Henri Hude

Résistance à la soumission

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Mise à jour le Mercredi, 11 Mars 2015 11:27 Écrit par Henri Hude

La reconstitution du califat, dont l’avenir nous dira si elle fut éphémère ou durable, tend à replacer l’Europe dans une position qui fut longtemps la sienne : l’Europe se définit, en effet, historiquement et stratégiquement, comme la part occidentale de l’Eurasie qui a résisté à la conquête islamiste, ou s'est libérée (Espagne, Balkans, Ukraine).

 

L’histoire nous enseigne que Boko Haram, par exemple, n’est pas une nouveauté, mais un acteur bien connu et qui, avant la colonisation européenne, opérait substantiellement de la même manière que nous le voyons faire aujourd’hui. De même le pouvoir de l’État islamique n’a rien de très surprenant pour ceux qui savent quels furent le pouvoir des Almohades, en Afrique Occidentale, ou celui de Turcs Seldjoukides, au Proche-Orient. 

 

L’islamisme se présente à nous comme ce qu’il fut plusieurs fois dans l’Histoire : une entreprise de conquête armée par une théocratie féroce, ne laissant le choix qu’entre deux options : la soumission à un écrasement sans limite ou la résistance armée à outrance.

 

La résistance s’impose avec évidence à tout pouvoir européen désireux de conserver une légitimité.

 

La résistance s’impose, indépendamment de la réponse à une importante question : celle de savoir ce que va devenir l’islam dans son ensemble. Va-t-il, dans l’avenir, en totalité ou par fragments :

basculer dans l’islamisme ?

tomber dans une sorte d’athéisme libéral ?

se réformer dans un sens moderne, ce qui reviendrait pour lui à intégrer dans sa constitution une dose d’humanisme et de spiritualité le rapprochant du christianisme (notamment en acceptant la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. ») ?

 

Il faut donc résister avec autant de souplesse que d’énergie, laissant la porte ouverte sans naïveté à des évolutions positives, si elles doivent se produire.

 

Pour que la résistance soit forte, cohérente et victorieuse, nous devons réaliser que le premier danger est en nous. Il faut sortir de notre amnésie et rénover l’humanisme occidental en en redécouvrant les racines et l’unité. Sortir de la sédation profonde, (mais non définitive!), dans laquelle voudrait nous plonger le recruteur en chef de l’islamisme : un certain Occident amnésique, qui se hait lui-même en trahissant les racines de son humanisme.

 

La force de l’islamisme se trouve d’abord :

Dans la dégradation intellectuelle et morale de l’humanisme occidental postmoderne,

Dans la destruction par celui-ci de la liberté de pensée via l’imposition d’un nihilisme d’État,

Dans l’iniquité absolue d’une économie financière,  réduisant des nations entière en esclavage pour dettes, et privant la jeunesse de tout avenir économique,

Dans la perte de légitimité de classes politiques devenues de véritables oligarchies vivant sur le pays, et gérant la destruction des droits démocratiques et de l’avenir économique de leur peuple.

 

Pour jeter quelque lumière sur la question de la théocratie, je vais donc publier dans les quinze jours qui viennent, morceau par morceau, le chapitre 11 de L’éthique des décideurs, après avoir publié de même, dans des posts précédents, le chapitre 10 de La force de la liberté. Ce chapitre 11 a pour titre : ‘Religions, philosophies et laïcité universelle’.

 

Résistance ou soumission ?

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Mise à jour le Lundi, 23 Février 2015 11:10 Écrit par Henri Hude

A propos des vingt-et-un Coptes assassinés par l’Etat islamique en Lybie, Mgr Jean-Pierre Batut, évêque de Blois, s'est exprimé sur RCF BLOIS, le 20 février 2015. Qu’il soit remercié de sa parole juste et courageuse. Je prends la liberté de renvoyer ici à sa déclaration radiodiffusée, dont voici le texte:  

 

« Il y a quatre-vingts ans, en Allemagne, le régime nazi persécutait les Juifs, et la volonté d’Hitler était de les supprimer tous. Pourquoi ? Simplement parce qu’ils étaient juifs, et pour aucune autre raison.

« Il y a trois jours, le groupe Daech en Lybie décapitait froidement 21 coptes égyptiens. Pourquoi ? Pas parce qu’ils étaient égyptiens, mais parce qu’ils étaient coptes, c’est-à-dire chrétiens, et pour aucune autre raison.

« Au cas où on en aurait douté, ceux qui ont vu la vidéo diffusée sur internet pouvaient y lire que ces 21 malheureux étaient mis à mort parce qu’ils faisaient partie, je cite, « du peuple de la croix fidèle à l’Église égyptienne ennemie. »

« C’est pourquoi personne ne peut être fier du communiqué de l’Elysée condamnant, je cite, « avec la plus grande fermeté l’assassinat sauvage de 21 ressortissants égyptiens ». Non, personne ne peut être fier de ce communiqué, parce qu’il ne fait pas honneur à notre pays.

« Comme l’a rappelé Mgr Pascal Gollnisch, directeur de l’Œuvre d’Orient : « Quand on porte atteinte à des juifs danois ou français, il est bien sûr important de rappeler qu’ils sont danois ou français, mais il faut aussi souligner qu’ils ont été tués parce que juifs. En Libye, il est très clair que c’est contre des chrétiens que Daech a voulu agir, que leur foi était visée ».

« D’où vient le fait qu’il paraît impossible à certains de nos dirigeants de reconnaître qu’il y a des pays où les chrétiens sont persécutés ou même assassinés parce qu’ils sont chrétiens, et non parce qu’ils sont égyptiens ou libyens ? Reconnaître cela serait-ce attentatoire à la laïcité ? J’affirme aujourd’hui haut et fort que si – ce qu’à Dieu ne plaise – certaines personnes le pensent, même et surtout si elles ont de hautes responsabilités au sommet de l’État, ce n’est pas à leur honneur, ni à l’honneur de la France. Et la situation du monde est trop grave en ce moment pour que, chrétiens ou non, nous puissions nous résigner à avoir honte de notre pays. »

† Jean-Pierre BATUT

Évêque de Blois

http://rcf.fr/spiritualite/coptes-degypte-assassines 

 
   

Rétablir la justice. Dédié à Yanis Varoufakis

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Mise à jour le Lundi, 16 Février 2015 17:04 Écrit par Henri Hude

 

A Yanis Varoufakis, en le remerciant pour son très bel article dans le NYT.

 

Ce texte est une adaptation du chapitre dix, §6, de La force de la liberté .

 

 

De la pensée unique au parti unique en deux versions

 

 

La « doctrine injuste de la justice » se présente comme la meilleure garantie possible du pluralisme politique raisonnable[i]. En théorie, les peuples auront toujours le choix, grâce à cette doctrine, entre plusieurs partis concurrents et entre plusieurs politiques concurrentes, inspirées par les intérêts économiques réels et les forces spirituelles vives de la société, tous et toutes respectueux des autres.

Or, il s’agit encore là d’une mystification. En réalité, les anciens peuples libres, formatés ou manipulés par une idéologie unitaire, privés de classiques et de tradition, enfermés dans la bulle de la « Matrice » médiatique, enfumées par la « doctrine de la justice », nont plus le choix, aux élections, quentre des clones, réputés différents, dune seule et même politique qui lamine tout sur son passage :  culturellement amnésique, politiquement technocrate et oligarchique, économiquement ploutocratique de plus sans aucun principe de moralité naturelle, et néanmoins moralisatrice, inhibitrice et culpabilisatrice.

