Henri Hude

Que veut dire "métaphysique" ?

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Mise à jour le Dimanche, 07 Juin 2015 20:01 Écrit par Henri Hude

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RTB = Revue Théologique des Bernardins

L’article se trouve en pages 117-141 du n°5, Juin 2012, Lethielleux Editeurs.

Si vous reproduisez cet article, merci d’en citer les références précises.

 

 

Considérations introductives

 

La thèse de cet article, dont le thème est métaphysique et phénoménologie, c’est que la philosophie sans métaphysique est une impasse. Sa conjecture est que la phénoménologie joue un rôle dans la renaissance de la métaphysique, moyennant une refonte de ses perspectives.

 

 

Définition du terme "métaphysique" 

 

Par métaphysique, j’entends la forme scientifiquement élaborée de la sagesse, autrement dit, de la connaissance enveloppante de toutes choses, autant qu’elle est possible à l’être humain[1]. Par elle nous appréhendons tous les étants (ou tous les êtres) comme une communauté, ou un ordre, ou une cité, ou un corps, qui ont tous en commun de se laisser saisir comme des étants, dans ce tout que nous nommons parfois l’Être. La part la plus noble du tout de l’Être en est le fondement, et c’est à elle que nous pouvons réserver le nom d’Être, avec majuscule ou par excellence. Celle-ci est éternelle. Pour Aristote, elle constitue le ou les principes de tout et il appelle Dieu, ou l’Être absolument par excellence, la partie radicalement première de cette structure éternelle, le « Gouverneur » de tout ce qui est. Nous avons là une structure de pensée largement pérenne, qu’Aristote a dégagée le premier avec précision. Cette structure par laquelle l’être humain, ouvert à tout, saisit le tout comme être et s’arrête à Dieu qui fonde ce tout, possède une pertinence pratique sur laquelle nous voudrions insister dans cet article. Du point de vue théorique, elle a aussi quelque chose de fondamentalement vrai, à telle enseigne que tous ceux qui la critiquent sont conduits à la reconstituer sous d’autres formulations ou conceptions. Ce serait l’objet d’un autre article[2].

 

 

Pourquoi Aristote a-t-il autant compté ?

 

C’est à cause de la vérité de cette structure, et de son inévitabilité pratique, et non par réflexe traditionaliste, que le commentaire d’Aristote a eu la fortune historique que l’on sait – non exclusive assez souvent d’un traitement plus autonome et systématique. Tant s’en faut cependant que même le commentaire se soit réduit à la répétition. La structure dégagée au départ restait assez indéterminée et de nature à faire la joie du commentateur. Elle était et restera sans doute jusqu’à la fin des temps, en attente de réorientations, de corrections et de déterminations supplémentaires, qui peuvent lui venir de confrontations avec des découvertes ou des événements imprévus, ou de mises en cause dues aux apparentes incohérences apparues à ces occasions. Quatre grandes fois dans l’histoire occidentale, cette structure a été ainsi remise à l’épreuve : 1° par la religion chrétienne, elle fut mise à l’épreuve de l’individu, de la personne et de sa liberté ; 2° par les sciences mathématiques et les techniques mécaniques ; 3° par les sciences historiques et biologiques ; 4° plus récemment, elle l’a été par les sciences morales ou politiques et par l’idéologie libérale. Le concept de forme, autour duquel s’articule la construction systématique d’Aristote, s’est trouvé à chaque fois au centre de la discussion. Ces quatre mises en cause ne s’excluent pas mutuellement, de même que les étapes antérieures peuvent perdurer et prolonger dans les suivantes. 

 

Définition du terme "phénoménologie"

 

Par phénoménologie, je n’entends rien d’autre au départ que les méthodes et les doctrines de ces écoles foisonnantes, issues de Husserl, et que tout le monde connaît. Plus métaphysiquement, j’entends l’ontologie, en tant qu’elle accorde une attention privilégiée à l’être comme vérité, c'est-à-dire comme se manifestant à des étants cognitifs, capables de capter la vérité de l’être, y compris la leur. J’entends aussi la forme d’ontologie et de philosophie première à laquelle aboutit d’emblée le questionnement radical humain, quand il prend la forme du doute – forme qui ne lui est pas nécessaire. Saisi dans le cadre, ou dans la dépendance, d’un tel doute, le concept d’être tend à se réduire au concept minimal et univoque de « non pur néant ». La phénoménologie, comme « ontologie dans le doute », si elle ne parvient, sur les pas de Descartes, à retrouver Dieu, est enfermée dans l’univocité de l’être. Et si, tout en refusant l’univocité pour diverses raisons probablement bonnes, on se refuse en même temps à imaginer une autre ontologie que la phénoménologique, sans suivre Descartes jusqu’au bout de ses Méditations, alors c’en est fini de tout discours rationnel, et pas seulement sur Dieu. Mais ne peut-on suivre Descartes un peu plus longtemps, ou plutôt ne pas le  suivre du tout ? Encore une fois, l’éclaircissement de ces sujets serait l’objet d’un second article. Il faudrait y comparer la phénoménologie de Descartes et celle de Husserl.

 

Contexte de cette étude

 

Thèse et conjecture de l’article s’inscrivent dans une philosophie de l’histoire. La crise globale de l’Occident postmoderne arrive en phase terminale, tout simplement parce que sans structure métaphysique suffisante, une culture n’est pas fonctionnelle, étant incapable de procurer à une société libre le minimum vital d’autorégulation éthique et d’autorité. C’est pourquoi la simple nécessité « hobbésienne » de la survie imposera une fin de la « fin de la métaphysique ». Celle-ci ne se produira pas toutefois sans médiations d’ordre intellectuel. La « fin de la métaphysique » (ou plutôt une « fin de la métaphysique ») se rattachait en effet à des problèmes d’ordre physique, qui se sont en grande partie évanouis, mais aussi à des problèmes éthico-politiques qui demeurent, même si les solutions modernes, puis postmodernes, qu’on a voulu y apporter, sont insuffisantes.

