Henri Hude

Héros, victime et judiciarisé (2)

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Mise à jour le Mardi, 25 Décembre 2012 18:22 Écrit par Henri Hude

 

Voici le second tiers d'un article paru, en octobre 2010, dans le numéro 15 de la revue Inflexions, sur la judiciarisation de l'action des forces armées. C'était le thème d'ensemble du numéro, auquel je renvoie, en raison de sa qualité. Merci de ne reprendre éventuellement cet article qu'en indiquant le lien à ce numéro15.

Ce texte a subi des retouches et j'espère des améliorations par rapport au texte publié il y a deux ans.

 

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Le militaire, une victime ? Qu'est-ce qu'une victime ?  

 

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le terme de « victime » ne nous situe pas (étymologiquement) dans le contexte larmoyant, gémissant et dégoulinant d'une sensibilité ramollie, qui rend le citoyen inadapté aux duretés qui firent, font et feront sans doute toujours une part de l'existence réelle et difficile des humains. Le mot se situe au départ dans champ du Pouvoir, de la Guerre et de la Religion.

 

Victime vient en effet de vincere, victum, vaincre. La victime, c’est le vaincu offert aux dieux en sacrifice. L’autre terme synonyme, en français, lui aussi hérité du latin, c’est « hostie ». Hostie vient de hostis, l’ennemi. L’hostie, c’est encore l’ennemi (vaincu) offert aux dieux en sacrifice. La différence entre la victima et l’hostia, c’est que la victima est offerte en sacrifice d’action de grâces, et l’hostia en sacrifice d’expiation[1].

 

Au-delà du contexte polythéiste populaire, les sages romains se représentent le Numen, la Puissance première et divine, qui châtie la démesure et l’injustice, et autour de laquelle l’univers, les peuples et les nations font cohésion par l’obéissance à ce que le grand tragique grec Sophocle appelle les « lois éternelles, non faites de main d’homme[2] ». 

 

 

 

La victime et la religion chez les Romains

 

La religio, c’est d’abord ce sentiment de respect du Numen. L’homme en société va du chaos à l’ordre à travers le Pouvoir. Il va du Pouvoir au Numen, en se représentant le monde entier comme une Cité en bon ordre et il se représente le Numen à l’image du Pouvoir ; en sens inverse, il revient du Numen au Pouvoir, et se représente alors la Cité comme un petit Monde où le Pouvoir est une image du Numen. C’est pour cela qu’il est si superficiel de vouloir faire comme si le politique et le religieux n’avaient aucun rapport, au lieu de prendre en compte les problèmes réels que comporte inévitablement la connexion nécessaire entre leurs concepts. 

 

Que le soldat soit une victime, au sens ancien, cela n’a rien d’étonnant, puisqu’il faut bien que, s’il y a épreuve de forces, il y ait un vainqueur et un vaincu, qui l’un et l’autre sont des combattants. Le vaincu n’est pas forcément un faible. Ce qui faisait la victime, ce n’était ni sa faiblesse, ni sa passivité, ni sa douleur, si sa servilité, mais le fait d’être la matière convenable du sacrifice. Rien n’empêche, bien au contraire, que la victime, ou l’hostie, ne soit en outre un héros. Et rien n'empêche que le héros ne soit en outre une victime, ou une hostie, s'il vit sa mort comme un sacrifice.

 

 

 

La victime dans la suite de notre civilisation

 

Sans doute a-t-on heureusement perdu, depuis longtemps, l’habitude d’immoler les vaincus au Numen, ou aux dieux de la cité, ou aux mânes des soldats morts, comme on le voit dans cette violente pièce du jeune Shakespeare (à mon avis non exempte de mauvais goût), Titus Andronicus. De même, les plus heureux des vaincus ne sont-ils plus réduits en esclavage[3].

 

Entre le sens actuel et le sens ancien du mot « victime », la religion chrétienne est venue transformer très profondément le sens du sacrifice, et c’est par elle que se trouvèrent modifiés en profondeur les usages de la guerre. Pour résumer d’un mot, ce qu’on sacrifie, désormais, ce ne sont pas les autres, mais soi-même, et le sang ne satisfait plus une violence barbare, mais, quand il continue à couler, il devient du point de vue religieux la matière de l’amour.

 

Par ailleurs, les grandes Lumières s’efforcent de conserver le Pouvoir, mais sur une base utilitariste, ou en le dérivant le la Raison, et tout en laissant de côté le Numen. La notion de sacrifice n’a plus alors qu’un sens moral, voire moraliste.

 

Quant au sens actuel du mot « victime », il ne correspond à rien de ce qui précède, mais exprime la sensibilité de ce que Chantal Delsol appelle la « modernité tardive ».  

 

 

De la démagogie "émue" à la courageuse franchise ? Nécessité urgente d'un discours "décalé"  

 

Chacun mesure l’écart entre le sens ancien du mot « victime » et son sens actuel – « une personne à laquelle arrive un malheur, dont il convient de s’émouvoir ; une personne qu’il faut plaindre, secourir avec solidarité ; un malheur scandaleux, dont il existe forcément un responsable et un coupable, qu’il faut rechercher et punir, pour que cela ne se reproduise plus, et pour aider la victime à se reconstruire, si elle a survécu » ?

 

Au lieu de flatter démagogiquement cet état de la sensibilité, il faut mesurer à quel point il présente un caractère pathologique, incompatible avec la logique d’une démocratie durable et même d'une civilisation en bonne santé. Car il ne peut pas exister en dehors d’une société dans laquelle il n’y a plus de Pouvoir plaçant la politique à son juste niveau, rassurant par la loi et par la force, déployant un horizon de sens commun culturel et politique, vers où s’unir en s’y projetant.

 

C'est parce qu'il n'est pas charpenté de références solides et nobles, qu'un individu n'a pas de résilience. Un individu réellement socialisé et inséré dans le réel est doté d'une force suffisante. Mais quand on n'est qu'un individu, on ne tient pas le choc. Quand on ne fait pas corps, on ne fait pas le poids. Et quand on fait le poids, on comprend le sacrifice. Et on honore les héros. Et ce qui inspire le plus de pitié, alors, c'est l'aliénation collective qui ne permet plus à tant de gens de bonne volonté de le comprendre.

 

 

 

En finir avec une culture suicidaire

 

Les causes du suicide sont connues depuis très longtemps. Elles nous donnent en négatif les facteurs de la force d'âme. Tout est affaire de cohésion, de continuité, de participation et de tradition.

 

L'individu isolé est un impuissant qui se désespère en se grattant le nombril. C'est honteux de réduire à cet état tant de membres d'un peuple doté de notre riche culture.

 

Le seul discours qui serait digne d'un homme d’État français, ce serait de dire que ces mentalités ne sont pas fonctionnelles, sauf dans une bulle de prospérité et de subjectivisme, qui est en train d'éclater sous la pression du réel. Alors il ne s'agit pas d'aider à se "reconstruire", mais tout simplement retrouver les bases sur lesquelles il aurait fallu construire, tout court.

 

 

 

On ne meurt jamais "pour rien"

 

Bien entendu un cœur bien placé doit savoir partager la douleur des autres, pleurer avec ceux qui pleurent. Mais on ne meurt jamais "pour rien", surtout quand on meurt debout. Nous sommes tous mortels, et à la fin seul demeure le sens de notre vie et de notre mort. J'ai compris cela, le soir où la Maréchale de Lattre m'a montré le berceau de son fils Bernard. 

 

La seule façon de ne pas désespérer, c'est de ne jamais rien regretter (sauf sa propre faute morale - et encore, pas pour s'y morfondre).

 

Cela ne signifie pas perdre l'esprit critique. Cela fera au contraire toujours partie de la grandeur tragique du métier des armes, que de perdre la vie parfois pour des causes absurdes ou douteuses, dans des lieux improbables, sur l'ordre de gouvernements médiocres et à cause d'économies de bouts de chandelles, faisant pièce à des prodigalités démagogiques. Mais tout cela précisément fait partie de l'héroïsme et rien de cela ne transforme le héros en pauvre type qui se serait fait escroquer. Cela rend juste méprisables l'embusqué qui se croit plus fin, l'égoïste qui se croit plus sage et le gouvernant qui ne méritait pas d'être chef.

 

 

Quand il n'y a plus de Pouvoir  

 

Quoi qu'il en puisse être de la pertinence des causes, du bon ou mauvais succès des campagnes, en définitive, il n’y a pas de Pouvoir, ni de politique décente, quand un État n’est pas capable, par exemple, de perdre des hommes au combat, ou d’imposer sa volonté à la finance, ou de ramener les médias à un minimum d’éthique et de raison au lieu d’entrer dans leur jeu et d’y perdre toute crédibilité.

 

Quand il n’y a pas de Pouvoir, seuls les médias ont le pouvoir et seuls les idéologues du privé sont heureux. Le politique est méprisé, parce qu’il est impuissant et que chaque citoyen participe à cause de lui au sentiment intolérable de l’impuissance collective et de l’absence de sens commun, collectif.

 

 

De l’apitoiement au dépassement

 

C’est dans une telle carence du Pouvoir que chaque individu, mécontent de soi, passe son temps à s’apitoyer sur soi-même, au lieu de se dépasser vers des horizons plus larges. Comme ce genre de vie n’est pas passionnant, et que l’individu se sent collectivement faible et privé de projection vers un horizon, il est tout à fait normal que ce même individu passe son temps à subir et se sente un peu victime de la vie. Mais la seule façon pour lui de résoudre ses problèmes, c’est de s’occuper de ceux des autres. Mais pour cela, il faut faire corps et arrêter de victimiser.   

 

 

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[1] Op.cit., pp. 732 et 301.

[2] Dans son Antigone vers 450-460.

[3] Le terme esclave est le mot récent pour servus, d’où venait serf, et servus désignait l’ennemi vaincu qui avait été servatus, conservé, au lieu d’être immolé.

 

Héros, victime et judiciarisé (1)

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Mise à jour le Samedi, 15 Décembre 2012 18:06 Écrit par Henri Hude

On vient de juger l'affaire Mahé, du nom du coupeur de routes ivoirien liquidé par des militaires français en mai 2005.

Par ailleurs, la Cour de Cassation vient de déclarer recevable la plainte de familles des soldats français tués en Afghanistan dans la vallée d'Uzbin en 2008. 

Enfin, un grand colloque vient d'avoir lieu à l'Assemblée Nationale, les 6-7 décembre 2012, sur le thème de "La robe et l'épée".

Je crois donc opportun de republier aujourd'hui, sur ce site, un article paru, en octobre 2010, dans le numéro 15 de la revue Inflexions, sur la judiciarisation de l'action des forces armées. C'était le thème d'ensemble du numéro, auquel je renvoie, en raison de sa qualité. Merci de ne reprendre éventuellement cet article qu'en indiquant le lien à ce numéro15.

 

Voici ce sur quoi j'attire l'attention : le Droit qui limite le Pouvoir ne peut exister sans le Pouvoir. Si le Droit détruit le Pouvoir, le Droit détruit le Droit. Il faut donc réfléchir aussi sur la notion juridique d'abus de droit.

Cet article n'émet aucun avis sur telle ou telle décision d'engager nos forces sur tel ou tel théâtre.  

On ne saurait y voir, non plus, autre chose que la réflexion d'un universitaire, écrivant sous sa seule responsabilité. Il n'est pas une prise de position sur les affaires citées plus haut.

En voici le premier tiers.  

 

 

 

 

 

Comment le militaire est-il passé de l'état de héros à celui de victime puis à celui de judiciarisé ?

 

Telle est la question qui m’a été proposée.

 

 

Bref rappel des faits

 

Après 1918. En France, un nombre considérable de monuments aux Morts de la Guerre de 14 portent l’inscription : « A nos Héros morts pour la France ». Elle exprime le sentiment commun : patriotisme ardent, sens du devoir et sacrifice. Mais la saignée fut telle qu’on a pu écrire que « le patriotisme avait tué la patrie ». En réalité, le choc de la Grande Guerre a libéré un mouvement profond vers l’individualisme radical, en partie bloqué par la solide structure d’un enseignement républicain à base de morale kantienne.

 

En 1940-1945, il y eut beaucoup de héros, mais l’ambiance était différente. La guerre était juste, mais le cœur n’y était plus. Toujours exaltés comme des héros dans le discours public, les morts paraissaient plutôt les victimes d’un sort cruel. Ils étaient nés pour le bonheur, ils en avaient été privés.

