Où en sont les valeurs ? Post n° 4. Les lumières tardives

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De la grande mystique humaniste à l’individualisme « postmoderne » 

 

 

Les Lumières sont une philosophie à deux vitesses, ou, si l’on préfère, une philosophie à plusieurs couches. Dans le précédent post (Où en sont les valeurs, n° 3), j’ai rappelé qu’au-delà des couches extérieures, se trouve un ensemble de conceptions apparemment prudentes, voire négatives, qu’on qualifiera souvent de laïques : scepticisme, positivisme, agnosticisme, matérialisme, phénoménisme, etc. ; au contraire, plus vers l’intérieur, se trouvent des couches de doctrines audacieuses, des métaphysiques vertigineuses, des mystiques, qui convergent dans l’idée que Dieu, ou l’Absolu, c’est l’Homme. Ce rappel est indispensable pour bien comprendre comment on est passé de la grande modernité à la petite modernité, ou modernité tardive – la nôtre.

 

En un premier sens, la petite modernité est une modernité qui a perdu la foi en elle-même. Surtout critique ou sceptique, elle s’en tient aux doctrines extérieures (laïques) et ne parvient plus à croire à son noyau intérieur de mystique humaniste, voire à y accéder et à le comprendre. – Tel est le premier diagnostic, valable, jusqu’à un certain point.

 

 

La mystique de l’individualisme « postmoderne » 

 

 

Mais il y a un second diagnostic, peut-être encore plus juste : celui d’une transformation de la mystique humaniste ; autrement dit, la postmodernité (ou petite modernité, ou modernité tardive) changerait de mystique. Elle passerait d’une métaphysique de l’Homme à une métaphysique des Hommes (et des Femmes). Dieu, pour elle, ce n’est plus l’Homme, mais les Individus humains.

 

Dans la grande modernité, LA Raison, Principe unique, bien qu’immanent au genre humain, conserve quand même une sorte de transcendance, quasi religieuse. La Loi de Raison inspire un respect infini ; le devoir est inconditionnel ; la moralité est une exigence absolue. En modernité tardive, la Raison semble perdre sa majuscule, devenant la conversation entre individus – mais l’individu prend une majuscule, et le consensus bien davantage – la Raison est remplacée par l’Accord, ou le Consensus entre  Individus divins.

 

L’autorité du Consensus des opinions individuelles (le "politiquement correct", en abrégé : le "PC") remplace l’autorité de la Raison, source de la vérité. La science pure ne concerne plus que des cercles d’initiés, elle ne sert plus qu’à l’utilité matérielle, elle n’exerce plus de magistère social. La Savoir étant marginalisé, l’Opinion commune est instituée comme Vérité. Les puissances de l’opinion (le système "PC"/média) se saisissent alors de la totalité du pouvoir spirituel. De là, en particulier, l’impératif catégorique d’un « politiquement correct » qui change comme le vent.

 

 

Le panthéon des nouveaux dieux et le polythéisme postmoderne

 

 

La République des grandes Lumières, surtout en France, était un régime politique baignant dans la Raison, qui lui donnait son aura. La Démocratie tardive, postmoderne est une réunion de dieux gérant des intérêts selon l’opinion et par la fascination de l’image.

 

Ces individus ne sont pas sûrs d’être des dieux, mais se comportent comme s’ils l’étaient – des dieux sur terre, tous à égalité de divinité, chacun créant la réalité, créant son rêve, qui est son monde. La seule réalité commune objective est la somme totale des mondes subjectifs privés. Un film comme Inception[1] est une remarquable illustration de cette religion des individus-dieux, censés prendre conscience que leur esprit opèrerait une « création pure » et qu’il n’y aurait sans doute pas d’autre réalité en soi que les projections du fond inconscient absolu de chaque esprit.


                                           

        

La modernité tardive, ou les petites lumières, ont dans leur centre CE néopolythéisme postmoderne. Mr X, ou Mme Y, sont des dieux, les seuls dieux, mais vraiment des dieux et vraiment les seuls. Bien sûr, le polythéisme est toujours en son fond vaguement panthéiste et c’est pourquoi le néopolythéisme se montre aussi enclin à rediviniser la Nature.

