Henri Hude

Un remède à la maladie de la foi (5) Critique des formes intellectuelles dominantes

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Mise à jour le Lundi, 12 Novembre 2012 09:58 Écrit par Henri Hude

 Suite de l'article sur Prolégomènes. Les choix humains, publié dans  Képhas en juillet-septembre 2009 et repris sur ce site en plusieurs livraisons depuis quelques semaines.

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4ème Partie de l'article : Les formes culturelles dominantes et le caractère approprié du remède

 

 

Je voudrais dans un dernier temps confirmer l’intérêt de la démarche en me permettant de signaler, sommairement, combien le ‘doute’, c’est-à-dire la forme immature de l’esprit critique, se trouve à la racine de la plupart des formations culturelles excluant la foi.

 

1° Le ‘doute’ parasite d’abord les sciences de la nature[1].

 

Ce qui s’oppose à la foi, en effet, ce ne sont pas les sciences, mais c’est une certaine philosophie de la nature qui est une construction a priori parasitant l’organisme des sciences et transformant les institutions scientifiques en bureaucraties mortes.

 

Nous avons dit plus haut que le ‘doute’ était « le questionnement humain dévoré par la peur ». Par suite, évidemment, la nature ne sera jamais rien d’autre à nos yeux que ce qu’elle serait si nous en étions les maîtres absolus.

 

Le matérialisme n’est pas une description, ni même une conception cohérente de la nature, il est une projection de notre subjectivité, une expression d’émotions incontrôlées et inconscientes[2].

 

 

2° Le matérialisme rationaliste des sciences humaines relève de la même analyse,

 

C'est le cas, dans la mesure où ces disciplines sont plus ou moins représentées comme des applications et des cas particuliers des sciences de la nature. Mais d’une part il n’y a aucune raison de réduire la nature à ce qu’en veut imaginer a priori notre fantasme de toute puissance, d’autre part il n’y a aucune raison de réduire a priori l’homme au statut d’un tel objet dominé par une raison technicienne, même s’il ne faut pas médire de la technique[3]. La raison, c'est bien plus que l’intelligence guidée par la peur et le besoin de sécurité. La liberté est plus que la volonté de puissance dominée par la peur et le ressentiment. L’esprit critique est plus que tous ces « doutes » paranoïaques et pseudocritiques.

La foi, en contestant toutes ces inhumaines et arbitraires réductions, libère la raison et la vérité de la prison où les enferme notre injustice. Elle ouvre aussi, probablement, une autre époque du savoir physique[4] et des humanités.

 

3° La philosophie de la modernité, rarement définie avec précision, se réduit en réalité à un seul article : le ‘doute’.

 

Ce ‘doute’ n’est pas à rejeter simplement ; il convient de l’examiner. Le fait que nous soyons indubitablement enclins à ‘douter’, et que la raison puisse en devenir folle, et que ce ‘doute’ puisse être le comble du préjugé, voilà qui nous révèle, et de la façon la plus éloquente possible, avec combien d’acuité se pose à l’homme le problème du salut. Mais ce fait que l’homme ait une nature tombante[5] ne nous jette pas dans le désarroi ou le pessimisme, car il est de fait, aussi, que nous progressons souvent vers une pensée plus critique au moyen d’une critique méthodique des illusions de la pseudocritique[6].

 

Le ‘doute’ n’aboutit qu’à un seul système à peu près logique : l’idéalisme absolu, qui est la forme la plus stable et la plus intelligente du panthéisme[7]. La phénoménologie ou l’herméneutique, ou encore les philosophies dites analytiques, en leurs versions « dures », (ou encore le pragmatisme, le marxisme, et le positivisme, si on approfondit suffisamment ces doctrines) ne sont jamais rien d’autre que des versions de l’idéalisme absolu. Adopter ces philosophies en théologie, c’est se condamner à prendre une philosophie panthéiste, ou polythéiste, pour faire une théologie théiste. C’est une pure absurdité. Il n’y a rien à tirer de ces philosophies en théologie, sauf à les repenser à fond, c’est-à-dire, sauf à opérer un discernement, qui n’est jamais effectif tant que l’on n’a pas complètement laissé de côté le ‘doute’ ; et que ces philosophies n’ont pas été entièrement refondues dans des cadres foncièrement réalistes.

On peut aussi se servir d’elles, réciproquement, pour perfectionner l’idée même du réalisme, mais sans le subvertir par l’adoption inconsciente, ou irréfléchie, du ‘doute’. Bien entendu, l’idéalisme, en devenant absolu, redevient un réalisme, mais un réalisme délirant, « exalté », où l’Absolu n’a plus aucune transcendance et devient pour ainsi dire, manipulable[8].

 

La place du thomisme, comme philosophie, dont l’auteur ne parle que rarement, mais qui est sous-jacente, se comprend très bien dans ce contexte. Il est la forme la plus rigoureuse du réalisme philosophique ouvert à la foi. Il est donc une inspiration nécessaire, dont on ne peut faire abstraction, y compris comme inspiration à imiter, dans la mesure du possible, sa puissance inventive et critique. Thomas est d’autant plus fécond, comme source d’inspiration et d’idées, qu’on le prend davantage dans la ligne et l’élan de la pensée de l’Augustin du De Vita Beata (cf. S.T., Ia IIae, Q.1-5). La critique hudienne suggère qu’il serait fort utile d’exposer davantage saint Thomas à partir de sa lutte contre le panthéisme illuministe d’Averroès – lutte qui possède une valeur pérenne et trouve en permanence des applications nouvelles.

 

 

4° Les idéologies politiques sont les dernières de ces formations culturelles où la foi perd toute sa vitalité.

 

 

Même si l’auteur n’en fait pas un point très central de sa réflexion, il consacre tout de même un chapitre entier à la libération des esprits par rapport aux « appréhensions politiques[9] ». Nous pourrions ajouter à ce sujet quelques remarques inspirées par sa pensée.

 

Les idéologies présentent des modèles sociaux censés assurer la réalisation de la Liberté et de l’Egalité. Mais ces modèles sont tout à fait contradictoires entre eux. Par exemple, « les communistes estiment que nous sommes libres quand tout est commun ; et les libéraux privatistes estiment que nous sommes libres quand rien n’est commun[10] ». Ce sont là des marottes irrationnelles, et le XXe siècle a été celui du fanatisme politique[11]. Chaque idéologie a des arguments tout à fait convaincants, mais antinomiques entre eux, quand on raisonne a priori[12], en vase clos, ou sans autre expérience humaine que celle des « faits » réduits par le ‘doute’ à des données empiriques insignifiantes.

 

Comme nous ‘doutons’ tous de tout, et que rien n’est ni certain, ni évident, nous nous retrouvons tous par définition à égalité au niveau zéro, et donc libres, au sens de non soumis à une quelconque autorité qui devrait, pour en être une, et légitime, dépasser un tant soit peu ce niveau. Mais comme il faut bien une autorité et un minimum de cohésion, nous sommes en fait soumis au consensus d’une communauté de zéros un peu plus égaux que les autres. La preuve qu’ils sont les plus raisonnables, c’est qu’ils ont le pouvoir intellectuel. Et la preuve qu’on est en démocratie, c’est qu’ils sont les plus raisonnables.

 

Dans ces conditions, la vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité ; la morale, c’est qu’il ne doit pas y en avoir (mais cela, c’en est encore une) ; la religion, c’est qu’il ne doit pas y avoir de religion ; on appelle souvent laïcité la situation dans laquelle ces inepties sont des dogmes ; et on appelle démocratie l’État dans lequel ces dogmes définissent la croyance d’une religion d’État. Une telle démocratie est par définition tolérante. Y être intolérant, ce n’est pas se montrer violent envers X ou Y, c’est tout simplement ne pas croire à la religion d’État.

 

Telles sont les conceptions terriblement inadéquates, qui viennent corrompre toutes les institutions de la société libre (marchés, communication, démocratie politique, etc.). C’est bien là que s’enracine la crise. Nous avons déjà noté plus haut comment cette ‘liberté’ idéologique à base de ‘doute’ est en train de tuer la liberté de savoir, de réfléchir et de questionner.

 

Le ‘politiquement correct victimisant’ est un mélange curieux d’extrême mollesse impuissante et de fanatisme totalitaire. Ce n’est pas le théisme seulement qui est ici exclu, c’est la simple raison.

 

 

Sauver la cité libre ?

 

 

Pour sauver la cité libre, il convient de localiser l’épicentre de ces folies, de cette « rationalisation irrationnelle du monde[13] », et c’est ce que fait l’auteur : l’épicentre est dans la raison – dans la corruption du questionnement radical, quand celui-ci, dévoré par la peur, devient le ‘doute’.

 

Il faut ainsi opérer, au sens chirurgical, le ‘doute’, découper la peur qui l’étouffe et tue la confiance, dégager ainsi dans sa forme pure la liberté de la raison, retrouver les valeurs et critères qui la définissent – le vrai, le bien, l’être. Mais la condition première de tout, c’est la liquidation du ‘doute’ par une autocritique de la critique, par la libération du questionnement – cela seul permet ensuite une réforme sérieuse de toutes les institutions de la cité libre.

 

Les hommes et femmes de foi ne seront pas les seuls à participer à ce sauvetage de la raison et de la cité, mais ils y joueront nécessairement un rôle important, et cela fera en même temps du bien à leur foi.

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[1] Op.cit., p. 69-75.

[2] Op.cit., p. 136-148.

[3] Op.cit., p. 270-273.

[4] Op.cit., p. 168.

[5] Op.cit., p. 237.

[6] Op.cit., chapitres 1 et 4, passim.

[7] 49 Op.cit., p. 111, 190.

[8] Op.cit., p. 23, 75-77, 133, 170.

[9] Op.cit., chapitre 3, p. 193-228.

[10] Op.cit., p. 31, note 38 et p. 195.

[11] On pourrait peut-être ici renvoyer à Op.cit., p. 172, note 211.

[12] Op.cit., p. 19-20 et note 19.

[13] Voir l’excellent livre de Ph. Beneton, De l’égalité par défaut. Essai sur l’enfermement moderne, Critérion, Paris, 1997, p. 103-158.

 

Un remède à la maladie de la foi (4). La maladie du "doute"

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Mise à jour le Dimanche, 21 Octobre 2012 11:27 Écrit par Henri Hude

Suite de l'article sur Prolégomènes. Les choix humains, publié dans  Képhas en juillet-septembre 2009 et repris sur ce site en plusieurs livraisons depuis quelques semaines.