 

Lors des guerres de la décolonisation, les militaires furent souvent dénoncés comme les agents d’une politique coupable, et les soldats tombaient dans l’indifférence, au loin, ou, plus près, en soulevant l’indignation dans la métropole. Bien sûr, la bipolarisation idéologique du monde en était en partie la cause, ainsi que la cruauté des moyens employés parfois pour tenter de vaincre la guérilla. Mais pour le philosophe, cette situation tient plus d’une nouvelle étape du même mouvement des esprits.

 

Aujourd’hui, nous sommes à peu près au terme du processus. Si l’on en croit les médias, le militaire mort au combat est un accidenté du travail, et l’Etat qui met en œuvre la Force armée est un patron négligent traîné pour ce motif devant les tribunaux. Les Forces armées sont (en Occident, surtout en Europe) la gendarmerie mobile de la Communauté mondiale. Le grand souci public est de prévenir les abus dans l’emploi de cette force publique, et d’en punir les auteurs, s’il s’en produit.

 

Le même processus, avec un décalage de plus d’une génération, est en marche aux Etats-Unis. Ils n’en sont plus au stade héroïque, bien que soit encore très vif dans « l’Amérique en armes », comme la nomme Vincent Desportes, le sentiment « support our troups ». Déjà, pendant la guerre du Vietnam, les figures montrées en exemple furent surtout des prisonniers de guerre, détenus dans des conditions que les Français ont connues, et auxquelles ils firent face admirablement[1].

 

Sur le processus lui-même en tant que fait, je ne m’étendrai donc pas davantage, non plus que sur les détails de sa longue histoire, dont la formule initiale (le titre de  cet article) n’est que le résumé ou la schématisation. C’est à l’historien et au sociologue de dire si ce schéma est pertinent pour tous les pays occidentaux, dans tous les cas, et s’il ne se combine pas avec d’autres processus, inverses ou parallèles. 

 

Ces réserves faites, nous pouvons tenir pour un fait que le militaire soit passé de l'état de héros à celui de victime puis à celui de judiciarisé. Maintenant, ce fait est-il le résultat d’une évolution très naturelle, voire inévitable, ou très artificielle et qui n’irait pas de soi ? Et de quel genre de fait s’agit ? 

 

 

 

Le Contre-Pouvoir qui prend le Pouvoir

 

Les militaires sont le bras armé du politique, la forme pure du Pouvoir, en tant qu’il tient le glaive et peut donner la mort. On ne peut comprendre le statut social et culturel des militaires, sans le voir comme un cas particulier, le plus pur, du statut social du Pouvoir, dans les démocraties contemporaines (surtout européennes).

 

Écoutons le bruit produit par certains faits délictueux commis ici ou là par des militaires des démocraties. D’un point de vue juridique (qui a toute sa valeur), il convient en général de les poursuivre. Mais sociologiquement, l’essentiel est ailleurs. Le droit se trouve surdéterminé par des instances plus hautes, instrumentalisé au service de finalités plus profondes. Le fait que le droit pénal, qui est une technique, prenne une importance passionnelle, ne tient pas au droit ou à l’éthique, mais à une idéologie du privé, qui submerge tout. 

 

Ce qui se trouve accusé, jugé, condamné et puni – ou, plus exactement, arraisonné, houspillé et lynché, c’est le Pouvoir comme instance publique (ou c’est le public en tant que Pouvoir pur, et non bien sûr en tant que simple mutuelle prestataire de services dits publics). Autrement, les défaillances individuelles des membres d’une institution seraient traitées par la justice pénale, comme il convient, à son niveau propre, sans tout ce bruit. Mais la montée en épingle de ces défaillances, au-delà de leur traitement au pur plan juridique (bien entendu indispensable), fonctionne comme une arme dans une lutte de pouvoirs. L’abaissement de certaines institutions sans lesquelles un Pouvoir n’existe plus, permet la prise du pouvoir par une idéologie et par les médias. L’Etat constitutionnel se trouve abaissé par un Léviathan usurpateur, un Léviathan non « apprivoisé[2] », a « cruel and capricious deity[3] ».

 

Ce qui est reproché au Pouvoir, avant tout, c’est d’être Pouvoir. Ce qui est reproché au militaire, c’est d’être la flèche d’acier du Pouvoir. Qui a peur du Pouvoir ? Hobbes répondrait avec son bon sens brutal : rien d’autre qu’un autre pouvoir, qui veut le Pouvoir.

 

Il est donc très clair qu’un pouvoir veut réduire le militaire à un statut culturel de victime et de judiciarisé, mais que c’est uniquement pour prendre le pouvoir sur les ruines du Pouvoir.

 

 

 

L’idéologie du privé n’est pas une pensée originale

 

C'est le relativisme banal du sophiste de base, ce cancre ordinaire de la philosophie. C’est la forme de croyance collective sur laquelle se fixe spontanément une société prospère et égalitaire,  parce que ce dogme est celui qui y résulte le plus naturellement de la pression sociale dans ce genre de conditions.

C’est là que tend à se former un consensus, au point d’équilibre où se compensent toutes les peurs, les timidités et les besoins de reconnaissance entre individus égaux jouissant d’un certain bien-être.

Mais c’est un simple phénomène quasi-physique, comme tel sans valeur intellectuelle ou morale. Il faut un peu de matérialisme pour relativiser les idées, surtout les plus plates.

Cette idéologie est aussi, secondairement, le résultat de l’inhibition de l’esprit critique, c'est-à-dire du pouvoir qu’a l’esprit de juger (krinein), par le nouveau Léviathan. Se trouve culpabilisée toute force de jugement – toute liberté de penser, sauf la liberté de ne pas penser, c'est-à-dire de ne pas juger. Et comme les médias sont le lieu de la non-pensée, ils sont aussi celui d’une idéologie qui n’est rien d’autre que la culture de l’impuissance de la pensée, de la volonté, et de l’égoïsme de l’individu privé.

 

 

 

Qu’est-ce que le Pouvoir ?

 

Normalement, tout être humain en a une expérience réelle et fondamentale. Chacun fait l’expérience de la part sombre de la nature humaine et du chaos qui peut toujours en résulter, si chacun revendique ce que Hobbes nomme son « droit naturel ». Le grand philosophe anglais nomme ainsi, dans son langage si particulier[4], la jouissance de tout ce que chacun juge opportun de s’approprier, au moyen de toute la force dont chacun dispose. Chacun nomme aussi liberté la simple « absence d’empêchement[5] » dans la poursuite de son « droit naturel ». Si chacun recherche ainsi son « droit naturel » en lui donnant l’extension la plus arbitraire au gré de sa subjectivité, se produit une lutte de tous contre tous, un désordre général, une insécurité et une peur continuelles, un manque de confiance mutuelle qui empoisonne la vie et les relations humaines. C’est pourquoi monte en permanence du fond de toute société une forte demande de Pouvoir : les gens veulent qu’un Pouvoir désarme les pouvoirs en lutte, que sa Force maîtrise la violence, c'est-à-dire la force des  pouvoirs sans loi, en imposant par la crainte la loi de paix, que Hobbes appelle « loi naturelle » – l’ensemble des règles dont l’application a pour effet d’arrêter la guerre de tous contre tous[6]. Le groupe fait alors corps en cohésion grâce à l’obéissance à la loi, en faisant corps en loyauté avec le Pouvoir.

 

C’est dans la nature de toute société et les démocraties ne font pas exception à la règle. Une Démocratie durable est bâtie autour d’un Pouvoir. Le problème d’une Démocratie développée, c’est que la sécurité et la prospérité y font perdre le sens de la nécessité vitale du Pouvoir, de sorte qu’il y devient assez naturel à beaucoup de gens de vouloir à la fois le Pouvoir et sa destruction. De là un compromis : l’instauration d’un Pouvoir qui dit qu’il n’en est pas un et qui détruit tous les pouvoirs, et prend la place du Pouvoir, mais sans être capable de remplir lui-même la moindre de ses fonctions. Et ce qui reste du Pouvoir est à la fois obsessionnellement présent par son apparence et presque impuissant en réalité.

 

La demande sociale porte sur un Pouvoir pour la Loi, et un Pouvoir qui soit capable de se soumettre lui-même à la Loi (autrement il ferait aussi peur que l’anarchie), mais sans cesser pour autant d’être Pouvoir (autrement il ne servirait à rien).

 

Un Pouvoir qui sert à quelque chose est un Pouvoir juste, doté d’une Volonté disposant elle-même d’une Force. Il est ainsi capable de contraindre les abusifs et de courber les violents, s’ils s’opposent trop à la Loi.

 

 

 

Le Pouvoir, le militaire et le héros

 

Le Pouvoir est ce qui maîtrise d’autres pouvoirs, anarchiques et violents, qui voudraient continuer à vivre en « état de nature » en dehors de la loi de paix, celle que Hobbes appelle la « loi naturelle[7] ». Un pouvoir, sans la Loi, ne serait que violence. Sans Force, ou sans Volonté, il n’est qu’impuissance. Il n’a pas de volonté quand il ne sait pas contraindre, c’est à dire recourir à la Force, quand c’est vraiment nécessaire, bien entendu avec mesure, adresse et self-control.

 

Les gens ne veulent ni d’un pouvoir violent, ni d’un pouvoir impuissant. Ils veulent un Pouvoir, une Force, une Volonté, une Loi. Le Pouvoir conforme à la demande sociale essentielle, c'est-à-dire à la Volonté générale, est donc composé de gens loyaux, au sens essentiel du mot (du latin legalis, fidèles à la Loi), décidés, courageux, capables d’affronter l’épreuve de force et de risquer leur vie, s’il le faut.

 

L’héroïsme, au quotidien, ce n’est pas autre chose. L’héroïsme exceptionnel, ce n’est qu’une affaire de circonstances. Au jour le jour, l’héroïsme est tout simplement une des vertus du Pouvoir. C’est la qualité de celui qui, au service du Pouvoir, est capable de contraindre par loyauté malgré la peur de la mort.

 

Cette qualité inspire à tout être humain une crainte révérencielle, une admiration naturelle et du respect. C’est pour cela que chez tout être humain en qui n’est pas éteinte ou masquée la clarté de cette expérience fondamentale, l’héroïsme est valorisé et l’état militaire respecté, à condition de ne pas démériter sous d’autres aspects.

 

Il n’y a pas de vie humaine sans société, ni de société sans Pouvoir, ni de Pouvoir sans Force, ni de Force sans héros – sans individus courageux, éventuellement jusqu’au risque de mort. Ainsi, la cause du Pouvoir et celle de l’héroïsme sont-elles strictement inséparables.

 

Ce sont des expériences si originaires et universelles, que le processus historique proposé à notre réflexion est une énigme. Comment peut-on perdre à ce point le sens du Pouvoir et du politique, de la loi et de la force, de la volonté et de l’héroïsme, de la guerre et de la paix ? L’idée que le militaire puisse cesser d’être un héros (au sens défini plus haut) enveloppe une contradiction. Nous voyons bien que certains militaire sont loin d’être des héros, mais soit parce qu’on se fait une idée trop utopique de l’héroïsme, soit parce ce ne sont pas de vrais militaires.

 

Bref, l’effacement de la notion de l’héroïsme dans les esprits est un fait culturel analogue à celui, jadis, de l’effacement de la conscience de la nécessité de la propriété privée. L’idéologie produit une sorte de sommeil, ou d’hallucination, qui à un moment prend fin. A ce moment-là, l’esprit se réveille et retrouve le contact avec le réel. L’idéologie, sorte de tyrannie intellectuelle, ne dure jamais très longtemps, à l’échelle historique – selon Aristote soixante dix ans était un maximum pour les tyrannies.

 

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[1] Par exemple, le Vice-amiral Stockdale, qui a donné son nom au centre d’éthique de l’US Navy, à Annapolis. 

[2] H.C. MANSFIELD Jr, Taming  the Prince. The ambivalence of Modern Executive Power, Johns Hopkins University Press, (1993) ; traduction française Le Prince apprivoisé, Fayard 1994. Allusion à la comédie de Shakespeare, La mégère apprivoisée.

