Henri Hude

Quelques pensées sur "La joie de l'amour" (1)

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Mise à jour le Samedi, 07 Mai 2016 09:46 Écrit par Henri Hude

Je vais écrire quelques articles sur le dernier texte du pape François, Laetitia amoris, La joie de l’amour, ou La joie d’aimer. Voici le premier.

 

 

Prendre de la hauteur et ne pas focaliser trop vite sur tel ou tel problème particulier.

 

Ce n’est pas une bonne méthode que de se précipiter d’emblée sur le chapitre huit, le plus controversé, qui a trait aux situations de crise du couple. C’est regarder le paysage par le mauvais bout de la lorgnette. 

Comme il est inévitable que ce rétrécissement se produise, et plus d’une fois, le pape réaliste prévoit une réception assez difficile pour son texte. Il ne se braque pas a priori contre ceux qui auraient des difficultés à saisir son intuition et à apprécier la direction de son élan. « Je comprends, écrit-il même, ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion (n°308). » Néanmoins, il demande à l’Église de lui faire confiance et de le suivre.

 

 

 

Être catholique, c’est un peu comme être dans un avion.

 

Il faut faire confiance au pilote, en l’espèce, le Saint-Père. On n’est pas forcé de le croire infaillible à jet continu. On est même tenu de croire le contraire. Mais, si l’on pense que le Christ ne cesse pas de diriger son Église, de lui envoyer son Esprit-Saint, et qu’il ne l’abandonnera jamais, on a toujours un a priori de confiance et de respect, et même de gratitude, pour un enseignement ou des orientations, y compris si on peut les trouver dures à avaler. Ces difficultés sont l’indice d’une bonne crise de croissance pour nous et il convient plutôt de s’en réjouir.  

On risquerait de s’égarer dans la polémique, si l’on ne prenait pas pour commencer du recul sur ce texte qui est un grand texte et qui mérite attention large et hauteur de vue. 

 

 

 

Un texte thomiste

 

D’un point de vue de philosophie pratique (ce sont là ma formation, ma compétence et ma perspective), je note d’abord l’orientation aristotélicienne ou thomiste de ce texte, comme de toute la pensée du Saint-Père. Le nom de Thomas d’Aquin revient 5 fois dans le texte, qui ne renvoie pas à moins de 10 textes de l’Aquinate, et cite aussi le livre du Père Sertillanges, o.p., théologien thomiste, sur l’amour (note 139).

En même temps que le thomisme (symbole de ce que les médias appelleraient "conservation") fait ainsi un retour en force, le magistère de François est dénoncé par certains, d’ailleurs souvent plus papistes que le pape, comme le triomphe après coup des progressistes de Vatican II. Cela suffit à faire deviner que la situation est complexe et paradoxale et que les notions toute faites ne suffisent pas pour comprendre ce que veut dire François. Il faut tout simplement entrer dans le concret d’une intuition qui ne se réduit pas aux catégories en vigueur.   

Le concept de bonheur (par exemple, n°149), centré sur la joie, et la vertu de prudence (notamment au ch.8), dominent le champ de la pensée morale. Ce sont là, avec la notion d’amitié, qui sert de base pour la définition de l’amour (n°120) et de l’amour conjugal (n°123), les éléments fondamentaux de la sagesse pratique, repris ici, bien entendu, dans une vision de foi.

La référence à Thomas n’est ni ironique, ni tactique, mais authentique et substantielle, puisqu’elle fournit aussi la définition de la joie, qui est « dilatation du cœur » (n°126).

Très logiquement, la notion de loi est présente, mais subordonnée. La conscience n’est pas d’abord vue dans sa relation à la loi comme principe universel, mais dans la prudence (ou l’imprudence) de son agir. La loi naturelle, à laquelle il est fait référence (n°305), est rattachée au « cœur » grâce à l’épître aux Romains, 2, 15 (n°222). Cette loi n’est pas une législation de raison pure imposant des devoirs a priori (exclusion de la conception rationaliste et kantienne, mais aussi janséniste, de la loi), mais c’est « une source d’inspiration objective pour l’homme » compris comme décideur.

 

 

 

Une morale du bonheur et une spiritualité de la joie. Surnaturelles et naturelles.

 

La pensée de François en théologie morale est ce que j’aimerais nommer un eudémonisme surnaturel très naturel (eudaimonia en grec signifiant bonheur). Le bonheur est vu comme joie. Le terme de « joie » ne revient pas moins de 57 fois et la meilleure façon de comprendre ce texte serait d’exposer la diversité et la cohérence de tous ces emplois du mot « joie ». Fondamentalement, la joie est la joie d’aimer. Cette joie d’aimer, pour l’immense majorité des humains, prend tout simplement d’abord forme de famille. Inversement, le malheur prend forme de déceptions affectives et de difficultés familiales, dans le couple, ou entre parents et enfants.

Cet eudémonisme est surnaturel, parce que chacun sait d’expérience la difficulté d’aimer, en particulier en famille, et donc d’être heureux. Les racines de cette difficulté sont profondes. C’est une sorte de maladie plus que physique ou psychique. Cette maladie ontologique s’appelle le péché originel (cf. Le nom de Dieu est miséricorde). L’accès au bonheur n’est pas un chemin facile. Il se confond avec celui de la thérapeutique (du salut) et de la libération (rédemption) qui soigne cette maladie. Le Christ est le médecin. L’Eglise est son hôpital de campagne (n°291). Le remède s’appelle croix. La guérison s’appelle résurrection.

Cet eudémonisme est très naturel, parce qu’il s’agit d’apporter la joie dans la vie de tous les jours et de tous les gens. L’évangélisation n’est pas autre chose que cet effort pour ressusciter la joie dans le temps et l'éterniser. Parce qu’elle apporte la joie, même dans les peines et les difficultés de la vie, et qu’à cette condition seulement elle est pleinement authentique et vivante, la religion du Christ est une bonne nouvelle, en grec « évangile ». La joie d’aimer en forme de famille prolonge ainsi La joie de l’Évangile. L’essence de la  vie chrétienne est identique à son but : c’est la joie d’aimer. La joie est le signe de la vie dans l’Esprit. Évangéliser, c’est donner envie à quelqu’un d’être comblé de la joie du Christ.

