Observations sur un texte de Luc Ferry, 2ème partie

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

 

RETOUR AU DÉBUT DE LA 1ère PARTIE

 

RAPPEL. La chronique de Luc Ferry, parue le 14 février 2013 en page 15 du Figaro, avait pour titre ‘Mariage gay : réponse à mes amis chrétiens’. Ce texte est en ligne, mais réservé aux abonnés. Il appelle un certain nombre d’observations, dont je livre ici la seconde partie. Il s’agit d’observations d’ordre strictement philosophique.

 

1ère observation. La loi naturelle et la « sacralisation de la nature »

 

Ferry prétend que l’éthique chrétienne, notamment (d’après le contexte) en matière sexuelle, et en raison de son admission de l’idée de loi morale naturelle, s’inscrirait dans le cadre d’une « sacralisation cosmique de la nature ». On admet assez généralement, tout au contraire, que le monothéisme judéo-chrétien aurait inauguré ou permis une désacralisation du monde physique, une dédivinisation ou un désenchantement de la nature. Autrement, on se situerait encore dans un contexte polythéiste, ou panthéiste. Et saint Paul, dans son texte fameux sur l’homosexualité (Rom., 1, 26-27), argumente son refus précisément à partir du lien logique profond qu’il croit discerner entre le polythéisme et l’homosexualité. Mais quoi qu’il en soit de ce dernier point, la dédivinisation du cosmos par le monothéisme est indéniable, reconnue et admise à peu près de tous, quel que soit le jugement, positif ou négatif, qu’ils peuvent porter sur cette opération.

 

Ferry voulait probablement dire autre chose que ce qu’il a dit. Une star est sans doute excusable en cela.  

 

 

 

2ème observation. Sur la brutalité de la nature

 

L’idée de loi morale naturelle supposerait, écrit Ferry, que le cosmos soit « un ordre divin, harmonieux, juste, beau et bon ». Mais, nous rappelle la star, « la loi de la nature n’est pas faite d’harmonie et de justice, c’est la loi du plus fort. » La nature ne serait donc pas morale, mais amorale, voire vaguement immorale. Pas moyen donc de prendre modèle sur elle, ou d’en user comme norme. Telle serait « la vérité, nous le savons, depuis Darwin ». Et donc exit l’idée de loi morale naturelle. Que peut-on ajouter à cette brillante démonstration ?

 

Que Darwin a publié son grand livre en 1860, et que pas mal d’eau a quand même coulé sous les ponts depuis. Et ce que nous savons aussi, aujourd’hui, c’est, par exemple, les limites de la concurrence vitale. Dans la nature vivante, végétale ou animale, la solidarité (entre les espèces ou les individus) est aussi réelle et a autant d’importance que la concurrence. Mieux encore, la concurrence serait mortelle aux espèces, si elle était trop violente, comme l’expliquait Pierre-Paul Grassé[1]. Ainsi, dans la nature, la solidarité se combine à la concurrence pour former un ordre global viable et dynamique.

 

En somme, il n’y a guère que chez l’homme oublieux de sa loi morale naturelle, qu’on rencontre cette froide immoralité, qu’on a voulu à tort prêter à la nature. Ce n’est donc pas la nature vivante, mais ce sont plutôt les libéraux à la Ferry, en somme, ou à la Milton Friedman, les capitalistes sauvages, et eux seuls, qui croient être « naturels » quand ils se montrent purement cruels et compétitifs.

 

Il n’y a que l’homme immoral à être purement « darwinien », au sens archaïque  (1860) du mot. Tout homme civilisé admet donc un élément de loi naturelle. Les sauvages immoraux, ce sont les économistes libéraux purs, ou les philosophes libéraux légers, incapables d’imiter la nature dans sa juste combinaison de concurrence et de solidarité. Bien entendu, cette combinaison doit s’opérer, dans le genre humain, autrement que chez les insectes ou que dans les forêts, mais qui en a jamais douté ?  

 

 

 

3ème observation. Sur Ferry et les oies sauvages

 

Au reste, quand on parle de suivre la loi morale naturelle, ou même d’imiter la nature, il ne s’agit pas d’abord de prendre modèle sur les animaux les plus édifiants d’un bestiaire. Cela dit, ces derniers sont presque aussi surprenants que les grands fauves médiatiques, insatiables prédateurs de l’« infosphère », selon l’expression du général Loup Francard.

 

Je me souviens d’une soirée passionnante passée chez Jeanne Parain-Vial, Professeur de philosophie à l’Université de Dijon, auteur d’un beau livre sur Gabriel Marcel. Elle prit à un moment la parole pendant le repas et se mit résumer une thèse d’histoire, sur les recueils de sermons médiévaux. Nous nous préparions tous à nous ennuyer ferme, quand elle se mit à parler d’un prédicateur qui donnait en exemple aux pieux villageois  la chasteté des cigognes et la stricte monogamie des oies sauvages. Le bon frère concluait son homélie, racontait-elle à une tablée réjouie, par le récit troublant de la mise à mort d’une cigogne adultère, tuée à coups de bec par ses congénères apparemment outrés de la transgression de la norme spécifique.

