodigieusement surnaturel qui vient du tréfonds du don divin. Cette fin de la Relatio, avec sa piété mariale sobre est sans doute sa principale clé de lecture et d’interprétation.

 

Telles sont les 7 (sept) occurrences du mot « miséricorde ». De bonne foi, sauf à faire des procès d’intention, sauf à imaginer un double langage, un mensonge éhonté, un noir complot, qui peut prendre appui sur la « miséricorde » ainsi définie pour y voir un « cheval de Troie » qui permettrait de réduire la doctrine catholique du mariage à l’orthodoxie libérale-libertaire ?

 

Surtout que ce n’est pas tout. Le pape François, dans son discours final (last but not least), parle de plusieurs tentations. En Français cartésien, j’en énumère quatre, dans l’ordre suivant : celle de trahir le dépôt de la foi, celle de ne plus accepter la croix, celle de revenir de la grâce et de l’Esprit à la dureté de la loi et de la lettre, et aussi celle « de l’angélisme destructeur, qui au nom d’une miséricorde trompeuse bande les blessures sans d’abord les soigner ni les traiter; qui s’attaque aux  symptômes et pas aux causes et aux racines. C’est la tentation des « bien-pensants», des timorés et aussi de ceux qu’on appelle « progressistes et libéralistes ».

 

Le pape avait dit, au début de ce même discours, que la discussion pastorale s’était accomplie « sans jamais mettre en discussion les vérités fondamentales du sacrement du mariage: l’indissolubilité, l’unité, la fidélité et la procréation, c’est-à-dire l’ouverture à la vie (cf. Can. 1055, 1056 et Gaudium et Spes, n. 48). »

 

La foi et la morale n’ont pas changé d’un millimètre et ne changeront pas, tout simplement parce qu’elles ne peuvent pas changer. Mais tous les débats qui ont eu lieu, et qui continueront, parce que c’est nécessaire, se situent dans une vision très large qu’apporte le pape François. C’est cette vision qu’il faut bien comprendre. Cette vision explique une stratégie, qui vient en son temps, et qu’il faut aussi comprendre et faire comprendre.

 

Pour des raisons que nous développerons dans un autre article, l’Eglise doit se préparer à une prochaine grande vague de retour du peuple dans son giron. C’est un peuple blessé, appauvri, prolétarisé, déculturé, privé de son identité, abruti moralement par l’idéologie libertaire, mais désireux d'avoir accès à l'Amour salvifique et d'y retrouver sa dignité. Ce peuple-là sera composé en grande partie de gens en situation canonique irrégulière, de gens qui ne connaissent rien au catéchisme, de gens qui ont des situations et des conditions de vie impossibles. L’enjeu c’est d’apporter l’idéal chrétien, y compris celui de la famille, à toutes ces personnes sans rien céder sur le dogme, car ce serait capituler devant le libéralisme.

 

Il faut donc trouver une pratique pastorale qui soit hyper-claire sur le fond et hyper-souple, pleine de miséricorde et de patience, dans la forme. Et c’est à quoi travaille le synode. C’est pourquoi, les questions posées sont exactement les bonnes questions. Comment assurer, après la fin de la barbarie libérale, la transition vers un nouvel état de civilisation ?

 

Pour reprendre l’initiative en ces temps de grands bouleversements mondiaux qui se préparent, l’Eglise doit à tout prix ne pas présenter le visage d’une assemblée de bourgeois, libéraux en économie, pharisiens en morale et pathologiquement bloqués sans charité sur quelques questions sexuelles. Au moyen-âge chrétien, il était bien plus grave d’être usurier que d’être adultère. Les hommes du XIIIème siècle n’étaient pourtant pas moins chrétiens que nous, et ils n’ont jamais dit que l’adultère n’était pas un péché.

  

Commentaires 

 
0 # DevoirDeReserve 2014-11-17 17:15 Alleluia et merci beaucoup pour ce billet qui rompt avec le pharisaïsme bourgeois des docteurs de la loi.
Comme l\\\\\\\\\\\\\\\'écrivait Zundel, notre Dieu n\\\\\\\\\\\\\\\'est pas un Dieu pharaon.
Merci
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0 # marie-ange 2014-11-25 13:24 merci pour ces remarquables articles d'Henri Hude Répondre | Répondre en citant | Citer
 
 
0 # Jean-Luc Pistre 2014-12-15 09:20 Lumineux. Enfin une perspective positive qui nous élève. Enfin nous allons avoir quelque chose à faire dans cette espèce de brume opaque dans laquelle erre notre société. La bougie scintille au fond du tunnel…
La seule miséricorde est celle de la Croix
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