Henri Hude

Considérations sur le Front National et le Front de Gauche

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Mise à jour le Lundi, 13 Avril 2015 10:59 Écrit par Henri Hude

Prendre la mesure des faits présents

 

Les dernières élections, où un électeur sur deux s’est abstenu, ont montré que le FN représentait 1 électeur sur 4.

Des études d’opinion se succèdent (par exemple, un récent  sondage réalisé par l’Ifop ). Elles permettent de compléter notre connaissance de l’électorat du Front National. L’essentiel tient en deux points.

Premièrement, le FN représente en chiffres ronds, plus de la moitié des ouvriers et un peu moins de la moitié des employés. Ces classes populaires, jadis cœur  de l’électorat de gauche, tentent de se défendre contre une politique de mondialisation libérale financière qui les précarise et les met en voie de prolétarisation. Ce sont d’abord elles qui votent FN.   

Deuxièmement, le FN représente (toujours en chiffres ronds) un jeune sur deux, voire, contre un candidat socialiste (= « social-traître », comme disaient jadis les communistes), deux jeunes sur trois (ici, jeune = moins de 35 ans). De plus, trois jeunes sur 4 se sont abstenus. Cela ne veut pas dire qu’ils soient sans opinion, ni indifférents. Trois jeunes sur quatre se disent à droite et deux sur trois se disent « très à droite ». Enfin, ces jeunes sont les plus déterminés des citoyens dans leurs options politiques.  

Même si le phénomène touche d’abord les jeunes et les classes populaires, à ce niveau d’importance, tous les milieux sont concernés sans exception. Comme le Front attire encore plus les hommes que les femmes, on peut estimer que dans de très nombreux endroits, surtout les plus déshérités, plus de deux hommes sur trois en dessous de 34 ans votent FN. Que cette jeunesse populaire se fasse insulter en bloc comme un ramassis de sales fascistes par un Premier Ministre étiqueté socialiste laisse rêveur. 

 

 

 

Prévoir l’avenir

 

Ces faits permettent de prévoir en partie l’avenir, sans grand risque d’erreur, compte tenu de la structure stable de l’environnement économique et politique.

La politique de mondialisation libérale financière ne sera ni changée, ni atténuée, tant que Washington dominera la planète et ne sera pas confronté à une révolution sociale aux Etats-Unis eux-mêmes. Cette politique rompt décidément l’équilibre capital/travail au bénéfice du capital, et, ce qui est bien pire, assure au capital financier un avantage exorbitant sur le capital agricole ou industriel. L’investissement dans ces conditions ne peut pas se faire dans un pays mûr et une solidarité sociale suffisante représente un handicap pour tout pays. C’est particulièrement vrai dans notre pays, où cette politique se conjugue à un jacobinisme mal géré, issu d’une autre époque. Ainsi, le chômage réel ne peut-il que croître, l’inégalité s’accroitre et le niveau de vie stagner ou baisser. Le peuple continuera à devoir choisir entre la précarisation et le chômage. Seul l’endettement, désormais assuré en grande partie par la planche à billets de la BCE, permet de masquer pour un temps, par l’augmentation de la dépense sociale (mais de plus en plus difficilement) la chute des conditions de vie du peuple.   

Dans ces conditions, la proportion des prolétaires et celle de ceux qui sont en voie de prolétarisation ne peut que s’accroître, ainsi que (sans doute) leur degré de radicalité, à mesure que se succèderont les tours de vis. La même chose doit être dite pour les jeunes, mais en pire, car ils sont un effectif démographique restreint à devoir faire face, sans investissement suffisant en leur faveur et à une période où le chômage les touche à un niveau historique, à la totalité de dettes financières ou sociales (retraites notamment), dont le montant est insupportable. 

Si donc les mêmes causes continuent à produire les mêmes effets, le vote FN ne peut qu’augmenter dans les années à venir. Chaque année, les cimetières accueillent une classe d’âge qui raisonnait en fonction de son expérience vécue d’une économie relativement prospère, équitable et de la démocratie. Chaque année accède au droit de vote une classe d’âge qui a fait l’expérience d’une économie injuste et en récession, ainsi que de la confiscation de la démocratie par une oligarchie, ses idéologues et sa clientèle.

De plus en plus, la finance, l’oligarchie et l’Europe sont universellement détestées. Et si la classe politique est discréditée, c’est qu’elle est au service d’intérêts qui ne tiennent aucun compte de ceux du peuple.

Pour schématiser, si l’on compte 60 classes d’âge en droit de voter, le FN est grosso modo majoritaire dans les 20 plus jeunes, à l’exception des scolaires qui n’ont pas encore pris contact avec le monde réel, vivant encore grâce à l’Education Nationale dans le monde imaginaire de l’idéologie. Dans les 40 classes d’âges plus âgées, les gens votent pour les partis de gouvernement à plus de 75%. Mais, chaque année, une classe d’âge à 75% UMP-PS est remplacée par une classe d’âge à 50% FN. A rythme constant, la bascule serait faite dans une vingtaine d’années. Le rythme va toutefois s’accélérer, si l’on admet que la prolétarisation va continuer à s’aggraver, et surtout que, progressivement, les retraités, puis les fonctionnaires, vont être à leur tour touchés par l’austérité à venir.

 

 

 

Le Peuple et la Nation

 

La diabolisation du FN est contre-productive et dérisoire. Si les partis de gouvernement voulaient le réduire, il leur faudrait assumer la justice de solidarité. Cela signifierait cesser de raconter toujours la même histoire ridicule sur la croissance qui va revenir dans deux ans. Et cela ne signifierait ni tondre les familles nombreuses de classe moyenne, ni tondre les petits patrons, seuls à donner du travail à leurs compatriotes. Cela signifie réactiver une saine démocratie, et réévaluer son cadre, qui est la Nation. Cela signifie donc déclarer notre indépendance vis-à-vis de Washington et vis-à-vis de Bruxelles, dans la mesure où Bruxelles ne fonctionne que comme une simple courroie de transmission des intérêts et volontés de Wall-Street et de Washington.

Mais rien de cela n’a de sens, ou plutôt tout cela n’est qu’un ensemble d’idées générales, tant que cette nouvelle politique n’est pas portée par une formation politique aux projets opérationnels et précis, rassemblant des compétences assez nombreuses et solides pour les mettre en œuvre. Ces compétences – qui existent – ne peuvent venir que de la société civile et en particulier du milieu des entrepreneurs, s’ils décident d’opter pour l’engagement plutôt que pour l’émigration à laquelle l’énarchie les pousse. Sans ce sang neuf, la réaction nationale et sociale n’aboutira qu’à une économie de pénurie et au déclassement de la France. Cela veut dire que la classe des hauts-fonctionnaires, avec celle des idéologues et des communicants, considérant qu’elles ont ensemble failli, acceptent de laisser la place à des couches dirigeantes nouvelles. 

