Henri Hude
Réflexions sur la corruption et la défense nationale (2)
Mise à jour le Vendredi, 14 Octobre 2011 13:36 Écrit par Henri Hude
Corruption politique et défense nationale
Quand un système financier menace ruine, la première menace pour la sécurité nationale, c’est la difficulté prévisible de son financement. Et la première façon de défendre la nation, c’est alors de préparer son redressement financier. L’argent est le nerf de la guerre. La désunion que provoquent les crises économiques est de nature à miner la défense de n’importe quel pays. Et le spectacle d’un État en déconfiture n’inspire plus aucun respect et attise les appétits.
Mais pour faire face au problème central, il faut de l’honnêteté intellectuelle, qui oblige à des remises en cause nombreuses et fondamentales. Faute de telles réorganisations mentales en temps utile, la principale menace prévisible contre la sécurité nationale, ce sont la faillite et la révolution sociale.
Il est d’usage de dénoncer les spéculateurs. C’est entendu, ils sont sordides. Dire qu’ils sont la cause de tout, c’est participer à un mensonge collectif.
Les investisseurs économiques à long terme peuvent battre les spéculateurs, à partir du moment où les fondamentaux sont sains. Dans le cas contraire, les spéculateurs peuvent mettre par terre un État.
Qualité du leadership et principe de réalité
Les spéculateurs, au sens précis, sont une catégorie particulière d’investisseurs, qui n’a pas de logique économique derrière elle et qui fait juste des manœuvres, souvent à court terme, sans utilité économique générale. Si un marché s’effondre, c’est peut-être que les spéculateurs jouent à la baisse ; mais c’est aussi que les autres investisseurs ne rachètent pas ; ils n’ont pas confiance.
Pourquoi ? Ce qu’ils veulent, c’est investir à long terme. Quand ils n’investissent pas du tout, c’est qu’ils n’ont pas confiance à court terme. Leur confiance ou leur méfiance n’a rien d’un état d’âme passionnel, passager, irrationnel, encore moins d’un complot. Ils n’y croient pas, tout simplement parce que seuls peuvent « y croire » ceux qui n’ont pas mis le nez dans les comptes consolidés des nations et les fondamentaux économiques. Ou ceux qui ont intérêt à faire semblant d’y croire. Quant à la méthode Coué, elle a, comme chacun sait, ses limites.
Des facteurs productifs qui s’en vont, pas de croissance, une économie portée par la consommation et une consommation portée par la dépense publique, elle-même financée par des impôts sur le travail et par la dette : un tel système n’est pas durable et se rapproche donc constamment du moment où ça casse.
Il y a des fois où les spéculateurs sont tout simplement ceux qui posent au bon moment la question qui fait mal, en ayant pris les positions pour en profiter. Et on les déteste alors comme on déteste un principe de réalité.
Un jour vient où on ne peut plus fuir en avant. Alors, pour pouvoir continuer à s’endetter, ou pour payer simplement les intérêts de la dette, il faut diminuer les dépenses publiques. Mais cela casse toute croissance, diminue l’activité et les ressources fiscales, et requiert un endettement encore plus grand, dans des conditions encore moins crédibles. Cela met aussi « dans le rouge » une bonne partie de la population, qui va faire des révolutions sociales, sur le modèle des révolutions arabes. Le modèle a atteint alors sa limite absolue. Cliniquement, il est mort. C’est juste une question de savoir quand on va le débrancher.
Ne pas reconnaître une telle situation, et tirer ses dernières cartouches en traitant en urgence des crises de liquidités à répétition, c’est aussi absurde que de faire une seconde offensive des Ardennes en 1944. Cette absurdité a pour unique avantage de hâter le dénouement. Si des dirigeants d’entreprise mentaient aux marchés comme les classes politiques mentent aux corps électoraux, ils se retrouveraient tous en prison. On peut mentir au peuple, on ne peut pas mentir aux marchés.
Liquidité, solvabilité, compétitivité
La corruption politique fondamentale est de ne pas poser les bonnes questions. Elle est de traiter comme des crises de liquidités des problèmes de solvabilité à terme, et de ne pas vouloir voir derrière ces problèmes de solvabilité le problème de rentabilité, ou de compétitivité du travail, des Français – et les autres problèmes fondamentaux du système.
Accepter de parler des problèmes, avec leurs ordres de grandeur réels, c’est reconnaître qu’on vit dans un nouvel ancien régime qui est mort dans ses fondamentaux, qu’il va falloir tout reconstruire, et que c’est beaucoup de travail. Pensons à Necker faisant l’exposé des finances de la France en 1789 devant les États-Généraux. Il fait tout simplement l’exposé de la corruption morale et financière d’un régime.
La corruption fondamentale consiste dans une conduite de déni, ayant pour objet de faire passer des échéances électorales difficiles à des entreprises politiques virtuellement ruinées, au détriment des citoyens, dont elles ne sont pourtant que les syndics. De la part de n’importe quel management, on parlerait de faute de gestion grave et d’abus de bien social.
Ce dont nous avons besoin, c’est de gouvernements qui publient leurs comptes régulièrement et qui soient capables de les expliquer de façon convaincante, non pas à des gens qui n’y connaissent rien, et qui, étant forcés de faire confiance, ne savent plus à qui se fier ; mais à des gens qui connaissent les sujets, et qu’on ne peut espérer pipeauter. Ce dont la défense nationale a besoin, c’est aussi de médias qui donnent la parole aux gens qui savent, afin que tout le monde puisse savoir, au moins dans les élites.
Omerta et corruption
« On ne peut pas le dire. Il faut faire comme si on y croyait. » Pourquoi ? Parce qu’on se dit que, si on n’y croyait pas, on aurait le dos au mur de la faillite et de la révolution sociale. Mais quand le mur est là, tout près, la forme fondamentale de la corruption politique (et médiatique), c’est de ne pas le dire. Et les deux seules façons d’éviter la révolution sociale, si c’est encore possible, c’est qu’une fraction significative de la classe politique échange un comportement de politicien quelconque pour une conduite d’homme d’État, ou alors, que le peuple renouvelle la classe politique.
Ce dont a besoin une société libre, pour son existence et sa conservation, donc pour sa sécurité, c’est d’un pouvoir qui ait effectivement le pouvoir de faire, parce qu’il mérite la confiance. Mériter la confiance n’est pas seulement donner l’impression qu’on la mérite.
La corruption fondamentale, pour de nombreux médias, c’est d’être des business dont la rentabilité repose sur la démagogie intellectuelle de la facilité instantanée, qui empêche de distinguer la réalité et impression. La corruption médiatique, unie à la corruption politique, est la principale forme de corruption menaçant la sécurité nationale.
Là se trouve le talon d’Achille des démocraties.
Où allons-nous ? (1)
Mise à jour le Vendredi, 14 Octobre 2011 13:43 Écrit par Henri Hude
Vingt ans après. Quel avenir pour l’Europe ?
Ces dernières années, les événements ont marché très vite. Voyons les choses en face. Fin 2011, c’est toute la vision que nous avions de notre avenir qui s’effondre. Ce que nous proposait la classe politique : construction européenne, société de consommation et solidarité sociale, tout cela est remis en cause par les réalités économiques.
Intellectuellement, nous vivons aussi une époque de remise en cause radicale. Peut-être nous faudra-t-il revenir sur les habitudes de pensée qui sont le plus enracinées dans nos raisonnements politico médiatiques, et poser des questions simples. Car les grandes erreurs stratégiques sont toujours des erreurs de bon sens.
Pouvons-nous encore soutenir le libre-échange ?
Une certaine forme de libre-échange est aujourd’hui difficile à soutenir, car c’est un jeu où nous sommes maintenant perdants.
Depuis les années 90, nous avons conjugué capitalisme financier (mobilité des capitaux et exigence de rendements élevés) avec ouverture des frontières à la concurrence de pays où la main d’œuvre est peu chère. 20 ans après, le pays est désindustrialisé. Les activités productrices de valeur ont déménagé ou ont été créées ailleurs. Ainsi les gains de productivité et les investissements dans la recherche et le développement, qui par nature se font dans l’industrie, ont lieu ailleurs et ne créent pas de croissance dans notre pays.
Il faut être juste et ajouter qu’une telle situation est en partie la conséquence de notre manque de sérieux politique. Nous payons de longues années et d’aveuglement idéologique et de lâcheté dans la gestion. Nous sommes entrés dans le grand bain de la mondialisation sans adapter les structures sociales et administratives du pays. C’est une des raisons de notre non-compétitivité. Cependant, ce n’est pas parce que la tactique a été mal gérée que la stratégie était bonne (capitalisme financier et ouverture des frontières).
