Henri Hude

Contre un gouvernement mondial. Pour un nouvel universalisme (3)

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Mise à jour le Jeudi, 27 Décembre 2012 16:48 Écrit par Henri Hude

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Voici la troisième partie d’un compte Rendu du livre de Chantal DELSOL, La grande méprise. Justice internationale, gouvernement mondial, guerre juste, paru à La Table Ronde, Paris, en 2004.

 

Ce CR est sorti dans la revue Commentaire, Eté 2005, numéro 110, volume 28, pages 524-526. Ces réflexions sont plus que jamais d’actualité.

 

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Fragilité, voire contradiction, d’un conservatisme sceptique

 

 

 Dans sa seconde moitié, le livre de Chantal DELSOL ne présente plus l’aspect d’une discrète mais solide chaîne de raisons, mais prend la forme d’une série d’études qui se recroisent et se confirment les uns les autres. Vient d’abord un éloge de la diversité et de la pluralité, assis sur la « modernité », elle-même entendue comme pluralité des interprétations, dans une perspective plutôt sceptique, où un certain fidéisme rencontre une inspiration nietzschéenne. L’Auteur insiste paradoxalement sur la valeur du conflit des interprétations et voudrait fonder le libéralisme politique sur cette impossibilité d’une vérité décisive[1].

 

Ces analyses fines et habiles ne laissent pas de surprendre. Un tel perspectivisme ressemble à s’y méprendre à un nietzschéisme de gauche, lequel aboutit assez souvent à ce mondialisme que pourfend l’Auteur. La répudiation de toute certitude, y compris la certitude de l’incertitude, si elle n’est pas compensée par de solides traditions familiales, risque d’aboutir à la dissolution de toute conviction et de toute identité, y compris à celle du progressisme anti-dogmatique de forme classique. Reste l’individu qui, à défaut de savoir qui il est ou ce qu’il peut vouloir être, récuse toute autorité au nom du néant prétendu des principes. Si cette idéologie nihiliste de gauche aboutit souvent au mondialisme, c’est que l’autorité mondiale a surtout aujourd’hui le mérite d’exister peu et de laisser l’individu dans la douceur d’un rêve d’insubordination pure. Mais si l’autorité mondiale donnait de sérieux signes d’existence, le même esprit d’anarchie s’en alarmerait et se réfugierait aussi bien dans un nihilisme de droite, dont la forme classique est le national socialisme. C’est pourquoi ce dernier n’a sans doute pas fini sa carrière. 

 

 

 

Les contradictions existentielles du mondialisme politiquement correct

 

Il peut donc exister un mondialisme par défaut et par vacuité, mélangeant un nihilisme de fait et des jugements de valeur routiniers, datant de l’âge où le grand rationalisme était vivant. Ce système politico-philosophique accapare l’idée de la morale et instaure cet ordre moral mondial, contre lequel en a Chantal Delsol. Mais nous pourrions alors nous demander si la rupture avec ce système pourrait  réellement s’opérer à partir d’un perspectivisme sceptique, même tempéré[2], et non à partir d’une redécouverte de la valeur fondamentale de la vérité. En tout cas, les formules perspectivistes  de l’Auteur risquent de masquer son originalité, car son attachement à la diversité a un caractère charnel, enraciné, réaliste, qui s’accorde assez mal avec la théorisation post-moderne qui est censée le justifier. On peut aussi regretter que cette critique d’une culture une, de « la dictature d’une seule définition[3] », ne souffle mot des médias et de leur infrastructure économique de marché.

 

 

 

Distinction versus discrimination

Après l’éloge de la diversité vient celui de la limite comme « condition de la diversité[4] ». L’Auteur  se livre ici à de nombreuses analyses éclairantes de questions d’actualité (sans papiers, Turquie, etc.). Elle réhabilite la distinction, en cessant de la confondre toujours avec la discrimination. Contre l’universel abstrait, elle fait l’éloge du particulier[5]. Nous avons là, si je ne m’abuse, une reprise originale des critiques conservatrices classiques, dans la veine de Burke, couplée à un discours de type sceptique. On voit assez mal la cohérence entre ces deux courants de la pensée de l’Auteur.

 

Celle-ci  fait face à l’idée de loi naturelle. Va-t-elle la récuser ? Elle note bien, en tout cas, les absurdités de la modernité tardive, qui cultive le moralisme objectif, « dogmatique »,  au moins dans certains domaines, à cause de l’holocauste ; mais qui en même temps rejette tous les fondements possible d’une telle loi naturelle : nature, raison, Dieu. L’Auteur déclare absurde la prétention à déclarer universels les droits de l’homme, surtout si l’on veut y inclure une nouvelle vague de « droits » nihilistico-libertins[6]. Elle médite sur Antigone[7]. Si un Etat mondial se réclamait des principes d’Antigone et en faisait son idéologie, quelle place y aurait-il encore pour une Antigone ?

 

 

 

Retour sur l’idée d’un gouvernement mondial

 

Chantal Delsol citera plus loin Hannah Arendt : « l’espoir que (…) grâce à un gouvernement mondial (…) les conflits se régleront (…) est complètement utopique. (…) nous aboutirions à une forme de gouvernement despotique encore plus monstrueux[8]. » Au fond, pour notre A., un gouvernement mondial serait despotique, car il présuppose une vérité dogmatique pour se justifier. – Mais, objectera-t-on, cet anti-dogmatisme se heurte à l’expérience de crimes, qu’aucune conscience ne peut reconnaître effectivement, tant qu’elle reste dans le cadre banal (non « dogmatique »)  d’un scepticisme moral ou d’un relativisme culturel. En outre, le fait qu’il n’y ait pas de vérité absolue serait encore une vérité absolue et l’anti-dogmatisme ne serait sans doute pas moins dogmatique, en réalité, que les dogmatismes qu’il prétendrait dépasser. Il faut donc bien en venir à se demander si le rapport sans réticence à la vérité en tout ce qu’elle peut avoir d’objectif, voire d’absolu, y compris en éthique, n’est pas le seul fondement sérieux de la liberté du jugement, par suite de toute liberté et de toute la cité libre en toutes ses institutions caractéristiques. 

 

 

 

Encore les contradictions du « politiquement correct »

 

La caractéristique de « l’ordre moral mondial » (en fait, surtout européen, voire français), réside précisément dans la contradiction insurmontable entre ce moralisme anti-dogmatique, en train de devenir de plus en plus dogmatique et intolérant, et la méditation continuelle d’un Crime dont la dénonciation implique pourtant une forme de conscience morale strictement pré-moderne  et, en ce sens, dogmatique. N’est-il donc pas temps de rompre les attaches entre la cité libre et des scepticismes, qui ne sont au fond jamais rien de plus que des pseudo-scepticismes, ou rien de moins que des nihilismes, dont les responsabilités historiques sont écrasantes ? 

 

L’Auteur  propose alors, sous l’évocation de la Pentecôte, la « communion des êtres au sein même de leur particularité[9] ». Elle médite sur l’acceptation de l’inachèvement, la liberté par la persuasion et le témoignage, et l’appel bergsonien issu d’un élan d’amour. Elle revient, pour finir, sur l’idée que la guerre serait une décision, sans justification morale universelle, où le droit international ne serait qu’une arme, forgée par l’hypocrisie et dont la puissance serait  fonction de la naïveté de ses dupes. Ce décisionnisme à la Carl SCHMITT est le dernier mot de sa pensée de la guerre. Il est en opposition avec la doctrine traditionnelle de la guerre juste, qui impliquerait, selon le titre d’un de ses essais déjà anciens, « la dénaturation du politique ». Si Chantal  Delsol finit par ce retour à la question de la guerre, c’est que le TPI, qui est pour elle le cheval de Troie du mondialisme, est d’abord relatif à la guerre et aux crimes de guerre. Une conception non moraliste de la guerre a pour conséquence de délégitimer le TPI.

 

 

Démocratie durable ou non durable ?

 

La conviction profonde de Chantal Delsol est que la démocratie ne survivrait pas au mondialisme réalisé. Elle résume ainsi sa pensée : « Le gouvernement mondial étant le corollaire nécessaire et même indispensable d’une justice internationale digne du nom de ‘justice’, si le gouvernement mondial n’est pas souhaitable – en raison de son caractère despotique –, la justice internationale ne l’est pas non plus[10]. »  Il faut donc arrêter d’aller dans cette voie. Mais prendrons-nous une autre voie ? L’Auteur n’y croit guère. Nous sommes séniles, dit-elle, évoquant « la lassitude des peuples vieillis[11] ». – Ainsi se termine, sévèrement, sa prise de position vigoureuse, intelligente, incisive, qui ne clôt sans doute pas la discussion, qui à notre avis va trop loin et concède trop au scepticisme, mais qui, assurément, questionne.  

 
 
 

[1] Op.cit., p. 89-90.

[2] Op.cit., p. 90.

[3] Op.cit., p. 91.

[4] Op.cit., p. 104.

[5] Op.cit., p. 107-115.

[6] Op.cit., p. 121.

[7] Op.cit., p. 123.

[8] Op.cit., p. 165.

[9] Op.cit., p. 137.

[10] Op.cit., p. 164.

[11] Op.cit., p. 169.

 

Contre un gouvernement mondial. Pour un nouvel universalisme (2)

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Mise à jour le Jeudi, 27 Décembre 2012 16:41 Écrit par Henri Hude

Voici la seconde partie d’un compte Rendu du livre de Chantal DELSOL, La grande méprise. Justice internationale, gouvernement mondial, guerre juste, paru à La Table Ronde, Paris, en 2004.

Ce CR est sorti dans la revue Commentaire, Eté 2005, numéro 110, volume 28, pages 524-526. Ces réflexions sont plus que jamais d’actualité.

 

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Le politiquement correct, comble de l’hypocrisie

 

L’Auteur  a du mal à en disconvenir, c’est pourquoi elle insiste sur un autre point, l’hypocrisie de ce moralisme « dogmatique ».  Elle fait ressortir avec force la sélectivité, le strabisme et l’amnésie dans les indignations médiatiques et les interventions militaires ou humanitaires[1]. Elle est convaincante aussi, et avec des expressions très justes, quand elle épingle, le « consensus de la répugnance[2] ». Elle écrivait déjà plus haut : « On se trouve finalement dans une situation d’accusation permanente. Tout le monde juge tout le monde, et de loin en loin tous les crimes ressemblent au Crime[3]. » On sent vibrer tout au long du livre l’indignation d’un esprit indépendant qui revendique hautement sa liberté de réfléchir et refuse de se laisser mettre en cage par quelque moraliste tartuffe et politicard. Citant CONSTANT, lui-même citant MACHIAVEL, elle dira : « La pire des conquêtes, c’est la conquête hypocrite[4] ». Mais l’hypocrisie de certains qui prétendent la pratiquer, n’est sans doute pas un motif suffisant pour rejeter la loi morale.