A défaut d’un tel renouvellement du personnel et d’une telle révision déchirante de nos politiques, le Front National restera le seul parti à représenter objectivement une apparence de justice de solidarité et son moyen nécessaire, qui est la Nation, mais sans offrir de perspective convaincante de succès.

 

 

 

Le Front de Gauche et la Nation

 

Il n’y a pas de justice de solidarité sans la Nation. L’Europe sociale existera le jour où la City aura perdu le pouvoir en Grande-Bretagne, autrement dit aux calendes grecques. Le Front de Gauche et les « frondeurs » du PS montreront donc une volonté convaincante de justice sociale et de démocratie, le jour où ils seront en mesure de retrouver franchement la Nation. Autrement, tout ce qui relève à gauche d’une philosophie « chevènementiste », ou tout simplement de gauche, finira dans le discrédit, l’abstention ou sera siphonné par le FN.

De plus, la gauche sans contenu s’obsèdera de plus en plus avec un individualisme libertaire tapageur, gauchisme de compensation, celui-là même qui fait vivre les Loups de Wall-Street. Dans la tradition rousseauiste, la souveraineté du Peuple et celle de sa Nation sont les deux faces d’une seule et même réalité républicaine. C’est le même Peuple qui est appelé à la fois Etat, Souverain et Puissance, relativement aux autres peuples (Contrat social, Livre I, ch.6, fin). L’internationalisme démocratique est une vue de l’esprit. En outre, la République vit de patriotisme et de morale sérieuse. Elle exige une sévère limitation de l’individualisme et le rejet de ses dérives libertaires. Si la gauche du PS ne marque pas tout cela nettement, elle n’est ni cohérente, ni capable de convaincre de sa sincérité. Qu’est-elle ? « Une vieille chanson qui berçait la misère humaine ».

 

 

 

La justice et la Nation

 

L’Idée de Nation peut avoir partie liée avec les trois dimensions de la justice. En France et en Italie, la Nation fut au XIXème siècle une Idée libérale. En Allemagne, elle fut jusqu’en 1945 une Idée autoritaire. Dans le contexte de la mondialisation financière libérale, la solidarité n’est plus qu’une charge rendant un pays moins compétitif, et les ploutocraties sont toutes puissantes au niveau des organisations internationales. De sorte que la réaffirmation de l’autorité de l’Etat et de la Nation constitue la voie nécessaire et réaliste d’une politique respectant la justice de solidarité. La notion d’économie nationale et de stratégie économique nationale doit donc reprendre toute son importance.

 

 

 

Un débat politique anachronique

 

Les partis de gouvernement ont tort de concentrer leur critique du FN sur ses chefs et leur idéologie. La direction du FN, de tradition très autoritaire, fédérait les héritiers des divers partis qui s’étaient retrouvés, successivement, du côté perdant, au cours des grandes disputes de l’Histoire de France, tous animés d’un puissant complexe réactionnaire : soit d’Ancien-Régime et traditionalistes, soit ayant été ou restant tentés par l’idéologie fasciste (= la politique autoritariste issue des Lumières), parfois tentés aussi par la collaboration durant le Seconde Guerre Mondiale, mais surtout sans projet humaniste positif et innovant, au-delà de ressentiments vigoureux, et insistant donc d’autant plus sur le « principe du Chef », nécessaire pour compenser l’absence de tels principes innovants. 

Mais, le temps passant, les générations se succédant, et surtout la situation générale étant celle que nous avons dite et celle que nous savons, ces reproches sont de plus en plus en décalage avec les soucis des Français. Le pouvoir de la culpabilisation bien-pensante ne mord pas sur des couches sociales ou des classes d’âge prolétarisées, pour lesquelles le libéralisme n’est pas la liberté, mais la galère. La critique de l’anachronisme du FN est donc elle aussi anachronique.  

Un juste reproche, plus actuel, serait que le FN semble viser moins à attirer les entrepreneurs qu’à séduire un nombre croissant d’énarques.

Un second, qu’il ne fait preuve d’aucune inventivité ou audace dans le domaine culturel. Le FN évite de se placer sur ce terrain, moins pour dissimuler des convictions inavouables qui s’érodent, ou parce que son électorat central ne volerait pas si haut, que parce qu’il n’a plus rien à dire sur le sujet. Une fois laissées de côté les traditions antimodernes, totalitaires, etc., il retombe par simple gravitation dans le rang de la banalité culturelle postmoderne. La mise à l’écart d’Aymeric Chauprade, un des rares esprits remarquables au FN, en est le signe. Et pourtant, le chaos économique et l’iniquité sociale sont des aspects avérés de cette même misérable culture libérale-libertaire, avec laquelle il faudrait oser rompre – mais en faveur de quoi ? Si on le savait, si on pouvait le dire de façon claire et audible à tous, c’est qu’une vision rassembleuse et d’avenir aurait émergé – celle qui nous manque.   

En résumé, la situation mûrit, mais elle n’est pas encore mûre. Les instruments culturels et politiques, ou économiques, non plus que le personnel nouveau et son organisation, ne sont pas encore là. La France a encore pas mal de chemin à faire, avant d’espérer sortir du tunnel. Toutefois, il est absolument certain que de très grands changements se préparent. Nous allons essayer de dire plus précisément lesquels et pourquoi.

 


 

 

Après les élections de mars 2015. Premier commentaire

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Mise à jour le Lundi, 30 Mars 2015 11:24 Écrit par Henri Hude

 

 

Voici quelques commentaires sur les élections départementales, d’un point de vue que je qualifie de classique – c’est-à-dire éclairé par des concepts universels bien formés.

 

 

 

Le concept de justice, clé de l’analyse politique

 

Je suppose connue la structure ternaire de la justice. Ce point fondamental pour toute action politique est explicité dans un article sur la structure ternaire de la justice. Ces trois dimensions de la justice sont :

la justice de liberté

la justice d’autorité

la justice de solidarité

L’intelligence de cette structure ternaire permet seule de produire des analyses rationnelles et scientifiques, et non pas simplement empiriques. Elle permet de caractériser les acteurs nationaux ou les nations, en donnant à chaque fois la proportion entre ces trois dimensions, qui est propre à tel ou tel acteur. Tout acteur raisonnable admet ces trois dimensions, mais avec des différences dans l’ordre de priorité entre les dimensions.