 

 

 

 

De la privatisation du bien à la privatisation tout court

 

 

La privatisation du bien conduit donc en réalité à imposer une seule et même politique idéologique de privatisation maximale à lunivers entier et cela pour léternité. En effet, comme nous lavons noté [au chap. 9 de ce livre], le concept de bien est pour chacun dentre nous le critère suprême impliqué dans toutes nos décisions, dans tous nos jugements pratiques. Or, la doctrine injuste de la justice procède à la privatisation de ce concept. Elle pose comme critère unique, commun et public, cestà-dire comme idée commune du bien, cette privatisation même. Or, le contenu dune politique unique de privatisation intégrale est évidemment préformé en totalité dans le critère du bien ainsi privatisé.

Si en effet le principe (le bien) est radicalement privé, toute application, donc toute action, sera privée ; ainsi, la seule chose commune sera le principe du tout privé.

La doctrine (avec ou sans bémols qui ne sauraient engager à rien) représente donc comme seul juste un monde où la privatisation est universelle autrement dit un monde à la culture ultralibérale et à léconomie ultralibérale, et où le politique ne sera plus là que pour administrer cette situation « normale ».

L’ultralibéralisme commence dans la culture par lidéologie libertaire : relativisme absolutisé, scepticisme dogmatique, éthique libertaire, etc. Cette culture sert de fait à inhiber ou à rendre incohérente toute critique de l’ultralibéralisme en économie, parce quelle détruit au nom de lindividualisme pur toute revendication dun principe populaire ou national, tout critère sérieux de justice et de morale, et qu’elle coupe à la racine la notion même de Pouvoir.

 

 

 

 

De la privatisation de tout à la privation de droits

 

 

Le politique étant vidé de son sens par labsence de bien commun, le pouvoir effectif passe à la puissance économique la moins locale et la moins concrète qui soit la finance – sous  le parapluie de lidéologie et de son Léviathan médiatique.

La « super-élite » cartellisée reste longtemps le seul pouvoir cohérent, face à un politique sans pouvoir, délégitimé. La doctrine injuste de la justice (justice as fairness = justice as foulness), démantelant le lien social, tuant le commun et faisant mettre le bien entre parenthèses, aboutit à donner tout pouvoir en théorie aux individus, en fait aux puissances privées les mieux organisées, au niveau mondial.

C’est ainsi que la démocratie libérale, formatée par cette doctrine injuste de la justice, se jette dans la ploutocratie, comme le fleuve dans la mer.

Et cela dure, tant que le peuple ne comprend pas que la théorie libérale de la justice est injuste, n’est qu’un stratagème légitimant l’injustice. A ce moment, la démocratie sort de son tombeau, et le politique est à nouveau appelé en vertu du pacte social à opérer une action constituante et reconstituante. Il met fin aux abus que sont les organisations internationales sous influence oligarchique, les banques centrales privatisées de fait au bénéfice d’une ploutocratie, les pouvoirs judiciaires usurpant la souveraineté, détruisant le droit par l’abus de droit et mettant la démocratie sous tutelle ploutocratique, au nom d’un prétendu contrôle de constitutionnalité, ou de conventionnalité, qui en fait n’est qu’un contrôle de docilité au principe du tout privé.

 

 

 

 

De la privation des droits à la guerre

 

 

L’oligarchie libérale, de plus en plus impopulaire, devient impériale, de plus en plus belliqueuse et militariste. Il lui faut, en effet, simposer de force, via la destruction des pouvoirs politiques nationaux, qui sont le seul niveau où pourraient être défendus les intérêts des peuples : solidarité sociale, culture non amnésique, développement économique local et possibilité d’être réellement défendu par un pouvoir politique souverain pouvant soumettre les oligarques.

 

 

 

Un jeune et brillant observateur de la situation présente [2013]

 

 

Ce jeune homme me parlait ainsi [en 2013] : la « seule politique possible », la « politique de progrès par définition », la « politique européenne nécessairement irréversible », etc. consiste à dire aux peuples européens quils ne sont pas démocrates et ne méritent pas de se gouverner, sils nacceptent pas :

1) de laisser détruire leur tissu économique et industriel local au nom de la libre concurrence et de la supposée efficience économique au niveau global ;

2) de se serrer la ceinture pour renflouer des banques, qui, pour adoucir le caractère ruineux de ce libre-échange (ou plutôt de ce serf-échange), ont procédé à une politique de crédit absolument insensée, tant aux États quaux particuliers ;

3) de vendre à vil prix, pour cause de surendettement, toute sa propriété collective et commune à des monopoles, qui transformeront ainsi ce peuple en vache à lait ;

4) de transférer toujours plus de pouvoir à des instances sans légitimité démocratique, à des niveaux dorganisation toujours plus élevés, où la toute-puissance des oligarchies est encore plus absolue et le contrôle démocratique encore plus aléatoire ; et

5) de réélire jusquà la fin des temps au niveau national des clones de plus en en plus impuissants, incapables de penser et dagir autrement quen valets de loligarchie et en fantoches de l’empire[ii].

 

Linjustice fondamentale, celle qui détruit radicalement une société libre, cest donc de refuser que le bien puisse être commun. Comprendre cela, c’est se dégager du libéralisme. Cette prise de conscience signifie qu’il a vécu.

S’en dégager, sans tuer la liberté, mais en la rénovant, rendre sa force et à sa justice à la liberté, c’est le défi de nos sociétés.

 

Tiré de La force de la liberté, ch.10. 

NOTA BENE :  J'ai aussi traité ce sujet de la justice dans  L’Éthique des décideurs (2004), 2ème édition, Economica, 2013, chapitre 3. 




[i] John Rawls, Political Liberalism, 1ère Partie, Leçon 1, §6 ; leçon 4, §1, etc.

[ii] La première fois que j’ai lu attentivement John Rawls, et que j’ai fait cours sur lui, jai cru retrouver (peut-être plus quil naurait fallu), limage de lAmérique que javais aimée, ou rêvée, dans ma jeunesse, lors détudes aux États-Unis – celle dune société libre, dotée dune culture politique non idéologique, permettant de se respecter mutuellement, mais sans communier dans un scepticisme de salon ; une culture atteignant par une voie originale à lidée classique d« égalité proportionnelle » et donnant lidée de la structure de la justice ; une culture politique universaliste, mais qui reste celle dune Nation particulière ; une culture capable d’inspirer un régime mixte, à la fois République et Démocratie ; une culture taillée pour un peuple délite ; une culture capable aussi darticuler laction dune pluralité de cultures, sincères et honnêtes, tendant toutes vers le bien, vécues en famille et en communauté ; une culture où léconomie restait elle aussi encore largement constituée de small businesses, industrieux, modernes et dynamiques, encore familiaux et locaux ; une culture animée par un esprit créatif, patriotique et solidaire ; une culture où la famille était reconnue comme un lieu précieux de gratuité, transcendant largement la poursuite de lintérêt personnel. En un mot, la culture politique qui a fait la grandeur des États-Unis dAmérique et leur a donné leur aura. Une culture politique, aussi, qui tend à seffacer et dont leffacement coïncide pour eux avec un temps didéologie, de démesure et de déclin relatif.

   

Que fera Jason Bourne ?