 

Un vieux sujet de réflexion

 

Ma réflexion sur le thème a commencé il y a longtemps, par la méditation d’un livre de Jean-Luc Marion intitulé, Réduction et donation[3]. Il n’y a pas lieu de dresser la métaphysique contre la phénoménologie. Tout le monde est métaphysicien, et l’on ne sort d’une métaphysique que pour entrer dans une autre[4]. La phénoménologie ne fait pas exception. Quand elle existera plus authentiquement, elle rentrera dans la philosophie pérenne et y jouera un rôle. En outre, toute métaphysique commence peu ou prou par une philosophie première, enracinée dans un questionnement. Si ce dernier prend la forme du doute, cette philosophie première prendra celle d’une phénoménologie. J’espère que tout cela s’éclaircira dans ce qui suit.

 

Pour l’heure, concentrons-nous sur notre thème en le prenant sous un angle pratique, et allons donc chercher surtout du côté de la spiritualité et de la mystique.    SUIVRE LE LIEN POUR OBTENIR LA SUITE.
 

Retrouver pour de bon la métaphysique

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Mise à jour le Dimanche, 07 Juin 2015 19:52 Écrit par Henri Hude

La raison doit nous aider à résoudre les problèmes de la vie.

Mais que se passe-t-il, quand la raison perd elle-même la tête ? C'est elle qui devient le premier et le plus grave de nos problèmes. 

La raison perd la tête, quand elle perd l'accès à l'être, le sens de la vérité, sa capacité métaphysicienne. 

Il y a trois ans, juste avant l'été 2012, j'avais mis en ligne le texte ci-dessous, que je republie aujourd'hui en première page. La suite de ce texte était accessible, mais seulement à partir du menu, sous l'onglet "Approfondir", et le sous-onglet "Philosopher en famille" ! Malgré cette discrétion, cet article est beaucoup lu, et je pense que c'est une bonne idée de le proposer de nouveau dans son entier, mais cette fois publié en première page. 

 

Je mets en ligne les articles que je publie, quels qu’en soient les sujets. Dans la Revue Théologique des Bernardins, n° 5, Juin 2012, pp.117-141 (Editions Lethielleux) est paru un article de moi, intitulé ‘Phénoménologie et métaphysique’. Le titre est rébarbatif. Le contenu, à mon sens, est comestible.

Je ne fais pas que de l’éthique, ou que de la philosophie politique. Ou plutôt, en en faisant, j’essaye d’aller jusqu’au bout. Certains des fondements de la cité restent invisibles. La « métaphysique » en est un, parmi les plus invisibles de tous, mais pas le moins important.

Voici donc cet article, découpé en huit fragments successifs, dont voici les titres :

Post 1 : Considérations introductives : définitions, thème, thèse, hypothèse de travail, contexte. SUIVRE LE LIEN POUR AVOIR LE DÉBUT DE L'ARTICLE

Post 2 : Mystique et métaphysique

Post 3 : Dieu et l’être

Post 4 : Qu’est-ce que la subjectivité ?

Post 5 : Qu’est-ce qu’un objet ? Sciences et techniques

Post 6 : Une métaphysique du soupçon. Et sur la finalité

Post 7 : Retour sur la Métaphysique d’Aristote et l’Ecole d’Athènes. Métaphysique et Volonté de puissance. Ontologie.

Post 8 : La ‘fin de la fin’ de la métaphysique.

 La thèse de cet article, on le verra, c’est que la philosophie sans métaphysique est une impasse.  

La crise globale de l’Occident postmoderne arrive en phase terminale, parce que sans structure métaphysique suffisante, la culture d'une cité libre n’est pas fonctionnelle, étant incapable de procurer à une telle société le minimum vital d’autorégulation éthique et d’autorité. La simple nécessité de la survie imposera de mettre fin à la soi-disant « fin de la métaphysique ». POUR ALLER AU PREMIER FRAGMENT DE L'ARTICLE CLIQUER ICI.   

   

Lettre ouverte au colonel Roger Trinquier sur son livre "La guerre"

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Mise à jour le Mercredi, 27 Mai 2015 08:16 Écrit par Henri Hude

 

Une version un peu abrégée de ce texte est parue dans le mensuel La Nef n°270 de mai 2015.

 

 

 

Le théoricien de la guerre de demain

 

 

Mon colonel, depuis que vous êtes passé sur l’autre rive (+1986), vous êtes sûrement moins fana des guerres ici-bas, que de la paix éternelle. Néanmoins, ayant relu votre livre La guerre[i] et lui prêtant cette fois une attention sans préjugé, il m’a paru si intéressant, que je ne vois pas de meilleur sujet pour cette chronique.


Vous étiez né en 1908, de famille paysanne, vous entrez dans l’armée par une petite porte, êtes affecté en Indochine en 1930, où vous restez jusqu’à et pendant la Seconde Guerre mondiale. Sale caractère, vous êtes retardé à l’avancement. Vous faites la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Vous accumulez quatorze citations, dont dix à l’ordre de l’armée – et, tout en faisant la guerre, vous la pensez. Vous quittez l’armée en janvier 1961, pour une mission spéciale au Congo. Puis, vous écrivez. Vous êtes un des grands théoriciens de la guerre subversive, à mon avis, le meilleur.