Par exemple, traditionnellement, nos partis de gouvernement représentent : à droite, l’autorité de l’Etat, la liberté individuelle en économie et un certain conservatisme culturel ; à gauche la solidarité sociale, la liberté individuelle dans les domaines non-économiques, et l’autorité comprise comme celle de la République, fruit d’un pacte social entre libertés individuelles. Néanmoins, les deux partis traditionnels de gouvernement représentaient quand même chacun certaines conditions ou certains aspects de la justice solidaire : la droite en adoptant un modèle de croissance économique nationale conditionnant un développement social ; la gauche en insistant davantage sur ce dernier élément et en soutenant les droits des salariés.

Autre exemple, le Royaume Uni a principalement une culture de justice libérale ; l’Allemagne traditionnellement une culture de justice autoritaire ; et la France avait une culture de justice solidaire.  

La structure de la justice peut-elle nous aider à comprendre la situation politique de la France, après les élections de mars 2015 ? Oui. En nous permettant de poser les bonnes questions, celles qui conduisent aux réponses utiles.

La première question concerne les partis de gouvernement, UMP et PS.  

 

 

 

Quelle dimension de la justice représentent et expriment les deux grands partis de gouvernement ?

 

Le parti socialiste et l’UMP sont avant tout en 2015 deux partis libéraux, bien que tous deux soient tenus en grande partie par la haute fonction publique d’État. C’est la particularité de la situation française. D’une part, nos partis de gouvernement appliquent docilement certaines règles d’une politique économique de libéralisme financier mondial voulue par Washington dans son intérêt. Cette soumission est l’acte fondamental de leur politique. Mais d’autre part, ils ne tirent pas les conséquences de ces règles libérales et continuent à alourdir le système jacobin. Faire entrer le pays dans la compétition mondiale sans en tirer les conséquences sur notre système fiscal, administratif et social, c’est l’incohérence fondamentale de cette politique.

Ainsi ces deux partis n’expriment plus véritablement l’autorité de l’État, ni la justice d’autorité, ayant trop abandonné à des organisations internationales les prérogatives essentielles de la souveraineté sans lesquelles la démocratie n’est qu’un mot. Pourtant, cet État trop faible pour imposer sa souveraineté à l’extérieur, est à l’intérieur trop lourd et écrase par ses coûts et ses contraintes notre économie productive.

Ils n’expriment pas non plus une justice de solidarité. Car leur politique de statu quo et de conservation des privilèges détruit à terme le droit au travail, ce qui ne manquera pas d’aboutir à un niveau extrême d’inégalité, quand l’État ne sera plus capable de compenser par de la dépense publique la chute de l’économie productive. Elle est particulièrement inique envers la jeunesse, surchargée de dettes, privée d’investissements, en grande partie vouée au chômage ou à l’émigration forcée, et sur qui pèse malgré tout le financement des acquis sociaux des générations précédentes. C’est particulièrement choquant dans le cas du parti socialiste, dont cette politique trahit absolument les idéaux historiques.  

Et pourtant, ces partis libéraux n’expriment pas vraiment une justice de liberté. En effet, aucun des deux partis qui exposent la France à une concurrence mondiale très forte, n’a eu le courage d’adapter la France à cette concurrence, comme l’a tenté le chancelier Schröder en Allemagne. Au contraire, le Politiquement  Correct déclare cultiver la fonction publique, les services publics et la solidarité. L’UMP le critique, mais ne fait rien de substantiellement différent, quand elle est au pouvoir. Tous deux, incapables d’imaginer autre chose que des usines à gaz technocratiques, empêchent d’exister les entrepreneurs qui pourraient créer les entreprises et les emplois dont la France a besoin. La France est ainsi exposée à une concurrence mondiale très vive, tout en restant chaussée des souliers de plomb du jacobinisme étatiste et socialisant.

Un égalitarisme de compensation surtaxe les petits patrons dans ce qui s’apparente à une sorte de révocation de l’Édit de Nantes fiscale, poussant à l’exil les entrepreneurs. L’État contracte des dettes sociales au moment même où il détruit l’industrie qui pourrait les financer. Il assure sa liquidité par l’emprunt, lui-même souscrit de plus en plus par les seules banques centrales. L’endettement monte indéfiniment.

Quelle est donc la stratégie de justice dont peuvent se prévaloir les partis de gouvernement ?

 

    

   

Pour comprendre le tripartisme

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Mise à jour le Dimanche, 29 Mars 2015 19:55 Écrit par Henri Hude

 

On parle désormais de tripartisme.

Pour la pensée politique classique, la justice comporte trois dimensions principales (sécurité-autorité, liberté, solidarité[i]).

Cette structure ternaire permet d’interpréter les phénomènes de tripartition politique, qui sont fréquents. Pour en savoir plus, cliquer vers cet article.   


[i] En langage technique : justice légale (autorité), justice commutative (liberté), justice distributive (solidarité). Voir Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre 5. Il faut y ajouter la justice corrective. 

   

Pour éclairer "islamisme" et "laïcité" (3)

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Mise à jour le Jeudi, 26 Mars 2015 12:05 Écrit par Henri Hude

Rappel : Le texte suivant est le 3ème d’une série, inspiré de L’éthique des décideurs, ch.11, intitulé ‘Religions, philosophies et laïcité universelle’.  

 

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Qu’est-ce que le problème de la laïcité, au sens le plus large ?

 

Le problème de la paix civile à préserver, en dépit des désaccords au sujet de l’Essentiel : voilà le problème central et premier, que voudrait résoudre ce qui est appelé laïcité. Secondairement, il s’agit aussi de la place des « pouvoirs spirituels » dans la société et dans l’Etat (voir article précédent).

Ce second problème comporte lui-même plusieurs aspects :

1° les rapports des « pouvoirs spirituels » aux « pouvoirs temporels » ;

2° les rapports des pouvoirs spirituels (et aussi des pouvoirs temporels) aux consciences individuelles ;

Chacune de ces questions impacte les autres. On peut avoir l’impression de s’y perdre. Le point de vue qui permet de s’y retrouver, c’est celui de la paix.

