Occident et Défense nationale

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Le texte suivant est paru dans la RDN, (Revue de la défense nationale), numéro 745, Septembre 2011, sous le titre « Occident et Défense nationale ».

  

 

Qu'est-ce que l'Occident, aujourd'hui ?

 

Si l’on se demande ce que c’est aujourd’hui que l’Occident, on répond sans hésitation que c’est la démocratie politique, l’économie capitaliste, et la culture « postmoderne ». Un non-occidental préciserait sans doute : démocratie médiatique, capitalisme financier globalisé, avec une culture à deux branches : l’une rationalisante, scientifico-technique, l’autre subjectiviste, individualiste, relativiste – le tout étant principalement vécu dans l’imaginaire et l’instantané de la communication médiatique.

 

En quoi cette caractérisation peut-elle concerner la défense nationale – mis à part le fait que la nation à défendre, en l’occurrence, est la France, qui, par sa géographie, son histoire et sa culture, fait partie de ce que tout le monde appelle l’Occident – et qu’on ne peut défendre bien que ce que l’on connaît ?

 

En d’autres circonstances, plus sereines, l’objectif prioritaire eût peut-être été une discussion approfondie consacrée aux limites de la caractérisation précédente. Mais, fin 2011, l’Occident, ainsi caractérisé, se trouve en crise majeure. C’est autour de cette Grande Crise que se cristallisent les menaces planant désormais sur l’Occident, et notamment sur l’Europe. C’est pourquoi une étude tournée vers le passé se recommande moins à nous qu’une étude prospective, à partir d’un diagnostic bref mais sans équivoque de la maladie de l’Occident qui déstabilise le monde.

 

 

La crise et les menaces. Crise économique et idéologie

 

 

L’économie capitaliste des pays occidentaux est en crise majeure, pour la première fois depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Cette crise est d’autant plus grave que le régime politique des pays occidentaux, la démocratie médiatique, est aussi en crise et se montre incapable de faire face à la situation. De plus, si les pays riches et consommateurs devaient entrer en récession ou se fermer au commerce international, leur crise se propagerait automatiquement aux pays émergents et producteurs. La crise économique deviendrait alors mondiale, avec des conséquences difficiles à prévoir. C’est là que se trouve la source des principales menaces pesant sur la paix du monde.

 

C’est la seconde Grande Crise de l’histoire moderne du capitalisme. Le précédent de 1929 peut-il nous instruire ? Pour sortir de la première grande crise vraiment bloquante du système économique libéral, et qui avait occasionné les catastrophes internationales que l’on sait, les Etats occidentaux avaient mis en place après la seconde guerre mondiale des politiques keynésiennes et la social-démocratie. Ils abandonnèrent le keynésianisme et sont revenus au libéralisme dans les années 80.

 

Trente ans après ce retournement, le néo-libéralisme est universellement répandu et bien au-delà du monde occidental. En outre, il a été peu à peu transformé en une idéologie totale, englobant économie, politique et culture sous la seule catégorie du libre marché, et semblant devoir instaurer pour toujours et partout « l’ère de l’individu[1] ». Il convient ici d’en dire un mot.

 

 

Néo-libéralisme, idéologie "privatiste" et communautarisme

 

 

 

Cette idéologie est l’inverse du communisme. Appelons-la, pour cette raison : « privatisme ». Pour le communisme, la Liberté devait régner si tout devenait commun. Pour le privatisme, elle règnera si tout est privé, y compris la culture, les idées, les valeurs, l’éthique, la religion, et pourquoi pas même le dialogue ? – tout. Niant absurdement la dimension communautaire et traditionnelle de l’humain, ou la réduisant au folklore, le privatisme a provoqué des réactions dites communautaristes[2].

 

Toutefois, les communautarismes actuels n’entendent pas restaurer « la manière de penser métaphysique », liée en profondeur à toute vision communautaire forte[3]. Ils ne prétendent pas, pour remettre en cause l’idéologie néolibérale, représenter ou même incarner une réalité universelle, une dimension de la justice, une vérité ou une Révélation à faire partager à tous les peuples. Les communautaristes se contentent en général d’une posture défensive, brillante et convaincante, aussi longtemps qu’elle se maintient sur la défensive[4]. Pour se défendre contre le libéralisme relativiste, ils se contentent d’une « relativisation savante du principe d’autonomie[5] ».