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Mise à jour le Vendredi, 06 Février 2015 11:23 Écrit par Henri Hude

 

Beaucoup ont vu au cinéma la trilogie avec Matt Damon, ou lu les bandes dessinées XIII. Le héros s’appelle Jason Bourne. C’est un amnésique, retrouvé sur une plage, blessé à la tête, porteur d’un étrange tatouage. Jason est en quête de son identité historique réelle. En attendant, il a l’identité d’un amnésique, qui ne sait pas qui il est. Jason, insatisfait de sa situation, cherche à retrouver son identité historique. Ce faisant, il se heurte à de puissants intérêts (sans comprendre qui ils sont, ni pourquoi ils font ce qu’ils font). Et ces puissants intérêts cherchent à l’enfermer dans l’amnésie, ou même à le manipuler pour falsifier son identité.

Je vous propose une modification du scénario et un nouveau film.

Les ennemis de Jason ne veulent plus faire disparaître Jason, car ce n’est plus dans leur intérêt (par hypothèse), mais ils veulent le convaincre de se satisfaire de sa situation d’amnésie. Il faut qu’il adopte une identité d’amnésique. Il faut qu’il devienne raisonnable, se soumette, renonce à sa curiosité, découvre combien elle est dangereuse et malsaine.

"De quoi te mêles-tu, Jason ? Tu as pour identité nouvelle et définitive d’être un amnésique. Cette identité-là vaut bien toutes les autres. Quelle magnifique liberté ! Plus de passé derrière toi pour t’alourdir. Plus de racines pour t’attacher. Ne t’inquiète pas, nous avons moyen de te nourrir chaque jour de vent. Fais-nous confiance et tu n’auras plus que de l’avenir à écrire à partir de rien. N’as-tu pas envie de préférer ça ? 

"En plus, réfléchis. C’est pour ton bien. C’est pour la justice. Nous avons décidé de censurer ton identité historique et de t’imposer cette identité amnésique. Car, sans dévoiler toute ton histoire, que tu n’as plus le droit de connaître, car ce serait pour toi un crime capital, sache néanmoins que nous sommes infiniment plus justes que toi et tous tes pareils. Nous avons donc avec raison décidé de te révéler seulement ceci: dans le temps où tu connaissais ton identité, tu as été un monstre, Jason, un démon. Et tous ceux qui avaient une identité sur terre étaient comme toi.

"Tu dois nous croire sur parole, car qui peut écrire ton histoire, sinon nous seuls qui la savons, et qui avons décidé de l’effacer de ton esprit pour ton bien ? Ainsi donc, nous avons décidé de supprimer vos identités. Vous êtes tous devenus amnésiques. Et depuis, vous vivez en paix.

"Nous vous donnons, à vous tous, et pour toujours, une identité d’amnésique, la même pour tous. C’est elle qui vous rend bons. Une seule et même identité vide pour tous. Ainsi règnera la paix, la tolérance. Ainsi sera respecté le droit à la différence."

 

Comme Bourne hochait la tête, incrédule, ils ajoutèrent :

"Réfléchis, Jason. En acceptant de rester amnésique, tu gagnes le gros lot. Demande-toi seulement ce qu’est cette identité amnésique.

"Bien sûr, tu es amnésique, mais sans avoir perdu tes autres moyens intellectuels. Cet état se prolongera indéfiniment. A la fin, cette amnésie sera pour toi une seconde culture. Cette culture sera ta seconde et seule nature. Et cette nature sera ce que tu voudras.

"Auras-tu perdu toute identité ? En un sens oui, mais en un autre sens, tu auras acquis une identité nouvelle et bien supérieure, infiniment plus agréable et libre – une nouvelle vie.

"Réfléchis : quand tu as oublié ta religion, quelle est ta religion ? Quand tu as oublié quel est ton sexe, quel est ton sexe ? Quand tu as oublié ton statut social, quel est ton statut social ? Quand tu ne sais plus si tu es marié ou célibataire, quelle est ton attitude relativement au mariage et au célibat ? Tu commences à comprendre ?

"Jason, sois heureux et fier. Réalise que tu vas t’installer à tout moment dans l’entre-deux, non pas nulle part, mais partout, dans un nouveau lieu universel, supérieur à tous les autres.

"La seule condition est de ne pas questionner. Tu ne sais plus et ne sauras jamais quelle est ta 'conception du bien', et surtout, tu ne dois jamais espérer connaitre, ni chercher, la vérité au sujet du bien (car ce seul effort te rendrait très vite la mémoire). Aussi cette réflexion t’est-elle interdite, parce que nous sommes meilleurs que toi et que cette recherche est injuste.

"Tu vas donc considérer à jamais toute idée du bien et toute idée de l’homme comme arbitraire. Tu vas t’installer indéfiniment dans cet état d’esprit. Ton amnésie durable est à ce prix.

"En quoi pourrait-on prétendre que tu aurais désormais moins d’identité qu’un autre ? Tu as toutes les identités, tu as acquis enfin une identité universelle, libre car négative, libre car transgressive, libre car plurielle et contradictoire, libre car autocréée. Libre, car elle élimine toutes les autres. Tolérante, car elle les aura bientôt éliminées."

 

L'histoire de Jason ne vous en rappelle-t-elle pas une autre ?

Que ferait Jason Bourne ?

Que feraient les pays d’Europe ?

Que ferait la France ?

Quels seront les entrepreneurs d’un avenir sans amnésie ? 


Scénario tirée d’une histoire vraie. Inspiré de LA FORCE DE LA LIBERTÉ. NOUVELLE PHILOSOPHIE DU DÉCIDEUR, ECONOMICA, 2013, Ch.10.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

Soumission. Lettre ouverte à Michel Houellebecq

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Mise à jour le Mardi, 03 Février 2015 09:41 Écrit par Henri Hude

Ce texte a été publié dans La Nef N°267 de février 2015.

 

 

Cher Monsieur,

Je viens de lire votre dernier roman, Soumission. Faut-il prévenir les lecteurs que ce n’est pas un livre à mettre entre toutes les mains ? Avertissement superflu. Votre réputation sulfureuse précède de loin, depuis longtemps, toute recension de vos ouvrages.

Le personnage principal de votre roman, qui est le narrateur, est un professeur de littérature en Sorbonne, spécialiste mondial de Huysmans. Ce dernier, romancier du XIXe  siècle, finit oblat à l’abbaye de Ligugé, après avoir épuisé les poisons et délices de la décadence « à rebours ». Dans Soumission, nous voyons votre héros, célibataire, fils unique, sans relation avec père et mère, glisser du libertinage universitaire et mondain dans la débauche crapuleuse, sombrer de là dans une solitude apparemment définitive, agrémentée d’impuissance sexuelle, de crises d’hémorroïdes et de tentations du suicide. Il finit dans l’islam, y retrouvant sa virilité, un certain sens de la vie, peut-être un espoir de civilisation.


Ce serait « une erreur d’accorder trop d’importance aux “débauches” et aux “noces” complaisamment évoquées ». Il y a là « surtout un tic naturaliste, un cliché d’époque, lié à la nécessité de faire scandale, de choquer le bourgeois, en définitive un plan de carrière ». Ce que vous écrivez ainsi (p. 279), au sujet des romans d’Huysmans, à mon opinion, il convient de l’appliquer aux vôtres, au moins à celui-ci. Vous vous dissimulez derrière Huysmans, je crois, et vous vous mêlez à lui, dans une intéressante ambiguïté, ou par pudeur ou par prudence. Les conversions parallèles ou en écho de vos héros respectifs, s’éclairent l’une par l’autre. L’interprétation révolutionnaire (pp. 279-282) que vous donnez de Huysmans, fournit sans doute la clé de celle que vous nous incitez à faire de vous. Le problème de la conversion est au cœur de votre roman. Je me demande si vous n’êtes pas « en route ».