Si tous ces problèmes ne sont pas suffisamment résolus, le trouble s’installe. Les autorités (spirituelles) s’opposent aux pouvoirs (temporels), les individus eux-mêmes rejettent les autorités et/ou les pouvoirs, des conflits de toute sorte surgissent. A la limite, on ne peut plus disposer d’une culture politique commune, ni donc prendre des décisions communes, cependant que les cultures s’opposent entre elles, deviennent peu fonctionnelles. De facteurs de paix, les cultures deviennent facteurs de guerre.

Jusqu’où cela peut-il aller ? Jusqu’à la guerre pour cause de religion, ou d’idéologie, ou de « sagesse », et généralement de culture - guerre entre Etats, guerre civile, guérillas, etc. Jusqu’à la dictature persécutante ou à l’impérialisme, pour les mêmes causes. Tels sont les fléaux les plus graves résultant d’une non-résolution satisfaisante de ce problème de la paix spirituelle. D’où l’importance du problème de la laïcité.

Les conflits spirituels ne sont d’ordinaire qu’une dimension dans des conflits qui comportent aussi des volets politiques et économiques. L’importance relative de ces diverses dimensions varie dans chaque cas et à tout instant.

Quelle est l’importance exacte de telle dimension dans tel conflit particulier qui se produit à tel endroit ? C’est là une question de fait, non de raisonnement a priori. La raison dit seulement : importance très variable. L’observation et l’analyse très fine permettent seules de mesurer les proportions exactes entre les diverses dimensions (pétrole, religion, ambition de pouvoir régional, grand jeu impérial, ambition personnelle, survie d’un régime - et hasard). Il faut résister à l’envie de se raconter l’histoire qui nous plaît, ou qui se vend le mieux. Seule la vérité est utile.  

Les Etats et leur vie civile ne sont pas les victimes les plus atteintes par les guerres entre cultures, ou à dimension culturelle. Les cultures sont les premières touchées. L’abus des moyens de coercition a fait du mal à l’Eglise. La cruelle violence des islamistes est en train de détruire l’islam dans l’opinion mondiale. Le communisme mettra un siècle à se remettre du Goulag. Le politiquement correct finira par totalement déconsidérer les Lumières.

On peut être pour la tolérance par indifférence pour la religion ou la sagesse, ou la philosophie, mais aussi parce qu’on n’y est pas indifférent, et parce qu’on a compris que la guerre des cultures détruit les cultures.

 

 

 

Clercs et laïcs. Cléricalisme, laïcisme. Laïcité universelle ?

 

Le problème de la laïcité est aussi celui de la délimitation du pouvoir des « clercs » par rapport au pouvoir des « laïcs ». C’est un sujet sur lequel règne souvent la confusion, faute de concepts universaux.

Elevons nous donc sur ce sujet à l’essentiel, à l’universel.

Sont des « clercs » toutes les personnes dont l’activité principale consiste à instruire, former, cultiver ou éduquer - réfléchir, contempler, chercher. Les « clercs » forment des « clergés », c’est-à-dire des groupements, associations ou organisation de « clercs ». Les universitaires, en ce sens large, ou les journalistes, forment un « clergé » particulier.

Nous parlons souvent de « quatrième pouvoir » au sujet de la presse. L’expression est impropre. Mieux vaudrait dire que la presse est une des composantes du premier pouvoir : le pouvoir d’opinion, voire du pouvoir d’opinion fondamentale : celui qui influe le plus sur les actes mentaux, les pensées, les volontés, les décisions.

 

 

 

« Le sort m’a donné la meilleure part »

 

Le « clerc » est une personne qui a choisi les choses de l’esprit et de l'âme, et, à travers elles, la recherche de l'absolu. Le terme de clerc, en grec klerikos, suggère que c'est là pour l'Homme le meilleur lot, la meilleure part - en grec, klêros. Le terme de « clergé », entendu universellement, et reconduit à son origine, n’a ainsi rien de partisan, ou de péjoratif, au contraire. Personne ne peut donc se plaindre de ces concepts, ni de ce vocabulaire. Sans de tels concepts universaux, les analyses restent trop partielles et trop partiales. Et le problème de laïcité ne peut être étudié scientifiquement.

C’est pour cela que nous parlons de « laïcité universelle » : il faut un traitement de la question au moyen de concepts vraiment universaux et non à partir de vagues généralisations empiriques.    

D’un point de vue universel, scientifique, le problème de la laïcité concerne tous les « clergés », au sens universel, tous ceux qui sont des « clercs ».  

Quand des « clercs », ou tel ou tel clergé » deviennent politicards, ou sont jugés tels, ils perdent leur dignité. Au lieu de préférer « la meilleure part », ils se passionnent plus qu’il ne leur convient pour des intérêts de pouvoir, ou même économiques, par rapport auxquels ils devraient décemment rester sur la réserve. Quand les « clercs » s'abaissent ainsi, on les juge non sans raison abusifs, et on parle de « cléricalisme ». En Occident, on juge qu’existe un tel abus, toutes les fois que n’est pas raisonnablement respectée la première des séparations des pouvoirs, celle du temporel et du spirituel.

C’est facile à dire, pas facile à faire effectivement. En effet, si les principes d’une religion ou d’une sagesse ne permettent pas de poser une telle distinction, et si ces cultures font pourtant partie du jeu social, que fait-on ? Si on se place à leur point de vue, la distinction requise (temporel/spirituel) n’est pas neutre, mais hostile. Elle fait corps avec une autre religion, ou une autre philosophie, qui admettent la distinction. Et cette distinction leur profite, croit-on, au détriment des sagesses qui ne l’admettent pas.

De plus, la séparation ne peut de toute façon pas être absolue, car ce sont les mêmes individus qui sont soumis aux pouvoirs civils et qui écoutent les pouvoirs spirituels. Un problème de cohérence se pose donc toujours, pour l’individu comme pour la société.

On parlera, inversement, de laïcisme, si des chefs politiques ou économiques prennent la liberté de vexer ou d’entraver l’action spirituelle, ou de la contrôler pour en faire un instrument de leur propre pouvoir.

Il y a là une définition universelle du laïcisme. Faute de définition vraiment universelle, le terme laïcisme est exposé à fonctionner comme un stratagème rhétorique. Par exemple, des « clergés philosophiques » et leurs chapelles peuvent accaparer l’Etat et s’en servir pour avancer leurs positions, en abaissant les « clergés religieux ». Ce laïcisme-là n’est qu’un autre cléricalisme. Tout clergé qui se respecte se méfie du cléricalisme. Ou encore, la corporation journalistique fonctionne comme un « cléricalisme médiatique », si sa pratique réduit exagérément les pouvoirs civils constitutionnels. Ce « clergé » cumule alors un pouvoir spirituel important avec un pouvoir temporel indirect encore plus important – mettant ainsi à mal la séparation des pouvoirs.