[3] « (…) a capricious and cruel deity, which must be placated because of its power, but which will strike at whomever it wishes, whenever il wishes » (op.cit., p.205), dans le si intéressant ‘Postscript’ du livre de John LLOYD, What the Media Are Doing to Our Politics, Constable, London, 2004, pp.205-209.

[4] HOBBES, Léviathan, P.I, ch.14, 1. “The right of nature is (…) the liberty each man has, to use his own power, as he will himself, for the preservation of his own nature; that is to say, of his own life; and consequently, of doing anything which in his own judgment, and reason, he shall conceive to be the aptest means thereunto.” Il n’échappe à personne que le “droit naturel” hobbésien se trouve défini de manière assez restrictive (relativement à la préservation de notre vie), mais aussi de manière assez subjective, pour qu’il puisse prendre une extension aussi arbitraire qu’on voudra. Si d’ailleurs une telle extension ne se produisait pas de fait, on ne voit pas comment il pourrait résulter un chaos de la simple recherche raisonnable par chacun de sa simple sécurité physique.

[5] Op.cit., I, 14, 2.

[6] Op.cit., I, 14, 3.

[7] L’homme étant par nature un animal social, et la société n’étant effective qu’en état de paix, au moins intérieure, la nature même exige que soient respectées les conditions générales de la vie pacifique en société. Ainsi les règles fondamentales de l’éthique constituent-elles en effet une loi naturelle, mais qui est aussi une loi morale, puisque cette loi naturelle n’agit sur l’homme que dans la mesure où elle est représentée à son esprit.  Comme dit KANT, l’homme n’agit pas seulement selon des lois, mais « selon la représentation de ces lois ».

   

Lettre ouverte aux conservateurs qui ont envie de rester dans l'opposition toute leur vie

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Mise à jour le Dimanche, 02 Décembre 2012 12:01 Écrit par Henri Hude

Voici une chronique parue dans La Nef de décembre 2012.

Je la livre sans commentaire, à l'intention de certains qui ont envie, précisément, de ne pas subir toute leur vie la dictature de l'ordre moral à rebours. 

 

 

La méthode garantie pour perdre

 

Mon intention est de montrer comment les conservateurs américains s’y prennent pour perdre. Ils sont « d’un gabarit exceptionnel ».


Ils se répartissent en deux groupes : les ultralibéraux et les protestants moralisateurs. Les premiers expliquent au peuple qu’il aura moins d’argent, et les seconds moins de sexe.


L’idéal supérieur et l’amitié noble mis à part, il y a dans l’homme trois grandes pulsions : le pouvoir, le sexe et l’argent.

 

Pour ce qui est du pouvoir, en démocratie, le peuple en a fait son deuil depuis longtemps, pourvu que les dominants y mettent des formes. Mais pour le reste, il faut être humain. Alors, si on veut sauver la famille, il faut faire saigner la banque. Et si on veut peaufiner l’usurier, alors il faut tolérer la luxure. En un mot, on ne peut à la fois plumer le peuple et le puritaniser. Entre deux maux, il faut choisir. Les Républicains ne choisissent pas. Démos vote Obama.

 

 

L'Etat n'est pas le socialisme (pas toujours...) 

 

Les conservateurs américains détestent l’État. Un dream : les familles, rebelles aux Pouvoirs, vivant dans la nature, under God, avec leurs fusils et leurs associations. Cela ne fait pas une société, c’est un souvenir pionnier et aujourd’hui c’est un mythe. En plus, ce refus de l’État exprime un refus métaphysique de l’autorité qui est aussi au fond du refus de la loi morale par les libertaires.

 

 

 

Et l'impôt n'est pas toujours du pillage pour du gaspillage (pas forcément...)

 

Il y a chez eux un déficit de philosophie économique harmonisant marché et solidarité. Tant que cela dure, le chômeur et le prolétaire ou l’immigré récent ont le sentiment de se faire moraliser par des riches indifférents à leurs problèmes.


Obama est social dans le discours et les sentiments. Une politique keynésienne en économie ouverte financière produit inflation, fuites de capitaux et moindre compétitivité, sans rien arranger. Obama garde les politiques de libre-échange idéologique, cœur du pouvoir de l’oligarchie financière, mais il a la couleur d’un pauvre, des réactions sympathiques, et faute de mieux, c’est toujours ça.

 

Depuis J.F.Kennedy, il n'y a pas eu un seul président indépendant de Wall Street et du lobby militaro-industriel. Autrement (dit) c'est Dallas... 

 

 

Dieu et Mammon

 

Les conservateurs américains croient voir une cohérence entre l’individualisme libéral et l’individualisme protestant. Ils ne voient pas que le libéralisme, détaché de la religion protestante, mène sa vie propre, devient libertaire et lamine la religion qui l’a enfanté. Les États-Unis vivent le divorce entre Dieu et la liberté. C’est la fin du compromis et de l’union qui ont fait leur force.

 

 

Questions d'immigration et d'avortement

 

Les conservateurs américains ont l’impression de ne plus être chez eux et de devenir un pays du Tiers-Monde. Franchement, si les Américains n’avaient pas génocidé leurs Indiens, et avaient fait des enfants avec les natifs, comme les Espagnols, ils auraient la même couleur que les Mexicains. Et s’ils avaient mieux traité les Noirs, ces derniers ne voteraient pas pour un Noir à 92 %.

 

Les conservateurs sont hostiles à l’immigration mexicaine, par souci de sauvegarder l’identité des États-Unis. Mais qu’est-ce que l’immigration, sinon le libre-échange de la main-d’œuvre dans une logique ultralibérale ? Qu’est-ce que la nationalité, du même point de vue, sinon une entrave au commerce ? Les conservateurs catholiques sont plus réfléchis, car ils ont la même religion.


Ils sont contre l'avortement. Alors il faut être logique. Si on fait des enfants, il faut investir pour que la jeunesse trouve du travail. Or elle sera au chômage, si le capital émigre.

 

Et elle sera prolétarisée, si le capitalisme financier, après avoir privé les gens de leur outil de travail, leur demande en plus de rembourser rubis sur l'ongle les folles dettes qu'il a fait souscrire aux États, ou permis aux gens de souscrire, afin de rendre indolore l'opération précédente.

 

 

 

Socialistes en peau de vison

 

Heureusement, le peuple élit des Obama pour le défendre. Ils font la politique de l'oligarchie financière et font diversion en faisant discuter sur la question de savoir si un homme est une femme, ou inversement. Les conservateurs aiment foncer sur la cape. Les gouvernements respirent. Les militants socialistes sont contents, ils ont l'impression d'être progressistes. Et l'oligarchie rigole.

 

Ce n'est pas que ces questions soient sans importance. Mais il faut les replacer dans le tableau d'ensemble. Quand le peuple est privé de pouvoir et d'argent, il faut le tenir par le sexe. Là est l'enjeu matérialiste des délires idéologiques.

 

Quand j'étais enfant, on appelait ça des socialistes en peau de vison.  

 

Bref, entre le capitalisme financier et l’autogénocide, il faut choisir.

 

Le Tea Party n'est pas ce qu'on raconte dans les médias français. (D'ailleurs peu de choses sont en réalité comme le raconte la majorité des médias français.) Le Tea-Party défend le small business, mais il n’est pas de force. Il n'a pas les moyens. Pour être élu, il faut un milliard de dollars, ou deux. Qui peut se payer un président ?

 

 

L'impérialisme, stade suprême du capitalisme libertaire

 

Les conservateurs aiment l’american leadership et le capitalisme mondialisé. Le capitalisme mondialisé dissout la substance matérielle et morale de leur Nation : ils restent hébétés.


Les conservateurs exaltent les classes moyennes, assises d’une démocratie, et acceptent un système ôtant l’emploi à des millions, au profit d’actionnaires et de hauts dirigeants. Ce régime, pour se maintenir, doit éviter la crise sociale. De là un endettement fou et une taxe imposée au monde, via le statut de monnaie de réserve du dollar. Le pays qui ne produit plus paye ses factures en imprimant de la monnaie. Et l’État peut s’endetter à l’infini auprès de la FED, qui imprime cette monnaie.

 

Pour maintenir le statut du dollar, il faut préserver l’hégémonie, chercher le renversement des régimes indociles, de là ces dépenses militaires délirantes et ces continuelles guerres de conquête, ces manœuvres de subversion et cette boulimie d’empire universel. Mais comme l’Armée a des valeurs, le conservateur soutient les politiques impériales.

 

Obama fait la même politique impériale, mais préfère l’assassinat par drone et la subversion. Quand on est Nobel de la paix, il faut se montrer humaniste.

 

 

 

Last but not least

 

Et puis, pour gagner, il faut :

1. s'unir ;

2. choisir le meilleur.

L'art de gagner est d'une simplicité limpide : avoir un vrai leader, rester uni et diviser l'adversaire.

Mais, il y a toujours des gens qui préfèrent être les premiers dans une équipe qui perd, que les seconds dans une équipe qui gagne.

Et plus on se divise, plus il y a d'équipes qui perdent, et donc plus de gens satisfaits d'être les premiers.

CQFD

 

Bonne réflexion !

 

 


   

Un remède à la maladie de la foi (5) Critique des formes intellectuelles dominantes

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Mise à jour le Lundi, 12 Novembre 2012 09:58 Écrit par Henri Hude

 Suite de l'article sur Prolégomènes. Les choix humains, publié dans  Képhas en juillet-septembre 2009 et repris sur ce site en plusieurs livraisons depuis quelques semaines.

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4ème Partie de l'article : Les formes culturelles dominantes et le caractère approprié du remède

 

 

Je voudrais dans un dernier temps confirmer l’intérêt de la démarche en me permettant de signaler, sommairement, combien le ‘doute’, c’est-à-dire la forme immature de l’esprit critique, se trouve à la racine de la plupart des formations culturelles excluant la foi.

 

1° Le ‘doute’ parasite d’abord les sciences de la nature[1].

 

Ce qui s’oppose à la foi, en effet, ce ne sont pas les sciences, mais c’est une certaine philosophie de la nature qui est une construction a priori parasitant l’organisme des sciences et transformant les institutions scientifiques en bureaucraties mortes.

 

Nous avons dit plus haut que le ‘doute’ était « le questionnement humain dévoré par la peur ». Par suite, évidemment, la nature ne sera jamais rien d’autre à nos yeux que ce qu’elle serait si nous en étions les maîtres absolus.

 

Le matérialisme n’est pas une description, ni même une conception cohérente de la nature, il est une projection de notre subjectivité, une expression d’émotions incontrôlées et inconscientes[2].

 

 

2° Le matérialisme rationaliste des sciences humaines relève de la même analyse,

 

C'est le cas, dans la mesure où ces disciplines sont plus ou moins représentées comme des applications et des cas particuliers des sciences de la nature. Mais d’une part il n’y a aucune raison de réduire la nature à ce qu’en veut imaginer a priori notre fantasme de toute puissance, d’autre part il n’y a aucune raison de réduire a priori l’homme au statut d’un tel objet dominé par une raison technicienne, même s’il ne faut pas médire de la technique[3]. La raison, c'est bien plus que l’intelligence guidée par la peur et le besoin de sécurité. La liberté est plus que la volonté de puissance dominée par la peur et le ressentiment. L’esprit critique est plus que tous ces « doutes » paranoïaques et pseudocritiques.

La foi, en contestant toutes ces inhumaines et arbitraires réductions, libère la raison et la vérité de la prison où les enferme notre injustice. Elle ouvre aussi, probablement, une autre époque du savoir physique[4] et des humanités.

 

3° La philosophie de la modernité, rarement définie avec précision, se réduit en réalité à un seul article : le ‘doute’.

 

Ce ‘doute’ n’est pas à rejeter simplement ; il convient de l’examiner. Le fait que nous soyons indubitablement enclins à ‘douter’, et que la raison puisse en devenir folle, et que ce ‘doute’ puisse être le comble du préjugé, voilà qui nous révèle, et de la façon la plus éloquente possible, avec combien d’acuité se pose à l’homme le problème du salut. Mais ce fait que l’homme ait une nature tombante[5] ne nous jette pas dans le désarroi ou le pessimisme, car il est de fait, aussi, que nous progressons souvent vers une pensée plus critique au moyen d’une critique méthodique des illusions de la pseudocritique[6].