D’où une question simple : Est-il souhaitable ou possible de maintenir dans son intégralité une doctrine économique qui, appliquée à un pays qui n’a pas fait le travail d’adaptation nécessaire, provoque chômage et pauvreté sans aucune perspective d’amélioration ? D’où pourrait provenir un sursaut de croissance ? D’un nouvel afflux de crédit ? Les endettements public et privé sont excessifs et l’on parle de besoin de capital pour les banques. D’une démographie qui au mieux stagne ? D’un sursaut de compétitivité ? Alors que les coûts du travail augmentent plus vite chez nous qu’ailleurs.
Si nous continuons dans ce cadre, la situation ne va pas s’améliorer. Mais c’est le cadre des traités actuels, et il ne peut en être autrement en Europe pour l’instant.
C’est l’un des fondements de la construction européenne qui se retourne contre les européens dans certains pays. Et si d’autres pays d’Europe réussissent mieux que nous, c’est en partie en profitant de nos faiblesses qu’ils maintiennent leur croissance, car face aux grands pays émergents, leur compétitivité est comparable. Il faut ajouter que nous n’avons pas le droit de reprocher à nos voisins de bien gérer leurs affaires, même si c’est à nos dépends.
Solidité de nos finances ?
Les doutes sur la solvabilité de nombreux Etats occidentaux ne sont qu’une conséquence de la désindustrialisation de ces pays sur les 20 dernières années. Dans des économies qui perdaient progressivement leurs activités créatrices de valeur, les gouvernements ont stimulé artificiellement la croissance et le niveau de vie des populations par des politiques d’argent facile d’un côté de l’Atlantique, par des dépenses publiques de plus en plus importantes de l’autre.
Cela a contribué à créer des bulles immobilières et un surendettement public. L’éclatement des bulles immobilières a provoqué la première crise financière et aggravé l’endettement public. Aujourd’hui, les investisseurs se demandent si les dettes publiques pourront un jour être remboursées.
C’est la seconde crise financière, qui porte en premier lieu sur la dette de certains pays d’Europe du sud. Si ces pays connaissaient des difficultés de refinancement, il est probable que le système financier européen traverserait des difficultés sans précédent, aggravant encore en Europe, la stagnation économique.
Ajoutons que cette question du financement de la dette souveraine se poserait tout aussi douloureusement aux Etats-Unis et en Angleterre, si les banques centrales de ces deux pays ne monétisaient pas massivement leur dette.
Et pourtant, rien de surprenant : vingt années d’arbitrages capitalistiques entre les pays matures et les pays en croissance, arbitrages rendus possibles par la dérégulation financière et l’ouverture des frontières ; vingt années de stimulation artificielle de la consommation par l’endettement public ou privé. C’est ce mécanisme malsain qui arrive à son terme.
La crise de l’Europe n’est pas simplement une crise de la dette, c’est une crise de business model.
Craquements dans la construction européenne
C’est aussi une crise politique.
Certains dénoncent les mauvaises manières du pouvoir, ses tendances autoritaristes. Mais que cela ne cache pas aux vrais observateurs une grande impuissance des pouvoirs européen et français à appréhender la crise.
Impuissance conceptuelle d’abord. Car les grandes constructions politiques reposent sur une base philosophique, et quand la réalité vient brutalement ébranler l’édifice politique, c’est toute la philosophie qui vacille.
La construction européenne telle que nous l’avons faite est une semi union économique et monétaire qui décide de n’être ni un pouvoir, ni une culture. Cette union incomplète prétendait incarner l’universalisme philosophique et devait dissoudre les nations. Cette union est en train de trembler. Nous avons créé une monnaie sans pouvoir, sans armée, sans peuple et sans légitimité. Une monnaie de spécialistes. Ces spécialistes ont créé une zone monétaire instable, sans mécanismes redistributifs, sans politique d’ensemble et sans solidarité. Où les déséquilibres entre pays ne peuvent que croître et s’exacerber jusqu’à ce qu’ils deviennent atroces et intenables.
Les spécialistes objecteront que si l’on avait suivi leurs recommandations, nous n’en serions pas là. « Dans une zone à monnaie unique, il faut prêter une grande attention aux coûts du travail afin que ceux-ci ne divergent pas selon les pays. Il faut respecter les clauses financières du pacte de stabilité afin de conserver la même qualité de signature souveraine dans toute la zone. » Paroles de raison soutenues avec une vraie continuité et une vraie cohérence intellectuelle. Mais aussi parole prêchée dans le désert.
Pensait-on que des gouvernements démocratiques faibles et asservis à l’irrationnel médiatique allaient s’astreindre à cette rigueur ? À cette hauteur de vue ? Nous savons aujourd’hui que la construction de la zone Euro reposait sur cette hypothèse fausse. Tout simplement.
De Gaulle disait qu’ « il n’est pas de politique en dehors des réalités. La réalité, c’est qu’un cadre monétaire plus souple, comme celui qui existait avant l’Euro, convenait. Les pays dont le dialogue socio politique était le moins sérieux compensaient par un peu d’inflation ou un peu de dévaluation le différentiel de compétitivité que créait une gestion trop généreuse envers des revendications irresponsables.
Où allons-nous ? (2)
Mise à jour le Vendredi, 14 Octobre 2011 13:43 Écrit par Henri Hude
L’impossible break-up de la zone Euro
L’Euro ? Peut-on dire que l’Europe se porterait mieux s’il n’avait jamais existé ?
Peut-être serions-nous plus riches si l’Euro n’avait pas existé. Mais il existe et nous y participons.
« Sortons de la zone Euro ! Retournons à notre monnaie ! Dévaluons et recommençons comme avant ! » Idées séduisantes. Convenons d’ailleurs qu’il est bien légitime d’en vouloir à ces théoriciens qui ont fait tout faux et à ces politiques qui nous ont menés dans cette impasse. Ce sont des idées qu’il faut s’attendre à trouver, de plus en plus violents, parmi les classes moyennes prolétarisées, les jeunes chômeurs et tous les actifs qui, par un jeu de concurrence économique absurde, n’ont plus de place dans l’économie créatrice de valeur.
De plus, il est injuste d’excommunier du dialogue politique ceux qui instinctivement se plaignent de ce qu’ils pensent être l’instrument de leurs malheurs. C’est différent si cela constitue une rhétorique politicienne, un business médiatique qui marche, sans vision d’ensemble, sans précision des idées et sans volonté de servir le pays.
Que peut-il se passer si un pays sort de la zone Euro ? Si un pays sort de l’Euro, c’est en violant tous les traités actuels qui ne prévoient pas de clause de sécession de la zone Euro. Et cela provoquerait des instabilités terribles. Fuite des dépôts bancaires hors de la partie la plus faible de la nouvelle zone, et probable faillite du système financier des pays faibles. Il faudrait alors instaurer un contrôle des changes, l’interdiction de retirer son argent des banques. Que dire de l’impact sur le commerce extérieur ? Les pays européens accepteraient-ils une dévaluation violente de la monnaie d’un de leurs partenaires commerciaux, qui pourrait alors phagocyter leur propre industrie ? Ne seraient-ils pas tentés de compenser la dévaluation par des barrières douanières ? Un pays désindustrialisé aurait besoin de nombreuses années pour rebâtir un outil productif décent. Années pendant lesquelles le coût des importations serait beaucoup plus important. Que dire de la dette des entreprises qui se trouveraient à cheval sur deux zones ? Que dire de l’épargne des gens investie en dette d’Etat, de banques et d’entreprises ? Enfin que dire des troubles sociaux que provoquerait une période de transition si incertaine et si terrible ?
Sortir de la zone Euro, cela consiste probablement à détruire tout le tissu financier et économique, pour le recréer dans des conditions incertaines.
Il est probable qu’une scission de la zone Euro correspondrait à une période de véritable chaos en Europe, surtout si elle se passe dans une ambiance de tension entre les peuples.
Notons que sortir de la zone Euro serait surement moins dramatique pour un pays fort. Notamment parce que, suite à la réévaluation de sa monnaie, son système financier ne serait pas la victime d’une fuite des dépôts, et surtout se cela se passe sans prévenir.
Pour un pays, sortir de la zone Euro est rationnel seulement si le coût d’en sortir est inférieur au coût d’y rester. Comme sortir de l’Euro risque de provoquer le chaos, il n’est pas rationnel de sorti de la zone Euro. Sauf naturellement si la zone Euro est déjà en situation de chaos. Auquel cas…
L’impossible réforme de la France
Les dirigeants de la zone Euro rappellent à de nombreux pays « l’impérieuse, l’urgente nécessité d’effectuer des réformes structurelles » afin de garantir la stabilité de leurs finances publiques.