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3ème Partie : Rapide exposition du remède dans son principe

 

Passer du « doute » au « questionnement », ou à l’« interrogation »

 

Le principe de solution du problème, et de l’invention du remède, se trouve dans une observation : le terme doute est équivoque. Il peut désigner deux choses très différentes[1]. L’une exclut la foi ; l’autre l’accueille volontiers.

La foi est inconciliable avec une démarche de ‘doute’, si celle-ci signifie que nous n'aurions pas accès par l’expérience à la réalité et à l’être, et, par une quelconque voie métaphysique, accès à Dieu. C’est cette démarche-là, que je désigne par l’expression ‘doute’, toujours entre guillemets, pour indiquer qu’il s’agit, selon moi, d’un pseudo-doute, pseudocritique, ou pseudosceptique.

 

La foi, par contre, n’est pas inconciliable avec le doute au second sens, qu’il vaudrait mieux nommer questionnement. Au contraire, la foi a absolument besoin du questionnement radical qui est la vie même de l’esprit.

 

Saint Augustin écrit dans ses Confessions : « Moi-même, j’avais été fait grande question pour moi-même[2] ». Et c’est cette question vivante, que l’homme est et doit devenir, qui va se trouver entièrement uni à Dieu.

 

Mais si l’homme n’est pas « fait » magna quaestio, « grande question », il n’est pas uni à Dieu avec toute sa grandeur humaine, ou avec tout l’élan de son dynamisme spirituel (donc aussi intellectuel).

 

 

Comment le « doute » est la forme contemporaine du préjugé

 

Seulement, pour bien cultiver cette vie interrogative et questionneuse de l’esprit, il faut surtout éviter de tomber dans le panneau des formes banales de ‘doute’, de « soupçon », ou de « Critique ». Car ce sont là, de nos jours, les formes les plus ordinaires du préjugé, et elles sont le contraire de ce qu’elles semblent être, le contraire de l’esprit critique[3].

 

L’esprit critique, au-delà de ces « doutes », « soupçons », « suspensions », etc. est à base de confiance méthodique et réfléchie dans l’expérience de l’être et dans la valeur des démarches métaphysiques. Un esprit réellement critique s’ouvre un accès à l’être et à Dieu. Cette réforme de l’esprit critique est la véritable introduction concrète à la philosophie. Elle est très utile.

 

Comme le déclare HH, « La philosophie solide ne nous a pas attendus pour venir au monde, mais le ‘doute’ bouche l’entrée et il faut dégager la porte[4]. »

 

 

Comment passe-t-on du ‘doute’ au questionnement ?

 

Peut-être par autocritique[5] du ‘doute’, si (comme cela arrive souvent) nous y étions tombés. Et puis, par une démarche pratique.

 

Il faut agir et décider. Mais qui entre dans ‘le doute’ a décidé de ‘douter’ de tout. Or, « pour agir, il faut des bases, des critères, des principes[6] ». Le ‘doute’ met tout cela en question. Rien n’est évident. Doutant des principes, il doute automatiquement du reste – et donc de tout. Plus de principes, sauf le ‘doute’ sur les principes. Plus de faits, sauf des interprétations, douteuses de ce que seuls, nous dit-on, les esprits non critiques appellent sottement des « faits ». Quelle sera donc ma base ? ‘Je doute’. Ma logique ? ‘Je doute’. Quel sera le seul texte de mon savoir ? ‘Je doute’. Quelle sera la règle de ma vie ? Je ‘doute’. Ma morale ? ‘Je doute’. Et quel sera mon Dieu ? Moi, moi, moi : ce ‘je[7] qui ‘doute’. Tel est le nihilisme égoïste auquel conduit le ‘doute’.

 

Il pourrait bien s’en tenir là et rester en silence, mais comme il faut bien tuer le temps, il va parler inlassablement, pour expliquer ça en détail.

 

 

 

En réalité, on ne doute pas de « tout » aussi longtemps qu’on ne doute pas aussi de l’idée selon laquelle il faudrait « douter de tout[8] ».

 

Et si on doute de tout, y compris de cela, on découvre que le réalisme de la connaissance est précisément l’élément de base avec lequel on peut fabriquer un esprit critique effectif. C’est ainsi que nous sommes « faits question », comme dit Augustin, au lieu de nous contenter d’être « faits préjugé ».

 

Nous cessons de nous imaginer que la simple pratique d’un ‘doute’ en réalité dogmatique[9] et non autocritique[10], nous installerait d’emblée dans l’indubitable. « Rien n’est évident », dit-on. Mais que rien ne soit évident, est-ce bien évident ? Et si c’est évident, comment cela peut-il l’être, puisque rien ne l’est ? Et à quel point de vue dois-je me placer pour pouvoir poser authentiquement de telles questions ? Et quand je questionne ainsi, je ne suis plus dans un vague doute idéaliste.

 

 

 

« D’où parlez-vous ? » - « Et vous ? »

 

« D’où parlez-vous ? » La question est bonne, mais une autre ne l’est pas moins : « Vous-même, d’où parlez-vous quand vous posez aux autres la question ‘d’où parlez-vous ?’ ? ». Et quand je suis capable de poser cette dernière question à tous, y compris à moi-même, aussi bien qu’à vous (qui prétendiez peut-être y échapper), je vois que je ne la pose plus de ce point de vue à vous, où vous vouliez me forcer à me placer, parce que vous ne vous la posiez pas. Et désormais, je ne ‘suspecte’ pas, je procède à un examen de conscience, sous les critères du vrai et du bien[11].         

 

 

 

Le « soupçon », autre forme du préjugé du « doute »

 

Le ‘doute’ comprend bien des versions[12], entre lesquelles on nous balade, au lieu de nous aider à nous tirer de toutes, ensemble, et pour de bon. Tantôt on nous appelle à ‘douter’ de tout et à dépasser tous les préjugés, pour recommencer à zéro ; et tantôt on désespère du ‘doute’ et on nous assure, au contraire, que nous serions engloutis à jamais chacun dans nos préjugés et que la vie de l’esprit ne serait qu’une auto-interprétation et une inter-réinterprétation à l’infini dans le flux de traditions toutes relatives et particulières.

 

C’est encore là une autre forme de ‘doute’ inauthentique. Car la seule chose qui est exclue, dit-on alors, c’est le réel, c’est la vérité. Or c’est là une illusion. Car ce processus d’interprétation à l’infini, qui est tout ce qu’on est censé savoir, finit par devenir la réalité même, voire le tout de l’être[13]. Nous ne sortons jamais de l’idéalisme absolu, ce réalisme à la fois trop exigu et trop exalté[14].

 

 

 

Les soi-disant « sorties de la métaphysique »

 

On nous dit aussi qu’il faut sortir de la métaphysique, critiquer la métaphysique. Mais ceci même est un préjugé. En effet, « toute philosophie est une métaphysique et toute métaphysique admet l’Absolu, l’Être premier qui se suffit pour être. Cela n’est jamais véritablement mis en question, et surtout pas par ceux qui prétendent sortir de la métaphysique, la critiquer, la déconstruire, etc[15]. »

 

 

 

Deux façons de concevoir l’Absolu

 

Comment un fait aussi massif peut-il passer inaperçu ? C’est qu’« il y a deux grandes façons de concevoir l’Absolu : le théisme et le panthéisme » (auquel se rattache le polythéisme, comme sa version populaire, voire démocratique[16]) et qu’on a l’impression, tout à fait fausse et arbitraire, que seul le théisme serait une métaphysique.

 

« Théisme et panthéisme : tous ceux qui cherchent une échappatoire à ce dilemme, y compris les sceptiques en tout genre (qui sont en fait des pseudosceptiques), sont en réalité sur un des deux versants. Il y a donc un choix à faire, fondamental.

 

Le théisme conçoit Dieu comme transcendant, personnel, libre et créateur. C’est la métaphysique de la Bible, si vous voulez, mais le sujet reste en soi d’ordre rationnel. Le panthéisme le conçoit au contraire comme le Grand Tout, la Substance, le Sujet, la Vie universelle, etc. C’est en gros la métaphysique du paganisme[17] », et, pourrait-on ajouter, on la retrouve malheureusement dans la plupart des versions de la philosophie des Lumières, positivisme compris.

 

 

Dès que nous avons reconnu qu’en raisonnant, nous adhérons forcément à une métaphysique, nous savons à quoi nous en tenir sur le rejet contemporain de la métaphysique. Comme le dit l’auteur avec clarté dans cette interview : « Quand on rejette une métaphysique, on prend l’autre. C’est donc une illusion que de prétendre rejeter la métaphysique. En plus, éthiquement, c’est douteux, car on fait de la contrebande, on fuit le débat franc, on exclut les contradicteurs alors qu’on se dit ‘ouvert’. Le rejet de la métaphysique n’a pas de pourquoi, car il n’existe pas. Mais le rejet d’une métaphysique existe chez tout penseur : rejet, plus ou moins net, ou du théisme, ou du panthéisme.

 

Et ces rejets ont des raisons, ou des motifs – les examiner, c’est une tâche de la philosophie[18].

 

 

 

Reconquérir la liberté de faire le choix fondamental

 

Pour gagner la liberté de faire ce choix fondamental, il y a des choses à dire avant : en grec, on appelle ça des prolégomènes. Le plus important, pour déblayer le terrain, c’est douter du ‘doute’ et soupçonner le « soupçon ». Si on n’explique pas cela aux jeunes, ils deviennent la proie de tous ceux qui manipulent et corrompent le désir de liberté[19].

 

 

Revenons maintenant à la question de la foi.

 

On comprend aisément que le ‘doute’ ne puisse s’accorder avec la foi, parce qu’il enferme l’individu au sein d’une sphère de phénomènes qui, au départ, fonctionne comme une prison ; puis, le réel étant oublié, la prison devient l’univers et l’apparence se transforme en milieu divin de type panthéistique[20]. Et à partir de cette métaphysique, on exclut évidemment la possibilité de la révélation, donc sa réalité, et donc la foi. Par contre, le questionnement est parfaitement ouvert à la foi.

Mais quant à ce questionnement, il n’est pas vrai d’abord parce qu’il permettrait la foi, mais il est vrai avant tout parce qu’il est exempt des graves défauts du ‘doute’ : précipitation, erreurs et illusions diverses. Le questionnement est la forme normale et mûre de l’esprit critique. Qu’il soit ouvert à la foi, et que le ‘doute’ la rejette, ce sont là deux arguments de crédibilité en faveur de la foi. Mais que Dieu ait parlé (ce qui est l’objet même de la foi), c’est une question de fait[21], à laquelle question la réponse ne se laisse pas déduire de principes, elle ne peut reposer que sur des témoignages.

 

  



[1] Prolégomènes, 2009, p. 23-24.

