Contre un gouvernement mondial. Pour un nouvel universalisme (3)

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Voici la troisième partie d’un compte Rendu du livre de Chantal DELSOL, La grande méprise. Justice internationale, gouvernement mondial, guerre juste, paru à La Table Ronde, Paris, en 2004.

 

Ce CR est sorti dans la revue Commentaire, Eté 2005, numéro 110, volume 28, pages 524-526. Ces réflexions sont plus que jamais d’actualité.

 

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Fragilité, voire contradiction, d’un conservatisme sceptique

 

 

 Dans sa seconde moitié, le livre de Chantal DELSOL ne présente plus l’aspect d’une discrète mais solide chaîne de raisons, mais prend la forme d’une série d’études qui se recroisent et se confirment les uns les autres. Vient d’abord un éloge de la diversité et de la pluralité, assis sur la « modernité », elle-même entendue comme pluralité des interprétations, dans une perspective plutôt sceptique, où un certain fidéisme rencontre une inspiration nietzschéenne. L’Auteur insiste paradoxalement sur la valeur du conflit des interprétations et voudrait fonder le libéralisme politique sur cette impossibilité d’une vérité décisive[1].

 

Ces analyses fines et habiles ne laissent pas de surprendre. Un tel perspectivisme ressemble à s’y méprendre à un nietzschéisme de gauche, lequel aboutit assez souvent à ce mondialisme que pourfend l’Auteur. La répudiation de toute certitude, y compris la certitude de l’incertitude, si elle n’est pas compensée par de solides traditions familiales, risque d’aboutir à la dissolution de toute conviction et de toute identité, y compris à celle du progressisme anti-dogmatique de forme classique. Reste l’individu qui, à défaut de savoir qui il est ou ce qu’il peut vouloir être, récuse toute autorité au nom du néant prétendu des principes. Si cette idéologie nihiliste de gauche aboutit souvent au mondialisme, c’est que l’autorité mondiale a surtout aujourd’hui le mérite d’exister peu et de laisser l’individu dans la douceur d’un rêve d’insubordination pure. Mais si l’autorité mondiale donnait de sérieux signes d’existence, le même esprit d’anarchie s’en alarmerait et se réfugierait aussi bien dans un nihilisme de droite, dont la forme classique est le national socialisme. C’est pourquoi ce dernier n’a sans doute pas fini sa carrière. 

 

 

 

Les contradictions existentielles du mondialisme politiquement correct

 

Il peut donc exister un mondialisme par défaut et par vacuité, mélangeant un nihilisme de fait et des jugements de valeur routiniers, datant de l’âge où le grand rationalisme était vivant. Ce système politico-philosophique accapare l’idée de la morale et instaure cet ordre moral mondial, contre lequel en a Chantal Delsol. Mais nous pourrions alors nous demander si la rupture avec ce système pourrait  réellement s’opérer à partir d’un perspectivisme sceptique, même tempéré[2], et non à partir d’une redécouverte de la valeur fondamentale de la vérité. En tout cas, les formules perspectivistes  de l’Auteur risquent de masquer son originalité, car son attachement à la diversité a un caractère charnel, enraciné, réaliste, qui s’accorde assez mal avec la théorisation post-moderne qui est censée le justifier. On peut aussi regretter que cette critique d’une culture une, de « la dictature d’une seule définition[3] », ne souffle mot des médias et de leur infrastructure économique de marché.

 

 

 

Distinction versus discrimination

Après l’éloge de la diversité vient celui de la limite comme « condition de la diversité[4] ». L’Auteur  se livre ici à de nombreuses analyses éclairantes de questions d’actualité (sans papiers, Turquie, etc.). Elle réhabilite la distinction, en cessant de la confondre toujours avec la discrimination. Contre l’universel abstrait, elle fait l’éloge du particulier[5]. Nous avons là, si je ne m’abuse, une reprise originale des critiques conservatrices classiques, dans la veine de Burke, couplée à un discours de type sceptique. On voit assez mal la cohérence entre ces deux courants de la pensée de l’Auteur.