 

Tel est, en tout cas, l’originalité de l’anti-mondialisme de Chantal DELSOL : elle attaque l’Etat mondial au nom du libéralisme éthique, qui sert généralement à le promouvoir ; au nom du même libéralisme éthique, elle estime être en droit de défendre le pluralisme politique (celui des Etats, des communautés politiques, des actions politiques indépendantes et des critères qui y président). Elle dénonce « le monopole du jugement et l’ordre moral international[5] ». Elle module ce thème sur tous les tons : « La certitude du bien objectif ne saurait engendrer qu’un despotisme éclairé. Car si le bien est connu, pourquoi laisser aller les débats[6] (…) ? » Et elle va de là jusqu’à viser directement les droits de l’homme : « Si les droits de l’homme définis par nous représentent la Loi de Moïse descendue des montagnes, alors qui pourra les discuter[7] ? »

 

 

 

Entre despotisme mondialiste et anarchie internationale ?

 

Nous avons encore ici un peu de mal à suivre l’Auteur. D’abord une autorité mondiale ne signifie pas nécessairement un Etat mondial, encore moins un Etat mondial despotique, ou une bureaucratie de droit divin à la française... L’idée que chaque Etat doive se sentir responsable aussi du bien commun temporel de l’humanité, et que tous doivent se concerter pour cela efficacement, ne paraît pas extravagante et elle ne préjuge d’aucune constitution politique précise pour le genre humain. Elle n’est pas nécessairement en contradiction avec la pluralité des communautés politiques, sauf si on définit l’Etat mondial par l’unité indivisible d’une souveraineté non subsidiaire, issue du contrat social rousseauiste (et encore, de celui-ci interprété unilatéralement).

 

Mais il est vrai que l’on peut craindre de voir fonctionner une fois de plus, dans la constitution d’une autorité mondiale, cette fatalité des idéologies ‘modernes’, qui commencent toujours avec la Liberté pour finir à chaque fois dans le despotisme. Cela signifie qu’il faut sortir d’un scepticisme vague et exagéré, qui, incapable de repérer les principes objectifs de la moralité, finit toujours par identifier le moral à l’unique revendication d’une liberté subjective indéfinie – qui donc commence par l’anarchisme de l’individu et se termine immanquablement par le monisme despotique de l’Etat. S’il faut une autorité mondiale, il convient de savoir qu’elle risque d’être despotique, mais que ce sera d’autant plus le cas, que nous ne sortirons pas de la logique fatale du relativisme éthique. Celui-ci, commode et complaisant à l’affirmation de certaines passions, se révèle de plus en plus funeste à la liberté politique du genre humain, surtout en régime mondialisé.

 

 

 

De l’holocauste à la première condition de la civilisation : une conscience normée par une loi morale objective

 

Le mal de l’holocauste a produit au moins deux biens : l’impossibilité de pouvoir nier le mal, jointe à l’impossibilité de ne pas affirmer le bien. Mais cela veut-il dire que nous serions voués au despotisme ? La certitude du bien objectif est en même temps la certitude de pouvoir mériter en faisant le bien, et la certitude de la responsabilité morale libre, sans laquelle il n’y aurait ni bien ni mérite. De sorte que la reconnaissance du bien objectif ne va pas sans la reconnaissance de la liberté morale, elle aussi objectivement réelle, ni sans le souci des conditions politiques d’une libre détermination, sans lesquelles il y a peut-être encore un bien objectif, mais pas de possibilité suffisante de mériter en faisant le bien librement. C’est pourquoi ce que l’Auteur  appelle polémiquement le « dogmatisme moral » n’est pas contraire en lui-même à l’idée d’une société libre. On peut admettre des vérités éthiques sans être partisan du « despotisme éclairé[8] » et apprécier la liberté politique sur la base de l’affirmation de valeurs éthiques objectives. 

 

 

 

Les fondamentaux de la conscience relèvent d’une nature humaine rationnelle et profonde, plus universelle que les cultures

 

L’Auteur insiste sur le caractère étroitement occidental de cette morale ou de cette justice universelle, ou encore des droits de l’homme. Pour être équitable, dit-elle, la loi mondiale devrait reposer sur une culture mondiale. Il faudrait « juger au nom de toutes les cultures[9] ». Or « il n’y a pas, dit-elle, de culture mondiale[10]. » C’est à voir. Les différences des grandes traditions de civilisation sont évidentes, mais une culture conjuguant démocratie politique, capitalisme et médias tend à devenir universelle. Dieu seul sait si elle le deviendra. En outre, M. Almiro RODRIGUEZ, ancien procureur au Tribunal Pénal International, lors d’une visite qu’il fit à Saint-Cyr en avril 2003, expliquait à ses hôtes que le devoir du TPI était précisément de travailler à amalgamer les diverses traditions pénales, plutôt que de procéder à partir du seul modèle occidental.

 

 L’Auteur  reconnaît l’aspiration humaine à l’universalité. C’est alors qu’elle en vient à parler de la tour de Babel. Pour interpréter ce texte fameux, rejetant l’hypothèse d’une jalousie divine, elle interprète la dispersion des humains et la confusion des langues comme des bienfaits et des effets de la bonté divine, protégeant dans l’humanité la diversité contre la manie tyrannique de l’unité[11]. Inversement, elle évoque, avec la Pentecôte[12], une unité respectueuse de la diversité.

 

 

 

Qu’est-ce que l’unité morale ?

 

En fait, cette division, séparation ou diversification, éveille, complémentairement, une réaction unitaire, un idéal de rassemblement. Mais, semble dire la Bible, ce  rassemblement peut se faire de deux façons : soit sous la forme de la cité des hommes, dont la tour de Babel (Genèse, chap. 11) donnerait le modèle pur et indépassable, soit sous la forme de la cité de Dieu, dont la construction commence avec l’élection d’Abraham, (chapitre 12 de la Genèse). L’Auteur aurait pu noter que, dans la parabole de la tour de Babel, la critique de l’impérialisme babylonien (et de tout impérialisme) est transparente. Le mot de Babel, d’une racine signifiant ‘trouble, confusion’, étant sans doute une critique de Babylone, qui signifiait ‘la porte des dieux’. Ainsi, la Genèse semble-t-elle ici, à la fois, confirmer la loi de la vie, qui est multiplication et dispersion diversificatrice, et condamner les entreprises impériales aspirant à unir les humains dans « une seule langue et un seul discours » autour du projet de conquérir le ciel par leur propre force, d’acquérir par leur propre pouvoir la divinité et l’immortalité.

 

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[1] Op.cit., p. 49-50.

[2] Op.cit., p. 69.

[3] Op.cit., p. 48.

[4] Op.cit., p.158.

[5] Op.cit., p. 59.

[6] Op.cit., p. 66.

[7] Ibidem.

[8] Op.cit., p. 66.

[9] Op.cit., p. 77.

[10] Op.cit., p. 71.

[11] Op.cit., p. 83-88.

[12] Op.cit., p. 137.

   

Contre un gouvernement mondial. Pour un nouvel universalisme (1)

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Mise à jour le Jeudi, 27 Décembre 2012 16:48 Écrit par Henri Hude

 

Voici le premier tiers d'un compte Rendu du livre de Chantal DELSOL, La grande méprise. Justice internationale, gouvernement mondial, guerre juste, paru à La Table Ronde, Paris, en 2004.

Ce CR est sorti dans la revue Commentaire, Eté 2005, numéro 110, volume 28, pages 524-526. Ces réflexions sont plus que jamais d’actualité.

 

 

 

Le problème politique le plus élevé de tous

 

Le plus élevé de tous les problèmes politiques et philosophico-politiques, celui de l’organisation politique du genre humain, tel est celui que pose Chantal DELSOL dans son dernier essai, La grande méprise. Elle y prend nettement position contre l’Etat mondial et contre la justice internationale, visant surtout le tribunal pénal international, ainsi que la tentative de « transformer la guerre en un acte de police mené par un Etat moral[1] ».

 

 

 

L’Auteur n’ignore pas les raisonnements classiques justifiant l’idée d’une autorité mondiale. La fonction de l’autorité politique est de gérer un bien commun temporel et il faut donc une autorité partout où il y en a un. Or c’est de plus en plus le cas au niveau de l’humanité dans son ensemble, sans cesse plus interdépendante. Un bien commun mondial requiert donc une autorité universelle[2]. L’Auteur admet qu’un tel projet politique présente une certaine cohérence avec « l’élan vers l’universel[3] » caractérisant la vie de l’esprit. N’est-il donc pas juste qu’un droit international rende effectives une justice et une éthique universelles, sanctionne ce droit grâce à un tribunal pénal international et, au besoin, l’impose par une action militaire, assimilable à une opération de police menée à la requête d’une autorité politique conçue d’abord comme morale. – Telle est la conception contre laquelle se dresse l’Auteur, parce qu’« elle jette à bas l’activité politique et généralement la diversité humaine[4] ».

 

 

 

L’Etat universel : le despotisme le plus effroyable

 

L’Auteur invoque l’autorité de Kant, dont elle rappelle l’évolution : ayant d’abord écrit que « l’Etat cosmopolitique universel » était « le dessein suprême de la Nature[5] », Kant finit par redouter que cette même constitution cosmopolitique ne nous apporte « le despotisme le plus effroyable[6] ». Contre Jürgen Habermas, l’Auteur soutient que ces réticences du second Kant sont fondées sur des arguments qui « demeurent valables aujourd’hui et le seront probablement demain[7] ».

 

 

 

Guerre mondiale, holocauste, armes nucléaires

 

L’Auteur  sait que la peur de la guerre mondiale, de la guerre d’anéantissement (nucléaire ou autre) et de l’holocauste, ainsi que le fait de la « communauté involontaire » (Habermas[8]) du genre humain, changent notre regard sur la guerre, sur la liberté de faire la guerre, sur la souveraineté des Etats et sur les rapports entre la morale et la politique. Le cynisme est reconnu comme virtuellement criminel. « L’holocauste est cet événement qui anéantit le positivisme juridique[9] (…). » Mais le moralisme international, qui s’impose à partir de l’holocauste, peut constituer la forme suprême du cynisme : le cynisme cyniquement hypocrite, la tartufferie éthique. En outre, la reconnaissance d’un mal objectif « sert de fondement à un « dogmatisme moral[10] », donc les censures vont s’exercer sélectivement, au profit d’intérêts ou au gré d’émotions à la moralité fort douteuse. Le règne de la loi n’est pas le seul principe et la seule valeur. L’Auteur cite ici HEGEL : « Fiat justitia et pereat mundus[11] ! ne signifie pas : ‘il faut que le droit s’accomplisse, même si tous les coquins du monde devaient en périr’, mais plutôt : ‘il faut que le droit s’accomplisse, même si cela oblige à arracher par la racine la confiance, la joie, l’amour, toutes les puissances d’une identité vraiment morale[12]’ ».