Voyons la France. Regarder ses finances est un travail bien triste. Ce que l’on voit, c’est un Etat tentaculaire, qui dépense plus de la moitié de la richesse créée par le pays. C’est une dépense sociale d’à peu près le quart du pib, et qui est financée par des taxes sur le travail. La France est un pays qui, en plus d’être un pays développé et donc moins compétitif, fait peser sur les activités productrices les deux boulets que sont le financement d’un Etat monstrueux et de la protection sociale, aggravant encore le déficit de compétitivité. Rendus non compétitifs par le coût du travail, indépendamment de leur valeur personnelle, les producteurs français n’ont pas d’avenir en tant que producteurs. Plutôt que de les laisser dans la pauvreté, l’Etat décide les transformer en purs consommateurs, en maintenant artificiellement leur pouvoir d’achat par la dépense publique, dont les taxes viennent encore peser sur la compétitivité. C’est un parfait cercle vicieux.
Certains économistes résument le business model de la France par : « une croissance tirée par la consommation, la consommation financée par la dépense publique, la dépense publique financée par la dette ». Il est fatal que le mécanisme s’enraye un jour. Et nous y sommes.
De plus, les tendances de ces grands ensembles sont terrifiantes : les dépenses sociales augmentent fortement, le fonctionnement de l’Etat coute de plus en plus cher. Il n’y a pas de croissance, et donc stagnation des recettes. Le travail productif diminue.
Vouloir réduire le déficit en augmentant les impôts est une folie. Cela revient à dégrader encore la compétitivité du travail et la rentabilité du capital. Rappelons que nous sommes encore en système de libre circulation du capital et de concurrence mondiale pour le travail.
Les seules voix raisonnables demandent la réduction des dépenses. Et cela devrait se faire dans un ordre de grandeur considérable, jamais envisagé, de près de 100 milliards d’euros.
Est-ce possible ? La vraie rigueur financière (baisse significative des dépenses nette de toutes les redistributions et négociations) ferait basculer dans la pauvreté une partie considérable de la population. Combien en effet sont ceux dont le niveau de vie dépend directement de la dépense publique : fonctionnaires de tous niveaux, chômeurs, retraités, familles aidées, malades… ?
Comment imaginer qu’un gouvernement en France, avec le peu de légitimité que lui laisse l’exubérance irrationnelle du monde médiatique, pourrait imposer de tels sacrifices ? Et s’il y parvenait, comment pourrait-il résister aux pressions voire aux révoltes qui suivraient ? Et à la démagogie de son opposition ?
Si nous n’agissons pas pour sauver nos finances, c’est la solvabilité de l’Etat qui est remise en cause.
Mais qui pense qu’il y a dans la classe politique française un seul personnage de niveau 1 capable d’imposer une vraie rigueur au pays ?
Il semble que nous ayons le choix entre l’insolvabilité et la révolution sociale. Ou alors l’inflation. Mais l’inflation, qui pourrait être un mal nécessaire pour nous, est inacceptable pour les pays « vertueux ».
Il faut donc, sans doute, nous préparer à des temps extrêmement difficiles. L’urgence, c’est de faire émerger des hommes d’Etat, de rompre avec les idéologies en faillite, de douter méthodiquement des philosophies et de la science économique dominantes. Tout est à réviser : économie, finance, culture et politique. Nous ne pouvons éviter un chaos qu’au prix de l’invention de solutions terriblement audacieuses, qui seules pourront nous tirer hors du cercle vicieux.
Extraits d’Ethique et politique (Editions Universitaires, 1992)
Mise à jour le Lundi, 12 Septembre 2011 08:42 Écrit par Administrator
Où allons-nous ? Quel avenir ?
Voilà quelques extraits d’Ethique et politique1 (Editions Universitaires, 1992). On pouvait écrire à l’époque bien des choses sur l’avenir de l’Europe. Je ne sais pas si je dirais aujourd’hui exactement les mêmes choses.
Démocratiser l’économie de marchés. Oligarques et idéocrates
« On dit que les nations européennes ont besoin d’adapter leurs institutions politiques aux exigences de l’économie de marchés. En réalité, elles ont besoin de démocratiser l’économie de marché aujourd’hui oligarchique, qui se traduit par la croissance continuelle du chômage, l’exagération des flux migratoires et la destruction de l’environnement. Car ces trois problèmes sont solidaires. Elles n’ont absolument pas à aligner leurs institutions politiques sur le fonctionnement de l’économie de marché oligarchique, ou alors autant dire qu’il faut supprimer les démocraties. Et on les supprime si on asservit les nations.
« Ce que veulent les nations européennes, c’est vivre ensemble comme des nations vraiment libres, mais unies par toute une histoire et rapprochées par une communauté d’intérêts qui n’ont rien à voir avec les appétits et les marottes des bureaucrates, oligarques et idéocrates. »
« Tout le monde est d’accord, ou presque, pour admettre la nécessité d’une construction européenne. Si l’on doit critiquer âprement ce qui se fait à ce jour, c’est que ces échafaudages institutionnels seront sans lendemain, parce qu’ils sont dépourvus de fondements solides dans l’histoire et dans la conscience des peuples. L’union bruxelloise n’aura pas plus de vie et de fécondité que la défunte union moscovite. » (Ethique et politique, pp.80-81.)
De nouvelles institutions européennes
« Je songe à un sénat des nations d’Europe. (…) Ce sénat élirait son président, qui porterait le nom de président du sénat des nations d’Europe. Ce président serait la clé de voûte de tout l’édifice. Ce sénat [d’une centaine de membres] siègerait en permanence. Le principe constitutionnel essentiel doit être qu’il n’existe d’autre loi en Europe que des lois nationales. Le sénat des nations doit pouvoir élaborer et proposer des textes juridiques, mais qui ne prendraient force de loi qu’après avoir été repris, et au besoin amendés et adaptés, par les seules représentations nationales, à titre de lois nationales. (…)
« Les chefs d’Etat [de l’Union] seraient en relation avec le Président du Sénat (…) [ayant] une fonction arbitrale permanente, un rôle de promotion des intérêts communs et de garantie effective des indépendances nationales face aux intérêts économiques transnationaux, une mission de représentation de l’unité morale des nations et, enfin, un pouvoir d’exception en période de crise. »
« Le président du sénat disposerait d’une force armée d’élite (…) [cf. Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, Editions Monceau, 2010]. Il possèderait le pouvoir de mettre sous contrôle et sous direction temporaire de ses commissaires économiques toutes les puissances économiques et financières qui profiteraient de leur extension transnationale pour essayer de jouer chaque nation contre toutes les autres et pour se refuser à remplir leurs obligations envers chaque nation. C’est donc lui qui serait chargé de donner effectivité aux lois nationales sur les puissances économiques et financières transnationales. » Ethique et politique, pp.84-85.
L’effondrement prévisible de la construction bruxelloise
« Toute prétendue aliénation de l’inaliénable serait nulle de plein droit. (…)
« Un peuple a le devoir de demeurer une individualité libre, pour que soit conservée la pluralité des nations libres, sans laquelle est perdue la liberté commune du genre humain.
« Si un citoyen renonce à la souveraineté de sa nation, il pose un principe au nom duquel on pourra par la suite lui enlever tous ses droits politiques. De telles décisions ne peuvent être prises par un peuple, sauf s’il a perdu la tête ou a été abusé. La folie est juridiquement incapable et l’imposture ne fait pas droit. (…) Ceux qui prétendraient aliéner la souveraineté nationale devraient être regardés comme des usurpateurs. Avant même qu’ils aient souscrit de tels engagements, les peuples sont censés leur avoir retiré tout pouvoir de les engager. » Ethique et politique, p.87.
« Que devient aujourd’hui la construction européenne ? La seule chose bien claire, c’est qu’on est en train de réduire l’Europe à un immense marché, et de réduire les Européens à des homines oeconomici, purs acheteurs et vendeurs sans patrie opérant sur un marché purement abstrait.
« Cette unification ne se fait que par l’argent et pour l’argent. Pareille entreprise peut enrichir certains, elle ne contribue aucunement à moyen ou long terme à la prospérité de notre continent. Parce qu’elle valorise à l’excès la richesse matérielle en sa forme la plus superficiellement monétaire et la plus immoralement myope, elle détruit toutes les valeurs de prospérité. (…)
« On abat des frontières, on érige des pouvoirs publics, on instaure un droit, et tout cela se fait dans l’indifférence, l’apathie et la résignation. C’est que l’Europe préfabriquée dont on assemble les morceaux, n’est ni celle des peuples, ni celle des personnes et qu’elle n’a aucune racine, ni dans la nature, ni dans l’histoire, ni dans la liberté. Et c’est pourquoi elle tombera.
« Cette Europe sans patrie et sans patriotisme(…) sera la chose de ceux qui en tireront profit parce qu’ils en tireront les ficelles. Cette Europe sans peuples ni patries, sans âme ni valeur, cette Europe sans communauté et sans personne, cette Europe sans démocratie et sans justice nous n’en voulons pas, nous n’en voulons pas, pire, nous ne la voulons même pas.