 

Le ‘doute’ n’aboutit qu’à un seul système à peu près logique : l’idéalisme absolu, qui est la forme la plus stable et la plus intelligente du panthéisme[7]. La phénoménologie ou l’herméneutique, ou encore les philosophies dites analytiques, en leurs versions « dures », (ou encore le pragmatisme, le marxisme, et le positivisme, si on approfondit suffisamment ces doctrines) ne sont jamais rien d’autre que des versions de l’idéalisme absolu. Adopter ces philosophies en théologie, c’est se condamner à prendre une philosophie panthéiste, ou polythéiste, pour faire une théologie théiste. C’est une pure absurdité. Il n’y a rien à tirer de ces philosophies en théologie, sauf à les repenser à fond, c’est-à-dire, sauf à opérer un discernement, qui n’est jamais effectif tant que l’on n’a pas complètement laissé de côté le ‘doute’ ; et que ces philosophies n’ont pas été entièrement refondues dans des cadres foncièrement réalistes.

On peut aussi se servir d’elles, réciproquement, pour perfectionner l’idée même du réalisme, mais sans le subvertir par l’adoption inconsciente, ou irréfléchie, du ‘doute’. Bien entendu, l’idéalisme, en devenant absolu, redevient un réalisme, mais un réalisme délirant, « exalté », où l’Absolu n’a plus aucune transcendance et devient pour ainsi dire, manipulable[8].

 

La place du thomisme, comme philosophie, dont l’auteur ne parle que rarement, mais qui est sous-jacente, se comprend très bien dans ce contexte. Il est la forme la plus rigoureuse du réalisme philosophique ouvert à la foi. Il est donc une inspiration nécessaire, dont on ne peut faire abstraction, y compris comme inspiration à imiter, dans la mesure du possible, sa puissance inventive et critique. Thomas est d’autant plus fécond, comme source d’inspiration et d’idées, qu’on le prend davantage dans la ligne et l’élan de la pensée de l’Augustin du De Vita Beata (cf. S.T., Ia IIae, Q.1-5). La critique hudienne suggère qu’il serait fort utile d’exposer davantage saint Thomas à partir de sa lutte contre le panthéisme illuministe d’Averroès – lutte qui possède une valeur pérenne et trouve en permanence des applications nouvelles.

 

 

4° Les idéologies politiques sont les dernières de ces formations culturelles où la foi perd toute sa vitalité.

 

 

Même si l’auteur n’en fait pas un point très central de sa réflexion, il consacre tout de même un chapitre entier à la libération des esprits par rapport aux « appréhensions politiques[9] ». Nous pourrions ajouter à ce sujet quelques remarques inspirées par sa pensée.

 

Les idéologies présentent des modèles sociaux censés assurer la réalisation de la Liberté et de l’Egalité. Mais ces modèles sont tout à fait contradictoires entre eux. Par exemple, « les communistes estiment que nous sommes libres quand tout est commun ; et les libéraux privatistes estiment que nous sommes libres quand rien n’est commun[10] ». Ce sont là des marottes irrationnelles, et le XXe siècle a été celui du fanatisme politique[11]. Chaque idéologie a des arguments tout à fait convaincants, mais antinomiques entre eux, quand on raisonne a priori[12], en vase clos, ou sans autre expérience humaine que celle des « faits » réduits par le ‘doute’ à des données empiriques insignifiantes.

 

Comme nous ‘doutons’ tous de tout, et que rien n’est ni certain, ni évident, nous nous retrouvons tous par définition à égalité au niveau zéro, et donc libres, au sens de non soumis à une quelconque autorité qui devrait, pour en être une, et légitime, dépasser un tant soit peu ce niveau. Mais comme il faut bien une autorité et un minimum de cohésion, nous sommes en fait soumis au consensus d’une communauté de zéros un peu plus égaux que les autres. La preuve qu’ils sont les plus raisonnables, c’est qu’ils ont le pouvoir intellectuel. Et la preuve qu’on est en démocratie, c’est qu’ils sont les plus raisonnables.

 

Dans ces conditions, la vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité ; la morale, c’est qu’il ne doit pas y en avoir (mais cela, c’en est encore une) ; la religion, c’est qu’il ne doit pas y avoir de religion ; on appelle souvent laïcité la situation dans laquelle ces inepties sont des dogmes ; et on appelle démocratie l’État dans lequel ces dogmes définissent la croyance d’une religion d’État. Une telle démocratie est par définition tolérante. Y être intolérant, ce n’est pas se montrer violent envers X ou Y, c’est tout simplement ne pas croire à la religion d’État.

 

Telles sont les conceptions terriblement inadéquates, qui viennent corrompre toutes les institutions de la société libre (marchés, communication, démocratie politique, etc.). C’est bien là que s’enracine la crise. Nous avons déjà noté plus haut comment cette ‘liberté’ idéologique à base de ‘doute’ est en train de tuer la liberté de savoir, de réfléchir et de questionner.

 

Le ‘politiquement correct victimisant’ est un mélange curieux d’extrême mollesse impuissante et de fanatisme totalitaire. Ce n’est pas le théisme seulement qui est ici exclu, c’est la simple raison.

 

 

Sauver la cité libre ?

 

 

Pour sauver la cité libre, il convient de localiser l’épicentre de ces folies, de cette « rationalisation irrationnelle du monde[13] », et c’est ce que fait l’auteur : l’épicentre est dans la raison – dans la corruption du questionnement radical, quand celui-ci, dévoré par la peur, devient le ‘doute’.

 

Il faut ainsi opérer, au sens chirurgical, le ‘doute’, découper la peur qui l’étouffe et tue la confiance, dégager ainsi dans sa forme pure la liberté de la raison, retrouver les valeurs et critères qui la définissent – le vrai, le bien, l’être. Mais la condition première de tout, c’est la liquidation du ‘doute’ par une autocritique de la critique, par la libération du questionnement – cela seul permet ensuite une réforme sérieuse de toutes les institutions de la cité libre.

 

Les hommes et femmes de foi ne seront pas les seuls à participer à ce sauvetage de la raison et de la cité, mais ils y joueront nécessairement un rôle important, et cela fera en même temps du bien à leur foi.

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[1] Op.cit., p. 69-75.

[2] Op.cit., p. 136-148.

[3] Op.cit., p. 270-273.

[4] Op.cit., p. 168.

[5] Op.cit., p. 237.

[6] Op.cit., chapitres 1 et 4, passim.

[7] 49 Op.cit., p. 111, 190.

[8] Op.cit., p. 23, 75-77, 133, 170.

[9] Op.cit., chapitre 3, p. 193-228.

[10] Op.cit., p. 31, note 38 et p. 195.

[11] On pourrait peut-être ici renvoyer à Op.cit., p. 172, note 211.

[12] Op.cit., p. 19-20 et note 19.

[13] Voir l’excellent livre de Ph. Beneton, De l’égalité par défaut. Essai sur l’enfermement moderne, Critérion, Paris, 1997, p. 103-158.

   

Un remède à la maladie de la foi (4). La maladie du "doute"

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Mise à jour le Dimanche, 21 Octobre 2012 11:27 Écrit par Henri Hude

Suite de l'article sur Prolégomènes. Les choix humains, publié dans  Képhas en juillet-septembre 2009 et repris sur ce site en plusieurs livraisons depuis quelques semaines.

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3ème Partie : Rapide exposition du remède dans son principe

 

Passer du « doute » au « questionnement », ou à l’« interrogation »

 

Le principe de solution du problème, et de l’invention du remède, se trouve dans une observation : le terme doute est équivoque. Il peut désigner deux choses très différentes[1]. L’une exclut la foi ; l’autre l’accueille volontiers.

La foi est inconciliable avec une démarche de ‘doute’, si celle-ci signifie que nous n'aurions pas accès par l’expérience à la réalité et à l’être, et, par une quelconque voie métaphysique, accès à Dieu. C’est cette démarche-là, que je désigne par l’expression ‘doute’, toujours entre guillemets, pour indiquer qu’il s’agit, selon moi, d’un pseudo-doute, pseudocritique, ou pseudosceptique.

 

La foi, par contre, n’est pas inconciliable avec le doute au second sens, qu’il vaudrait mieux nommer questionnement. Au contraire, la foi a absolument besoin du questionnement radical qui est la vie même de l’esprit.

 

Saint Augustin écrit dans ses Confessions : « Moi-même, j’avais été fait grande question pour moi-même[2] ». Et c’est cette question vivante, que l’homme est et doit devenir, qui va se trouver entièrement uni à Dieu.

 

Mais si l’homme n’est pas « fait » magna quaestio, « grande question », il n’est pas uni à Dieu avec toute sa grandeur humaine, ou avec tout l’élan de son dynamisme spirituel (donc aussi intellectuel).

 

 

Comment le « doute » est la forme contemporaine du préjugé

 

Seulement, pour bien cultiver cette vie interrogative et questionneuse de l’esprit, il faut surtout éviter de tomber dans le panneau des formes banales de ‘doute’, de « soupçon », ou de « Critique ». Car ce sont là, de nos jours, les formes les plus ordinaires du préjugé, et elles sont le contraire de ce qu’elles semblent être, le contraire de l’esprit critique[3].

 

L’esprit critique, au-delà de ces « doutes », « soupçons », « suspensions », etc. est à base de confiance méthodique et réfléchie dans l’expérience de l’être et dans la valeur des démarches métaphysiques. Un esprit réellement critique s’ouvre un accès à l’être et à Dieu. Cette réforme de l’esprit critique est la véritable introduction concrète à la philosophie. Elle est très utile.

 

Comme le déclare HH, « La philosophie solide ne nous a pas attendus pour venir au monde, mais le ‘doute’ bouche l’entrée et il faut dégager la porte[4]. »

 

 

Comment passe-t-on du ‘doute’ au questionnement ?

 

Peut-être par autocritique[5] du ‘doute’, si (comme cela arrive souvent) nous y étions tombés. Et puis, par une démarche pratique.

 

Il faut agir et décider. Mais qui entre dans ‘le doute’ a décidé de ‘douter’ de tout. Or, « pour agir, il faut des bases, des critères, des principes[6] ». Le ‘doute’ met tout cela en question. Rien n’est évident. Doutant des principes, il doute automatiquement du reste – et donc de tout. Plus de principes, sauf le ‘doute’ sur les principes. Plus de faits, sauf des interprétations, douteuses de ce que seuls, nous dit-on, les esprits non critiques appellent sottement des « faits ». Quelle sera donc ma base ? ‘Je doute’. Ma logique ? ‘Je doute’. Quel sera le seul texte de mon savoir ? ‘Je doute’. Quelle sera la règle de ma vie ? Je ‘doute’. Ma morale ? ‘Je doute’. Et quel sera mon Dieu ? Moi, moi, moi : ce ‘je[7] qui ‘doute’. Tel est le nihilisme égoïste auquel conduit le ‘doute’.

 

Il pourrait bien s’en tenir là et rester en silence, mais comme il faut bien tuer le temps, il va parler inlassablement, pour expliquer ça en détail.

 

 

 

En réalité, on ne doute pas de « tout » aussi longtemps qu’on ne doute pas aussi de l’idée selon laquelle il faudrait « douter de tout[8] ».

 

Et si on doute de tout, y compris de cela, on découvre que le réalisme de la connaissance est précisément l’élément de base avec lequel on peut fabriquer un esprit critique effectif. C’est ainsi que nous sommes « faits question », comme dit Augustin, au lieu de nous contenter d’être « faits préjugé ».

 

Nous cessons de nous imaginer que la simple pratique d’un ‘doute’ en réalité dogmatique[9] et non autocritique[10], nous installerait d’emblée dans l’indubitable. « Rien n’est évident », dit-on. Mais que rien ne soit évident, est-ce bien évident ? Et si c’est évident, comment cela peut-il l’être, puisque rien ne l’est ? Et à quel point de vue dois-je me placer pour pouvoir poser authentiquement de telles questions ? Et quand je questionne ainsi, je ne suis plus dans un vague doute idéaliste.

 

 

 

« D’où parlez-vous ? » - « Et vous ? »

 

« D’où parlez-vous ? » La question est bonne, mais une autre ne l’est pas moins : « Vous-même, d’où parlez-vous quand vous posez aux autres la question ‘d’où parlez-vous ?’ ? ». Et quand je suis capable de poser cette dernière question à tous, y compris à moi-même, aussi bien qu’à vous (qui prétendiez peut-être y échapper), je vois que je ne la pose plus de ce point de vue à vous, où vous vouliez me forcer à me placer, parce que vous ne vous la posiez pas. Et désormais, je ne ‘suspecte’ pas, je procède à un examen de conscience, sous les critères du vrai et du bien[11].         

