Interview dans La Nef sur Préparer l'avenir

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Je viens de publier, voici un mois, chez Economica, un nouveau livre: Préparer l'avenir. Nouvelle philosophie du décideur. La concentration sur de cet ouvrage et sur un autre à paraître à la rentrée d'octobre est l'explication de mon relatif silence sur ce blog depuis quelques mois. Je reprends néanmoins la parole en postant ce jour une interview sur Préparer l'avenir et sur la situation française, réalisée par le directeur de La Nef, Christophe Geffroy. Cette interview est parue dans le n° 238 de La Nefjuin 2012.  

 

La Nef –  Commençons avec l’actualité et l’élection de François Hollande. Votre livre tend finalement à montrer que le résultat d’une telle élection n’est pas aussi déterminant qu’on le croit, que les vrais enjeux sont ailleurs. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ?

 

Henri Hude – La France est dans une contradiction. D’un côté, les accords libéraux de l’OMC et de Maastricht, surtout dans une Europe élargie ; de l’autre, sa tradition étatique et, depuis 1945, sa structure social-démocrate. En système libéral pur, on n’investit pas dans les pays mûrs inadaptés. La croissance ne peut donc plus chez nous assurer l’emploi, ni financer l’État providence. Si nous décidions de signer le traité de Maastricht (1992), il était logique d’adopter le modèle qu’il impliquait, et de nous adapter aux conditions qu’il créait. Si nous ne voulions ni de ces adaptations, ni du modèle allemand, il ne fallait pas le signer. Nous l’avons signé et n’avons rien fait pour nous adapter. La classe politico-médiatique, ayant pris ces deux décisions, a nié la contradiction et fui dans l’endettement pour retarder les échéances.

Nous sommes ainsi pris entre la faillite, ou la crise sociale majeure si nous voulons payer nos dettes. Et nous ne pouvons dévaluer sans crise européenne majeure. Les Allemands ne peuvent pas revenir sur les traités libéraux et nous ne pouvons plus les supporter. La crise européenne va donc s’approfondir et les partis de gouvernement, qui nous ont menés là, par idéologie et par démagogie, seront discrédités. Pour recréer une légitimité, pour passer un nouveau pacte social, il nous faut une philosophie nouvelle, une vision nouvelle et un personnel nouveau. Nous n’éviterons pas un examen de conscience national et un nouveau moment constituant.

 

Il n’y a pas que la philosophie économique. La culture profonde n’est-elle pas un facteur de crise encore plus important ?

 

Bien sûr. L’action fondée sur des principes faux échoue. Or, le corps de principes communs admis par une société, c’est sa « culture », au sens strict. Notre problème, c’est que notre culture commune est fausse, dominée par l’idéologie libérale postmoderne, complètement inadéquate à la réalité humaine. Faux, par exemple, le principe de remplacer la loi morale et la liberté de devoir, par l’arbitraire de l’opinion et la liberté de transgression.

Cette fausse idéologie structure l’univers des grands médias, de la politique et les règles de l’économie mondiale. C’est là que se situe le véritable enjeu. Gardons-nous cette idéologie ? La jetons-nous ?

Deux hypothèses.

H1 : cette idéologie est juste et sensée ; alors, le système est fondamentalement stable, et peut être réformé.

H2 : cette idéologie est une aberration, et elle ne peut plus fonctionner comme culture commune d’une démocratie durable.

La seconde hypothèse est la bonne. La crise est donc insoluble sans une révolution culturelle, mettant au rencart cette idéologie. Cette élection, où rien d’essentiel n’a été remis en question par les grands partis de gouvernement, sera, rétrospectivement, un non-événement, comme le sont aujourd’hui, rétrospectivement, le renvoi de Calonne et la nomination de Loménie de Brienne par Louis XVI, en 1787.

 

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi la fin des idéologies est loin d’être à l’ordre du jour et comment nous sommes, au contraire, sous la domination du libéralisme idéologique postmoderne, qui est bien différent du grand libéralisme classique ?

