Où en sont les valeurs ? Post n° 3. Les grandes lumières

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Que réfléchir et étudier sont des devoirs fondamentaux.  

 

 

Je continue à présenter un essai de courte synthèse sur le thème : "Où en sont les valeurs ?" Pour les transmettre, à ses enfants par exemple, ou à ses étudiants ou élèves, il faut faire un effort de réflexion. Ceux qui se plaignent du monde présent, mais ne veulent pas étudier ou réfléchir, se condamnent à une dénonciation stérile ou à une impuissance paresseuse. Ils se rendent ainsi en partie responsables de la permanence des maux qu'ils dénoncent. Blaise Pascal a écrit dans ses Pensées : "Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale."

 

Dans le post précédent, j'ai dit comment les valeurs dépendent de LA Valeur, qui est toujours, en tout système de pensée ou de valeurs, l'Absolu. C'est particulièrement évident pour tous les systèmes religieux de type théiste. C'est ce qui est moins évident pour les autres systèmes. Et pourtant, c'est aussi le cas pour eux. C'est ce que je veux montrer ici pour la "grande modernité", ce qu'on peut appeler aussi les "grandes lumières". Nous passerons ensuite à la "modernité tardive", ou aux "lumières tardives" - celles d'aujourd'hui.  

 

 

Quelle était la mystique humaniste des grandes Lumières ?

 

 

On ne comprendra jamais les Lumières, si l'on ne pénètre pas jusqu'à leur noyau mystique, qui est bien plus important que des doctrines plus extérieures, en grec exotériques, et d'apparence très laïque (positivisme, scepticisme, agnosticisme, etc.). Malgré sa polémique antichrétienne, l’intention de la grande philosophie des Lumières est en effet religieuse, au sens large (voir post n° 2) ; ou, si par pudeur on préfère un autre terme, disons qu'elle est mystique[1]. Il s’agissait de substituer, en Europe, une religion qu'elle voulait plus vraie, plus naturelle ou plus philosophique, à la religion du Dieu de la Bible. Ou bien, quand ils se pensent comme chrétiens, les penseurs éclairés voudraient dégager de la religion chrétienne populaire une essence philosophique du christianisme.

 

A côté de tendances occultistes, alchimistes, etc. les grandes Lumières comportent d’abord une métaphysique humaniste. Dieu, c’est l’Homme. C'est une sécularisation de la religion du Christ, Dieu fait homme. Il faut bien le comprendre, parce que, pour diverses raisons, cela est peu enseigné, et presque jamais clairement dit, dans les lycées, ou même dans les Universités. 

 

Cet humanisme est une métaphysique excluant une transcendance de type théiste, mais cette vie dans l'immanence absolue est encore une vie dans l'Absolu. Au fond, c'est le panthéisme moderne. On fait place à des thèmes comme l'individu, la liberté, la conscience, l'esprit, etc. Mais fondamentalement, le Tout fait Un. L’Histoire est le Procès absolu, la Vie de Dieu. Et Dieu, Fond et Unité du Tout, est la Raison impersonnelle, le Soi inconscient. Cette Substance unique est censée évoluer et tout ce qui existe est censé être le fruit de cette évolution de l'Absolu.

 

La Substance ou le Sujet (le Dieu inconscient) évolue donc en Idées, en Nature et en Psychismes. Le Tout est comme un grand vivant qui prend progressivement conscience de lui-même. L’Homme est ainsi l’ultime résultat de l’évolution de Dieu. Et quand l’Homme pense Dieu, c’est Dieu qui enfin se pense. Et il ne pense qu’en l’Homme.

 

Par conséquent, tout homme qui pense vrai est un « dieu vivant ». Pour cette philosophie, il y a des individus (on dit aussi : des « monades ») au sein de l’Absolu, qui est l’Un et Tout ; ce dernier « s’explicite » en ces modalités singulières. Bien sûr, on ne sait pas trop comment l'Absolu peut être un et tout, et, comment, en même temps, il y a de vrais individus. C'est comme si l'Absolu panthéiste renfermait un panthéon polythéiste. C'est plus mystérieux que le mystère de la Trinité, car la Trinité est un mystère, alors que les lumières sont censées être de l'ordre de la raison et même de l'évidence.

