Henri Hude

Philosophie pour l'été 2012. Retrouver le Fondement. Un article dans la Revue Théologique des Bernardins

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Mise à jour le Mercredi, 25 Juillet 2012 17:06 Écrit par Henri Hude

Je mets en ligne les articles que je publie, quels qu’en soient les sujets. Dans la Revue Théologique des Bernardins, n° 5, Juin 2012, pp.117-141 (Editions Lethielleux) est paru un article de moi, intitulé ‘Phénoménologie et métaphysique’. Le titre est rébarbatif. Le contenu, à mon sens, est comestible.

Je ne fais pas que de l’éthique, ou que de la philosophie politique. Ou plutôt, en en faisant, j’essaye d’aller jusqu’au bout. Certains des fondements de la cité restent invisibles. La « métaphysique » en est un, parmi les plus invisibles de tous, mais pas le moins important.

Voici donc cet article, découpé en huit fragments successifs, dont voici les titres :

Post 1 : Considérations introductives : définitions, thème, thèse, hypothèse de travail, contexte. SUIVRE LE LIEN POUR AVOIR LE 1er POST.

Post 2 : Mystique et métaphysique

Post 3 : Dieu et l’être

Post 4 : Qu’est-ce que la subjectivité ?

Post 5 : Qu’est-ce qu’un objet ? Sciences et techniques

Post 6 : Une métaphysique du soupçon. Et sur la finalité

Post 7 : Retour sur la Métaphysique d’Aristote et l’Ecole d’Athènes. Métaphysique et Volonté de puissance. Ontologie.

Post 8 : La ‘fin de la fin’ de la métaphysique.

 La thèse de cet article, on le verra, c’est que la philosophie sans métaphysique est une impasse.  

La crise globale de l’Occident postmoderne arrive en phase terminale, parce que sans structure métaphysique suffisante, la culture d'une cité libre n’est pas fonctionnelle, étant incapable de procurer à une telle société le minimum vital d’autorégulation éthique et d’autorité. La simple nécessité de la survie imposera de mettre fin à la soi-disant « fin de la métaphysique ».   POUR DÉBUT DE L'ARTICLE, SUIVRE LE LIEN.

 

Préparer l'avenir. Interviews

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Mise à jour le Vendredi, 20 Juillet 2012 13:00 Écrit par Henri Hude


Cet été 2012, la Fondation de service politique publie des interviews en vidéo sur mon dernier livre, Préparer l'avenir. Nouvelle philosophie du décideur, chez Economica.

 

Ces vidéos et les textes d'accompagnement ont été réalisées par le journaliste Antoine Besson. Voici les deux premières: 

 

http://www.libertepolitique.com/L-information/Decryptage/Preparer-l-avenir-1-10-Face-a-la-desillusion-du-politique-le-decideur-la-justice-et-la-confiance2

 

http://www.libertepolitique.com/L-information/Liberte-politique-TV/Preparer-l-avenir-2-10-l-individualisme-radical-comme-ideologie-actuelle  

 

Bon été !

 

HH

 

 

 

   

Préparer l'avenir sur KTO

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Mise à jour le Dimanche, 22 Juillet 2012 07:41 Écrit par Henri Hude

 

Je viens de publier Préparer l’avenir. Nouvelle philosophie du décideur, aux éditions Economica. 130 pages.                  

Jean-Marie Guénois m’a invité pour en parler dans l’émission mensuelle ‘L’Esprit des Lettres’, qu’il anime sur  KTO. Voici le lien de cette émission, diffusée vendredi 29 juin 2012. Sa durée est de 90 mn, pour trois invités. Il est question de Préparer l’avenir dans le second tiers de l’émission.

Le premier tiers est consacré au romancier Philippe Le Guillou qui publie Le Pont des anges chez Gallimard ; le troisième à Eric Mangin pour Maître Eckhart ou la profondeur de l'intime aux éditions du Seuil.

http://www.youtube.com/watch?v=mHg4yc7rmos 

 

 

   

Que faire en Syrie ?

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Mise à jour le Jeudi, 26 Juillet 2012 17:42 Écrit par Henri Hude


Je  fais partie depuis dix ans du mouvement Oasis, dont la newsletter est intéressante, et cela m’a conduit à fréquenter de nombreuses personnalités du monde arabo-musulman. A ce titre, je me suis intéressé à la question syrienne.

Il appartiendra toujours à un philosophe de pratiquer, à bon escient, le doute méthodique (dit cartésien), de prendre avec prudence ce que disent les médias et de faciliter le débat contradictoire. C’est pourquoi j’ai jugé opportun de traduire en français et de publier ici un récent discours sur la Syrie, émanant d’un important parlementaire américain, Ron Paul.

Ron Paul est élu du Texas à la Chambre basse. Il a concouru lors des primaires en vue de l'élection présidentielle américaine, pour l'investiture du parti républicain. C'est un "libertarien" à l'américaine, dont je suis loin de partager toutes les opinions, mais dont j'admire la complète liberté d’esprit par rapport à toutes les puissances, y compris le complexe militaro-industriel, les néoconservateurs etc., qui font la pluie et le beau temps dans la politique américaine. Si Ron Paul n’était pas parfaitement intègre, loyal à l’Amérique et à sa constitution, rationnel dans son approche des problèmes, il aurait eu du mal à survivre. 

Le texte original en anglais et la vidéo de l’intervention se trouvent sur le site de Ron Paul. Le titre, sur Internet, est « Warmongers, leave Syria alone! », dont la traduction pourrait être « Vous, les Va-t-en guerre, laissez la Syrie tranquille! ».

Voici donc ce texte.

 

 

Cela fait plusieurs mois que nous vivons au milieu de plans, de rumeurs et de propagande de guerre pour attaquer la Syrie et déposer Assad. Cependant, la semaine dernière, il a été rapporté que le Pentagone avait terminé sa programmation militaire à cette fin.

 

Mon opinion est que tous ce qui est présenté à l’appui de cette attaque, et pour la justifier, n’est que du vent. Ce n’est pas plus crédible que le prétexte donné en 2003 pour l’invasion de l’Irak ou pour l’attaque de 2011 sur la Libye. Or, ces guerres ont été un gaspillage complet. Nous devrions donc nous arrêter un instant et réfléchir avant d’entreprendre encore un violent effort d’occupation et de changement de régime à l’encontre de la Syrie.

 

Nous n’avons aucun souci de sécurité nationale requérant une escalade aussi insensée de la violence au Proche-Orient. Aucun doute ne devrait pouvoir exister quant au fait que nos intérêts de sécurité sont bien mieux servis, si nous nous tenons complètement en dehors de ce conflit interne qui fait rage en Syrie en ce moment. Nous sommes déjà trop impliqués dans le soutien aux forces qui, à l’intérieur de la Syrie, désirent anxieusement le renversement du présent gouvernement. Il est probable que le conflit armé actuel (ayant maintenant le caractère d’une guerre civile) n’existerait pas, sans les interférences extérieures.

 

Indépendamment de savoir si nous attaquons ou non encore un autre pays, le fait de l’occuper et de mettre en place un nouveau régime que nous puissions espérer contrôler, pose une grave question constitutionnelle. D’où le Président [des Etats-Unis d’Amérique] tire-t-il donc une pareille autorité ? 

 

Depuis la Seconde Guerre Mondiale, nous n’avons cessé d’ignorer l’autorité véritablement légitime permettant d’entrer en guerre. Elle a été remplacée par des entités internationales, telles que l’ONU et l’OTAN, ou par le Président lui-même, cependant que le Congrès était complètement ignoré. Il est triste à dire que le peuple n’objecte rien à cela. 

 

Nos derniers Présidents soutiennent explicitement que l’autorité pour entrer en guerre n’est pas le Congrès. Cela a été le cas depuis 1950, lorsque nous fûmes entraînés dans la Guerre de Corée par une résolution des Nations Unies et sans approbation du Congrès. Et une fois encore, nous sommes sur le point de nous engager dans une action militaire, contre la Syrie, et, en même temps, nous réactivons de manière irresponsable la Guerre froide avec la Russie. 