L’insistance du pape sur la miséricorde se comprend alors sans difficulté : sans miséricorde, on se condamne à être sec, dur et triste. En outre, cette insistance seule permet d'intégrer pleinement la croix, sans laquelle il n'y a pas de christianisme, sans pour autant traumatiser ou faire fuir. 

 

 

 

Exemple : une citation particulièrement éclairante 

 

Le n°317 est peut-être le sommet du texte : « Si la famille parvient à se concentrer dans le Christ, il unifie et illumine toute la vie familiale. Les douleurs et les angoisses sont vécues en communion avec la Croix du Seigneur, et l’embrasser permet d’affronter les pires moments. Dans les jours difficiles pour la famille, il y a une union avec Jésus abandonné qui peut aider à éviter une rupture. Les familles atteignent peu à peu, ‘avec la grâce de l’Esprit Saint, leur sainteté à travers la vie conjugale, en participant aussi au mystère de la croix du Christ, qui transforme les difficultés et les souffrances en offrande d’amour’. D’autre part, les moments de joie, le repos ou la fête, et aussi la sexualité, sont vécus comme une participation à la vie pleine de sa Résurrection. Les conjoints constituent par divers gestes quotidiens ce ‘lieu théologal où l'on peut faire l’expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité'. »

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Sur "l'affaire Barbarin"

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Mise à jour le Mercredi, 06 Avril 2016 20:06 Écrit par Henri Hude

Tout a été dit, ou presque, sur « l’affaire Barbarin », qui est sans doute loin d’être terminée. Ce papier se contente de rassembler les meilleures idées glanées de divers côtés et de les proposer ensemble à la méditation. 

 

Ce dont nous pouvons être certains :

 

1° Axiomes :

-            Le mal est mal.

-           Certains actes sont particulièrement répugnants et traumatisants.

-            Tout malheur appelle la solidarité sincère.

-            Quand il y a eu injustice, il faut punition et réparation.

 

2° Pour l’Exécutif, c’est violer la Constitution que de faire pression, même indirectement, sur les juges. Sans leur indépendance et leur intégrité, la société régresse au lynchage et il n’y plus ni droits de l’Homme, ni sécurité pour les citoyens.

 

3° Manipuler ou instrumentaliser la justice, la conscience et les victimes elles-mêmes est immoral.  

 

 

 

Questions à examiner.

 

1° Pourquoi, dans notre monde relativiste et postmoderne, subsiste-t-il un tel tabou sur la pédophilie, alors que la tendance est à la libération sexuelle universelle ?

 

2° Dans les années 70, Le Monde et Libération publiaient de nombreux textes ouvertement favorables à la libéralisation de la pédophilie. Certains signataires sont encore des icônes intouchables de la culture ou du monde politico-médiatique. Leurs anciens propos ne choquent personne dans les médias. Ils ne font l’objet d’aucun harassement médiatique. Pourquoi ces faits ne sont-ils pas apportés au débat ?  

 

3° Pourquoi n’a-t-on pas un panorama complet des crimes pédophiles : nombre de condamnés, leur métier, leur région, combien de cas dans l’éducation nationale ? Dans les colonies de vacances laïques ?  Répartition en pourcentage selon les institutions, taux de corruption comparés des institutions, etc. Sans ordre de grandeur, sans comparaison, que valent nos appréciations ? Sans quantification, y a-t-il phénomène scientifique ? La police n’aurait-elle pas bien des choses à dire dans ce domaine ? Si on s’en tient à la présentation par les médias, la pédophilie semble être un quasi-monopole de l’Eglise, ce qui est probablement tout à fait faux, mais en l’absence de diffusion suffisante d’études sérieuses, que peut-on dire ? Propager des informations partielles (qui soulignent les fautes d’une partie sans informer sur les fautes des autres parties) est-ce une pratique journalistique morale et professionnellement sérieuse ? Quelle différence y a-t-il entre une mauvais journaliste et un bon propagandiste ?

 

3° Quand on a la curiosité de lire ce qui se publie en Angleterre sur le sujet de la pédophilie, on se demande parfois si dans ce pays, la haute société ne risquerait de sauter, si la raison d’Etat ne venait pas couvrir une montagne de turpitudes. Heureusement, il n’y a rien de tel en France. Qu’est-ce que cela nous dit sur les médias ?

 

 

 

Réflexions diverses

 

1° Nous savons tous et je le redis après bien d’autres, que le cardinal Barbarin et la Ministre Vallaud-Belkacem ont eu à gérer des dossiers analogues. Monsieur Valls n’aurait-il pas dû lui demander, à elle aussi, de « prendre ses responsabilités », s’il avait eu dans sa conscience un poids et une mesure, et non pas deux ? Ma réponse est : non ! Car il y a l’indépendance de la justice. Si elle était mieux respectée, beaucoup à l’Education Nationale ne seraient-ils pas depuis longtemps en examen, voire en prison ? Valls le sait probablement. En tout cas, il devrait le savoir. Quand on sait ce que c’est que le monde, et quand on laisse faire tant de choses, et quand en même temps on vient harceler un parfait honnête homme, bon et fraternel, on se montre absolument veule et vil.

 

2° Tous ces scandales n’auraient pas eu lieu si l’Eglise n’avait pas connu une aussi grave crise d’autorité. Être un bon chef, ce n’est pas seulement faire confiance et laisser faire. C’est aussi inspecter, surveiller et punir. A cet égard, on a été souvent et on reste beaucoup trop bon dans l’Eglise, c’est-à-dire pas du tout assez. Et puis il règne dans la culture et la société une complète anarchie intellectuelle et morale et tout le monde, y compris les meilleurs, sont affectés par ces absurdités. Dans ces conditions, c’est un métier impossible que d’être évêque, dans une Eglise où on n’obéit si peu et où l’évêque porte pourtant la responsabilité civile, voire pénale, d’un clergé qui n’en fait souvent qu’à sa tête. 

 

3° Quand je n’ai pas devoir de juger, et quand je n’en ai pas les moyens (quand je ne connais pas les faits de la cause), je ne juge pas. Ne pas juger ne signifie pas se situer dans le « doute ».  Ne pas juger signifie au contraire avoir un préjugé favorable, autrement tout calomniateur a gagné.

 

Avoir conservé son pouvoir de juger, de nos jours, c’est compter pour rien beaucoup de ce qui se dit ou s’écrit dans les médias.