 

 

 

Mondialisme et libéralisme

 

L’Auteur  ne s’oppose pas au mondialisme politique au nom du nationalisme, mais au nom du libéralisme, et même d’un libéralisme en éthique, qui n’admet pas « la certitude absolue qu’il n’existe qu’une seule bonne manière de vivre[13] », croyance qui conduit, écrit-elle, à « la récusation de la diversité[14] ». Elle évoque Montesquieu luttant contre la théologie catholique et valorisant avec compréhension les mœurs des divers peuples, dans La défense de ‘L’Esprit des Lois’. « Cette critique est prémonitoire, écrit Chantal DELSOL, nous ne faisons rien d’autre, au temps des droits de l’homme, que ce que faisait l’Eglise, au temps de MONTESQUIEU[15]. »

 

Cet argumentaire peut surprendre chez un auteur de confession catholique. L’Eglise a toujours affirmé l’existence d’une loi éthique objective et absolument universelle et y voit, surtout depuis Jean-Paul II, le fondement des droits de l’homme et de l’égalité des droits. Kant ne se pensait pas dogmatique, mais critique, et prétend néanmoins établir un corpus de jugements de valeur universellement vrais. L’idée d’une éthique universelle vraie est-elle « dogmatique » et, le serait-elle, tout dogmatisme de ce genre serait-il « totalitaire » ? L’idée que tout génocide est immoral, que cela est vrai et universellement vrai, et qu’il est immoral et de le nier et non moins immoral de nier le caractère absolument universel et vrai d’un tel interdit moral – tout cela enveloppe aussi l’idée qu’il est immoral de nier la vérité de tout principe éthique universel. Si cela est du dogmatisme, beaucoup seront dogmatiques, sans hésitation.

 

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[1] La grande méprise, p.20.

[2] Op.cit., p.27-28.

[3] Op.cit., p. 28.

[4] Ibidem.

[5] E. KANT, Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, 8ème proposition ; cité dans La grande méprise, p.29.

[6] E. KANT, Théorie et pratique (1793), VIII, 311, La grande méprise, p. 30.

[7] Op.cit., p. 34.

[8] Op.cit., p. 33.

[9] Op.cit., p. 37.

[10] Op.cit., p. 46.

[11] Périsse le monde, pourvu que la justice soit.

[12] G.W.F. HEGEL, Fiat justitia, pereat Germania ! Dans Ecrits politiques, Champs libres, 1977, p. 40 sq. ; cité dans La grande méprise, p. 43.

[13] Op.cit., p. 23.

[14] Ibidem.

[15] Op.cit., p. 54.

   

Héros, victime et judiciarisé (3)

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Mise à jour le Mardi, 25 Décembre 2012 18:23 Écrit par Henri Hude

 

Voici le dernier tiers d'un article paru, en octobre 2010, dans le numéro 15 de la revue Inflexions, sur la judiciarisation de l'action des forces armées. C'était le thème d'ensemble du numéro, auquel je renvoie, en raison de sa qualité. Merci de ne reprendre éventuellement cet article qu'en indiquant le lien à ce numéro15.

 

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La tendance à la judiciarisation universelle : excessive, inutile et dangereuse

 

La judiciarisation inutile est corrélative d'une tendance pathologique de notre société à la victimisation. Nous ne sommes pas là en face des simples faits définissant universellement la justice pénale : un code pénal, un délit, une victime, un plaignant, un accusé, un procès, un jugement, un coupable, une sanction. Cela, ce serait le simple cours de la justice.Mais il y a une dérive dans une tendance à la judiciarisation de tout (dont la judiciarisation de l'action militaire n'est qu'un cas particulier).

 

Nous sommes en face d'une dérive, si on tend à transformer le juge en grand sacrificateur d'un culte expiatoire, dans le cadre de nouvelles superstitions, comme si tout était maîtrisable et que le hasard n'existait pas et qu'il faille toujours un bouc émissaire.

 

Nous sommes en face d'une dérive, si on se sert de l'action en justice comme d'une psychothérapie, à l'efficacité d'ailleurs fort douteuse. 

 

Nous sommes en face d'une dérive, si le pouvoir régalien de la justice se met à la remorque des parties, pour transformer le droit pénal en vengeance privée et en nouveau talion (Me BARTHÉLEMY).

 

Nous sommes en présence d'une dérive, si, les droits de la défense tendant vers l'infini, les droits de la Société tendent vers zéro, et qu'ainsi on abuse du Droit pour détruire le Droit, en détruisant le Pouvoir sans  lequel il n'y a pas de Droit.

 

Nous sommes en présence d'une dérive si des juges oublient que la partie la plus importante de leurs arrêts se trouve au début : "AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS". Ils sont une justice déléguée du Pouvoir régalien, devant donc participer à la responsabilité du Pouvoir, et non des individus indépendants de tout, membres de rien et supérieurs à tout.

 

 

 

Une justice souvent trop asservie à des mentalités passagères et non fonctionnelles

 

Nous pouvons aussi être là en face d’une autre chose : la mise en conformité du fonctionnement naturel de toute justice pénale avec la norme idéologico-médiatique de la "culture d’impuissance".

 

La tendance à tout judiciariser n’a donc d’existence que dans la mesure où cette norme culturelle reste en vigueur. L’évolution « victimaire » ou « victimisante » de la sensibilité[4] ne peut pas se comprendre sans la mise entre parenthèses, dans les esprits concernés par elle, des notions de Pouvoir et de Numen, d’héroïsme et de sacrifice, de société et de loi, de force et d’épreuve de force, de méchanceté naturelle et de lutte pour la survie.

 

L’enterrement mental de ces notions qui font partie de l’expérience humaine, peut être considéré, d’un point de vue rationnel, comme une aliénation. Des expériences anthropologiques fondamentales sont non pas détruites, mais recouvertes par des poussières, refoulées dans l’inconscient.

 

 

L’idéologie dominante et l'exubérance irrationnelle des médias

 

L’idéologie remplace l'expérience humaine fondamentale, comme un dalle de béton coulée sur la terre arable. Cette idéologie dominante, celle du « politiquement correct » (PC), qu'on peut nommer "idéologie libérale postmoderne", est rarement analysée avec toute la rigueur souhaitable. Elle est l’inverse du communisme. Pour le communisme, la Liberté est atteinte à partir du moment où tout est commun. Pour le PC, la Liberté est atteinte quand tout est privé. C’est un individualisme absolu. Anthropologiquement, c’est l’aberration symétrique du communisme, qui annulait l’individu dans le collectif. C'est elle qui est au fond de cette judiciarisation universelle où le juge, à la limite, remplacerait le Pouvoir, arbitre entre des individus solitaires.  

 

La domination de cette idéologie n’est pas concevable sans l’action de certains complexes à l’œuvre dans la culture, notamment le complexe moraliste, où prend probablement sa source le rejet profond de la loi morale, donc du Numen, donc du Pouvoir[5].Mais c'est un autre problème, qu'on ne peut aborder ici.

 

L'idéologie ne prendrait jamais une telle puissance sur les esprits, sans le fonctionnement irrationnel des médias, en raison de leur logique économique, et en raison de leur vulnérabilité à l’idéologie, en tant que lieux de simple discours, sans la sanction du réel. Et l’abaissement du Pouvoir tient au fait que la politique se réduit à la communication, et donc participe de la même irréalité qui se prend pour la seule réalité.

 

L’exubérance irrationnelle des médias gêne gravement la gestion sérieuse et à long terme de la diplomatie, des conflits, de toutes les affaires d’Etat. Ils font perdre leur temps aux politiques en faits divers. Le fonctionnement conjoint de l’idéologie et des médias, sur le fond du complexe moraliste, est ce qui contribue, à la fois, à la démolition du Pouvoir, et à son usurpation par un nouveau Léviathan.

 

Ce serait donc une erreur idéaliste que d’étudier le processus de victimisation et de judiciarisation, abstraction faite de cette situation faite au Pouvoir, anormale, et qu’il faudra bien réformer, si nous désirons que la démocratie soit durable. 

 

La grande majorité des gens ne sont ni des idéologues, ni des hallucinés. La plupart savent que nous sommes des animaux sociaux, non des atomes dans un vide sans attraction universelle. Le besoin structurel de Pouvoir pour la Loi est une constante universelle de l’univers politique. Aussi le Politiquement Correct libéral postmoderne prendra-t-il fin nécessairement, comme a pris fin le communisme en Union soviétique.

 

 

 

Ce que les gens attendent aujourd’hui, c’est une pensée réaliste

 

C’est la liberté de pensée par rapport aux sornettes imposées par une pression sociale anonyme et véhiculées par un magistère de bavardage et de malveillance ; c’est une action politique placée à son juste niveau ; c’est la constitutionnalisation du Léviathan médiatique, dont il devient « crucial » de pouvoir mettre en cause la responsabilité, tant il est dévoyé par la recherche irresponsable de la rentabilité économique. Ce qui est à l’ordre du jour, c’est le rétablissement du Pouvoir en Démocratie, et donc de la Loi. Et, en présence d'un désordre économique qui prive la jeunesse d'investissement et d'emploi, c'est la passation d'un nouveau pacte social.

 

C'est pourquoi la mise en conformité de la chose militaire avec le politiquement correct me paraît de plus en plus à contre-courant des évolutions nécessaires à notre simple survie. Et si nous voulions conclure non sans quelque provocation, nous dirions que ce que le militaire a de mieux à faire, c'est d'être un héros héros[6] sans complexe. La vraie victime du processus ici étudié, c'est la démocratie. Et ce qu'il est urgent de judiciariser, ce sont les médias. Et le pouvoir judiciaire ferait bien de se demander s'il ne fait pas preuve d'irresponsabilité, et si la judiciarisation de la chose militaire n'est pas susceptible d'attenter, ou de permettre à des malveillants d'attenter, à la sûreté de l’État.  

 

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[1] Op.cit., pp. 732 et 301.

[2] Dans son Antigone vers 450-460.

[3] Le terme esclave est le mot récent pour servus, d’où venait serf, et servus désignait l’ennemi vaincu qui avait été servatus, conservé, au lieu d’être immolé.

[4] Chantal DELSOL, qui étudie avec acuité tous ces phénomènes de société, a attiré mon attention sur le livre d’APOSTOLIDES, Héroïsme et victimisation. Une histoire de la sensibilité (introuvable, sauf d’occasion).

[5] J’étudie l’ensemble de ces problèmes dans un livre intitulé Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe. Essais éthico-politiques, Editions Monceau, Paris, 2010. Les livres de l’éditeur Monceau sont disponibles exclusivement par Internet, sur le site de ses auteurs, en l’occurrence sur www.henrihude.fr  

[6] Au sens large, mais précis, indiqué plus haut.

   

Héros, victime et judiciarisé (2)

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Mise à jour le Mardi, 25 Décembre 2012 18:22 Écrit par Henri Hude

 

Voici le second tiers d'un article paru, en octobre 2010, dans le numéro 15 de la revue Inflexions, sur la judiciarisation de l'action des forces armées. C'était le thème d'ensemble du numéro, auquel je renvoie, en raison de sa qualité. Merci de ne reprendre éventuellement cet article qu'en indiquant le lien à ce numéro15.

Ce texte a subi des retouches et j'espère des améliorations par rapport au texte publié il y a deux ans.

 

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Le militaire, une victime ? Qu'est-ce qu'une victime ?  

 

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le terme de « victime » ne nous situe pas (étymologiquement) dans le contexte larmoyant, gémissant et dégoulinant d'une sensibilité ramollie, qui rend le citoyen inadapté aux duretés qui firent, font et feront sans doute toujours une part de l'existence réelle et difficile des humains. Le mot se situe au départ dans champ du Pouvoir, de la Guerre et de la Religion.