 

Nous jouons au chat et à la souris avec la Russie, ce qui représente une bien plus grande menace que la Syrie pour notre sécurité. Comment pourrions-nous tolérer [, pour prendre une analogie,] une Russie qui exigerait au Mexique une solution humanitaire à une violence qui se produirait sur la frontière américano-mexicaine ?  Nous considérerions qu’il y aurait là un légitime souci de sécurité pour nous. Or notre engagement en Syrie, où les Russes possèdent en vertu d’un traité une base navale, est [pour les Russes] l’équivalent de ce que serait pour nous leur présence dans notre arrière cour, au Mexique.  

 

Nous sommes hypocrites, lorsque nous condamnons les Russes qui protègent leurs intérêts de voisinage, alors que nous n’avons cessé de faire exactement de même, et à des milliers de milles à distance de nos frontières. Il n’y a aucun intérêt pour nous à prendre parti, à apporter une assistance secrète, et à encourager la guerre civile, dans un effort pour changer le régime en Syrie. C’est une provocation, sans raison nécessaire, que d’accuser faussement les Russes de fournir des hélicoptères à Assad. Blâmer faussement le gouvernement d’Assad pour un prétendu massacre perpétré en réalité par une faction rebelle violente, ce n’est rien moins que de la propagande de guerre.  

 

Les gens les mieux informés et les plus instruits reconnaissent maintenant que la guerre planifiée contre la Syrie est seulement un pas de plus à l’encontre du régime iranien. C’est quelque chose que les néoconservateurs admettent ouvertement. Le véritable but des néoconservateurs (eux qui sont en charge de notre  politique étrangère depuis deux décennies) est de contrôler le pétrole iranien, comme nous avons fait pour celui de l’Arabie Saoudite, et comme nous tentons de le faire pour celui de l’Irak. 

 

Sans un changement significatif et rapide dans notre politique étrangère, la guerre est inévitable. Les désaccords entre nos deux principaux partis sont minimes. Tous deux sont d’accord pour annuler le blocage de tout crédit de guerre. Aucun des deux ne veut abandonner notre présence croissante et agressive au Moyen-Orient et en Asie du Sud.   

 

Cette construction d’une crise peut aisément échapper à notre contrôle et déboucher sur une guerre bien plus importante, qui serait autre chose qu’une occupation supplémentaire et un de ces changements de régime qui sont devenus pour le peuple américain une acceptable routine, à laquelle ils ne prêtent plus attention. 

 

Il est temps que les États-Unis essayent une politique faite d’abord de diplomatie, et qui recherche la paix, le commerce et l’amitié. Nous devons abandonner cet effort militaire pour promouvoir et assurer l’Empire américain. D’ailleurs, nous sommes en banqueroute et nous n’avons pas les moyens [de cette politique].

 

Le pire de tout, c’est que nous sommes en train de mettre en œuvre la politique de Ben Laden, dont le but a toujours été, au dehors, de nous embourber au Proche-Orient et, au-dedans, de nous mener par ce moyen à la faillite.

 

Il est temps de rappeler nos troupes et d’établir une politique étrangère non-interventionniste, qui est la seule route menant à la paix et à la prospérité. 

 

Cette semaine, j’introduis donc une proposition de loi visant à interdire à notre gouvernement, en l’absence d’une déclaration de guerre par le Congrès, d’apporter un soutien, direct ou indirect, à toute action militaire ou paramilitaire en Syrie. J’espère que mes collègues se joindront à moi dans cet effort.

 

J'ajoute que Ron Paul, joignant le geste à la parole, vient de déposer sa proposition de loi, dont le texte original se trouve en suivant ce lien. On y retrouve la substance du discours ici traduit, ainsi que de nouvelles précisions. 

 

   

Société, valeurs militaires et pacte social

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Mise à jour le Samedi, 09 Juin 2012 10:33 Écrit par Henri Hude

 Je poste ce jour, avec deux ou trois changements minimes, un article écrit pour la revue Armées d’aujourd’hui qui sort lundi 11 juin 2012, avec un dossier intéressant sur les valeurs militaires. C’est le magazine mensuel en langue française du ministère de la Défense.

 

 

Tout bouge, à cause de la Crise

 

« Tout bouge, à cause de la crise. En particulier, les problèmes touchant aux rapports de la France et de ses Armées. Les Armées en effet, au-delà de leur mission de défense, sont désormais incontournables pour aider ceux dont c’est la mission directe, à élaborer un nouveau pacte social, celui que requiert la gravité de la situation du pays.  

 

« Par ‘crise’, j’entends la crise financière, qui est loin d’être finie, et tous ses prolongements possibles. Car chacun comprend que la croissance, l’emploi et l’Etat Providence sont mis sous tension par les traités libéraux (Maastricht + OMC) – et cela partout en Europe. Cette tension devient un grand écart insupportable. Elle appelle une réflexion et une action de grande ampleur. Il ne s’agit de rien moins que d’imaginer un nouveau pacte social en France et de trouver une formule de remplacement pour l’Europe.

 

« Or, ce pacte social que nous cherchons, il comporte une dimension éthique originale. Il faut trouver, par le haut, un accord entre des valeurs qui, vues de plus bas, paraissent opposées. Eh bien ! Cette formule d’unité, elle est déjà vécue au sein de nos Forces. Ce que nous cherchons désespérément pour notre société, nous l’avons déjà, d’une certaine façon, dans nos Armées.

 

« Par conséquent, dans la perspective d’une ambition d’unité et de relèvement nationaux, cette éthique des Armées mérite toute notre attention. Et cela change le regard sur le rapport entre la société et ses Armées.

 

 

Le fameux lien Armées-Nation

 

« Le fameux « rapport entre les valeurs militaires et la société présente », qu’est-il donc, en temps de crise ? Le problème n’est plus celui d’un inconfortable porte-à-faux entre la société, censée être de plus en plus individualiste, et les armées, cultivant invariablement le primat du collectif. Car la société ne pourra plus vivre autant qu’avant dans le chacun pour soi. Et pourtant, on ne va pas proposer un nouveau collectivisme ! Il s’agit donc de proposer la découverte, dans nos Armées, non plus d’une sorte d’exception culturelle, mais d’une innovation culturelle, que la société a intérêt à s’approprier. Et les armées devraient partager cette richesse. C’est une part de leur mission. Il y va de la cohésion nationale.

 

« En temps de crise, nous avons besoin, non de valeurs qui se combattent, mais de valeurs qui se complètent. Mais comment combiner des valeurs traditionnellement opposées, à l’heure où s’érodent les compromis socioéconomiques d’après 1945, ce qui aiguise les tensions ? A l’heure où  les équilibres mondiaux et les constructions internationales sont remis en question ? Encore une fois, c’est là que les armées peuvent être utiles.

 

« Bâties en fonction de situations de crise et de combat, elles ne peuvent être opérationnelles, sans une synthèse originale de valeurs qui, ailleurs, pourraient sembler incompatibles. Sans idéaliser le militaire, on est quand même en droit de noter que la synthèse des valeurs est, dans les Forces armées, relativement plus aisée qu’ailleurs : hiérarchie et fraternité, commandement et amitié, rivalité et camaraderie, discipline et initiative, liberté d’esprit et devoir de réserve, unité d’action et liberté de parole, patriotisme et vie au sein d’alliances, sens de la nationalité et esprit européen, volonté de modernisation et culte des traditions, conservation et progrès, liberté et égalité, diversité et intégration, souci des personnes et sens du bien commun, en un mot, l’harmonisation, dans tous les domaines, des diverses dimensions de la justice. Si c’est un fait que ces valeurs sont (relativement) plus faciles à concilier dans un espace militaire, ne serait-il pas utile de se demander davantage pourquoi ?