 

Elle ajouta ensuite à notre étonnement : les recherches méthodiques des élèves de Konrad Lorenz avaient justement abouti à des conclusions concordant avec les observations empiriques, pouvant se trouver à la base des récits du prédicateur. Et elle nous raconta notamment l’histoire assez désopilante des frasques extra-conjugales du jar Adonis et de leur impact dramatique sur sa carrière de chef de troupe.

 

Alors, chère star, n’y aurait-il pas là beaucoup à méditer, autant qu’à sourire ? Est-ce l’homme qui sort de l’animalité, ou est-ce l’animalité qui se déploie à partir de ce qui deviendra l’homme ? Goethe pensait plutôt de cette dernière façon. Etait-il moins humaniste que vous ?

 

Il y a chez les vivants des normes éthologiques de comportement social, immanentes à la vie de leurs corps sociaux, comme la santé est une norme immanente au corps individuel vivant. Et quel est le rapport, chez l’homme, entre l’animalité et la rationalité ? Entre la sociabilité naturelle et la morale ? Si la morale n’était pas en quelque façon naturelle, la sociabilité ne le serait sans doute pas non plus. Cela est-il soutenable ? J'ai exposé cela dans mon dernier livre, Préparer l'avenir.

 

Si nous sommes des esprits purs, et voulons en être, pourquoi chercher le plaisir ? Si nous ne voulons pas dépendre de la nature, le plus logique ne serait-il pas de commencer par nous détacher du plaisir ? Quelle curieuse absurdité, par conséquent, que de polémiquer contre la nature au nom du plaisir… Car qu’y a—il de plus naturel que le plaisir ? Mais, si nous le cherchons, nous suivons la nature, et alors pourquoi chercherions-nous le plaisir comme nous le chercherions si nous étions des esprits purs ? Pourquoi l’extraire de la vie ?

 

Et si nous sommes dans la vie, dans « le fleuve du vivant », comment peut-il être raisonnable de faire fi, dans l’ordre humain, de ces grandes différenciations, comme celle du mâle et de la femelle, dont il faut bien qu’elles aient comporté des avantages décisifs pour la survie de l’espèce ?

 

L’homme descend du singe par hasard et l’homme n’a pas de loi morale naturelle. Je sais, c’est la science. Bonne fille, elle n’aura garde de contredire une aussi puissante star. Mais croyez-vous, de bonne foi, que ces deux thèses, qu’une logique passionnelle unit, soient logiquement rattachables ? Comment faire  coller le matérialisme crû, pour lequel la culture est dans les gènes et la pensée dans le cerveau en vertu de la rigide nécessité physique, avec l’idéalisme absolu et délirant d’une pensée libertaire et culturaliste, pour laquelle le sexe se dissout dans le genre, le genre dans le langage et le langage dans les représentations imaginaires flottant au milieu des conversations sociales, et qui émergent pour un temps de consensus aussi fantaisistes qu’arbitraires ?

 

Quand la star emploie le mot « nature », elle entend toujours ‘les choses matérielles’, les objets dont l’ensemble forme l’univers physique, ou les lois physiques de ces systèmes d’objets. Sur quoi, elle déclare triomphante que l’homme n’est pas un objet physique et qu’il est donc impropre de parler de l’être humain en employant le mot de nature. Et d’incriminer là-dessus Aristote et saint Thomas. C’est clair. Mais c’est pitoyable.

 

Un seul indice : saint Thomas parle à tout bout de champ de la « nature divine », au sens de nature de Dieu, comme on parle de nature humaine, au sens de nature de l’homme. A-t-il jamais prétendu que la nature de Dieu en ferait le sujet des lois physiques dont il est le créateur ? 

 

Surtout, tant de questions subtiles forcent à abandonner les dualismes artificiels et khâgneux de la nature et de la liberté, de la nature et de la culture, de la nature et de l’esprit, de la nature et du social, etc. Il s’agirait de penser en décideur responsable, en savant sérieux, de penser sérieusement cette unité de l’animal raisonnable. Le faire, c’est voir se pulvériser une idée simpliste de nature en un sens physique univoque, et c’est voir émerger le fait original de la nature humaine, si gênante pour tout arbitraire postmoderne.

 

En un mot, il faudrait réfléchir. Mais, ce serait prendre le risque de voir l’opinion perdre le pouvoir sur la vérité, les médias sur la science, la sophistique sur la pensée. Nous ne serions plus une star. Et puis, si on ne peut plus mentir entre « amis », ce n’est plus la peine de jouer, comme dirait Pagnol. 

 

Je vois bien qu’il faudra des troisièmes observations, et peut-être des quatrièmes. A très bientôt.  

 

CLIQUER POUR ALLER A LA 3ème PARTIE  

RETOUR AU TOUT DÉBUT DE L’ARTICLE (DÉBUT DE LA 1ère PARTIE)

 



[1] L’Évolution du vivant, matériaux pour une nouvelle théorie transformiste (Albin Michel, 1973).

Commentaires 

 
0 # FR 2013-02-24 15:23 excellent. merci pour cette mise au point Répondre | Répondre en citant | Citer
 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté


La force de la liberté
La force de la liberté
€18.00

Evénements

Aucun événement

Restez au courant !

Nom:
Mail:

Sites partenaires

Bannière