 

En tout cas, on comprend pourquoi, dans cette mystique, l’homme raisonnable est un dieu pour l’homme – c’est le sens du « respect de la Personne », selon ces doctrines. De là aussi une interprétation particulière des « Droits de l’Homme » et de leur caractère sacré. L’humanisme, au sens des Lumières, c’est cette mystique, cette métaphysique, voire cette religion, au sens large.

 

Les doctrines plus laïques des lumières sont sur le devant de la scène et connues de tous. Les doctrines mystiques (ésotériques, en grec : "intérieures") restent en arrière plan. Aussi a-t-on souvent l'impression d'un débat social entre les "laïques" et les "religieux". Mais c'est une impression en grande partie factice. En fait, il y a débat, au fond, entre plusieurs mystiques. Si ceci était reconnu, le débat serait plus facile, plus honnête aussi.  

 

 

Les deux moments de la grande modernité

 

 

La grande modernité comprend en effet deux moments : le premier, c’est le doute universel ; le second, c’est le Savoir absolu. Les doctrines "laïques" et exotériques, populaires, d'accès facile, se situent au premier degré, celui du doute et de la réflexion élémentaire. Les doctrines mystiques se situent à un second degré, plus profond, plus élevé, plus élitiste, celui d'une réflexion transcendantale.

 

Un élève moyen dès la classe de troisième peut saisir quelques raisons plausibles de douter superficiellement de tout. Pour sortir de ce doute, une fois qu'on y est entré, ou tombé, il faut un travail intellectuel plus ardu. Parmi ceux qui en sont capables, et qui sont un plus petit nombre, tous ne sont pas désireux de s'y livrer.

 

Tout commence donc avec le doute "cartésien", méthodique et universel. Mais ce doute universel n'est pour l'élite qu'une phase de son développement spirituel. Le doute se transforme peu à peu : il se retourne comme un gant et devient la certitude d’être le "Soi" et le fruit de l'évolution du "Soi". Je doutais de tout parce que j'étais sûr de tout, et je suis sûr de tout parce qu'au fond je suis tout. 

 

De là aussi deux niveaux dans l'idée de la liberté éclairée. Le doute superficiel confère une indépendance facile. Si tout est subjectif, personne n'a raison et il n'y a aucune autorité au dessus de moi et je fais tout ce qui me chante. Mais la réflexion profonde, qui est censée aboutir au savoir de l’identité à Soi, fait passer une élite de l'indépendance superficielle à l’autonomie profonde, qui consiste en ceci : l'individu obéit aux lois morales universelles de la Raison, qui est le Soi, et qui, au fond, est lui-même. Obéissant à la Raison, l'individu obéit à Soi, c'est à dire à lui-même, qui est l'Autorité Législatrice Souveraine. C'est la version rationaliste du thème classique : "Obéir à Dieu, c'est régner."

 

Pour l'individu, l’identification à la Raison (= mysticisme philosophique) est Perfection, Salut et Liberté – car l’Absolu, qui est tout, ne peut être contraint par rien. La Liberté, ainsi comprise, est LA Valeur, ainsi que la valeur synthétique ; elle est la valeur de toutes les valeurs (comme l’est l’Amour, dans le christianisme). 

 

 

Explication brève de la philosophie de Kant, et de ce qui la suit

 

 

Certains se demanderont comment on peut penser de cette manière. Voici donc une possible introduction à cette manière de voir.Je l'ai expliqué dans un ouvrage,dont je cite un extrait.

 

"Il n’est plus raisonnable, à l’âge des sciences, de dire que rien n’est vrai. Même si le statut et le contenu précis des savoirs restent problématiques, nos techniques ne marcheraient pas si nos sciences n’étaient pas vraies en quelque façon. Et puis, au vu de certaines monstruosités que produit l’absence totale de sens moral, il n’est pas sérieux non plus de dire qu’il n’y a ni bien ni mal et qu’absolument tout serait arbitraire en morale. Ce sont là des polissonneries irresponsables. A ce prix, un SS serait un esprit un peu plus libre que les autres de tout préjugé moral, et comme tout le monde, il aurait droit à sa différence. Qui croit cela ?