 

Victime vient en effet de vincere, victum, vaincre. La victime, c’est le vaincu offert aux dieux en sacrifice. L’autre terme synonyme, en français, lui aussi hérité du latin, c’est « hostie ». Hostie vient de hostis, l’ennemi. L’hostie, c’est encore l’ennemi (vaincu) offert aux dieux en sacrifice. La différence entre la victima et l’hostia, c’est que la victima est offerte en sacrifice d’action de grâces, et l’hostia en sacrifice d’expiation[1].

 

Au-delà du contexte polythéiste populaire, les sages romains se représentent le Numen, la Puissance première et divine, qui châtie la démesure et l’injustice, et autour de laquelle l’univers, les peuples et les nations font cohésion par l’obéissance à ce que le grand tragique grec Sophocle appelle les « lois éternelles, non faites de main d’homme[2] ». 

 

 

 

La victime et la religion chez les Romains

 

La religio, c’est d’abord ce sentiment de respect du Numen. L’homme en société va du chaos à l’ordre à travers le Pouvoir. Il va du Pouvoir au Numen, en se représentant le monde entier comme une Cité en bon ordre et il se représente le Numen à l’image du Pouvoir ; en sens inverse, il revient du Numen au Pouvoir, et se représente alors la Cité comme un petit Monde où le Pouvoir est une image du Numen. C’est pour cela qu’il est si superficiel de vouloir faire comme si le politique et le religieux n’avaient aucun rapport, au lieu de prendre en compte les problèmes réels que comporte inévitablement la connexion nécessaire entre leurs concepts. 

 

Que le soldat soit une victime, au sens ancien, cela n’a rien d’étonnant, puisqu’il faut bien que, s’il y a épreuve de forces, il y ait un vainqueur et un vaincu, qui l’un et l’autre sont des combattants. Le vaincu n’est pas forcément un faible. Ce qui faisait la victime, ce n’était ni sa faiblesse, ni sa passivité, ni sa douleur, si sa servilité, mais le fait d’être la matière convenable du sacrifice. Rien n’empêche, bien au contraire, que la victime, ou l’hostie, ne soit en outre un héros. Et rien n'empêche que le héros ne soit en outre une victime, ou une hostie, s'il vit sa mort comme un sacrifice.

 

 

 

La victime dans la suite de notre civilisation

 

Sans doute a-t-on heureusement perdu, depuis longtemps, l’habitude d’immoler les vaincus au Numen, ou aux dieux de la cité, ou aux mânes des soldats morts, comme on le voit dans cette violente pièce du jeune Shakespeare (à mon avis non exempte de mauvais goût), Titus Andronicus. De même, les plus heureux des vaincus ne sont-ils plus réduits en esclavage[3].

 

Entre le sens actuel et le sens ancien du mot « victime », la religion chrétienne est venue transformer très profondément le sens du sacrifice, et c’est par elle que se trouvèrent modifiés en profondeur les usages de la guerre. Pour résumer d’un mot, ce qu’on sacrifie, désormais, ce ne sont pas les autres, mais soi-même, et le sang ne satisfait plus une violence barbare, mais, quand il continue à couler, il devient du point de vue religieux la matière de l’amour.

 

Par ailleurs, les grandes Lumières s’efforcent de conserver le Pouvoir, mais sur une base utilitariste, ou en le dérivant le la Raison, et tout en laissant de côté le Numen. La notion de sacrifice n’a plus alors qu’un sens moral, voire moraliste.

 

Quant au sens actuel du mot « victime », il ne correspond à rien de ce qui précède, mais exprime la sensibilité de ce que Chantal Delsol appelle la « modernité tardive ».  

 

 

De la démagogie "émue" à la courageuse franchise ? Nécessité urgente d'un discours "décalé"  

 

Chacun mesure l’écart entre le sens ancien du mot « victime » et son sens actuel – « une personne à laquelle arrive un malheur, dont il convient de s’émouvoir ; une personne qu’il faut plaindre, secourir avec solidarité ; un malheur scandaleux, dont il existe forcément un responsable et un coupable, qu’il faut rechercher et punir, pour que cela ne se reproduise plus, et pour aider la victime à se reconstruire, si elle a survécu » ?

 

Au lieu de flatter démagogiquement cet état de la sensibilité, il faut mesurer à quel point il présente un caractère pathologique, incompatible avec la logique d’une démocratie durable et même d'une civilisation en bonne santé. Car il ne peut pas exister en dehors d’une société dans laquelle il n’y a plus de Pouvoir plaçant la politique à son juste niveau, rassurant par la loi et par la force, déployant un horizon de sens commun culturel et politique, vers où s’unir en s’y projetant.

 

C'est parce qu'il n'est pas charpenté de références solides et nobles, qu'un individu n'a pas de résilience. Un individu réellement socialisé et inséré dans le réel est doté d'une force suffisante. Mais quand on n'est qu'un individu, on ne tient pas le choc. Quand on ne fait pas corps, on ne fait pas le poids. Et quand on fait le poids, on comprend le sacrifice. Et on honore les héros. Et ce qui inspire le plus de pitié, alors, c'est l'aliénation collective qui ne permet plus à tant de gens de bonne volonté de le comprendre.

 

 

 

En finir avec une culture suicidaire

 

Les causes du suicide sont connues depuis très longtemps. Elles nous donnent en négatif les facteurs de la force d'âme. Tout est affaire de cohésion, de continuité, de participation et de tradition.

 

L'individu isolé est un impuissant qui se désespère en se grattant le nombril. C'est honteux de réduire à cet état tant de membres d'un peuple doté de notre riche culture.

 

Le seul discours qui serait digne d'un homme d’État français, ce serait de dire que ces mentalités ne sont pas fonctionnelles, sauf dans une bulle de prospérité et de subjectivisme, qui est en train d'éclater sous la pression du réel. Alors il ne s'agit pas d'aider à se "reconstruire", mais tout simplement retrouver les bases sur lesquelles il aurait fallu construire, tout court.

 

 

 

On ne meurt jamais "pour rien"

 

Bien entendu un cœur bien placé doit savoir partager la douleur des autres, pleurer avec ceux qui pleurent. Mais on ne meurt jamais "pour rien", surtout quand on meurt debout. Nous sommes tous mortels, et à la fin seul demeure le sens de notre vie et de notre mort. J'ai compris cela, le soir où la Maréchale de Lattre m'a montré le berceau de son fils Bernard. 

 

La seule façon de ne pas désespérer, c'est de ne jamais rien regretter (sauf sa propre faute morale - et encore, pas pour s'y morfondre).

 

Cela ne signifie pas perdre l'esprit critique. Cela fera au contraire toujours partie de la grandeur tragique du métier des armes, que de perdre la vie parfois pour des causes absurdes ou douteuses, dans des lieux improbables, sur l'ordre de gouvernements médiocres et à cause d'économies de bouts de chandelles, faisant pièce à des prodigalités démagogiques. Mais tout cela précisément fait partie de l'héroïsme et rien de cela ne transforme le héros en pauvre type qui se serait fait escroquer. Cela rend juste méprisables l'embusqué qui se croit plus fin, l'égoïste qui se croit plus sage et le gouvernant qui ne méritait pas d'être chef.

 

 

Quand il n'y a plus de Pouvoir  

 

Quoi qu'il en puisse être de la pertinence des causes, du bon ou mauvais succès des campagnes, en définitive, il n’y a pas de Pouvoir, ni de politique décente, quand un État n’est pas capable, par exemple, de perdre des hommes au combat, ou d’imposer sa volonté à la finance, ou de ramener les médias à un minimum d’éthique et de raison au lieu d’entrer dans leur jeu et d’y perdre toute crédibilité.

 

Quand il n’y a pas de Pouvoir, seuls les médias ont le pouvoir et seuls les idéologues du privé sont heureux. Le politique est méprisé, parce qu’il est impuissant et que chaque citoyen participe à cause de lui au sentiment intolérable de l’impuissance collective et de l’absence de sens commun, collectif.

 

 

De l’apitoiement au dépassement

 

C’est dans une telle carence du Pouvoir que chaque individu, mécontent de soi, passe son temps à s’apitoyer sur soi-même, au lieu de se dépasser vers des horizons plus larges. Comme ce genre de vie n’est pas passionnant, et que l’individu se sent collectivement faible et privé de projection vers un horizon, il est tout à fait normal que ce même individu passe son temps à subir et se sente un peu victime de la vie. Mais la seule façon pour lui de résoudre ses problèmes, c’est de s’occuper de ceux des autres. Mais pour cela, il faut faire corps et arrêter de victimiser.   

 

 

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[1] Op.cit., pp. 732 et 301.

[2] Dans son Antigone vers 450-460.

[3] Le terme esclave est le mot récent pour servus, d’où venait serf, et servus désignait l’ennemi vaincu qui avait été servatus, conservé, au lieu d’être immolé.

   

Héros, victime et judiciarisé (1)

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Mise à jour le Samedi, 15 Décembre 2012 18:06 Écrit par Henri Hude

On vient de juger l'affaire Mahé, du nom du coupeur de routes ivoirien liquidé par des militaires français en mai 2005.

Par ailleurs, la Cour de Cassation vient de déclarer recevable la plainte de familles des soldats français tués en Afghanistan dans la vallée d'Uzbin en 2008. 

Enfin, un grand colloque vient d'avoir lieu à l'Assemblée Nationale, les 6-7 décembre 2012, sur le thème de "La robe et l'épée".

Je crois donc opportun de republier aujourd'hui, sur ce site, un article paru, en octobre 2010, dans le numéro 15 de la revue Inflexions, sur la judiciarisation de l'action des forces armées. C'était le thème d'ensemble du numéro, auquel je renvoie, en raison de sa qualité. Merci de ne reprendre éventuellement cet article qu'en indiquant le lien à ce numéro15.

 

Voici ce sur quoi j'attire l'attention : le Droit qui limite le Pouvoir ne peut exister sans le Pouvoir. Si le Droit détruit le Pouvoir, le Droit détruit le Droit. Il faut donc réfléchir aussi sur la notion juridique d'abus de droit.

Cet article n'émet aucun avis sur telle ou telle décision d'engager nos forces sur tel ou tel théâtre.  

On ne saurait y voir, non plus, autre chose que la réflexion d'un universitaire, écrivant sous sa seule responsabilité. Il n'est pas une prise de position sur les affaires citées plus haut.

En voici le premier tiers.  

 

 

 

 

 

Comment le militaire est-il passé de l'état de héros à celui de victime puis à celui de judiciarisé ?

 

Telle est la question qui m’a été proposée.

 

 

Bref rappel des faits

 

Après 1918. En France, un nombre considérable de monuments aux Morts de la Guerre de 14 portent l’inscription : « A nos Héros morts pour la France ». Elle exprime le sentiment commun : patriotisme ardent, sens du devoir et sacrifice. Mais la saignée fut telle qu’on a pu écrire que « le patriotisme avait tué la patrie ». En réalité, le choc de la Grande Guerre a libéré un mouvement profond vers l’individualisme radical, en partie bloqué par la solide structure d’un enseignement républicain à base de morale kantienne.