 

 

Esprit militaire et démocratie

 

 

« Les armées d’une démocratie doivent unir en elles les valeurs d’une armée et celles d’une démocratie, sauf à se marginaliser ou à souffrir d’un dédoublement de personnalité. Mais, inversement, une démocratie rationnelle sait que le monde est dangereux. Une démocratie durable sait « penser la guerre », et doit disposer de forces armées pour la défendre. Pour que cette société démocratique ne soit pas, elle non plus, schizophrène, elle doit savoir faire exister en elle des armées cultivant toutes les valeurs d’armées réellement opérationnelles ; et elle doit aussi être capable de reconnaître et même de partager, pas seulement par utilitarisme, les valeurs propres à ces armées.

 

« Les valeurs les plus évidentes d’une armée sont des valeurs de conservation, puisque les armées sont constituées, précisément, en vue de se conserver dans une lutte pour la vie, au service de la nation. Mais, la conservation, ici, ce n’est pas la mort dans l’immobilisme, c’est l’effort d’une adaptation continue en vue d’éviter la mort, pour continuer à servir. Et servir quoi ? La Cité libre ! Donc, si l’on creuse, on découvre au sein même de ces valeurs de conservation-là toute une profondeur de solidarité et de liberté. C’est pourquoi les armées, sachant articuler ces dimensions de la justice, peuvent être une matrice d’unité nationale et de tolérance politique.

 

 

Repenser la solidarité

 

 

« Par exemple, rien de plus naturel, dans une armée, que la solidarité. Même en temps de paix, chacun a conscience de la mort possible, des orphelins, de la blessure, physique ou mentale. On honore les morts et on ne laisse pas tomber les blessés, ou les familles. Autrement, qui voudrait se battre ? On soigne aussi les blessés ennemis. Cela fait partie de la mission. Par ailleurs, cette solidarité entre membres ne va pas sans esprit de corps, discipline et respect de l’autorité. Mais, cette discipline doit marcher à la confiance et à la loyauté mutuelle, ainsi qu’à l’initiative – en somme, à tout ce qui permet la liberté politique durable. Ainsi, la solidarité, d’un point de vue militaire, ne se conçoit pas sans l’autorité et la liberté. Aucune des trois ne peut marcher sans les deux autres. La solidarité, en particulier, est une exigence pour tous, sans distinction de rang ou de grade, de classe ou d’idéologie, ou même de parti. Elle est une valeur morale et civique, civile et militaire, universelle et française. Et il en va de même d’autres valeurs.

 

« Dans un cadre de pensée politique et novateur, les Armées sont une matrice indispensable et un lieu d’expérimentation nécessaire à la formation du nouveau pacte social. Tel est, regardé d’un point de vue civique, et politique, le plus haut des rôles sociaux des Armées aujourd’hui et demain, dans la République française. »

   

Interview dans La Nef sur Préparer l'avenir

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Mise à jour le Vendredi, 08 Juin 2012 13:06 Écrit par Henri Hude

Je viens de publier, voici un mois, chez Economica, un nouveau livre: Préparer l'avenir. Nouvelle philosophie du décideur. La concentration sur de cet ouvrage et sur un autre à paraître à la rentrée d'octobre est l'explication de mon relatif silence sur ce blog depuis quelques mois. Je reprends néanmoins la parole en postant ce jour une interview sur Préparer l'avenir et sur la situation française, réalisée par le directeur de La Nef, Christophe Geffroy. Cette interview est parue dans le n° 238 de La Nefjuin 2012.  

 

La Nef –  Commençons avec l’actualité et l’élection de François Hollande. Votre livre tend finalement à montrer que le résultat d’une telle élection n’est pas aussi déterminant qu’on le croit, que les vrais enjeux sont ailleurs. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ?

 

Henri Hude – La France est dans une contradiction. D’un côté, les accords libéraux de l’OMC et de Maastricht, surtout dans une Europe élargie ; de l’autre, sa tradition étatique et, depuis 1945, sa structure social-démocrate. En système libéral pur, on n’investit pas dans les pays mûrs inadaptés. La croissance ne peut donc plus chez nous assurer l’emploi, ni financer l’État providence. Si nous décidions de signer le traité de Maastricht (1992), il était logique d’adopter le modèle qu’il impliquait, et de nous adapter aux conditions qu’il créait. Si nous ne voulions ni de ces adaptations, ni du modèle allemand, il ne fallait pas le signer. Nous l’avons signé et n’avons rien fait pour nous adapter. La classe politico-médiatique, ayant pris ces deux décisions, a nié la contradiction et fui dans l’endettement pour retarder les échéances.

Nous sommes ainsi pris entre la faillite, ou la crise sociale majeure si nous voulons payer nos dettes. Et nous ne pouvons dévaluer sans crise européenne majeure. Les Allemands ne peuvent pas revenir sur les traités libéraux et nous ne pouvons plus les supporter. La crise européenne va donc s’approfondir et les partis de gouvernement, qui nous ont menés là, par idéologie et par démagogie, seront discrédités. Pour recréer une légitimité, pour passer un nouveau pacte social, il nous faut une philosophie nouvelle, une vision nouvelle et un personnel nouveau. Nous n’éviterons pas un examen de conscience national et un nouveau moment constituant.

 

Il n’y a pas que la philosophie économique. La culture profonde n’est-elle pas un facteur de crise encore plus important ?

 

Bien sûr. L’action fondée sur des principes faux échoue. Or, le corps de principes communs admis par une société, c’est sa « culture », au sens strict. Notre problème, c’est que notre culture commune est fausse, dominée par l’idéologie libérale postmoderne, complètement inadéquate à la réalité humaine. Faux, par exemple, le principe de remplacer la loi morale et la liberté de devoir, par l’arbitraire de l’opinion et la liberté de transgression.

Cette fausse idéologie structure l’univers des grands médias, de la politique et les règles de l’économie mondiale. C’est là que se situe le véritable enjeu. Gardons-nous cette idéologie ? La jetons-nous ?

Deux hypothèses.

H1 : cette idéologie est juste et sensée ; alors, le système est fondamentalement stable, et peut être réformé.

H2 : cette idéologie est une aberration, et elle ne peut plus fonctionner comme culture commune d’une démocratie durable.

La seconde hypothèse est la bonne. La crise est donc insoluble sans une révolution culturelle, mettant au rencart cette idéologie. Cette élection, où rien d’essentiel n’a été remis en question par les grands partis de gouvernement, sera, rétrospectivement, un non-événement, comme le sont aujourd’hui, rétrospectivement, le renvoi de Calonne et la nomination de Loménie de Brienne par Louis XVI, en 1787.

 

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi la fin des idéologies est loin d’être à l’ordre du jour et comment nous sommes, au contraire, sous la domination du libéralisme idéologique postmoderne, qui est bien différent du grand libéralisme classique ?

 

Le monde libéral classique était construit sur la grande philosophie des Lumières. C’est Kant qui a le mieux exposé cette philosophie. Il s’agissait de faire sortir l’Europe de la religion chrétienne, tout en gardant grosso modo le contenu de sa morale, la dignité de la personne et sa liberté.

Ainsi se trouve dessiné un individualisme radical, mais où l’individu jaloux de son indépendance, admet quand même une Raison forte, capable de vérité, et une liberté digne, définie par le Devoir d’accomplir strictement la Loi morale universelle. Ce cadre de pensée ne fait pas assez place au corps social, à l’histoire, à la nature et à Dieu.

Toutefois, il reste fonctionnel, ou opérationnel, tant que l’individu accepte de faire son devoir et que l’imprégnation religieuse reste suffisante. En outre, la législation éclairée ne se veut pas arbitraire. La Raison fonctionne comme un Verbe divin sécularisé, et fournit une fondation absolue, laïcisée, à tout l’édifice. De là les grands idéaux à majuscule : la Science, le Progrès, la Liberté, l’Égalité, l’Humanité, etc. Les choses se gâtent, quand les Lumières éclipsent trop la religion chrétienne dont elles se nourrissent. L’individu substitue alors de plus en plus l’opinion à la Science, le relativisme au rationalisme ; le devoir lui devient insupportable ; la liberté d’indépendance, puis de transgression, remplacent la liberté de devoir. C’est cela que j’appelle « idéologie libérale postmoderne ». À la fin, nous ne sommes plus dans un système fonctionnel, car l’ordre et la paix ne résultent plus des principes du système, mais de la permanence de traditions que l’idéologie ne cesse de dégrader.