 

 

  

Ce dont je suis sûr, « scientifiquement »

 

1° Se payer une peau de curé, c’est un classique de la gauche « social-traître ». Les Français, sous gouvernement centre-gauche et gauche durant toute la IIIème République, de 1876 à 1936, ont dû attendre 1946, pour bénéficier des lois sociales dont avaient joui les Allemands dès 1880 sous un gouvernement autoritaire et conservateur. 

 

2° Nous avons là un parfait exemple de diversion de l’opinion : plutôt que de subir la colère des citoyens sur son incapacité à réformer le pays et redonner un avenir économique aux Français, le Gouvernement va créer des campagnes pour occuper les esprits et donner aux journalistes des sujets de débats vains et interminables

 

3° Dans nos démocraties, désormais, on achète la loi. Aux Etats-Unis, c’est le Droit, c’est la décision de la cour suprême. Quel lobby le Gouvernement récompense-t-il ici ? Un lobby gourmand, à qui l’on a déjà offert, voici trois ans, la peau d’un grand rabbin ?

 

   

Parler de saint Thomas à Madame Taubira. Parler d'étalon-or à Mario Draghi

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Mise à jour le Vendredi, 19 Février 2016 13:07 Écrit par Henri Hude

 

Le corps et l’esprit d’un même système

 

Un ami m’a entrepris avec passion, hier encore : il faut absolument, me dit-il, abolir la loi Taubira. Il faut lutter avant tout contre la théorie du genre.

Silence de ma part.

Scandalisé par ma tiédeur, il me demande des explications. Je lui répondis : « Pourquoi se focaliser sur une absurdité particulière, alors que le système libéral-libertaire est un ensemble et fait un tout ? Car une seule et même logique régit la finance libertaire et l’arbitraire moral dont vous vous plaignez tant. Ce sont le corps et l’esprit d’un seul et même système. »

Comment ne pas voir la solidarité entre d’une part la formidable fuite en avant du système financier qui a entrepris la plus massive et la plus risquée des expériences monétaires de l’histoire, et cela à l’échelle du monde, et d’autre part l’incroyable expérimentation sociale et idéologique dont la loi Taubira n’est qu’une des manifestations. Dans les deux cas, c’est la parole politique qui perd son sens et sa crédibilité. Dans les deux cas, c’est la même logique du toujours plus, pour masquer une pauvreté croissante. Dans les deux cas, c’est la même dévaluation des réalités sociales. Dans les deux c’est une course au néant, à l’hyperinflation dont nous sortirons ruinés et en partie détruits, mais néanmoins vivants.

Quantitative easing, taux d’intérêts négatifs, augmentation des impôts et des charges, dévaluation de sa monnaie : l’épargnant et l’entrepreneur ne sont pas mieux traités aujourd’hui que la famille traditionnelle. Ils sont confrontés à cette collusion malsaine entre le jacobinisme libertaire et la finance libertaire. Car il est dans la nature des idéologies de vivre en parasites d’un système qui crée de la valeur. Ainsi le jacobinisme socialiste français vit aux frais des entrepreneurs de notre pays. Ainsi, la finance libertaire vit elle, via le contrôle qu’elle exerce de fait sur les banques centrales, aux frais des contribuables en imposant un assouplissement monétaire qui mène à la destruction de la monnaie, de l’épargne et de la solvabilité des Etats. Ainsi les théories en tous genres vivent-elles en parasites de la famille éducative et structurante, elles laisseront derrière elles une population dés-éduquée, traumatisée et souffrant d'un syndrome d'indignité.

 

 

La logique de pouvoir derrière l’idéologie

 

J’aime faire référence au livre de John Searle, l’un des plus célèbres philosophes, ou réputés tels, aux Etats-Unis, La construction de la réalité sociale. L’intéressant n’est pas le mélange incohérent de relativisme et de matérialisme, aussi vieux que la solidarité curieuse de Gorgias et de Démocrite. L’intéressant, ce sont la preuve qu’il prétend donner de cet agrégat d’idées et le modèle dont il se sert. En résumé, il en va des objets sociaux, notamment du mariage, comme de la finance et de la monnaie.

De mémoire : la finance est entrée dans l’ère de la modernité et de la scientificité et de l’efficience absolue, le jour où l’Humanité, sortant des ténèbres du réalisme et de la « nature », a complètement détaché l’objet social « monnaie » de toute référence au réel « or » et « argent ». Le modèle de la finance postmoderne de marché court et revient tout au long de ce livre aussi suffisant qu’insuffisant.

J’aime beaucoup l’idée de « biocratie » chez Michel Foucault. La théorie du genre, l’absurdité taubirienne et autres fantaisies des objets sociaux construits en conversation de salon, ont une fonction précise, dont il n'est jamais question : la domination mentale, donc sociale, des parasites sur les producteurs. Ce sont des instruments de pouvoir, des outils de domination. On ne réfute pas des « idéologies » de ce genre. Idéologies, au sens marxiste du mot. On montre à quoi ça sert, c’est tout. Car il n'y a rien de plus en elles que des effets de sens par un jeu de langage et une volonté de pouvoir arbitraire.

Je m’arrête, mais non sans vous laisser méditer, ci-dessous, l’article du jeune Alan Greenspan (le futur président pendant vingt ans de la banque fédérale américaine, jusqu'en 2006). Ce texte a été écrit en 1966. Ce bref et génial article (dont je n’approuve pas la totalité), pose des questions fondamentales sur l’histoire financière et économique du monde depuis 1913  date de la fondation de la FED, banque centrale des USA. Car s’il est important de réfléchir sur la famille, d’un point de vue politique, il est peut-être plus décisif encore de réfléchir sur les fondamentaux de la monnaie, en ces temps troublés. 

 

GOLD AND ECONOMIC FREEDOM

by Alan Greenspan

 Readers maybe surprised when they see who wrote this essay. It’s about promoting gold as the key element of monetary organization, written in 1966. This essay is taken from “The Liberty Dollar Solution,” edited by Bernard von NotHaus.

 

Since the beginning of World War I, gold has been virtually the sole international standard of exchange.

Gold, having both artistic and functional uses and being relatively scarce, has always been considered a luxury good. It is durable, portable, homogeneous, divisible and, therefore, has significant advantages over all other media of exchange.

But if all goods and services were to be paid for in gold, large payments would be difficult to execute, and this would tend to limit the extent of a society's division of labor and specialization.

Thus, a logical extension of the creation of a medium of exchange is the development of a banking system and credit instruments (bank notes and deposits) that act as a substitute for, but are convertible into, gold.