Vous avez produit, à ma connaissance, la meilleure des analyses de l’éthique et du mode de vie libéraux-libertaires, et en fournissez une critique d’autant plus dévastatrice qu’elle s’exerce de l’intérieur et avec une acidité de plus en plus dissolvante. Votre fiction, sans jamais peser ou ennuyer, unit à l’ironie et à la fantaisie, un humour à la fois tendre et noir, et surtout (important à mes yeux de philosophe) une vraie rigueur du concept et l’exactitude des faits.

Après l’échec pathétique d’une tentative de conversion au catholicisme, à Ligugé, sur les pas de Huysmans, votre héros, qui entre-temps s’est fait « virer » d’une Sorbonne devenue islamiste, finit par se convertir à l’islam. Il est vrai que le prosélytisme de son convertisseur, le Professeur Robert Rediger, président de la Sorbonne nouvelle, et autre caractère très intéressant, a su appliquer des arguments décisifs. D’abord, réintégration dans son poste et augmentation. « Quel va être mon traitement ? » (La solde du néophyte est triplée, dans une Sorbonne désormais financée par l’Arabie Saoudite, p. 292). Ensuite : « A combien de femmes vais-je avoir droit ? » (ibidem). Comme les professeurs d’Université, en régime islamiste, sont considérés comme « des mâles dominants », notre homme aura droit à trois épouses affectueuses, attractives et sachant cuisiner convenablement.

Une évolution spirituelle aussi édifiante se déroule sur le fond d’une situation politique inédite. Aux élections de 2022, le candidat islamiste est élu président de la République, contre Marine Le Pen. Le PS et l’UMP, éliminés au premier tour, ont formé un front républicain, qui apporte son soutien à Mohammed Ben Abbès, chef de la Fraternité musulmane, qui peut entrer ainsi à l’Elysée.

Ce n’est pas le moment d’examiner si vous prenez au sérieux votre scénario politique, ou s’il ne s’agit pour vous que d’une fiction amusante. Je vous en parlerai dans une seconde lettre. Revenons à votre héros.

À dire vrai, on ne 
croit qu’à moitié à sa conversion, mais on rit de bon cœur au spectacle du carriérisme universitaire et du basculement de la communauté scientifique, un mandarin après l’autre, d’un politiquement correct à l’autre. Votre livre, très amusant, n’a pourtant rien de sommaire et la fiction n’y tourne pas à la farce. Le matérialisme n’explique pas tout. 

Quelle justesse dans l’audacieuse évocation d’Histoire d’Ô, comme motif radical de la conversion de Rediger – par où il devient évident que la frénésie occidentale de liberté pathologique se retourne en son contraire, devient une rage de non-liberté, de soumission masochiste (p. 260). C’est ce besoin de se libérer d’une liberté pourrie qui se sert de l’islam comme d’un moyen de refuser de partager le suicide d’une Europe « parvenue à un degré de décomposition répugnant » (p. 276).

Nous redécouvrons curieusement, par le détour de l’islam de Robert Rediger et de son prosélyte, des qualités du catholicisme, que le catholicisme devra retrouver en Europe : une théologie que la métaphysique doit structurer sans complexe ; une morale sérieuse et carrée ; une parole claire et déculpabilisée à 100 % face à la dictature du politiquement correct ; enfin, l’aptitude à devenir une culture commune servant de ciment à une société civilisée, forte et fière de son histoire.

 

A bientôt. HH

 

   

La question de l'islam et le pape François

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Mise à jour le Lundi, 02 Février 2015 18:43 Écrit par Henri Hude

 

Quel doit être aujourd’hui notre rapport à l’islam ? C’est une des questions qui importent le plus au bien commun. Voici quelques remarques sur la façon dont le pape François touche la question et sur la façon dont sa réponse est reçue.

 

 

 

Scandale et silence ?

 

Certains demandent pourquoi le pape ne dénonce pas chaque jour à plus haute voix les cruelles persécutions que des groupes islamistes font subir aux chrétiens et à d’autres minorités, au Proche-Orient et en Afrique. La réponse est d’abord que le pape est déjà allé loin en justifiant en août, à son retour de Corée, l’idée d’une intervention internationale (voir le lien plus bas).

Mais enfin, François est tenu à une certaine réserve. Il se trouve dans une situation analogue à celle de Pie XII durant la seconde guerre mondiale. Il parle avec grande prudence, n’agit pas en partisan, et stimule énormément ses subordonnés sur le terrain pour qu’ils diminuent les souffrances. Tout bien considéré, c’est là ce qui est juste et raisonnable (voir citations de Blet dans les liens ci-dessous). Chacun se souvient des réactions disproportionnées au discours pourtant si rationnel et apaisé de Benoît XVI à Ratisbonne. Chacun vient d’être témoin de l’hypersensibilité de toute une partie du monde musulman à quelques stupides caricatures. Que ne dirait-on donc pas, si à la suite d’un discours trop énergique de François, des centaines de chrétiens étaient lynchés en terre d’islam ?

L’analogie des deux situations m’a paru frappante. Aussi je renvoie aux citations choisies du livre de Pierre BLET, s.j., Pie XII et la Seconde Guerre mondiale, Perrin, 1997, 2005 (un concentré de ses études monumentales).  

http://www.henrihude.fr/mes-reflexions/49-philosophieetspiritualie/95-notes-de-lecture-pie-xii-et-la-seconde-guerre-mondiale   

http://www.henrihude.fr/mes-reflexions/49-philosophieetspiritualie/94-note-de-lecture-pie-xii-et-la-seconde-guerre-mondiale-2

 

 

 

Une interprétation réaliste de la doctrine de la guerre juste

 

François n’est pas un utopiste pacifiste. 

Du point de vue de la doctrine sur la guerre, son enseignement marque même une inflexion par rapport au pacifisme plus marqué de ses prédécesseurs, un certain retour à une application plus « réaliste » de la doctrine classique de la guerre juste. A cours de sa conférence de presse dans l’avion de retour d’Asie,  (à partir de la 7ème minute plus 6 secondes), il n’hésite pas à dire que l’agression injuste doit être « arrêté », sans entrer dans la détermination des moyens.

Tout en démarquant la théorie de la guerre juste de l’impérialisme qui peut en abuser, il légitime le recours à la force armée contre le terrorisme islamiste. Il ajoute que c’est aussi un droit pour l’agresseur que de se voir opposer une résistance, sans laquelle il deviendrait toujours plus mauvais.

 

 

 

Irénisme ?

 

Indépendamment de sa prudence, compréhensible et justifiable, François est accusé parfois d’irénisme. Le beau prénom Irène vient du mot grec signifiant « la paix ». L’irénisme est un amour exagéré de la paix, valorisée au détriment de ce qui est dû par ailleurs à la vérité ou à la justice.

François pècherait-il par irénisme ?

Il déclare, lors de sa conférence de presse au retour de Turquie, le 30 novembre 2014 : « Sur l’islamophobie : Il est vrai que devant ces actes, commis pas seulement dans cette zone [au proche Orient]  mais aussi en Afrique, il y a une réaction d'aversion : si c'est cela l'islam ! Et tant de musulmans sont offensés, tant, tant de musulmans. Ils disent : ‘Non, nous ne sommes pas ces gens-là. Le Coran est un livre de paix, c’est un livre prophétique de paix. Ça, ce n’est pas l’Islam.’ » 

Ces paroles s’inscrivent dans la continuité de sa Lettre Apostolique La joie de l'Evangile, dont les §§ 250-254 sont consacrés au dialogue interreligieux. Le § 254 en particulier se termine par cette phrase : « Face au fondamentalisme violent qui nous inquiète, l’affection envers les vrais croyants de l’Islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisations, parce que le véritable Islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence. » Cette phrase vient sans doute juste après une revendication de la pleine liberté religieuse et de l’égalité des droits civils pour les Chrétiens en pays musulmans, mais cela ne change pas son contenu.   