Il s’agit bien d’une idéologie, car le but est toujours de rechercher un accomplissement parfait de la Liberté.

Cette idéologie est exactement l’inverse du communisme. Celui-ci voulait que tout fût commun. Elle voudrait que tout soit privé, à commencer par le bien, la morale et la culture.

C’est l’absurdité anthropologique symétrique.

 

En quoi la culture postmoderne nous conduit-elle, inéluctablement, à une crise qui dépasse de beaucoup sa dimension économique et financière ?

 

L’idéologie ne connaît plus que des individus irrationnels, mesurant leurs devoirs à l’aune de leurs opinions et de leurs désirs arbitraires. De là une situation de chaos et conflit croissants, où l’idéologie voit la Liberté, et que la philosophie a coutume de désigner d’un nom (qui peut prêter à confusion) : l’« état de nature ». La civilisation consiste à sortir de l’état de nature pour entrer dans l’état civil.

Cela suppose 1° un pouvoir capable de maîtriser la liberté de transgression, et 2° la loi de paix, appelée loi naturelle, dont le respect, garanti par le pouvoir, met fin à l’arbitraire et à l’« état de nature ». Le libéralisme idéologique reconduit la cité libre à l’« état de nature ». Il détruit l’autorité à la fois du pouvoir et de la loi naturelle, les deux piliers de l’état civil, les deux articles fondamentaux du pacte social. Sans pouvoir et sans loi naturelle, la crise est universelle et forme un état stable et permanent, dont on ne sortira que par un nouveau pacte social. Nous n’avons pas à résoudre seulement des problèmes techniques ou particuliers. Ce qui est compromis par cette culture non fonctionnelle, ce n’est rien moins que l’état civil, la société, la civilisation.

 

Nous sommes donc dans un processus de décivilisation, qui nous conduit à un retour vers l’état de nature, dites-vous. Pouvez-vous nous préciser ce processus ?

 

La civilisation meurt souvent de son succès. Dans la sécurité et la prospérité, l’individu perd le sens des nécessités de l’ordre et de la solidarité. Il ne pense qu’à son indépendance et à son plaisir. Le pouvoir paraît un abus, la loi morale une contrainte inutile. Les gens s’imaginent que la paix, la sécurité, la prospérité sont un état normal et spontané, qui peut subsister sans effort et sans discipline. La logique libertaire fait recette.

Les premiers libertaires disent : « Mon corps est à moi, j’en fais ce que je veux, quand je veux, comme je veux. » OK. Résultat : le couple se fragilise, la famille devient n’importe quoi, l’éducation est mal assurée, l’école ne marche plus, l’infécondité casse la croissance et détruit la solvabilité des systèmes de solidarité. Elle dramatise les problèmes migratoires en compromettant l’intégration.

Les seconds libertaires disent : « Mon argent est à moi, j’en fais ce que je veux, comme je veux, et vous n’avez rien à me commander. » OK. La finance devient une jungle. Le capital divorce d’avec le travail. Production, consommation et investissement ne sont plus en cohérence nulle part. Les partis qui devraient défendre, contre le libertarisme de l’argent, le droit au travail et l’équilibre des territoires, n’en sont plus capables. Ils se sont trop compromis avec le libertarisme du sexe. Et la République sociale n’est plus qu’un mot.

Un troisième groupe arrive alors : « Le pouvoir m’appartient, parce que j’en ai envie et que je suis libre ; j’en fais ce que je veux ; vous n’avez plus rien à dire. » OK? Alors, la démocratie n’est plus que pour la forme. De là le concept de libertaro-fascisme.

Le grand défi pour ce qu’on appelle la gauche est de sortir de cette hypocrisie.

Rompre avec le libertarisme, c’est retrouver le sérieux éthique, la conscience patriotique et la cohérence sociale.

Le défi, pour ce qu’on appelle la droite, c’est de rompre avec cette même logique. Autrement, elle ne peut se faire obéir des puissances d’argent, incarner l’État, défendre la nation, remplir une fonction de sauvegarde des principes conservateurs.

 

En quoi la conscience d’un Absolu est-elle nécessaire au bon fonctionnement de la société ?

 

Les esprits religieux cherchent à s’unir à Dieu, même si le pouvoir, ou la société, s’en moquent. Cela dit, c’est à tort qu’ils s’en moquent. Pascal écrit : « Le peuple obéit aux lois seulement parce qu’il les croit justes. » Il croit à une vérité de la justice au-delà de l’arbitraire des subjectivités, au moins quand il souffre de l’injustice. Il se réfère alors en profondeur à une objectivité et à un fondement absolu du principe de justice. Quel Fondement ? La Nature, chez les Gréco-Romains, ou la Raison, pour les Lumières. Bien sûr, c’est Dieu pour les chrétiens, ou les musulmans. La Nature, la Raison et Dieu peuvent concourir au fondement de la justice, comme chez saint Thomas.

Faute de fondement, toute législation sombre dans l’arbitraire et ne reflète plus que des choix subjectifs, des rapports de forces. Si l’on rejette à la fois la Raison, Dieu et la Nature, il ne reste plus que le néant et la violence.

Les tentatives pour établir une justice impartiale sans reconnaître de fondement sont respectables, mais échouent. Par crainte du totalitarisme, on prétend se placer au point de vue d’un individu neutre entre toutes les identités. Ce point de vue doit permettre un pluralisme accueillant à tous. Dans la pratique, cette logique aboutit à conférer un pouvoir absolu à une identité particulière, hégémonique et intolérante, celle de l’individu nihiliste et transgressif. Le Pouvoir n’a plus d’autorité que s’il est permissif et corrupteur. Il masque son impuissance à réguler le système par une fureur à en réglementer des détails, et par une multiplication des lois permissives. Un tel pouvoir a perdu sa légitimité. Quand le pacte social est rompu, une révolution est en marche.

 

Vous consacrez des passages importants à la nécessité de la loi naturelle. Comment la définissez-vous et quel rôle joue-t-elle ? Tient-elle lieu de l’Absolu dont nous venons de parler ?

 

Cette notion ne suppose pas la Révélation et la foi. Elle peut se déduire de la métaphysique, mais peut avoir aussi une origine expérimentale. Car, s’il n’y a pas de loi morale et si chacun fait ce qu’il veut, ce sont le chaos et la jungle, l’état de guerre – et tout cela finit toujours par la guerre. Cette situation n’est pas tenable. On n’en sort qu’en respectant l’ensemble des règles qui ont pour effet d’arrêter la guerre et dont le pouvoir se fait garant.

Ces règles ne sont pas arbitraires, car les causes de la guerre ne le sont pas. Cette loi de paix constitue pour une société civilisée la loi politique fondamentale. Cette loi politique est appelée naturelle, parce que l’homme est par nature appelé à vivre en société. C’est en cela que la référence à la nature comme norme légitime est nécessaire en toute société libre.

Cette loi politique, qui est naturelle, prescrit à des libertés la justice et l’amitié, universellement. C’est donc une loi morale. Telle est la loi naturelle, à laquelle peut s’élever sans difficulté et avec certitude tout esprit capable de réflexion sur des expériences à la portée de tous. En y obéissant, chacun de nous devient libre, au sens d’autodéterminé rationnellement. Grâce à elle, nous faisons corps social en liberté.

 

Selon quel processus la « solution jacobine » héritée de Rousseau a-t-elle été inversée par le libéralisme idéologique postmoderne ?

 

Ces deux idéologies ont en commun le principe erroné d’indépendance absolue de l’individu. Ce principe conduit à deux modèles opposés.