A free banking system based on gold is able to extend and thus to create bank notes (currency) and deposits, according to the production of the economy. Individual owners of gold are induced, by payments of interest, to deposit their gold in a bank (against which they can draw checks).

But since it is rarely the case that all depositors want to withdraw all their gold at the same time, the banker need keep only a fraction of his total deposits in gold as reserves. This enables the banker to loan out more than the amount of his gold deposits (which means that he holds claims to gold rather than gold as security for his deposits). But the amount of loans which he can afford to make is not arbitrary: He has to gauge it in relation to his reserves and to the status of his investments.

When banks loan money to finance productive and profitable endeavors, the loans are paid off rapidly and bank credit continues to be generally available. But when the business ventures financed by bank credit are less profitable and slow to pay off, bankers soon find that their loans outstanding are excessive relative to their gold reserves, and they begin to curtail new lending, usually by charging higher interest rates. This tends to restrict the financing of new ventures and requires the existing borrowers to improve their profitability before they can obtain credit for further expansion.

Thus, under the gold standard, a free banking system stands as the protector of an economy’s stability and balanced growth. When gold is accepted as the medium of exchange by most or all nations, an unhampered free international gold standard serves to foster a worldwide division of labor and the broadest international trade. Even though the units of exchange (the dollar, the pound, the franc, etc.) differ from country to country, when all are defined in terms of gold, the economies of the different countries act as one - so long as there are no restraints on trade or on the movement of capital.

Credit, interest rates and prices tend to follow similar patterns in all countries. For example, if banks in one country extend credit too liberally, interest rates in that country will tend to fall, inducing depositors to shift their gold to higher-interest-paying banks in other countries. This will immediately cause a shortage of bank reserves in the "easy money" country, inducing tighter credit standards and a return to competitively higher interest rates again.

A fully free banking system and fully consistent gold standard have not as yet been achieved. But prior to World War I, the banking system in the United States (and in most of the world) was based on gold, and even though governments intervened occasionally, banking was more free than controlled.

Periodically, as a result of overly rapid credit expansion, banks became loaned up to the limit of their gold reserves, interest rates rose sharply, new credit was cut off and the economy went into a sharp, but short-lived, recession. (Compared with the depressions of 1920 and 1932, the pre-World War I business declines were mild indeed.)

It was limited gold reserves that stopped the unbalanced expansions of business activity, before they could develop into the post-World War I type of disaster. The readjustment periods were short and the economies quickly re-established a sound basis to resume expansion.

But the process of cure was misdiagnosed as the disease: if shortage of bank reserves was causing a business decline - argued economic interventionists - why not find a way of supplying increased reserves to the banks so they never need be short! If banks can continue to loan money indefinitely -

it was claimed - there need never be any slumps in business. And so the Federal Reserve System was organized in 1913. It consisted of 12 regional Federal Reserve banks nominally owned by private bankers, but, in fact, government sponsored, controlled and supported. Credit extended by these banks is in practice (though not legally) backed by the taxing power of the federal government.

Technically, we remained on the gold standard; individuals were still free to own gold, and gold continued to be used as bank reserves. But now, in addition to gold, credit extended by the Federal Reserve banks ("paper" reserves) could serve as legal tender to pay depositors. When business in the United States underwent a mild contraction in 1927, the Federal Reserve created more paper reserves in the hope of forestalling any possible bank reserve shortage.

More disastrous, however, was the Federal Reserve's attempt to assist Great Britain, who had been losing gold to us because the Bank of England refused to allow interest rates to rise when market forces dictated (it was politically unpalatable). The reasoning of the authorities involved was as follows: If the Federal Reserve pumped excessive paper reserves into American banks, interest rates in the United States would fall to a level comparable with those Great Britain; this would act to stop Britain's gold loss and avoid the political embarrassment of having to raise interest rates.

The "Fed" succeeded: it stopped the gold loss, but it nearly destroyed the economies of the world in the process. The excess credit which the Fed pumped into the economy spilled over into the stock market - triggering a fantastic speculative boom. Belatedly, Federal Reserve officials attempted to sop up the excess reserves and finally succeeded in braking the boom. But it was too late: By 1929 the speculative imbalances had become so overwhelming that the attempt precipitated a sharp retrenching and a consequent demoralizing of business confidence.

As a result, the American economy collapsed. Great Britain fared even worse, and rather than absorb the full consequences of her previous folly, she abandoned the gold standard completely in 1931, tearing asunder what remained of the fabric of confidence and inducing a worldwide series of bank failures. The world economies plunged into the Great Depression of the 1930’s.

In the absence of the gold standard, there is no way to protect savings from confiscation through inflation. There is no safe store of value. If there were, the government would have to make its holding illegal, as was done in the case of gold.

If everyone decided, for example, to convert all his bank deposits to silver or copper or any other good, and thereafter declined to accept checks as payment for goods, bank deposits would lose their purchasing power and government-created bank credit would be worthless as a claim on goods. The financial policy of the welfare state requires that there be no way for the owners of wealth to protect themselves.

This is the shabby secret of the welfare statists’ tirades against gold. Deficit spending is simply a scheme for the "hidden" confiscation of wealth. Gold stands in the way of this insidious process. It stands as a protector of property rights. If one grasps this, one has no difficulty in understanding the statists’ antagonism toward the gold standard.

 

Regards,

Alan Greenspan for The Daily Reckoning

 

Editor’s Note: Alan Greenspan was chairman of the Federal Reserve and conductor of the world’s greatest experiment in paper money.

 

C'est un sujet que j'ai traité dans mon livre de philosophie de l'économie, Philosophie de la prospérité. Marché et solidarité, Economica, 1994, ch.4.

                                             

   

La dignité humaine (3)

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Mise à jour le Vendredi, 19 Février 2016 13:09 Écrit par Henri Hude

 

Voici un troisième et dernier extrait d’une conférence que j’ai prononcée à Rome, le 5 novembre 2015, au Congrès pour le 50ème anniversaire de la publication de la constitution Gaudium et spes, de Vatican II.  Ce congrès était organisé par le Conseil pontifical Justice et Paix. Le sujet de cette conférence était : rapport entre la dignité humaine et la loi naturelle selon Gaudium et spes et son actualité.