Votre livre n’a pas vieilli. Sans prétention littéraire, sans pédantisme pseudo-scientifique, libre de tout, sauf du réel, il est classique. Vous pensiez en fonction de l’URSS, du parti communiste, du Vietminh et du FLN, qui ne sont plus d’actualité. Mais justement, parce que vous avez atteint à l’universel, vous éclairez le présent et l’avenir, la guerre d’aujourd’hui et celle de demain. Qui veut la paix doit préparer cette guerre, donc vous lire.

 

 

La guerre et l’impérialisme

 

 

«Le dessein de la Russie soviétique est d’imposer aux nations encore libres son système politique et de le faire diriger par des hommes de son choix. Ainsi, directement, ou par gouvernements satellites interposés, elle serait maîtresse du monde » (p. 15).

 

Certains semblent penser que cela s’applique encore à la Russie de Poutine.

D’autres croient que cela s’applique mieux à une autre grande puissance.

 

Je me demande ce que vous en penseriez.

 

 

 


La dissuasion nucléaire et la mutation de la guerre

 

 

« L’arme nucléaire a amené une rupture complète avec le passé » (p. 39).    

« Une nouvelle forme de guerre a progressivement vu le jour » (p. 46). Par suite, « pour qu’une guerre ne dégénère pas en conflit nucléaire, elle devra se dérouler à l’intérieur même du pays à conquérir. […] L’agression aura l’aspect d’une guerre civile déclenchée sans l’intervention d’une puissance étrangère » (p. 46-47).

 

Thèse fondamentale et absolument exacte. Il est frappant de voir combien elle s’applique aux conflits de Syrie et d’Ukraine.

 

Pour les analyser avec certitude, il faudrait des informations certaines. De là où vous êtes, mon colonel, c’est vous qui pourriez savoir le mieux qui ment, car nous n’avons pour chercher la vérité que des médias qui disent (presque) tous la même chose, et Internet qui dit assez souvent le contraire.

 

 

 

Comprendre la fonction de la terreur

 

 

Vous écrivez aussi : « L’expérience acquise aujourd’hui nous montre qu’il n’est pas nécessaire d’avoir la sympathie des populations pour les amener à se battre pour une cause et pour les gouverner » (p. 47). Il suffit en effet de les terroriser. Là encore, parfaitement exact.

 

Toutes les atrocités de l’État islamique, qui en ce moment défrayent la chronique internationale, ont pour unique objet de terroriser les populations sur lesquelles les djihadistes ont pour but d’assurer leur emprise, y compris en dehors du Moyen-Orient et de l'Afrique. « En effet, terroriser un individu ou un groupe d’individus, c’est ne leur laisser aucune chance d’échapper à une mort certaine et souvent cruelle, si les exigences des terroristes, si exorbitantes soient-elle, ne sont pas satisfaites dans des délais très courts » (p. 64).

 

Un groupe de terroristes finit ainsi par devenir, aux yeux d’une infinité de complices stipendiés ou d’idiots utiles, le représentant légitime d’un peuple unanime en lutte pour sa libération. Le gouvernement révolutionnaire aura toujours le soutien d’une immense majorité, formée de tous ceux qui ont peur de voir éviscérer leur famille.

 

Le but d’une guerre postmoderne (c’est-à-dire en régime de dissuasion nucléaire), c’est la conquête du pays au moyen d’une apparente guerre civile conduisant de l’intérieur au renversement du régime. La façon d’y parvenir est d’abord le contrôle de la population. L’agresseur, la subversion, l’obtient en organisant la terreur. La population n’ose plus alors avoir de rapport avec le pouvoir qui la défend, et, s’il la défend mal, elle perd confiance en lui. De bon ou de mauvais gré, elle apporte à l’agresseur argent, nourriture, cache, renseignement et même la légitimité apparente. Si la terreur atteint un niveau suffisant, l’adhésion des populations sous l’effet de la peur est presque aussi forte que si elle se produisait sous l’effet de l’enthousiasme.

 

L’action de la terreur n’est efficace que si, dans le même temps, la subversion bénéficie de l’appui d’une action psychologique dans le pays, et internationale, qui travaille à désarmer le pouvoir, en l’empêchant de lutter contre le terrorisme avec des moyens adaptés.

 

  

On peut gagner la guerre contre les terroristes

 

Il est tout à fait possible de gagner une guerre contre une subversion terroriste, en employant les méthodes appropriées. Ce n’est pas une spéculation. C’est l’expérience qui l’a montré (p. 217).

 

Tout votre ouvrage, après avoir exposé avec précision l’offensive de la subversion (première partie), explique en quoi consiste la défensive efficace (deuxième partie).

 

Vous montrez de manière non seulement convaincante, mais démonstrative, ce qu’il faut faire pour ne pas gagner une telle guerre, et ce qu’il ne faut pas faire, si on veut vraiment ne pas la perdre. Cette seconde partie explique prophétiquement, par exemple, toutes les bêtises qui ont été faites en Afghanistan.

 

Vous auriez pu ajouter, qu’il est ridicule et criminel, de mener une politique, si on ne veut pas en prendre les moyens. Mais le politicien, souvent, n’est pas un homme d’État. Parce qu’il a peur de l’opinion, il engage une politique,  qu’il faudrait éviter ; et après ça, encore parce qu’il a peur de l’opinion, il ne prend pas les moyens de cette politique. A nouveau parce qu’il a peur de l’opinion, il dissimule cette absurdité et raconte des histoires pour dissimuler le fiasco qui vient. Et enfin, toujours par peur de l’opinion, il renonce à cette guerre qu’il avait faite par trouille, une fois que l’échec, résultat inévitable d’une conduite aussi absurde, aura dégoûté l’opinion.