 

Le monde libéral classique était construit sur la grande philosophie des Lumières. C’est Kant qui a le mieux exposé cette philosophie. Il s’agissait de faire sortir l’Europe de la religion chrétienne, tout en gardant grosso modo le contenu de sa morale, la dignité de la personne et sa liberté.

Ainsi se trouve dessiné un individualisme radical, mais où l’individu jaloux de son indépendance, admet quand même une Raison forte, capable de vérité, et une liberté digne, définie par le Devoir d’accomplir strictement la Loi morale universelle. Ce cadre de pensée ne fait pas assez place au corps social, à l’histoire, à la nature et à Dieu.

Toutefois, il reste fonctionnel, ou opérationnel, tant que l’individu accepte de faire son devoir et que l’imprégnation religieuse reste suffisante. En outre, la législation éclairée ne se veut pas arbitraire. La Raison fonctionne comme un Verbe divin sécularisé, et fournit une fondation absolue, laïcisée, à tout l’édifice. De là les grands idéaux à majuscule : la Science, le Progrès, la Liberté, l’Égalité, l’Humanité, etc. Les choses se gâtent, quand les Lumières éclipsent trop la religion chrétienne dont elles se nourrissent. L’individu substitue alors de plus en plus l’opinion à la Science, le relativisme au rationalisme ; le devoir lui devient insupportable ; la liberté d’indépendance, puis de transgression, remplacent la liberté de devoir. C’est cela que j’appelle « idéologie libérale postmoderne ». À la fin, nous ne sommes plus dans un système fonctionnel, car l’ordre et la paix ne résultent plus des principes du système, mais de la permanence de traditions que l’idéologie ne cesse de dégrader.

Il s’agit bien d’une idéologie, car le but est toujours de rechercher un accomplissement parfait de la Liberté.

Cette idéologie est exactement l’inverse du communisme. Celui-ci voulait que tout fût commun. Elle voudrait que tout soit privé, à commencer par le bien, la morale et la culture.

C’est l’absurdité anthropologique symétrique.

 

En quoi la culture postmoderne nous conduit-elle, inéluctablement, à une crise qui dépasse de beaucoup sa dimension économique et financière ?

 

L’idéologie ne connaît plus que des individus irrationnels, mesurant leurs devoirs à l’aune de leurs opinions et de leurs désirs arbitraires. De là une situation de chaos et conflit croissants, où l’idéologie voit la Liberté, et que la philosophie a coutume de désigner d’un nom (qui peut prêter à confusion) : l’« état de nature ». La civilisation consiste à sortir de l’état de nature pour entrer dans l’état civil.

Cela suppose 1° un pouvoir capable de maîtriser la liberté de transgression, et 2° la loi de paix, appelée loi naturelle, dont le respect, garanti par le pouvoir, met fin à l’arbitraire et à l’« état de nature ». Le libéralisme idéologique reconduit la cité libre à l’« état de nature ». Il détruit l’autorité à la fois du pouvoir et de la loi naturelle, les deux piliers de l’état civil, les deux articles fondamentaux du pacte social. Sans pouvoir et sans loi naturelle, la crise est universelle et forme un état stable et permanent, dont on ne sortira que par un nouveau pacte social. Nous n’avons pas à résoudre seulement des problèmes techniques ou particuliers. Ce qui est compromis par cette culture non fonctionnelle, ce n’est rien moins que l’état civil, la société, la civilisation.

 

Nous sommes donc dans un processus de décivilisation, qui nous conduit à un retour vers l’état de nature, dites-vous. Pouvez-vous nous préciser ce processus ?

 

La civilisation meurt souvent de son succès. Dans la sécurité et la prospérité, l’individu perd le sens des nécessités de l’ordre et de la solidarité. Il ne pense qu’à son indépendance et à son plaisir. Le pouvoir paraît un abus, la loi morale une contrainte inutile. Les gens s’imaginent que la paix, la sécurité, la prospérité sont un état normal et spontané, qui peut subsister sans effort et sans discipline. La logique libertaire fait recette.