 

Celle-ci  fait face à l’idée de loi naturelle. Va-t-elle la récuser ? Elle note bien, en tout cas, les absurdités de la modernité tardive, qui cultive le moralisme objectif, « dogmatique »,  au moins dans certains domaines, à cause de l’holocauste ; mais qui en même temps rejette tous les fondements possible d’une telle loi naturelle : nature, raison, Dieu. L’Auteur déclare absurde la prétention à déclarer universels les droits de l’homme, surtout si l’on veut y inclure une nouvelle vague de « droits » nihilistico-libertins[6]. Elle médite sur Antigone[7]. Si un Etat mondial se réclamait des principes d’Antigone et en faisait son idéologie, quelle place y aurait-il encore pour une Antigone ?

 

 

 

Retour sur l’idée d’un gouvernement mondial

 

Chantal Delsol citera plus loin Hannah Arendt : « l’espoir que (…) grâce à un gouvernement mondial (…) les conflits se régleront (…) est complètement utopique. (…) nous aboutirions à une forme de gouvernement despotique encore plus monstrueux[8]. » Au fond, pour notre A., un gouvernement mondial serait despotique, car il présuppose une vérité dogmatique pour se justifier. – Mais, objectera-t-on, cet anti-dogmatisme se heurte à l’expérience de crimes, qu’aucune conscience ne peut reconnaître effectivement, tant qu’elle reste dans le cadre banal (non « dogmatique »)  d’un scepticisme moral ou d’un relativisme culturel. En outre, le fait qu’il n’y ait pas de vérité absolue serait encore une vérité absolue et l’anti-dogmatisme ne serait sans doute pas moins dogmatique, en réalité, que les dogmatismes qu’il prétendrait dépasser. Il faut donc bien en venir à se demander si le rapport sans réticence à la vérité en tout ce qu’elle peut avoir d’objectif, voire d’absolu, y compris en éthique, n’est pas le seul fondement sérieux de la liberté du jugement, par suite de toute liberté et de toute la cité libre en toutes ses institutions caractéristiques. 

 

 

 

Encore les contradictions du « politiquement correct »

 

La caractéristique de « l’ordre moral mondial » (en fait, surtout européen, voire français), réside précisément dans la contradiction insurmontable entre ce moralisme anti-dogmatique, en train de devenir de plus en plus dogmatique et intolérant, et la méditation continuelle d’un Crime dont la dénonciation implique pourtant une forme de conscience morale strictement pré-moderne  et, en ce sens, dogmatique. N’est-il donc pas temps de rompre les attaches entre la cité libre et des scepticismes, qui ne sont au fond jamais rien de plus que des pseudo-scepticismes, ou rien de moins que des nihilismes, dont les responsabilités historiques sont écrasantes ? 

 

L’Auteur  propose alors, sous l’évocation de la Pentecôte, la « communion des êtres au sein même de leur particularité[9] ». Elle médite sur l’acceptation de l’inachèvement, la liberté par la persuasion et le témoignage, et l’appel bergsonien issu d’un élan d’amour. Elle revient, pour finir, sur l’idée que la guerre serait une décision, sans justification morale universelle, où le droit international ne serait qu’une arme, forgée par l’hypocrisie et dont la puissance serait  fonction de la naïveté de ses dupes. Ce décisionnisme à la Carl SCHMITT est le dernier mot de sa pensée de la guerre. Il est en opposition avec la doctrine traditionnelle de la guerre juste, qui impliquerait, selon le titre d’un de ses essais déjà anciens, « la dénaturation du politique ». Si Chantal  Delsol finit par ce retour à la question de la guerre, c’est que le TPI, qui est pour elle le cheval de Troie du mondialisme, est d’abord relatif à la guerre et aux crimes de guerre. Une conception non moraliste de la guerre a pour conséquence de délégitimer le TPI.

 

 

Démocratie durable ou non durable ?