 

Cette position les conduit, comme les libéraux attachés au contraire à l’émancipation d’un individu sans racines, jusqu’à la limite du scepticisme et du relativisme, mais à un relativisme qui reste attaché par affection à ses traditions de pensée et à son groupe de référence. Puisque tout se vaut, il n’y a aucune raison de rester attaché à ce qu’on nous a appris (version individualiste), mais pas davantage de ne pas y rester attaché (version communautariste). C’est ce qu’on appelle une identité, mais dont il faut comprendre qu’il s’agit d’une identité subjectiviste. Là où l’individu libéral sceptique rejette ce que la réflexion paraît relativiser, le communautariste s’y attache sans plus de raison. Il se contente de nier la neutralité effective de l’Etat libéral et d’interpréter autrement ce que devrait être la neutralité de l’Etat. Il pense que l’Etat devrait être chargé d’assurer la coexistence entre communautés diverses, pour préserver dans l’harmonie leur diversité. Mais sont-elles si diverses ? Est-ce qu’en réalité, elles ne tendent pas toutes, aujourd’hui, à devenir relativistes, mais sur le mode communautariste ?  Car si elles restent attachées à une identité locale particulière, elles ont abandonné toute prétention à posséder quelque chose d’universel. Certains ne peuvent jamais se sortir de leurs habitudes, d’autres ont la manie d’en changer : affaire de goût.

 

 

Sur le communautarisme 

 

 

C’est ainsi que le triomphe de l’idéologie libérale n’a pas signifié la fin de toute division idéologique dans l’univers libéral, mais le début d’une autre division, interne cette fois au libéralisme lui-même.

 

Le fond de l’idéologie privatiste, c’est la liberté de l’individu qui entend ne se soumettre à aucune vérité objective, métaphysique, ou morale, mais prendre comme il lui plaît des décisions éthiques différentes. On comprend que ce subjectivisme postmoderne se subdivise entre ceux qui préfèrent vivre la liberté de l’arbitraire subjectif de manière plus individuelle (libéraux radicaux), et ceux qui préfèrent la vivre collectivement, à l’intérieur d’arbitraires traditionalistes et collectifs.

 

Inversement, nous pourrions dire aussi que les libéraux radicaux représentent un communautarisme parmi d’autres, car, comme tout le monde, ils ont besoin de vivre en communauté avec des gens qui pensent comme eux[6]. Et inversement, les communautaristes ne sont jamais, le plus souvent (au moins en Occident), que des individualistes enregistrés parce qu’ils en ont envie dans un groupe communautaire, où ils restent aussi longtemps que cela leur chante, en compagnie d’autres qui le font eux aussi dans le même esprit individualiste[7]. Il est permis d’estimer que ce communautarisme, dont les fameux « fondamentalismes » sont des espèces, constitue la forme plus insidieuse d’occidentalisation galopante dans les groupes ethniques et culturels non occidentaux. Il n’est jamais qu’une des versions possibles du libéralisme radical postmoderne, qui reste ainsi la seule et unique idéologie dominante de l’époque.

 

Cette remarque est capitale, pour la juste interprétation, par exemple, des mouvements dits islamistes dans les pays de tradition musulmane, mais pénétrés de bien des façons par la modernité occidentale, comme au sein des communautés immigrées dans les pays occidentaux. Ils sont souvent plus dans la revendication d’une identité arbitraire que dans le respect d’une vérité absolue. Je vois là le signe d’une occidentalisation inconsciente, mais réelle.

