Lettre du monde des valeurs, n°4. Réponse à M. Jilali

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Dialogue avec Mr Jilali

 

Un internaute, M. Jilali, m’écrivait dans un commentaire posté voici quelques jours : « Si je vous comprends bien, on ne peut concevoir la valeur, en tant que norme, qu’immanente à la personne humaine. Dans ce cas, la valeur ne cesserait-elle pas de relever de l’ordre du devoir-être ? » 

 

Et si la réponse était dans la question ? 

 

On ne donnera jamais assez d’importance et d’attention aux premiers commencements de la pensée. C’est ce que j’appelle les « prolégomènes ». Mr Jilali me fait l’honneur de connaître mes écrits, et notamment celui que j’ai pour cela intitulé Prolégomènes. M. Jilali se doute donc bien que je ne suis insensible ni au devoir-être, ni à la transcendance de sa source. Et il m’incite à parler des valeurs plus à fond. Il a raison.

 

Comment connaître son devoir ?

 

Toutes les personnes honnêtes et attachées à leur dignité profonde voudraient savoir comment nous pouvons découvrir avec certitude la vérité du devoir :

1° le fait que nous ayons vraiment un devoir et que ce concept soit radicalement fondé, valable en vérité, libre de toute illusion ;

2° quel est ce devoir, dans ses formes générales, c'est-à-dire quel est le contenu général de la loi morale ?

3° que devons-nous faire hic et nunc, c'est-à-dire comment appliquer ces principes avec prudence dans les situations qui, chaque jour, nous imposent de faire nos choix et de prendre nos responsabilités ?

Et M. Jilali pose à l’horizon la question de la transcendance du devoir, ou de la Source du devoir.

 

Convaincre le sceptique qui est en nous

 

J’approuve son ambition, mais je préfère user de patience. Nous visons à une connaissance aussi démonstrative que possible, au sujet du bien. Démontrer, c’est parvenir à terrasser le sceptique; non pas parvenir à lui clouer le bec, mais parvenir à le convaincre vraiment. Voilà le plus difficile. C’est cela, l’objectif. Et je parle d’abord du sceptique que nous portons en nous-mêmes. Si nous n’avons pas convaincu celui-là, c’est bien en vain que nous discuterons brillamment avec ses confrères tout autour de nous.

 

Démontrer, c’est suivre un cheminement pas à pas. La question du devoir vient après la question du bonheur dans l’ordre des questions. Car nous sommes tous pratiquement sûrs que nous cherchons le bonheur, mais beaucoup ont des doutes au sujet du devoir. En travaillant sur le bonheur, par exemple en lisant le livre très riche de Julian Marias, La felicidad humana, ou en réfléchissant sur les conditions certaines de la sociabilité, on engrange des résultats modestes mais sûrs. Ceux-ci peuvent faciliter des recherches plus profondes, en rétrécissant la surface des doutes raisonnables et en diminuant d’autant l’emprise démoralisante du scepticisme sur nos esprits.

 

Le judo philosophique. Sortir du scepticisme par la puissance du scepticisme

 

Ce scepticisme, qui peut sembler un blocage fatal, est aussi une énorme force, car quand nous doutons, nous sommes sûrs de douter. Cela paraît une plaisanterie, et pourtant cela va si loin que c’est tout le début de la philosophie. Descartes l’a dit, mais Socrate et saint Augustin en avaient fait la remarque, avant lui, et de façon, je crois, plus profonde que lui.

 

Supposons que, à ce questionnement radical, dont nous sommes sûrs (car si "j’en doute", j’en suis encore plus sûr), nous puissions raccorder des propositions qui en seraient des conséquences nécessaires ; en ce cas, toutes les propositions ainsi raccordées seront elles aussi indubitables. C’est ainsi que Descartes a écrit, dans un ouvrage de jeunesse, les Règles pour la direction de l’esprit : « ‘Je doute, donc Dieu existe’. Cette conséquence est nécessaire, mais il faut méditer beaucoup pour la comprendre. » Je cite de mémoire.

