La signification politique de l'élection du pape François

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Ce texte paru dans la revue mensuelle La Nef du mois d'avril 2013 a été écrit peu après l'élection du pape François,  en étroite coopération avec Thomas Hude, 29 ans, ancien élève de l'ENS-Ulm (mathématiques) et d'HEC, à partir d'idées originales de ce dernier. Il exprime la vision commune à deux générations de catholiques français, à travers la diversité de leurs formations et de leurs expériences. 

 

 

  Pour essayer de dégager la signification de l’élection du pape François, posons la question suivante : « L’élection du pape argentin représente-t-elle le début de la fin du libéralisme idéologique, troisième grande idéologie sortie de la philosophie des Lumières, comme l’élection du pape polonais a représenté le début de la fin du communisme ? »

 

 

 

Précisons la question

 

 

1° Il faut distinguer le libéralisme, en tant qu’idéologie philosophique et politique, d’avec le capitalisme, en tant que système de liberté d’entreprise et de propriété privée. Le capitalisme est une dimension nécessaire de toute société libre et une condition nécessaire du développement économique et du progrès social. Sans cette distinction, toute opposition au libéralisme sombre dans l’utopie, puis l’autoritarisme.

 

 

2° Le capitalisme peut être détourné par l’idéologie. Il devient alors un capitalisme libertaire, purement financier, oligarchique et malthusien, dont les résultats effectifs, quand on oublie la propagande, sont l’inégalité et la pauvreté. Le capitalisme industriel et entrepreneurial, ainsi que les peuples, sont les premières victimes du libéralisme idéologique.

 

 

3° L’idéologie libérale-libertaire est aujourd’hui solidaire du système économique et financier mis en place au cœur de l’empire américain. Critiquer ce système, ce n’est pas être antiaméricain, pas plus que ce n’était être antirusse que de critiquer le communisme. Car ce système d’oligarchie impériale, loin d’être fondé sur les vraies valeurs des Etats-Unis, va au contraire à l’encontre des intérêts vitaux de leur peuple et de ses valeurs traditionnelles – valeurs de libre-entreprise, de famille, de religiosité, de droits civiques, et de confiance dans l’avenir.

 

 

 

 

Les deux oppositions à l’annonce de la foi

 

Depuis que le Christ est sorti du tombeau, l’Eglise catholique, dans l’annonce de la foi, s’est trouvée successivement (ou simultanément) contrariée par deux sortes de politiques, l’une autoritaire, et l’autre libérale.

 

 

La première dénonce le christianisme comme la religion des esclaves en révolte, promotrice d’une liberté anarchique, dangereuse pour l’ordre et l’autorité. Ce fut la politique des empereurs romains, ou des empereurs asiatiques, ou encore celle des nazis.

 

 

La seconde politique est au contraire de dénoncer le catholicisme comme la religion des maîtres, durement hiérarchique, opposée à la liberté dans tous les domaines.

 

 

L’enseignement du Christ s’oppose à ces deux logiques. A l’esclavage externe, qui est une conséquence du péché, et, inversement, « qui commet le péché est esclave du péché ».

 

 

C’est ainsi la liberté que le Christ a portée au monde.

 

 

Quand on nie cet enseignement, la liberté vire à l’arbitraire et se trouve peu à peu dissoute par l’abus de la liberté, le droit par l’abus du droit. C’est ce que fait l’idéologie libérale-libertaire et c’est là, de plus en plus, la seule politique vraiment contraire au développement de l’Eglise en Occident.

 

 

En Asie (comme jadis dans l’Antiquité occidentale), le christianisme est plutôt perçu comme une force de renouveau philosophique et politique, qui s’oppose aux grands autoritarismes traditionnels. On peut prévoir que l’humanisme, d’origine en partie chrétienne, et incorporé dans la technique ou dans les sciences, finira par pénétrer partout. A terme, le catholicisme (œcuménique, diversement acculturé, et devenu plus concrètement universel) n’aura plus qu’un seul grand vis à vis, le libéralisme idéologique. C’est ce que croyait John Henry Newman, qui écrivait : « A la fin, il n’y aura plus que des catholiques et des libéraux. »

 

 

 

 

Fin de cycle

 

 

Pourquoi peut-on aujourd’hui estimer que cette idéologie libérale, qui semble triomphante, se trouve près de sa fin ? Expliquons-le en résumant l'histoire.