Dans l’un, la société n’est plus qu’un seul individu collectif (l’État), auquel chacun s’identifie, en s’identifiant à la « volonté générale ». Dans l’autre, la société n’est guère plus qu’une agrégation d’individus à peu près indépendants, sous l’arbitrage de juges et avec le concours d’une administration légère.

La Révolution française et la Révolution américaine se sont inspirées, respectivement, de ces deux modèles. Les deux fonctionnent de plus en plus mal, quand l’individu devient irrationnel et immoral. Passant à l’arbitraire individuel, la République française devient un mélange incohérent de modèle américain dégradé et de jacobinisme sans morale, tout en continuant à se référer aux valeurs d’une République régie par la morale kantienne. C’est l’autre grande contradiction de la politique française.

 

Finalement, comment, dans le cadre de nos démocraties, sortir de l’impasse actuelle ?

 

Pesez tous les aspects du problème : une société libre est une société morale et une société morale est une société libre. Il n’y a pas de morale sans loi naturelle. Mais cette loi, sans métaphysique, névrose et rend libertaire. Cependant, si l’Absolu n’est que source de loi, même s’il est personnel et transcendant, l’homme se sent écrasé. La liberté politique est une retombée de la présence de l’Absolu, quand Il se révèle à la fois Moral, Transcendant et Humain. La liberté politique européenne n’a pas été une invention philosophique, mais le surplus d’un événement surnaturel. On ne peut exclure le Christ, car on ne peut exclure l’histoire.

Si la laïcité fait partie de la liberté politique, cela veut dire que le Christ fait partie de la laïcité. Pour comprendre cette formule, tout est à repenser. C’est cela, préparer l’avenir.

Le problème premier n’est pas le libertarisme du sexe. La solution ultime n’est pas dans un « pouvoir fort », si l’on entend par là un libertarisme du pouvoir. Le problème est dans les libertarismes qui font bloc, et d’abord dans celui de l’argent, qui ne se maintient que par celui du sexe : l’opium du peuple.

Après la crise, il faudra rendre sa place à la famille dans la définition de la solidarité ; à la nation et aux unions de nations dans celle de l’économie mondiale ; reconstituer des espaces économiques cohérents à l’intérieur d’unités politiques unies par de nouveaux pactes sociaux, incluant la loi naturelle, sous des pouvoirs redevenus et rationnels et légitimes.

   

Préparer l'avenir. Nouvelle philosophie du décideur

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Mise à jour le Jeudi, 10 Mai 2012 18:37 Écrit par Henri Hude

Je viens de publier un nouveau livre : Préparer l'avenir. Nouvelle philosophie du décideur.

On peut en trouver une brève présentation en ligne, sur le site de l'éditeur, Economica

Ce nouveau livre compte 130 pages et coûte 18 Euros.

A l'occasion de la parution, l'hebdomadaire Famille chrétienne m'a demandé une interview, dont je donne ci-après le texte. Propos recueillis par Samuel Pruvot.

Le titre de cette conversation : "Les qualités ordinaires des grands leaders ne suffisent plus".


 

Quelle est votre réaction au lendemain de l’élection de François Hollande ?

 

Ce n’est pas une surprise. Relativisons : l’élu sera face aux problèmes très profonds que la campagne n’a que faiblement abordés. Le pacte social passé en 1945 – la croissance finançant l’État providence – est caduc. L’État ne peut plus payer les dettes sociales et financières. Nous n’éviterons pas une remise à plat des traités, une redéfinition du contrat social. Cela exige une autorité politique hors du commun que l’élu n’a peut-être pas, sauf à se transcender… Dans l’Histoire de France, confrontés à des situations d’exception, certains ont réussi à le faire, comme jadis le futur Charles VII.

 

Pourquoi accorde-t-on une telle autorité au président de la République ?

 

Il y a des explications historiques. Et il y a la Constitution. Plus encore, nous entrons dans des temps d’exception et les Français le sentent. Pour faire face, c’est dans le pouvoir politique que le corps social recherche une tête.

 

Quelles sont les vertus nécessaires au nouveau chef de l’État ?

 

Les qualités ordinaires des grands leaders ne suffisent  plus. Le libéralisme idéologique est en train de nous reconduire à l’"état de nature". La société devient ingouvernable, un système où il est impossible de réformer les abus de tous contre tous. Les qualités requises pour un président sont désormais les qualités fondatrices d’une société, celles qui font sortir de l’état de nature. Et fondent la civilisation.

 

Le président, ultime rempart de la civilisation : n’est-ce pas excessif ?

 

Nous avons besoin de dirigeants capables de présider à la passation d’un nouveau pacte social. Il nous faut des esprits et des consciences ayant fait leur révolution culturelle. Des esprits ayant retrouvé la pensée classique, en se replongeant dans les trois grandes sources de la pensée occidentale que sont l’Antiquité gréco-romaine, la religion chrétienne et la grande philosophie des Lumières.

 

Cette même philosophie des Lumières qui a engendré le libéralisme… ?

 

Le grand libéralisme des Lumières, qui conservait la nécessité d’une rationalité forte et du devoir (Kant), restait opérationnel. Mais le libéralisme idéologique de la postmodernité a échoué. Aujourd’hui, l’individu est tenté par les options antilibérales. Il sent que quelque chose bloque l’innovation. Il ne sait pas quoi. D’où l’angoisse. De plus, la culture dominante anéantit l’autorité, parce qu’elle met l’arbitraire de l’individu à la place de la loi morale. Mais s’il n’y a pas de loi morale, l’individu n’a pas non plus de devoir. Le pouvoir civil s’impose donc brutalement, ou alors il n’est plus supporté et perd tout pouvoir.

 

N’est-ce pas le propre de l’idéologie ?

 

L’idéologie nous emprisonne dans une analyse en termes de droite et de gauche, avec, de chaque côté, des modérés et des extrêmes. Or il n’y a pas deux dimensions en politique, mais trois, parce que la justice compte trois dimensions : 1/ celle de la solidarité entre concitoyens et de la protection des plus faibles ; 2/ celle de la liberté des contrats et des échanges privés ; 3/ le respect du devoir civique et patriotique. C’est sur la première qu’insistent le plus les partis populaires et les classes populaires. Les milieux d’affaires et la bourgeoisie mettent l’accent sur la seconde. La haute administration, ou l’aristocratie selon les époques, seront plus sensibles à la troisième.

 

Comment cela s’applique-t-il en particulier pour la France ?

 

La raison de la crise française, c’est une contradiction intenable : d’un côté, l’acceptation d’un extrémisme libéral dans la pensée, dans la vie privée et dans la politique économique au niveau mondial ; de l’autre, un État français et une économie nationale gérés de façon unilatéralement socialiste.

 

Croyez-vous en une relève politique ?

 

La relève est pensable, si chacun des grands partis fait un effort pour rejeter sa part de fanatisme politique et pour s’ouvrir aux autres dimensions de la justice. Du côté des libéraux, un examen de conscience est requis d’urgence. Où est la liberté dans le relativisme dogmatique, le moralisme à rebours de la morale naturelle, l’intolérance qui diabolise tout ce qui ne chante pas la même chanson ?

 

Et du côté de la gauche ?

 

Franchement, c’est la même chose. Elle partage la bonne conscience des idéologues libéraux. Elle fait l’impasse sur ses contradictions entre un extrémisme libéral qu’elle partage, et l’extrémisme communiste ou jacobin qui était autrefois son identité, et qui survit parfois dans le discours.

 

Question : Et la droite nationale derrière Marine Le Pen ?

 

Si on se veut national, on se doit d’être juste, car la nation est un lieu de justice. C’est pour cela que sont nées les nations dans les temps modernes, et la justice disparaît quand l’État devient impuissant et que la nation s’efface. Mais la nation est aussi un individu collectif, qui existe dans une société internationale, où notre patrie a des devoirs envers les autres. Il y a donc contradiction entre, d’un côté, la volonté de lutter contre l’injustice de l’individualisme libéral ; et, d’un autre côté, un nationalisme fermé à l’idée de la justice internationale et du bien commun universel.