 

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Pour éclairer "islamisme" et "laïcité" (2)

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Mise à jour le Vendredi, 20 Mars 2015 11:53 Écrit par Henri Hude

 

Pour revenir au début de l’article, cliquer ici.

Rappel : Le texte suivant est le second d'une demie douzaine de posts, tirés de L’éthique des décideurs, ch.11, intitulé ‘Religions, philosophies et laïcité universelle’. Je l’ai en partie réécrit pour qu’il soit plus lisible, en ligne. Mon but est de servir à la formation politique et d’éclairer les thèmes de l’islamisme et de la laïcité. Cela n’est pas possible sans un détour par l’essentiel.    

 

 

 

 

Il y a toujours au moins une puissance d’opinion au sein d’une société. Pourquoi.

 

Les gens peuvent obéir par peur des châtiments, mais ce motif est insuffisant, si l’on doit traiter les humains en êtres humains. En ce cas, il convient que les citoyens obéissent parce qu’ils croient que la loi est juste et que le pouvoir est légitime. Cela dépend de la culture et de l’opinion.

Si un pouvoir civil est obéi surtout par peur, on qualifie ce pouvoir de despotique. Mais, si ce pouvoir est obéi plutôt par suite d’une opinion (ou d’un préjugé) de justice et de légitimité, on le qualifie de politique. Un pouvoir politique convient à une société libre.

Donc, un pouvoir civil qui veut être obéi dans une cité libre, doit non seulement se faire craindre (ou ruser), mais aussi persuader[i], pour que les citoyens obéissent de bon gré, selon leur opinion et culture. Mais alors, ceux qui ont le pouvoir d’instruire les citoyens, de nourrir leur culture ou d’orienter leur opinion auront aussi le pouvoir de les persuader d’obéir ou de désobéir, à cause de cette opinion et culture, au pouvoir civil et à la loi.

Autant dire que, surtout dans une société libre, le pouvoir civil est impuissant s’il a durablement contre lui l’opinion des citoyens et les pouvoirs d’opinion qui influent sur la culture, l’opinion publique ou la formation des esprits.

Par conséquent, dans une société, et notamment dans une société libre, il existe toujours, au-dessus du pouvoir civil, ou en amont de celui-ci, un autre pouvoir, ou ensemble de pouvoirs, capables de former l’opinion des gens. Nous les appelons « pouvoirs d’opinion ».

Bien entendu, se pose ainsi le problème de la relation entre le pouvoir d’opinion et le pouvoir civil. Chacun peut tenter d’absorber l’autre, de s’en servir et de le dominer. Ou alors, les deux peuvent rester distincts.

Vous demandez : allez-vous enfin en venir à l’islamisme et à la laïcité ? Je réponds : pas encore, car nous voulons savoir et pas seulement affirmer. Qui veut savoir doit démontrer et une démonstration effective requiert des définitions correctes.

 

 

 

Définition d'un « pouvoir d’opinion fondamentale »

 

Les opinions particulières des sociétés dépendent de leurs opinions générales et fondamentales, de ce qu’on appelle leurs « principes ». Il s’agit de leur idée du bien et du juste, de leur vision du monde, du passé et de l’avenir, de l’Homme, de Dieu ou de l’Absolu. L’athéisme, bien sûr, présente une idée particulière de l’Absolu, une théologie, en somme. Cela peut l’agacer de devoir le reconnaître, et pourtant c’est vrai.  

Un pouvoir d’opinion banal a le pouvoir de faire croire (ou d’essayer de faire croire) aux gens telle ou telle version des faits (exemple : Nicolas Sarkozy a financé sa campagne électorale de 2012 avec l’argent de X ou Y, ou de l’Etat, ou sans argent du tout, etc.). Un pouvoir d’opinion fondamentale a le pouvoir de leur faire croire, à tort ou à raison, un principe : (exemples : la justice compte trois dimensions principales ; ou : il faut respecter la liberté humaine ; ou : il y a pour l’Homme une vie après la mort, etc.).

Ce genre de grands principes forme le cadre d’ensemble dans la limite desquels se déterminent la plupart des actions des hommes et de leurs lois.

Ces principes ont toujours un caractère métaphysique, au sens large, c’est-à-dire : premier, fondamental, radical, etc. Or la relation de l’homme à ce qui est premier, radical, métaphysique, au sens large, est appelé religion, sagesse, ou philosophie première. C’est pourquoi, en toute société, vont exister un ou plusieurs pouvoirs d’opinion fondamentale.

C’est le cas, même pour les sociétés où dominent des conceptions sceptiques, ou matérialistes, ou nihilistes de la sagesse. Le Professeur Michel Onfray, par exemple, est en France un pouvoir spirituel plus important que le Cardinal Philippe Barbarin. C’est le vrai patron de la morale dans ce pays. Quelque chose comme le primat de la Gaule.

 

 

 

« Ose penser par toi-même »

 

Il existe des sociétés dans lesquelles un plus grand nombre d’individus pensent davantage par eux-mêmes, ou du moins croient penser ainsi, mais il n’en existe aucune (en il n’en existera jamais aucune), où tout individu penserait uniquement par lui-même.

Tout individu a besoin d’une tradition, d’une éducation, d’un entraînement et de maîtres, aussi d’oppositions et de perplexités, pour développer sa force personnelle de jugement.

Il existe des traditions, des éducations et des maîtres qui prétendent le contraire : mais ce sont des contradictions vivantes.

Il existe donc toujours, dans une société, un ou plusieurs « pouvoirs de sagesse », religieux ou philosophiques. Ces pouvoirs sont capables de persuader aux gens, à tort ou à raison, une conception des premiers principes, de l’Histoire dans son ensemble, et de l’éternité. Ceux qui exercent un tel pouvoir détiennent le pouvoir suprême sur l’opinion des gens et donc, indirectement, sur leurs actes. Ils sont le premier pouvoir de la cité.

Les autorités constituées au sein des communautés spirituelles, religieuses, sapientielles ou philosophiques, les journaux, médias, écoles et universités : voici les principaux « pouvoirs spirituels ».

Certains pouvoirs spirituels essayent souvent de se présenter comme des non-pouvoirs, des miroirs, ou comme de simples contre-pouvoirs. Ils le font en pensant qu’ils auront plus de pouvoir par ce moyen. En effet, les démagogues ont inculqué pour préjugé dominant, qui flatte la vanité de l’individu, qu’il faut penser absolument par soi-même. Comme c’est impossible, croire en ce préjugé revient à suivre les pouvoirs spirituels les plus démagogiques, qui font de la démocratie une machine à faire obéir le peuple et se servent de l’idée de liberté pour tenir en laisse les esprits. Tout le monde est censé avoir sa propre opinion, moyennant quoi tout le monde est dans la pensée unique. Tout individu doit être indépendant de la société, moyennant quoi tout le monde est soumis au politiquement correct.

 

 

 

Une culture de liberté intellectuelle non démagogique

 

La vérité non démagogique est triple :

premièrement, il est impossible de ne pas penser sans les autres, ni sans des groupes organisés, y compris spirituellement ;

deuxièmement, il est impossible de penser autrement qu’en première personne, si vraiment on pense et juge quelque chose ; et donc,

troisièmement, toute pensée effective résulte d’une coopération, et/ou d’une tension, entre l’individu et ses groupes de référence.

Venons-en maintenant au problème de la laïcité.

 
 
 

[i] Pour persuader, il faut nécessairement faire appel à certaines notions communes, idées générales, lieux communs ou principes, notamment principes d’ordre éthique. Le pouvoir civil, en commandant des actes, ne fait pas que tirer sur des fils de marionnettes. Il actionne des volontés qui n’ont pas moralement (ni même juridiquement en certains cas) le droit d’obéir à n’importe quel commandement même donné par une autorité légitime. Il est indispensable que le commandement donné trouve dans les consciences un cadre de principes éthiques susceptibles d’accueillir favorablement ces injonctions extérieures et légales, ou alors il ne lui reste plus qu’à procéder, s’il croit devoir insister, par voie de simple coercition.

   

Pour éclairer "islamisme" et "laïcité" (1)

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Mise à jour le Vendredi, 20 Mars 2015 11:51 Écrit par Henri Hude

Avertissement : le texte suivant est le premier d'une demie douzaine de posts sur le sujet. Il est tiré de L’éthique des décideurs, ch.11, intitulé ‘Religions, philosophies et laïcité universelle’. Je l’ai en partie réécrit, pour qu’il soit plus lisible en ligne. Son but est de servir à la formation politique et d’éclairer les thèmes de l’islamisme et de la laïcité. Cela n’est pas possible sans un détour par l’essentiel. Il s'agit de formation, non d'information.

 

 

 

 

Liberté politique et séparations des pouvoirs

 

Nous avons tous lu que la liberté politique dépendait de la séparation des pouvoirs.  C’est là une vérité, mais si et seulement si nous rappelons aussi la nécessité de deux séparations plus fondamentales et plus décisives que celle dont il est tout le temps question, entre législatif, exécutif et judiciaire :

1° la séparation entre communautés politiques mutuellement indépendantes – la pluralité des nations – sans laquelle nous tombons presque inévitablement dans l’oligarchie, la ploutocratie, une forme d’esclavagisme, et l’empire ;

2° la séparation entre pouvoir civil et pouvoir d’opinion, qu’on appelait classiquement jadis pouvoir temporel et pouvoir spirituel, sans laquelle nous tombons soit dans la théocratie, soit dans le césaro-papisme.

Parlons ici de cette deuxième distinction.

 

 

 

Ce qu’est une puissance d’opinion

 

La notion de pouvoir, au départ, est simplement la notion de causalité : capacité de produire régulièrement certains effets (bons ou mauvais), en particulier dans le domaine des choses humaines, soit sur l'organisation des gens et des choses (pouvoir temporel), soit sur les opinions et sentiments et décisions des personnes (pouvoir spirituel).

Un individu éloquent, sympathique et entraînant possède un incontestable pouvoir de conviction, de persuasion, d’émotion et d’entraînement : un pouvoir spirituel personnel.

Une télévision détient un énorme pouvoir spirituel, d’autant que l’être humain est souvent passif, somnolent, superficiel, indécis, passionnel, zappeur, léger, etc. C'est un pouvoir spirituel social.

Être actif en matière de pensée représente toujours une dépense d’énergie et de temps et suppose des capacités ou des envies que tout le monde n’a pas spontanément. C'est pourquoi certains exercent plus leur pouvoir que d'autres, et certains se reposent davantage sur les autres.

Il est de toute façon naturel et inévitable de faire confiance à d’autres.

 

Avoir du pouvoir spirituel, c’est en résumé posséder non seulement des moyens de diffusion de pensées, mais aussi un crédit de confiance en matière d’information ou d’opinion.

 

 

 

 

A-t-on le droit de parler de « pouvoir spirituel » ? 

 

 

Des esprits scrupuleux protesteront toujours contre cette expression, au motif qu’il y aurait abus à parler ainsi : l’esprit, en effet, est essentiellement libre.

Sans doute. Mais quelque attaché qu’on soit au respect de la liberté des esprits, il est certain que l’homme concret est un être influençable, même s’il n’aime pas le reconnaître. Il est certain aussi qu’il est souvent influencé.

En outre, si trop d’influence peut dispenser de penser, trop peu d’influence peut laisser l’esprit en sommeil. Certains n’auraient jamais pu se poser, en s’opposant, s’ils n’avaient rien eu à quoi s’opposer. On ne s’appuie, dit-on, que sur ce qui vous résiste. Pour contredire, il faut avoir écouté ; et, pour être original, mieux vaut avoir été disciple. Sans l’éducation, cette influence institutionnalisée, l’esprit resterait en friche.

Si donc par « pouvoir spirituel » on n’entend rien de plus qu’une certaine « causalité », qui a pour effet d’influer sur les esprits et de les stimuler, on voit mal comment il pourrait, ou devrait, ne pas exister de      « pouvoir spirituel ». Car ce serait comme dire que les effets se produiraient sans telle ou telle de leurs causes, ou que la pure spontanéité individuelle suffirait à développer un individu, ce qui n’est vrai (et encore) que pour des génies. Bien entendu, qui dit pouvoir dit aussi possibilité d’abus de pouvoir.

POUR AVOIR LA SUITE (POST N°2) CLIQUER ICI

 

                                                                         

                                 Couverture de L'éthique des décideurs, 2ème édition, Economica, 2013.

   

Le Figaro n'aime pas François. Pourquoi et comment.