[2] Saint Augustin, Confessions, Livre IV, Chapitre 4, dernier paragraphe, vers la fin. « Factus eram ipse mihi magna

quaestio ».

[3] « Pour sortir de ce système de systèmes, qui forment un corps massif de préjugés, il faut et il suffit de douter du « doute », et de suspendre la « suspension », ce qui revient, sous certaines conditions, à libérer l’affirmation de l’être. », p. 55.

[4] ‘Un livre, un auteur’, propos recueillis par Jacques de Guillebon, La Nef, n° 206, p. 48, 2ème question. Nous ferons plusieurs fois encore référence à cette interview.

[5] Prolégomènes, 2009, p. 81-82.

[6] Interview citée, 1ère réponse.

[7] Prolégomènes, 2009, p. 32 et 34.

[8] Prolégomènes, 2009, p. 14-15 et p. 163.

[9] Op.cit., p. 54, p. 48-50, etc.

[10] Op.cit., p. 68 et p. 119.

[11] Op.cit., p. 240-242.

[12] Cette diversité se trouve détaillée dans l’étude des dix grandes formules pseudosceptiques, au 1er chapitre du livre.

[13] Op.cit., p. 270, note 325.

[14] Op.cit., p. 62-69. Les ‘doutes’ pseudosceptiques font face à des ‘soupçons’ pseudosceptiques, étudiés au chapitre 4.

[15] Interview citée note n°26, question n° 3.

[16] Ibidem.

[17] Ibidem.

[18] Interview citée, question n°4.

[19] Ibidem.

[20] Prolégomènes. Les choix humains, p. 52-53.

[21] Op.cit., p. 174 et note 214, même page. Plus généralement, voir le traitement du fidéisme, au chapitre 2, sections 36-37.

   

Pourquoi nous voulons un débat. Un remède à la maladie de la foi (3)

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Mise à jour le Samedi, 20 Octobre 2012 10:04 Écrit par Henri Hude

Je reprends la publication de l’article paru dans Képhas de juillet-septembre 2009, interrompue durant quelques semaines par un voyage de travail en Colombie. Cet article est un exposé de mon livre Prolégomènes. Les choix humains, Parole et silence, 2009.

 

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Pourquoi on n'a jamais droit à un vrai débat. Résumé de ce qui précède :

 

Dans la première partie de l’article, dont je vais aujourd’hui donner la fin et la seconde partie, nous avions travaillé à « déverrouiller le débat ».

En substance, nous avons tous normalement l’impression que les discussions sur les sujets dits de société opposent des esprits dogmatiques, qui affirment sans savoir et veulent imposer arbitrairement ceci ou cela, et des esprits critiques, qui doutent raisonnablement et laissent la liberté.

En réalité, chacune des positions en présence présente un versant dogmatique et un versant critique. Et le véritable débat consisterait à opposer dogmatique à dogmatique, critique à critique.

Comme cela n’est pas fait, le « critique » a beau jeu de l’emporter à chaque fois sur le « dogmatique », dans le cadre d’une société démocratique appelant naturellement une culture de liberté. Mais ce n’est pas là un débat honnête. C’est seulement là l’exercice d’un soft power, ce qu’en bon français on appelle imposture.

C’est pourquoi cet article appelle tout le monde à une discussion honnête. Et on pourrait appeler « société laïque ouverte », une société dans laquelle peut avoir lieu une telle discussion entre concitoyens.

Cet article a été écrit pour une revue catholique, mais par un esprit élevé dans une famille laïque, dont il a gardé un assez bon souvenir. A ce titre, il espère faire réfléchir aussi bien des laïques que des chrétiens.

 

 

 

Le débat confisqué, ou la démocratisation de la censure

 

Suite de la livraison précédente : Ainsi se produit un curieux retournement de l’impression générale : le débat « sérieux » entre esprits « critiques », « libres et égaux », apparaît de plus en plus pour ce qu’il est en réalité : un monologue collectif entre « métaphysiciens » rusés, habiles à éliminer leurs rivaux, ou inconscients, et en tout cas de plus en plus autistes et dogmatiques. Le relativisme de ces esprits réputés « laïques » ressemble alors souvent comme deux gouttes d’eau à la rabies theologica.

 

Leur laïcité[1] n’est plus alors en effet qu’une religion d’État hypocrite. Et leur libéralisme n’est guère qu’un communautarisme libéral[2]. Il n’y a plus de débat authentique, non plus, parce que le milieu médiatique auquel ce débat se réfère volens nolens est de plus en plus réducteur de tout raisonnement articulé. Tout tend à s’y décider a priori sur la base d’un ‘doute’ qui n’est plus qu’un moule à préjugés[3], de principes vagues imposant absurdement l’impératif catégorique de la permissivité, et des émotions superficielles et égoïstes qui se déploient dans ce cadre irrationnel, où dire c’est faire, parce que l’interprétation arbitraire recrée à tout instant un monde, ou une histoire, qui n’existent plus en soi, et où le débat devient ainsi par essence une manipulation.

 

C’est dans ce cadre, et à partir de critères de plus en plus simplistes, que le monopole du pouvoir de parler se trouve continuellement renforcé et que, je ne dis pas tout opposant, mais même tout esprit un peu réfléchi qui ne veut pas fonctionner comme une girouette ou un perroquet, se trouve marginalisé, comme partisan a priori suspect de positions absolument dépassées qui n’auraient plus à être prises en compte – et qui ne seront jamais discutées, car ainsi le veut la logique du « débat ouvert » ; ouvert à tout ce qui est le même, et fermé à tout ce qui est réellement différent – au nom de ce qu’on appelle le respect du droit à la différence.

 

Ce mécanisme pseudosceptique permet ainsi d’exclure a priori du débat démocratique[4] tous les opposants à la métaphysique au pouvoir, et ce au nom même de la possibilité rationnelle d’un débat ouvert à tous. Cette extraordinaire imposture fonctionne sous nos yeux 24 heures sur 24. Voilà ce qui se trouve au fond de ce qu’on appelle si souvent tolérance, ou laïcité. Il est évident que c’est une imposture. La critique rigoureuse de cette imposture est la condition de possibilité de toute laïcité qu’on pourrait appeler « positive ».

 

C’est là, me semble-t-il, l’apport le plus évident des Prolégomènes.

 

                     


 

 

2ème Partie : Éléments sur le mysticisme, la foi et la raison. Simple énoncé du diagnostic

 

 

Revenons donc à notre point de départ et cherchons à énoncer le diagnostic de la maladie de la foi.

 

L’homme théiste cherche Dieu. Ce mysticisme humain fondamental requiert que tout l’homme soit, ou puisse être, uni à Dieu, à l’Absolu[5]. Or à l’évidence, la raison, au sens le plus large, est une partie essentielle de l’être humain. Si donc la raison d’un individu théiste n’est pas unie à Dieu, cet individu n’est pas tout entier uni à Dieu. Et si la raison de ce même individu est organisée de telle sorte, qu’elle ne puisse pas être unie à Dieu, alors cet individu ne peut tout simplement pas être uni tout entier à Dieu[6].

 

Il a alors le choix entre une division intérieure, ou une mutilation de son être. Soit il accepte qu’une partie de lui-même ne soit pas unie à Dieu, voire lui soit hostile ; ou bien il définit l’essentiel de son être en en excluant cette raison qui elle-même exclut la foi. Mais aucune de ces deux solutions n’est très satisfaisante.

 

Dans le second cas, la religion dégénère en fanatisme ou en illuminisme[7].

 

Dans le premier, elle devient toute facultative, une simple option. La société la traite comme telle, et l’individu aussi. Il n’est pas raisonnable d’investir toute sa vie dans une simple option.

 

En outre, la loi de l’union à Dieu est celle du tout ou rien. Dieu est « un feu dévorant » ; son amour a quelque chose de racinien, oserait-on dire ; certains le qualifieraient de totalitaire ; la Bible parle de « Dieu jaloux ». On ne peut pas reprocher à l’Absolu d’être absolu. C’est son caractère. Tous les spirituels le disent bien : tant qu’on ne Lui a pas laissé tout prendre, c’est comme si on ne lui avait rien donné. De là le caractère décevant, bientôt insignifiant et absolument pas convaincant d’une religion à temps partiel, privée de radicalité.

 

 

Le "core business" de la religion

 

Le core business de la religion, c’est la mystique, et une mystique facultative n’est qu’une sorte de sédatif, ou d’excitant, une espèce de consommation exotique. Par rapport à cette spiritualité consumériste, les sacrifices requis par une religion sérieuse ne seront plus vus comme des tailles permettant la fructification et la vie, mais comme des contraintes, des gênes, des limitations désagréables et absurdes.

 

                                          

                                                                 Bernin. Extase de la Bienheureuse Ludovica Albertoni

 

La vie spirituelle consiste en une série de dépossessions de plus en plus radicales, coïncidant avec des emprises divines de plus en plus entières et profondes. Ces emprises ne sont en général authentiques, que dans la mesure où l’individu garde le bon sens, l’équilibre mental, le sens pratique, la mesure, la faculté d’organisation, le sens de l’humour – en un mot, tout un fond de rationalité raisonnable[8].Les disciplines rationnelles et scientifiques en sont un développement naturel et logique dans la culture au cours de l’histoire. Dans le cas contraire, il devient souvent difficile de discerner entre mysticisme et psychopathologie[9].

 

Par conséquent, l’union à Dieu ne peut survenir en sa perfection si l’homme ne donne pas à Dieu même sa raison. Mais qu’est-ce que veut dire donner à Dieu sa raison ? Sans doute l’engagement de ce fameux processus circulaire par lequel la raison cherche la foi, cependant que la foi cherche la raison. Car c’est par la pureté de la foi, enseigne saint Jean de la Croix, que l’homme, en tant qu’intellect, est susceptible d’être uni intimement à Dieu, selon qu’un être créé peut être uni à l’Être qu’est Dieu.

 

Supposons donc maintenant qu’un individu (ou un peuple et une culture), soient organisés de telle sorte qu’il existe une contradiction complète entre les conditions rendant possible l’union à Dieu, et les principes d’emploi de la raison, tels que cet individu se les représente.

 

Par exemple, supposons que la raison exclue la confiance fondamentale sans laquelle il ne peut y avoir amour d’amitié[10] ; ou supposons que la raison exclue l’accès à l’être en tant qu’être ; en ce cas, un tel individu (ou un tel peuple, et une telle culture), s’ils ne réforment pas leur raison, auront beaucoup plus de mal à être unis à Dieu.