« Les peuples de l’Ouest, aujourd’hui courbés, paraissent consentir à leur abaissement. Il se fait un calme étrange et trompeur. Les puissants croient régner sans partage, mais ils ne font que présider au néant et tout l’essentiel leur échappe. (…)
« Un soulèvement imprévisible, un seul séisme bref (…) et nul ne saura plus dire où se dressait, hier encore, la plate géométrie des systèmes morts. » (Ethique et politique, 1992, p.88).
Ethique et Finance (1). Un article à paraître dans la Revue Analyse financière
Mise à jour le Lundi, 18 Juillet 2011 15:29 Écrit par Henri Hude
Les deux textes que je poste aujourd'hui sur ce blog sont à paraître dans le numéro 41, Octobre-Décembre 2011 de la revue Analyse financière, organe de la Société Française des Analystes Financiers. Je remercie très vivement Madame Michèle Hénaff, rédactrice en chef, d'en avoir autorisé la publication anticipée. Je remercie d'avance tous ceux qui pourraient reprendre cet article dans la blogosphère, ou le reproduire à fins d'études ou de réflexion, de bien vouloir indiquer sa source et de signaler que ce numéro 41 d'Analyse financière comportera un Dossier passionnant intitulé "Quelle finance demain ?" (cf. www.revueanalysefinanciere.com )
Pour retrouver l’éthique et son sérieux, rien de tel que de passer par des temps difficiles. Quand rien ne va plus, chacun cesse de s’imaginer que tout est possible et que tout est permis.
L’éthique est le moyen de faire la paix
L’éthique est le moyen de faire la paix en installant les conditions et règles d’une confiance fondée. Ces conditions constituent une « loi de paix ». Thomas Hobbes, dans son Léviathan, l’appelle une « loi naturelle », car l’homme ne peut bien développer sa nature qu’en situation de paix. La « loi naturelle » n’est pas arbitraire, car les moyens de faire la paix ne le sont pas – si nous parlons de vraie paix, non de diktat, imposé par la force, ou d’exploitation, par la ruse.
Cette loi naturelle inclut notamment le respect de la vie d’autrui, celui des promesses et contrats, le renoncement à l’emploi de la violence et de la ruse, le règlement judiciaire des différents, le respect de la propriété, l’impartialité et l’honnêteté de la justice, etc. Le droit de toute société pacifiée incorpore et détaille ces principes généraux de la « loi naturelle ». L’éthique doit donc entrer dans la composition de toute société de confiance et de toute activité sociale pacifique.
Paix, guerre et concurrence
Là où il n’y a pas d’éthique, c’est la « loi de la jungle ». Dans la jungle, que deviennent crédit, assurance et propriété ? Par suite, la finance, c’est la paix. Et donc c’est aussi l’éthique, si l’éthique représente les moyens de faire la paix. Pourquoi alors la finance a-t-elle une si terrible réputation ?
Il est exact que l’économie tout entière est concurrence ; la finance plus encore, peut-être. Mais la concurrence, est-ce la guerre ? Non et oui.
Non, car dans une société correctement régulée, la concurrence reste loyale, respecte les lois et la liberté, regarde le concurrent comme un partenaire, ne veut pas sa mort, n’exclut ni l’émulation, ni l’admiration, ni même une solidarité de fait. La paix peut donc inclure la concurrence. Elle le doit, pour ne pas se réduire à une harmonie paralysée.
Toutefois, entre la concurrence loyale, la concurrence prédatrice, et la guerre économique ouverte, il existe un continuum. La concurrence est située sur un point mobile, entre des extrêmes.
De la conscience de chaque professionnel
Le politique est là pour installer des règles de paix et des organes régulateurs. L’éthique financière, c’est d’abord de suivre ces régulations, plus nombreuses et plus contraignantes en finance que dans la plupart des autres industries. Sauf dans les cas comme « les Madoff », la grande majorité des professionnels respecte ces contraintes. C’est pourquoi il y a quelque hypocrisie à culpabiliser cette industrie. Si le politique manque de sérieux et d’autorité, s’il se laisse circonvenir, il ne pose pas des règles valables. Chacun est obligé de suivre, de faire comme le marché, et donc le plus souvent d’agir dans le gris, en dépit de ses préférences, sous peine de mort économique. La question de l’éthique financière est d’abord une question de bonne régulation, d’éthique politique, et de fonctionnement sérieux des médias d’information.
Il est exact qu’il règne, dans le domaine de l’éthique, un haut degré de relativité et de subjectivité. Dans la pratique, on arrive à justifier par des discours spécieux à peu près n’importe quoi. Mais cela ne prouve rien contre l’éthique. Le désaccord, dit Hobbes, régnerait aussi en mathématiques, si l’on pouvait justifier des intérêts par des théorèmes. Nous voulons la paix avec ses avantages, et la liberté de ne pas observer la loi qui la conditionne ; la sécurité sous la règle et la liberté de la tricherie, ou de l’exception. Le droit et la morale se changent ainsi en ruses, la paix en guerre froide. L’éthique suppose un minimum de lucidité sur cette incohérence et de bonne volonté pour la mettre en cause. Le rapport « éthique et finance » se trouve dans la conscience de chaque professionnel (financiers, politiques, ou gens de médias) capable d’une telle mise en question.
Éthique, politique et valorisation des entreprises
Les questions d’éthique financière sont au cœur des problématiques politiques. Et réciproquement. Par exemple : comment valoriser une entreprise, sans tenir compte de la stabilité de l’environnement social et politique où celle-ci évolue ? Quelle était la valorisation correcte des chemins de fer russes en 1913 ? Quelle est celle d’une banque européenne en 2011, face à la crise de la dette souveraine ?
Appelons valorisation abstraite celle qui ne tient compte que de facteurs économiques et financiers, en eux-mêmes pertinents, mais ferait abstraction des facteurs sociopolitiques et culturels – dans une nation, dans une région, ou dans le monde dans son ensemble. Une valorisation abstraite est susceptible d’un haut degré d’objectivité, associé à un faible degré de vérité. Une valorisation concrète vise à un plus fort degré de vérité, mais risque de comporter un plus faible degré d’objectivité.
Le métier d’analyste financier, s’il prétend atteindre à des valorisations concrètes, peut-il rester politiquement neutre, au sens de « exempt de toute dimension d’analyste politique » ? Une valorisation concrète peut-elle être « values free » ?
La loi de paix ne fonctionne comme facteur décisif de paix, qu’à condition d’être intériorisée et appliquée spontanément par l’individu. Imposée comme un pur précepte de droit positif et obéie par simple contrainte, la règle ne fonctionne pas. Il faut un minimum d’adhésion libre. Autrement, il faut à la place un haut niveau de surveillance, de coercition et de répression. Une telle situation empêche d’« apprivoiser[1] » le pouvoir et maintient une ambiance de méfiance incompatible avec la stabilité et la croissance.
L’éthique (comme valeur objective et publique des pratiques et de la gouvernance, mesurée selon la loi de paix) est constitutive de la création de valeur concrète et à long terme par les entités économiques. Elle est inséparable de la sagesse politique. Les valorisations concrètes tiennent compte du respect objectif de la loi de paix, et de la confiance dans un pouvoir objectivement pacificateur et exempt de démagogie. Toute défaillance à cet égard compromet la confiance, condition de l’environnement nécessaire pour qu’une entreprise possède une valeur financière réelle et durable.
Du lien entre création de valeur et avenir de paix
Une évaluation abstraite est malgré tout valable à court terme. Mais cette contradiction entre valeur abstraite et valeur concrète signale le vrai problème éthique des financiers. La vraie création de valeur est un phénomène plus politique, plus général. On ne crée pas de valeur en étant simplement plus habile que les autres dans un univers qui, par ailleurs, se dégrade. Au contraire, la vraie création de valeur est un phénomène d’ensemble dans une société pacifiée, stable, qui travaille, invente et se développe – une société qui a un avenir de paix devant elle.
[1] Harvey C. MANSFIELD, Taming the Prince (1989) ; traduction française, Le Prince apprivoisé, Fayard, 1994.
Ethique et finance (2). Un monde à économie libérale mondialisée est-il stable et durable ?
Mise à jour le Lundi, 18 Juillet 2011 15:28 Écrit par Henri Hude
Cette seconde partie du texte que je poste aujourd'hui sur ce blog est la deuxième partie d'un article à paraître, dans le numéro 41, Octobre-Décembre 2011, de la revue Analyse financière, organe de la Société Française des Analystes Financiers.
Je remercie encore très vivement Madame Michèle Hénaff, rédactrice en chef d'Analyse financière, d'en avoir autorisé la publication anticipée. Je remercie d'avance tous ceux qui pourraient reprendre cet article dans la blogosphère, ou le reproduire à fins d'études ou de réflexion, de bien vouloir indiquer sa source et de signaler que ce numéro 41 d'Analyse financière comportera un Dossier passionnant intitulé "Quelle finance demain ?" (cf. www.revueanalysefinanciere.com )
A quelles conditions un monde à économie libérale mondialisée est-il stable ?
