Où en sont les Valeurs ? Post n°6. Le doute et la morale

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La création des valeurs éthiques

 

 

Comment le "doute" a-t-il produit les valeurs morales des grandes Lumières ? Et quelles sont celles que produit la modernité tardive ?

Les valeurs de modernité (grande ou tardive) résultent de l’application du « doute » aux jugements de valeur traditionnels. En quelques instants, s’opère ainsi une destruction de toutes les valeurs, en tant que traditionnelles. Puis, dans un deuxième temps, s’accomplit, sur une longue durée, une reconstruction des valeurs. Il s’agit souvent des mêmes, matériellement, mais si le contenu des valeurs ne change guère, l’esprit change. La grande modernité les institue comme des valeurs d’autonomie, valant en raison de cette rationalité enracinée dans le « doute ».

 

Par le « doute », le sujet rejette ce qui est fondé hors de lui, en nature, en Dieu, en société ou tradition. Mais dans cette grande modernité, l’élément négatif subjectif n’est qu’un début, un premier moment. Comme l’écrit le philosophe Louis Lavelle, « la négation d’une affirmation qui nous est imposée devient la source d’une affirmation que nous nous imposons à nous-mêmes. »(Traité des valeurs (1950), PUF, 1991, t.I, p.42)

 

 

La liberté et la loi morale

 

 

Pour Kant, être moral, c’est être libre, mais être libre, c’est être moral, et croire qu'on est esprit. Être moral, c’est être rationnel : cohérent et soumis à un système de lois universelles rigoureusement déterminantes, sans exception (donc analogues, pour Kant, aux « lois de la nature » dans la physique absolument déterministe de son époque). Être moral et libre, ce n’est pas seulement être indépendant, c’est s’autodéterminer par Raison, donc obéir à la loi de Raison (= être autonome). Kant écrit : "La liberté et la loi morale inconditionnée s'impliquent réciproquement l'une l'autre." Si cette morale de Kant paraît solide, c’est que la Raison est une structure forte, systématique, limitée mais source de concepts et de principes indubitables.

 

La simple indépendance n’est pas l’autonomie, qui seule est la vraie liberté. Ainsi la liberté morale est-elle identique au plus rigoureux des moralismes. Telle était, en France, la morale kantienne de la 3ème République. Libres au sens d’autonomes, nous faisons ce que la conscience populaire (christianisée) a toujours appelé moralité. De plus, nous respectons forcément aussi l’égalité de tous et leur liberté. Nous construisons une société de droit. A la fin, nous sommes libres et moraux dans une société libre et juste. En cela consistent les valeurs morales des grandes Lumières.

Les valeurs morales de modernité tardive 

 

La morale kantienne était forte parce que la Raison l’était. Mais la raison postmoderne n’est plus une structure forte et ses éthiques ne le sont pas davantage. Il en est ainsi pour trois raisons au moins – politique, morale et logique :

1° la réaction, ou parfois la phobie, antitotalitaire : l’homme postmoderne, traumatisé par les camps de concentration, a peur de la vérité « idéologique », et de ce « despotisme du vrai », où il voit la source du totalitarisme ;

2° le malaise et la névrose causés dans la civilisation par le légalisme étouffant de la morale kantienne, et aussi de la morale chrétienne (chaque fois que le christianisme est endormi, ou a absorbé trop de kantisme, ou de philosophie moderne) ; 

3° l’évolution des sciences, qui n’a pas confirmé (crise des fondements) les cadres tracés par le rationalisme des grandes Lumières.

 

La modernité tardive ne peut donc s’appuyer sur cette forte Raison, qui servait de socle à l’édifice de la grande modernité. Mais elle s’appuie toujours sur ce qui en reste. Si la moralité s’identifie encore à la rationalité (= à ce que celle-ci est devenue), elle n’admettra plus que des lois statistiques. Donc, la formulation kantienne de l’impératif catégorique : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature. » se retourne ainsi contre l’universalité et la rigueur de la loi morale. Au nom même de cette formulation, l’exception sera toujours permise, voire devient aisément la règle, et la morale entière sombre ainsi dans l’incertitude, ou se retourne en immoralisme moralisateur.

Sous l’effet de la peur du totalitarisme, la peur de tyranniser devient l’instinct dominant de la conscience morale. La honte de contraindre, renommée respect, vaut certificat de moralité. La culpabilité à la seule idée de tyranniser relève d’un surmoi inhibant toute velléité d’affirmer avec conviction, de décider avec résolution, d’agir avec énergie. La moralité "rationnelle" (en régime de rationalité postmoderne) devient irrésolution délibérée, modération sceptique. La force morale est suspecte, comme la puissance et la volonté. Nietzsche n’aurait jamais imaginé une telle façon de faire d’impuissance vertu.

 

La peur du réel et la phobie de la vérité

 

 

La raison postmoderne s’organise afin de pouvoir être bien sûre de ne jamais rien pouvoir affirmer de sûr et de clair. Elle accueille avec  soulagement l’idée que toute vérité ne serait que provisoire, ou que tout langage de savoir serait évolutif, etc. Pour elle, rien n’est jamais si simple, tout est toujours plus « complexe », tellement qu’on s’y perd et qu’on ne s’y retrouve pas. Elle est ouverte à tout, tolère tout, et, à la limite, admettrait que chacun ait « son propre sens commun ».

 

C’est bien là que s’enracine la délégitimation de tout ce qui serait commun et l’exclusive légitimité de la privatisation universelle. La raison peut conseiller, non obliger, ni interdire – sauf interdire d’interdire et obliger à ne pas obliger. D’où le changement lexical : la grande modernité a une morale, la modernité tardive a des éthiques. La question qui se pose est bien sûr jusqu’à quel point cette négativité peut suffire et combien de temps la simple peur du mal, traduite en censures, inhibitions et commandements abstraits, peut fournir un principe à la vie dans la liberté.

 

L’antitotalitarisme est bien le sentiment profond qui fournit une justification au relativisme et aux éthiques de tolérance relativiste. L’horreur des crimes des totalitarismes se transforme en horreur des dogmatismes idéologiques. Les idéologies, nées dans sillage d’une modernité visant à supprimer guerres de religions et despotisme monarchique, n’ont réussi qu’à substituer les guerres d’idéologies aux guerres de religions, et les totalitarismes aux despotismes. Il faudrait donc arracher jusqu’aux radicelles de tout dogmatisme et de toute idéologie. C’est ce que seul le relativisme est censé faire. En cela consiste aujourd’hui la force invaincue du relativisme.

 

Au relativisme instinctif, populaire et médiatique, nous devons joindre celui des penseurs universitaires. Contentons-nous de le signaler. Pour eux, le totalitarisme plongerait ses racines dans « la métaphysique ». Cette structure « métaphysique » de la Raison, avatar de la structure religieuse de la pensée, serait la cause intellectuelle du totalitarisme. De là le projet de constituer une forme de pensée nouvelle, qui serait postmétaphysique et areligieuse : la pensée postmoderne savante, qui s'inspire souvent de Heidegger. Mais nous savons déjà que cette irréligion postmoderne est un néopolythéisme.

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