 

Une fraction des élites européennes, ayant rejeté le Christ, au XVIIIème  siècle, et s’étant emparé du pouvoir dans le monde, a voulu conserver les acquis historiques du christianisme, notamment la raison et la liberté. Cette raison sans foi, cette liberté sans Dieu, c’est la philosophie des Lumières.

 

 

Dans l’ordre politique, cette philosophie a engendré trois grands systèmes idéologiques : le libéralisme, le communisme, le nazisme. Chacun s’est imposé par la violence. Puis, ils se sont fait la guerre. Les deux premiers ont dévoré le troisième. Puis le second a été dévoré par le premier.

 

 

Demeuré seul, le libéralisme a perdu toute mesure. Il a rompu avec la Raison et le Devoir. Économiquement, à force de sacrifier le développement industriel et le bien commun économique de tous, au profit des intérêts financiers d’une minorité, il a conduit à une récession terrible dans presque tous les pays développés, partiellement masquée par la prospérité insolente d’une oligarchie notamment financière. Les pays qui ont les économies les plus fortes sont ceux qui ont un capitalisme entrepreneurial et industriel et pas d’oligarchie financière libérale.

 

 

Ce mouvement de concentration des richesses dans les mains d’une oligarchie s’accompagne d’une tendance à la concentration des pouvoirs et d’un effacement de la démocratie réelle : le premier intérêt des peuples et de leur liberté est au contraire le développement économique et le progrès social, grâce à un capitalisme entrepreneurial et non financier.

 

 

 

 

Le libéralisme a perdu le peuple

 

 

La raison pour laquelle ce libéralisme est peut-être près de sa chute, c’est qu’il a perdu les peuples. Et si les mécanismes démocratiques ne sont pas dissouts, ou détournés, il aura bientôt perdu la majorité.

 

 

C’est pour cela que le libéralisme idéologique va s’opposer de plus en plus à la démocratie. Il va le faire à sa manière : en prenant dans une tenaille toutes les forces populaires attachées au bien commun économique et démocratique, aimant la justice sans violence, et travaillant à une réforme sérieuse du système. Les deux mâchoires de la tenaille seront, d’une part, sa propre puissance (financière, institutionnelle et médiatique), d’autre part tous les extrémismes (réels ou supposés, spontanés ou fabriqués) : réactionnaires, nationalisme, populisme, fascisme, islamisme, anarchisme.

 

 

Et en premier lieu, elle favorisera un néo-communisme postmoderne, libertaire, brouillon et anticapitaliste, qui est une impasse politique et économique, et qui partage au fond le même idéal de liberté arbitraire et transgressive.

 

 

La base politique du libéralisme idéologique, c’était le peuple, auquel il promettait l’égalité. Il lui faisait cette promesse, le plus souvent, par l’intermédiaire de faux partis populaires, de partis soi-disant travaillistes, socialistes, etc. Ces derniers étaient rarement autre chose en fait que des partis libéraux-libertaires bis avec un faux nez socialiste. De là de fausses alternances et des espoirs toujours déçus.

 

 

Par exemple, la grande libéralisation idéologique de l’économie française a eu lieu sous la présidence de François Mitterrand.

 

 

Et comme cette libéralisation n’a pas été accompagnée des investissements, de la stratégie et des réformes nécessaires, elle se traduit par la mort économique des classes populaires, et d’une grande partie des classes moyennes.

 

 

 

 

Hypocrisies libertaires

 

 

Comment compenser parmi les classes populaires les effets dévastateurs de la récession ? Que peut-on donner, comme aliment de substitution, au besoin de développement économique et de liberté politique ? Réponse : la démolition des structures familiales et religieuses, où les peuples puisent la substance de leur résilience et de leur dignité. L’exemple caricatural, c’est la frénésie d’imposition du « mariage homosexuel », dans un pays dont la première préoccupation est le travail et la survie économique.