 

Un grand malheur pour un pays est d'avoir à sa tête des politiciens trouillards, et non des hommes d’État.

 

 

 

Des problèmes moraux très aigus

 

 

Vous mesurez combien les tactiques victorieuses sont en forte tension avec les principes politiques  de la démocratie et avec les principes moraux de l’Occident.

 

C’est, dites-vous, cette tension qui permet à la subversion de l’emporter en empêchant l’emploi des moyens gagnants grâce à une « action psychologique » très puissante.

 

Vous écrivez : « Le terrorisme est l’arme offensive par excellence de la guerre révolutionnaire ; l’interrogatoire des prisonniers est la seule arme efficace pour le combattre. Tout gouvernement qui engage son armée contre la subversion doit le savoir » (p. 171).

 

Le problème éthique est aigu. « C’est au gouvernement de faire (les choix) sans ambiguïté, et en aucun cas de les laisser aux exécutants » (ibidem).

 

 

 

 

Gagner la guerre et sauver son âme

 

 

Que penser de cela d’un point de vue moral ?

 

D’une part, il n’est pas permis de sauver son pays en perdant son âme, car que vaudrait le salut d’un pays, s’il devait être acheté au prix de l’âme de ses plus fidèles citoyens ?

 

Mais d’autre part, surtout si l’on est homme d’État ou militaire, il n’est permis ni de perdre certaines guerres contre certains ennemis, ni d’accepter de laisser tomber son pays, peut-être pour des siècles, sous un joug ténébreux. On ne sauvera donc pas non plus son âme sans avoir le courage de gagner aussi ce genre de guerre.

 

Pour corser le tout, ajoutons qu’on ne la sauvera sans doute pas non plus en se plaignant d’être placé devant des choix aussi difficiles et en décidant de ne pas décider, de se laver les mains, de ne pas y penser, etc.

 

Vous, mon colonel, vous n'aviez pas froid aux yeux. Je me demande si vous avez sauvé votre âme. Si tel est le cas, priez pour nous. Je pense que beaucoup voudraient sauver la leur, et leur pays avec. Les choix ne sont jamais faciles. Tout salut dépendra aussi de nos décisions. Dès aujourd’hui, que chacun y pense.

 

 



[i] Colonel Roger Trinquier, La guerre, Albin Michel, 1980. La guerre moderne a été rééditée chez Economica (2008). La Guerre avait fondu ensemble deux ouvrages alors épuisés, La guerre moderne (La Table Ronde, 1961) et Guerre, subversion, révolution (Robert Laffont, 1968).

   

Réformes administratives (3).L'intégration de la gendarmerie au sein du ministère de l'Intérieur

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Mise à jour le Mardi, 26 Mai 2015 07:23 Écrit par Henri Hude

J'ai participé les 2 et 3 décembre 2013 à Rabat à des tables-rondes franco-marocaines sur le thème d'ensemble de "la gouvernance des réformes structurelles". On m'avait confié la rédaction d'un rapport réfléchi. C'est celui que je publie sur ce blog.

Pour revenir à la section précédente, cliquer ici. 

Pour revenir au début de ce rapport cliquer ici.

 

Il y aura au moins eu, à ce jour, une réforme assez réussie, c’est celle dont nous a parlé le Général de gendarmerie S.-P. B..

 

L’idée que la gendarmerie, tout en conservant son statut militaire, puisse passer du ministère de la Défense à celui de l’Intérieur s’explique d’abord par une évolution de la menace après 1991 et la transformation profonde de la situation internationale. La sécurité intérieure repasse au premier plan, cependant que la menace extérieure elle-même, caractérisée comme « terrorisme », se fait redouter aussi, voire d’abord, à l’intérieur.

 

Le rapprochement a conduit à une utile mutualisation des moyens, notamment dans le domaine des services supports, des systèmes d’information et de communication et du renseignement judiciaire. Il a amélioré la coopération sur le territoire et la coopération internationale contre une pègre souvent sans frontières. L’expérience montre que les policiers ne demandent pas à devenir gendarmes, ni réciproquement. Les formations initiales sont restées séparées, comme les unités opérationnelles, et chaque corps, en dépit d’une collaboration quotidienne avec l’autre, a gardé son esprit, son identité et sa personnalité. Nous sommes là en présence d’une réforme qui n’est pas allée dans le sens de l’indifférenciation kafkaïenne.

 


Sans doute y a-t-il eu là des raisons financières, la fusion des corps aurait en effet probablement  conduit l’Etat, pour diverses raisons techniques, à payer plus cher le même service. Ce rapprochement a permis aussi de faciliter la réfection des logements et le remplacement des véhicules, mettant ainsi un terme à une grogne qui devenait inquiétante dans la gendarmerie. L’Etat peut maintenir la qualité du service en faisant jouer l’émulation entre les deux corps. Il bénéficie en outre d’une précieuse gradation dans la réaction en cas de crise intérieur grave nécessitant un durcissement bien calibré du maintien de l’ordre.

 

Après tant de considérations objectives mais déprimantes, il était bon de pouvoir se réjouir de transformations menées avec sagesse et prudence.  

 

   

La réforme de l'hôpital public. Réformer l'Administration (2)

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Mise à jour le Mardi, 26 Mai 2015 07:23 Écrit par Henri Hude

J'ai participé les 2 et 3 décembre 2013 à Rabat à des tables-rondes franco-marocaines sur le thème d'ensemble de "la gouvernance des réformes structurelles". On m'avait confié la rédaction d'un rapport réfléchi. C'est celui que je publie sur ce blog.

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Pour revenir au début de ce rapport cliquer ici.