 

F.C., n° 1791 du 12 au 18 mai 2012

 

 

 

   

Occident et Défense nationale

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Mise à jour le Lundi, 05 Mars 2012 09:48 Écrit par Henri Hude

Le texte suivant est paru dans la RDN, (Revue de la défense nationale), numéro 745, Septembre 2011, sous le titre « Occident et Défense nationale ».

  

 

Qu'est-ce que l'Occident, aujourd'hui ?

 

Si l’on se demande ce que c’est aujourd’hui que l’Occident, on répond sans hésitation que c’est la démocratie politique, l’économie capitaliste, et la culture « postmoderne ». Un non-occidental préciserait sans doute : démocratie médiatique, capitalisme financier globalisé, avec une culture à deux branches : l’une rationalisante, scientifico-technique, l’autre subjectiviste, individualiste, relativiste – le tout étant principalement vécu dans l’imaginaire et l’instantané de la communication médiatique.

 

En quoi cette caractérisation peut-elle concerner la défense nationale – mis à part le fait que la nation à défendre, en l’occurrence, est la France, qui, par sa géographie, son histoire et sa culture, fait partie de ce que tout le monde appelle l’Occident – et qu’on ne peut défendre bien que ce que l’on connaît ?

 

En d’autres circonstances, plus sereines, l’objectif prioritaire eût peut-être été une discussion approfondie consacrée aux limites de la caractérisation précédente. Mais, fin 2011, l’Occident, ainsi caractérisé, se trouve en crise majeure. C’est autour de cette Grande Crise que se cristallisent les menaces planant désormais sur l’Occident, et notamment sur l’Europe. C’est pourquoi une étude tournée vers le passé se recommande moins à nous qu’une étude prospective, à partir d’un diagnostic bref mais sans équivoque de la maladie de l’Occident qui déstabilise le monde.

 

 

La crise et les menaces. Crise économique et idéologie

 

 

L’économie capitaliste des pays occidentaux est en crise majeure, pour la première fois depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Cette crise est d’autant plus grave que le régime politique des pays occidentaux, la démocratie médiatique, est aussi en crise et se montre incapable de faire face à la situation. De plus, si les pays riches et consommateurs devaient entrer en récession ou se fermer au commerce international, leur crise se propagerait automatiquement aux pays émergents et producteurs. La crise économique deviendrait alors mondiale, avec des conséquences difficiles à prévoir. C’est là que se trouve la source des principales menaces pesant sur la paix du monde.

 

C’est la seconde Grande Crise de l’histoire moderne du capitalisme. Le précédent de 1929 peut-il nous instruire ? Pour sortir de la première grande crise vraiment bloquante du système économique libéral, et qui avait occasionné les catastrophes internationales que l’on sait, les Etats occidentaux avaient mis en place après la seconde guerre mondiale des politiques keynésiennes et la social-démocratie. Ils abandonnèrent le keynésianisme et sont revenus au libéralisme dans les années 80.

 

Trente ans après ce retournement, le néo-libéralisme est universellement répandu et bien au-delà du monde occidental. En outre, il a été peu à peu transformé en une idéologie totale, englobant économie, politique et culture sous la seule catégorie du libre marché, et semblant devoir instaurer pour toujours et partout « l’ère de l’individu[1] ». Il convient ici d’en dire un mot.

 

 

Néo-libéralisme, idéologie "privatiste" et communautarisme

 

 

 

Cette idéologie est l’inverse du communisme. Appelons-la, pour cette raison : « privatisme ». Pour le communisme, la Liberté devait régner si tout devenait commun. Pour le privatisme, elle règnera si tout est privé, y compris la culture, les idées, les valeurs, l’éthique, la religion, et pourquoi pas même le dialogue ? – tout. Niant absurdement la dimension communautaire et traditionnelle de l’humain, ou la réduisant au folklore, le privatisme a provoqué des réactions dites communautaristes[2].

 

Toutefois, les communautarismes actuels n’entendent pas restaurer « la manière de penser métaphysique », liée en profondeur à toute vision communautaire forte[3]. Ils ne prétendent pas, pour remettre en cause l’idéologie néolibérale, représenter ou même incarner une réalité universelle, une dimension de la justice, une vérité ou une Révélation à faire partager à tous les peuples. Les communautaristes se contentent en général d’une posture défensive, brillante et convaincante, aussi longtemps qu’elle se maintient sur la défensive[4]. Pour se défendre contre le libéralisme relativiste, ils se contentent d’une « relativisation savante du principe d’autonomie[5] ».

 

Cette position les conduit, comme les libéraux attachés au contraire à l’émancipation d’un individu sans racines, jusqu’à la limite du scepticisme et du relativisme, mais à un relativisme qui reste attaché par affection à ses traditions de pensée et à son groupe de référence. Puisque tout se vaut, il n’y a aucune raison de rester attaché à ce qu’on nous a appris (version individualiste), mais pas davantage de ne pas y rester attaché (version communautariste). C’est ce qu’on appelle une identité, mais dont il faut comprendre qu’il s’agit d’une identité subjectiviste. Là où l’individu libéral sceptique rejette ce que la réflexion paraît relativiser, le communautariste s’y attache sans plus de raison. Il se contente de nier la neutralité effective de l’Etat libéral et d’interpréter autrement ce que devrait être la neutralité de l’Etat. Il pense que l’Etat devrait être chargé d’assurer la coexistence entre communautés diverses, pour préserver dans l’harmonie leur diversité. Mais sont-elles si diverses ? Est-ce qu’en réalité, elles ne tendent pas toutes, aujourd’hui, à devenir relativistes, mais sur le mode communautariste ?  Car si elles restent attachées à une identité locale particulière, elles ont abandonné toute prétention à posséder quelque chose d’universel. Certains ne peuvent jamais se sortir de leurs habitudes, d’autres ont la manie d’en changer : affaire de goût.

 

 

Sur le communautarisme 

 

 

C’est ainsi que le triomphe de l’idéologie libérale n’a pas signifié la fin de toute division idéologique dans l’univers libéral, mais le début d’une autre division, interne cette fois au libéralisme lui-même.

 

Le fond de l’idéologie privatiste, c’est la liberté de l’individu qui entend ne se soumettre à aucune vérité objective, métaphysique, ou morale, mais prendre comme il lui plaît des décisions éthiques différentes. On comprend que ce subjectivisme postmoderne se subdivise entre ceux qui préfèrent vivre la liberté de l’arbitraire subjectif de manière plus individuelle (libéraux radicaux), et ceux qui préfèrent la vivre collectivement, à l’intérieur d’arbitraires traditionalistes et collectifs.

 

Inversement, nous pourrions dire aussi que les libéraux radicaux représentent un communautarisme parmi d’autres, car, comme tout le monde, ils ont besoin de vivre en communauté avec des gens qui pensent comme eux[6]. Et inversement, les communautaristes ne sont jamais, le plus souvent (au moins en Occident), que des individualistes enregistrés parce qu’ils en ont envie dans un groupe communautaire, où ils restent aussi longtemps que cela leur chante, en compagnie d’autres qui le font eux aussi dans le même esprit individualiste[7]. Il est permis d’estimer que ce communautarisme, dont les fameux « fondamentalismes » sont des espèces, constitue la forme plus insidieuse d’occidentalisation galopante dans les groupes ethniques et culturels non occidentaux. Il n’est jamais qu’une des versions possibles du libéralisme radical postmoderne, qui reste ainsi la seule et unique idéologie dominante de l’époque.

 

Cette remarque est capitale, pour la juste interprétation, par exemple, des mouvements dits islamistes dans les pays de tradition musulmane, mais pénétrés de bien des façons par la modernité occidentale, comme au sein des communautés immigrées dans les pays occidentaux. Ils sont souvent plus dans la revendication d’une identité arbitraire que dans le respect d’une vérité absolue. Je vois là le signe d’une occidentalisation inconsciente, mais réelle.