 

 

 

Le « soupçon », autre forme du préjugé du « doute »

 

Le ‘doute’ comprend bien des versions[12], entre lesquelles on nous balade, au lieu de nous aider à nous tirer de toutes, ensemble, et pour de bon. Tantôt on nous appelle à ‘douter’ de tout et à dépasser tous les préjugés, pour recommencer à zéro ; et tantôt on désespère du ‘doute’ et on nous assure, au contraire, que nous serions engloutis à jamais chacun dans nos préjugés et que la vie de l’esprit ne serait qu’une auto-interprétation et une inter-réinterprétation à l’infini dans le flux de traditions toutes relatives et particulières.

 

C’est encore là une autre forme de ‘doute’ inauthentique. Car la seule chose qui est exclue, dit-on alors, c’est le réel, c’est la vérité. Or c’est là une illusion. Car ce processus d’interprétation à l’infini, qui est tout ce qu’on est censé savoir, finit par devenir la réalité même, voire le tout de l’être[13]. Nous ne sortons jamais de l’idéalisme absolu, ce réalisme à la fois trop exigu et trop exalté[14].

 

 

 

Les soi-disant « sorties de la métaphysique »

 

On nous dit aussi qu’il faut sortir de la métaphysique, critiquer la métaphysique. Mais ceci même est un préjugé. En effet, « toute philosophie est une métaphysique et toute métaphysique admet l’Absolu, l’Être premier qui se suffit pour être. Cela n’est jamais véritablement mis en question, et surtout pas par ceux qui prétendent sortir de la métaphysique, la critiquer, la déconstruire, etc[15]. »

 

 

 

Deux façons de concevoir l’Absolu

 

Comment un fait aussi massif peut-il passer inaperçu ? C’est qu’« il y a deux grandes façons de concevoir l’Absolu : le théisme et le panthéisme » (auquel se rattache le polythéisme, comme sa version populaire, voire démocratique[16]) et qu’on a l’impression, tout à fait fausse et arbitraire, que seul le théisme serait une métaphysique.

 

« Théisme et panthéisme : tous ceux qui cherchent une échappatoire à ce dilemme, y compris les sceptiques en tout genre (qui sont en fait des pseudosceptiques), sont en réalité sur un des deux versants. Il y a donc un choix à faire, fondamental.

 

Le théisme conçoit Dieu comme transcendant, personnel, libre et créateur. C’est la métaphysique de la Bible, si vous voulez, mais le sujet reste en soi d’ordre rationnel. Le panthéisme le conçoit au contraire comme le Grand Tout, la Substance, le Sujet, la Vie universelle, etc. C’est en gros la métaphysique du paganisme[17] », et, pourrait-on ajouter, on la retrouve malheureusement dans la plupart des versions de la philosophie des Lumières, positivisme compris.

 

 

Dès que nous avons reconnu qu’en raisonnant, nous adhérons forcément à une métaphysique, nous savons à quoi nous en tenir sur le rejet contemporain de la métaphysique. Comme le dit l’auteur avec clarté dans cette interview : « Quand on rejette une métaphysique, on prend l’autre. C’est donc une illusion que de prétendre rejeter la métaphysique. En plus, éthiquement, c’est douteux, car on fait de la contrebande, on fuit le débat franc, on exclut les contradicteurs alors qu’on se dit ‘ouvert’. Le rejet de la métaphysique n’a pas de pourquoi, car il n’existe pas. Mais le rejet d’une métaphysique existe chez tout penseur : rejet, plus ou moins net, ou du théisme, ou du panthéisme.

 

Et ces rejets ont des raisons, ou des motifs – les examiner, c’est une tâche de la philosophie[18].

 

 

 

Reconquérir la liberté de faire le choix fondamental

 

Pour gagner la liberté de faire ce choix fondamental, il y a des choses à dire avant : en grec, on appelle ça des prolégomènes. Le plus important, pour déblayer le terrain, c’est douter du ‘doute’ et soupçonner le « soupçon ». Si on n’explique pas cela aux jeunes, ils deviennent la proie de tous ceux qui manipulent et corrompent le désir de liberté[19].

 

 

Revenons maintenant à la question de la foi.

 

On comprend aisément que le ‘doute’ ne puisse s’accorder avec la foi, parce qu’il enferme l’individu au sein d’une sphère de phénomènes qui, au départ, fonctionne comme une prison ; puis, le réel étant oublié, la prison devient l’univers et l’apparence se transforme en milieu divin de type panthéistique[20]. Et à partir de cette métaphysique, on exclut évidemment la possibilité de la révélation, donc sa réalité, et donc la foi. Par contre, le questionnement est parfaitement ouvert à la foi.

Mais quant à ce questionnement, il n’est pas vrai d’abord parce qu’il permettrait la foi, mais il est vrai avant tout parce qu’il est exempt des graves défauts du ‘doute’ : précipitation, erreurs et illusions diverses. Le questionnement est la forme normale et mûre de l’esprit critique. Qu’il soit ouvert à la foi, et que le ‘doute’ la rejette, ce sont là deux arguments de crédibilité en faveur de la foi. Mais que Dieu ait parlé (ce qui est l’objet même de la foi), c’est une question de fait[21], à laquelle question la réponse ne se laisse pas déduire de principes, elle ne peut reposer que sur des témoignages.

 

  



[1] Prolégomènes, 2009, p. 23-24.

[2] Saint Augustin, Confessions, Livre IV, Chapitre 4, dernier paragraphe, vers la fin. « Factus eram ipse mihi magna

quaestio ».

[3] « Pour sortir de ce système de systèmes, qui forment un corps massif de préjugés, il faut et il suffit de douter du « doute », et de suspendre la « suspension », ce qui revient, sous certaines conditions, à libérer l’affirmation de l’être. », p. 55.

[4] ‘Un livre, un auteur’, propos recueillis par Jacques de Guillebon, La Nef, n° 206, p. 48, 2ème question. Nous ferons plusieurs fois encore référence à cette interview.

[5] Prolégomènes, 2009, p. 81-82.

[6] Interview citée, 1ère réponse.

[7] Prolégomènes, 2009, p. 32 et 34.

[8] Prolégomènes, 2009, p. 14-15 et p. 163.

[9] Op.cit., p. 54, p. 48-50, etc.

[10] Op.cit., p. 68 et p. 119.

[11] Op.cit., p. 240-242.

[12] Cette diversité se trouve détaillée dans l’étude des dix grandes formules pseudosceptiques, au 1er chapitre du livre.

[13] Op.cit., p. 270, note 325.

[14] Op.cit., p. 62-69. Les ‘doutes’ pseudosceptiques font face à des ‘soupçons’ pseudosceptiques, étudiés au chapitre 4.

[15] Interview citée note n°26, question n° 3.

[16] Ibidem.

[17] Ibidem.

[18] Interview citée, question n°4.

[19] Ibidem.

[20] Prolégomènes. Les choix humains, p. 52-53.

[21] Op.cit., p. 174 et note 214, même page. Plus généralement, voir le traitement du fidéisme, au chapitre 2, sections 36-37.

   

Pourquoi nous voulons un débat. Un remède à la maladie de la foi (3)

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Mise à jour le Samedi, 20 Octobre 2012 10:04 Écrit par Henri Hude

Je reprends la publication de l’article paru dans Képhas de juillet-septembre 2009, interrompue durant quelques semaines par un voyage de travail en Colombie. Cet article est un exposé de mon livre Prolégomènes. Les choix humains, Parole et silence, 2009.

 

Pour revenir au début de tout l’article.

Pour revenir au début de la livraison précédente.

 

 

Pourquoi on n'a jamais droit à un vrai débat. Résumé de ce qui précède :

 

Dans la première partie de l’article, dont je vais aujourd’hui donner la fin et la seconde partie, nous avions travaillé à « déverrouiller le débat ».

En substance, nous avons tous normalement l’impression que les discussions sur les sujets dits de société opposent des esprits dogmatiques, qui affirment sans savoir et veulent imposer arbitrairement ceci ou cela, et des esprits critiques, qui doutent raisonnablement et laissent la liberté.

En réalité, chacune des positions en présence présente un versant dogmatique et un versant critique. Et le véritable débat consisterait à opposer dogmatique à dogmatique, critique à critique.

Comme cela n’est pas fait, le « critique » a beau jeu de l’emporter à chaque fois sur le « dogmatique », dans le cadre d’une société démocratique appelant naturellement une culture de liberté. Mais ce n’est pas là un débat honnête. C’est seulement là l’exercice d’un soft power, ce qu’en bon français on appelle imposture.

C’est pourquoi cet article appelle tout le monde à une discussion honnête. Et on pourrait appeler « société laïque ouverte », une société dans laquelle peut avoir lieu une telle discussion entre concitoyens.

Cet article a été écrit pour une revue catholique, mais par un esprit élevé dans une famille laïque, dont il a gardé un assez bon souvenir. A ce titre, il espère faire réfléchir aussi bien des laïques que des chrétiens.

 

 

 

Le débat confisqué, ou la démocratisation de la censure

 

Suite de la livraison précédente : Ainsi se produit un curieux retournement de l’impression générale : le débat « sérieux » entre esprits « critiques », « libres et égaux », apparaît de plus en plus pour ce qu’il est en réalité : un monologue collectif entre « métaphysiciens » rusés, habiles à éliminer leurs rivaux, ou inconscients, et en tout cas de plus en plus autistes et dogmatiques. Le relativisme de ces esprits réputés « laïques » ressemble alors souvent comme deux gouttes d’eau à la rabies theologica.

 

Leur laïcité[1] n’est plus alors en effet qu’une religion d’État hypocrite. Et leur libéralisme n’est guère qu’un communautarisme libéral[2]. Il n’y a plus de débat authentique, non plus, parce que le milieu médiatique auquel ce débat se réfère volens nolens est de plus en plus réducteur de tout raisonnement articulé. Tout tend à s’y décider a priori sur la base d’un ‘doute’ qui n’est plus qu’un moule à préjugés[3], de principes vagues imposant absurdement l’impératif catégorique de la permissivité, et des émotions superficielles et égoïstes qui se déploient dans ce cadre irrationnel, où dire c’est faire, parce que l’interprétation arbitraire recrée à tout instant un monde, ou une histoire, qui n’existent plus en soi, et où le débat devient ainsi par essence une manipulation.

 

C’est dans ce cadre, et à partir de critères de plus en plus simplistes, que le monopole du pouvoir de parler se trouve continuellement renforcé et que, je ne dis pas tout opposant, mais même tout esprit un peu réfléchi qui ne veut pas fonctionner comme une girouette ou un perroquet, se trouve marginalisé, comme partisan a priori suspect de positions absolument dépassées qui n’auraient plus à être prises en compte – et qui ne seront jamais discutées, car ainsi le veut la logique du « débat ouvert » ; ouvert à tout ce qui est le même, et fermé à tout ce qui est réellement différent – au nom de ce qu’on appelle le respect du droit à la différence.

 

Ce mécanisme pseudosceptique permet ainsi d’exclure a priori du débat démocratique[4] tous les opposants à la métaphysique au pouvoir, et ce au nom même de la possibilité rationnelle d’un débat ouvert à tous. Cette extraordinaire imposture fonctionne sous nos yeux 24 heures sur 24. Voilà ce qui se trouve au fond de ce qu’on appelle si souvent tolérance, ou laïcité. Il est évident que c’est une imposture. La critique rigoureuse de cette imposture est la condition de possibilité de toute laïcité qu’on pourrait appeler « positive ».

 

C’est là, me semble-t-il, l’apport le plus évident des Prolégomènes.

 

                     


 

 

2ème Partie : Éléments sur le mysticisme, la foi et la raison. Simple énoncé du diagnostic

 

 

Revenons donc à notre point de départ et cherchons à énoncer le diagnostic de la maladie de la foi.