 

 

Le Dr. G. C., dans un exposé aussi précis que nuancé, présente l’hôpital comme « la caricature du processus de réforme ». Des vagues de réformes se succèdent, tendant à chaque fois et à chaque fois sans succès de brider la dérive des dépenses, par une multiplication de réglementations à la fois soviétiformes et américanisées.

 

L’accroissement inévitable des dépenses  de santé, dû à l’accroissement de la longévité, ne pourrait être toléré que dans un système économique mondial ne bloquant pas notre croissance et ne tendant pas au nivellement des solidarités nationales. A défaut de remettre en question les règles du jeu, nous nous voyons forcés de vivre à crédit, et  d’imposer en même temps la férocité d’une logique utilitariste et objectivante, à un domaine qui, par définition, relève de la juste générosité et du refus de s’en tenir à la réduction immorale de la personne à un objet.

 

 

Après avoir noté la modernisation réelle des matériels et des bâtiments, mais après avoir souligné aussi l’incontestable régression du contact humain avec les patients, de la précision du dossier et du suivi médicaux, sous l’effet de la rationalisation des coûts via l’emploi intensif de l’informatique, la discussion se concentre longuement et avec précision sur la question de l’évaluation. Elle donne lieu à des interventions très éclairantes, par exemple de la part de Mr M. D. K. (ministère des affaires étrangères et de la coopération, MAEC), soulignant qu’aucune évaluation ne peut avoir de valeur sans « personnes intelligentes » (et non en vertu de procédures absurdement mécaniques). Là encore, il est à craindre que, au milieu des inévitables contradictions entre les indicateurs objectifs, et compte tenu de la subjectivité présidant à leur priorisation, la seule fonction effective de l’évaluation soit de justifier les décisions et le pouvoir de l’évaluateur.

 

Heureusement, ce qui empêchera toujours cet univers hospitalier de sombrer totalement dans le désespoir kafkaïen, c’est la noblesse émouvante et l’inéliminable bonté du rapport humain entre soignant et patient.

 

 

Cet exposé savant et lucide nous donne une fois de plus à méditer le paradoxe de la France, qui compte tant de personnalités remarquables, à tous les niveaux intermédiaires et supérieurs, mais qui ne parvient pas à les mettre à sa tête. De là, sans doute, le déficit de légitimité d’une mince couche dominante – légitimité et confiance qui sont pourtant, nous l’avons reconnu auparavant,  des facteurs décisifs du succès de la réforme. 

   

Réformer l'Administration. Sur la modernisation de l'Etat

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Mise à jour le Vendredi, 22 Mai 2015 09:48 Écrit par Henri Hude

 J'ai participé les 2 et 3 décembre 2013 à Rabat à des tables-rondes franco-marocaines sur le thème d'ensemble de "la gouvernance des réformes structurelles". On m'avait confié la rédaction d'un rapport réfléchi. C'est celui que je publie sur ce blog.

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Une troisième table-ronde franco-marocaine eut lieu, cette fois à l’ambassade de France à Rabat, sur trois sujets successifs : 1°) un exposé liminaire sur la modernisation des politiques publiques (P. T.) ; 2°) la réforme hospitalière (Dr G. C.) ; 3°) l’intégration de la gendarmerie nationale au sein du ministère de l’intérieur (S.-P. B.).

 

 

La synthèse de P. T., d’une clarté remarquable, tout en rendant justice à la volonté réformiste et à l’énergie dépensée pour cela dans les dernières années (= sarkoziennes), manifestait sans complaisance les limites de l’exercice d’une réforme menée d’abord avec des œillères de comptable. Il en est en effet résulté :

Une focalisation sur les économies rapides, qui peuvent à la fin se révéler ruineuses.

Une absence de concertation et une confusion entre vitesse et précipitation.

Une focalisation sur l’appareil étatique et sur chaque ministère pris isolément, sans prise en compte suffisante de l’interministériel et du rapport aux collectivités publiques et aux institutions de solidarité nationale.

 

 

La LOLF (loi organique relative aux lois de finances, 2001, appliquée depuis 2006) et la prolifération d’une « évaluation » dont nul n’est en mesure de clarifier les critères, de prouver le non-arbitraire et enfin de l’évaluer, ont été abordées lors des échanges.

 

Ce qu’un auditeur français pouvait conclure de cet exposé lucide, c’est que l’unique résultat indiscutable d’une agitation compulsive assortie du montage de nombreuses « usines à gaz », semblait avoir été un nouvel accroissement du pouvoir de certains grands corps et de l’énarchie. C’est là un mal récurrent du réformisme de certains pays, un élément majeur dans le tableau clinique des dysfonctionnements. Cette observation peut avoir pour avantage d’identifier les freins en cas d’échec continuel de la réforme.

 

En outre, l’application de l’individualisme radical à l’économie globale produit une crise sociale effroyable dans de très nombreux pays, ce qui à la fois tend à y accroître le volume de l’assistance offerte par l’Etat, et à y exiger une cure d’amaigrissement drastique de ce même Etat. Cette contradiction fatale accule tous les régimes concernés, soit à l’endettement indéfini, soit à la faillite, ou à la révolution sociale. De là le caractère aussi parfaitement odieux qu’inefficace des politiques menées sur la base de principes impolitiques, absurdes et immoraux.   

A SUIVRE 

   

Amour, Ethique et Leadership. Love, Ethics and Leadership. Discours à Belgrade

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Mise à jour le Jeudi, 14 Mai 2015 13:53 Écrit par Henri Hude

Voici le texte (en anglais) lu à Belgrade, le 11 mai 2015, à l'Académie militaire serbe, lors de la séance inaugurale du 5ème congrès de la Société Internationale d'Ethique Militaire en Europe.

