Où en sont les Valeurs ? Post n°7. Comment le "politiquement correct" détruit la démocratie tempérée

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer


La contradiction fatale du politiquement correct

 

Ethique et politique sont indissociables. A cet égard, le « politiquement correct » comporte, au moins en apparence, une frappante contradiction. Il ne se contente pas de comporter la vieille contradiction formelle bien connue inhérente à tout scepticisme (il est absolument vrai qu’il n’y a pas de vérité absolue, etc.). A celle-ci s’ajoute une contradiction plus substantielle.

 

Le PC est un égalitarisme culturel requérant de mettre à égalité, sous peine de discrimination, toutes les opinions et valorisations, à égalité (à condition qu’elles tolèrent les autres). Mais en même temps, le PC affirme des valeurs absolues : respect, tolérance, démocratie, droits de l’homme, dialogue, etc. Si toutes les opinions se valent, si toutes les valeurs sont relatives, on ne voit pas pourquoi les opinions et valeurs démocratiques vaudraient plus que les non-démocratiques, le respect que l’irrespect, ni pourquoi la croyance en « l’Homme » (ou en « les Hommes ») vaudrait mieux que l’incroyance.

 

Bien sûr, si l’on permettait indistinctement toute opinion et tout acte conforme à n’importe quelle opinion, ce serait la guerre privée généralisée : ce que Hobbes appelle « l’état de nature ». La nécessité pragmatique de sortir de cet état force la démocratie postmoderne à imposer certaines valeurs, autoritairement, et en les présentant comme des croyances absolues, parce qu’elle y voit des conditions de la paix. Mais ces croyances absolues sont tellement illogiques dans ce contexte, que la réflexion à leur sujet leur serait fatale. C’est pourquoi il n’est pas politiquement correct de faire usage de la raison, de la logique et de la réflexion, quand il s’agit de valeurs politiquement correctes.

 

Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas une vraie cohérence, d’un point de vue politique, dans l’imposition de ce système de valeurs absolues, incohérent, d’un point de vue logique : 

1° pour sauver du totalitarisme la démocratie, on commence par détruire toute affirmation absolue par l’affirmation du relativisme ;

2° pour la sauver de l’anarchie et de la violence relativistes, on impose l’affirmation absolue d’un certain nombre de valeurs de paix.

 

L'individu-dieu est au dessus du principe de non-contradiction

 

 

Il est vrai, aussi, qu’au point de vue mystique (néopolythéiste), il n’y a de contradiction ni à poser la divinité de l’Individu, ni à créer un ensemble de valeurs par un consensus des dieux, ni à décider de suspendre l’application du principe de non contradiction en vertu du pacte social des dieux.

 

En somme, pour sauver la démocratie en évitant le totalitarisme, on impose un corps de valeurs comportant l’affirmation simultanée et sous le même rapport du scepticisme et du dogmatisme, tout en censurant l’exercice de l’esprit critique. Autant dire que, considérée d’un point de vue autre que mystique et pragmatique, le système des valeurs politiquement correct comporte une profonde absurdité. C’est aussi pourquoi, comme principe de décision, il permet de déduire en toute occasion une chose et son contraire.

 

Le PC n’est vivable que par cette censure continuelle de l’esprit critique. Comme il est censé être l’expression de la raison même, il a besoin d’une rationalité de compensation, qu’il se donne, par exemple, par l’hypertrophie de la technicité, ou de l’érudition, ou le culte de la compétence et du professionnalisme, ou la profession d’un goût pour le débat argumentatif raffiné. Mais il n’y a sans doute ni rationalité, ni éthique, dans des discussions entamées sur de telles bases. Comme disait avec justesse Léo Strauss : « C’est raison au détail et folie en gros. »

 

La raison devient politiquement incorrecte

 

 

C’est pourquoi, le débat « politiquement correct » a toujours un caractère convenu et légèrement comique. Il se proclame ouvert et néanmoins ne prend pas au sérieux ceux qui ne jouent pas le jeu du PC et ne parlent pas sa langue de bois. En somme, pour sauver la liberté de pensée, le PC détruit la loi fondamentale de la pensée. Pour éviter le dogmatisme d’un pouvoir, il érige un pouvoir dogmatique. Pour sauver la démocratie de la dictature d’un sens, il la réduit à l’impuissance en la soumettant à la dictature molle d’un principe d’absurdité.

 

Admettre sans condition le relativisme PC réduit toutes les opinions ‘audibles’ à de simples variations sur le thème d’une doctrine unique, le relativisme lui-même. Le pluralisme devient ainsi un monisme, la tolérance une pensée unique, et le relativisme un absolutisme. La liberté de penser et la recherche de la vérité se voient subordonnées à une orthodoxie politique motivé par la peur de la guerre et le besoin de paix.

 

 

Pluralisme ou pluralismeS ?

 

 

On parle DU pluralisme, mais il y a une pluralité de pluralismes et le vrai débat se ferait entre eux, s’il pouvait se faire. On parle de LA tolérance, mais il y a une pluralité de conceptions de la tolérance. Quand donc on parle DU pluralisme (PC) comme du seul et unique pluralisme, et de LA tolérance (PC) comme de la seule et unique tolérance, on fait de la philosophie « relativiste-absolue » la pensée monopolistique de la démocratie. On revient aussi, peu à peu, au parti unique, sauf qu’il y a plusieurs partis uniques, interchangeables – ce qui est bien sûr autre chose que d’avoir deux (ou trois) ailes représentant les polarités d’une même culture politique.  