 

 

Idéologie et menaces

 

 

Quoi qu’il en soit de cette dispute, il existe une cohérence parfaite entre l’idéologie privatiste, surtout en sa version libérale-radicale, et le capitalisme néolibéral, individualiste et radical. Le libre marché mondial, tout contractuel et dérégulé, est censé incarner la souveraine liberté d’appréciation de l’individu postmoderne dans un monde d’individus postmodernes. La théorie les suppose à la fois arbitraires et rationnels, subjectivistes et raisonneurs, sans bien commun et non violents, fondamentalement satisfaits, spontanément organisés, apaisés, pacifiés.

 

Cette idéologie unilatérale ne repose, à mon avis, sur aucune base anthropologique solide, pas plus que feu le communisme, même si elle peut se recommander, elle aussi, comme lui-même le faisait jadis, d’une masse considérable de savants travaux universitaires, voire nobélisés[8]. Il y a là un motif suffisant pour appliquer le doute cartésien, en sa forme la plus radicale, à tout un ensemble de productions et d’institutions intellectuelles. Puisque cette idéologie construit et promeut le modèle d’un monde optimal censé perdurer indéfiniment en équilibre de croissance, le surgissement de la Grande Crise, inopiné pour les tenants de l’idéologie, semble en constituer la réfutation expérimentale. Ce qui doit normalement émerger en réaction, en Occident et dans le monde, c’est une économie ne reposant plus sur une anthropologie aussi unilatérale. Une économie allant au-delà de l’économie sociale de marché, ou alors jusqu’au bout de la même idée, vers une économie de marché plus communautaire, non pas au sens du communautarisme, mais au sens fort du mot. Il ne faut pas se dissimuler la portée géopolitique qu’aurait un tel événement : ce ne serait rien moins que l’effacement de l’influence prédominante d’une culture individualiste de matrice protestante et anglo-saxonne.

 

Toutefois, la situation actuelle est d’abord le résultat de l’application systématique, en politique comme en économie, d’une idéologie formant le cœur de la culture occidentale postmoderne dominante. Cette Grande Crise est la principale source de menaces pour la sécurité du monde et de l’Occident, et c’est évidemment cette idéologie qu’il faut réformer afin de se donner les instruments intellectuels et politiques nous permettant d’en sortir. Car nous ne sortiront pas de cette crise avec les modes de pensée qui nous y ont conduits.

 

Ajoutons que, en plus d’avoir produit à la fois une dérégulation économique ruineuse et une impuissance politique généralisée, l’application de l’idéologie libérale procède, dans l’ordre culturel, avec une intolérance extrême à l’égard de tout ce qui n’est pas elle, ou ne s’y laisse pas réduire – que ce soit en Occident même, ou a fortiori hors d’Occident. Cela est perçu par tous les non-Occidentaux, même modérés, comme un intégrisme occidental, ouvertement immoral, provocant et transgressif. Cette idéologie radicalise les oppositions culturelles et civilisationnelles existant sur la planète. Elle constitue le motif et le détonateur principal d’un choc des civilisations, et ce d’autant plus qu’elle réussit à pénétrer les cultures traditionnelles et à les transformer (comme nous l’avons noté) en affirmations arbitraires postmodernes. En outre, elle fabrique un outil de propagande puissant à l’usage de tous les régimes autoritaires du monde, qui ont beau jeu de déclarer à leur peuple que la liberté et la démocratie conduisent à la ruine et à l’anarchie.

 

 

L'ampleur des réformes 

 

 

Les tenants d’une idéologie au pouvoir sont toujours satisfaits de la voir, et de se voir eux-mêmes, en situation dominante. Car l’idéologie leur procure un confort mental, une bonne conscience, et un statut social qu’ils apprécient. C’est pourquoi, face à la faillite d’un modèle en accord parfait avec leur idéologie, ils adoptent en général une attitude de déni de réalité. C’est en grande partie la situation de l’idéologie libérale aujourd’hui en Occident.

 

C’est d’autant plus facile que, dans cette idéologie, il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. Comme disait Marx à propos de la philosophie de Berkeley (qui niait, comme on sait, l'existence de la matière), « c’est la pensée de quelqu’un qui n’a jamais eu qu’à mettre les pieds sous la table ». C’est pourquoi j’estime qu’il n’y a pas lieu de s’attarder à réfuter longuement des constructions artificielles et arbitraires, qui tomberont d’elles-mêmes. Elles ne sont crédibles que dans une bulle médiatique[9], un univers d’aliénation exprimant seulement l’autosatisfaction de classes dirigeantes, ayant rompu toute attache avec le réel, croyant pouvoir décréter les lois de la nature et maîtriser indéfiniment l’avenir. Cette ivresse idéologique cesse sous les coups de la crise économique et de la montée des tensions. Car ce qui reste de la paix et de la prospérité sont les fruits d’un ordre politique et culturel antérieur, dont l’idéologie s’attribue les mérites tout en en détruisant les fondements.

 

Il faudra donc, en Occident, réformer pratiquement tout en profondeur :

 

1° Inventer un modèle économique, qui remplisse la fonction du keynésianisme, mais ne présente pas ses inconvénients, et qui soit praticable dans les circonstances présentes

2° Réformer les pouvoirs politiques pour :

-          restaurer la légitimité démocratique,

-          recréer une vision et un projet réalistes pour sortir de l’impasse où nous sommes,

-          réinstaller la rationalité politique à la place de l’irrationnel médiatique[10].

3° Dépasser la culture postmoderne et son idéologie libérale en nous replongeant dans les fondamentaux classiques et éternels de la culture occidentale.

 

 

 



[1] Alain RENAUT, L’ère de l’individu, Gallimard, 1989.

[2] Jürgen HABERMAS, dans L’éthique de la discussion, (1991), savant recueil de textes universitaires qui fait suite à Morale et communication (1983), propose un essai de synthèse, inspirée par Hegel, entre le point de vue libéral-radical d’un néokantisme postmoderne, et le point de vue du communautarisme néoromantique, à la J.G. Von Herder. Bien sûr, la synthèse réalisée se fait chez HABERMAS sous l’égide et au bénéfice du libéralisme radical, qui intègre son opposé tout en demeurant dominant.

[3] Jürgen HABERMAS, Ethique de la discussion, p.82,

[4] Par exemple, les livres de Charles TAYLOR, ou plus encore ceux d’Alasdair MC INTYRE, en particulier After Virtue (1981) et Three Rival Versions of Moral Enquiry. Encyclopedia, Genealogy, and Tradition, University of Notre-Dame Press, 1991. 

[5] Jürgen HABERMAS, op.cit., p.85. La pensée des communautaristes néo-aristotéliciens n’est pas si originale : ils réoccupent les positions du romantisme allemand pré-hégélien, tout en évitant soigneusement toute allusion à une métaphysique de l’Esprit dans l’Histoire.

[6] Ils éprouvent une préférence subjective pour une éthique au contenu formaliste et plus abstrait. Mais le formalisme n’indique pas ici une absence de contenu, juste un autre contenu plus individualiste et plus bohême. Mais l’aspect particulier de ce contenu permet de donner rhétoriquement à cette préférence subjective pour cette éthique déterminée l’aspect d’arguments rationnels venant à l’appui d’une morale de la communication.

[7] Ou alors, il est un simple masque, une présentation rhétorique, permettant de vivre dans la démocratie postmoderne en continuant à se référer à une position antimoderne, mais qui n’ose pas se déclarer ouvertement, ou qui, même, n’est pas pleinement assumée par la personne qui, subjectivement, estime y adhérer encore.

[8] Je suggère la constitution, par le comité du Nobel, d’un sous-comité, chargé de dénobéliser les lauréats d’économie politique postmoderne, dont l’application des doctrines a contribué à former la situation calamiteuse dans laquelle se trouve l’économie occidentale, et aussi de la nobélisation rétrospective, voire posthume, de ceux qui ont été écartés par le « politiquement correct ».