 

En 1940-1945, il y eut beaucoup de héros, mais l’ambiance était différente. La guerre était juste, mais le cœur n’y était plus. Toujours exaltés comme des héros dans le discours public, les morts paraissaient plutôt les victimes d’un sort cruel. Ils étaient nés pour le bonheur, ils en avaient été privés.

 

Lors des guerres de la décolonisation, les militaires furent souvent dénoncés comme les agents d’une politique coupable, et les soldats tombaient dans l’indifférence, au loin, ou, plus près, en soulevant l’indignation dans la métropole. Bien sûr, la bipolarisation idéologique du monde en était en partie la cause, ainsi que la cruauté des moyens employés parfois pour tenter de vaincre la guérilla. Mais pour le philosophe, cette situation tient plus d’une nouvelle étape du même mouvement des esprits.

 

Aujourd’hui, nous sommes à peu près au terme du processus. Si l’on en croit les médias, le militaire mort au combat est un accidenté du travail, et l’Etat qui met en œuvre la Force armée est un patron négligent traîné pour ce motif devant les tribunaux. Les Forces armées sont (en Occident, surtout en Europe) la gendarmerie mobile de la Communauté mondiale. Le grand souci public est de prévenir les abus dans l’emploi de cette force publique, et d’en punir les auteurs, s’il s’en produit.

 

Le même processus, avec un décalage de plus d’une génération, est en marche aux Etats-Unis. Ils n’en sont plus au stade héroïque, bien que soit encore très vif dans « l’Amérique en armes », comme la nomme Vincent Desportes, le sentiment « support our troups ». Déjà, pendant la guerre du Vietnam, les figures montrées en exemple furent surtout des prisonniers de guerre, détenus dans des conditions que les Français ont connues, et auxquelles ils firent face admirablement[1].

 

Sur le processus lui-même en tant que fait, je ne m’étendrai donc pas davantage, non plus que sur les détails de sa longue histoire, dont la formule initiale (le titre de  cet article) n’est que le résumé ou la schématisation. C’est à l’historien et au sociologue de dire si ce schéma est pertinent pour tous les pays occidentaux, dans tous les cas, et s’il ne se combine pas avec d’autres processus, inverses ou parallèles. 

 

Ces réserves faites, nous pouvons tenir pour un fait que le militaire soit passé de l'état de héros à celui de victime puis à celui de judiciarisé. Maintenant, ce fait est-il le résultat d’une évolution très naturelle, voire inévitable, ou très artificielle et qui n’irait pas de soi ? Et de quel genre de fait s’agit ? 

 

 

 

Le Contre-Pouvoir qui prend le Pouvoir

 

Les militaires sont le bras armé du politique, la forme pure du Pouvoir, en tant qu’il tient le glaive et peut donner la mort. On ne peut comprendre le statut social et culturel des militaires, sans le voir comme un cas particulier, le plus pur, du statut social du Pouvoir, dans les démocraties contemporaines (surtout européennes).

 

Écoutons le bruit produit par certains faits délictueux commis ici ou là par des militaires des démocraties. D’un point de vue juridique (qui a toute sa valeur), il convient en général de les poursuivre. Mais sociologiquement, l’essentiel est ailleurs. Le droit se trouve surdéterminé par des instances plus hautes, instrumentalisé au service de finalités plus profondes. Le fait que le droit pénal, qui est une technique, prenne une importance passionnelle, ne tient pas au droit ou à l’éthique, mais à une idéologie du privé, qui submerge tout. 

 

Ce qui se trouve accusé, jugé, condamné et puni – ou, plus exactement, arraisonné, houspillé et lynché, c’est le Pouvoir comme instance publique (ou c’est le public en tant que Pouvoir pur, et non bien sûr en tant que simple mutuelle prestataire de services dits publics). Autrement, les défaillances individuelles des membres d’une institution seraient traitées par la justice pénale, comme il convient, à son niveau propre, sans tout ce bruit. Mais la montée en épingle de ces défaillances, au-delà de leur traitement au pur plan juridique (bien entendu indispensable), fonctionne comme une arme dans une lutte de pouvoirs. L’abaissement de certaines institutions sans lesquelles un Pouvoir n’existe plus, permet la prise du pouvoir par une idéologie et par les médias. L’Etat constitutionnel se trouve abaissé par un Léviathan usurpateur, un Léviathan non « apprivoisé[2] », a « cruel and capricious deity[3] ».

 

Ce qui est reproché au Pouvoir, avant tout, c’est d’être Pouvoir. Ce qui est reproché au militaire, c’est d’être la flèche d’acier du Pouvoir. Qui a peur du Pouvoir ? Hobbes répondrait avec son bon sens brutal : rien d’autre qu’un autre pouvoir, qui veut le Pouvoir.

 

Il est donc très clair qu’un pouvoir veut réduire le militaire à un statut culturel de victime et de judiciarisé, mais que c’est uniquement pour prendre le pouvoir sur les ruines du Pouvoir.

 

 

 

L’idéologie du privé n’est pas une pensée originale

 

C'est le relativisme banal du sophiste de base, ce cancre ordinaire de la philosophie. C’est la forme de croyance collective sur laquelle se fixe spontanément une société prospère et égalitaire,  parce que ce dogme est celui qui y résulte le plus naturellement de la pression sociale dans ce genre de conditions.

C’est là que tend à se former un consensus, au point d’équilibre où se compensent toutes les peurs, les timidités et les besoins de reconnaissance entre individus égaux jouissant d’un certain bien-être.

Mais c’est un simple phénomène quasi-physique, comme tel sans valeur intellectuelle ou morale. Il faut un peu de matérialisme pour relativiser les idées, surtout les plus plates.

Cette idéologie est aussi, secondairement, le résultat de l’inhibition de l’esprit critique, c'est-à-dire du pouvoir qu’a l’esprit de juger (krinein), par le nouveau Léviathan. Se trouve culpabilisée toute force de jugement – toute liberté de penser, sauf la liberté de ne pas penser, c'est-à-dire de ne pas juger. Et comme les médias sont le lieu de la non-pensée, ils sont aussi celui d’une idéologie qui n’est rien d’autre que la culture de l’impuissance de la pensée, de la volonté, et de l’égoïsme de l’individu privé.

 

 

 

Qu’est-ce que le Pouvoir ?

 

Normalement, tout être humain en a une expérience réelle et fondamentale. Chacun fait l’expérience de la part sombre de la nature humaine et du chaos qui peut toujours en résulter, si chacun revendique ce que Hobbes nomme son « droit naturel ». Le grand philosophe anglais nomme ainsi, dans son langage si particulier[4], la jouissance de tout ce que chacun juge opportun de s’approprier, au moyen de toute la force dont chacun dispose. Chacun nomme aussi liberté la simple « absence d’empêchement[5] » dans la poursuite de son « droit naturel ». Si chacun recherche ainsi son « droit naturel » en lui donnant l’extension la plus arbitraire au gré de sa subjectivité, se produit une lutte de tous contre tous, un désordre général, une insécurité et une peur continuelles, un manque de confiance mutuelle qui empoisonne la vie et les relations humaines. C’est pourquoi monte en permanence du fond de toute société une forte demande de Pouvoir : les gens veulent qu’un Pouvoir désarme les pouvoirs en lutte, que sa Force maîtrise la violence, c'est-à-dire la force des  pouvoirs sans loi, en imposant par la crainte la loi de paix, que Hobbes appelle « loi naturelle » – l’ensemble des règles dont l’application a pour effet d’arrêter la guerre de tous contre tous[6]. Le groupe fait alors corps en cohésion grâce à l’obéissance à la loi, en faisant corps en loyauté avec le Pouvoir.

 

C’est dans la nature de toute société et les démocraties ne font pas exception à la règle. Une Démocratie durable est bâtie autour d’un Pouvoir. Le problème d’une Démocratie développée, c’est que la sécurité et la prospérité y font perdre le sens de la nécessité vitale du Pouvoir, de sorte qu’il y devient assez naturel à beaucoup de gens de vouloir à la fois le Pouvoir et sa destruction. De là un compromis : l’instauration d’un Pouvoir qui dit qu’il n’en est pas un et qui détruit tous les pouvoirs, et prend la place du Pouvoir, mais sans être capable de remplir lui-même la moindre de ses fonctions. Et ce qui reste du Pouvoir est à la fois obsessionnellement présent par son apparence et presque impuissant en réalité.

 

La demande sociale porte sur un Pouvoir pour la Loi, et un Pouvoir qui soit capable de se soumettre lui-même à la Loi (autrement il ferait aussi peur que l’anarchie), mais sans cesser pour autant d’être Pouvoir (autrement il ne servirait à rien).

 

Un Pouvoir qui sert à quelque chose est un Pouvoir juste, doté d’une Volonté disposant elle-même d’une Force. Il est ainsi capable de contraindre les abusifs et de courber les violents, s’ils s’opposent trop à la Loi.

 

 

 

Le Pouvoir, le militaire et le héros

 

Le Pouvoir est ce qui maîtrise d’autres pouvoirs, anarchiques et violents, qui voudraient continuer à vivre en « état de nature » en dehors de la loi de paix, celle que Hobbes appelle la « loi naturelle[7] ». Un pouvoir, sans la Loi, ne serait que violence. Sans Force, ou sans Volonté, il n’est qu’impuissance. Il n’a pas de volonté quand il ne sait pas contraindre, c’est à dire recourir à la Force, quand c’est vraiment nécessaire, bien entendu avec mesure, adresse et self-control.

 

Les gens ne veulent ni d’un pouvoir violent, ni d’un pouvoir impuissant. Ils veulent un Pouvoir, une Force, une Volonté, une Loi. Le Pouvoir conforme à la demande sociale essentielle, c'est-à-dire à la Volonté générale, est donc composé de gens loyaux, au sens essentiel du mot (du latin legalis, fidèles à la Loi), décidés, courageux, capables d’affronter l’épreuve de force et de risquer leur vie, s’il le faut.

 

L’héroïsme, au quotidien, ce n’est pas autre chose. L’héroïsme exceptionnel, ce n’est qu’une affaire de circonstances. Au jour le jour, l’héroïsme est tout simplement une des vertus du Pouvoir. C’est la qualité de celui qui, au service du Pouvoir, est capable de contraindre par loyauté malgré la peur de la mort.

 

Cette qualité inspire à tout être humain une crainte révérencielle, une admiration naturelle et du respect. C’est pour cela que chez tout être humain en qui n’est pas éteinte ou masquée la clarté de cette expérience fondamentale, l’héroïsme est valorisé et l’état militaire respecté, à condition de ne pas démériter sous d’autres aspects.

 

Il n’y a pas de vie humaine sans société, ni de société sans Pouvoir, ni de Pouvoir sans Force, ni de Force sans héros – sans individus courageux, éventuellement jusqu’au risque de mort. Ainsi, la cause du Pouvoir et celle de l’héroïsme sont-elles strictement inséparables.