 

L’homme théiste cherche Dieu. Ce mysticisme humain fondamental requiert que tout l’homme soit, ou puisse être, uni à Dieu, à l’Absolu[5]. Or à l’évidence, la raison, au sens le plus large, est une partie essentielle de l’être humain. Si donc la raison d’un individu théiste n’est pas unie à Dieu, cet individu n’est pas tout entier uni à Dieu. Et si la raison de ce même individu est organisée de telle sorte, qu’elle ne puisse pas être unie à Dieu, alors cet individu ne peut tout simplement pas être uni tout entier à Dieu[6].

 

Il a alors le choix entre une division intérieure, ou une mutilation de son être. Soit il accepte qu’une partie de lui-même ne soit pas unie à Dieu, voire lui soit hostile ; ou bien il définit l’essentiel de son être en en excluant cette raison qui elle-même exclut la foi. Mais aucune de ces deux solutions n’est très satisfaisante.

 

Dans le second cas, la religion dégénère en fanatisme ou en illuminisme[7].

 

Dans le premier, elle devient toute facultative, une simple option. La société la traite comme telle, et l’individu aussi. Il n’est pas raisonnable d’investir toute sa vie dans une simple option.

 

En outre, la loi de l’union à Dieu est celle du tout ou rien. Dieu est « un feu dévorant » ; son amour a quelque chose de racinien, oserait-on dire ; certains le qualifieraient de totalitaire ; la Bible parle de « Dieu jaloux ». On ne peut pas reprocher à l’Absolu d’être absolu. C’est son caractère. Tous les spirituels le disent bien : tant qu’on ne Lui a pas laissé tout prendre, c’est comme si on ne lui avait rien donné. De là le caractère décevant, bientôt insignifiant et absolument pas convaincant d’une religion à temps partiel, privée de radicalité.

 

 

Le "core business" de la religion

 

Le core business de la religion, c’est la mystique, et une mystique facultative n’est qu’une sorte de sédatif, ou d’excitant, une espèce de consommation exotique. Par rapport à cette spiritualité consumériste, les sacrifices requis par une religion sérieuse ne seront plus vus comme des tailles permettant la fructification et la vie, mais comme des contraintes, des gênes, des limitations désagréables et absurdes.

 

                                          

                                                                 Bernin. Extase de la Bienheureuse Ludovica Albertoni

 

La vie spirituelle consiste en une série de dépossessions de plus en plus radicales, coïncidant avec des emprises divines de plus en plus entières et profondes. Ces emprises ne sont en général authentiques, que dans la mesure où l’individu garde le bon sens, l’équilibre mental, le sens pratique, la mesure, la faculté d’organisation, le sens de l’humour – en un mot, tout un fond de rationalité raisonnable[8].Les disciplines rationnelles et scientifiques en sont un développement naturel et logique dans la culture au cours de l’histoire. Dans le cas contraire, il devient souvent difficile de discerner entre mysticisme et psychopathologie[9].

 

Par conséquent, l’union à Dieu ne peut survenir en sa perfection si l’homme ne donne pas à Dieu même sa raison. Mais qu’est-ce que veut dire donner à Dieu sa raison ? Sans doute l’engagement de ce fameux processus circulaire par lequel la raison cherche la foi, cependant que la foi cherche la raison. Car c’est par la pureté de la foi, enseigne saint Jean de la Croix, que l’homme, en tant qu’intellect, est susceptible d’être uni intimement à Dieu, selon qu’un être créé peut être uni à l’Être qu’est Dieu.

 

Supposons donc maintenant qu’un individu (ou un peuple et une culture), soient organisés de telle sorte qu’il existe une contradiction complète entre les conditions rendant possible l’union à Dieu, et les principes d’emploi de la raison, tels que cet individu se les représente.

 

Par exemple, supposons que la raison exclue la confiance fondamentale sans laquelle il ne peut y avoir amour d’amitié[10] ; ou supposons que la raison exclue l’accès à l’être en tant qu’être ; en ce cas, un tel individu (ou un tel peuple, et une telle culture), s’ils ne réforment pas leur raison, auront beaucoup plus de mal à être unis à Dieu.

 

Ils pourront, bien sûr, avoir l’idée de Dieu, ou le désir de l’union à Dieu, et ils pourront même pratiquer une morale, participer à des actes cultuels, avoir (ou vouloir avoir) une croyance ferme, confesser volontairement une foi orthodoxe, ou même entrer dans les ordres, voire donner leur vie pour leur idéal et, on l’espère, sauver leur âme. Mais en dépit de tous leurs efforts, et de toute leur bonne volonté, ou même de leur héroïsme, quelque chose en eux « resterait en dehors du coup ». Et ce quelque chose, ce serait leur raison. Bien sûr, cela pourrait être absolument involontaire et donner lieu à des « nuits » de l’intelligence, très douloureuses, dont se servirait alors la Providence pour faire accéder ces âmes aux sommets de la vie unitive. Mais si ces carences de la raison étaient au contraire, à quelque degré, volontaires et consenties, elles constitueraient alors un obstacle sérieux au progrès de la vie spirituelle.

 

 

La racine de la liberté humaine et la religion

 

En effet, la racine de la liberté humaine réside, sinon toute, du moins pour partie, dans la raison. Et donc, si quelque chose dans la racine de la liberté se trouvait radicalement en opposition à Dieu, il serait difficile, sauf miracle particulier, de voir se produire ce lien unitif total d’être à Être que les grands spirituels catholiques appellent « mariage spirituel ».

 

Eh bien ! Telle est aujourd’hui la situation de la foi dans notre monde culturel, pour beaucoup d’esprits. Leur raison, en effet, se définit souvent par un ‘doute’, ou par des ‘soupçons’, qui sont, en eux-mêmes, le contraire de la foi. Or la foi est la voie, pour aller vers la perfection de cet amour d’amitié avec Dieu qui, en se perfectionnant ainsi, doit tendre vers l’union mystique.

 

Et c’est pourquoi, aussi longtemps que la foi n’a pas réussi à éliminer ce ‘doute’, elle est une foi en quelque sorte malade, une foi qui aura tel ou tel des caractères suivants : croyance angoissée, culpabilisée, muette, impuissante, tentée par le désespoir, ou la surexcitation. Une foi enfin qui a du mal à comprendre la foi des âges précédents, et qui a l’impression d’y voir une sorte de fanatisme irréfléchi.

 

Et c’est pour cela que la religion n’obtient pas d’adhésion plus massive dans les peuples imprégnés par ces idéologies et de ‘doute’, parce que tout l’intérêt de la religion se trouve dans l’espérance de l’union à Dieu, ici-bas et dans l’au-delà. Or, beaucoup d’individus ont l’impression que cette promesse sonne faux, quand on la leur fait, aujourd’hui – en quoi ils n’ont pas tort, relativement à leur état subjectif, car leur raison étant constituée comme elle l’est, ils ne peuvent pas avancer très loin dans la direction indiquée.

 

C’est aussi la raison pour laquelle la foi manque souvent de rayonnement convaincant. Être un saint, c’est être tout à Dieu. Si donc la raison n’est qu’à elle-même et si elle se refuse à Dieu, constitutionnellement, cette raison de méfiance et de ‘doute’ est une efficace machine à empêcher d’être saint. Or le corps entier de l’Église ne rayonne que par les saints.

 

Cette situation de la raison impacte fortement la vie du croyant, notamment en Europe. De là ces chrétiens qui ne disent pas un mot en public sur leur foi, qui osent parfois avouer timidement, ou alors affirmer bruyamment, « leur foi », mais plutôt comme une opinion subjective.

 

S’ils ajoutaient qu’elle serait « la vérité », ils auraient peur d’être pris pour des fanatiques, ils se sentiraient coupables, en marge de la société. Ils essayent donc de se normaliser, et pour cela d’adopter « la modernité », c’est-à-dire, à leurs yeux, cette rationalité standard et son ‘doute’ (ses ‘soupçons’, ses ‘mises entre parenthèses’, etc.) ; mais dès lors, en tant qu’ils ‘doutent’, ils ne croient plus. De là leur malaise. Et tout leur être, peu à peu, devient malaise.

 

Parce que la raison dans le ‘doute’ est structurée comme une assurance tous risques contre l’emprise de Dieu, l’idée même de Dieu dérange beaucoup de gens, produit une sorte de terreur secrète dans leur âme et généralement les inquiète (y compris certaines âmes qui par ailleurs se veulent croyantes) comme contraire à la raison, au développement du savoir, à la paix entre les peuples et à la tranquille jouissance des libertés civiles.

 

 

L'avenir de la religion

 

Tel est le diagnostic qu’il convient de poser. Quant au pronostic, il est très clair : ou bien la foi parviendra à se débarrasser du ‘doute’, ou bien le ‘doute’ finira par l’éliminer[11].

 

La crise du témoignage chrétien, la crise de la lutte ascétique sans laquelle il n’y a plus de vie morale chrétienne (et donc pas de vraie vie mystique, faute d’union effective à la volonté de Dieu), et aussi la crise des vocations n’ont pas d’autre cause profonde, que cette crise de la foi – crise de la foi mise entre parenthèses et mise en crise par le ‘doute’.

 

Toutes les autres causes ont toujours existé et elles n’ont jamais empêché ni le témoignage, ni la lutte ascétique, ni les vocations. Et le rapport à la modernité n’est un problème que dans la mesure où on laisse la raison, les sciences et la cité libre au pouvoir des tenants d’un ‘doute’ non critiqué.

 

Telle est donc cette asthénie de la foi, et la cause en est bien la domination de l’esprit par le faux prestige d’un ‘doute’ pseudosceptique inhibant et culpabilisant la vie de la foi.

 

 



[1] Op.cit., p. 31-34.

[2] 12 Ces ‘esprits critiques’ apparaissent plutôt comme des hommes de certitudes particulièrement obtuses. Ils sont en réalité incapables de douter de leur idée convenue du ‘doute’.

[3] Ces esprits soi-disant ‘pragmatiques’ ont fait même du pragmatisme une idéologie, un idéalisme absolu, où il ne s’agit jamais que de trouver des moyens techniquement efficaces pour des finalités arbitraires, mais louvoyant toutes entre idéologies opposées, et préférant par opportunisme telle ou telle parmi une gamme d’options toutes fabriquées de même a priori.

[4] De belles âmes ‘autoproclamées’ démocratiques se sont arrogé un monopole du pouvoir spirituel. Ces hommes et femmes ‘de dialogue’ ne se parlent qu’entre eux et ôtent le micro aux autres. Ils empêchent de prendre en compte l’hypothèse selon laquelle leurs idées de la raison ne fourniraient pas les moyens de résoudre nos problèmes collectifs, mais constitueraient au contraire le cœur même du problème. Ce phénomène de fausse conscience et de mystification devient tout à fait intolérable. Les théistes se laissent en général enfermer dans cette dialectique, ou plutôt cette rhétorique, et c’est pour cela qu’ils se laissent frapper de diminutio capitis dans une soi-disant démocratie ouverte, de plus en plus intolérante et sectaire. C’est ainsi que Prolégomènes reconquiert la liberté de penser.

[5] Et nous venons de voir que nous pouvons donner pour preuve à cette affirmation, non seulement le témoignage unanime de tous ceux qui, en quelque grande religion que ce soit, ont cherché avec sérieux et loyauté l’union à Dieu, à l’Absolu, mais aussi l’absolutisme de toutes les idéologies, un certain relativisme libéral compris ; car, dans leur rejet de toute religion qui pose un autre Absolu que la Liberté elle-même, ou qui pose un Absolu Libre mais transcendant, ils posent automatiquement l’absoluité d’un Absolu Libre qui serait tout simplement le soi-même de chaque individu arbitraire – à charge pour ces petits dieux d’organiser leur Panthéon sur une base contractuelle leur permettant d’éviter une perpétuelle théomachie.

[6] « Le fidéiste est celui qui veut tenir à la fois le ‘doute’ et la foi. » Prolégomènes. Les choix humains, p. 169. Voir plus généralement le traitement du fidéisme, p. 169-183.

[7] Si l’individu, ayant mis sa raison de côté, veut maintenir à sa foi un caractère absolu et radical, il glisse invinciblement dans la tentation d’un radicalisme violent, ou d’une irrationalité trop simplement émotive, ou d’une intériorité toute sentimentale, où la notion même de vie religieuse se trouve peu à peu discréditée, même à ses propres yeux.

[8] Op.cit, p. 166.

[9] Op.cit, p. 167.

[10] Op.cit, p. 256-257.