Les premiers libertaires disent : « Mon corps est à moi, j’en fais ce que je veux, quand je veux, comme je veux. » OK. Résultat : le couple se fragilise, la famille devient n’importe quoi, l’éducation est mal assurée, l’école ne marche plus, l’infécondité casse la croissance et détruit la solvabilité des systèmes de solidarité. Elle dramatise les problèmes migratoires en compromettant l’intégration.

Les seconds libertaires disent : « Mon argent est à moi, j’en fais ce que je veux, comme je veux, et vous n’avez rien à me commander. » OK. La finance devient une jungle. Le capital divorce d’avec le travail. Production, consommation et investissement ne sont plus en cohérence nulle part. Les partis qui devraient défendre, contre le libertarisme de l’argent, le droit au travail et l’équilibre des territoires, n’en sont plus capables. Ils se sont trop compromis avec le libertarisme du sexe. Et la République sociale n’est plus qu’un mot.

Un troisième groupe arrive alors : « Le pouvoir m’appartient, parce que j’en ai envie et que je suis libre ; j’en fais ce que je veux ; vous n’avez plus rien à dire. » OK? Alors, la démocratie n’est plus que pour la forme. De là le concept de libertaro-fascisme.

Le grand défi pour ce qu’on appelle la gauche est de sortir de cette hypocrisie.

Rompre avec le libertarisme, c’est retrouver le sérieux éthique, la conscience patriotique et la cohérence sociale.

Le défi, pour ce qu’on appelle la droite, c’est de rompre avec cette même logique. Autrement, elle ne peut se faire obéir des puissances d’argent, incarner l’État, défendre la nation, remplir une fonction de sauvegarde des principes conservateurs.

 

En quoi la conscience d’un Absolu est-elle nécessaire au bon fonctionnement de la société ?

 

Les esprits religieux cherchent à s’unir à Dieu, même si le pouvoir, ou la société, s’en moquent. Cela dit, c’est à tort qu’ils s’en moquent. Pascal écrit : « Le peuple obéit aux lois seulement parce qu’il les croit justes. » Il croit à une vérité de la justice au-delà de l’arbitraire des subjectivités, au moins quand il souffre de l’injustice. Il se réfère alors en profondeur à une objectivité et à un fondement absolu du principe de justice. Quel Fondement ? La Nature, chez les Gréco-Romains, ou la Raison, pour les Lumières. Bien sûr, c’est Dieu pour les chrétiens, ou les musulmans. La Nature, la Raison et Dieu peuvent concourir au fondement de la justice, comme chez saint Thomas.

Faute de fondement, toute législation sombre dans l’arbitraire et ne reflète plus que des choix subjectifs, des rapports de forces. Si l’on rejette à la fois la Raison, Dieu et la Nature, il ne reste plus que le néant et la violence.

Les tentatives pour établir une justice impartiale sans reconnaître de fondement sont respectables, mais échouent. Par crainte du totalitarisme, on prétend se placer au point de vue d’un individu neutre entre toutes les identités. Ce point de vue doit permettre un pluralisme accueillant à tous. Dans la pratique, cette logique aboutit à conférer un pouvoir absolu à une identité particulière, hégémonique et intolérante, celle de l’individu nihiliste et transgressif. Le Pouvoir n’a plus d’autorité que s’il est permissif et corrupteur. Il masque son impuissance à réguler le système par une fureur à en réglementer des détails, et par une multiplication des lois permissives. Un tel pouvoir a perdu sa légitimité. Quand le pacte social est rompu, une révolution est en marche.

 

Vous consacrez des passages importants à la nécessité de la loi naturelle. Comment la définissez-vous et quel rôle joue-t-elle ? Tient-elle lieu de l’Absolu dont nous venons de parler ?

 

Cette notion ne suppose pas la Révélation et la foi. Elle peut se déduire de la métaphysique, mais peut avoir aussi une origine expérimentale. Car, s’il n’y a pas de loi morale et si chacun fait ce qu’il veut, ce sont le chaos et la jungle, l’état de guerre – et tout cela finit toujours par la guerre. Cette situation n’est pas tenable. On n’en sort qu’en respectant l’ensemble des règles qui ont pour effet d’arrêter la guerre et dont le pouvoir se fait garant.