 

Le reformatage médiatique d’une pensée déjà si faible ne peut qu’en accroître encore le caractère incertain. Le médium réducteur ne peut être le lieu où se formerait une conviction ferme et raisonnée. Les médias portent au scepticisme et le scepticisme en retour renforce leur emprise. Pour penser sérieusement, à partir d’un certain niveau, il faut écrire et réfléchir silencieusement. L’hégémonie de l’oral instantané est un obstacle insurmontable à la rigueur de la raison et, en ces conditions, l’incertitude est normale. La vérité paraît dans la durée. Les erreurs sont souvent des pseudo-évidences instantanées, qui se désintègrent à la réflexion. Le télévisuel banal est le lieu de l’instant contre la durée. Il ôte le pouvoir à la raison en démocratie PC. 

 

La télé allumée, les Lumières éteintes

 

Concluons sur ce point qu’aujourd’hui, les Lumières se sont éteintes. La fin de l’Histoire étant atteinte, réfléchir n’apporterait plus que des embarras. La philosophie PC devient un moule à préjugés. Le questionnement de l’esprit, s’il se remet en marche – et il est impossible qu’il ne se remette pas en marche – s’appliquera et s’attaquera au PC comme à la nouvelle forme du « dogme » endormi, de la tradition endormie et à leur autorité coercitive. Une grande banquise mentale est au bord de la débâcle.

 

Cette démocratie postmoderne est ainsi fondée sur une orthodoxie paradoxale, où l’on est prié de douter à la baguette, tenant pour absolument vrai qu’il n’y a rien d’absolument vrai ; elle forme une société close, construite sur un dogmatisme clos, excluant non pas toute autre forme de pensée, mais toute pensée qui se voudrait cohérente et forte et normée par la vérité, et donc sortirait du cadre PC. Seul un retour critique à un concept fort de la vérité rétablira la possibilité du commun, donc du politique, de la solidarité et d’un libéralisme différant de l’« état de nature », car tempéré par une morale commune sérieuse. C’est bien sûr là ce que le PC exclut. Ainsi revient-il, par un détour, à cela même qu’il avait voulu éviter, le totalitarisme, sauf que ce totalitarisme postmoderne est un mou, qui règne par l’impuissance, concept paradoxal et néanmoins approprié.

 

Dans son horreur pour le pouvoir, qui pourrait tyranniser, le PC a oublié qu’il faut du pouvoir, pour empêcher de tyranniser – et que seul un pouvoir peut être un pouvoir légitime. Ne voulant pas de pouvoir du tout, elle a instauré le pouvoir d’un antipouvoir qui a pour fonction d’abaisser tout pouvoir, en imposant à tous une culture d’impuissance : le Léviathan médiatique. C’est pour cela que le caractère médiatique est plus qu’un caractère secondaire du PC, il désigne la forme du pouvoir suprême régissant la démocratie PC. Mais un cléricalisme ne remplacera jamais un Etat. Aussi, l’abaissement du pouvoir politique constitutionnel signifie-t-il la consécration du seul pouvoir réel subsistant : la propriété privée. 

 

La forme irrationnelle (télévisuelle standard) en laquelle doit se couler la pensée, pour devenir visible et audible, garantit qu’elle demeure radicalement incertaine et que seuls le scepticisme, ou le relativisme, pourront sembler vrais. Elle préserve ainsi le pouvoir PC, avec l’impuissance et la paix, aussi longtemps qu’on ne change pas la télévision. 

 

 

Une citation de Mussolini

 

 

"Le phénomène fasciste italien doit apparaître (...) comme la manifestation la plus haute et la plus intéressante de la philosophie relativiste."

 

Source : Article "Nel solco delle grandi filosofie - Relativismo e fascismo" ("Dans le sillage des grandes philosophies. Relativisme et fascisme", publié par Mussolini, dans son journal Il Popolo d'Italia., 22 novembre 1921. Cité par Emilio Gentile, Il fascismo. Storia e interpretazione, traduction française par Pierre Emmanuel Dauzat, Qu'est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation, 2002, Gallimard, p.139. 

 

 

 

 

Commentaires 

 
0 # Blaise Join-Lambert 2012-01-12 00:31 Un moyen rhétorique particulièremen t puissant, auquel le PC fait appel sans la moindre retenue, c'est, à mon avis, le "progrès".

La croyance au progrès, nous dit-on souvent, aurait complètement disparue. Et pourtant il suffit d’ouvrir le journal ou d’allumer la radio pour en constater l'omniprésence dans les discours. Y croit-on ? peu importe ! ce qui compte c’est que le procédé rhétorique du progrès "fonctionne" dès qu’il y a désaccord sur des questions de fond.

Moyen pratique, au fond, de classer, de hiérarchiser les opinions légitimes par rapport à celles qui ne le sont pas en faisant l'économie de la vérité. Tels propos seront arbitrairement tenus pour "réactionnaires", d'autres pour "progressistes". Mais pourquoi donc classer d'une certaine manière plutôt que d'une autre?
Répondre | Répondre en citant | Citer
 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement