Observations sur un texte de Luc Ferry, 3ème partie

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RAPPEL. La chronique de Luc Ferry, parue le 14 février 2013 en page 15 du Figaro, avait pour titre ‘Mariage gay : réponse à mes amis chrétiens’. Ce texte est en ligne, réservé aux abonnés. Il appelle un certain nombre d’observations, dont je livre ici la troisième partie. 

Je tiens à dire, en reprenant, qu’on ne peut équitablement reprocher certains raccourcis à une chronique d’un quart de page de journal. Réussie, elle pourrait être un tour de force.

 

 

 

4ème observation : et si on disait un mot de Newton ?  

 

Pour faire barrage à l’idée de loi morale naturelle, qui est sa bête noire, notre star médiatique en appelle aussi dans sa chronique à l’autorité d’Isaac Newton. Le grand ouvrage du physicien date de 1686. On a vu surgir, depuis, Einstein, Planck, Heisenberg, sans parler des vivants. Toutefois, nul ne peut être surpris qu’on parle encore de Newton, quand il s’agit de philosophie naturelle, ou de philosophie de la nature. Notre star espère sans doute que la référence à Newton apportera de l’eau à son moulin. C’est ce qui m’étonne.

 

Si j’en crois de plus compétents que moi, on peut s’accorder sur le sens de l’intervention de Newton en sciences physiques : critiquer la physique cartésienne, pour laquelle la matière n’était que chose étendue claire et distincte (‘res extensa’, ou, pourrait-on dire, en termes actualisés, ‘espace euclidien-substance’). Newton, sauf erreur de ma part, a généralisé et rendu classique la notion de force, cause de l’accélération des mobiles. La mécanique a ainsi véritablement commencé à exister, le jour où Newton, passant outre à la tyrannie d’un rationalisme scientiste étriqué, a redécouvert l’élément dynamique dans la nature et surtout a trouvé moyen de le mathématiser.

 

Or maintenant, qu’est-ce justement que la nature, la phusis, pour Aristote (Physique, livre 2) ? Non pas d’abord un ensemble d’objets (l’univers ou cosmos), ni le système de lois générales qui le régit, mais un « premier principe interne de mouvement ». En termes moins naïfs et plus actualisés, on dirait : un principe d’accélération, une force, dont l’action est orientée dans l’espace et au long du temps : en un mot, toujours en termes actualisés, une force soumise à des lois.

 

En outre, ces mouvements des corps, pour Aristote, ne peuvent être correctement décrits que si on les comprend comme relatifs à l’existence d’autres parties et lieux de l’univers. Bien sûr, les images cosmologiques aujourd’hui vieillottes auxquelles il s’arrêtait ne sont plus à jour, mais elles ne sont pas à la hauteur de la puissance de ses concepts. Il serait injuste de l’enfermer dans des modèles ou des interprétations trop simples de ses riches conceptions.

 

Par conséquent, nous décrirons sans doute de façon assez correcte l’œuvre de Newton, si nous y voyons la percée décisive en sciences, qu’a rendue possible le retour réfléchi d’un esprit libre et objectif, non sans doute à Aristote, mais à une conception d'ensemble, plus ancienne, plus profonde et plus raisonnable, dont avait voulu s’écarter l’idéologie du matérialisme ‘cartésien’ (au sens vulgaire du mot). Et l’autre grand esprit créatif et scientifique de l’époque, Leibniz, partageait cette orientation.

 

 

 

Newton était aussi un passionné d’alchimie

 

Il y a consacré, dit-on, la moitié de son temps. Si Thomas d’Aquin s’y était intéressé autant qu’Isaac Newton, tous les Ferry de la planète, dans leurs chroniques hebdomadaires, ne manqueraient pas une occasion de le rappeler au public et de taxer Thomas d’inexcusable irrationalité. Disons plutôt que Newton, comme Ampère, comme Heisenberg, comme Pascal, et comme tant d’autres, mesurait l’amplitude et la diversité de notre pouvoir de connaître, et répugnait à le renfermer dans une sphère trop étroite.