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Mise à jour le Samedi, 14 Mars 2015 11:36 Écrit par Henri Hude


Second anniversaire de l'élection de François

 

A l’occasion du deuxième anniversaire de l’élection de François, Le Figaro continue à distiller ses thèses favorites au sujet du pape. Ivre de sa popularité, celui-ci voudrait révolutionner la doctrine morale catholique et dissoudre l’organisation unitaire de l’Eglise. Mais avec cela, il est très autoritaire. Enfin, il se heurte à une forte opposition, notamment en Afrique, dans la Curie et jusqu’au Sacré Collège.

On cherche en vain dans Le Figaro la moindre preuve substantielle à l’appui de cette histoire. La seule chose clairement certaine, c’est que Le Figaro n’aime pas ce pape. Il ne cadre pas avec l’idée que le magistère figarien se fait d’un Souverain-Pontife.

Quatre points semblent échapper à la sagacité de cette institution intellectuelle, que le monde nous envie.

 

 

 

Un pape proche des peuples

 

Premièrement, le pape est populaire non parce qu’il serait moins catholique, mais d’abord parce qu’il n'est pas libéral, et parce qu’il rayonne de l'amour de l'Eglise pour les pauvres et les petits, loin des préoccupations des oligarques. En un mot, on aime le pape parce qu’il est juste et populaire, à une époque de grande injustice économique et de domination des oligarchies financières et politiques. On comprend, bien sûr, qu’il ne soit pas populaire au Figaro. 

 

 

 

Un pape qui fait ce qu'il faut

 

Deuxièmement, le pape est populaire, parce qu'il fait ce qu’il faut. Il a mis fin à une certaine opacité des finances du Vatican. Il a mis fin aux solidarités inadmissibles de certains membres du clergé avec la maffia. Il a compris qu’un monde opprimé par les ploutocrates ne peut respirer que si les hommes d’Église donnent au sommet l’exemple du désintéressement des biens matériels. Il a compris qu’un monde cadenassé par les technocrates et leurs bureaucraties a besoin d’une Église qui soit une famille et non pas une bureaucratie de plus. Cela requiert une réforme morale exigeante. Le gouvernement central de l’Eglise ne doit rien avoir de commun avec le château de Kafka, ou la Comédie humaine de Balzac. Pie V avait forcé ses cardinaux à remiser leurs carrosses et conduisait lui-même pieds nus les processions dans Rome. François ne veut plus de monsignori mondains, arrivistes et gonflés de leur importance : l'Eglise n'est pas l'administration française, ni la technocratie européenne ! Enfin, conformément à la doctrine sociale de l’Eglise, il souhaite que le maximum d’affaires se traitent le plus près possible du terrain, sans venir engorger le sommet. Comme tous les patrons qui nettoient sans craindre les vagues, il est peu aimé des routiniers, des paresseux et des profiteurs. Comme tous les dirigeants très énergiques, il lui arrive de froisser de bons et fidèles serviteurs qui savaient tirer le meilleur d’un ancien ordre de choses, lequel d’ailleurs en son temps était fonctionnel et adapté.  Tous ceux qui ont quelque expérience de ce genre de situations, y compris dans l’Eglise, ne sauraient s’étonner. Ceux qui ont l’expérience des décisions se disent que cette vieille grande Église catholique a trouvé un exceptionnel patron et qu’en quelques années elle peut rétablir sa position tout en prenant un exceptionnel coup de jeune.

 

 

 

Un pape pour tout le monde et pour les blessés de la vie

 

Troisièmement, le pape est populaire parce qu’il représente le Christ qui vient pour tous les hommes, et non pas pour les riches et les bien-pensants libéraux. Il parle un langage que tout le monde comprend et, comme un curé de paroisse, il parle pour tout le monde. Ce n’est pas une critique de ses prédécesseurs. Il continue leur œuvre en jouant son rôle propre, comme ils ont tenu le leur.

Le Figaro fait affront au peuple et à une énorme de majorité des gens qui aiment François, en leur supposant une mentalité soixante-huitarde. Comme si les gens aimaient le pape parce qu’ils le sentiraient prêt à abandonner les exigences morales de l'Eglise, et à rabaisser la doctrine catholique au niveau des pauvres instincts de notre époque, effaçant le sens du péché et niant la dégradation qu'il provoque. C'est faux. Les gens aiment François, parce qu’ils sentent au contraire qu’il va sans rien brader les aider à avancer, sans les enfermer dans un moralisme, tout en tenant compte avec charité des situations invraisemblables dans lesquelles ils se trouvent, en grande partie à cause des illusions de la culture libertaire désormais dépassée. 

Tous ceux qui ont tant soit peu suivi les propos et les écrits du Pape, savent combien il est absurde de lui imputer de vouloir changer la doctrine morale, ou, pire, de ne vouloir la conserver en théorie que pour l’annuler dans la pratique. Loin que le libre débat sur tous ces sujets prélude à une liquidation de la substance chrétienne, aborder à fond et ouvertement ces questions est tout au contraire l'occasion de les régler de façon positive et pour longtemps, tout en faisant clairement passer le message : les paumés aussi doivent être évangélisés ; le Christ est venu non pour les biens portants, mais pour les malades.

 

 

 

Le pape d'après la chute du rideau d'argent

 

Le quatrième et dernier point relève de la philosophie, ou théologie, de l’Histoire. Il permet de comprendre à fond le précédent. Le pape (à mon humble avis) voit approcher la chute du libéralisme, qui sera sans doute aussi subite et complète que celle du communisme. Il prépare donc l’Eglise pour que, le jour où le libéralisme tombera, elle ne soit pas surprise en train de somnoler dans les fourgons du libéralisme, comme le sera sans doute un certain catholicisme figarien. Il faut qu’elle ait déjà rompu toute solidarité avec ce monde libéral, oligarchique et profondément anti-évangélique.

Le pape voit venir le temps, car il vient, où nombre de nations d’Amérique et d’Europe, ayant rejeté le libéralisme, retrouveront leur identité chrétienne, et où même les incroyants reconnaîtront tout ce que l’humanisme doit au Christ. De nombreux musulmans, écœurés  par la violence djihadiste, découvriront le « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère et plein d’amour ». L’Asie modernisée, le monde jadis colonisé au temps des Lumières, s’interrogeront sur le centre divin jusqu’alors méconnu de la modernité occidentale en ce qu’elle a de meilleur. L’Église devra alors, à ce moment, être à même de gérer un immense afflux de pratiquants nouveaux, beaucoup traînant avec eux les séquelles compliquées de leur vie passée, mais désirant sincèrement trouver l’union au Christ. Se poseront alors des questions pastorales immenses, qui devront avoir été résolues par avance. Ce sont celles que fait étudier François. Faire de l’Eglise la structure d’accueil et de réconfort spirituel d’après la chute du libéralisme, voilà ce qui donne sens à son action. Et dans ce grand hôpital du Bon Dieu, il y aura même de la place pour Le Figaro.  