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Vous pouvez obtenir les liens des articles publiés ici en suivant le compte twitter @HenriHude  

 

 

La dignité de l’homme image de Dieu

 

Depuis le De Trinitate de saint Augustin, il est classique de rechercher en l’homme l’image de Dieu Un et Trine. Gaudium et spes amplifie et j’oserais dire accomplit cette recherche, avec une très grande profondeur théologique.

-      1. La nature humaine est à l’image de la nature divine, qui est esprit, intelligence (n°15), volonté (n°61-1), liberté (n°14-2, 17[1]) ; la sublimité des objets de la pensée et de la conscience de l’homme (n°16) le force à reconnaître son âme spirituelle et immortelle, image de Dieu et, en effet, la meilleure image qu’il puisse avoir de Dieu (n°14-2) ;

-      2. la personne humaine est à l’image de la personne du Fils de Dieu[2] (n°22-4[3]).

-      3. l’homme, nature, personne et société ou famille, est à l’image de Dieu, unique nature en trois personnes en communion (n°12-4[4], 24-3) ; et aussi, en ce qui concerne le mariage, « à l’image de l’union du Christ avec l’Eglise » (n°48-2) ;

-      4. l’homme opérant et travaillant (n°34-2), maître de la terre qui est son domaine[5], est à l’image de Dieu créateur et rédempteur (n°12-3, 22-2) ;

Un autre point, que G.S. ne rappelle pas, sinon indirectement[6], mais qui est traditionnel : l’homme, âme et corps en vraie unité (n°14-1, 3-1), est à l’image du Verbe incarné.

De ce qui précède résultent deux dignités humaines : celle de la nature humaine à l’image de la nature divine (n°41-2) et celle de la personne humaine[7], à l’image de la personne du Christ. Leur liaison doit sans doute s’entendre théologiquement, comme dans la doctrine trinitaire. Le mystère de la structure de l’homme, qui est nature et personne, est à l’image du mystère de Dieu lui-même[8].

En vérité l’homme est donc prodigieusement image de Dieu.

Il est vrai que la dignité qui nous est donnée n’est en soi ni absolue, ni infinie, au sens métaphysique du mot ; mais, existentiellement, relativement à notre désir, elle est pour nous aussi infinie et immense que le ciel étoilé relativement à notre corps.

L’erreur et la faute de l’homme sont de vouloir arracher à Dieu ce que Dieu veut lui donner. Assurément, si le bien est l’amitié divine, comment l’homme pourrait-il la posséder par sa seule force et sans la recevoir de l’Ami ? 

Mais comment en convaincre l’homme ?  En lui montrant que l’Eglise comprend et approuve dans une large mesure son horreur d’une morale pélagienne névrosante, et son refus de toute dépendance indigne. Mais, on ne résout pas ces problèmes en rejetant Dieu. Le moyen pour l’en convaincre, c’est que soit assumé et renouvelé le concept de nature, et donc celui de loi naturelle. Et c’est précisément là ce que fait Gaudium et spes, par son enseignement sur la nature comme vocation, et la loi naturelle comme vocation à la dignité.

 



[1] « Mais la vraie liberté est en l’homme un signe privilégié de l’image divine. »  (n°17).

[2] « Devenu conforme à l’image du Fils, premier-né d’une multitude de frères, le chrétien reçoit « les prémices de l’Esprit » (Rm 8, 23), qui le rendent capable d’accomplir la loi nouvelle de l’amour. Par cet Esprit, « gage de l’héritage » (Ep 1, 14), c’est tout l’homme qui est intérieurement renouvelé, dans l’attente de « la rédemption du corps » (Rm 8, 23) : « Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts demeure en vous, celui qui a ressuscité Jésus Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous (Rm 8, 11). Certes, pour un chrétien, c’est une nécessité et un devoir de combattre le mal au prix de nombreuses tribulations et de subir la mort. Mais, associé au mystère pascal, devenant conforme au Christ dans la mort, fortifié par l’espérance, il va au-devant de la résurrection. » (n°22-4)

[3] Gaudium et spes ne parle en ce lieu que du chrétien à l’image du Fils incarné, le Christ, et dont la vie doit reproduire celle du Christ en sa charité et son mystère pascal. Que, dès la création, l’homme soit à l’image du Fils relèverait de perspectives qui « dépassent absolument la portée de la raison » (n°24-3). 

[4] « Mais Dieu n’a pas créé l’homme solitaire : dès l’origine, « il les créa homme et femme » (Gn 1, 27). Cette société de l’homme et de la femme est l’expression première de la communion des personnes. Car l’homme, de par sa nature profonde, est un être social, et, sans relations avec autrui, il ne peut vivre ni épanouir ses qualités. »

[5] Ajoutons en note ceci : l’Homme, image de Dieu, est digne parce que Dieu est éminemment digne. Dieu est digne, parce qu’il est Seigneur (Gaudium et spes, n°10-2), loi éternelle, justice infinie, liberté absolue, maîtresse d’elle-même, toute-puissance (qui « consiste à faire miséricorde », Saint Thomas, Somme de théologie, II-IIae, Q.30, a.4, cité par François, Misericordiae Vultus, n°6). De tous ces attributs de la gloire de Dieu (doxa), la nature humaine porte l’image dans sa dignité. L’homme est « seigneur de toutes les créatures terrestres » (G.S., n°12-3) et seigneur de lui-même. La dignité humaine est une participation à la dignité divine (Ps 8, 6-7, cité dans G.S., n°12-3). La dignité de l’homme est l’image de la seigneurie de Dieu. La dignité de l’Homme consiste généralement à être à l’image des attributs de Dieu, mais aussi à être particulièrement à l’image de la dignité de Dieu, c’est-à-dire « seigneur de toutes les créatures terrestres » (G.S., n°12-3) et seigneur de soi-même à l’image du Seigneur. L’Homme, image de Dieu, est digne parce que Dieu est éminemment digne.   

[6] Au n°14-1 de G.S., quand il parle de la dignité du corps, « appelé à ressusciter » (=>dans le Christ). Et aussi sans doute à travers la reprise de la « solidarité » (G.S., n°32-2).

[7] Sept références à la « dignité de la personne » : G.S., Chapitre 1er, n°12 sq., n°26-2, n°29-3, n°40-1, n°40-3, n°46-1, n°60-1, n°63-1.