Ces règles ne sont pas arbitraires, car les causes de la guerre ne le sont pas. Cette loi de paix constitue pour une société civilisée la loi politique fondamentale. Cette loi politique est appelée naturelle, parce que l’homme est par nature appelé à vivre en société. C’est en cela que la référence à la nature comme norme légitime est nécessaire en toute société libre.

Cette loi politique, qui est naturelle, prescrit à des libertés la justice et l’amitié, universellement. C’est donc une loi morale. Telle est la loi naturelle, à laquelle peut s’élever sans difficulté et avec certitude tout esprit capable de réflexion sur des expériences à la portée de tous. En y obéissant, chacun de nous devient libre, au sens d’autodéterminé rationnellement. Grâce à elle, nous faisons corps social en liberté.

 

Selon quel processus la « solution jacobine » héritée de Rousseau a-t-elle été inversée par le libéralisme idéologique postmoderne ?

 

Ces deux idéologies ont en commun le principe erroné d’indépendance absolue de l’individu. Ce principe conduit à deux modèles opposés.

Dans l’un, la société n’est plus qu’un seul individu collectif (l’État), auquel chacun s’identifie, en s’identifiant à la « volonté générale ». Dans l’autre, la société n’est guère plus qu’une agrégation d’individus à peu près indépendants, sous l’arbitrage de juges et avec le concours d’une administration légère.

La Révolution française et la Révolution américaine se sont inspirées, respectivement, de ces deux modèles. Les deux fonctionnent de plus en plus mal, quand l’individu devient irrationnel et immoral. Passant à l’arbitraire individuel, la République française devient un mélange incohérent de modèle américain dégradé et de jacobinisme sans morale, tout en continuant à se référer aux valeurs d’une République régie par la morale kantienne. C’est l’autre grande contradiction de la politique française.

 

Finalement, comment, dans le cadre de nos démocraties, sortir de l’impasse actuelle ?

 

Pesez tous les aspects du problème : une société libre est une société morale et une société morale est une société libre. Il n’y a pas de morale sans loi naturelle. Mais cette loi, sans métaphysique, névrose et rend libertaire. Cependant, si l’Absolu n’est que source de loi, même s’il est personnel et transcendant, l’homme se sent écrasé. La liberté politique est une retombée de la présence de l’Absolu, quand Il se révèle à la fois Moral, Transcendant et Humain. La liberté politique européenne n’a pas été une invention philosophique, mais le surplus d’un événement surnaturel. On ne peut exclure le Christ, car on ne peut exclure l’histoire.

Si la laïcité fait partie de la liberté politique, cela veut dire que le Christ fait partie de la laïcité. Pour comprendre cette formule, tout est à repenser. C’est cela, préparer l’avenir.

Le problème premier n’est pas le libertarisme du sexe. La solution ultime n’est pas dans un « pouvoir fort », si l’on entend par là un libertarisme du pouvoir. Le problème est dans les libertarismes qui font bloc, et d’abord dans celui de l’argent, qui ne se maintient que par celui du sexe : l’opium du peuple.

Après la crise, il faudra rendre sa place à la famille dans la définition de la solidarité ; à la nation et aux unions de nations dans celle de l’économie mondiale ; reconstituer des espaces économiques cohérents à l’intérieur d’unités politiques unies par de nouveaux pactes sociaux, incluant la loi naturelle, sous des pouvoirs redevenus et rationnels et légitimes.

Commentaires 

 
0 # JOF Lebout 2012-06-20 00:49 Bonjour. Merci de votre fine analyse dont beaucoup devraient tenir compte. Je vous rejoins sur bien des points.
J'aimerai pourtant complèter, voire modifier certaines de vos assertions. Puis-je vous faire parvenir votre texte ci-dessus (format Word) avec mes remarques et mes interrogations ?
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