Un remède à la maladie de la foi (5) Critique des formes intellectuelles dominantes

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 Suite de l'article sur Prolégomènes. Les choix humains, publié dans  Képhas en juillet-septembre 2009 et repris sur ce site en plusieurs livraisons depuis quelques semaines.

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4ème Partie de l'article : Les formes culturelles dominantes et le caractère approprié du remède

 

 

Je voudrais dans un dernier temps confirmer l’intérêt de la démarche en me permettant de signaler, sommairement, combien le ‘doute’, c’est-à-dire la forme immature de l’esprit critique, se trouve à la racine de la plupart des formations culturelles excluant la foi.

 

1° Le ‘doute’ parasite d’abord les sciences de la nature[1].

 

Ce qui s’oppose à la foi, en effet, ce ne sont pas les sciences, mais c’est une certaine philosophie de la nature qui est une construction a priori parasitant l’organisme des sciences et transformant les institutions scientifiques en bureaucraties mortes.

 

Nous avons dit plus haut que le ‘doute’ était « le questionnement humain dévoré par la peur ». Par suite, évidemment, la nature ne sera jamais rien d’autre à nos yeux que ce qu’elle serait si nous en étions les maîtres absolus.

 

Le matérialisme n’est pas une description, ni même une conception cohérente de la nature, il est une projection de notre subjectivité, une expression d’émotions incontrôlées et inconscientes[2].

 

 

2° Le matérialisme rationaliste des sciences humaines relève de la même analyse,

 

C'est le cas, dans la mesure où ces disciplines sont plus ou moins représentées comme des applications et des cas particuliers des sciences de la nature. Mais d’une part il n’y a aucune raison de réduire la nature à ce qu’en veut imaginer a priori notre fantasme de toute puissance, d’autre part il n’y a aucune raison de réduire a priori l’homme au statut d’un tel objet dominé par une raison technicienne, même s’il ne faut pas médire de la technique[3]. La raison, c'est bien plus que l’intelligence guidée par la peur et le besoin de sécurité. La liberté est plus que la volonté de puissance dominée par la peur et le ressentiment. L’esprit critique est plus que tous ces « doutes » paranoïaques et pseudocritiques.

La foi, en contestant toutes ces inhumaines et arbitraires réductions, libère la raison et la vérité de la prison où les enferme notre injustice. Elle ouvre aussi, probablement, une autre époque du savoir physique[4] et des humanités.

 

3° La philosophie de la modernité, rarement définie avec précision, se réduit en réalité à un seul article : le ‘doute’.

 

Ce ‘doute’ n’est pas à rejeter simplement ; il convient de l’examiner. Le fait que nous soyons indubitablement enclins à ‘douter’, et que la raison puisse en devenir folle, et que ce ‘doute’ puisse être le comble du préjugé, voilà qui nous révèle, et de la façon la plus éloquente possible, avec combien d’acuité se pose à l’homme le problème du salut. Mais ce fait que l’homme ait une nature tombante[5] ne nous jette pas dans le désarroi ou le pessimisme, car il est de fait, aussi, que nous progressons souvent vers une pensée plus critique au moyen d’une critique méthodique des illusions de la pseudocritique[6].

 

Le ‘doute’ n’aboutit qu’à un seul système à peu près logique : l’idéalisme absolu, qui est la forme la plus stable et la plus intelligente du panthéisme[7]. La phénoménologie ou l’herméneutique, ou encore les philosophies dites analytiques, en leurs versions « dures », (ou encore le pragmatisme, le marxisme, et le positivisme, si on approfondit suffisamment ces doctrines) ne sont jamais rien d’autre que des versions de l’idéalisme absolu. Adopter ces philosophies en théologie, c’est se condamner à prendre une philosophie panthéiste, ou polythéiste, pour faire une théologie théiste. C’est une pure absurdité. Il n’y a rien à tirer de ces philosophies en théologie, sauf à les repenser à fond, c’est-à-dire, sauf à opérer un discernement, qui n’est jamais effectif tant que l’on n’a pas complètement laissé de côté le ‘doute’ ; et que ces philosophies n’ont pas été entièrement refondues dans des cadres foncièrement réalistes.

On peut aussi se servir d’elles, réciproquement, pour perfectionner l’idée même du réalisme, mais sans le subvertir par l’adoption inconsciente, ou irréfléchie, du ‘doute’. Bien entendu, l’idéalisme, en devenant absolu, redevient un réalisme, mais un réalisme délirant, « exalté », où l’Absolu n’a plus aucune transcendance et devient pour ainsi dire, manipulable[8].

 

La place du thomisme, comme philosophie, dont l’auteur ne parle que rarement, mais qui est sous-jacente, se comprend très bien dans ce contexte. Il est la forme la plus rigoureuse du réalisme philosophique ouvert à la foi. Il est donc une inspiration nécessaire, dont on ne peut faire abstraction, y compris comme inspiration à imiter, dans la mesure du possible, sa puissance inventive et critique. Thomas est d’autant plus fécond, comme source d’inspiration et d’idées, qu’on le prend davantage dans la ligne et l’élan de la pensée de l’Augustin du De Vita Beata (cf. S.T., Ia IIae, Q.1-5). La critique hudienne suggère qu’il serait fort utile d’exposer davantage saint Thomas à partir de sa lutte contre le panthéisme illuministe d’Averroès – lutte qui possède une valeur pérenne et trouve en permanence des applications nouvelles.