 

Ils pourront, bien sûr, avoir l’idée de Dieu, ou le désir de l’union à Dieu, et ils pourront même pratiquer une morale, participer à des actes cultuels, avoir (ou vouloir avoir) une croyance ferme, confesser volontairement une foi orthodoxe, ou même entrer dans les ordres, voire donner leur vie pour leur idéal et, on l’espère, sauver leur âme. Mais en dépit de tous leurs efforts, et de toute leur bonne volonté, ou même de leur héroïsme, quelque chose en eux « resterait en dehors du coup ». Et ce quelque chose, ce serait leur raison. Bien sûr, cela pourrait être absolument involontaire et donner lieu à des « nuits » de l’intelligence, très douloureuses, dont se servirait alors la Providence pour faire accéder ces âmes aux sommets de la vie unitive. Mais si ces carences de la raison étaient au contraire, à quelque degré, volontaires et consenties, elles constitueraient alors un obstacle sérieux au progrès de la vie spirituelle.

 

 

La racine de la liberté humaine et la religion

 

En effet, la racine de la liberté humaine réside, sinon toute, du moins pour partie, dans la raison. Et donc, si quelque chose dans la racine de la liberté se trouvait radicalement en opposition à Dieu, il serait difficile, sauf miracle particulier, de voir se produire ce lien unitif total d’être à Être que les grands spirituels catholiques appellent « mariage spirituel ».

 

Eh bien ! Telle est aujourd’hui la situation de la foi dans notre monde culturel, pour beaucoup d’esprits. Leur raison, en effet, se définit souvent par un ‘doute’, ou par des ‘soupçons’, qui sont, en eux-mêmes, le contraire de la foi. Or la foi est la voie, pour aller vers la perfection de cet amour d’amitié avec Dieu qui, en se perfectionnant ainsi, doit tendre vers l’union mystique.

 

Et c’est pourquoi, aussi longtemps que la foi n’a pas réussi à éliminer ce ‘doute’, elle est une foi en quelque sorte malade, une foi qui aura tel ou tel des caractères suivants : croyance angoissée, culpabilisée, muette, impuissante, tentée par le désespoir, ou la surexcitation. Une foi enfin qui a du mal à comprendre la foi des âges précédents, et qui a l’impression d’y voir une sorte de fanatisme irréfléchi.

 

Et c’est pour cela que la religion n’obtient pas d’adhésion plus massive dans les peuples imprégnés par ces idéologies et de ‘doute’, parce que tout l’intérêt de la religion se trouve dans l’espérance de l’union à Dieu, ici-bas et dans l’au-delà. Or, beaucoup d’individus ont l’impression que cette promesse sonne faux, quand on la leur fait, aujourd’hui – en quoi ils n’ont pas tort, relativement à leur état subjectif, car leur raison étant constituée comme elle l’est, ils ne peuvent pas avancer très loin dans la direction indiquée.

 

C’est aussi la raison pour laquelle la foi manque souvent de rayonnement convaincant. Être un saint, c’est être tout à Dieu. Si donc la raison n’est qu’à elle-même et si elle se refuse à Dieu, constitutionnellement, cette raison de méfiance et de ‘doute’ est une efficace machine à empêcher d’être saint. Or le corps entier de l’Église ne rayonne que par les saints.

 

Cette situation de la raison impacte fortement la vie du croyant, notamment en Europe. De là ces chrétiens qui ne disent pas un mot en public sur leur foi, qui osent parfois avouer timidement, ou alors affirmer bruyamment, « leur foi », mais plutôt comme une opinion subjective.

 

S’ils ajoutaient qu’elle serait « la vérité », ils auraient peur d’être pris pour des fanatiques, ils se sentiraient coupables, en marge de la société. Ils essayent donc de se normaliser, et pour cela d’adopter « la modernité », c’est-à-dire, à leurs yeux, cette rationalité standard et son ‘doute’ (ses ‘soupçons’, ses ‘mises entre parenthèses’, etc.) ; mais dès lors, en tant qu’ils ‘doutent’, ils ne croient plus. De là leur malaise. Et tout leur être, peu à peu, devient malaise.

 

Parce que la raison dans le ‘doute’ est structurée comme une assurance tous risques contre l’emprise de Dieu, l’idée même de Dieu dérange beaucoup de gens, produit une sorte de terreur secrète dans leur âme et généralement les inquiète (y compris certaines âmes qui par ailleurs se veulent croyantes) comme contraire à la raison, au développement du savoir, à la paix entre les peuples et à la tranquille jouissance des libertés civiles.

 

 

L'avenir de la religion

 

Tel est le diagnostic qu’il convient de poser. Quant au pronostic, il est très clair : ou bien la foi parviendra à se débarrasser du ‘doute’, ou bien le ‘doute’ finira par l’éliminer[11].

 

La crise du témoignage chrétien, la crise de la lutte ascétique sans laquelle il n’y a plus de vie morale chrétienne (et donc pas de vraie vie mystique, faute d’union effective à la volonté de Dieu), et aussi la crise des vocations n’ont pas d’autre cause profonde, que cette crise de la foi – crise de la foi mise entre parenthèses et mise en crise par le ‘doute’.

 

Toutes les autres causes ont toujours existé et elles n’ont jamais empêché ni le témoignage, ni la lutte ascétique, ni les vocations. Et le rapport à la modernité n’est un problème que dans la mesure où on laisse la raison, les sciences et la cité libre au pouvoir des tenants d’un ‘doute’ non critiqué.

 

Telle est donc cette asthénie de la foi, et la cause en est bien la domination de l’esprit par le faux prestige d’un ‘doute’ pseudosceptique inhibant et culpabilisant la vie de la foi.

 

 



[1] Op.cit., p. 31-34.

[2] 12 Ces ‘esprits critiques’ apparaissent plutôt comme des hommes de certitudes particulièrement obtuses. Ils sont en réalité incapables de douter de leur idée convenue du ‘doute’.

[3] Ces esprits soi-disant ‘pragmatiques’ ont fait même du pragmatisme une idéologie, un idéalisme absolu, où il ne s’agit jamais que de trouver des moyens techniquement efficaces pour des finalités arbitraires, mais louvoyant toutes entre idéologies opposées, et préférant par opportunisme telle ou telle parmi une gamme d’options toutes fabriquées de même a priori.

[4] De belles âmes ‘autoproclamées’ démocratiques se sont arrogé un monopole du pouvoir spirituel. Ces hommes et femmes ‘de dialogue’ ne se parlent qu’entre eux et ôtent le micro aux autres. Ils empêchent de prendre en compte l’hypothèse selon laquelle leurs idées de la raison ne fourniraient pas les moyens de résoudre nos problèmes collectifs, mais constitueraient au contraire le cœur même du problème. Ce phénomène de fausse conscience et de mystification devient tout à fait intolérable. Les théistes se laissent en général enfermer dans cette dialectique, ou plutôt cette rhétorique, et c’est pour cela qu’ils se laissent frapper de diminutio capitis dans une soi-disant démocratie ouverte, de plus en plus intolérante et sectaire. C’est ainsi que Prolégomènes reconquiert la liberté de penser.

[5] Et nous venons de voir que nous pouvons donner pour preuve à cette affirmation, non seulement le témoignage unanime de tous ceux qui, en quelque grande religion que ce soit, ont cherché avec sérieux et loyauté l’union à Dieu, à l’Absolu, mais aussi l’absolutisme de toutes les idéologies, un certain relativisme libéral compris ; car, dans leur rejet de toute religion qui pose un autre Absolu que la Liberté elle-même, ou qui pose un Absolu Libre mais transcendant, ils posent automatiquement l’absoluité d’un Absolu Libre qui serait tout simplement le soi-même de chaque individu arbitraire – à charge pour ces petits dieux d’organiser leur Panthéon sur une base contractuelle leur permettant d’éviter une perpétuelle théomachie.

[6] « Le fidéiste est celui qui veut tenir à la fois le ‘doute’ et la foi. » Prolégomènes. Les choix humains, p. 169. Voir plus généralement le traitement du fidéisme, p. 169-183.

[7] Si l’individu, ayant mis sa raison de côté, veut maintenir à sa foi un caractère absolu et radical, il glisse invinciblement dans la tentation d’un radicalisme violent, ou d’une irrationalité trop simplement émotive, ou d’une intériorité toute sentimentale, où la notion même de vie religieuse se trouve peu à peu discréditée, même à ses propres yeux.

[8] Op.cit, p. 166.

[9] Op.cit, p. 167.

[10] Op.cit, p. 256-257.

[11] Et comme ceux qui commencent par le « doute » estiment que se débarrasser du « doute » serait l’essence même du fanatisme (et que tout fanatisme serait de toute façon condamné par l’évolution générale), ils pronostiquent avec assurance la fin de la religion – disons, la fin de toutes celles qui ne « doutent » pas, ou qui ne sont pas capables de se ramener à la religion du « doute » – car le « doute » est lui aussi l’envers critique d’une métaphysique et même d’une religion philosophique. Mais il ne le dit pas, et c’est pour cela que le débat n’est pas aussi ouvert en Occident qu’il devrait l’être.

   

Un remède à la maladie de la foi (2).

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Mise à jour le Samedi, 20 Octobre 2012 10:05 Écrit par Henri Hude

 

SUIVRE CE LIEN POUR REVENIR AU DÉBUT DE L’ARTICLE

 

 

Pour sortir vraiment des débats en trompe l’œil (arrêter « l’exclusion par le débat »)

 

 

Prolégomènes. Les choix humains est le développement achevé en 300 pages de la première moitié de l’essai beaucoup plus bref publié en 1991 sous le simple titre de Prolégomènes[1]. Comme l’auteur se montrait, dans l’esquisse de 91, plus polémique que dans l’ouvrage de 2009[2], j’estime utile de développer, à partir de sa pensée, ce qu’il en est de l’interdiction paradoxale du débat dans nos sociétés dites ‘ouvertes’.

 

Y fonctionne en effet un curieux mécanisme d’exclusion, d’une remarquable hypocrisie, que ce livre permet de comprendre avec une parfaite précision.

 

[L'auteur l'étudie dans le domaine philosophique pur et dans celui de l'acte de foi chrétienne, mais ce mécanisme qu'il met à jour trouve des applications dans un grand nombre de domaines plus pratiques et séculiers. 2012. Et tout ceci reste d’actualité. En effet, bien que sur nombre de points, purement politiques, la censure postmoderne (relativiste, pseudosceptique – voir plus bas –, etc.) soit en train de tomber, sur les points fondamentaux, qui sont ceux de la métaphysique et de la morale, le mécanisme d’exclusion continue à fonctionner à plein. Et faute d'approfondissement philosophique, les critiques économiques ou politiques les plus avisées, risqueraient de retomber dans l'ornière dont elles essaient avec brio de nous extraire. Commentaire de 2012]

 

                         

 

 

Le mécanisme de l’exclusion par le débat (soi-disant libéral, ouvert, etc.). Concept central de « pseudoscepticisme »

 

Le mécanisme d’exclusion est légitimé par l’illusion, ou la ruse, que l’auteur  nomme « pseudosceptiques ». Ce concept est très important.