 

"Si donc nous doutons superficiellement de tout et affirmons à la fois que « réellement TOUT est subjectif », ET QUE, pourtant, « il y a réellement de la vérité objective » (et pas simplement des consensus arbitraires entre subjectivismes arbitraires), alors nous nous disons forcément qu’il y a une Subjectivité Unique et Fondamentale au fond de nos subjectivités empiriques.

 

"Pour le douteur universel, tout est donc définitivement subjectif, au sens large. Mais, quand ce même douteur est forcé d'admettre qu'il y a quand même des vérités objectives au sein ce "tout subjectif", il doit admettre qu'il y a subjectif et subjectif et qu'une distinction s'impose. Tout n’est pas subjectif au sens étroit d’une subjectivité individuelle, celle de Jacques ou de Paul. Il y a donc une autre subjectivité, disons même une Autre Subjectivité. - Il n'est pas impossible, d'ailleurs, de reprendre ces raisonnements sur un mode différent, sans confondre questionnement radical et doute cartésien. 

 

Bref, ce qui dans nos représentations est quand même objectif (bien que toujours subjectif au sens large) devra venir d’un Sujet pur, identique en tous les sujets, ce Sujet pur étant alors le Fond de tous les esprits individuels, les "sujets empiriques". Il est leur Substance, leur Tout, leur Un. Telle est, dans ses plus grands aboutissements, la philosophie de la grande modernité. Cette Subjectivité pure finit par tenir la place de Dieu[2]. C'est une sécularisation du grand thème du "Verbe divin qui illumine tout homme venant en ce monde", comme le dit Saint Jean dans le Prologue de son Évangile.

 

En cela consiste le noyau mystique des grandes lumières. LA Valeur, pour elles, c'est ce Sujet Pur. Une fois que cela est compris, il est évident que c'est une mystique et même une sorte de religion philosophique, de type panthéistico-polythéiste. La Philosophie Critique est l'apologétique de cette religion et la grande philosophie des lumières en est la théologie. Le choix philosophique n'est pas entre une pensée mystique et une pensée laïque. Il est entre deux mystiques. 



[1]Ernst CASSIRER, La philosophie des Lumières (1932), traduction Pierre QUILLET, Fayard, 2001, chap.4, Section 2, pp.175-205. 

[2] Henri HUDE, Prolégomènes. Les choix humains, chap. 1, pp.37-42. 

Commentaires 

 
0 # Renaud 2011-06-16 00:32 En résonnance à cet intéressant article, me revient une intuition qui m'a toujours visité dans ce type de débats ayant pour champ, d'une part l'opposition de la mystique de la religion révélée, et d'autre part la raison et la philosophie de l'homme cause de lui-même dont, historiquement, les "philosophies des lumières" concentrent les "valeurs".
C'est que le lieu, l'instance de notre psychologie, disons plutôt de notre structure psychique qui pense que nous dépendons d'un Dieu créateur, trancendant et extérieur à nous-mêmes, ce lieu de notre structure psychique dis-je est le MÊME que celui qui nie cette transcendance extérieure et pense donc que l' "homme" est cause de lui-même et s'auto-"illumine" par les efforts de son propre cogito. D'où, souvent l'auto-annulation de ce type de débat.
Mais je pense tout de même que l' "option" d'une trancendance extérieure à soi-même est davantage naturelle car, au vu de la recherche scientifique, donc l'inventaire des choses à connaître, car cet inventaire, s'il est bien indispensable à entreprendre, semble ne pas devoir finir, sinon avec la fin de l'humanité si les "choses" devaient se passer comme ça.
Pour parler par images, il n'est pas, en principe, possible que l'homme voit (lui-même par son seul sens de la vue) à 360 degrés, son champ de vision est un peu plus petit. Il ne peut pas se voir en train de voir, il n'a pas des yeux dans la nuque.
On comprend pourquoi les anciens peuples pouvaient, très naturellement, adorer le Soleil qui rayonne tous azimuts. Cette adoration était "vraie", ils adoraient ainsi la Création et ses éléments sauf qu'il ne leur était pas encore accessible à travers la Parole de Jésus-Christ, de saisir que la Création, donc le Soleil n'est pas Dieu, sinon Sa représentation naturelle principale ici bas.
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