 

Ladies and Gentlemen,

It is an honor to address such a distinguished audience. I note it is composed out of my ISME and EURO-ISME colleagues and friends, and out of soldiers of this noble and heroic country who welcomes our congress.

During my second visit in Belgrade (these days, it’s the third one), I had time to visit your town. In the Kalemegdan Park I came across a high stone pillar. A short sentence was carved on it, in Serb and in French. You Serbs know probably which one I’m talking about. From then on, this sentence remained carved in the flesh of my heart. This sentence reads: “Volimo Francusku kao što je ona nas volela “; “Love France as she loved you.” For sure, in the course of events, France didn’t always love you as she once did. And yet I cannot help telling you allheartedly: “France still loves you and forever”. 

Why did I start in such a way? Just to capture your goodwill? No. I did so because love matters to the subject we have to study: ethics and leadership.

Love matters to ethics and love matters to leadership.

What is ethics? Ethics is character.  

And what is character? Character is virtue.

And what is virtue? We could try to define it, first, as “moral strength”. Of course, we cannot rule out all kind of stoicism and that definition could work, as an approximation[1]. But using it we would take technics as a model for ethics and such an approach would produce only poor outcomes. Why? Because when we use this model, we represent unconsciously virtue and will as strength, power and authority. This strength or power is supposed to modify, as if from outside, a physical reality characterized by inertia, (i.e., conservation of the status quo, be it movement or rest). This does not correspond to what human nature is and to how it works.

When we represent virtue and will as basically strength and power to self-coercion, virtue gets reduced in fact to mere social pressure, psychological dependence  to the group, fear of being punished or blamed, and basically the individual does not act by itself but rather reacts and undergoes pressure. His good habits tend to be reduced to useful reactions conditioned through a kind of dressage. He might feel to be strong, but in modern times this strength is exposed to the risk of sudden collapse.

With the spreading of technology, individuals feel more empowered, the weight of society decreases, the autonomy of the individual increases. Accordingly, a stoic virtue will fade; it will evaporate, if it was essentially a form of dependence of the individual, implying constraint and deprivation.  How can we hope that the individual will remain virtuous in a free and rich society? That is the question. Such hope cannot be reasonably kept, unless we adopt another form of culture and pedagogy of virtue – which, by the way, is probably more consistent with an accurate description of the facts of human nature. 

 Enduring virtue in modern ages is not stiffness of heart, tightness of rules, nor strength of will. Enduring and modern virtue is basically love. I would say: will is love and virtue is a stabilized, boosted and consolidated love. The Serb and the Italian[2] languages rightly use the same word for to will and to love. Which love are we talking about?

Love is one and love is many. Love does not mean always sex, or delicious feelings, but always means deep unity, alliance, union. As it is one, love is oriented toward the Good which is the One. This is basic platonic teaching, and this is true. As it is many, love is oriented toward many various goods. It is clear that each of our loves can clash with each other. So, ethics deals with an integration problem. An isolated passion can be strong, and usually is not right.

Ethics and character mean that some kind of stable and noble consistency has been achieved among all our loves, so that they are at peace in order. Each one of them has got, so to speak, its fair and due share, in the whole of our existence. And this equates to some kind of Pareto optimum, which also means a maximum possible both of liberty and happiness. 

In our imagination, liberty and happiness mean independence of any particular emotion which pro tempore (temporarily) happens to be dominant. But this is just living in a fantasy world. Such life is a short dream from which we wake up in misery.

Plato in his Republic rightly compares inner and social justice. He is right, again. Exactly as social justice produces peace and order and prosperity in the entire social fabric, in the same way this inner justice should bring unity, consistency, harmony, satisfaction and freedom to a personality. It is not yet bliss, or beatitude, but some kind of “dynamic installing” toward the good, as the Spanish philosopher Julian Marias defines ‘happiness’ in his book La felicidad humana.

Will is strength in itself, but strength of love and love is the genuine strength of the will. When separated from too romantic interpretations and pictures, love is less a passion, or an emotion, than the very essence of the will, something which is its nature, but becomes self-conscious and consciously self-assertive. This love is at the same time natural, vital and rational, through its spontaneous orientation toward the Good. And the Good is the principle of all thinking and interpretation. That’s why love is not unreasonable. Moreover, “the heart has its own reasons, which reason does not know[3]”.

The Good is also man’s goal. And when love is free, nothing can stop the will from doing what is his destiny. That’s why it has been rightly written, by our friend Martin Cook, that “character is destiny”.

The triumph of virtue is less the victory of one love over another one, than the genuine common victory of all and of their common interest. So, ethical education looks like the art of sculpture, according to Michelangelo. He used to say: “I just keep in mind the form I am aiming at, and I eliminate the superfluous.” As a result, Beauty.

This should make sense for all of us, since we are educating leaders. As Zradko Planinc writes in his fine book on Plato’s Political Philosophy, we are “educating the guardians toward the Good”.      

Obviously, love cannot last without justice, because injustice breeds clash and war. Justice and respect are, at it were, the body of love.

When in love, the will becomes an overwhelming stream which rides out any difficulty, drives away every opposition, and cuts short any resistance.

This love we are talking about is self-love without selfishness. It is not love of the ego by the ego, but love of us and love of me and love of you by me as one of us with you. Noble friendship overcomes the opposition between egoism and altruism.

The good we love is a common good. The first form of such common good is the compelling and reasonable love of the fatherland. This love is deep. It cherishes the sweetness of the mother tongue – ma-terni jezik -. It includes the remembrance of so many great deeds we did together, and the common shame of big follies: for instance, what a crazy recklessness it was for the French in 1812 to turn Moscow into ashes. This love is also the common understanding of a nicely human, and partly divine, tradition.