 

En très bref : il existe deux métaphysiques principales (le théisme et le panthéisme[3]). [Ceci sera exposé clairement dans la 3ème section de cet article. On répondra aussi aux contestations, qui ne manquent pas, de cette dichotomie. Il est bien normal que les panthéistes la contestent, car elle appuie là où ça fait très mal, et elle fait s’effondrer, sinon leur système, du moins toute leur rhétorique. C’est pourquoi ils n’ont jamais assez de mépris pour la repousser. Ils savent qu’autrement, ils ne feront jamais mieux que match nu avec le théisme, comme le reconnaissait Fichte avec lucidité. 2012]

Quoi qu’il en soit, chacune des deux grandes métaphysiques devrait pouvoir s’affirmer en face de l’autre. C’est ce qui a lieu, par exemple, dans le débat entre Celse[4] et Origène[5], qui est un véritable débat. Comment donc un libéral d’exclusion va-t-il esquiver un pareil débat, qui pourrait bien ne pas tourner à son avantage ? C’est ici qu’un instant d’attention plus soutenue s’impose.

 

 

Toute métaphysique est critique. Toute critique est métaphysique

 

Chacune des deux métaphysiques a, pour ainsi dire, son recto métaphysique (son idée de l’Absolu) et son verso critique (son idée du questionnement).

 

Le débat réel devrait donc avoir lieu ou entre ces deux versos ; ou entre ces deux rectos, entre deux métaphysiques ou entre deux critiques. Dans le débat postiche qui remplace un tel débat, nous voyons s’opposer un antipathique recto et un sympathique verso. Le théisme est censé n’être qu’une métaphysique sans critique ; et ce qui est en réalité la métaphysique panthéistique est censé n’être qu’une critique sans métaphysique. Et ainsi le tour est joué.

 

En effet, les panthéistes, qui évitent de se montrer en tant que tels, passent-ils pour des esprits simplement critiques, prudents et amis de la liberté de pensée ; les théistes, eux, pour des esprits métaphysiques, imprudents, dogmatiques et secrètement hostiles à l’existence d’une réflexion ouverte et d’une cité libre.

 

Et comme on vit (heureusement) à l’intérieur d’une cité (encore plus ou moins) libre (dont les assises profondes sont d’ailleurs ancrées dans la logique théiste[6]), la posture critique semble toute du côté de La Liberté, cependant que la posture métaphysique semble toute du côté opposé à La Liberté.

 

Dès lors, toute cause est jugée sans même avoir besoin d’être entendue. La simple forme imposée au débat a tranché la question avant même qu’elle ait pu seulement être posée.

 

[Et la réponse politiquement correcte est ainsi imposée comme allant de soi et comme résultant du débat, alors qu’elle résulte d’un escamotage du débat en vertu du pouvoir exorbitant et arbitraire que s’arrogent ses modérateurs (le Léviathan médiatique[7] ). Addition de 2012.]

 

Il suffit ainsi d’accrocher un marqueur négatif à la thèse qu’on veut exclure pour que sa discussion soit retirée de l’ordre du jour du débat, qui va alors tranquillement son train au sein de l’unanimité consensuelle des esprits réputés « critiques ».

 

 

Comment le triomphe suprême de la ruse consiste à transformer parfois sa victime en caricature d’elle-même

 

[Le pire de tout est que nombre de victimes de cette ruse y entrent à plein, tellement que souvent, elles entrent dans l'identité postiche qui leur a été attribuée par le rusé (= esprit métaphysique et pas critique, pas réfléchi, hostile à la liberté humaine, ennemi du genre humain, etc.etc.) et qu'elles s'acharnent à jouer le rôle du réactionnaire liberticide, face auquel le métaphysicien rusé déploie souriant son image d'Ami de la Liberté du Genre Humain, et porte haut son masque d'esprit critique ayant dépassé la métaphysique.

 

Bien entendu, ce processus une fois amorcé, les chrétiens et une foule de gens de bonne volonté avec eux, de quelque bord qu'ils soient, auront tendance à se scinder en deux groupes :

  

le premier, c'est celui des chrétiens critiques non métaphysiques, qui formeront par exemple en France un groupe de catholiques pratiquants, souvent pieux, équipés d'une métaphysique de protestant libéral (= non orthodoxe, non évangéliste, etc.). Quand on vit dans la contradiction permanente, il est normal qu’on passe son temps à se faire pardonner d'exister, auprès des esprits « critiques », notamment en disant du mal de ses coreligionnaires.

  

Le second, c'est celui des chrétiens métaphysiques non critiques, hésitant entre le durcissement autoritariste et l'anti-intellectualisme affectif.

 

   Entre ces deux groupes, un tiers parti, qui sent qu'il y a quelque chose qui cloche, mais qui a du mal à dire quoi.

 

Il est de bonne guerre que le Léviathan médiatique favorise cette division, la cultive et pousse en avant quand il le peut, les coryphées de chacun des groupes opposés. 2012.]

 

Le résultat le plus clair de Prolégomènes est de sortir de cette configuration, de restaurer le droit et peut-être un jour la réalité d’un débat ouvert.

 

[Dans la sphère strictement catholique, il apporte une contribution à la pacification des débats autour du Concile Vatican II.]

 

 

Déjouer les ruses et reconquérir la liberté de penser effectivement

 

                                           

 

C’est ce qui est appelé par la 4ème de couverture du livre, avec une polémique pugnacité, qui contraste avec le contenu de l’ouvrage lui-même, toujours calme et apaisé.

 

« Le premier objectif de ce livre, lit-on ainsi au dos de la couverture, est une reconquête de la liberté de penser : en finir avec la fausse neutralité du politiquement correct et des pseudoscepticismes, exposer la dogmatique impliquée dans les formules et habitudes de pensée apparemment innocentes. Mettre en question le consensus postiche, nouvelle forme – la plus hypocrite qui soit - de l’argument d’autorité, et mettre hors service la machine à fabriquer du préjugé instantané obligatoire. »

 

Il s’agit de ne plus admettre ce pseudo-débat entre le recto d’une métaphysique (théiste), qui se présente loyalement d’abord comme telle, même si elle comporte en outre son verso, ou son versant, critique ; et une métaphysique panthéiste qui ne se présente pas du tout comme telle [comme métaphysique], mais ne met en avant que son verso critique : un ensemble de ‘doutes’, de ‘soupçons’, de ‘suspensions’, etc. 

 

 

 

La ruse de « la fin de la métaphysique »

 

Cette métaphysique-là n’arrête pas, siècle après siècle, de nous « faire le coup » de la fin de la métaphysique. De prétendre qu’elle est en train, cette fois, de sortir pour de bon de la métaphysique.

 

Ainsi voudrait-on faire croire que seul celui qui « doute » serait un esprit qui réfléchit, qui juge et qui questionne. Mais en réalité, ce « doute » n’est qu’une sorte de croupion. C’est ce qui reste du questionnement, lorsque l’esprit humain a été dévoré par la méfiance et la peur[8] : la peur de l’homme envers la nature et envers l’homme, la peur de l’homme envers Dieu, la pensée que Dieu a forcément peur des hommes. De la peur naît la méfiance, la confiance en soi seul, le besoin maladif de sécurité, la paranoïa, le désir de domination, l’impuissance à croire à ce qu’on ne construit pas, à ce qu’on ne domine pas, à ce qu’on ne maîtrise pas.

 

Et la question se pose évidemment de savoir comment sortir de cette méfiance. Mais on ne peut pas espérer décrire fidèlement cette situation d’exil par rapport au réel et à la confiance, sans mettre entre parenthèses une mise entre parenthèses dont l’essence est la méfiance et l’exil par rapport au réel vivant. En tout cas, la question se pose sérieusement.

 

POUR AVOIR LA SUITE, CLIQUER SUR CE LIEN 


[1] Henri HUDE, Prolégomènes, Editions universitaires, Paris, 1991 ; 2ème édition, quasiment inchangée, sous le titre Prolégomènes. Introduction à la responsabilité philosophique, Critérion, Paris, 1997, 226 pages.

[2] Op.cit., Voir notamment, dans la version de 1997, indiquée note précédente, les sections 21-23 du chapitre 3, p. 109-113 : ‘Tolérance, rationalité, prosélytisme’ (21), ‘Tolérance et pseudotolérance’ (22), ‘L’impossible débat’ (23).

[3] Prolégomènes. Les choix humains, 2009, chapitre 2, ‘Les termes du choix conscient : théisme ou panthéisme’, passim, p. 93-186. [Les ouvrages ultérieurs de l’auteur, plus centrés sur la philosophie politique, font place également à ce qu’il nomme le néo-polythéisme (Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, 2010, pp.249-252 ; et Préparer l’avenir. Nouvelle philosophie du décideur, Economica, 2012, p.25. Chantal DELSOL développe des idées voisines, avec un grand luxe d’érudition, dans L’âge du renoncement, Cerf, 2011. Mais, d’un point de vue plus purement philosophique, le polythéisme n’est qu’une dépendance populaire de la position panthéistique fondamentale. Addition de 2012.]

[4] L’œuvre de Celse n’est connue que par les citations étendues qu’en donne Origène dans son livre Contre Celse. Voir B. Aubé, Le discours véritable de Celse, tiré des fragments cités dans le Contre Celse d’Origène. Essai de restitution et de traduction, 1878.

[5] ORIGÈNE, Contre Celse, en 8 livres (248). Edité par Marcel Borret, s.j., Sources chrétiennes, Cerf, 1978-2005.

[6][6] Prolégomènes. Les choix humains, 2009, p. 216-223.

[7] [Sur le Léviathan médiatique, voir Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, ch.10, pp.311-334. Note ajoutée en 2012].

[8] Prolégomènes. Les choix humains, 2009, p. 77-83.

   

Un remède à la maladie de la foi (1)

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Mise à jour le Jeudi, 27 Septembre 2012 15:11 Écrit par Henri Hude

Voici un nouvel article, à la charnière de la philosophie et de la foi

 

 

Il est à l’usage de ceux dont la foi est malade – je veux dire, angoissée, hésitante, timide – à cause d’un environnement social étouffant. Son titre : ‘Un remède intellectuel à la maladie de la foi.’