 

 

Idéologie et menaces

 

 

Quoi qu’il en soit de cette dispute, il existe une cohérence parfaite entre l’idéologie privatiste, surtout en sa version libérale-radicale, et le capitalisme néolibéral, individualiste et radical. Le libre marché mondial, tout contractuel et dérégulé, est censé incarner la souveraine liberté d’appréciation de l’individu postmoderne dans un monde d’individus postmodernes. La théorie les suppose à la fois arbitraires et rationnels, subjectivistes et raisonneurs, sans bien commun et non violents, fondamentalement satisfaits, spontanément organisés, apaisés, pacifiés.

 

Cette idéologie unilatérale ne repose, à mon avis, sur aucune base anthropologique solide, pas plus que feu le communisme, même si elle peut se recommander, elle aussi, comme lui-même le faisait jadis, d’une masse considérable de savants travaux universitaires, voire nobélisés[8]. Il y a là un motif suffisant pour appliquer le doute cartésien, en sa forme la plus radicale, à tout un ensemble de productions et d’institutions intellectuelles. Puisque cette idéologie construit et promeut le modèle d’un monde optimal censé perdurer indéfiniment en équilibre de croissance, le surgissement de la Grande Crise, inopiné pour les tenants de l’idéologie, semble en constituer la réfutation expérimentale. Ce qui doit normalement émerger en réaction, en Occident et dans le monde, c’est une économie ne reposant plus sur une anthropologie aussi unilatérale. Une économie allant au-delà de l’économie sociale de marché, ou alors jusqu’au bout de la même idée, vers une économie de marché plus communautaire, non pas au sens du communautarisme, mais au sens fort du mot. Il ne faut pas se dissimuler la portée géopolitique qu’aurait un tel événement : ce ne serait rien moins que l’effacement de l’influence prédominante d’une culture individualiste de matrice protestante et anglo-saxonne.

 

Toutefois, la situation actuelle est d’abord le résultat de l’application systématique, en politique comme en économie, d’une idéologie formant le cœur de la culture occidentale postmoderne dominante. Cette Grande Crise est la principale source de menaces pour la sécurité du monde et de l’Occident, et c’est évidemment cette idéologie qu’il faut réformer afin de se donner les instruments intellectuels et politiques nous permettant d’en sortir. Car nous ne sortiront pas de cette crise avec les modes de pensée qui nous y ont conduits.

 

Ajoutons que, en plus d’avoir produit à la fois une dérégulation économique ruineuse et une impuissance politique généralisée, l’application de l’idéologie libérale procède, dans l’ordre culturel, avec une intolérance extrême à l’égard de tout ce qui n’est pas elle, ou ne s’y laisse pas réduire – que ce soit en Occident même, ou a fortiori hors d’Occident. Cela est perçu par tous les non-Occidentaux, même modérés, comme un intégrisme occidental, ouvertement immoral, provocant et transgressif. Cette idéologie radicalise les oppositions culturelles et civilisationnelles existant sur la planète. Elle constitue le motif et le détonateur principal d’un choc des civilisations, et ce d’autant plus qu’elle réussit à pénétrer les cultures traditionnelles et à les transformer (comme nous l’avons noté) en affirmations arbitraires postmodernes. En outre, elle fabrique un outil de propagande puissant à l’usage de tous les régimes autoritaires du monde, qui ont beau jeu de déclarer à leur peuple que la liberté et la démocratie conduisent à la ruine et à l’anarchie.

 

 

L'ampleur des réformes 

 

 

Les tenants d’une idéologie au pouvoir sont toujours satisfaits de la voir, et de se voir eux-mêmes, en situation dominante. Car l’idéologie leur procure un confort mental, une bonne conscience, et un statut social qu’ils apprécient. C’est pourquoi, face à la faillite d’un modèle en accord parfait avec leur idéologie, ils adoptent en général une attitude de déni de réalité. C’est en grande partie la situation de l’idéologie libérale aujourd’hui en Occident.