 

Ce sont des expériences si originaires et universelles, que le processus historique proposé à notre réflexion est une énigme. Comment peut-on perdre à ce point le sens du Pouvoir et du politique, de la loi et de la force, de la volonté et de l’héroïsme, de la guerre et de la paix ? L’idée que le militaire puisse cesser d’être un héros (au sens défini plus haut) enveloppe une contradiction. Nous voyons bien que certains militaire sont loin d’être des héros, mais soit parce qu’on se fait une idée trop utopique de l’héroïsme, soit parce ce ne sont pas de vrais militaires.

 

Bref, l’effacement de la notion de l’héroïsme dans les esprits est un fait culturel analogue à celui, jadis, de l’effacement de la conscience de la nécessité de la propriété privée. L’idéologie produit une sorte de sommeil, ou d’hallucination, qui à un moment prend fin. A ce moment-là, l’esprit se réveille et retrouve le contact avec le réel. L’idéologie, sorte de tyrannie intellectuelle, ne dure jamais très longtemps, à l’échelle historique – selon Aristote soixante dix ans était un maximum pour les tyrannies.

 

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[1] Par exemple, le Vice-amiral Stockdale, qui a donné son nom au centre d’éthique de l’US Navy, à Annapolis. 

[2] H.C. MANSFIELD Jr, Taming  the Prince. The ambivalence of Modern Executive Power, Johns Hopkins University Press, (1993) ; traduction française Le Prince apprivoisé, Fayard 1994. Allusion à la comédie de Shakespeare, La mégère apprivoisée.

[3] « (…) a capricious and cruel deity, which must be placated because of its power, but which will strike at whomever it wishes, whenever il wishes » (op.cit., p.205), dans le si intéressant ‘Postscript’ du livre de John LLOYD, What the Media Are Doing to Our Politics, Constable, London, 2004, pp.205-209.

[4] HOBBES, Léviathan, P.I, ch.14, 1. “The right of nature is (…) the liberty each man has, to use his own power, as he will himself, for the preservation of his own nature; that is to say, of his own life; and consequently, of doing anything which in his own judgment, and reason, he shall conceive to be the aptest means thereunto.” Il n’échappe à personne que le “droit naturel” hobbésien se trouve défini de manière assez restrictive (relativement à la préservation de notre vie), mais aussi de manière assez subjective, pour qu’il puisse prendre une extension aussi arbitraire qu’on voudra. Si d’ailleurs une telle extension ne se produisait pas de fait, on ne voit pas comment il pourrait résulter un chaos de la simple recherche raisonnable par chacun de sa simple sécurité physique.

[5] Op.cit., I, 14, 2.

[6] Op.cit., I, 14, 3.

[7] L’homme étant par nature un animal social, et la société n’étant effective qu’en état de paix, au moins intérieure, la nature même exige que soient respectées les conditions générales de la vie pacifique en société. Ainsi les règles fondamentales de l’éthique constituent-elles en effet une loi naturelle, mais qui est aussi une loi morale, puisque cette loi naturelle n’agit sur l’homme que dans la mesure où elle est représentée à son esprit.  Comme dit KANT, l’homme n’agit pas seulement selon des lois, mais « selon la représentation de ces lois ».

   

Lettre ouverte aux conservateurs qui ont envie de rester dans l'opposition toute leur vie

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Mise à jour le Dimanche, 02 Décembre 2012 12:01 Écrit par Henri Hude

Voici une chronique parue dans La Nef de décembre 2012.

Je la livre sans commentaire, à l'intention de certains qui ont envie, précisément, de ne pas subir toute leur vie la dictature de l'ordre moral à rebours. 

 

 

La méthode garantie pour perdre

 

Mon intention est de montrer comment les conservateurs américains s’y prennent pour perdre. Ils sont « d’un gabarit exceptionnel ».


Ils se répartissent en deux groupes : les ultralibéraux et les protestants moralisateurs. Les premiers expliquent au peuple qu’il aura moins d’argent, et les seconds moins de sexe.


L’idéal supérieur et l’amitié noble mis à part, il y a dans l’homme trois grandes pulsions : le pouvoir, le sexe et l’argent.

 

Pour ce qui est du pouvoir, en démocratie, le peuple en a fait son deuil depuis longtemps, pourvu que les dominants y mettent des formes. Mais pour le reste, il faut être humain. Alors, si on veut sauver la famille, il faut faire saigner la banque. Et si on veut peaufiner l’usurier, alors il faut tolérer la luxure. En un mot, on ne peut à la fois plumer le peuple et le puritaniser. Entre deux maux, il faut choisir. Les Républicains ne choisissent pas. Démos vote Obama.

 

 

L'Etat n'est pas le socialisme (pas toujours...) 

 

Les conservateurs américains détestent l’État. Un dream : les familles, rebelles aux Pouvoirs, vivant dans la nature, under God, avec leurs fusils et leurs associations. Cela ne fait pas une société, c’est un souvenir pionnier et aujourd’hui c’est un mythe. En plus, ce refus de l’État exprime un refus métaphysique de l’autorité qui est aussi au fond du refus de la loi morale par les libertaires.

 

 

 

Et l'impôt n'est pas toujours du pillage pour du gaspillage (pas forcément...)

 

Il y a chez eux un déficit de philosophie économique harmonisant marché et solidarité. Tant que cela dure, le chômeur et le prolétaire ou l’immigré récent ont le sentiment de se faire moraliser par des riches indifférents à leurs problèmes.


Obama est social dans le discours et les sentiments. Une politique keynésienne en économie ouverte financière produit inflation, fuites de capitaux et moindre compétitivité, sans rien arranger. Obama garde les politiques de libre-échange idéologique, cœur du pouvoir de l’oligarchie financière, mais il a la couleur d’un pauvre, des réactions sympathiques, et faute de mieux, c’est toujours ça.

 

Depuis J.F.Kennedy, il n'y a pas eu un seul président indépendant de Wall Street et du lobby militaro-industriel. Autrement (dit) c'est Dallas... 

 

 

Dieu et Mammon

 

Les conservateurs américains croient voir une cohérence entre l’individualisme libéral et l’individualisme protestant. Ils ne voient pas que le libéralisme, détaché de la religion protestante, mène sa vie propre, devient libertaire et lamine la religion qui l’a enfanté. Les États-Unis vivent le divorce entre Dieu et la liberté. C’est la fin du compromis et de l’union qui ont fait leur force.

 

 

Questions d'immigration et d'avortement

 

Les conservateurs américains ont l’impression de ne plus être chez eux et de devenir un pays du Tiers-Monde. Franchement, si les Américains n’avaient pas génocidé leurs Indiens, et avaient fait des enfants avec les natifs, comme les Espagnols, ils auraient la même couleur que les Mexicains. Et s’ils avaient mieux traité les Noirs, ces derniers ne voteraient pas pour un Noir à 92 %.

 

Les conservateurs sont hostiles à l’immigration mexicaine, par souci de sauvegarder l’identité des États-Unis. Mais qu’est-ce que l’immigration, sinon le libre-échange de la main-d’œuvre dans une logique ultralibérale ? Qu’est-ce que la nationalité, du même point de vue, sinon une entrave au commerce ? Les conservateurs catholiques sont plus réfléchis, car ils ont la même religion.


Ils sont contre l'avortement. Alors il faut être logique. Si on fait des enfants, il faut investir pour que la jeunesse trouve du travail. Or elle sera au chômage, si le capital émigre.

 

Et elle sera prolétarisée, si le capitalisme financier, après avoir privé les gens de leur outil de travail, leur demande en plus de rembourser rubis sur l'ongle les folles dettes qu'il a fait souscrire aux États, ou permis aux gens de souscrire, afin de rendre indolore l'opération précédente.

 

 

 

Socialistes en peau de vison

 

Heureusement, le peuple élit des Obama pour le défendre. Ils font la politique de l'oligarchie financière et font diversion en faisant discuter sur la question de savoir si un homme est une femme, ou inversement. Les conservateurs aiment foncer sur la cape. Les gouvernements respirent. Les militants socialistes sont contents, ils ont l'impression d'être progressistes. Et l'oligarchie rigole.

 

Ce n'est pas que ces questions soient sans importance. Mais il faut les replacer dans le tableau d'ensemble. Quand le peuple est privé de pouvoir et d'argent, il faut le tenir par le sexe. Là est l'enjeu matérialiste des délires idéologiques.

 

Quand j'étais enfant, on appelait ça des socialistes en peau de vison.  

 

Bref, entre le capitalisme financier et l’autogénocide, il faut choisir.

 

Le Tea Party n'est pas ce qu'on raconte dans les médias français. (D'ailleurs peu de choses sont en réalité comme le raconte la majorité des médias français.) Le Tea-Party défend le small business, mais il n’est pas de force. Il n'a pas les moyens. Pour être élu, il faut un milliard de dollars, ou deux. Qui peut se payer un président ?

 

 

L'impérialisme, stade suprême du capitalisme libertaire

 

Les conservateurs aiment l’american leadership et le capitalisme mondialisé. Le capitalisme mondialisé dissout la substance matérielle et morale de leur Nation : ils restent hébétés.


Les conservateurs exaltent les classes moyennes, assises d’une démocratie, et acceptent un système ôtant l’emploi à des millions, au profit d’actionnaires et de hauts dirigeants. Ce régime, pour se maintenir, doit éviter la crise sociale. De là un endettement fou et une taxe imposée au monde, via le statut de monnaie de réserve du dollar. Le pays qui ne produit plus paye ses factures en imprimant de la monnaie. Et l’État peut s’endetter à l’infini auprès de la FED, qui imprime cette monnaie.

 

Pour maintenir le statut du dollar, il faut préserver l’hégémonie, chercher le renversement des régimes indociles, de là ces dépenses militaires délirantes et ces continuelles guerres de conquête, ces manœuvres de subversion et cette boulimie d’empire universel. Mais comme l’Armée a des valeurs, le conservateur soutient les politiques impériales.

 

Obama fait la même politique impériale, mais préfère l’assassinat par drone et la subversion. Quand on est Nobel de la paix, il faut se montrer humaniste.

 

 

 

Last but not least

 

Et puis, pour gagner, il faut :

1. s'unir ;

2. choisir le meilleur.

L'art de gagner est d'une simplicité limpide : avoir un vrai leader, rester uni et diviser l'adversaire.

Mais, il y a toujours des gens qui préfèrent être les premiers dans une équipe qui perd, que les seconds dans une équipe qui gagne.

Et plus on se divise, plus il y a d'équipes qui perdent, et donc plus de gens satisfaits d'être les premiers.

CQFD

 

Bonne réflexion !

 

 


   

Un remède à la maladie de la foi (5) Critique des formes intellectuelles dominantes

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Mise à jour le Lundi, 12 Novembre 2012 09:58 Écrit par Henri Hude

 Suite de l'article sur Prolégomènes. Les choix humains, publié dans  Képhas en juillet-septembre 2009 et repris sur ce site en plusieurs livraisons depuis quelques semaines.

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4ème Partie de l'article : Les formes culturelles dominantes et le caractère approprié du remède

 

 

Je voudrais dans un dernier temps confirmer l’intérêt de la démarche en me permettant de signaler, sommairement, combien le ‘doute’, c’est-à-dire la forme immature de l’esprit critique, se trouve à la racine de la plupart des formations culturelles excluant la foi.