[8] Cette interprétation de l’« image de Dieu » est probablement justifiée par une formule telle que : « Enfin, la nature intelligente de la personne trouve et doit trouver sa perfection dans la sagesse (G.S., n°15). »  

 

 

   

La dignité humaine (2)

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Mise à jour le Mercredi, 10 Février 2016 16:13 Écrit par Henri Hude

Voici un second extrait d’une conférence que j’ai prononcée à Rome, le 5 novembre 2015, au Congrès pour le 50ème anniversaire de la publication de la constitution Gaudium et spes, de Vatican II.  Ce congrès était organisé par le Conseil pontifical Justice et Paix. Le sujet de cette conférence était : rapport entre la dignité humaine et la loi naturelle selon Gaudium et spes et son actualité.

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Conception moderne du rapport entre dignité humaine et loi naturelle

 

Les Modernes reprennent et enrichissent cette tradition des Anciens, mais lui font aussi subir une radicalisation inouïe, cause du problème fondamental que présente la notion d'autonomie – et qu’il faut résoudre.

Voici la reprise : Kant, par exemple, ressemble beaucoup à un Stoïcien. L’homme embrasse le ciel étoilé au-dessus de lui et en lui, dans sa conscience, la loi morale (cf. Gaudium et spes, n°16). Par une réflexion très profonde, il revient jusqu’à la Raison première, constituante et législative. Il vit en elle et y découvre sa dignité[1].

Et voilà les enrichissements : 1° grâce à la norme première dans la conscience (G.S., n°16), principe pratique objectif et universel, l’autodétermination par raisonnement pratique est possible à l’homme. La liberté de l’homme est ainsi établie[2], dès qu’elle est comprise comme autonomie rationnelle. Est aussi établie, par suite, sa différence (G.S., n°14-2) d’avec l’univers matériel non-libre[3]. Pas de dignité humaine sans cette loi fondamentale de la Raison, sans laquelle il n’y a pas de liberté pratique.

2° La loi morale permet aussi de distinguer une vraie (G.S., n°17[4]) et une fausse liberté (G.S., n°65-2). En effet, sans la loi morale, la conduite est déterminée par des facteurs largement inconscients, le plus souvent infra-rationnels[5]. 

3° Le contenu de la loi naturelle et son objectivité sont démontrés en partant des principes de l’autoconservation, ou du rétablissement de la paix[6]. Des facteurs objectifs causent la guerre ; or, la loi naturelle doit produire la paix ; donc, elle est objective, consistant dans l’interdiction des facteurs de guerre, ou dans la prescription des facteurs contraires. Ceci, bien sûr, est hobbésien, non pas kantien[7]. En fait, la loi morale naturelle réside dans la justice, qui consiste à respecter la dignité de l’autorité suprême du Père (Commandements.1-3), l’autorité humaine, qui est d’abord parentale (Cdt.4), à respecter les conditions de la paix, en respectant la vie (Cdt.5), la famille et la vie (Cdt.6), la propriété et le travail (Cdt7), la bonne foi et la vérité (Cdt.8), et en étendant les interdictions jusqu’au simple désir de convoitise (Cdts.9-10). Mais, toute cette justice permet l’épanouissement de l’amitié, qui est le lien et le sommet de la morale.

4° Kant distingue aussi fort justement la liberté dans son extériorité, comme un certain degré d’indépendance, et la liberté dans son intériorité essentielle, comme auto-détermination, self-government (cf. G.S., n°17). Bien entendu, même politiquement, ce n’est que la possibilité de se gouverner soi-même effectivement qui rend un peuple indépendant du dehors.

Tous les éléments précédents, antiques ou modernes, sont très justes, sous réserve que soient bien précisées la transcendance de Dieu et la différence entre lui et la Nature, ou la Raison.

Venons-en à la radicalisation. Les penseurs modernes  redéfinissent la liberté, c’est-à-dire l’autodétermination rationnelle, comme autonomie radicalisée, c’est à dire comme détention par l’homme, voire par l’individu, du pouvoir législatif absolument premier. La dignité semble résider alors dans la détention du pouvoir de faire la loi morale, une loi purement rationnelle, et de s’y soumettre. C’est apparemment le contraire de ce que dit  le Concile dans Gaudium et spes (G.S., n°16-2), parlant d’« une loi qu’il (l'homme) n’a pas faite, et à laquelle il est tenu d’obéir ».

Rappelons que cette radicalisation va passer par deux phases : 1° celle du moralisme ; 2° celle de la réaction à ce moralisme. Ces deux étapes peuvent être rapportées aux deux moments de la dialectique pascalienne, reprise dans Gaudium et spes (G.S., n°12-2) ; le premier moment est celui où « il s’exalte lui-même comme une norme absolue » ; le second est celui où il se rabaisse jusqu’au désespoir (ibidem).

Première étape : chez Kant, l’autonomie signifie le contraire de l’arbitraire individuel. Ce qui fait la loi, c’est la Raison pure. Cette loi impose à l’individu des obligations précises et substantielles. L’individu doit à cette loi une obéissance inconditionnelle et pure de tout motif autre que le respect de la loi. Le respect dû à la personne humaine tient lieu de respect de Dieu - Dieu, dont le rôle devient incertain.

Deuxième étape : cette haute morale républicaine, rationaliste et libérale va être rejetée. Son rejet par les postmodernes est plus que compréhensible. Elle sur-responsabilise l’homme, la liberté humaine devenant quasiment la cause première et unique des actes humains. Elle sur-culpabilise ses fautes, pour la même raison. Surtout, elle le névrose en faisant de la nature, en particulier du corps humain et du désir de bonheur, une objectivité privée de sens, mais soumise à des règles morales a priori et extrinsèques qui l’étouffent[8]. Après le rejet, chacun crée donc ses valeurs. Pour quel résultat ? Tout bien commun[9] étant exclu, la vie commune n’est plus que la mise en œuvre d’une privatisation universelle et le politique se trouvant ainsi dévalorisé, tout pouvoir est approprié par des groupes culturellement ou économiquement libertaires. 

Ce qu’on persiste alors à nommer « dignité humaine » n’en est plus guère que la dimension esthétique. On parle ainsi de : « mourir dans la dignité[10] », comme si la dignité humaine pouvait exister sans respect de la loi morale. Dans ces conditions, les droits de l’homme, jadis palladium des libertés humaines, deviennent souvent le prétexte à l’arbitraire.