 

Puisqu’il parlait de Newton, Ferry aurait dû souligner combien l’idée que ce grand génie avait de la nature était loin d’en exclure la pensée du Principe métaphysique, ni donc celle de loi morale naturelle. Même le point de l’alchimie n’aurait pas été hors sujet, vu le thème de sa chronique. Le but ultime de l’occultisme n’est-il, en effet, le rêve mercurien d’une fabrication de l’androgyne ? Complexités de Newton…

 

 

 

5ème observation : quelques mots sur la philosophie de l’Eros 

 

Newton, pour continuer à parler de lui, avait étudié à Cambridge. Cette Université était riche d’une brillante tradition platonicienne. Newton y fut ainsi marqué par la grande figure de Henry More (1614-1687), théologien platonisant et critique acéré du cartésianisme vulgaire. Or, qu’y a-t-il de plus prégnant dans la philosophie platonicienne, que la pensée de l’Eros ? Mais, qu’est-ce que l’Eros ?

 

L’Eros, vu par le petit bout de la lorgnette (si j’ose dire), c’est aujourd'hui une polissonnerie de bobos. Autrement, c’est le nom donnée par les Platoniciens, au lien du sensible et de l’intelligible – on pourrait dire, du visible et de l’invisible –, et au lien universel entre les êtres visibles. Déjà, la divine Comédie de Dante se termine par le vers fameux,

« Amour qui fais tourner Soleil et toute étoile. »

C’est dans un tel contexte et une telle ambiance (ou d'autres du même genre) que se situe le sexe qui a du sens et de l’humanité.  

 

Newton ayant baigné dans le platonisme de Cambridge, comment pourrait-on exclure de son esprit quelque intuition ou inspiration de ce genre, au principe et au fond de l’invention des lois de l’attraction universelle ? Mais comment alors séparer à la hache l’ordre physique et l’ordre moral ? Et donc comment oser assurer que l’idée de loi morale naturelle serait contraire à la « science » ?

 

A une idéologie de la science, elle s’oppose peut-être, mais au savoir des vrais savants, créatifs, c’est plus que douteux.

 

 

 

L’ordre moral et l’ordre physique ne sont pas objectivement séparés - pas totalement

 

Subjectivement, ils peuvent sembler l’être, parce que notre esprit projette alors au dehors une séparation qui n’existe qu’en lui. Et quand y existe-t-elle ? Quand nous avons coupé la technique de la morale ; car, alors, l’objet de la technique, souvent voisin de celui de la science, paraît en soi quelque chose d’amoral. En un mot, le matérialisme n’est pas un élément de la science, mais une illusion qui naît dans l’esprit d’un technicien qui n'est que technicien. 

 

Le plus grand des penseurs des Lumières, Kant lui-même, dont Ferry se réclame volontiers, est-il si éloigné de semblables pensées ? Sans doute, pour Kant, la nature objet de la raison théorique n’était d’abord que déterminisme et nécessité. Inversement, la loi morale était toute rationnelle et toute liberté, non pas nature. Mais, peu à peu, approfondissant sa propre philosophie, Kant finit par mettre au sommet de sa pensée, dans sa Critique du jugement (1791), l’idée de finalité et l’expérience de la beauté.

 

Il hésita toujours à tirer les ultimes conséquences de leur redécouverte. Toutefois, finalité et beauté étaient seules à ses yeux, et elles sont seules en réalité, capables d’assurer la liaison entre l’ordre de la pensée et celui de l’action, celui de la connaissance et celui de la vie.

 

Quel est donc le rapport entre l’Eros, amour universel, et l’attraction universelle ? Aucun rapport ? Pas si sûr. Et entre la vérité des lois mathématiques formant l’harmonie cachée de l’univers, et cette beauté qui est le nom donné à son harmonie visible ? Aucun ? Sûrement pas.

 

Bien sûr, pour penser comme Platon, il faut méditer et approfondir l’existence.  

 

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