 

1° Le ‘doute’ parasite d’abord les sciences de la nature[1].

 

Ce qui s’oppose à la foi, en effet, ce ne sont pas les sciences, mais c’est une certaine philosophie de la nature qui est une construction a priori parasitant l’organisme des sciences et transformant les institutions scientifiques en bureaucraties mortes.

 

Nous avons dit plus haut que le ‘doute’ était « le questionnement humain dévoré par la peur ». Par suite, évidemment, la nature ne sera jamais rien d’autre à nos yeux que ce qu’elle serait si nous en étions les maîtres absolus.

 

Le matérialisme n’est pas une description, ni même une conception cohérente de la nature, il est une projection de notre subjectivité, une expression d’émotions incontrôlées et inconscientes[2].

 

 

2° Le matérialisme rationaliste des sciences humaines relève de la même analyse,

 

C'est le cas, dans la mesure où ces disciplines sont plus ou moins représentées comme des applications et des cas particuliers des sciences de la nature. Mais d’une part il n’y a aucune raison de réduire la nature à ce qu’en veut imaginer a priori notre fantasme de toute puissance, d’autre part il n’y a aucune raison de réduire a priori l’homme au statut d’un tel objet dominé par une raison technicienne, même s’il ne faut pas médire de la technique[3]. La raison, c'est bien plus que l’intelligence guidée par la peur et le besoin de sécurité. La liberté est plus que la volonté de puissance dominée par la peur et le ressentiment. L’esprit critique est plus que tous ces « doutes » paranoïaques et pseudocritiques.

La foi, en contestant toutes ces inhumaines et arbitraires réductions, libère la raison et la vérité de la prison où les enferme notre injustice. Elle ouvre aussi, probablement, une autre époque du savoir physique[4] et des humanités.

 

3° La philosophie de la modernité, rarement définie avec précision, se réduit en réalité à un seul article : le ‘doute’.

 

Ce ‘doute’ n’est pas à rejeter simplement ; il convient de l’examiner. Le fait que nous soyons indubitablement enclins à ‘douter’, et que la raison puisse en devenir folle, et que ce ‘doute’ puisse être le comble du préjugé, voilà qui nous révèle, et de la façon la plus éloquente possible, avec combien d’acuité se pose à l’homme le problème du salut. Mais ce fait que l’homme ait une nature tombante[5] ne nous jette pas dans le désarroi ou le pessimisme, car il est de fait, aussi, que nous progressons souvent vers une pensée plus critique au moyen d’une critique méthodique des illusions de la pseudocritique[6].

 

Le ‘doute’ n’aboutit qu’à un seul système à peu près logique : l’idéalisme absolu, qui est la forme la plus stable et la plus intelligente du panthéisme[7]. La phénoménologie ou l’herméneutique, ou encore les philosophies dites analytiques, en leurs versions « dures », (ou encore le pragmatisme, le marxisme, et le positivisme, si on approfondit suffisamment ces doctrines) ne sont jamais rien d’autre que des versions de l’idéalisme absolu. Adopter ces philosophies en théologie, c’est se condamner à prendre une philosophie panthéiste, ou polythéiste, pour faire une théologie théiste. C’est une pure absurdité. Il n’y a rien à tirer de ces philosophies en théologie, sauf à les repenser à fond, c’est-à-dire, sauf à opérer un discernement, qui n’est jamais effectif tant que l’on n’a pas complètement laissé de côté le ‘doute’ ; et que ces philosophies n’ont pas été entièrement refondues dans des cadres foncièrement réalistes.

On peut aussi se servir d’elles, réciproquement, pour perfectionner l’idée même du réalisme, mais sans le subvertir par l’adoption inconsciente, ou irréfléchie, du ‘doute’. Bien entendu, l’idéalisme, en devenant absolu, redevient un réalisme, mais un réalisme délirant, « exalté », où l’Absolu n’a plus aucune transcendance et devient pour ainsi dire, manipulable[8].

 

La place du thomisme, comme philosophie, dont l’auteur ne parle que rarement, mais qui est sous-jacente, se comprend très bien dans ce contexte. Il est la forme la plus rigoureuse du réalisme philosophique ouvert à la foi. Il est donc une inspiration nécessaire, dont on ne peut faire abstraction, y compris comme inspiration à imiter, dans la mesure du possible, sa puissance inventive et critique. Thomas est d’autant plus fécond, comme source d’inspiration et d’idées, qu’on le prend davantage dans la ligne et l’élan de la pensée de l’Augustin du De Vita Beata (cf. S.T., Ia IIae, Q.1-5). La critique hudienne suggère qu’il serait fort utile d’exposer davantage saint Thomas à partir de sa lutte contre le panthéisme illuministe d’Averroès – lutte qui possède une valeur pérenne et trouve en permanence des applications nouvelles.

 

 

4° Les idéologies politiques sont les dernières de ces formations culturelles où la foi perd toute sa vitalité.

 

 

Même si l’auteur n’en fait pas un point très central de sa réflexion, il consacre tout de même un chapitre entier à la libération des esprits par rapport aux « appréhensions politiques[9] ». Nous pourrions ajouter à ce sujet quelques remarques inspirées par sa pensée.

 

Les idéologies présentent des modèles sociaux censés assurer la réalisation de la Liberté et de l’Egalité. Mais ces modèles sont tout à fait contradictoires entre eux. Par exemple, « les communistes estiment que nous sommes libres quand tout est commun ; et les libéraux privatistes estiment que nous sommes libres quand rien n’est commun[10] ». Ce sont là des marottes irrationnelles, et le XXe siècle a été celui du fanatisme politique[11]. Chaque idéologie a des arguments tout à fait convaincants, mais antinomiques entre eux, quand on raisonne a priori[12], en vase clos, ou sans autre expérience humaine que celle des « faits » réduits par le ‘doute’ à des données empiriques insignifiantes.

 

Comme nous ‘doutons’ tous de tout, et que rien n’est ni certain, ni évident, nous nous retrouvons tous par définition à égalité au niveau zéro, et donc libres, au sens de non soumis à une quelconque autorité qui devrait, pour en être une, et légitime, dépasser un tant soit peu ce niveau. Mais comme il faut bien une autorité et un minimum de cohésion, nous sommes en fait soumis au consensus d’une communauté de zéros un peu plus égaux que les autres. La preuve qu’ils sont les plus raisonnables, c’est qu’ils ont le pouvoir intellectuel. Et la preuve qu’on est en démocratie, c’est qu’ils sont les plus raisonnables.

 

Dans ces conditions, la vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité ; la morale, c’est qu’il ne doit pas y en avoir (mais cela, c’en est encore une) ; la religion, c’est qu’il ne doit pas y avoir de religion ; on appelle souvent laïcité la situation dans laquelle ces inepties sont des dogmes ; et on appelle démocratie l’État dans lequel ces dogmes définissent la croyance d’une religion d’État. Une telle démocratie est par définition tolérante. Y être intolérant, ce n’est pas se montrer violent envers X ou Y, c’est tout simplement ne pas croire à la religion d’État.

 

Telles sont les conceptions terriblement inadéquates, qui viennent corrompre toutes les institutions de la société libre (marchés, communication, démocratie politique, etc.). C’est bien là que s’enracine la crise. Nous avons déjà noté plus haut comment cette ‘liberté’ idéologique à base de ‘doute’ est en train de tuer la liberté de savoir, de réfléchir et de questionner.

 

Le ‘politiquement correct victimisant’ est un mélange curieux d’extrême mollesse impuissante et de fanatisme totalitaire. Ce n’est pas le théisme seulement qui est ici exclu, c’est la simple raison.

 

 

Sauver la cité libre ?

 

 

Pour sauver la cité libre, il convient de localiser l’épicentre de ces folies, de cette « rationalisation irrationnelle du monde[13] », et c’est ce que fait l’auteur : l’épicentre est dans la raison – dans la corruption du questionnement radical, quand celui-ci, dévoré par la peur, devient le ‘doute’.

 

Il faut ainsi opérer, au sens chirurgical, le ‘doute’, découper la peur qui l’étouffe et tue la confiance, dégager ainsi dans sa forme pure la liberté de la raison, retrouver les valeurs et critères qui la définissent – le vrai, le bien, l’être. Mais la condition première de tout, c’est la liquidation du ‘doute’ par une autocritique de la critique, par la libération du questionnement – cela seul permet ensuite une réforme sérieuse de toutes les institutions de la cité libre.

 

Les hommes et femmes de foi ne seront pas les seuls à participer à ce sauvetage de la raison et de la cité, mais ils y joueront nécessairement un rôle important, et cela fera en même temps du bien à leur foi.

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[1] Op.cit., p. 69-75.

[2] Op.cit., p. 136-148.

[3] Op.cit., p. 270-273.

[4] Op.cit., p. 168.

[5] Op.cit., p. 237.

[6] Op.cit., chapitres 1 et 4, passim.

[7] 49 Op.cit., p. 111, 190.

[8] Op.cit., p. 23, 75-77, 133, 170.

[9] Op.cit., chapitre 3, p. 193-228.

[10] Op.cit., p. 31, note 38 et p. 195.

[11] On pourrait peut-être ici renvoyer à Op.cit., p. 172, note 211.

[12] Op.cit., p. 19-20 et note 19.

[13] Voir l’excellent livre de Ph. Beneton, De l’égalité par défaut. Essai sur l’enfermement moderne, Critérion, Paris, 1997, p. 103-158.

   

Un remède à la maladie de la foi (4). La maladie du "doute"

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Mise à jour le Dimanche, 21 Octobre 2012 11:27 Écrit par Henri Hude

Suite de l'article sur Prolégomènes. Les choix humains, publié dans  Képhas en juillet-septembre 2009 et repris sur ce site en plusieurs livraisons depuis quelques semaines.

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3ème Partie : Rapide exposition du remède dans son principe

 

Passer du « doute » au « questionnement », ou à l’« interrogation »

 

Le principe de solution du problème, et de l’invention du remède, se trouve dans une observation : le terme doute est équivoque. Il peut désigner deux choses très différentes[1]. L’une exclut la foi ; l’autre l’accueille volontiers.

La foi est inconciliable avec une démarche de ‘doute’, si celle-ci signifie que nous n'aurions pas accès par l’expérience à la réalité et à l’être, et, par une quelconque voie métaphysique, accès à Dieu. C’est cette démarche-là, que je désigne par l’expression ‘doute’, toujours entre guillemets, pour indiquer qu’il s’agit, selon moi, d’un pseudo-doute, pseudocritique, ou pseudosceptique.

 

La foi, par contre, n’est pas inconciliable avec le doute au second sens, qu’il vaudrait mieux nommer questionnement. Au contraire, la foi a absolument besoin du questionnement radical qui est la vie même de l’esprit.

 

Saint Augustin écrit dans ses Confessions : « Moi-même, j’avais été fait grande question pour moi-même[2] ». Et c’est cette question vivante, que l’homme est et doit devenir, qui va se trouver entièrement uni à Dieu.