   

Résistance à la soumission

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Mise à jour le Mercredi, 11 Mars 2015 11:27 Écrit par Henri Hude

La reconstitution du califat, dont l’avenir nous dira si elle fut éphémère ou durable, tend à replacer l’Europe dans une position qui fut longtemps la sienne : l’Europe se définit, en effet, historiquement et stratégiquement, comme la part occidentale de l’Eurasie qui a résisté à la conquête islamiste, ou s'est libérée (Espagne, Balkans, Ukraine).

 

L’histoire nous enseigne que Boko Haram, par exemple, n’est pas une nouveauté, mais un acteur bien connu et qui, avant la colonisation européenne, opérait substantiellement de la même manière que nous le voyons faire aujourd’hui. De même le pouvoir de l’État islamique n’a rien de très surprenant pour ceux qui savent quels furent le pouvoir des Almohades, en Afrique Occidentale, ou celui de Turcs Seldjoukides, au Proche-Orient. 

 

L’islamisme se présente à nous comme ce qu’il fut plusieurs fois dans l’Histoire : une entreprise de conquête armée par une théocratie féroce, ne laissant le choix qu’entre deux options : la soumission à un écrasement sans limite ou la résistance armée à outrance.

 

La résistance s’impose avec évidence à tout pouvoir européen désireux de conserver une légitimité.

 

La résistance s’impose, indépendamment de la réponse à une importante question : celle de savoir ce que va devenir l’islam dans son ensemble. Va-t-il, dans l’avenir, en totalité ou par fragments :

basculer dans l’islamisme ?

tomber dans une sorte d’athéisme libéral ?

se réformer dans un sens moderne, ce qui reviendrait pour lui à intégrer dans sa constitution une dose d’humanisme et de spiritualité le rapprochant du christianisme (notamment en acceptant la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. ») ?

 

Il faut donc résister avec autant de souplesse que d’énergie, laissant la porte ouverte sans naïveté à des évolutions positives, si elles doivent se produire.

 

Pour que la résistance soit forte, cohérente et victorieuse, nous devons réaliser que le premier danger est en nous. Il faut sortir de notre amnésie et rénover l’humanisme occidental en en redécouvrant les racines et l’unité. Sortir de la sédation profonde, (mais non définitive!), dans laquelle voudrait nous plonger le recruteur en chef de l’islamisme : un certain Occident amnésique, qui se hait lui-même en trahissant les racines de son humanisme.

 

La force de l’islamisme se trouve d’abord :

Dans la dégradation intellectuelle et morale de l’humanisme occidental postmoderne,

Dans la destruction par celui-ci de la liberté de pensée via l’imposition d’un nihilisme d’État,

Dans l’iniquité absolue d’une économie financière,  réduisant des nations entière en esclavage pour dettes, et privant la jeunesse de tout avenir économique,

Dans la perte de légitimité de classes politiques devenues de véritables oligarchies vivant sur le pays, et gérant la destruction des droits démocratiques et de l’avenir économique de leur peuple.

 

Pour jeter quelque lumière sur la question de la théocratie, je vais donc publier dans les quinze jours qui viennent, morceau par morceau, le chapitre 11 de L’éthique des décideurs, après avoir publié de même, dans des posts précédents, le chapitre 10 de La force de la liberté. Ce chapitre 11 a pour titre : ‘Religions, philosophies et laïcité universelle’.

   

Résistance ou soumission ?

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Mise à jour le Lundi, 23 Février 2015 11:10 Écrit par Henri Hude

A propos des vingt-et-un Coptes assassinés par l’Etat islamique en Lybie, Mgr Jean-Pierre Batut, évêque de Blois, s'est exprimé sur RCF BLOIS, le 20 février 2015. Qu’il soit remercié de sa parole juste et courageuse. Je prends la liberté de renvoyer ici à sa déclaration radiodiffusée, dont voici le texte:  

 

« Il y a quatre-vingts ans, en Allemagne, le régime nazi persécutait les Juifs, et la volonté d’Hitler était de les supprimer tous. Pourquoi ? Simplement parce qu’ils étaient juifs, et pour aucune autre raison.

« Il y a trois jours, le groupe Daech en Lybie décapitait froidement 21 coptes égyptiens. Pourquoi ? Pas parce qu’ils étaient égyptiens, mais parce qu’ils étaient coptes, c’est-à-dire chrétiens, et pour aucune autre raison.

« Au cas où on en aurait douté, ceux qui ont vu la vidéo diffusée sur internet pouvaient y lire que ces 21 malheureux étaient mis à mort parce qu’ils faisaient partie, je cite, « du peuple de la croix fidèle à l’Église égyptienne ennemie. »

« C’est pourquoi personne ne peut être fier du communiqué de l’Elysée condamnant, je cite, « avec la plus grande fermeté l’assassinat sauvage de 21 ressortissants égyptiens ». Non, personne ne peut être fier de ce communiqué, parce qu’il ne fait pas honneur à notre pays.

« Comme l’a rappelé Mgr Pascal Gollnisch, directeur de l’Œuvre d’Orient : « Quand on porte atteinte à des juifs danois ou français, il est bien sûr important de rappeler qu’ils sont danois ou français, mais il faut aussi souligner qu’ils ont été tués parce que juifs. En Libye, il est très clair que c’est contre des chrétiens que Daech a voulu agir, que leur foi était visée ».

« D’où vient le fait qu’il paraît impossible à certains de nos dirigeants de reconnaître qu’il y a des pays où les chrétiens sont persécutés ou même assassinés parce qu’ils sont chrétiens, et non parce qu’ils sont égyptiens ou libyens ? Reconnaître cela serait-ce attentatoire à la laïcité ? J’affirme aujourd’hui haut et fort que si – ce qu’à Dieu ne plaise – certaines personnes le pensent, même et surtout si elles ont de hautes responsabilités au sommet de l’État, ce n’est pas à leur honneur, ni à l’honneur de la France. Et la situation du monde est trop grave en ce moment pour que, chrétiens ou non, nous puissions nous résigner à avoir honte de notre pays. »

† Jean-Pierre BATUT

Évêque de Blois

http://rcf.fr/spiritualite/coptes-degypte-assassines 

 
   

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