Quels sont le degré et la forme des pouvoirs nécessaires à la stabilisation de la confiance et de la paix ? Dans quelle mesure un tel système est-il conforme à la loi de paix ?
De telles interrogations sont utiles pour dessiner les figures possibles de l’avenir. La mondialisation actuelle est-elle irréversible ? Certains de ses aspects, techniques ou culturels, le sont probablement. Mais rien n’est irréversible, quand sa structure est incompatible avec la loi de la paix. L’expérience montre aussi que certaines formes de mondialisations ont disparu, comme celle du Moyen-âge avant la guerre de cent ans, ou celle de la fin du 19ème siècle et jusqu’en 1914[1].
Toute société durablement fonctionnelle est éthique, conforme à la loi de paix, donc raisonnablement solidaire, puisque toute société non solidaire devient conflictuelle et tend vers la révolution. La solidarité se réalise essentiellement en trois lieux, qui tous ont rapport à la finance. L’étroit rapport entre la finance et l’éthique se trouve dans cette triple responsabilité. De là le concept d’une finance de paix, qui essaye de réaliser « les conditions économiques de la paix[2] ».
1 - Une finance de paix sait articuler production et consommation
Aussi importantes que soient les intermédiations monétaires, à la fin ce sont « les produits (qui) s’échangent contre les produits[3] ». Il n’est donc ni fonctionnel, ni juste, de considérer le marché des biens et services sans le marché du travail. Chaque acteur réel sur le marché est demandeur de deux choses : des produits à acquérir et des produits pour les acquérir, des biens de consommation et un travail productif rémunérateur.
Si la globalisation isole d’un côté des consommateurs qui ne produisent plus, de l’autre des producteurs qui ne consomment jamais, elle n’est ni éthique, ni irréversible. La mondialisation peut constituer une perspective et un horizon valables, mais les sous-espaces économiques doivent à tout moment rester à la fois des espaces de production et des espaces de consommation, autrement nous marcherions droit aux révolutions, dans les pays consommateurs comme dans les pays producteurs. Cette responsabilité de la finance (et du politique) requiert aujourd’hui des inventions, ou réinventions.
2 - Une finance de paix sait articuler production/consommation et investissement
Les consommateurs ne peuvent rester producteurs sans investissement suffisant. Il n’y a pas lieu de culpabiliser les dirigeants économiques qui prennent des décisions économiques, rationnelles dans le cadre des règles du jeu établies politiquement, et qui préfèrent anticiper en temps utile l’inévitable évolution des choses.
L’acteur économique concret est donc demandeur non seulement d’emploi et de biens de consommation, mais d’investissements. Cette seconde articulation permet aussi l’application de la « loi naturelle », et la paix. Le rôle du pouvoir politique est de poser des règles permettant de constituer des zones économiques cohérentes, où soient coordonnés les fonctionnements des trois marchés : travail, biens et services, investissement. Le monde, comme espace global, est-il une zone économique cohérente ?
3- Une finance de paix sait articuler économie et assurance
La loi naturelle de solidarité, en termes économiques, s’appelle aussi l’assurance. La solidarité ne prend pas forcément la forme d’une assurance nationalisée, ou celle d’une démagogie favorisant le parasitisme. Cette industrie doit tenir compte des spécificités et conditions particulières du service à rendre. Il s’agit de gérer ce lien et ce bien de la solidarité d’une société, en respectant la « loi de paix ». Sans assurance, pas de paix.
Pendant que, dans notre pays, l’Etat, pour éviter l’explosion sociale, est forcé d’acheter la paix au moyen d’une dépense publique colossale, qui pèse sur le travail productif, lequel en devient d’autant moins compétitif, l’assurance, elle, transforme de l’épargne en investissement et donc en instrument de travail – au moins, tant qu’on ne force pas l’assurance à financer plus la dépense publique que le travail.
Si la globalisation libérale a pour effet de ne plus offrir le travail aux espaces économiques dont les habitants sont couverts convenablement par un système de solidarité, sans que les habitants des autres espaces s’en trouvent mieux pour autant à ce point de vue, cette forme de globalisation n’est pas irréversible, car nous allons vers des difficultés graves. Les espaces où peut s’articuler un système de solidarité doivent aussi être les espaces économiquement pertinents, et réciproquement. Est-il besoin de préciser qu’il existe aussi des systèmes de solidarité abusifs ?
Il ne revient pas au philosophe d’entrer dans des considérations trop techniques (fiscalité indirecte, gestion des assurances sociales, lutte contre la corruption ou le parasitisme, niveau des salaires, réorientation des investissements ou financement de la dépense publique). D’un point de vue éthique, force est de constater que beaucoup des problèmes d’éthique financière sont des problèmes politiques et d’éthique politique. Le déficit éthique se situe d’abord à ce niveau.
[1] Suzanne BERGER, Notre première mondialisation. Leçons d’un échec oublié, Seuil, 2003.
[2] Henri DE CASTRIES, dans la Préface à Henri HUDE, L’éthique des décideurs, Presses de la Renaissance, Paris, 2004. 2ème édition, Monceau Éditions, 2011, à paraître.
[3]Jean-Baptiste SAY, Traité d’économie politique (1803), L.I, chap.15.
Où en sont les Valeurs? Interlude. L'homme et l'animal. La religion
Mise à jour le Vendredi, 08 Juillet 2011 12:31 Écrit par Henri Hude
L’association des idées. Un vieux texte sur l’homme et les bêtes
Comme je viens de parler du polythéisme contemporain, et que j’aurais plaisir à pouvoir n’en pas penser que du mal, mes idées se sont dirigées naturellement vers l’écrivain Lactance, qui a consacré une bonne part de sa vie à polémiquer, non sans quelque sympathie, avec les polythéistes. Je dirai qui il est et vous verrez aussitôt en quoi il nous concerne. Bref, tombant sur un texte de lui, je m’y suis intéressé : ainsi marchent nos idées…
Feuilletant une vieille anthologie, j’ai donc trouvé un texte de Lactance sur l’homme et les bêtes. Nous ne sortons pas tout à fait du sujet : les valeurs ont à voir avec l’homme. Les valeurs, ce sont les biens humains, vraiment humains. Elles sont un peu ce que nous avons de proprement humain. Elles font connaître le meilleur de la nature de l’homme, tout comme la connaissance de l’homme peut nous éclairer diversement sur les valeurs. Je veux donc vous livrer ce texte, non sans ajouter quelque introduction et commentaire.
Qui était Lactance ?
Surnommé le « Cicéron chrétien », à cause de son éloquence, il vécut entre 250 et 325 après Jésus-Christ. Grand professeur de lettres, comme plus tard saint Augustin, il perdit son poste lors des grandes persécutions de la fin du 3ème siècle. Il survécut et refit surface dans sa vieillesse, devenant même le précepteur du fils de Constantin, l’empereur qui mit fin aux persécutions antichrétiennes dans l’empire romain (en 315, puis en 325). Lactance est l’auteur d’un grand ouvrage, Les Institutions divines, dont un résumé a été publié en français.
On se moque de ce cher homme depuis Copernic, parce qu’il croyait dur comme fer que la terre était plate. Il se fonde pour cela sur des arguments qui ne valent pas grand-chose, mais qu’il trouvait excellents. Oublions le Lactance scientifique. L’astronomie n’était pas son fort. Il excellait, par contre, comme René Girard, dans l’analyse des mythes.
J’avais rencontré Lactance, pour la première fois, il y a longtemps, et de seconde main, par l’intermédiaire d’un livre sur les Pères de l’Eglise latine, écrit par Hans Von Campenhausen, où un chapitre lui était consacré. J’avais été très intéressé par l’attitude de Lactance envers les croyances polythéistes.
Schématiquement, les Pères de l’Eglise sont les uns sévères et les autres plus bienveillants, envers les croyances et les mythes polythéistes. Saint Augustin est le plus dur : les dieux sont des démons, le polythéisme est un satanisme. Lactance est le plus bienveillant. Il cherche plutôt à trouver dans les mythes païens un sens favorable et valable et intéressant. Par exemple, le mythe d’Amour et Psyché peut figurer allégoriquement la séduction de l’âme humaine par Dieu qui est l’Amour – Caritas, Agapê.
La distance entre l’homme et les bêtes
Lactance nous prend à contre pied du début à la fin. Bien sûr, il commence par marquer la distance :
« L’attitude de notre corps, écrit-il, les traits de notre visage, expriment une distinction entre nous et les bêtes. La nature les a créées penchées vers la terre, comme pour brouter l’herbe ; elles n’ont rien qui les rapproche des cieux où leurs regards ne s’élèvent pas. L’homme, au contraire, a la stature droite, le visage élevé comme pour contempler le monde ; sa face semble vouloir conférer avec Dieu, et son intelligence aspire à connaître l’intelligence divine. »
« C’est pour cela, comme le dit Cicéron, qu’à l’exception de l’homme, aucun être animé ne jouit de la notion d’un Dieu. L’homme seul a été muni de cette sagacité qui le rend capable de comprendre une religion. Et c’est peut-être là le seul caractère qui marque surtout une différence entre lui et les autres créatures. »
Si Lactance a ici raison, la spécificité de l’homme est d’être un animal religieux, ce qui suppose en lui la capacité de former l’idée de Dieu, ou de l’Absolu, d’en suivre toutes les transformations, et de comprendre ce qu’est une religion. En outre, comprendre un homme, c’est comprendre sa religion.