 

Je le publie, parce que j’ai décidé de mettre à la disposition du public, en ligne, peu à peu, l’ensemble des articles que j’ai publiés tout au long des vingt dernières années. C’est ainsi que j’ai mis en ligne sur les deux derniers mois

-       un texte de 1997 sur ‘La politique familiale en capital’, paru dans Droit social, et

-       un autre de 2012 sur ‘Métaphysique et phénoménologie. Retrouver le fondement’, paru dans la Revue théologique des Bernardins.

 

Cet article ‘Sur la maladie de la foi’, c'est-à-dire sur la difficulté de croire, a été publié dans la revue catholique Képhas, juillet-septembre 2009, pp.83-99.

 

 

                                                

 

Son sous-titre en est : ‘Du débat confisqué au débat libéré’, parce qu’une des causes de cette maladie de la foi est l’inhibition causée par la censure exercée par le monde et surtout les médias postmodernes. L’objet de cet article est de faire sauter cette inhibition.Il s'occupe précisément de la censure subtile, qui fonctionne dans les domaines de la philosophie, de la foi et de la religion. Mais à cause de ce caractère fondamental, il pourrait aussi servir à éclairer d'autres domaines. C'est ainsi que sa méthode m'a servi pour une analyse scientifique du "politiquement correct", dans le 1er et le 7ème chapitres de Démocratie durable.

 

J’ai écrit ce papier sous le pseudonyme de Joseph Hildebrand, en partie parce que je parlais d’un livre que je venais de publier, Prolégomènes. Les choix humains. C’était une façon d’objectiver mon sujet et de parler de lui comme si je n’y étais pour rien. Il y avait aussi des raisons d'opportunité, dont je parlerai un jour. L’éditeur du livre est : Parole et silence.

 

Voici donc cet article.

 

 

 

 

Les difficultés que rencontre la foi chrétienne pour exister, se vivre et se communiquer

 

 

Ce livre dont nous allons rendre compte nous a intéressé, parce qu’il offre un remède à la maladie de la foi. C’est ce que je voudrais expliquer, car c’est sûrement la meilleure méthode, pour faire comprendre à des chrétiens, mais pas seulement à eux, le sens et les contenus de ce livre au titre un peu énigmatique, Prolégomènes. Les choix humains. A des chrétiens et pas seulement à eux, car tous les hommes et femmes de bonne volonté sont concernés par ce que j'estime être (et je le démontre) un étouffement du loyal débat philosophique dans les sociétés réputées libres et libérales. 

 

Les difficultés que rencontre la foi chrétienne, pour exister, se vivre et se communiquer, au sein de la culture intellectuelle de notre temps, sont principalement au nombre de deux.

1° Une conception de la raison qui exclut la foi.

2° Une pression sociale qui culpabilise l’expression de la foi à travers un verrouillage du débat public.

 

Il y a donc chez beaucoup une sorte de maladie de la foi, une asthénie de la foi, à cause de ces deux facteurs, qui opèrent en synergie. Cette maladie n’est pas entièrement propre à la religion chrétienne. D’autres religions souffrent, en partie, de maux analogues.

 

 

 

Y a-t-il un remède intellectuel approprié à cette maladie ?

 

C’est en quelque sorte l’objet de ce livre. Bien sûr, ce remède ne peut être intellectuellement approprié, que dans la mesure où il est rationnellement accessible et démontrable à tous, quelle que soit leur présente situation relativement à cette foi. Il s’agit donc d’un livre de philosophie.

 

PLAN DE L'ARTICLE.

Je commencerai par un exemple de déverrouillage du débat (I).

Viendront ensuite quelques éléments sur le mysticisme, la foi et la raison, permettant de comprendre l’énoncé du diagnostic (II).

Après cela, une brève exposition du remède (III).

Enfin, un examen de quelques formes intellectuelles dominantes, pour mesurer la justesse du diagnostic et le caractère approprié du remède (IV).

 

 

 

                                               PREMIÈRE PARTIE : Un exemple. Pour déverrouiller le débat

 

 

L’homme cherche l’Absolu. En termes théistes, il cherche l’union à Dieu – de là sa grandeur, ses complications et le caractère démesuré de toutes ses misères. Ceci n’est pas en soi propre au chrétien. C’est un principe absolument fondamental pour toute connaissance de l’homme.

 

Vous me direz que c’est là un principe dont nous pourrions douter et dont doutent les « athées ». Je vous réponds que non, et qu’il est au contraire absolument indubitable. Ma réponse vous étonne.

 

 

 

Le mécanisme paradoxal de la certitude

 

 

Pourtant, il en est bien ainsi, puisqu’il suffit, précisément, d’en douter, pour en devenir certain. En effet, c’est encore une forme très fondamentale de recherche d’un Absolu, que de rejeter l’Absolu. Car pour peu qu’on tienne à préciser cette position de rejet, et qu’on ne se contente pas d’une vague négation émotive et arbitraire, on observe que cela consiste à s’ériger soi-même en Absolu, ou à ériger  en Absolu le Néant[2]. Et c’est encore là de la métaphysique, même si ce n’est pas la même (que celle qu’on rejette). De la sorte, ceux qui disent rejeter le principe l’admettent encore. On ne sort jamais de la métaphysique, mais souvent on en change.

 

 

 

La décadence de l’esprit critique et sa renaissance 

 

 

Dans ce qui précède, vous avez l’exemple typique d’un raisonnement « prolégoménal ».

 

Un tel raisonnement a pour effet de restaurer les droits d’un véritable débat ouvert – c'est-à-dire ouvert aux deux métaphysiques contraires – dans un contexte marqué au contraire par la suppression de fait de tout véritable débat.

 

Pourquoi y a-t-il verrouillage du débat dans nos États ? Pourquoi n’est-il si souvent qu’un échange convenu des mêmes platitudes entre icônes du politiquement correct ? Parce que le fond du débat effectif se trouverait, s’il avait lieu, dans une discussion ouverte et franche entre deux conceptions (au moins) de l’Absolu, de la vérité et du ‘doute’, ou du questionnement. Ces deux conceptions sont sérieuses, possibles, et leur confrontation vaut la peine.

 

Mais on fait semblant de croire qu’il n’en serait pas ainsi, pour la raison qu’on va dire, et le débat se trouve ainsi structuré de telle sorte que seuls les partisans d’une conception sont admis à débattre au titre d’individus rationnels, les partisans de l’autre étant, quelquefois, diabolisés, ou, le plus souvent, marginalisés.

 

Pourquoi et comment cette exclusion, au moment même où, paradoxalement, le consensus entre débatteurs libres et égaux est censé être devenu la norme éthique fondamentale ? Voilà ce dont rend compte et ce qu’explique  Prolégomènes. Les choix humains.

 

 

De l’art de manipuler le débat

 

 

[Il y a donc débat et « débat ».

 

1° Le vrai débat, c’est celui qui devrait donc avoir lieu honnêtement entre deux métaphysiciens en désaccord,

2° Le débat postiche, c’est celui dont on nous dit qu’il a lieu entre «  esprits critiques ouverts ayant dépassé la métaphysique » et des idiots qui seraient restés fixés à la métaphysique et fermés à la critique. Comme si tout le monde n’était pas métaphysicien.

3° Le « débat » sur fond d’exclusion, c’est celui qui se constitue soi-disant entre gens ouverts, tels que précédemment définis (2°), les « esprits fermés » ayant été préalablement exclus.

 

(Explication ajoutée en sept.2012).]

 

POUR LA SUITE DE L'ARTICLE, SUIVRE LE LIEN

 

 

[2] Op.cit, p. 75. Tout ceci est expliqué de façon précise dans l’examen des dix formules pseudosceptiques, tout au long du premier chapitre, surtout p. 25-84.

   

La loi naturelle

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Mise à jour le Dimanche, 09 Septembre 2012 20:29 Écrit par Henri Hude

Qu'est-ce que la nature ? Qu'est-ce que la "loi naturelle" ?


 

On va beaucoup parler cet automne de nature et de liberté, de naturel ou de contre-nature, de morale naturelle ou de transgression, etc. 

On s'est déjà mis à parler, ou à reparler, de "morale laïque". 

Les questions dont dépendent tous ces débats sont les suivantes : existe-t-il une loi naturelle ? Comment peut-on être sûr qu'il en existe une ? Si nous pouvons en être sûrs, rationnellement, quel en est en gros le contenu ? Pouvons-nous être certains de ce contenu ? Si oui, de quoi, pourquoi et comment ? Et que faut-il entendre profondément par "loi naturelle" ? Est-ce la même chose que la loi morale ? Comment retrouver la certitude rationnelle de l'existence et du contenu de cette loi morale objective ? En comprenant, précisément, ce que veut dire "loi naturelle" ? Et quel rapport avec la loi civile fondamentale ? Et avec Dieu ? 

Sans cette loi, un individu vit sans règle, un décideur n'a plus de boussole et un législateur fait n'importe quoi.

Je voudrais permettre aux lecteurs et à leurs familles de se réapproprier cette notion. Plus que cette notion, il faut nous réapproprier cette loi. Il faut la retrouver avec une sorte d'évidence. 

Pour y aider, voici deux textes classiques et plus modestement une interview récente sur le sujet.

 

 

 

Aristote et la « loi naturelle »

 

Dans le 1er Livre de sa Rhétorique, Aristote écrit, au chapitre XIII (et, plus loin, au chapitre XV) :

«  (…) la définition du juste et de l'injuste se rapporte à deux sortes de lois (…).

« Je veux parler de la loi particulière et de la loi commune.

« La loi particulière est celle que chaque collection d'hommes détermine par rapport à ses membres, et ces sortes de lois se divisent en loi non écrite et en loi écrite.

« La loi commune est celle qui existe conformément à la nature. En effet, il y a un juste et un injuste, communs de par la nature, que tout le monde reconnaît par une espèce de divination, lors même qu'il n'y a aucune communication, ni convention mutuelle. C'est ainsi que l'on voit l'Antigone de Sophocle (deuxième épisode) déclarer qu'il est juste d'ensevelir Polynice, dont l'inhumation a été interdite, alléguant que cette inhumation est juste, comme étant conforme à la nature. Ce devoir ne date pas d'aujourd'hui ni d'hier, mais il est en vigueur de toute éternité, et personne ne sait d'où il vient’.

« Pareillement Empédocle : « (…) mais cette loi générale s'étend par tout le vaste éther et aussi par la terre immense. »

 

 

Voici maintenant le texte de l’Antigone de Sophocle.

 

Le Roi demande à Antigone comment elle a osé désobéir aux règles que lui avait édictées. Et Antigone répond ceci :

 

« C'est que Zeus ne les a point faites, ni la Justice qui siège auprès des Dieux souterrains.

« Et je n'ai pas cru que tes édits pussent l'emporter sur les lois non écrites et immuables des Dieux, puisque tu n'es qu'un mortel.