 

 

 

A qui parle le pape ?

 

Le pape parle aux musulmans et aux chrétiens qui parlent avec eux. Pourquoi l’affirmons-nous ?

Parce que le pape s’exprime en fonction de l’annonce du Christ de bouche à oreille. Bien sûr, l’annonce du Fils de Dieu fait Homme sonne rudement aux oreilles d’un musulman. Elle est interdite et punie en pays strictement soumis à la loi musulmane. « L’association est pire que le meurtre. », dit en effet le Coran (S.2, 191). Et l’« association », c’est ici la foi en la Trinité.  

Toutefois, le pape est parfaitement informé. Tout comme Jean-Paul II savait que Gorbatchev voulait réellement débloquer le communisme et que la pérestroïka n’était pas une ruse, de même François sait que l’Islam est dans une période de transition intellectuelle et politique terrible. Dans cette maturation interne du monde musulman sont en jeu des éléments fondamentaux.

Le monde musulman subit à la fois une islamisation accélérée et une sécularisation accélérée. Peut-être même que l’islamisme idéologique est une forme de sa sécularisation. Il ne se rallie pas à l’Occident postmoderne, qui lui-même cherche à s’inventer un autre avenir, cependant que ses oligarchies fuient en avant à toute allure dans leur impasse. Le monde musulman aussi cherche sa voie. Les djihadistes sont paradoxalement utiles, en ce qu’ils sont une sorte de démonstration par l’absurde de l’impossibilité d’une certaine solution.  

L’expérience historique nous démontre que le peuple égyptien est descendu en masses colossales dans les rues (peut-être plus de dix millions), en juin 2013, pour chasser le président Morsi, ce qu’a fini par faire l’Armée. Les Egyptiens ont fait cela en dépit de l’appui constant fourni aux Frères Musulmans par le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique. De même, la Tunisie s’en est débarrassée plus pacifiquement. Ils ont même été chassés d’Arabie Saoudite récemment, et des Emirats. Le président Sissi a même tout récemment appelé à une révolution morale et intellectuelle à l’intérieur de l’islam. Ce que le pape dit donc aux musulmans, c’est qu’il regarde avec amitié et respect leur réflexion collective. Il s’exprime de manière à ne pas lui faire obstacle.

La guerre n’arrangerait les affaires que des idéologues libéraux et ceux des fanatiques. Car c’est commode pour les libertaires d’avoir en face d’eux des fanatiques. Et c’est reposant pour des fanatiques de pouvoir réduire l’Occident à certaines absurdités.  

 

 

 

Ne pas se faire du souci. Ne pas avoir peur d’exprimer ses soucis.

 

Même compte tenu de cette contextualisation, et aussi d’une légitime prudence visant à ne pas mettre en danger la vie des croyants chrétiens en pays musulman, ces paroles et ces propos ont pu laisser perplexes

a)   des citoyens pensant à la sécurité de leurs nations,

b)   des universitaires connaisseurs du sujet,

c)   des croyants tentés d’attribuer au pape, ou à ses collaborateurs, un aveuglement politique joint à une grande ignorance et à un déni de réalité, ou, plus grave, un langage insincère.

François serait le premier à encourager ces trois catégories de personnes à exprimer leurs préoccupations avec liberté, avec parésie, comme il aime dire.

 

 

 

Faire confiance à François. Essayer d’entrer dans sa perspective.

 

Il n’est pas rationnel d’accuser d’ignorance crasse des décideurs de ce niveau, ayant reçu de surcroît une très longue préparation intellectuelle. Les islamologues de l'Institut pontifical d'études arabes et islamiques, auxquels François vient de s'adresser, ne sauraient ignorer, par exemple, l'existence du livre 19 du  Sahih Muslim, un des deux plus sacrés parmi tous les recueils de hadiths, qui s'intitule "Le Livre du Djihad et des Expéditions" (Kitab Al-Jihad wa'l-Siyar). Ces textes sont librement accessibles et n’importe qui peut voir l’image que la tradition islamique se fait de son fondateur.  

Ce que nous savons aussi avec certitude, c’est que les collaborateurs ou conseillers du pape, tels le cardinal Tauran, par exemple, ne manquent ni d’information sur les faits, ni de lucidité sur le fond du problème, ni de jugement sur la situation. Mais, c’est précisément parce que la situation est si complexe et si préoccupante, parfois même sans issue apparente, qu’il convient d’agir avec tact et retenue.

Ce dont nous sommes sûrs, également, c’est que le pape se moque tout à fait du « politiquement correct ». Nous en avons eu bien des preuves. Son intention n’est donc ni de se conformer à des éléments de langage, ni de parler la langue de bois des politiciens occidentaux.

Il n’entre pas non plus dans son intention d’exiger des peuples l’oubli de faits importants, ou le sacrifice d’intérêts vitaux, tout simplement parce que ce ne serait ni prudent, ni juste.

 

 

 

Pourquoi le pape parle-t-il ainsi ?  

 

Mais la préoccupation du pape n’est pas d’abord politique, mais religieuse. Son optique est celle de la « gloire de Dieu » et du « salut des âmes ». De ce point de vue, la paix des religions est évidemment le premier souci du saint père. Pourquoi ?

D’abord, parce que la loi morale naturelle est une loi de paix ;

ensuite, parce que le Christ a confirmé cette loi : « Heureux les artisans de paix. Ils seront appelés fils de Dieu. » ;

enfin, parce que François veut mettre les hommes en relation avec le Christ. Or, les principaux interrupteurs des relations entre les hommes et Dieu dans les temps modernes, ce sont la guerre des religions et la dictature au nom de la religion. La meilleure façon de détruire la religion, c’est d’en faire un facteur de guerre, d’oppression et de despotisme. C’est aussi de la rendre trop solidaire d’intérêts politiques ou économiques, nationaux ou partisans, toujours moralement assez ambigus.  

François sait très bien que les idéologies sont moribondes, notamment parce qu’elles ont été l’occasion de guerres d’idéologies (les deux Guerres Mondiales, entre autres) qui ont causé plus de massacres que toutes les guerres de religions réunies. Les idéologies ne peuvent donc ressusciter pour un temps que si les religions tombent dans certains errements. La moins avertie à cet égard étant l’islam, il n’est pas étonnant qu’elle soit la plus travaillée par ces tentations et sans doute aussi par des manipulations.

Divise et domine, divide et impera. Si une idéologie veut dominer puis éliminer les religions, elle doit susciter la guerre des religions. Le pape ne veut pas se laisser manœuvrer ainsi. Il a mille fois raison.

 

Il faudrait en dire plus pour répondre pleinement aux demandes des auditeurs perplexes. Donc, à suivre.


   

Campagne de presse contre François

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Mise à jour le Jeudi, 22 Janvier 2015 10:47 Écrit par Henri Hude

 

Jean-Marie Guénois, rédacteur en chef au Figaro chargé des religions, a publié dans Figarovox un texte très agressif contre le pape François[i]. Sa thèse n’est rien moins que celle-ci : l’Eglise catholique est en cours de destruction depuis l’élection de François.

Ce papier (sous forme d'interview), que j’ai lu avec attention, paraît après plusieurs autres allant dans le même sens, mais il va plus loin que les précédents.

Il est aisé de montrer sur d’importants points de fait, que cet article n’est pas précis. Exemple.