 

 

4° Les idéologies politiques sont les dernières de ces formations culturelles où la foi perd toute sa vitalité.

 

 

Même si l’auteur n’en fait pas un point très central de sa réflexion, il consacre tout de même un chapitre entier à la libération des esprits par rapport aux « appréhensions politiques[9] ». Nous pourrions ajouter à ce sujet quelques remarques inspirées par sa pensée.

 

Les idéologies présentent des modèles sociaux censés assurer la réalisation de la Liberté et de l’Egalité. Mais ces modèles sont tout à fait contradictoires entre eux. Par exemple, « les communistes estiment que nous sommes libres quand tout est commun ; et les libéraux privatistes estiment que nous sommes libres quand rien n’est commun[10] ». Ce sont là des marottes irrationnelles, et le XXe siècle a été celui du fanatisme politique[11]. Chaque idéologie a des arguments tout à fait convaincants, mais antinomiques entre eux, quand on raisonne a priori[12], en vase clos, ou sans autre expérience humaine que celle des « faits » réduits par le ‘doute’ à des données empiriques insignifiantes.

 

Comme nous ‘doutons’ tous de tout, et que rien n’est ni certain, ni évident, nous nous retrouvons tous par définition à égalité au niveau zéro, et donc libres, au sens de non soumis à une quelconque autorité qui devrait, pour en être une, et légitime, dépasser un tant soit peu ce niveau. Mais comme il faut bien une autorité et un minimum de cohésion, nous sommes en fait soumis au consensus d’une communauté de zéros un peu plus égaux que les autres. La preuve qu’ils sont les plus raisonnables, c’est qu’ils ont le pouvoir intellectuel. Et la preuve qu’on est en démocratie, c’est qu’ils sont les plus raisonnables.

 

Dans ces conditions, la vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité ; la morale, c’est qu’il ne doit pas y en avoir (mais cela, c’en est encore une) ; la religion, c’est qu’il ne doit pas y avoir de religion ; on appelle souvent laïcité la situation dans laquelle ces inepties sont des dogmes ; et on appelle démocratie l’État dans lequel ces dogmes définissent la croyance d’une religion d’État. Une telle démocratie est par définition tolérante. Y être intolérant, ce n’est pas se montrer violent envers X ou Y, c’est tout simplement ne pas croire à la religion d’État.

 

Telles sont les conceptions terriblement inadéquates, qui viennent corrompre toutes les institutions de la société libre (marchés, communication, démocratie politique, etc.). C’est bien là que s’enracine la crise. Nous avons déjà noté plus haut comment cette ‘liberté’ idéologique à base de ‘doute’ est en train de tuer la liberté de savoir, de réfléchir et de questionner.

 

Le ‘politiquement correct victimisant’ est un mélange curieux d’extrême mollesse impuissante et de fanatisme totalitaire. Ce n’est pas le théisme seulement qui est ici exclu, c’est la simple raison.

 

 

Sauver la cité libre ?

 

 

Pour sauver la cité libre, il convient de localiser l’épicentre de ces folies, de cette « rationalisation irrationnelle du monde[13] », et c’est ce que fait l’auteur : l’épicentre est dans la raison – dans la corruption du questionnement radical, quand celui-ci, dévoré par la peur, devient le ‘doute’.

 

Il faut ainsi opérer, au sens chirurgical, le ‘doute’, découper la peur qui l’étouffe et tue la confiance, dégager ainsi dans sa forme pure la liberté de la raison, retrouver les valeurs et critères qui la définissent – le vrai, le bien, l’être. Mais la condition première de tout, c’est la liquidation du ‘doute’ par une autocritique de la critique, par la libération du questionnement – cela seul permet ensuite une réforme sérieuse de toutes les institutions de la cité libre.

 

Les hommes et femmes de foi ne seront pas les seuls à participer à ce sauvetage de la raison et de la cité, mais ils y joueront nécessairement un rôle important, et cela fera en même temps du bien à leur foi.

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[1] Op.cit., p. 69-75.

[2] Op.cit., p. 136-148.

[3] Op.cit., p. 270-273.

[4] Op.cit., p. 168.

[5] Op.cit., p. 237.

[6] Op.cit., chapitres 1 et 4, passim.

[7] 49 Op.cit., p. 111, 190.

[8] Op.cit., p. 23, 75-77, 133, 170.

[9] Op.cit., chapitre 3, p. 193-228.

[10] Op.cit., p. 31, note 38 et p. 195.

[11] On pourrait peut-être ici renvoyer à Op.cit., p. 172, note 211.

[12] Op.cit., p. 19-20 et note 19.

[13] Voir l’excellent livre de Ph. Beneton, De l’égalité par défaut. Essai sur l’enfermement moderne, Critérion, Paris, 1997, p. 103-158.

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