 

La conviction profonde de Chantal Delsol est que la démocratie ne survivrait pas au mondialisme réalisé. Elle résume ainsi sa pensée : « Le gouvernement mondial étant le corollaire nécessaire et même indispensable d’une justice internationale digne du nom de ‘justice’, si le gouvernement mondial n’est pas souhaitable – en raison de son caractère despotique –, la justice internationale ne l’est pas non plus[10]. »  Il faut donc arrêter d’aller dans cette voie. Mais prendrons-nous une autre voie ? L’Auteur n’y croit guère. Nous sommes séniles, dit-elle, évoquant « la lassitude des peuples vieillis[11] ». – Ainsi se termine, sévèrement, sa prise de position vigoureuse, intelligente, incisive, qui ne clôt sans doute pas la discussion, qui à notre avis va trop loin et concède trop au scepticisme, mais qui, assurément, questionne.  

 
 
 

[1] Op.cit., p. 89-90.

[2] Op.cit., p. 90.

[3] Op.cit., p. 91.

[4] Op.cit., p. 104.

[5] Op.cit., p. 107-115.

[6] Op.cit., p. 121.

[7] Op.cit., p. 123.

[8] Op.cit., p. 165.

[9] Op.cit., p. 137.

[10] Op.cit., p. 164.

[11] Op.cit., p. 169.

Commentaires 

 
+1 # Emmanuel Tranchant 2013-01-16 10:05 Cher Henri,
Bravo pour cette première analyse. Nous assistons en effet à l'émergence d'une force spirituelle capable de s'incarner en politique.Une force capable d'affirmer pacifiquement sa dissidence face à un pouvoir sûr de son droit et confit dans son inaltérable bonne conscience. Nous avons assisté à une action digne de celle des dissidents de l'ex-empire soviétique: l'épiphanie du "pouvoir des sans-pouvoirs" évoqué par Vaclav Havel. Ta vision d'une nouvelle élite potentielle est juste: encore faut-il qu'elle cristallise sa foi initiale pour la transformer en capacité d'action, notamment politique. Il lui faut définir une stratégie qui transpose son esprit de service de la société civile, où elle est très active, à la société politique. Il faut qu'elle intègre qu'elle a une vaste cause nationale à défendre: se mettre au service des classes populaires tombées en déshérence par l'abandon des pseudo-élites libérales / libertaires de droite et de gauche. Voilà un projet politique quii aurait le double avantage de se fonder sur une anthropologie réaliste et d'ouvrir un nouveau champ d'action à la doctrine sociale de l'Eglise dans son option préférentielle pour les pauvres. Il est en tout cas certain qu'une des institutions ébranlée par les ondes tectoniques de cette manifestation est l'Enseignement catholique. Il est arrivé à son "non possumus". Il lui faudra choisir entre deux étiquettes: enseignement catholique ou enseignement privé. Et ce à l'heure où les évêques toilettent les statuts de 1992 pour réaffirmer sa vocation prioritaire à l'évangélisation. L'éducation "substantielle" rejoint nécessairement la loi naturelle que le bon sens populaire a toujours soutenu. Puisque les pseudo-élites socialistes divorcent de leur geste séculaire au service du peuple, la place est libre pour le rejoindre avec les paroles de l'espérance et de la fraternité chrétiennes.Quant à l'école, la Rénovation de l'Ecole publique par Vincent Peillon accentue la mise en abîme d'une école sous emprise idéologique au profit d'une école libre qui doit clamer sa parole libre. Nous avons assisté dimanche à cette libération de la parole et à la première manifestation du pouvoir des sans-pouvoirs.
Emmanuel
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+1 # Henri-Paul Hude 2013-01-21 14:54 Cher Emmanuel, ton commentaire, ou plutôt ta réflexion personnelle, se rapportent bien sûr à la manifestation du 13 janvier (voir post ultérieur) et non pas au compte-rendu du livre de Chantal Delsol. Je dis cela pour que le lecteur qui serait venu ici directement s'y retrouve. Je vais te répondre sous peu. Amitié. Henri Répondre | Répondre en citant | Citer
 

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