The Good which is the One is a philosophical conception, too abstract to be effectively loved, except by a tiny number of smart and well born individuals. But everybody can love the Good we see face to face in the flesh. That is not reason, of course, but faith. 

An individual who rejects all tradition and claims to be no more than an individual is probably no more than an insignificant nobody. The individual draws identity and nobleness from his body politic and from its common memory.

An individual is also a whole, a person, and this is the other part of his or her nobleness; but it would be mere àmnesia for the strand to forget its ground and its sod.

Moreover, the truth “Man is a person” is part of our common spirit, part of our noble tradition, and part of any free judgment we hold or of any responsible decision we make.

The orthodox tradition, according to the French theologian Paul Evdokimov, describes Man as “a genuine small god, ‘microtheos’. He is to himself the image and the place where he contemplates God’s wisdom and the beauty of the divine ‘logoi’ (thoughts) which shape the universe[4].”

If decently educated in our noble traditions, we also love other countries, and we can feel as one family on the Earth, and respect and love every person as a fellow creature.

This is why we may and must say, with an old Bohemian poet: “As long as the national spirit (French, or Serb, or any other) – as long as such a soul is yearning deep in the heart, then our hope will not be lost: to be and to remain a free people in our land[5].”

Without love it is impossible to lead people effectively, and even more if we happen to lead them in war. It will become always more and more difficult to understand without love what wrote long ago another poet, the famous Roman Horace: “sladak i ple-menit um-reti u zemlja”. “It is sweet, beautiful and noble to die for the country”. Dulce et decorum est pro patria mori.

There is no “bliss of solitude[6]”. What is a mere individual? Somebody who “wanders lonely as a cloud”; somebody who feels distressed and powerless. Nobody can remain alone. That’s why, “when all at once he sees a crowd, a host of” fellow citizens, he rejoices. “And then his heart with pleasure fills”. 

If so we love, we are happy. The very life becomes for us a pure pleasure. A pure pleasure is one which drags no sadness behind it, and no remorse, and no pain. 

Without such love, without this pleasure and this life, it will be increasingly difficult to lead effectively in modern ages, especially if war ceases to be military promenades, and if we face real hardships with severe casualties. Without love, it makes no sense to serve the country, it makes no sense to obey a chief, it makes no sense to command, and it makes no sense to be killed or to kill. Nothing makes any sense at all.  

How bizarre is human existence! War is the contrary of love and yet without love, it’s impossible to make war. 

So what is leadership? Leadership is not about punishing subordinates, complying with political correctness and flattering superiors. It is first of all grounded on friendship, comradery, and on the simple sharing of such a deep and simple love of that which we have in common. Such love is at the same time the key for a good communication, for influence and authority, for projecting image and influencing, for improving and developing oneself and others, even for problem solving, decision making, and facing conflict.

Thank you very much.



[1] Nancy Sherman, The Stoic Warrior.

[2] « Ti voglio bene », « je te veux bien », « I want you good », is a gorgeously meaningful expression.

[3] Blaise Pascal, Pensées.

[4] Saint Basile, Hom.21 ; P.G. 31, 549-A ; 216-A. Cité dans Paul Evdokimov, L’art de l’icône. Théologie de la beauté, p.19.

[5] Written by Naftali Herz Imber. This old poem (1878) was later used as the Israeli national anthem, with a music inspired by Smetana’s ‘Moldau’.  

[6] William Wordsworth, ‘I wandered lonely as a cloud’.

   

Idées sur la réforme territoriale (2). Jugements marocains.

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Mise à jour le Mardi, 05 Mai 2015 10:52 Écrit par Henri Hude

La suite du rapport ici publié concerne encore la réforme territoriale, mais d’un point de vue marocain.

Pour revenir au tout début du rapport, cliquer ici.

Pour revenir à la partie précédente, cliquer ici(Jugements français)

 

 

 

Replacé dans le cadre de la dynamique d’ensemble du Maroc actuel, l’exposé sur la régionalisation marocaine en cours, par Mme N. Z.,  se montre plein d’espoir. En particulier, l’intérêt prioritaire des élus se dirige vers le développement économique. Toutefois, cette heureuse polarisation peut avoir parfois son revers dans une proximité excessive entre élus et milieux d’affaires.

 

Des difficultés non spécifiques au Maroc, mais plus saillantes dans ce pays, tiennent aux disparités physiques et climatiques entre les régions, et partant à l’inégalité tout court entre les régions.

 

Méfiance à l’égard du nouveau système, dénonciation de son incohérence et de son opacité : le Maroc pourrait aussi être confronté aux défauts que déplorent les Français. La discussion, ici, confirme parfaitement les conclusions de la discussion autour de l’exposé précédent – ce qui est en soi un résultat très précieux.

 

En faisant allusion à des changements culturels majeurs, non seulement en cours, mais souhaitables, l’oratrice marocaine met sans doute le doigt sur le point le plus important, qui va bien au-delà du débat sur la technostructure administrative : les défauts des régionalisations, sans doute toujours inévitables en partie, sont imputables à des failles dans la théorie, la culture et la pratique de la légitimité.

 

Pour dire les choses rapidement, il existe deux types de légitimité :

1°) la légitimité ascendante, comme dans le cas d’une copropriété, ou d’une démocratie électorale ;

 

2°) la légitimité descendante, comme celle des parents, des créateurs d’entreprise, des fondateurs d’associations, ou de Dieu.