 

 

Mais, cette vieille recette fonctionne de moins en moins bien, avec l’aggravation de la crise économique et le caractère monstrueux de certaines inégalités. Et en essayant seulement d’imposer un dogmatisme nihiliste dans un contexte de crise majeure, non seulement il n’arrive plus à conserver le soutien populaire, mais encore il jette dans l’opposition tous les conservateurs. En outre, il risque de faire l’union contre lui des élites conservatrices et des masses populaires. Et cela pourrait se produire dans le monde entier.

 

 

Il est donc très probable que nous soyons à la fin du grand cycle idéologique qui a commencé au XVIIIème  siècle. Le libéralisme se radicalise, preuve qu’il a perdu l’initiative.

 

 

 

 

Le libéralisme vire à l’autoritarisme

 

 

Excessif, il prétend imposer tout et n’importe quoi en matière de politique familiale et éducative.

 

 

Autoritariste en matière de politique économique, il se montre capable d’imposer à de nombreux peuples d’Europe et dans beaucoup d’autres pays des traitements inhumains d’austérité et de régression économique et démocratique, dans le seul but de préserver l’intérêt des créanciers et de cette oligarchie libérale.

 

 

C’est la même logique de raidissement qui est à l’œuvre en matière d’influence dans le monde. Sous le paravent de beaux principes habilement pervertis (liberté des marchés, démocratie, droits de l’homme), il devient de plus en plus une volonté de domination impériale, brutale et militariste, révélant une conception de l’économie de plus en plus orientée vers le profit d’un certain nombre de groupes d’intérêts, bien souvent au détriment des intérêts du peuple des Etats-Unis.

 

 

 

 

De la Pologne à l’Argentine

 

 

Telle est la situation dans laquelle les cardinaux, inspirés par l’Esprit-Saint, ont élu le pape François. Son élection, sa personnalité replacent l’Eglise catholique au cœur du peuple et le peuple au cœur de l’Eglise.

 

 

Tout comme la Pologne était un des pays qui avait le plus souffert de la domination communiste, de même l’Argentine est l’un des pays qui a le plus souffert de la domination du libéralisme. Son économie et sa structure sociale ont été plusieurs fois ravagées par divers intérêts oligarchiques et impérialistes, sous couvert d’une politique soi-disant libérale ou anticommuniste. Là où il y avait encore, au début du XXème siècle, un pays déjà développé, nous avons assisté à l’installation progressive de la misère, de l’inégalité et de la violence sociale, qui sont autant d’atteintes aux droits de l’homme.

 

 

L’origine du pape et sa vie consacrée aux pauvres, sont donc aussi significatives pour l’Eglise et l’homme d’aujourd’hui, que l’élection du pape polonais aux temps du mur de Berlin.

 

 

 

 

Un nouveau combat pour les droits de l’homme

 

 

Le pape François n’engagera pas une lutte politique. Elle n’est pas de son ressort. Mais son élection, sa personnalité, son orientation vont soulever une onde de choc.

 

 

Pour redonner décence et visage humain à la liberté économique, il faut autre chose qu’une révolte communiste de plus, inspirée encore une fois par cette passion d’indépendance absolue, qui n’est matrice que de violence et d’injustice.

 

 

Les catholiques de tous les pays, et tous les réformateurs de bonne volonté, y compris aux États-Unis, vont mieux voir la juste perspective  du combat pour les droits de l’homme, la démocratie et le développement.

Commentaires 

 
0 # Jean-Loup Kloeckner 2013-04-11 09:47 Je n'avais pas envisagé l'élection du pape François sous cet angle, qui m'apparait très intéressant.
J'espère que votre article est prophétique.
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0 # Alfred 2013-04-12 12:48 Brillant article qui explique où nous en sommes.

Une objection cependant:
la dernière partie de votre réflexion gagnerait à voir le concept vague de "droits de l'homme", remplacé par celui de "justice" (cf. Aristote).
Pour aller plus loin: Michel Villey "Le Droit et les Droits de l'homme" PUF
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+1 # Niels 2013-10-27 02:59 Merci pour votre article qui apporte beaucoup de clarte et de sagesse a l'heure ou la notion meme de Politique est tres confuse pour beaucoup d'entre nous et notamment dans l'Eglise.

Pourriez-vous nous donner la reference de la visionnaire citation du Bienheureux cardinal Newman?
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