 

Mais si l’homme n’est pas « fait » magna quaestio, « grande question », il n’est pas uni à Dieu avec toute sa grandeur humaine, ou avec tout l’élan de son dynamisme spirituel (donc aussi intellectuel).

 

 

Comment le « doute » est la forme contemporaine du préjugé

 

Seulement, pour bien cultiver cette vie interrogative et questionneuse de l’esprit, il faut surtout éviter de tomber dans le panneau des formes banales de ‘doute’, de « soupçon », ou de « Critique ». Car ce sont là, de nos jours, les formes les plus ordinaires du préjugé, et elles sont le contraire de ce qu’elles semblent être, le contraire de l’esprit critique[3].

 

L’esprit critique, au-delà de ces « doutes », « soupçons », « suspensions », etc. est à base de confiance méthodique et réfléchie dans l’expérience de l’être et dans la valeur des démarches métaphysiques. Un esprit réellement critique s’ouvre un accès à l’être et à Dieu. Cette réforme de l’esprit critique est la véritable introduction concrète à la philosophie. Elle est très utile.

 

Comme le déclare HH, « La philosophie solide ne nous a pas attendus pour venir au monde, mais le ‘doute’ bouche l’entrée et il faut dégager la porte[4]. »

 

 

Comment passe-t-on du ‘doute’ au questionnement ?

 

Peut-être par autocritique[5] du ‘doute’, si (comme cela arrive souvent) nous y étions tombés. Et puis, par une démarche pratique.

 

Il faut agir et décider. Mais qui entre dans ‘le doute’ a décidé de ‘douter’ de tout. Or, « pour agir, il faut des bases, des critères, des principes[6] ». Le ‘doute’ met tout cela en question. Rien n’est évident. Doutant des principes, il doute automatiquement du reste – et donc de tout. Plus de principes, sauf le ‘doute’ sur les principes. Plus de faits, sauf des interprétations, douteuses de ce que seuls, nous dit-on, les esprits non critiques appellent sottement des « faits ». Quelle sera donc ma base ? ‘Je doute’. Ma logique ? ‘Je doute’. Quel sera le seul texte de mon savoir ? ‘Je doute’. Quelle sera la règle de ma vie ? Je ‘doute’. Ma morale ? ‘Je doute’. Et quel sera mon Dieu ? Moi, moi, moi : ce ‘je[7] qui ‘doute’. Tel est le nihilisme égoïste auquel conduit le ‘doute’.

 

Il pourrait bien s’en tenir là et rester en silence, mais comme il faut bien tuer le temps, il va parler inlassablement, pour expliquer ça en détail.

 

 

 

En réalité, on ne doute pas de « tout » aussi longtemps qu’on ne doute pas aussi de l’idée selon laquelle il faudrait « douter de tout[8] ».

 

Et si on doute de tout, y compris de cela, on découvre que le réalisme de la connaissance est précisément l’élément de base avec lequel on peut fabriquer un esprit critique effectif. C’est ainsi que nous sommes « faits question », comme dit Augustin, au lieu de nous contenter d’être « faits préjugé ».

 

Nous cessons de nous imaginer que la simple pratique d’un ‘doute’ en réalité dogmatique[9] et non autocritique[10], nous installerait d’emblée dans l’indubitable. « Rien n’est évident », dit-on. Mais que rien ne soit évident, est-ce bien évident ? Et si c’est évident, comment cela peut-il l’être, puisque rien ne l’est ? Et à quel point de vue dois-je me placer pour pouvoir poser authentiquement de telles questions ? Et quand je questionne ainsi, je ne suis plus dans un vague doute idéaliste.

 

 

 

« D’où parlez-vous ? » - « Et vous ? »

 

« D’où parlez-vous ? » La question est bonne, mais une autre ne l’est pas moins : « Vous-même, d’où parlez-vous quand vous posez aux autres la question ‘d’où parlez-vous ?’ ? ». Et quand je suis capable de poser cette dernière question à tous, y compris à moi-même, aussi bien qu’à vous (qui prétendiez peut-être y échapper), je vois que je ne la pose plus de ce point de vue à vous, où vous vouliez me forcer à me placer, parce que vous ne vous la posiez pas. Et désormais, je ne ‘suspecte’ pas, je procède à un examen de conscience, sous les critères du vrai et du bien[11].         

 

 

 

Le « soupçon », autre forme du préjugé du « doute »

 

Le ‘doute’ comprend bien des versions[12], entre lesquelles on nous balade, au lieu de nous aider à nous tirer de toutes, ensemble, et pour de bon. Tantôt on nous appelle à ‘douter’ de tout et à dépasser tous les préjugés, pour recommencer à zéro ; et tantôt on désespère du ‘doute’ et on nous assure, au contraire, que nous serions engloutis à jamais chacun dans nos préjugés et que la vie de l’esprit ne serait qu’une auto-interprétation et une inter-réinterprétation à l’infini dans le flux de traditions toutes relatives et particulières.

 

C’est encore là une autre forme de ‘doute’ inauthentique. Car la seule chose qui est exclue, dit-on alors, c’est le réel, c’est la vérité. Or c’est là une illusion. Car ce processus d’interprétation à l’infini, qui est tout ce qu’on est censé savoir, finit par devenir la réalité même, voire le tout de l’être[13]. Nous ne sortons jamais de l’idéalisme absolu, ce réalisme à la fois trop exigu et trop exalté[14].

 

 

 

Les soi-disant « sorties de la métaphysique »

 

On nous dit aussi qu’il faut sortir de la métaphysique, critiquer la métaphysique. Mais ceci même est un préjugé. En effet, « toute philosophie est une métaphysique et toute métaphysique admet l’Absolu, l’Être premier qui se suffit pour être. Cela n’est jamais véritablement mis en question, et surtout pas par ceux qui prétendent sortir de la métaphysique, la critiquer, la déconstruire, etc[15]. »

 

 

 

Deux façons de concevoir l’Absolu

 

Comment un fait aussi massif peut-il passer inaperçu ? C’est qu’« il y a deux grandes façons de concevoir l’Absolu : le théisme et le panthéisme » (auquel se rattache le polythéisme, comme sa version populaire, voire démocratique[16]) et qu’on a l’impression, tout à fait fausse et arbitraire, que seul le théisme serait une métaphysique.

 

« Théisme et panthéisme : tous ceux qui cherchent une échappatoire à ce dilemme, y compris les sceptiques en tout genre (qui sont en fait des pseudosceptiques), sont en réalité sur un des deux versants. Il y a donc un choix à faire, fondamental.

 

Le théisme conçoit Dieu comme transcendant, personnel, libre et créateur. C’est la métaphysique de la Bible, si vous voulez, mais le sujet reste en soi d’ordre rationnel. Le panthéisme le conçoit au contraire comme le Grand Tout, la Substance, le Sujet, la Vie universelle, etc. C’est en gros la métaphysique du paganisme[17] », et, pourrait-on ajouter, on la retrouve malheureusement dans la plupart des versions de la philosophie des Lumières, positivisme compris.

 

 

Dès que nous avons reconnu qu’en raisonnant, nous adhérons forcément à une métaphysique, nous savons à quoi nous en tenir sur le rejet contemporain de la métaphysique. Comme le dit l’auteur avec clarté dans cette interview : « Quand on rejette une métaphysique, on prend l’autre. C’est donc une illusion que de prétendre rejeter la métaphysique. En plus, éthiquement, c’est douteux, car on fait de la contrebande, on fuit le débat franc, on exclut les contradicteurs alors qu’on se dit ‘ouvert’. Le rejet de la métaphysique n’a pas de pourquoi, car il n’existe pas. Mais le rejet d’une métaphysique existe chez tout penseur : rejet, plus ou moins net, ou du théisme, ou du panthéisme.

 

Et ces rejets ont des raisons, ou des motifs – les examiner, c’est une tâche de la philosophie[18].

 

 

 

Reconquérir la liberté de faire le choix fondamental

 

Pour gagner la liberté de faire ce choix fondamental, il y a des choses à dire avant : en grec, on appelle ça des prolégomènes. Le plus important, pour déblayer le terrain, c’est douter du ‘doute’ et soupçonner le « soupçon ». Si on n’explique pas cela aux jeunes, ils deviennent la proie de tous ceux qui manipulent et corrompent le désir de liberté[19].

 

 

Revenons maintenant à la question de la foi.

 

On comprend aisément que le ‘doute’ ne puisse s’accorder avec la foi, parce qu’il enferme l’individu au sein d’une sphère de phénomènes qui, au départ, fonctionne comme une prison ; puis, le réel étant oublié, la prison devient l’univers et l’apparence se transforme en milieu divin de type panthéistique[20]. Et à partir de cette métaphysique, on exclut évidemment la possibilité de la révélation, donc sa réalité, et donc la foi. Par contre, le questionnement est parfaitement ouvert à la foi.

Mais quant à ce questionnement, il n’est pas vrai d’abord parce qu’il permettrait la foi, mais il est vrai avant tout parce qu’il est exempt des graves défauts du ‘doute’ : précipitation, erreurs et illusions diverses. Le questionnement est la forme normale et mûre de l’esprit critique. Qu’il soit ouvert à la foi, et que le ‘doute’ la rejette, ce sont là deux arguments de crédibilité en faveur de la foi. Mais que Dieu ait parlé (ce qui est l’objet même de la foi), c’est une question de fait[21], à laquelle question la réponse ne se laisse pas déduire de principes, elle ne peut reposer que sur des témoignages.

 

  



[1] Prolégomènes, 2009, p. 23-24.

[2] Saint Augustin, Confessions, Livre IV, Chapitre 4, dernier paragraphe, vers la fin. « Factus eram ipse mihi magna

quaestio ».

[3] « Pour sortir de ce système de systèmes, qui forment un corps massif de préjugés, il faut et il suffit de douter du « doute », et de suspendre la « suspension », ce qui revient, sous certaines conditions, à libérer l’affirmation de l’être. », p. 55.

[4] ‘Un livre, un auteur’, propos recueillis par Jacques de Guillebon, La Nef, n° 206, p. 48, 2ème question. Nous ferons plusieurs fois encore référence à cette interview.

[5] Prolégomènes, 2009, p. 81-82.

[6] Interview citée, 1ère réponse.

[7] Prolégomènes, 2009, p. 32 et 34.

[8] Prolégomènes, 2009, p. 14-15 et p. 163.

[9] Op.cit., p. 54, p. 48-50, etc.

[10] Op.cit., p. 68 et p. 119.

[11] Op.cit., p. 240-242.

[12] Cette diversité se trouve détaillée dans l’étude des dix grandes formules pseudosceptiques, au 1er chapitre du livre.

[13] Op.cit., p. 270, note 325.

[14] Op.cit., p. 62-69. Les ‘doutes’ pseudosceptiques font face à des ‘soupçons’ pseudosceptiques, étudiés au chapitre 4.

[15] Interview citée note n°26, question n° 3.

[16] Ibidem.

[17] Ibidem.

[18] Interview citée, question n°4.

[19] Ibidem.

[20] Prolégomènes. Les choix humains, p. 52-53.

[21] Op.cit., p. 174 et note 214, même page. Plus généralement, voir le traitement du fidéisme, au chapitre 2, sections 36-37.

   

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