 

L’énumération de ces deux groupes d’exemples suffit à montrer que les deux légitimités sont vouées à coexister dans tout Etat bien constitué. Le refus de reconnaître l’une ou l’autre conduit :

 

soit à la paralysie autoritariste et par suite au chaos ;

 

soit à une utopie chaotique, bientôt suivi par un durcissement autoritariste, des conflits inévitables et à la fin un super-chaos.

 

Les leçons de l’Histoire peuvent être ici précieuses.

Quand la France a voulu évoluer d’une monarchie absolue à un régime constitutionnel, et d’une religion d’Etat à une formule plus souple, son inexpérience ou son défaut de sagesse l’ont jetée dans des révolutions, qui furent sanglantes. Il en est émergé, sur la base d’une conception trop unilatéralement ascendante de la légitimité, un Etat jacobin et napoléonien plus absolu que ne l’avait jamais été celui des rois.

 

Le refus de toute la légitimité descendante, étant contre nature, inspire des actions imprudentes, inévitablement marquées par la maladresse et par une violence latente, où l’individualisme radical pousse à la tyrannie (cf. Tocqueville), en affaiblissant objectivement la famille, la religion, la liberté d’entreprendre et la liberté de penser, in fine les libertés individuelles elles-mêmes. Un Etat démocratique sérieux sait écarter soigneusement du pouvoir ce genre d’idéologies. (Professeur C., sociologue, CNRS et commission consultative de la régionalisation, CCR)

 

Ces considérations ne sont pas du tout théoriques. Au contraire, elles permettent de rendre compte avec précision des phénomènes politiques, et de les prévoir dans une certaine mesure. Le fanatisme ascendant, qui ne voit que la légitimité ascendante, répond comme en miroir au fanatisme descendant, tout aussi unilatéral, qui ne veut pas voir la légitimité ascendante. 

 

Le Maroc, grâce à ses institutions traditionnelles ouvertes à l’idée de réforme, a la chance de pouvoir essayer une réforme sans révolution ruineuse. Il peut la réussir, s’il sait dégager et former à son usage propre et « sur mesure » le concept de la double légitimité, où se croisent, se combinent et se renforcent mutuellement l’ascendante et la descendante.

 

   

Idées sur la réforme territoriale. Jugements français

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Mise à jour le Mardi, 05 Mai 2015 09:48 Écrit par Henri Hude

 

La suite du rapport en cours de publication a pour objet la réforme territoriale.

Pour revenir au début de l’article, cliquer ici.

Pour revenir à l’article précédent, cliquer ici.  

 

 

La seconde réunion eut lieu au Ministère de l’Intérieur, à l’annexe de Hay Riad. Elle fut conduite dans un premier temps sous la présidence française de G. S., puis, dans un deuxième, sous présidence marocaine, par Mme le Gouverneur N. Z., du Ministère de l’Intérieur marocain.

 

 

 

 

Regards sur les réformes de décentralisation et de déconcentration en France

 

Bien que tous partisans de la régionalisation, les administrateurs français, aussi bien P. S. que G. M. et O. B., dressent un tableau plus que contrasté de la situation à laquelle a abouti la décentralisation française. Certains participants français, notamment nos juristes, ont de leur côté tendance à tempérer la vision négative des praticiens.

 

En résumé, la France a voulu abandonner un système pyramidal d’autorité descendante, réputé archaïque et bloquant. Mais, il semble qu’elle ait surtout réussi à multiplier le nombre des points à partir desquels s’exerce désormais « un polydespotisme descendant », privé de vision d’ensemble et de gouvernance.

 

Entre ces centres de micro-pouvoir absolu, pour lesquels d’ailleurs « Bercy » mesure chichement la réalité financière du pouvoir, c’est l’absence de coopération et de communication. Opacité, méfiance et incohérence : difficile de savoir qui fait quoi, qui doit faire quoi, qui est responsable de quoi. Nous serions donc aux antipodes du programme défini par le Président de la République au début de son quinquennat, au sujet de la réforme sur la décentralisation : « une réforme dans la clarté, la confiance, la cohérence et la démocratie ». Faut-il penser comme Voltaire, qui disait préférer « dépendre d’un seul lion de bonne race que de cent mille rats de son espèce » ?

 

La France présente ainsi l’aspect d’un Etat jadis unitaire partiellement démantelé par l’individualisme juridique et son utopie libertaire. En outre, une gouvernance trop étroitement administrative et la permanence d’un jacobinisme excessif ne peuvent malheureusement qu’accentuer la rigidification des structures.

 

La chose la plus utile eût été la mise en place de politique économiques locales. Tant s’en faut que ce soit le cas, pour des raisons diverses : exclusion partisane des entrepreneurs, archaïsme syndical, principe d’égalité compris par l’Etat de façon inflexible, empêchant toute expérimentation ou spécificité provinciale, et aggravant in fine les inégalités.

 

 

 

                             Trois points ressortent clairement de la discussion :

 

1°) une régionalisation réussie signifie d’abord une synergie économique du territoire, fondée sur une coopération autonome des acteurs en vue de la définition d’un bien commun au-delà des idéologies.

 

2°) Une régionalisation ratée est celle qui ne parvient pas à intéresser les citoyens, sauf une frange pathologique de bavards et d’agités surreprésentés. On implique les gens sérieux quand chacun sait qu’il s’agit en priorité de donner aux gens du travail réel, en oubliant idéologies, marottes et mascottes, en tirant partie des synergies et des solidarités locales, et en organisant pour cela une table-ronde permanente d’où un projet territorial équitable et efficace en termes de développement réel et d’emploi non fictif doit sortir au jour le jour.

 

3°) Une régionalisation réussie dépend aussi d’une forte légitimité du pouvoir politique, légitimité qu’il tire de sa vision et de son exemplarité. 

 Pour avoir la suite du rapport, cliquer ici.

   

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