Cette évolution est logique. La loi morale est insupportable si elle n’est pas, aussi, naturelle. Or, elle ne peut pas être naturelle si la nature n’a pas au fond quelque chose de divin, ou n’a pas Dieu à son fondement. Car, autrement, la nature n’est qu’un fait sans valeur, ni autorité, qui ne peut entrer dans l’ordre des faits moraux[11]. La dignité humaine fait alors corps avec un moralisme névrosant, puis, par réaction, s’identifie au rejet de la morale et à une complète anarchie intellectuelle et morale. L’homme se détruit alors, dans une guerre entre autonomistes et anti-autonomistes, aussi radicaux les uns que les autres : cela, parce que l’homme ne reconnaît ni Dieu, ni la nature.

La définition radicale de l’autonomie est une démesure. Son résultat ne peut être que l’injustice et la guerre. Là se trouve, répétons-le, le principal problème pratique. Mais cette démesure est aussi l’indice d’un désir de l’Absolu. Comprimer la démesure est nécessaire, mais c’est une chose insuffisante, et impossible, si nous ne donnons pas satisfaction, en même temps, au désir d’Absolu.

 

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[1] G.S. s’accorde sans mal avec une telle démarche. « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur : ‘Fais ceci, évite cela’. Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. C’est d’une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et du prochain. » (n°16-1).

[2] Dès lors qu’existe en l’homme la liberté, l’homme transcende forcément le système du déterminisme de la nature physique.

[3] Cf. G.S. : « Mais en même temps grandit la conscience de l’éminente dignité de la personne humaine, supérieure à toutes choses et dont les droits et les devoirs sont universels et inviolables. » (n°26-2)

[4] « Une liberté qui ne soit pas arbitraire, mais vraiment humanisée par la reconnaissance du bien qui la précède », Benoît XVI, Deus Caritas est, n°68.

[5] Cela aussi est validé par G.S. : « La dignité de l’homme exige donc de lui qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure. L’homme parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s’en procurer réellement les moyens par son ingéniosité. » (n°17)

[6] Thomas Hobbes, Léviathan, Première Partie, Ch.XIV-XV.

[7] La philosophie pratique de Kant n’est pas si éloignée de celle des Stoïciens, même si la loi de Nature est pour lui d’abord une loi de Raison. La Raison est quelque chose de non empirique, de pur et pour ainsi dire de divin. De plus, les formes ou expressions de cette Raison sont à ses yeux la structure même de la Nature. L’homme libre est un point d’incarnation et d’autoconscience de la Raison. Dans l’ordre pratique, la loi de Raison est universelle et de son application doit surgir une Nature conforme à nos Idées. « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi de la Nature. » La loi morale universelle des grandes Lumières est une loi de raison qui n’est certes pas une loi naturelle, mais elle doit du moins devenir comme une loi de la nature.

[8] Pour justification de ce rejet de la morale rationaliste, on invoquera, surtout, le souci d’éviter la guerre entre idéologies et de définir la justice par la minimisation de toute forme de vérité commune au sujet du bien. Le minimum de paix interculturelle sera obtenu par un pacte social qui consiste, pour chacun, à adopter la privatisation du bien comme règle de son action et de sa pensée (cf. John Rawls, A Theory of Justice, passim).

[9] Une redéfinition du bien commun a été proposée par Benoît XVI. « Il faut ensuite prendre en grande considération le bien commun. Aimer quelqu’un, c’est vouloir son bien et mettre tout en œuvre pour cela. À côté du bien individuel, il y a un bien lié à la vie en société: le bien commun. C’est le bien du ‘nous-tous’, constitué d’individus, de familles et de groupes intermédiaires qui forment une communauté sociale. » Benoît XVI, Caritas in veritate,  7. 

[10] Là se trouvait d’ailleurs déjà, du temps des Stoïciens, l’écueil de la conception antique de la dignité.

[11] On trouverait des contre-exemples de ce courant chez les utilitaristes et les évolutionnistes. Voir, par exemple, James Q. Wilson, Le sens moral, trad.fr., Plon, 1972

   

Sur la dignité humaine (1)

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Mise à jour le Mardi, 26 Janvier 2016 15:56 Écrit par Henri Hude


On entend souvent parler de dignité humaine, mais à tort et à travers et sans trop savoir ce que c’est… Ce qui suit peut aider à clarifier les idées sur ce sujet.

C’est un premier extrait d’une conférence que j’ai prononcée à Rome, le 5 novembre 2015, au Congrès pour le 50ème anniversaire de la publication de la constitution Gaudium et spes, de Vatican II.  Ce congrès était organisé par le Conseil pontifical Justice et Paix. Le sujet de cette conférence était : rapport entre la dignité humaine et la loi naturelle selon Gaudium et spes et son actualité.

 

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Tradition des peuples. Ancienne conception du rapport entre dignité humaine et loi naturelle

 

Nous avons la chance d’être ici à Rome, où ont commencé la carrière et la fortune de la « dignitas ». Le mot latin « dignitas » est d’abord un nom concret. Son pluriel « dignitates » désigne d’abord les détenteurs du pouvoir politique, puis leurs fonctions. Le singulier « dignitas » désigne tel caractère de ces « dignités ».

Quel est ici le rapport entre la dignité et la loi ? C’est le rapport entre le pouvoir souverain, législatif, et la législation établie par ce pouvoir. Bien sûr, il ne s’agit encore que de loi civile et de dignité politique.

Une autorité, une dignitas, est ce qui impose le respect, par suite, l’obéissance. Inversement, l’objet du respect, c’est toute dignité entendue comme autorité : par exemple, le paterfamilias, chef de famille et maître du dominium, le peuple romain dans sa République, ou le citoyen romain.

Dans ce contexte, le terme grec d’autonomie (autonomia) désigne d’abord l’indépendance d’une cité, qui se gouverne d’après ses propres lois. 

La dignité s’attache donc premièrement à la puissance et à l’autorité, deuxièmement à la liberté – la liberté politique de ceux qui sont des maîtres.

Cette dignité, principalement politique, a pour cela une dimension esthétique, car l’être de l’autorité n’est pas sans sa projection, qui exige son apparaître, par lequel elle en impose. Cet apparaître essentiel est la dignitas de l’autorité. La dignitas est une expression de la puissance et de la justice du pouvoir. Les Romains appellent ‘decor’ l’expression de la puissance, plus physique, et ‘decus’ l’expression de la justice, plus morale. De decus vient ‘décence’. Tous ces termes ont même racine « dec ». Dignus, digne,vient de la forme archaïque dec-nus[1]. Nous exprimons notre reconnaissance de la dignité par le respect et l’obéissance, mais aussi par l’honneur rendu – honor/honos, d’où viennent ‘honnête’ et ‘honnêteté’. 