L’irréligion envers de la religion. L’illusion irréligieuse
Depuis l’époque des Lumières, nous trouvons dans le genre humain nombre de personnes qui s’imaginent que la religion est une illusion et qui pensent de bonne fois n’avoir aucune religion. Il me semble que c’est une extraordinaire illusion, qui mériterait d’être qualifiée d’illusion irréligieuse.
Comme nous l’avons noté depuis plusieurs semaines sur ce blog, les grandes Lumières sont une religion philosophique, et les Lumières tardives en sont une autre. Les grandes Lumières sont panthéistes, les Lumières tardives sont polythéistes. Il est naturel que les unes et les autres critiquent le monothéisme, en particulier le monothéisme chrétien.
La réciproque est vraie. Lactance aussi critique une illusion religieuse, celle du polythéisme. Il en fait même une critique politique. Dans son livre De la mort des persécuteurs, il observe que le polythéisme peut rendre injustes et cruels des chefs politiques[1]. Bergson, si je le comprends bien, critique l’illusion religieuse du panthéisme spinoziste, matrice de la religion des Lumières, et il le fait au bénéfice du monothéisme judéo-chrétien. Bref, il n’y a tout simplement pas d’irréligion. C’est toujours une pensée religieuse qui critique l’illusion d’une autre pensée religieuse. On parle d’illusion religieuse à propos des erreurs qu’on croit pouvoir déceler dans la pensée religieuse de ceux qui ont une autre religion.
Un mot sur l’illusion
L’illusion, c’est ce qui permet l’erreur. Si le faux ne semblait pas vrai, nul ne se tromperait jamais. Et ce qui se joue de nous (quod nos illudit), c’est ce jeu d’apparences mal interprétées, qui produit ce qu’on appelle illusion et nous livre en confiance à la puissance de l’erreur, ou du mensonge.
La proximité de l’homme et des bêtes
Après avoir marqué la distance entre l’homme et les animaux, Lactance travaille alors à la réduire. Il note chez les bêtes des ressemblances avec nous, quant au langage, au rire, aux émotions et même à la raison et à l’industrie :
« Les propriétés qui semblent, au premier aspect, particulières à l’homme, on les retrouve dans les animaux, sans doute différentes, au fond, dans ces derniers, mais extérieurement tout à fait semblables. »
Lactance ne semble pas troublé par ces ressemblances. Il ne s’engage pas dans une discussion sur ces terrains. Comme la part d’interprétation y est considérable, il est aisé de soutenir les thèses les plus diverses. Lactance, prudemment, évite ces débats toujours menacés de stérilité. C’est ainsi qu’il écrit :
« La parole, par exemple, n’appartient qu’à l’homme ; eh bien ! on reconnaît aux bêtes une espèce de langage qui leur sert à communiquer entre elles ; elles rendent leur colère par des sons qui imitent le courroux d’une voix humaine ; séparées par la distance, elles ont des accents pour exprimer leurs félicitations. Pour nous, leur voix n’est qu’un cri confus ; il en est peut-être aussi de la nôtre pour elles. Toutefois, il faut bien que cette voix ait un sens pour ces bêtes, puisqu’elles savent le comprendre et qu’elles varient leurs intonations suivant les divers mouvements qui les affectent. »
« Le rire semble également, continue-t-il, n’être propre qu’à l’homme, et pourtant il faut bien reconnaître, dans quelques animaux, des signes qui attestent en eux de la joie. Lorsqu’ils jouent et sautent de plaisir, ils abaissent doucement leurs oreilles, rétrécissent leur gueule, montrent un air calme et riant, et le feu de leurs yeux annonce la vivacité de leur émotion.
« Qu’y a-t-il de plus particulier à l’homme que la raison qui lui donne la prévision de l’avenir ? Eh bien ! Quelques animaux ouvrent plusieurs issues dans leur retraite, afin de se réserver une fuite à l’heure du péril. Auraient-ils tant de précautions, s’ils ne la tenaient de l’intelligence ou de la faculté de penser ? D’autres entassent des provisions dans la vue d’un besoin encore éloigné : ainsi la fourmi se prépare aux rigueurs de l’hiver en recueillant des grains qu’elle abrite sous un toit ; et l’abeille, qui reconnaît une patrie, une famille, se souvient aussi de l’hiver, travaille aux jours d’été, puis se repose au milieu du butin qu’elle a su ramasser. Ce serait un long travail que d’indiquer dans tous les genres animés les divers instincts qui rappellent l’industrie humaine. »
Jusqu’où vont toutes ces « ressemblances » ? Lactance ne le précise pas. Il admet que, « extérieurement », et peut-être avec un peu de précipitation ou de parti-pris, il n’est pas absurde de soutenir qu’elles iraient très loin. Mais il va poser maintenant un critère capital qui permet de faire beaucoup avancer la solution, et il termine en fournissant de la vérité de sa thèse une surprenante confirmation.
La différence : la religion
« Maintenant, bien que l’on rencontre dans tous les animaux la ressemblance des facultés qu’on avait tendance à n’attribuer qu’à l’homme, on s’aperçoit que la religion seule ne laisse aucun vestige, aucune trace qui puisse seulement en faire soupçonner l’imitation. »
Chose remarquable, c’est donc la religion qui constitue le test empiriquement convaincant de la différence de l’homme. Et bien entendu ce test est d’autant plus convaincant qu’on ne reste pas soumis à l’illusion irréligieuse. Remarquez d’ailleurs que, si la religion n’était propre qu’à un homme « encore très animal », il faudrait encore, voire plus, parler de « religion naturelle » et de « nature religieuse » de l’homme – tout en constatant qu’il y a là une différence empirique remarquable.
Mais une fois qu’on a fait le détour par la religion, on peut aisément revenir aux éléments précédents, et sortir à leur sujet du doute et de l’équivoque. La raison, en tant que faculté de l’homme religieux, est certainement une spécificité. La parole, en tant qu’elle exprime la religion, l’est aussi. Il en sera de même des émotions, en tant qu’elles sont mystiques et religieuses, ou qu’elles participent à une telle dimension. Et ce sera aussi le cas de nos industries, quand elles auront un sens métaphysique. Ainsi nos facultés trouvent chez l’animal non religieux des ressemblances plus ou moins frappantes. Mais la différence empiriquement certaine, c’est que ces facultés sont religieuses et, en tant que telles, elles sont sans équivalent dans la règne animal.
Le signe que l’homme est religieux, c’est la justice
Lactance donne de ces pensées une confirmation non moins remarquable.
« La justice, écrit-il, est en effet le signe de la religion, et il n’est pas donné à l’animal de l’atteindre. »
Si je comprends bien, l’autre test empirique de la différence humaine, c’est le fait que la société humaine n’est pas organisée uniquement par la force, mais selon l’Idée de la justice. Et la religion constitue une marque d’autant plus certaine de la différence humaine qu’elle est associée à la justice.
Déjà Aristote, parlant du langage humain dans ses premiers ouvrages de logique, disait : « Le langage humain signifie le vrai et le faux, le juste et l’injuste ».
[1] Certains auteurs ont soutenu la même thèse, mais inversement contre le monothéisme chrétien. La Reine Marie Tudor en Angleterre, ou le Roi Philippe II d’Espagne (qui était d’ailleurs marié à Marie Tudor) sont leurs cibles favorites.
Où en sont les valeurs ? Post n° 4. Les lumières tardives
Mise à jour le Jeudi, 23 Juin 2011 16:07 Écrit par Henri Hude
De la grande mystique humaniste à l’individualisme « postmoderne »
Les Lumières sont une philosophie à deux vitesses, ou, si l’on préfère, une philosophie à plusieurs couches. Dans le précédent post (Où en sont les valeurs, n° 3), j’ai rappelé qu’au-delà des couches extérieures, se trouve un ensemble de conceptions apparemment prudentes, voire négatives, qu’on qualifiera souvent de laïques : scepticisme, positivisme, agnosticisme, matérialisme, phénoménisme, etc. ; au contraire, plus vers l’intérieur, se trouvent des couches de doctrines audacieuses, des métaphysiques vertigineuses, des mystiques, qui convergent dans l’idée que Dieu, ou l’Absolu, c’est l’Homme. Ce rappel est indispensable pour bien comprendre comment on est passé de la grande modernité à la petite modernité, ou modernité tardive – la nôtre.