[9] Le débat sur de tous les graves sujets s’effectue généralement au sein de l’espace médiatique, qui fonctionne comme un business amalgamant information et divertissement, et qui n’est pas en général au niveau d’éthique et de rationalité qui serait nécessaire pour héberger valablement une telle discussion.

[10] Henri HUDE, Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, Editions Monceau, 2010, chap.10.

   

Où en sont les Valeurs ? Post n°5. Sur le doute philosophique et les valeurs

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Mise à jour le Lundi, 12 Décembre 2011 11:08 Écrit par Henri Hude

Onze nouveaux posts.

Mise en situation et table des matières  

 

En juin dernier, j'avais publié quatre articles sur le sujet: "Où en sont les valeurs?" 

Post n°1. Valeurs dominantes et valeurs dominées.

Post n°2. Le sens mystique des valeurs.

Post n°3. Les grandes Lumières.

Post n°4. Les lumières tardives.

Ces articles faisaient partie d'une étude, écrite entre janvier et mai 2011, esquisse d'un livre que je vais publier bientôt.

Après quelques mois d'interruption, j'ai décidé de publier sur ce blog la fin de cette étude sur "Où en sont les Valeurs". J'en donne d'abord le plan, pour que le lecteur soit plus libre de se déplacer dans l'ensemble, et aussi parce que les posts n° 5 et 6 pourraient rebuter ceux qui commenceraient par eux. Les autres traitent des questions plus concrètes, comme les titres l'indiquent. La philosophie, parfois, est comme les mathématiques : difficile. Il faut faire un effort.  Mais il est parfois plus sage de lire dans l'ordre qui nous convient le mieux. A chacun de voir.

Post n° 5. Sur le doute philosophique et les valeurs.

Post n°6. Le "doute" et la morale.

Post n°7. Comment le "politiquement correct" détruit la démocratie tempérée.

Post n°8. Avons-nous vu la fin des idéologies ?

Post n°9. Le libéralisme soixante-huitard et le malaise dans la civilisation.

Post n°10. Sur l'impuissance des pouvoirs en démocratie postmoderne.

Post n°11. Libéralisme (postmoderne) et anarchie. Démocratie et état de nature.

Post n°12. Le monopole du libéralisme comme idéologie est-il absolu et durable ?

Post n°13. Peut-on définir la gauche et la droite en termes de valeurs ?

Post n°14. Famille, morale et religion comme valeurs de solidarité.

Post n°15. Le besoin d'une offre politique et culturelle nouvelle.

 

Le mysticisme des Lumières et le "doute" ? 

 

Le doute universel est la face visible des grandes Lumières. Leur face cachée, celle qui se révèle en approfondissant le doute, c’est LA Valeur, qui est Raison et Savoir absolu. Voici pourquoi la première valeur des Lumières est intellectuelle : et c’est le « doute ». En d'autres termes, cette pensée a un recto : "douter" et un verso : "Se savoir Dieu". Si le commun des mortels était conscient de l'existence du verso, il hésiterait à ne pas douter du recto.

 

Ce qui, souvent, reste opaque aux hommes des Lumières, c’est qu’il existe une pluralité de modernités. Le questionnement radical n’est pas propre aux seules Lumières. Pour toute modernité (classique, chrétienne, moderne, ou postmoderne) la première valeur est le questionnement radical. Là se constituent la conscience, la personne, la raison, et s’ouvre l’accès certain aux vérités scientifiques, comme aux vérités fondatrices pour l’existence personnelle.

 

Il y a en Occident plusieurs modernités, non pas successives et formant comme un progrès évolutionnaire, mais parallèles et concurrentes : Socrate, Descartes, Nietzsche, saint Augustin, seraient leurs origines principales. Questionner à fond, ce n’est donc pas forcément « douter » comme Descartes, de tout ce qui ne présente pas une certitude mathématique, ni « suspecter » comme Nietzsche. Ce peut être « dialoguer » comme Socrate, ou « interroger » comme saint Augustin. 

 

Pour ce qui est de la grande modernité des Lumières, sa forme de questionnement s’origine dans le doute cartésien. Ce « doute » ne s’étend pas à l’idée de la vérité, et il ne s’agit pas, pour lui, « de douter pour douter », mais pour trouver par là quelque certitude indubitable. Longtemps après Descartes, quand la vérité fait peur (quand on redoute le « despotisme du vrai », selon l’expression de Hannah Arendt), le doute devient une fin en soi. Et c’est la modernité tardive.

 

Ce que les Lumières détestent, dans le christianisme, c’est le « dogme ». Cela demande explication. Le christianisme vivant est questionnement. La réponse est dans la question, car quand l’homme devient question, comme dit saint Augustin (Confessions, IV, 4, 9), l’homme trouve Dieu dans l’homme. Dieu dit à Blaise Pascal : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé. » La foi chrétienne vivante est le contraire d’un non-questionnement. Elle est la raison socratique ayant réfléchi et jugé crédible un fait : celui de la révélation historique du « visage de Dieu » en Jésus-Christ. Les dogmes en tracent alors, si l’on peut dire, le portrait-robot. Si la raison naît du questionnement essentiel de l’homme, la foi chrétienne surgit comme une réponse réfléchie et positive à ce questionnement imprévu de l’homme par Dieu, à l’occasion de Son irruption en personne dans l’histoire. Si cette foi chrétienne oublie qu’elle est la foi d’une raison, et le croisement vivant de deux questionnements, elle devient une non-question, et elle dépérit ou s’indure, à mesure que la question ne se pose plus. Elle ne se maintient plus alors dans une authentique logique de liberté et de vie, mais glisse vers une logique de pouvoir et de tradition morte.

 

Le questionnement, s’il renaît alors, resurgit contre ce « christianisme endormi », et comme le christianisme est nécessairement foi, et que le questionnement met en cause cette tradition de foi (dormante), le questionnement nouveau devient « doute » (puisque le doute semble le contraire de la foi). C’est pour cela que la réaction au christianisme, ou à une idée qu’on s’en fait, constitue si souvent l’impensé ou le non-dit des débats occidentaux. La modernité des Lumières, à base de « doute », est structurée par rapport à la « foi » chrétienne, elle-même structurée comme raison socratique jugeant crédible une révélation historique.

 

Mais aussi, douter du "doute éclairé", c’est questionner à son sujet, redécouvrir sa structure, et retrouver à la fois le questionnement qui est sa substance, et la foi dormante qui fut son obstacle. Ainsi se produisent en même temps un réveil du questionnement et de la foi. Et ces réveils sont un dépassement, peut-être une réactivation supérieure, du doute et du soupçon – bref, une nouvelle modernité, la matrice des valeurs qui viennent, du conservatisme raisonné qui remplacera le PC.

 

La postmodernité fut un questionnement authentique de la modernité, et même un doute sur le doute - mais trop vague. Elle est devenue aujourd’hui un pouvoir oppressif qui interdit le questionnement. Aussi, le questionnement renaît-il, à cause de cette oppression même. L’esprit se libère et questionne au sujet de ce doute vague. Toutes ces suspicions PC, il les juge suspectes. Doutant du « doute » et des soupçons, il retrouve un questionnement plus ample, dont le doute était un resserrement, et comprenant mieux comment le questionnement s’était réduit au « doute » et à ses avatars, il renoue avec toute la tradition du questionnement. Et le questionnement conduit à la Vérité (saint Augustin). Nous faisons un pas en avant, ou un pas en arrière  (ou les deux à la fois), hors du soi-disant dehors de la métaphysique, hors du soi-disant dehors de la religion, hors du dehors de la raison. Tels sont peut-être le germe et le noyau de la liberté nouvelle et des valeurs de demain. Telle est certainement la matrice philosophique d’un « universalisme non mondialiste », d’une démocratie durable, capable d’endurer cette crise et d’en sortir grandie.


   

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