[11] Et comme ceux qui commencent par le « doute » estiment que se débarrasser du « doute » serait l’essence même du fanatisme (et que tout fanatisme serait de toute façon condamné par l’évolution générale), ils pronostiquent avec assurance la fin de la religion – disons, la fin de toutes celles qui ne « doutent » pas, ou qui ne sont pas capables de se ramener à la religion du « doute » – car le « doute » est lui aussi l’envers critique d’une métaphysique et même d’une religion philosophique. Mais il ne le dit pas, et c’est pour cela que le débat n’est pas aussi ouvert en Occident qu’il devrait l’être.

   

Un remède à la maladie de la foi (2).

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Mise à jour le Samedi, 20 Octobre 2012 10:05 Écrit par Henri Hude

 

SUIVRE CE LIEN POUR REVENIR AU DÉBUT DE L’ARTICLE

 

 

Pour sortir vraiment des débats en trompe l’œil (arrêter « l’exclusion par le débat »)

 

 

Prolégomènes. Les choix humains est le développement achevé en 300 pages de la première moitié de l’essai beaucoup plus bref publié en 1991 sous le simple titre de Prolégomènes[1]. Comme l’auteur se montrait, dans l’esquisse de 91, plus polémique que dans l’ouvrage de 2009[2], j’estime utile de développer, à partir de sa pensée, ce qu’il en est de l’interdiction paradoxale du débat dans nos sociétés dites ‘ouvertes’.

 

Y fonctionne en effet un curieux mécanisme d’exclusion, d’une remarquable hypocrisie, que ce livre permet de comprendre avec une parfaite précision.

 

[L'auteur l'étudie dans le domaine philosophique pur et dans celui de l'acte de foi chrétienne, mais ce mécanisme qu'il met à jour trouve des applications dans un grand nombre de domaines plus pratiques et séculiers. 2012. Et tout ceci reste d’actualité. En effet, bien que sur nombre de points, purement politiques, la censure postmoderne (relativiste, pseudosceptique – voir plus bas –, etc.) soit en train de tomber, sur les points fondamentaux, qui sont ceux de la métaphysique et de la morale, le mécanisme d’exclusion continue à fonctionner à plein. Et faute d'approfondissement philosophique, les critiques économiques ou politiques les plus avisées, risqueraient de retomber dans l'ornière dont elles essaient avec brio de nous extraire. Commentaire de 2012]

 

                         

 

 

Le mécanisme de l’exclusion par le débat (soi-disant libéral, ouvert, etc.). Concept central de « pseudoscepticisme »

 

Le mécanisme d’exclusion est légitimé par l’illusion, ou la ruse, que l’auteur  nomme « pseudosceptiques ». Ce concept est très important.

 

En très bref : il existe deux métaphysiques principales (le théisme et le panthéisme[3]). [Ceci sera exposé clairement dans la 3ème section de cet article. On répondra aussi aux contestations, qui ne manquent pas, de cette dichotomie. Il est bien normal que les panthéistes la contestent, car elle appuie là où ça fait très mal, et elle fait s’effondrer, sinon leur système, du moins toute leur rhétorique. C’est pourquoi ils n’ont jamais assez de mépris pour la repousser. Ils savent qu’autrement, ils ne feront jamais mieux que match nu avec le théisme, comme le reconnaissait Fichte avec lucidité. 2012]

Quoi qu’il en soit, chacune des deux grandes métaphysiques devrait pouvoir s’affirmer en face de l’autre. C’est ce qui a lieu, par exemple, dans le débat entre Celse[4] et Origène[5], qui est un véritable débat. Comment donc un libéral d’exclusion va-t-il esquiver un pareil débat, qui pourrait bien ne pas tourner à son avantage ? C’est ici qu’un instant d’attention plus soutenue s’impose.

 

 

Toute métaphysique est critique. Toute critique est métaphysique

 

Chacune des deux métaphysiques a, pour ainsi dire, son recto métaphysique (son idée de l’Absolu) et son verso critique (son idée du questionnement).

 

Le débat réel devrait donc avoir lieu ou entre ces deux versos ; ou entre ces deux rectos, entre deux métaphysiques ou entre deux critiques. Dans le débat postiche qui remplace un tel débat, nous voyons s’opposer un antipathique recto et un sympathique verso. Le théisme est censé n’être qu’une métaphysique sans critique ; et ce qui est en réalité la métaphysique panthéistique est censé n’être qu’une critique sans métaphysique. Et ainsi le tour est joué.

 

En effet, les panthéistes, qui évitent de se montrer en tant que tels, passent-ils pour des esprits simplement critiques, prudents et amis de la liberté de pensée ; les théistes, eux, pour des esprits métaphysiques, imprudents, dogmatiques et secrètement hostiles à l’existence d’une réflexion ouverte et d’une cité libre.

 

Et comme on vit (heureusement) à l’intérieur d’une cité (encore plus ou moins) libre (dont les assises profondes sont d’ailleurs ancrées dans la logique théiste[6]), la posture critique semble toute du côté de La Liberté, cependant que la posture métaphysique semble toute du côté opposé à La Liberté.

 

Dès lors, toute cause est jugée sans même avoir besoin d’être entendue. La simple forme imposée au débat a tranché la question avant même qu’elle ait pu seulement être posée.

 

[Et la réponse politiquement correcte est ainsi imposée comme allant de soi et comme résultant du débat, alors qu’elle résulte d’un escamotage du débat en vertu du pouvoir exorbitant et arbitraire que s’arrogent ses modérateurs (le Léviathan médiatique[7] ). Addition de 2012.]

 

Il suffit ainsi d’accrocher un marqueur négatif à la thèse qu’on veut exclure pour que sa discussion soit retirée de l’ordre du jour du débat, qui va alors tranquillement son train au sein de l’unanimité consensuelle des esprits réputés « critiques ».

 

 

Comment le triomphe suprême de la ruse consiste à transformer parfois sa victime en caricature d’elle-même

 

[Le pire de tout est que nombre de victimes de cette ruse y entrent à plein, tellement que souvent, elles entrent dans l'identité postiche qui leur a été attribuée par le rusé (= esprit métaphysique et pas critique, pas réfléchi, hostile à la liberté humaine, ennemi du genre humain, etc.etc.) et qu'elles s'acharnent à jouer le rôle du réactionnaire liberticide, face auquel le métaphysicien rusé déploie souriant son image d'Ami de la Liberté du Genre Humain, et porte haut son masque d'esprit critique ayant dépassé la métaphysique.

 

Bien entendu, ce processus une fois amorcé, les chrétiens et une foule de gens de bonne volonté avec eux, de quelque bord qu'ils soient, auront tendance à se scinder en deux groupes :

  

le premier, c'est celui des chrétiens critiques non métaphysiques, qui formeront par exemple en France un groupe de catholiques pratiquants, souvent pieux, équipés d'une métaphysique de protestant libéral (= non orthodoxe, non évangéliste, etc.). Quand on vit dans la contradiction permanente, il est normal qu’on passe son temps à se faire pardonner d'exister, auprès des esprits « critiques », notamment en disant du mal de ses coreligionnaires.

  

Le second, c'est celui des chrétiens métaphysiques non critiques, hésitant entre le durcissement autoritariste et l'anti-intellectualisme affectif.

 

   Entre ces deux groupes, un tiers parti, qui sent qu'il y a quelque chose qui cloche, mais qui a du mal à dire quoi.

 

Il est de bonne guerre que le Léviathan médiatique favorise cette division, la cultive et pousse en avant quand il le peut, les coryphées de chacun des groupes opposés. 2012.]

 

Le résultat le plus clair de Prolégomènes est de sortir de cette configuration, de restaurer le droit et peut-être un jour la réalité d’un débat ouvert.

 

[Dans la sphère strictement catholique, il apporte une contribution à la pacification des débats autour du Concile Vatican II.]

 

 

Déjouer les ruses et reconquérir la liberté de penser effectivement

 

                                           

 

C’est ce qui est appelé par la 4ème de couverture du livre, avec une polémique pugnacité, qui contraste avec le contenu de l’ouvrage lui-même, toujours calme et apaisé.

 

« Le premier objectif de ce livre, lit-on ainsi au dos de la couverture, est une reconquête de la liberté de penser : en finir avec la fausse neutralité du politiquement correct et des pseudoscepticismes, exposer la dogmatique impliquée dans les formules et habitudes de pensée apparemment innocentes. Mettre en question le consensus postiche, nouvelle forme – la plus hypocrite qui soit - de l’argument d’autorité, et mettre hors service la machine à fabriquer du préjugé instantané obligatoire. »

 

Il s’agit de ne plus admettre ce pseudo-débat entre le recto d’une métaphysique (théiste), qui se présente loyalement d’abord comme telle, même si elle comporte en outre son verso, ou son versant, critique ; et une métaphysique panthéiste qui ne se présente pas du tout comme telle [comme métaphysique], mais ne met en avant que son verso critique : un ensemble de ‘doutes’, de ‘soupçons’, de ‘suspensions’, etc. 

 

 

 

La ruse de « la fin de la métaphysique »

 

Cette métaphysique-là n’arrête pas, siècle après siècle, de nous « faire le coup » de la fin de la métaphysique. De prétendre qu’elle est en train, cette fois, de sortir pour de bon de la métaphysique.

 

Ainsi voudrait-on faire croire que seul celui qui « doute » serait un esprit qui réfléchit, qui juge et qui questionne. Mais en réalité, ce « doute » n’est qu’une sorte de croupion. C’est ce qui reste du questionnement, lorsque l’esprit humain a été dévoré par la méfiance et la peur[8] : la peur de l’homme envers la nature et envers l’homme, la peur de l’homme envers Dieu, la pensée que Dieu a forcément peur des hommes. De la peur naît la méfiance, la confiance en soi seul, le besoin maladif de sécurité, la paranoïa, le désir de domination, l’impuissance à croire à ce qu’on ne construit pas, à ce qu’on ne domine pas, à ce qu’on ne maîtrise pas.

 

Et la question se pose évidemment de savoir comment sortir de cette méfiance. Mais on ne peut pas espérer décrire fidèlement cette situation d’exil par rapport au réel et à la confiance, sans mettre entre parenthèses une mise entre parenthèses dont l’essence est la méfiance et l’exil par rapport au réel vivant. En tout cas, la question se pose sérieusement.

 

POUR AVOIR LA SUITE, CLIQUER SUR CE LIEN 


[1] Henri HUDE, Prolégomènes, Editions universitaires, Paris, 1991 ; 2ème édition, quasiment inchangée, sous le titre Prolégomènes. Introduction à la responsabilité philosophique, Critérion, Paris, 1997, 226 pages.

[2] Op.cit., Voir notamment, dans la version de 1997, indiquée note précédente, les sections 21-23 du chapitre 3, p. 109-113 : ‘Tolérance, rationalité, prosélytisme’ (21), ‘Tolérance et pseudotolérance’ (22), ‘L’impossible débat’ (23).

[3] Prolégomènes. Les choix humains, 2009, chapitre 2, ‘Les termes du choix conscient : théisme ou panthéisme’, passim, p. 93-186. [Les ouvrages ultérieurs de l’auteur, plus centrés sur la philosophie politique, font place également à ce qu’il nomme le néo-polythéisme (Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, 2010, pp.249-252 ; et Préparer l’avenir. Nouvelle philosophie du décideur, Economica, 2012, p.25. Chantal DELSOL développe des idées voisines, avec un grand luxe d’érudition, dans L’âge du renoncement, Cerf, 2011. Mais, d’un point de vue plus purement philosophique, le polythéisme n’est qu’une dépendance populaire de la position panthéistique fondamentale. Addition de 2012.]

[4] L’œuvre de Celse n’est connue que par les citations étendues qu’en donne Origène dans son livre Contre Celse. Voir B. Aubé, Le discours véritable de Celse, tiré des fragments cités dans le Contre Celse d’Origène. Essai de restitution et de traduction, 1878.

[5] ORIGÈNE, Contre Celse, en 8 livres (248). Edité par Marcel Borret, s.j., Sources chrétiennes, Cerf, 1978-2005.

[6][6] Prolégomènes. Les choix humains, 2009, p. 216-223.

[7] [Sur le Léviathan médiatique, voir Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, ch.10, pp.311-334. Note ajoutée en 2012].

[8] Prolégomènes. Les choix humains, 2009, p. 77-83.