En un premier sens, la petite modernité est une modernité qui a perdu la foi en elle-même. Surtout critique ou sceptique, elle s’en tient aux doctrines extérieures (laïques) et ne parvient plus à croire à son noyau intérieur de mystique humaniste, voire à y accéder et à le comprendre. – Tel est le premier diagnostic, valable, jusqu’à un certain point.
La mystique de l’individualisme « postmoderne »
Mais il y a un second diagnostic, peut-être encore plus juste : celui d’une transformation de la mystique humaniste ; autrement dit, la postmodernité (ou petite modernité, ou modernité tardive) changerait de mystique. Elle passerait d’une métaphysique de l’Homme à une métaphysique des Hommes (et des Femmes). Dieu, pour elle, ce n’est plus l’Homme, mais les Individus humains.
Dans la grande modernité, LA Raison, Principe unique, bien qu’immanent au genre humain, conserve quand même une sorte de transcendance, quasi religieuse. La Loi de Raison inspire un respect infini ; le devoir est inconditionnel ; la moralité est une exigence absolue. En modernité tardive, la Raison semble perdre sa majuscule, devenant la conversation entre individus – mais l’individu prend une majuscule, et le consensus bien davantage – la Raison est remplacée par l’Accord, ou le Consensus entre Individus divins.
L’autorité du Consensus des opinions individuelles (le "politiquement correct", en abrégé : le "PC") remplace l’autorité de la Raison, source de la vérité. La science pure ne concerne plus que des cercles d’initiés, elle ne sert plus qu’à l’utilité matérielle, elle n’exerce plus de magistère social. La Savoir étant marginalisé, l’Opinion commune est instituée comme Vérité. Les puissances de l’opinion (le système "PC"/média) se saisissent alors de la totalité du pouvoir spirituel. De là, en particulier, l’impératif catégorique d’un « politiquement correct » qui change comme le vent.
Le panthéon des nouveaux dieux et le polythéisme postmoderne
La République des grandes Lumières, surtout en France, était un régime politique baignant dans la Raison, qui lui donnait son aura. La Démocratie tardive, postmoderne est une réunion de dieux gérant des intérêts selon l’opinion et par la fascination de l’image.
Ces individus ne sont pas sûrs d’être des dieux, mais se comportent comme s’ils l’étaient – des dieux sur terre, tous à égalité de divinité, chacun créant la réalité, créant son rêve, qui est son monde. La seule réalité commune objective est la somme totale des mondes subjectifs privés. Un film comme Inception[1] est une remarquable illustration de cette religion des individus-dieux, censés prendre conscience que leur esprit opèrerait une « création pure » et qu’il n’y aurait sans doute pas d’autre réalité en soi que les projections du fond inconscient absolu de chaque esprit.
La modernité tardive, ou les petites lumières, ont dans leur centre CE néopolythéisme postmoderne. Mr X, ou Mme Y, sont des dieux, les seuls dieux, mais vraiment des dieux et vraiment les seuls. Bien sûr, le polythéisme est toujours en son fond vaguement panthéiste et c’est pourquoi le néopolythéisme se montre aussi enclin à rediviniser la Nature.
Le « politiquement correct » reste donc opaque, mystère clos à des yeux profanes, si nous ne comprenons pas sa mysticité propre, et si seule apparaît la face « laïque », ou encore « athée », « sceptique », « areligieuse », ou encore « postmétaphysique ». Si nous allons au-delà de ces couches extérieures, nous nous trouvons en présence d’une attitude certes a-religieuse (relativement à telle ou telle religion du Dieu personnel, ou relativement à la Raison des grandes Lumières) ; mais cette attitude a-religieuse est aussi une attitude religieuse (si on pense à la religion des nouveaux dieux). Bien entendu, nombre des croyants de cette religion néopolythéiste ne sont pas pratiquants – cette religion, en cela, ne diffère pas des autres.
De la dignité de l’Homme à celle des nouveaux dieux
C’est par cette mystique humaniste transformée, mais toujours effective (et aussi par la prégnance de références chrétiennes sous-terraines), que s’explique le sens, toujours vivant et agissant, de la dignité humaine et du respect des personnes. Si la personne-dieu n’était qu’un objet, ou une illusion, il n’y aurait pas de dignité. Mais il y a de la dignité, donc de la Valeur, donc du divin. Maintenant, quelle divinité peut-il exister dans un monde réputé areligieux et postmétaphysique parce qu'on n'y reconnaît pas de Dieu, et où même la Raison des Lumières n’a pas le droit de manifester une autorité ? Réponse : les Individus eux-mêmes, divinisés.
En somme, ne pas croire en Dieu, ou en l’Absolu, c’est croire qu’il est éclaté en une infinité de dieux, dont chacun de nous serait l’un. Il n’est pas de monde plus saturé de divinités, que celui qui se veut délivré de Dieu et de la Raison[2].
Voilà pourquoi, en démocratie tardive, la Valeur devient l’Individu, et voilà aussi pourquoi la Religion s’identifie au Respect de celui-ci, au respect de ses opinions et décisions, aussi arbitraires puissent-elles être : c’est que seul l’Absolu fait la Loi, et que l’Individu est le seul Absolu.
Voilà pourquoi l’individualisme « politiquement correct » n’est pas cet égoïsme vulgaire que beaucoup voudraient souvent y voir. Regardé d’un point de vue plus profond, il est une métaphysique, une mystique, une morale, et ce sont ces dieux qui réclament la reconnaissance de leur majesté, le respect inconditionnel de leur divine volonté. Et voilà précisément quel est l’homme des « Droits de l’Homme » (version bas de gamme, postmoderne, « politiquement correcte »). Si vous n’y croyez pas, vous êtes des athées – athées de Mr X, ou de Mme Y, athées de ces dieux postmodernes. Vous voyez bien que tout le monde est athée et qu’on est toujours l’athée de quelqu’un. Ce que Nietzsche n’avait pas prévu, c'est que ses « nouveaux dieux » seraient ceux qu’il appelait les « derniers hommes ».
Sans ce minimum d’initiation philosophique, nous ne pouvons pas comprendre grand-chose à la démocratie tardive – celle qui est en train de finir. Cette démocratie-là n’est plus la société libre des enfants de Dieu (comme pour les démocrates chrétiens), ni l’Eglise universelle de la Raison (comme pour les vieux Républicains rationalistes), mais c’est le Panthéon des nouveaux dieux, la République des derniers hommes.
Bien sûr, cette mythologie actuelle n’est crédible que dans l’espace-temps de l’infosphère. Eteignez la télévision, la superstition s’évanouit, tout le monde se réveille, il n’y a plus de dieux et nous redevenons des hommes.
[1] Film de Christophe NOLAN avec Leonardo DI CAPRIO et Marion COTILLARD, 2010.
[2] Cela n’est peut-être pas si (post)moderne qu’il paraît. Si l’on se réfère aux philosophes classiques, on peut voir là une interprétation leibnizienne de la pensée de SPINOZA, ou une interprétation spinoziste de la pensée de LEIBNIZ, dont LESSING serait l’inventeur, à la fin du 18ème siècle. Pour lui, les « monades » seraient la gloire de l’Un et Tout. C’est une idée brillante, plus mystérieuse que celle de la Sainte-Trinité, surtout si elle est censée être simplement rationnelle.
Où en sont les valeurs ? Post n° 3. Les grandes lumières
Mise à jour le Mardi, 14 Juin 2011 21:06 Écrit par Henri Hude
Que réfléchir et étudier sont des devoirs fondamentaux.
Je continue à présenter un essai de courte synthèse sur le thème : "Où en sont les valeurs ?" Pour les transmettre, à ses enfants par exemple, ou à ses étudiants ou élèves, il faut faire un effort de réflexion. Ceux qui se plaignent du monde présent, mais ne veulent pas étudier ou réfléchir, se condamnent à une dénonciation stérile ou à une impuissance paresseuse. Ils se rendent ainsi en partie responsables de la permanence des maux qu'ils dénoncent. Blaise Pascal a écrit dans ses Pensées : "Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale."
Dans le post précédent, j'ai dit comment les valeurs dépendent de LA Valeur, qui est toujours, en tout système de pensée ou de valeurs, l'Absolu. C'est particulièrement évident pour tous les systèmes religieux de type théiste. C'est ce qui est moins évident pour les autres systèmes. Et pourtant, c'est aussi le cas pour eux. C'est ce que je veux montrer ici pour la "grande modernité", ce qu'on peut appeler aussi les "grandes lumières". Nous passerons ensuite à la "modernité tardive", ou aux "lumières tardives" - celles d'aujourd'hui.
Quelle était la mystique humaniste des grandes Lumières ?