« Ce n'est point d'aujourd'hui, ni d'hier, qu'elles sont immuables ; mais elles sont éternellement puissantes, et nul ne sait depuis combien de temps elles sont nées.

« Je n'ai pas dû, par crainte des ordres d'un seul homme, mériter d'être châtiée par les Dieux.

« Je savais que je dois mourir un jour, comment ne pas le savoir ? Même sans ta volonté (…). Certes, la destinée qui m'attend ne m'afflige en rien.

« Si j'avais laissé non enseveli le cadavre de l'enfant de ma mère, cela m'eût affligée ; mais ce que j'ai fait ne m'afflige pas. Et si je te semble avoir agi follement, peut-être suis-je accusée de folie par un insensé ! »

 

 

 A ces deux géants, qu'on me permette de donner mon modeste commentaire

 

Voici donc une interview récente sur la loi naturelle. http://vimeo.com/48824046

Le thème de la loi naturelle est traité dans Préparer l’avenir. Nouvelle philosophie du décideur.

 

                         

                                         Editions Economica, 2012, 140 pages.

 

 

 

   

Syrie 2012 - Russie 1812

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Mise à jour le Mardi, 04 Septembre 2012 14:27 Écrit par Henri Hude

 

Voici une réflexion philosophique sur l'histoire présente, parue dans le mensuel catholique La Nef. On y considère à la fois l'évolution des États-Unis, leur politique étrangère, notamment au Proche-Orient, et leur attitude à l'égard des partis islamistes.

Ceci, sous la forme d’une « Lettre ouverte à Napoléon Bonaparte » (n°240, septembre 2012, p.18). 

 

 

 

                                                           

                                                          La retraite de Moscou par Adolph Northern (XIXème siècle)

Sire,

Vous sortez du Purgatoire où vous étiez à jeun de toute politique internationale. Vous avez droit aux nouvelles, à moi de vous les donner.

L’espace est court, je serai bref.

Ce que je vous dirai n’est que la politique des hommes. Ici-bas, on connaît mal la politique du diable, et les points de tangence entre l’une et l’autre. Et Dieu seul sait la pensée de Dieu.

 

 

 Pour centre de perspective, Washington.

 

 

La situation des États-Unis évoque la vôtre, en 1812. C’est au moment où votre puissance avait culminé, que vous glissiez dans la démesure. Talleyrand retiré, les amis de la France tristes, vos fantoches à vos bottes. L’expiation commença, à la fin de l’année. « Pour la première fois, l’aigle baissait la tête. »

Certains disent que l’empire libéral des États-Unis est fini. Ce n’est pas vrai. Ils ont de très beaux restes et ne rabattent rien de leurs ambitions. Ce grand pays a dû sa fortune à sa sagesse politique et au suicide de l’Europe.

 

 

Que fut par le passé la sagesse de la grande République américaine ?

 

 

Pas de démocratie idéologique ; un régime mixte, une république aristocratique, qui est une classe entrepreneuriale ouverte, assumant l’intérêt national, donnant large part au peuple, via le développement industriel ; les traditions classiques de l’Europe ; une vaste classe moyenne ; un compromis entre la religion chrétienne et la grande philosophie des Lumières.

Tout cela s’érode.

Ils adoptent la social-démocratie au moment où elle fait faillite en Europe.

Plus d’aristocratie d’industriels, mais une oligarchie de financiers.

Bonne pour un peuple sensé, leur Constitution divise des idéologues.

Ils appellent Démocratie l’application d’une idéologie, qui est le communisme à l’envers, folie du tout privé remplaçant celle du tout public.

Les effets de tout cela ? Attristants.

 

 

Quelle est la folie de l'oligarchie impériale, aux États-Unis contemporains ?

 

 

Le militarisme ? À son comble.

La guerre, perpétuelle.

Pourraient-ils vivre sans ? Sire, vous ne le pouviez plus. Eux, pas davantage.

Ce n'est pas tout. 

Deux logiques s’opposent : celle de l’empire et celle de la République. À l’horizon, une dictature de l’exécutif ? La sécurité nationale justifie tout.

Comme vous, Sire, ils aspirent à l’empire par impuissance à se croire en sécurité dans un jeu d’équilibre et sans pouvoir absolu.

Le monde entier n’aspire-t-il qu’aux bienfaits du libéralisme ultra-individualiste ? Il faudrait que ce système lui propose des perspectives attractives. Or, il a mis l’Europe à genoux, les pays arabes sens dessus dessous. Il a fonctionné, aux USA, en raison de leur singularité historique. Il y fonctionne moins bien. En exportant une formule, qui met la pagaille partout ailleurs que chez eux, ils ont inventé l’art de dominer tout le monde sans avoir l’air d’y toucher. Après avoir détruit le nazisme et le communisme, ils sont en train de devenir, sur le mode libéral, ce que la France fut un temps, Sire, à cause de vous : la puissance idéologique et militariste visant à l’empire universel.

L’ONU ? Leur faux nez, ou une impuissance.

L’OTAN? Leur outil docile.

L’UE, un castrat, une confédération du Rhin.

Ils ne savent plus ce que signifie le mot « égalité » entre des nations. La démesure prépare leur perte, Sire, comme elle a brisé votre empire.

 

                                                        

 

 

C’est le dessein arrêté des États-Unis de mettre au pouvoir les Frères musulmans, sauf dans les monarchies pétrolières

 

 

Les gens trop honnêtes ont du mal à comprendre que le pétrole n’a pas d’odeur, et le pouvoir pas de religion.

Richelieu abaissait les Protestants de France et s’alliait à ceux d’Allemagne, en lutte contre les Habsbourg. Le Roi Très-Chrétien, François 1er, et nombre de ses successeurs, utilisaient l'Empire Turc comme une alliance de revers contre le Saint-Empire germanique.

Les États-Unis tiennent les monarchies pétrolières, qui tomberaient sans eux. Par elles, ils tiennent (ou croient tenir) les partis islamistes, qu’ils ont infiltrés depuis longtemps et que les pétroliers financent. Les services secrets britanniques, puis américains, ont toujours fait monter les Frères musulmans, contrepoids aux nationalistes arabes laïques. Face à un barbu, on ne sait donc jamais si c’est un pieux musulman, ou un agent de la CIA.

 

 

Grand Dessein ou machiavélisme de sous-préfecture ? 

 

Un grand État, dans des démocraties novices, peut tirer les ficelles.

Les islamistes aussi sont corruptibles.

Leurs gouvernements savent qu’ils vivent grâce aux investissements, et à la manne des pétroliers.

Venus au pouvoir, ils ont le choix :

Option 1 : gérer cahin-caha une démocratie « normale » de seconde zone – en somme, devenir des démocrates-chrétiens musulmans. En deux générations, le démocrate mangera le musulman.

Option 2 : ils se rebiffent. En ce cas : diabolisation, subversion, révolution, intervention, démocratisation, anarchie, domination – retour au cas précédent.

Pour désislamiser les pays musulmans (semble penser l'Oncle Sam), rien de mieux que des partis islamistes modérés.

Cela dit, trop désislamiser point ne faut. Il faut à l’idéologie libérale un religieux repoussoir. L’inquisiteur date trop, le barbu est incontournable.

Le monde arabe ne doit pas non plus devenir trop fort et l’empire libéral n’a pas intérêt à éradiquer une religion à ses yeux opportunément rétrograde.

On serait plus tranquille encore si des raisons humanitaires allumaient une guerre entre sunnites et chiites.

Tout ça est un bon jeu. Il permet de voir venir.

Si ça marche.

Cela marchera-t-il ? C'est à voir, ou c'est tout vu

Et nous, que faire, s'ils se "plantent" ? Dans tous les cas, préparer l'avenir, parce qu'il y aura du sport. 

N.B. : Une contribution personnelle à cette préparation : 

 

                                                 

                     Préparer l'avenir. Nouvelle philosophie du décideur,  Economica, 2012, 144 pages.

 

 

Car il y a toujours une avenir. 

 

                         

                                                              Le congrès de Vienne (1814-1815)

 

 

   

Préparer l'avenir. Réflexions sur l'Europe

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Mise à jour le Vendredi, 31 Août 2012 17:48 Écrit par Henri Hude

 Voici non pas un article, mais une vidéo publiée sur le site Liberté politique sur le sujet de l’Europe. L’idée directrice est que l’Europe telle que nous la connaissons est moribonde et que nous avons cependant besoin d’une formule de remplacement. Réflexions sur ce que doit être une telle formule et pourquoi.

                                                    

Couverture de Préparer l'Avenir. Nouvelle philosophie du décideur, Economica, 2012.

 

Pour d'autres vidéos, voir sur Viméo ou :

http://www.libertepolitique.com/L-information/Liberte-politique-TV/Preparer-l-avenir-8-10-Former-les-chefs-de-demain-retrouver-les-fondements

 

http://www.libertepolitique.com/L-information/Liberte-politique-TV/Preparer-l-avenir-1-10-Face-a-la-desillusion-du-politique-le-decideur-la-justice-et-la-confiance

 

http://www.libertepolitique.com/L-information/Liberte-politique-TV/Preparer-l-avenir-2-10-l-individualisme-radical-comme-ideologie-actuelle

 

http://www.libertepolitique.com/L-information/Liberte-politique-TV/Preparer-l-avenir-3-10-Les-principes-du-decideur

 

http://www.henrihude.fr/mes-reflexions/49-philosophieetspiritualie/247-quest-ce-que-la-justice- (article sans vidéo)

 

http://www.libertepolitique.com/L-information/Liberte-politique-TV/Preparer-l-avenir-5-10-Des-fondements-du-capitalisme-postmoderne-et-de-ses-consequences-societales

 

http://www.libertepolitique.com/L-information/Liberte-politique-TV/Preparer-l-avenir-6-10-Quelle-politique-pour-sortir-de-la-crise

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

Une politique familiale en capital (5) Faute d'innovation, nous aurons la Révolution

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Mise à jour le Samedi, 25 Août 2012 08:53 Écrit par Henri Hude

Avec la crise, la social-démocratie est une formule moribonde. Pour éviter la révolution, il faut repenser de fond en comble la solidarité. Ce renouveau de la solidarité passe par la famille. De là l'idée d'une nouvelle politique familiale en capital (PFC).

Comme les questions familiales vont être d'actualité à la rentrée, je republie ci-dessous, découpé en plusieurs livraisons, un article que j'avais publié, à la demande du Pr. Dupeyroux, dans la célèbre revue Droit social, n°5, en Mai 1997, pp.443-450.

Je ne l'ai pas réécrit. J'ai parfois ajouté ici et là une phrase. Il me semble plus actuel qu'il ne l'était lorsqu'il a été publié.