 

C’est d’autant plus facile que, dans cette idéologie, il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. Comme disait Marx à propos de la philosophie de Berkeley (qui niait, comme on sait, l'existence de la matière), « c’est la pensée de quelqu’un qui n’a jamais eu qu’à mettre les pieds sous la table ». C’est pourquoi j’estime qu’il n’y a pas lieu de s’attarder à réfuter longuement des constructions artificielles et arbitraires, qui tomberont d’elles-mêmes. Elles ne sont crédibles que dans une bulle médiatique[9], un univers d’aliénation exprimant seulement l’autosatisfaction de classes dirigeantes, ayant rompu toute attache avec le réel, croyant pouvoir décréter les lois de la nature et maîtriser indéfiniment l’avenir. Cette ivresse idéologique cesse sous les coups de la crise économique et de la montée des tensions. Car ce qui reste de la paix et de la prospérité sont les fruits d’un ordre politique et culturel antérieur, dont l’idéologie s’attribue les mérites tout en en détruisant les fondements.

 

Il faudra donc, en Occident, réformer pratiquement tout en profondeur :

 

1° Inventer un modèle économique, qui remplisse la fonction du keynésianisme, mais ne présente pas ses inconvénients, et qui soit praticable dans les circonstances présentes

2° Réformer les pouvoirs politiques pour :

-          restaurer la légitimité démocratique,

-          recréer une vision et un projet réalistes pour sortir de l’impasse où nous sommes,

-          réinstaller la rationalité politique à la place de l’irrationnel médiatique[10].

3° Dépasser la culture postmoderne et son idéologie libérale en nous replongeant dans les fondamentaux classiques et éternels de la culture occidentale.

 

 

 



[1] Alain RENAUT, L’ère de l’individu, Gallimard, 1989.

[2] Jürgen HABERMAS, dans L’éthique de la discussion, (1991), savant recueil de textes universitaires qui fait suite à Morale et communication (1983), propose un essai de synthèse, inspirée par Hegel, entre le point de vue libéral-radical d’un néokantisme postmoderne, et le point de vue du communautarisme néoromantique, à la J.G. Von Herder. Bien sûr, la synthèse réalisée se fait chez HABERMAS sous l’égide et au bénéfice du libéralisme radical, qui intègre son opposé tout en demeurant dominant.

[3] Jürgen HABERMAS, Ethique de la discussion, p.82,

[4] Par exemple, les livres de Charles TAYLOR, ou plus encore ceux d’Alasdair MC INTYRE, en particulier After Virtue (1981) et Three Rival Versions of Moral Enquiry. Encyclopedia, Genealogy, and Tradition, University of Notre-Dame Press, 1991. 

[5] Jürgen HABERMAS, op.cit., p.85. La pensée des communautaristes néo-aristotéliciens n’est pas si originale : ils réoccupent les positions du romantisme allemand pré-hégélien, tout en évitant soigneusement toute allusion à une métaphysique de l’Esprit dans l’Histoire.

[6] Ils éprouvent une préférence subjective pour une éthique au contenu formaliste et plus abstrait. Mais le formalisme n’indique pas ici une absence de contenu, juste un autre contenu plus individualiste et plus bohême. Mais l’aspect particulier de ce contenu permet de donner rhétoriquement à cette préférence subjective pour cette éthique déterminée l’aspect d’arguments rationnels venant à l’appui d’une morale de la communication.

[7] Ou alors, il est un simple masque, une présentation rhétorique, permettant de vivre dans la démocratie postmoderne en continuant à se référer à une position antimoderne, mais qui n’ose pas se déclarer ouvertement, ou qui, même, n’est pas pleinement assumée par la personne qui, subjectivement, estime y adhérer encore.

[8] Je suggère la constitution, par le comité du Nobel, d’un sous-comité, chargé de dénobéliser les lauréats d’économie politique postmoderne, dont l’application des doctrines a contribué à former la situation calamiteuse dans laquelle se trouve l’économie occidentale, et aussi de la nobélisation rétrospective, voire posthume, de ceux qui ont été écartés par le « politiquement correct ».

[9] Le débat sur de tous les graves sujets s’effectue généralement au sein de l’espace médiatique, qui fonctionne comme un business amalgamant information et divertissement, et qui n’est pas en général au niveau d’éthique et de rationalité qui serait nécessaire pour héberger valablement une telle discussion.

[10] Henri HUDE, Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, Editions Monceau, 2010, chap.10.

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