On ne comprendra jamais les Lumières, si l'on ne pénètre pas jusqu'à leur noyau mystique, qui est bien plus important que des doctrines plus extérieures, en grec exotériques, et d'apparence très laïque (positivisme, scepticisme, agnosticisme, etc.). Malgré sa polémique antichrétienne, l’intention de la grande philosophie des Lumières est en effet religieuse, au sens large (voir post n° 2) ; ou, si par pudeur on préfère un autre terme, disons qu'elle est mystique[1]. Il s’agissait de substituer, en Europe, une religion qu'elle voulait plus vraie, plus naturelle ou plus philosophique, à la religion du Dieu de la Bible. Ou bien, quand ils se pensent comme chrétiens, les penseurs éclairés voudraient dégager de la religion chrétienne populaire une essence philosophique du christianisme.
A côté de tendances occultistes, alchimistes, etc. les grandes Lumières comportent d’abord une métaphysique humaniste. Dieu, c’est l’Homme. C'est une sécularisation de la religion du Christ, Dieu fait homme. Il faut bien le comprendre, parce que, pour diverses raisons, cela est peu enseigné, et presque jamais clairement dit, dans les lycées, ou même dans les Universités.
Cet humanisme est une métaphysique excluant une transcendance de type théiste, mais cette vie dans l'immanence absolue est encore une vie dans l'Absolu. Au fond, c'est le panthéisme moderne. On fait place à des thèmes comme l'individu, la liberté, la conscience, l'esprit, etc. Mais fondamentalement, le Tout fait Un. L’Histoire est le Procès absolu, la Vie de Dieu. Et Dieu, Fond et Unité du Tout, est la Raison impersonnelle, le Soi inconscient. Cette Substance unique est censée évoluer et tout ce qui existe est censé être le fruit de cette évolution de l'Absolu.
La Substance ou le Sujet (le Dieu inconscient) évolue donc en Idées, en Nature et en Psychismes. Le Tout est comme un grand vivant qui prend progressivement conscience de lui-même. L’Homme est ainsi l’ultime résultat de l’évolution de Dieu. Et quand l’Homme pense Dieu, c’est Dieu qui enfin se pense. Et il ne pense qu’en l’Homme.
Par conséquent, tout homme qui pense vrai est un « dieu vivant ». Pour cette philosophie, il y a des individus (on dit aussi : des « monades ») au sein de l’Absolu, qui est l’Un et Tout ; ce dernier « s’explicite » en ces modalités singulières. Bien sûr, on ne sait pas trop comment l'Absolu peut être un et tout, et, comment, en même temps, il y a de vrais individus. C'est comme si l'Absolu panthéiste renfermait un panthéon polythéiste. C'est plus mystérieux que le mystère de la Trinité, car la Trinité est un mystère, alors que les lumières sont censées être de l'ordre de la raison et même de l'évidence.
En tout cas, on comprend pourquoi, dans cette mystique, l’homme raisonnable est un dieu pour l’homme – c’est le sens du « respect de la Personne », selon ces doctrines. De là aussi une interprétation particulière des « Droits de l’Homme » et de leur caractère sacré. L’humanisme, au sens des Lumières, c’est cette mystique, cette métaphysique, voire cette religion, au sens large.
Les doctrines plus laïques des lumières sont sur le devant de la scène et connues de tous. Les doctrines mystiques (ésotériques, en grec : "intérieures") restent en arrière plan. Aussi a-t-on souvent l'impression d'un débat social entre les "laïques" et les "religieux". Mais c'est une impression en grande partie factice. En fait, il y a débat, au fond, entre plusieurs mystiques. Si ceci était reconnu, le débat serait plus facile, plus honnête aussi.
Les deux moments de la grande modernité
La grande modernité comprend en effet deux moments : le premier, c’est le doute universel ; le second, c’est le Savoir absolu. Les doctrines "laïques" et exotériques, populaires, d'accès facile, se situent au premier degré, celui du doute et de la réflexion élémentaire. Les doctrines mystiques se situent à un second degré, plus profond, plus élevé, plus élitiste, celui d'une réflexion transcendantale.
Un élève moyen dès la classe de troisième peut saisir quelques raisons plausibles de douter superficiellement de tout. Pour sortir de ce doute, une fois qu'on y est entré, ou tombé, il faut un travail intellectuel plus ardu. Parmi ceux qui en sont capables, et qui sont un plus petit nombre, tous ne sont pas désireux de s'y livrer.
Tout commence donc avec le doute "cartésien", méthodique et universel. Mais ce doute universel n'est pour l'élite qu'une phase de son développement spirituel. Le doute se transforme peu à peu : il se retourne comme un gant et devient la certitude d’être le "Soi" et le fruit de l'évolution du "Soi". Je doutais de tout parce que j'étais sûr de tout, et je suis sûr de tout parce qu'au fond je suis tout.
De là aussi deux niveaux dans l'idée de la liberté éclairée. Le doute superficiel confère une indépendance facile. Si tout est subjectif, personne n'a raison et il n'y a aucune autorité au dessus de moi et je fais tout ce qui me chante. Mais la réflexion profonde, qui est censée aboutir au savoir de l’identité à Soi, fait passer une élite de l'indépendance superficielle à l’autonomie profonde, qui consiste en ceci : l'individu obéit aux lois morales universelles de la Raison, qui est le Soi, et qui, au fond, est lui-même. Obéissant à la Raison, l'individu obéit à Soi, c'est à dire à lui-même, qui est l'Autorité Législatrice Souveraine. C'est la version rationaliste du thème classique : "Obéir à Dieu, c'est régner."
Pour l'individu, l’identification à la Raison (= mysticisme philosophique) est Perfection, Salut et Liberté – car l’Absolu, qui est tout, ne peut être contraint par rien. La Liberté, ainsi comprise, est LA Valeur, ainsi que la valeur synthétique ; elle est la valeur de toutes les valeurs (comme l’est l’Amour, dans le christianisme).
Explication brève de la philosophie de Kant, et de ce qui la suit
Certains se demanderont comment on peut penser de cette manière. Voici donc une possible introduction à cette manière de voir.Je l'ai expliqué dans un ouvrage,dont je cite un extrait.
"Il n’est plus raisonnable, à l’âge des sciences, de dire que rien n’est vrai. Même si le statut et le contenu précis des savoirs restent problématiques, nos techniques ne marcheraient pas si nos sciences n’étaient pas vraies en quelque façon. Et puis, au vu de certaines monstruosités que produit l’absence totale de sens moral, il n’est pas sérieux non plus de dire qu’il n’y a ni bien ni mal et qu’absolument tout serait arbitraire en morale. Ce sont là des polissonneries irresponsables. A ce prix, un SS serait un esprit un peu plus libre que les autres de tout préjugé moral, et comme tout le monde, il aurait droit à sa différence. Qui croit cela ?
"Si donc nous doutons superficiellement de tout et affirmons à la fois que « réellement TOUT est subjectif », ET QUE, pourtant, « il y a réellement de la vérité objective » (et pas simplement des consensus arbitraires entre subjectivismes arbitraires), alors nous nous disons forcément qu’il y a une Subjectivité Unique et Fondamentale au fond de nos subjectivités empiriques.
"Pour le douteur universel, tout est donc définitivement subjectif, au sens large. Mais, quand ce même douteur est forcé d'admettre qu'il y a quand même des vérités objectives au sein ce "tout subjectif", il doit admettre qu'il y a subjectif et subjectif et qu'une distinction s'impose. Tout n’est pas subjectif au sens étroit d’une subjectivité individuelle, celle de Jacques ou de Paul. Il y a donc une autre subjectivité, disons même une Autre Subjectivité. - Il n'est pas impossible, d'ailleurs, de reprendre ces raisonnements sur un mode différent, sans confondre questionnement radical et doute cartésien.
Bref, ce qui dans nos représentations est quand même objectif (bien que toujours subjectif au sens large) devra venir d’un Sujet pur, identique en tous les sujets, ce Sujet pur étant alors le Fond de tous les esprits individuels, les "sujets empiriques". Il est leur Substance, leur Tout, leur Un. Telle est, dans ses plus grands aboutissements, la philosophie de la grande modernité. Cette Subjectivité pure finit par tenir la place de Dieu[2]. C'est une sécularisation du grand thème du "Verbe divin qui illumine tout homme venant en ce monde", comme le dit Saint Jean dans le Prologue de son Évangile.
En cela consiste le noyau mystique des grandes lumières. LA Valeur, pour elles, c'est ce Sujet Pur. Une fois que cela est compris, il est évident que c'est une mystique et même une sorte de religion philosophique, de type panthéistico-polythéiste. La Philosophie Critique est l'apologétique de cette religion et la grande philosophie des lumières en est la théologie. Le choix philosophique n'est pas entre une pensée mystique et une pensée laïque. Il est entre deux mystiques.
[1]Ernst CASSIRER, La philosophie des Lumières (1932), traduction Pierre QUILLET, Fayard, 2001, chap.4, Section 2, pp.175-205.
[2] Henri HUDE, Prolégomènes. Les choix humains, chap. 1, pp.37-42.
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