Le pape, écrit Jean-Marie Guénois, vient de nommer « au prestigieux siège de Chicago, le plus progressiste des évêques américains, relégué [jusqu’] alors dans un minuscule diocèse ».

Progressiste ? On en jugera.

Il y a exactement un an, le 21 janvier 2013, « le plus progressiste des évêques américains », alors évêque de la « minuscule » ville de Spokane (210.328 habitants), a prononcé le sermon à une messe pour le respect de la vie. C’était peu de temps après la tuerie de Newton, où un déséquilibré avait massacré vingt enfants.

Ce grand progressiste a donc déclaré, ce jour-là : « La vérité finira par l’emporter et nous devons croire qu’une nation dont le cœur peut collectivement se briser de douleur à la pensée des bébés massacrés à Newton, a la capacité et la grâce de Dieu pour éprouver un jour la même douleur, à la pensée des bébés tués dans le sein maternel[ii] »  

Le  « plus progressiste des évêques américains » (comment sont donc les autres…?) se nomme Mgr Blase Cupich.

Parlons un peu de sa carrière. Chacun comprend que, dans l’esprit parisien de Jean-Marie Guénois, Mgr Cupich vient de ce que le cardinal de Richelieu appelait un « évêché crotté ». C’est donc une sorte d’intrus à Chicago (6 millions d’habitants, 2,3 millions de catholiques, soit 28, 57 fois plus qu’à Spokane-Ville). Mgr Cupich fut en effet nommé par Jean-Paul II évêque de Rapid City, 68.000 habitants, 83 paroisses, Dakota du Sud. A côté de ça, en effet, et vu de Paris, Luçon (10.000 h.), c’est Broadway. Il a ensuite été transféré par Benoît XVI à Spokane, état de Washington, 210.000 habitants, autant de paroisses (qu’à Rapid Ciy), mais avec en prime une université (jésuite). En somme, une promotion. En plus, un très joli coin de l’Ouest (comme Luçon).

Allez faire un tour sur le website du diocèse de Spokane. Mgr Cupich y est encore indiqué comme l’Ordinaire du lieu. Vous n’aurez pas précisément l’impression de débarquer à Evreux dans la grande époque Gaillot.

Ce n’était pas jusque-là une carrière fulgurante, mais chacun a compris que la performance carriériste n’est pas exactement au nombre des qualités que recherche le redoutable François.

En tout cas, il est clair que, pour Jean-Marie Guénois, n'avoir été que le pasteur de ces gens-là ne devrait normalement pas suffire à obtenir une charge aussi importante. Dont acte. On dira au pape d’être plus prudent la prochaine fois.

Un bon connaisseur du monde religieux américain John J. Allen, le vaticaniste du Boston Globe a écrit, au sujet de Mgr Cupich[iii] : « Cupich est clairement un modéré, qui adopte et défend clairement l’enseignement de l’Eglise sur toutes les questions culturelles brûlantes et conflictuelles, telles que l’avortement, la contraception et le mariage homosexuel, mais, comme François, il tend à éviter la grosse rhétorique sur ces sujets. »

Il est exact que Mgr Cupich s’est démarqué de la pratique des mouvements pro-life et anti gay-marriage. Mais son intention en cela est parfaitement claire :

1° il ne veut plus d’un découplage entre la défense de la vie et le souci de la solidarité, les deux étant exigées par la dignité humaine ; il n’admet pas la juxtaposition pharisaïque entre une grande sévérité envers le libertarisme sexuel et une grande indulgence envers le libertarisme économique ou financier. Mgr Cupich veut que nous commencions par le respect de la vie, mais que nous finissions par envisager l’ensemble des questions qui concernent la dignité humaine. Et il entend par là aussi bien le racisme que l’économie libertaire (conférence de juin 2014 à la Catholic University of America).  

2° il ne veut nullement décourager les militants, mais prévient que l’esprit chrétien ne doit pas se transformer en esprit de guerre des cultures, qui ne vaut pas mieux que l’esprit de lutte des classes. 

Il insiste pour qu’on soit charitable envers les pécheurs. Y compris ceux qu’on aime le moins. Car nous sommes tous pécheurs. Ce n’est pas si original pour un apôtre de Jésus-Christ.

Cupich (en cela plus original), vivait, ai-je lu quelque part, à Spokane, dans une simple chambre, et ne possédait pas de meubles en propre. Ce n’est pas le chemin de tout le monde, mais il se trouve que c’est le sien.  

Il fut depuis 2002 membre et depuis 2008 président du « comité de nettoyage » de l’Eglise américaine après les scandales de pédophilie. Quand certains ont traîné les pieds, il ne l’a pas admis (Philadelphie, février 2011).La conférence épiscopale des Etats-Unis d’Amérique n’a évidemment placé à un tel poste clé qu’une personne jouissant en son sein d’un parfait crédit.

En somme, populaire, non-libéral, profondément catholique, courageux, sans langue de bois, c’est un François américain.

Ajoutons pour finir que Mgr Blase Cupich, d’origine croate, est fils d’une famille de neuf enfants. Forcément dépourvu de sens de l’humour, comme tous les idéologues progressistes (et quelques conservateurs), il aura sans doute été mortifié par les récents propos de François au sujet des lapins. Cette formule choc a été employée pour éviter les malentendus dans le contexte d’une intervention où le pape parlant de paternité responsable se disait préoccupé par le malthusianisme (mêmes idées, sans les formules choc, dans Vatican II, Gaudium et spes, n°50, et dans Paul VI, Humanae vitae, n°10.)  

En résumé, ce papier introduit chez les catholiques français un trouble qui n’a pas lieu d’être.

 

A ceux qui me demanderaient davantage, je me permets de rappeler trois articles précédents :

La signification politique de l’élection du pape François  (30 mars 2013) ;

La tactique des médias en face du pape François (22 novembre 2014).

La miséricorde est-elle un cheval de Troie ? (16 novembre 2014)

 



[ii] Ma traduction. Texte original : “The truth will win out and we have to believe that a nation whose collective heart  can break and grieve for babies slaughtered in Newton has the capacity and God’s grace to one day grieve for the babies killed in the womb.”

[iii] “Cupich is clearly a moderate, clearly upholding church teaching on all the hot-button issues in the wars of culture such as abortion, contraception and gay-marriage, but like Francis, he tends to shun strong rhetoric on those matters.”

 

   

Blasphème sacré

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Mise à jour le Vendredi, 16 Janvier 2015 11:06 Écrit par Henri Hude


 

Le secret de la propagande politique consiste à enfermer l’opinion dans un pseudo-choix entre le régime et les extrémistes, et à sacraliser ce choix, comme s’il s’agissait d’opter entre le Diable et le Bon Dieu.

 

En régime dit libéral, les "libéraux" doivent se réserver le monopole du débat sérieux, disposer de quelques frondeurs, servant de leurres, de postiches et de comparses. Les extrémistes (fanatiques, fascistes, communistes) doivent seuls jouir du monopole de l’opposition vigoureuse. C’est ainsi que le choix démocratique doit se réduire idéalement à opter entre des fous furieux, un bonnet blanc et un blanc bonnet. Avec ça, pas besoin de truquer les élections.

 

La réforme sérieuse est ainsi rendue longtemps impossible et le régime se maintient indéfiniment, tout en devenant de plus en plus libertaire (culturellement), oligarchique (politiquement) et esclavagiste (économiquement).

 

Mais comme la pression monte, le régime doit se durcir (démocratiquement, cela va sans dire). A cela sert l’insécurité causée par les fanatiques. Elle justifie des politiques liberticides et permet de serrer les coudes autour du Chef en faisant la guerre, mais au nom de la défense de la démocratie. Georges Bush II fut le modèle du genre. 