 

Le « politiquement correct » reste donc opaque, mystère clos à des yeux profanes, si nous ne comprenons pas sa mysticité propre, et si seule apparaît la face « laïque », ou encore « athée », « sceptique », « areligieuse », ou encore « postmétaphysique ». Si nous allons au-delà de ces couches extérieures, nous nous trouvons en présence d’une attitude certes a-religieuse (relativement à telle ou telle religion du Dieu personnel, ou relativement à la Raison des grandes Lumières) ; mais cette attitude a-religieuse est aussi une attitude religieuse (si on pense à la religion des nouveaux dieux). Bien entendu, nombre des croyants de cette religion néopolythéiste ne sont pas pratiquants – cette religion, en cela, ne diffère pas des autres.  

 

 

De la dignité de l’Homme à celle des nouveaux dieux

 

 

C’est par cette mystique humaniste transformée, mais toujours effective (et aussi par la prégnance de références chrétiennes sous-terraines), que s’explique le sens, toujours vivant et agissant, de la dignité humaine et du respect des personnes. Si la personne-dieu n’était qu’un objet, ou une illusion, il n’y aurait pas de dignité. Mais il y a de la dignité, donc de la Valeur, donc du divin. Maintenant, quelle divinité peut-il exister dans un monde réputé areligieux et postmétaphysique parce qu'on n'y reconnaît pas de Dieu, et où même la Raison des Lumières n’a pas le droit de manifester une autorité ? Réponse : les Individus eux-mêmes, divinisés.

 

En somme, ne pas croire en Dieu, ou en l’Absolu, c’est croire qu’il est éclaté en une infinité de dieux, dont chacun de nous serait l’un. Il n’est pas de monde plus saturé de divinités, que celui qui se veut délivré de Dieu et de la Raison[2].

 

Voilà pourquoi, en démocratie tardive, la Valeur devient l’Individu, et voilà aussi pourquoi la Religion s’identifie au Respect de celui-ci, au respect de ses opinions et décisions, aussi arbitraires puissent-elles être : c’est que seul l’Absolu fait la Loi, et que l’Individu est le seul Absolu.  

 

Voilà pourquoi l’individualisme « politiquement correct » n’est pas cet égoïsme vulgaire que beaucoup voudraient souvent y voir. Regardé d’un point de vue plus profond, il est une métaphysique, une mystique, une morale, et ce sont ces dieux qui réclament la reconnaissance de leur majesté, le respect inconditionnel de leur divine volonté.  Et voilà précisément quel est l’homme des « Droits de l’Homme » (version bas de gamme, postmoderne, « politiquement correcte »). Si vous n’y croyez pas, vous êtes des athées – athées de Mr X, ou de Mme Y, athées de ces dieux postmodernes. Vous voyez bien que tout le monde est athée et qu’on est toujours l’athée de quelqu’un. Ce que Nietzsche n’avait pas prévu, c'est que ses « nouveaux dieux » seraient ceux qu’il appelait les « derniers hommes ».    

 

          

 

Sans ce minimum d’initiation philosophique, nous ne pouvons pas comprendre grand-chose à la démocratie tardive – celle qui est en train de finir. Cette démocratie-là n’est plus la société libre des enfants de Dieu (comme pour les démocrates chrétiens), ni l’Eglise universelle de la Raison (comme pour les vieux Républicains rationalistes), mais c’est le Panthéon des nouveaux dieux, la République des derniers hommes.

 

Bien sûr, cette mythologie actuelle n’est crédible que dans l’espace-temps de l’infosphère. Eteignez la télévision, la superstition s’évanouit, tout le monde se réveille, il n’y a plus de dieux et nous redevenons des hommes.

                                                                                   

 

 


[1] Film de Christophe NOLAN avec Leonardo DI CAPRIO et Marion COTILLARD, 2010.

[2] Cela n’est peut-être pas si (post)moderne qu’il paraît. Si l’on se réfère aux philosophes classiques, on peut voir là une interprétation leibnizienne de la pensée de SPINOZA, ou une interprétation spinoziste de la pensée de LEIBNIZ, dont LESSING serait l’inventeur, à la fin du 18ème siècle. Pour lui, les « monades » seraient la gloire de l’Un et Tout. C’est une idée brillante, plus mystérieuse que celle de la Sainte-Trinité, surtout si elle est censée être simplement rationnelle.   

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