 

« Je questionne, donc Dieu transcendant et personnel existe. » Cette conséquence est nécessaire, mais il faut méditer beaucoup pour la comprendre. Et si nous comprenons cela, nous ne trouvons plus aussi étonnant qu’il y ait en nous cette voix intérieure de la conscience et du devoir, qui est comme l’écho de l’appel de Dieu.

 

C’est cette méditation que j’ai voulu mener, pour mon compte, dans Prolégomènes en 1991, et dans Prolégomènes. Les choix humains, de 2009. 

 

Repartir de Socrate et de saint Augustin

 

Il ne faut donc pas nous attrister de nous heurter aujourd’hui, dès nos premiers pas en éthique, à une question préalable qui semble ruiner d’avance tous nos efforts : la question de la vérité. Bien sûr, c’est un fait que la réflexion sur les valeurs paraît aujourd’hui bloquée au niveau zéro, clouée au sol, par un scepticisme facile en matière éthique, et pas seulement éthique. 

 

On dirait parfois que tout ce que l’éthique aurait à dire, ce serait qu’elle n’aurait rien à dire, sauf de parler sans fin avant de conclure que chacun, après avoir réfléchi, fait en somme ce qui lui plaît, ou ce qui lui déplaît le moins, parce que le devoir, au sens fort du mot, ne serait écrit nulle part. La montagne accouche de la souris. Ce scepticisme bavard donne à beaucoup d’entre nous l’impression d’être face à une position inexpugnable, dont la puissance nous condamnerait tous à douter de tout en matière éthique. 

 

Inutile de se plaindre de cette situation. C’est une épreuve, et, si l'on vit en ce temps, il faut bien y passer. Depuis ses origines avec Socrate, la belle philosophie sait que le questionnement est source de vérité et elle sait aussi que les Sophistes défigurent le beau questionnement en en faisant un « doute » mesquin. Il faut revenir du « doute » au questionnement. C'est cela la réflexion - ce que j'appelle les "prolégomènes". Qu’est-ce que cela veut dire ?

 

« Je ne sais pas. », dit Socrate. (En fait, il disait qu'il ne savait "rien", mais ceci est ironie, comme nous verrons. Prenons donc de préférence la phrase "je ne sais pas".) Or donc Socrate réfléchit : « Je sais  que ‘je ne sais pas’. » Donc : « Je sais que je sais, que ‘je ne sais pas’.» Et donc, d'une certaine façon : « Je sais que je sais»;  et donc il me semble que je sais aussi, dans une certaine mesure, ce que c’est que savoir. » Et donc peut-être que je sais cela : ce que c’est que savoir. Je ne suis pas si ignorant que je croyais, moi qui questionne.

 

Ainsi donc, il y aurait en moi cette vérité intérieure, qui résiste au doute, parce que c'est elle qui permet tout questionnement, et qui permet à Socrate d’être si ironique, quand il dialogue avec les Sophistes (= Gorgias, Protagoras et autres auteurs de même farine, et alii auctores ejusdem farinae = les dinosaures postmodernes d’avant les Classiques). Et cette Vérité indubitable, elle ne se contente pas de peser sur mon intellect, elle séduit mon cœur, elle dynamise mon être, elle ne demande qu’à m’aider à régler ma vie.

 

Beauté ancienne et toujours nouvelle

 

Et l’âme la cherche et la trouve et la cherche encore. Ce rayonnement de la vérité, nous l’appelons beauté. Et cette beauté-là séduit tout en nous, du fond de l’être jusqu’aux sens, car la beauté des êtres et des choses est comme une "exclamation" de la vérité - mais il est rare que nous venions à elle dès la jeunesse.

 

Et c’est pour cela que s’adressant à la Vérité, Augustin lui dit : « Tard je vous ai aimée, ô Beauté ancienne et toujours nouvelle. » Sero amavi te, pulchritudo antiqua et semper nova. (Confessions, X, XXVII).  

 

 

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