Ceci est la cinquième fragment. CLIQUER ICI POUR RETOURNER AU TOUT DÉBUT DE L'ARTICLE

 CLIQUER ICI POUR AVOIR LE PRINCIPE ET LES MODALITÉS DE LA PFC 

CLIQUER ICI POUR RETOURNER AU FRAGMENT PRÉCÉDENT

 

 

Remettre en cause la doctrine standard sur la politique familiale

 

Le concept de politique familiale actuellement en vigueur repose sur les deux conceptions suivantes.

Distinction entre politique sociale et politique familiale au sein d’une même conception redistributive. La politique sociale viserait à une certaine redistribution entre riches et pauvres. La politique familiale viserait, elle, à une certaine redistribution entre ménages plus chargés d’enfants et ménages moins chargés. De là par exemple le principe de l’attribution universelle, sans conception de ressources, de tout ce qui relève précisément de la politique familiale.

L’enfant a un coût, de sorte que ceux qui éduquent des enfants se trouvent financièrement pénalisés par rapport à ceux qui n’en éduquent pas. Ce coût de l’enfant peut et doit être calculé. L’objet de la politique familiale serait de verser des prestations ayant pour effet de compenser le coût de l’enfant. Telle est, par exemple, en France, la doctrine officielle de l’UNAF.

 

Cette doctrine devenue traditionnelle comporte sans aucun doute des éléments qui en font une approximation supportable d’une théorie adéquate. Malheureusement, elle ne peut plus fonctionner convenablement dans les circonstances présentes. Je voudrais montrer pourquoi une telle théorie tourne à vide et devient une abstraction sans rapport organique suffisant avec le système des évolutions économiques et des rapports de forces politiques.

 

 

Besoin d’innovations conceptuelles pour redonner des marges de manœuvre au Gouvernement                                                   

 

On peut d’abord se placer dans l’optique du Gouvernement. Celui-ci a d’abord en vue le besoin d’organisation européenne. On ne peut pas le lui reprocher. Il entend donc respecter les obligations résultant pour lui du Traité de Maastricht en matière de dépenses publiques. Il exclut donc notamment tout accroissement des prestations familiales. Par ailleurs, le haut niveau de chômage alourdit les charges de la branche famille, en augmentant le nombre des ayant-droit à toutes sortes de prestations liées à des situations de pauvreté. Sauf réforme conceptuelle permettant de dégager de nouvelles marges de manœuvre, le Gouvernement n’a rien d’autre à faire que de savoir s’il accepte ou non de transformer davantage la politique familiale en politique sociale.

Soumis à ces exigences diplomatiques, et pour des raisons électorales qui ne sont pas forcément méprisables, il semble avoir d’ores et déjà opté pour le statu quo. Le rapport général de la conférence exprime assez bien ces préoccupations et ces choix. Si on veut les critiquer, il faut remonter au principe et remettre en cause ou bien certaines clauses du Traité de Maastricht, ou bien plutôt certains principes de politique économique qui y sont incorporés, et qui tendent à faire de l’idée européenne une idée oligarchique, malthusienne et anti-sociale. La bonne question serait alors : l’idée d’une politique familiale est-elle cohérente avec le caractère malthusien de la théorie classique du crédit et de la monnaie ?

Plutôt que de critiquer encore et toujours le manque d’imagination d’un  Gouvernement qui doit résoudre la quadrature du cercle, mieux vaut essayer de lui fournir des concepts originaux qui lui permettraient, peut-être, de mener des politiques plus innovantes. De ce côté, l’obstacle épistémologique se trouve notamment du côté des doctrines qui considèrent trop restrictivement la politique familiale comme un des segments de la redistribution social-démocrate. Mais il ne se trouve pas que là.

 

 

La mondialisation et l’Europe contre le peuple et la famille

 

La vérité est que la mondialisation économique, telle qu’elle fonctionne, impose aux nations enrichies qui veulent rester compétitives l’obligation de baisser régulièrement et sur un grand nombre d’années le prix global du travail. Cela les contraint au démantèlement progressif des politiques sociales qui constituaient la vie même de l’Etat-Providence. A cette condition, et seulement à cette condition, le produit national pourra continuer à croître. Encore faut-il ajouter que dans un monde où un capitaliste peut déplacer à sa guise ses capitaux et sa résidence, l’Etat n’a plus la même possibilité de ponctionner, en vue d’une redistribution aux pauvres, un montant croissant de revenus du capital.

Ainsi, dès lors que les ressources de l’Etat se trouvent ainsi plafonnées, et faute d’innovations conceptuelles rouvrant le champ des possibles, les deux formes de redistribution entrent nécessairement en concurrence et les besoins de la politique familiale en conflit avec ceux de la politique sociale. Il y a des motifs également honorables pour opter dans un sens ou dans l’autre. Devant la liberté laissée par les principes, les hommes politiques choisirons chacun en fonction de l’idée qu’ils se font de leurs intérêts électoraux. Il reste que la défense de la famille, au lieu d’être en accord avec l’aide aux pauvres, se trouve désormais en concurrence avec elle. Mais comme ces pauvres ont souvient, eux aussi, une famille, le risque est grand que la politique à proprement parler familiale devienne, ou en tout cas passe pour, une politique pour les familles riches.

 

 

La déflation ultralibérale et l’autogénocide en douceur 

 

Il est clair que, dans cette configuration, le principe familial se trouvera rejeté du côté de l’accroissement des inégalités sociales et que cela ne peut que contribuer au renforcement des préjugés défavorables dont il est souvent l’objet de la part de la gauche.

Ainsi localisé, le principe familialiste restera de toute manière limité et marginal. En effet, en tant que redistribution étatisée, la politique familiale est critiquable, elle aussi, aux yeux d’un libéralisme radicalisé dont l’utilitarisme individualiste et l’égoïsme féroce ne se gênent plus en rien pour traiter les personnes selon la logique régissant l’utilisation des choses. Pour le dire crûment, les Français (et le Allemands, les Italiens, etc.) fabriquent désormais trop cher leurs enfants. Il n’y a pas de raison pour subventionner ainsi une production locale non concurrentielle alors qu’on pourrait délocaliser la reproduction et avoir recours à l’importation. Avoir des enfants, devenant ainsi un luxe, doit être réservé aux riches qui en ont envie et sont en mesure de se le payer. Pourquoi donc conserver une politique familiale au sein d’une politique globalement libérale ? Parce que les libéraux ne peuvent demeurer au pouvoir sans l’appoint d’une minorité de conservateurs, attachés au principe familial.

 

 

Quand les conservateurs ne conservent plus rien

 

Ces derniers, en défendant le statu quo ont peut-être raison de croire qu’ils font le maximum pour sauver ce qui peut l’être. Ils redoutent, non sans quelques raisons, en cas de domination de la gauche, un dogmatisme idéologique antimatrimonial ou antifamilial. Mais, d’un autre côté, en se positionnant ainsi, ils cautionnent un ordre libéral dans lequel il n’y a guère de place pour les enfants des familles pauvres des pays riches (pour ne pas parler ici des familles pauvres des pays pauvres).

La droite conservatrice a en général tendance à traiter la question de la famille déductivement, comme si elle était d’abord un idéal moral ou spirituel exigeant surtout une reconnaissance publique, un discours respectueux, des honneurs officiels et non pas aussi un humble budget requérant que soient mises en place les conditions macro-économiques de son équilibre à long terme. L’amour est une belle chose, mais comme le proverbe dit à raison, « quand la misère entre par la porte, l’amour s’en va par la fenêtre ». Affirmer une haute morale conjugale et familiale ne suffit donc pas. La famille n’est évidemment pas une société qui puisse se suffire à elle-même. Elle a donc besoin de l’aide de la communauté politique et de l’Etat. C’est pourquoi adhérer à une conception exigeante de la morale familiale doit normalement conduire à exiger la mise en place d’une politique familiale.

Mais encore faut-il que cette politique familiale soit autre chose qu’une redistribution familialiste à valeur constante, qui serait désormais prise, faute de croissance et compte tenu de l’accroissement des nouvelles pauvretés, sur une redistribution sociale décroissante, au détriment des misérables. Ceci resterait vrai, même si les familiaux étaient fondés, comme c’est sans doute le cas, à soutenir que la tendance a été depuis longtemps inverse, et que la politique sociale a plutôt conduit à un dépouillement de la politique familiale. Ils devraient en effet comprendre que la cause de la politique familiale n’est pas efficacement défendable dans le cadre de principes simplement redistributionnistes et en l’absence d’une croissance économique qui pourrait se traduire par une augmentation des facultés redistributives de l’Etat.

En s’accrochant à cette conception en ces temps d’exclusion sociale croissante, les familiaux rendraient de plus en plus plausible la caricature de leurs adversaires, présentant la politique familiale sans condition de ressources comme l’allocation de sucreries à des familles nanties, ne laissant point d’apporter d’ailleurs un appoint décisif à un pouvoir libéral organisant la stérilisation des pauvres (à commencer par la stérilisation des pauvres des pays riches). Il y aurait là un phénomène de double vie qui, sur le long terme, produirait le malaise, puis le dégoût. C’est pourquoi la cause de la politique familiale, pourtant requise pour le bien public, comme nous le dirons, n’est pas défendable sans approfondissement et réforme de nos principes de philosophie politique et d’économie sociale.

 

 

Et quand les progressistes se font les agents de la régression sociale  

 

Pour être juste, une telle critique doit bien sûr être complétée par celle qui suit, symétrique. Car, exactement de la même manière, on aura à gauche tendance à ne pas traiter assez la question de la famille de manière inductive, en tenant compte de l’apport irremplaçable de la famille à la construction de la solidarité sociale globale, mais au contraire d’une manière trop déductive, à partir de principes moraux exprimant une conception réactive et trop anti-communautaire de la liberté individuelle. La justice sociale, aujourd’hui, passe par la famille. (...)

 

 

Petite philosophie de l'histoire de la solidarité

 

Nous avons d’abord eu, aux époques traditionnelles, une solidarité familiale : en termes hégéliens, ce serait la thèse ;

puis, après divers aléas, nous avons mis en place une solidarité étatique, sous la forme de l’Etat-Providence, c’est l’antithèse hégélienne ;

il faut désormais une synthèse, qui soit la solidarité sociale considérant la famille comme son lieu d'application privilégié, et usant de la solidarité familiale comme de son premier moyen de réalisation, conformément au principe de subsidiarité.

Encore faudrait-il qu'on arrête de la démolir.   CLIQUER ICI POUR RETOURNER AU TOUT DÉBUT DE L'ARTICLE

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