      

Le régime culturel dominant (le pouvoir culturel, avec son idéologie libertaire et son jacobinisme politiquement correct) se sert des fanatiques comme d’idiots utiles et criminels, permettant à sa propagande d’enfermer l’opinion dans un choix simpliste entre la religion terroriste et le libéralisme libertaire blasphémateur. C’est ainsi que le fanatique est l’instrument et la caution de l’amalgame et de la dichotomie, procédés de base de toute propagande politique.

 

Si les fanatiques n’existaient pas, il faudrait les inventer. Nous avons vu comment le régime culturel homogénéise tout au nom du droit à la différence. Comment il discrimine au nom de la non-discrimination. Comment il impose un ordre moral à rebours au nom de la liberté individuelle. Comment il impose un dogme politiquement correct au nom de l’antidogmatisme. Comment en un mot il règne par la ruse. 

 

J’ai expliqué depuis longtemps, dans mon premier livre, Prolégomènes. Les choix humains, ch.1, comment un dogmatisme se cache sous une apparence de scepticisme – sous un pseudoscepticisme. Je n’affirme rien, dit-il. Je « doute ». Moyennant quoi, il cache ce qu’il affirme en fait, sous le voile trompeur de son pseudoscepticisme.

 

Ce dont « je doute » dissimule habilement ce dont je suis sûr, et je vous impose ces certitudes en feignant de vous proposer amicalement mon « doute ». Je m’assure ainsi la position avantageuse de l’ami respectueux et du défenseur de la liberté et de la raison. Je défigure mes contradicteurs rationnels en plaquant sur leur visage le masque hideux du fasciste et du fanatique. J’interdis ainsi le débat au nom de la tolérance. Et j’écrase mes contradicteurs au nom de la liberté.

 

Le vrai débat, en réalité, peut commencer, quand le pseudo-scepticisme est démasqué, lorsque sa métaphysique est exposée, lorsqu’on discute franchement sur le fond. Que ce vrai débat n’ait pas lieu, c’est l’évidence même. Franchement, il faut lire Prolégomènes. Au moins le chapitre 1.

 

Il est faux de prétendre qu’il n’y ait plus rien de sacré. Nous vivons au contraire dans une ambiance saturée de sacralité paradoxale. La profanation est la seule chose sacrée. Mais c’est une chose absolument sacrée. La désacraliser, c’est du sacrilège. Parler contre elle, c’est blasphémer. Le blasphème est la chose la plus sacrée. Le blasphémateur est un dieu. Comme l’empereur romain, il connaît à sa mort une apothéose. Il entre au Panthéon, c’est-à-dire dans l’assemblée des dieux. C’est ainsi. L’Homme est toujours un animal religieux. Il ne sort jamais de la religion. Il en change. Pour le meilleur, ou le pire.

   

Les religions, la guerre et la paix

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Mise à jour le Jeudi, 15 Janvier 2015 13:08 Écrit par Henri Hude

L'actualité me conduit à publier aujourd'hui directement en page d'accueil et sans autre modification que cette introduction, une interview que j'ai donnée à l'agence de presse Zénit en 2009 après les voyages consécutifs, au Proche-Orient, de Barack Obama et de Benoît XVI. Pour passer de l'émotion compréhensible à la nécessaire analyse. 

 

ROME, Mercredi 26 août 2009 (ZENIT.org) - Dans le numéro n°55 (Juillet-Septembre 2009), de la revue Humanitas, de l'Université catholique pontificale du Chili, le philosophe français Henri Hude, membre du Conseil des collaborateurs de la revue, publie un essai dans lequel il analyse, depuis la perspective de la philosophie morale politique, les discours du pape Benoît XVI et du président américain Barak Obama, au Moyen Orient. Dans cet entretien à ZENIT, Henri Hude, également ancien professeur à l'Institut Jean-Paul II pour la famille, à Rome, revient sur cet essai.  

 

 

ZENIT : Henri Hude, pourquoi un tel parallèle entre les discours de Benoît XVI et ceux de Barak Obama ? 

Henri HUDE : L'humanité a besoin de prendre « un nouveau départ », pas seulement au Moyen-Orient. Benoît XVI et Barak Obama l'affirment et emploient la même expression. C'est leur premier et leur dernier mot. Le but où tend ce « nouveau départ » est la paix universelle. Tous deux veulent y tendre sans utopie. Ce « nouveau départ » n'est possible, selon eux deux, qu'avec une prise en compte sérieuse de la religion. Les deux hommes prêtent donc une attention particulière aux conditions culturelles et spirituelles de la paix universelle. Leurs perspectives sur l'avenir, différentes mais croisées, suggèrent une possible recomposition positive du paysage global, spirituel et temporel. 

 

 

ZENIT : Quel est selon vous l'apport essentiel de leurs interventions parallèles ? 

H. HUDE : Dire que la religion peut être facteur de paix. Barak Obama pense que les religions peuvent vivre ensemble harmonieusement en se soumettant à la norme d'une philosophie assurant l'égalité et la liberté des opinions et traditions, au sein d'une constitution politique visant à rassembler toute la pluralité dans l'unité, sans l'annuler. « E pluribus Unum ». Et à cette condition, leur apport à la société est très positif. Benoît XVI dit encore mieux, à mon avis, à savoir : comment ce modèle théorique peut marcher, sans se dégrader dans l'utopie, ou dans la manipulation. Benoît XVI parle moins de la religion en général, qu'il ne traite méthodiquement, avec réalisme et respect, les diverses relations particulières en présence : entre le christianisme et les lumières ; entre les lumières et l'islam ; entre le christianisme et l'islam. Il tient compte aussi du judaïsme, bien sûr. 

 

 

ZENIT : Vous mettez donc les Lumières au nombre des religions ? 

H. HUDE : Bien entendu. C'est vrai même des Lumières en leur phase actuelle, toute relativiste. On se dit qu'il serait plus simple de reconnaître mutuellement nos « opinions » sans chercher de « vérité absolue »... Mais ce n'est pas si simple. Car s'il n'y a pas de vérité absolue, cela même devient la vérité absolue et alors il ya encore une vérité absolue. Et cette dernière « vérité absolue » n'est pas une simple règle pratique utile à la tolérance, mais c'est une croyance métaphysique déterminée, jointe à tout un système de permissions et d'interdictions. Si chaque esprit individuel est susceptible de faire surgir une vérité, nous sommes en plein polythéisme, ou panthéisme. Les Lumières ont donc tout à fait raison de poser aux religions des questions sur la tolérance, la liberté religieuse et les guerres de religions - mais à condition de s'inclure elles-mêmes, et à égalité, dans le dispositif problématique qu'elles dégagent. Car la Raison des Lumières, elle aussi, quand on l'approfondit, est une des idées possibles de l'Absolu, de la Divinité, en concurrence avec toutes les autres. 

 

 

ZENIT : Quel peut être l'intérêt de ces « profils parallèles », par rapport à l'œuvre  de l'évangélisation ? 