   

Un remède à la maladie de la foi (1)

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Mise à jour le Jeudi, 27 Septembre 2012 15:11 Écrit par Henri Hude

Voici un nouvel article, à la charnière de la philosophie et de la foi

 

 

Il est à l’usage de ceux dont la foi est malade – je veux dire, angoissée, hésitante, timide – à cause d’un environnement social étouffant. Son titre : ‘Un remède intellectuel à la maladie de la foi.’

 

Je le publie, parce que j’ai décidé de mettre à la disposition du public, en ligne, peu à peu, l’ensemble des articles que j’ai publiés tout au long des vingt dernières années. C’est ainsi que j’ai mis en ligne sur les deux derniers mois

-       un texte de 1997 sur ‘La politique familiale en capital’, paru dans Droit social, et

-       un autre de 2012 sur ‘Métaphysique et phénoménologie. Retrouver le fondement’, paru dans la Revue théologique des Bernardins.

 

Cet article ‘Sur la maladie de la foi’, c'est-à-dire sur la difficulté de croire, a été publié dans la revue catholique Képhas, juillet-septembre 2009, pp.83-99.

 

 

                                                

 

Son sous-titre en est : ‘Du débat confisqué au débat libéré’, parce qu’une des causes de cette maladie de la foi est l’inhibition causée par la censure exercée par le monde et surtout les médias postmodernes. L’objet de cet article est de faire sauter cette inhibition.Il s'occupe précisément de la censure subtile, qui fonctionne dans les domaines de la philosophie, de la foi et de la religion. Mais à cause de ce caractère fondamental, il pourrait aussi servir à éclairer d'autres domaines. C'est ainsi que sa méthode m'a servi pour une analyse scientifique du "politiquement correct", dans le 1er et le 7ème chapitres de Démocratie durable.

 

J’ai écrit ce papier sous le pseudonyme de Joseph Hildebrand, en partie parce que je parlais d’un livre que je venais de publier, Prolégomènes. Les choix humains. C’était une façon d’objectiver mon sujet et de parler de lui comme si je n’y étais pour rien. Il y avait aussi des raisons d'opportunité, dont je parlerai un jour. L’éditeur du livre est : Parole et silence.

 

Voici donc cet article.

 

 

 

 

Les difficultés que rencontre la foi chrétienne pour exister, se vivre et se communiquer

 

 

Ce livre dont nous allons rendre compte nous a intéressé, parce qu’il offre un remède à la maladie de la foi. C’est ce que je voudrais expliquer, car c’est sûrement la meilleure méthode, pour faire comprendre à des chrétiens, mais pas seulement à eux, le sens et les contenus de ce livre au titre un peu énigmatique, Prolégomènes. Les choix humains. A des chrétiens et pas seulement à eux, car tous les hommes et femmes de bonne volonté sont concernés par ce que j'estime être (et je le démontre) un étouffement du loyal débat philosophique dans les sociétés réputées libres et libérales. 

 

Les difficultés que rencontre la foi chrétienne, pour exister, se vivre et se communiquer, au sein de la culture intellectuelle de notre temps, sont principalement au nombre de deux.

1° Une conception de la raison qui exclut la foi.

2° Une pression sociale qui culpabilise l’expression de la foi à travers un verrouillage du débat public.

 

Il y a donc chez beaucoup une sorte de maladie de la foi, une asthénie de la foi, à cause de ces deux facteurs, qui opèrent en synergie. Cette maladie n’est pas entièrement propre à la religion chrétienne. D’autres religions souffrent, en partie, de maux analogues.

 

 

 

Y a-t-il un remède intellectuel approprié à cette maladie ?

 

C’est en quelque sorte l’objet de ce livre. Bien sûr, ce remède ne peut être intellectuellement approprié, que dans la mesure où il est rationnellement accessible et démontrable à tous, quelle que soit leur présente situation relativement à cette foi. Il s’agit donc d’un livre de philosophie.

 

PLAN DE L'ARTICLE.

Je commencerai par un exemple de déverrouillage du débat (I).

Viendront ensuite quelques éléments sur le mysticisme, la foi et la raison, permettant de comprendre l’énoncé du diagnostic (II).

Après cela, une brève exposition du remède (III).

Enfin, un examen de quelques formes intellectuelles dominantes, pour mesurer la justesse du diagnostic et le caractère approprié du remède (IV).

 

 

 

                                               PREMIÈRE PARTIE : Un exemple. Pour déverrouiller le débat

 

 

L’homme cherche l’Absolu. En termes théistes, il cherche l’union à Dieu – de là sa grandeur, ses complications et le caractère démesuré de toutes ses misères. Ceci n’est pas en soi propre au chrétien. C’est un principe absolument fondamental pour toute connaissance de l’homme.

 

Vous me direz que c’est là un principe dont nous pourrions douter et dont doutent les « athées ». Je vous réponds que non, et qu’il est au contraire absolument indubitable. Ma réponse vous étonne.

 

 

 

Le mécanisme paradoxal de la certitude

 

 

Pourtant, il en est bien ainsi, puisqu’il suffit, précisément, d’en douter, pour en devenir certain. En effet, c’est encore une forme très fondamentale de recherche d’un Absolu, que de rejeter l’Absolu. Car pour peu qu’on tienne à préciser cette position de rejet, et qu’on ne se contente pas d’une vague négation émotive et arbitraire, on observe que cela consiste à s’ériger soi-même en Absolu, ou à ériger  en Absolu le Néant[2]. Et c’est encore là de la métaphysique, même si ce n’est pas la même (que celle qu’on rejette). De la sorte, ceux qui disent rejeter le principe l’admettent encore. On ne sort jamais de la métaphysique, mais souvent on en change.

 

 

 

La décadence de l’esprit critique et sa renaissance 

 

 

Dans ce qui précède, vous avez l’exemple typique d’un raisonnement « prolégoménal ».

 

Un tel raisonnement a pour effet de restaurer les droits d’un véritable débat ouvert – c'est-à-dire ouvert aux deux métaphysiques contraires – dans un contexte marqué au contraire par la suppression de fait de tout véritable débat.

 

Pourquoi y a-t-il verrouillage du débat dans nos États ? Pourquoi n’est-il si souvent qu’un échange convenu des mêmes platitudes entre icônes du politiquement correct ? Parce que le fond du débat effectif se trouverait, s’il avait lieu, dans une discussion ouverte et franche entre deux conceptions (au moins) de l’Absolu, de la vérité et du ‘doute’, ou du questionnement. Ces deux conceptions sont sérieuses, possibles, et leur confrontation vaut la peine.

 

Mais on fait semblant de croire qu’il n’en serait pas ainsi, pour la raison qu’on va dire, et le débat se trouve ainsi structuré de telle sorte que seuls les partisans d’une conception sont admis à débattre au titre d’individus rationnels, les partisans de l’autre étant, quelquefois, diabolisés, ou, le plus souvent, marginalisés.

 

Pourquoi et comment cette exclusion, au moment même où, paradoxalement, le consensus entre débatteurs libres et égaux est censé être devenu la norme éthique fondamentale ? Voilà ce dont rend compte et ce qu’explique  Prolégomènes. Les choix humains.

 

 

De l’art de manipuler le débat

 

 

[Il y a donc débat et « débat ».

 

1° Le vrai débat, c’est celui qui devrait donc avoir lieu honnêtement entre deux métaphysiciens en désaccord,

2° Le débat postiche, c’est celui dont on nous dit qu’il a lieu entre «  esprits critiques ouverts ayant dépassé la métaphysique » et des idiots qui seraient restés fixés à la métaphysique et fermés à la critique. Comme si tout le monde n’était pas métaphysicien.

3° Le « débat » sur fond d’exclusion, c’est celui qui se constitue soi-disant entre gens ouverts, tels que précédemment définis (2°), les « esprits fermés » ayant été préalablement exclus.

 

(Explication ajoutée en sept.2012).]

 

POUR LA SUITE DE L'ARTICLE, SUIVRE LE LIEN

 

 

[2] Op.cit, p. 75. Tout ceci est expliqué de façon précise dans l’examen des dix formules pseudosceptiques, tout au long du premier chapitre, surtout p. 25-84.

   

La loi naturelle

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Mise à jour le Dimanche, 09 Septembre 2012 20:29 Écrit par Henri Hude

Qu'est-ce que la nature ? Qu'est-ce que la "loi naturelle" ?


 

On va beaucoup parler cet automne de nature et de liberté, de naturel ou de contre-nature, de morale naturelle ou de transgression, etc. 

On s'est déjà mis à parler, ou à reparler, de "morale laïque". 

Les questions dont dépendent tous ces débats sont les suivantes : existe-t-il une loi naturelle ? Comment peut-on être sûr qu'il en existe une ? Si nous pouvons en être sûrs, rationnellement, quel en est en gros le contenu ? Pouvons-nous être certains de ce contenu ? Si oui, de quoi, pourquoi et comment ? Et que faut-il entendre profondément par "loi naturelle" ? Est-ce la même chose que la loi morale ? Comment retrouver la certitude rationnelle de l'existence et du contenu de cette loi morale objective ? En comprenant, précisément, ce que veut dire "loi naturelle" ? Et quel rapport avec la loi civile fondamentale ? Et avec Dieu ? 

Sans cette loi, un individu vit sans règle, un décideur n'a plus de boussole et un législateur fait n'importe quoi.

Je voudrais permettre aux lecteurs et à leurs familles de se réapproprier cette notion. Plus que cette notion, il faut nous réapproprier cette loi. Il faut la retrouver avec une sorte d'évidence. 

Pour y aider, voici deux textes classiques et plus modestement une interview récente sur le sujet.

 

 

 

Aristote et la « loi naturelle »

 

Dans le 1er Livre de sa Rhétorique, Aristote écrit, au chapitre XIII (et, plus loin, au chapitre XV) :

«  (…) la définition du juste et de l'injuste se rapporte à deux sortes de lois (…).

« Je veux parler de la loi particulière et de la loi commune.

« La loi particulière est celle que chaque collection d'hommes détermine par rapport à ses membres, et ces sortes de lois se divisent en loi non écrite et en loi écrite.

« La loi commune est celle qui existe conformément à la nature. En effet, il y a un juste et un injuste, communs de par la nature, que tout le monde reconnaît par une espèce de divination, lors même qu'il n'y a aucune communication, ni convention mutuelle. C'est ainsi que l'on voit l'Antigone de Sophocle (deuxième épisode) déclarer qu'il est juste d'ensevelir Polynice, dont l'inhumation a été interdite, alléguant que cette inhumation est juste, comme étant conforme à la nature. Ce devoir ne date pas d'aujourd'hui ni d'hier, mais il est en vigueur de toute éternité, et personne ne sait d'où il vient’.

« Pareillement Empédocle : « (…) mais cette loi générale s'étend par tout le vaste éther et aussi par la terre immense. »

 

 

Voici maintenant le texte de l’Antigone de Sophocle.

 

Le Roi demande à Antigone comment elle a osé désobéir aux règles que lui avait édictées. Et Antigone répond ceci :

 

« C'est que Zeus ne les a point faites, ni la Justice qui siège auprès des Dieux souterrains.

« Et je n'ai pas cru que tes édits pussent l'emporter sur les lois non écrites et immuables des Dieux, puisque tu n'es qu'un mortel.

« Ce n'est point d'aujourd'hui, ni d'hier, qu'elles sont immuables ; mais elles sont éternellement puissantes, et nul ne sait depuis combien de temps elles sont nées.

« Je n'ai pas dû, par crainte des ordres d'un seul homme, mériter d'être châtiée par les Dieux.

« Je savais que je dois mourir un jour, comment ne pas le savoir ? Même sans ta volonté (…). Certes, la destinée qui m'attend ne m'afflige en rien.

« Si j'avais laissé non enseveli le cadavre de l'enfant de ma mère, cela m'eût affligée ; mais ce que j'ai fait ne m'afflige pas. Et si je te semble avoir agi follement, peut-être suis-je accusée de folie par un insensé ! »

 

 

 A ces deux géants, qu'on me permette de donner mon modeste commentaire

 

Voici donc une interview récente sur la loi naturelle. http://vimeo.com/48824046

Le thème de la loi naturelle est traité dans Préparer l’avenir. Nouvelle philosophie du décideur.

 

                         

                                         Editions Economica, 2012, 140 pages.

 

 

 

   

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