H. HUDE : L'évangélisation n'est possible que si les chrétiens sont fiers de leur foi, et ne se sentent pas culpabilisés à cause d'elle. Benoît XVI déculpabilise les chrétiens, mais aussi les musulmans et les juifs. Une âme culpabilisée n'ose pas parler publiquement de sa foi. Pourquoi ? Benoît XVI le dit : « Certains soutiennent que la religion est nécessairement une cause de division dans notre monde ; et ils prétendent que moins d'attention est prêtée à la religion dans la sphère publique, mieux cela est. » (Discours dans la mosquée Al Hussein, §3) Et l'argument pour prouver cela est l'existence des guerres de religions, qui seraient inévitables. Barak Obama et Benoît XVI affrontent cette question avec franchise et profondeur. Il en résulte deux idées, très différentes, mais en partie convergentes, de la religion comme facteur fondamental de paix. Cela tend à déculpabiliser le chrétien par rapport à ce genre de reproche. Cela lui évite aussi de s'y exposer. 

 

 

ZENIT : Quelle est la plus grande différence entre les deux hommes ? 

H. HUDE : Le président traite politiquement les religions, même s'il n'est pas dénué de sensibilité religieuse ; et il fait progresser la réflexion publique en faisant sentir qu'il discerne bien la complexité du problème. Toutefois, il s'élève difficilement au dessus d'une rhétorique pacifiste interreligieuse, chaleureuse mais un peu vague, dont l'efficacité sur les esprits religieux restera mitigée, et sera souvent fonction de leur degré de sécularisation. Bien sûr, la dissolution des religions dans l'ambiance séculariste et relativiste, qu'Obama ne désire pas, serait automatiquement la solution des problèmes que pose leur existence. Mais en ce cas, la dissolution du sécularisme serait aussi une solution possible des problèmes qu'il pose aux religions... Comment aller plus loin que ces pseudo-solutions ? Le pape, lui, traite religieusement les religions. Il considère la relative difficulté de leur coexistence politique (qui est un fait indéniable) d'abord comme un problème religieux. Ce problème se pose à chacune sérieusement à l'intérieur de la conscience religieuse. Le pape ne part pas de ce que requièrent la politique démocratique, ou la paix mondiale, posées comme des absolus, mais il part de la recherche de la volonté de Dieu dans chaque situation. C'est aussi pourquoi sa philosophie politique est plus profonde et entre davantage dans le concret des conditions effectives de la paix. 

 

 

ZENIT : Mais alors que signifie exactement l'appel à la paix interreligieuse, si on ne le lance plus uniquement au nom des Lumières ? 

H. HUDE : C'est la bonne question. Il faut évidemment que cet appel ne renferme en lui-même rien de contraire à la conviction fondamentale de chacune de parties en présence. Autrement, il sonne comme un appel à l'apostasie. Pour cela il faut un dialogue d'une totale franchise. Supposez, par exemple, que Dieu ait révélé que la guerre sainte serait un devoir religieux - je ne me prononce pas ici sur le fond ; c'est une simple hypothèse de travail ; qu'est-ce que vous voudriez que cela fasse à un « vrai croyant », dans cette hypothèse, que de lui objecter que Dieu ne serait pas politiquement correct ? L'appel à la paix, formulé à l'occidentale, serait irrecevable. Par contre, il pourrait être efficace et non déloyal de faire remarquer à ce genre de croyant que, dans les conditions nouvelles du monde, une guerre sainte, surtout usant de moyens affreux, aurait pour la cause de sa religion un caractère tout à fait contreproductif, qui ne conduirait qu'à l'affaiblissement de cette religion au profit d'une conception irréligieuse de la liberté et de la paix. Ce fut l'expérience amère de la chrétienté européenne aux 16ème et 17ème siècles. Les guerres de religions ont fondé la sécularisation en Europe. Ceci n'est bien sûr qu'un exemple. Un appel à la «tolérance » est donc tout à fait superficiel, s'il consiste à faire la leçon aux théistes du point de vue polythéiste, ou panthéiste. Supposez qu'on demande aux Musulmans d'accepter de considérer Allah comme un des dieux du Panthéon relativiste : ce serait une mauvaise plaisanterie, qu'ils prendraient très mal. Un chrétien aussi, d'ailleurs. Car qu'est-ce qu'un descendant d'Abraham selon la foi ? Quelqu'un qui pense que Dieu l'a appelé à une rupture décisive avec le panthéisme et le polythéisme. C'est pourquoi la prédication séculariste d'une vague tolérance relativiste ne promeut aucun dialogue sérieux et profond. Elle tend seulement, ou à dissoudre les religions théistes en les réduisant au silence par culpabilisation, ou à les dresser avec violence contre l'idée même de la tolérance. Pour établir un dialogue sérieux et pacifiant, un « croyant aux Lumières » devrait commencer par dire : « Je suis polythéiste, ou panthéiste, et j'estime que ma croyance est la vraie ». Discutons-en, si vous le voulez. L'appel à un dialogue profond suppose la vérité, et accepte le tragique du dissentiment sur l'essentiel. 

 

 

ZENIT: Mais comment peut-on vivre en paix ensemble si on est séparé par des dissentiments sur l'essentiel qu'on refuse de relativiser ? 

H. HUDE : Ce qui permet la coexistence, c'est l'estime et l'amitié, par la communauté du sérieux éthique d'une vie vertueuse. Ainsi s'était bâti le consensus des Etats-Unis, entre philosophes et croyants, depuis l'Indépendance. C'est ce consensus qui a volé en éclat depuis l'arrêt sur l'avortement. Barak Obama voudrait le rebâtir, mais comment ?Si les Lumières abandonnent le devoir kantien au profit de l'hédonisme et du relativisme éthique, la démocratie « éclairée » ne se structure plus autour de la liberté qui monte mais autour de celle qui descend, et il n'y a alors plus de lieu commun entre elle et les religions, ni d'ailleurs entre les Lumières tardives et les Lumières triomphantes. Les questions d'éthique de la vie sont cruciales à cet égard. Si les Lumières renoncent à l'exigence rigoureuse du devoir, elles se dégradent en un laxisme intolérant qui pousse au choc des civilisations. 

 

 

ZENIT : Pourquoi y a-t-il des guerres de religions ? 

H. HUDE : Il faut comprendre ce terme de « guerre de religions » au sens le plus large. Les guerres entre idéologies issues des Lumières, ou entre une religion et une telle idéologie, sont aussi des guerres de religions, en ce sens large. Le pape note que les guerres de religion existent, au sens large, mais ne sont pas forcément très religieuses : « C'est souvent la manipulation idéologique de la religion, parfois à des fins politiques, qui est le véritable catalyseur des tensions et des divisions » (Discours dans la mosquée Al Hussein, §3). On pourrait ici invoquer le témoignage du philosophe Montaigne, qui vivait en France aux temps des guerres de religions (Essais, II, 12). Si l'action du Général Petraeus, en Irak, y a tant amélioré les affaires des Etats-Unis, c'est qu'elle a été bâtie, justement, sur une analyse beaucoup plus fine du caractère d'un conflit comportant une dimension religieuse, comme l'explique le Pr. Ahmed S. Hachim (NOTE). Aussi Benoît XVI loue-t-il les dirigeants jordaniens de « s'assurer que le versant public de la religion reflète sa véritable nature. » (Discours dans la mosquée Al Hussein, §3)

 

NOTE : Le Pr. Ahmed S.Hachim était en 2009 professeur d'études stratégiques au Naval War College des USA, spécialiste du Proche-Orient. Conférence sur le "Partisan tellurique", au colloque international sur Les guerres irrégulières, Saint-Cyr, mai 2009.

Propos recueillis par Jaime Antúnez Aldunate

Texte espagnol de l'article de H. Hude dans Humanitas, n°55: http://www.humanitas.cl/html/revista/hum55_2009.html 

Le contenu de cet entretien s'inspire du chapitre 11, "Religions, laïcité", d'Ethique des décideurs (2004), 2ème édition, Economica, 2013.  

 

                                        

 

  

   

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