La vieille dignitas romaine n’est donc pas que politique, ou esthétique. Elle a aussi une dimension morale. Le Droit lui-même déclare : non omne quod licet honestum est. L’honnêteté des mœurs ne permet pas de faire tout ce que permettent les lois, mais seulement quod decet, ce qui est décent, digne.

Le bon citoyen, honnête homme, reconnaît une norme supérieure de décence, de dignité (G.S., n°16-1), même quand la loi civile lui laisse toute latitude. Cette norme de décence préserve la dignité de ceux qui lui obéissent[2].

Voici donc la structure de la dignité dans la tradition romaine : la loi intérieure et supérieure constitue la dignité de l’autorité, d’où vient la dignité de la loi humaine.

Cette loi intérieure et supérieure est un fait indubitable, et un fait pur. Elle conduit à découvrir la dimension métaphysique de la dignité humaine. Les Anciens vont en effet interpréter ce fait de deux manières :

Soit ils vont s’arrêter aux lois elles-mêmes. C’est ce que fait l’Antigone de Sophocle. « Il y a les lois éternelles », « non faites de main d’homme » (cf. G.S., n°16-1[3]), comme des absolus que vise l’esprit, telles les idées platoniciennes.

Soit ils vont dépasser « les lois » vers leur fondement. Ayant quelque chose d’absolu, elles sont forcément enracinées dans l’Absolu, ou dans quelque chose qui en provient et qui est au-delà de la volonté de l’individu ou des consensus empiriques. Ce « quelque chose » est appelé la « nature ». Dans sa Rhétorique, Aristote parle ainsi de la loi commune à tous les hommes et qui existe conformément à la nature[4]. Quant à l’Absolu lui-même, les Stoïciens le nomment parfois Nature, parfois Dieu et parfois Raison. La loi première a ainsi plusieurs noms : loi commune, loi universelle, loi divine, loi de Raison, ou encore loi naturelle[5].

Ceci n’est pas simplement gréco-romain. Par exemple, le plus fameux des classiques chinois, le Tchoung young, le Livre de l’invariable milieu, compilé par le petit-fils de Confucius, commence ainsi : « La loi que le Ciel a mise dans le cœur de l’homme s’appelle la loi naturelle. L’observation de la loi naturelle s’appelle la voie[6]. »

Intellectuellement, les Anciens restent à mi-chemin entre le monothéisme et une version rationaliste de la religion de la Nature. Mais, affectivement, il y a déjà un Seigneur de la Nature (cf. G.S., n°10-2). Ainsi donc, les Stoïciens ont enrichi la vieille structure romaine : de la dignité ou souveraineté suprême de Dieu, et de sa loi éternelle qui est lui-même, provient la loi naturelle, d’où provient à son tour la dignité de l’autorité humaine et la dignité de la loi positive. La pensée de saint Thomas sur la loi éternelle[7] et la loi naturelle ne se distingue de celle des Stoïciens, telle que nous la présentons, que par une conception nette de la transcendance divine.  

Parce que cette loi première est sage, son Fondement absolu devient aux yeux de l’homme un mystère de dignité infinie. A partir de cette loi qui régit l’ordre universel et tout le genre humain, l’homme se découvre pareil à un homme d’Etat dans l’empire de l’univers ou la république universelle, pour employer les termes de saint Augustin[8]. Sous cette loi universelle, qui assure le bien commun universel (cf. G.S., n°3), l’homme dispose d’un pouvoir exécutif et judiciaire, et même d’un pouvoir législatif second. Ce pouvoir est le libre-arbitre même.

La dignité de l’homme est d’abord l’éclat de cette autorité légitime, qu’est sa liberté fondée dans la loi naturelle.

Elle est ensuite la noblesse de la liberté dont jouit cette autorité dans sa sphère de compétence, à commencer par l’intimité de sa conscience. 

La dignité de l’homme vient enfin, directement, de sa vive ressemblance avec le Souverain de l’univers. Cléanthe écrivait : « O (…) souverain de la nature (…), qui soumets tout à une loi,  (…) nous naquîmes de toi, nous sommes de toi une fidèle image[9]. »   

La conscience (G.S., n°16) révèle à l’homme dans sa conscience son humanité. L’homme, faisant retour sur lui-même, se découvre ouvert à l’ordre universel des êtres et visant le Principe premier de cet ordre[10]. La responsabilité caractérise son action. Il découvre ainsi sa différence d’avec les choses et sa ressemblance avec Dieu. Le mot de « personne » dit déjà cette différence et cette ressemblance. Le Droit, et donc toute société libre, reposent sur cette distinction – fondamentale – entre les personnes et les choses (cf. G.S., n°26-2). La dignité est ici le droit naturel à une participation au respect que l’on doit à Dieu et à sa Loi. Et la personne commande le respect, en vertu de son haut degré de participation à Dieu. Cette dignité ontologique d’abord, morale et politique ensuite, est la dignité humaine.  

 

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[1] « A dignus, écrivent les grands étymologistes Ernoult et Meillet, se rattachent deux substantifs : decus, decor. Decus signifie ‘bienséance, décence, dignité’ ; d’où ‘honneur’ et ‘beauté’, la beauté physique s’accompagnant de la dignité morale. Mais ce dernier sens est plutôt réservé à decor. Isidore de Séville précise que ‘decus fait référence à l’âme [ou l’esprit], decor à la forme du corps’. À rapprocher de honos, qui sera remplacé par honor, honneur décerné à quelqu’un, dieu, homme, voire un mort (le sentiment de l’honneur se disant plutôt honestum). Honos traduit le grec doxa, « opinion, réputation, gloire ». A. Ernoult et A. Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, 4e éd., Paris, Klincksieck, 1959 (decet et honos).

[2] Il est décent de reconnaître des lois communes à tous les peuples. Le droit romain, et Gaudium et spes, les appellent le « droit des gens » (n°79-2). Ce droit fait du genre humain une communauté pré-politique et suprapolitique, dotée d’un bien commun universel (n°68-2, 84-2), qui est le respect des personnes partout sur la terre et la décence des rapports entre peuples.

[3] « Une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. » (n°16-1).

[4] Aristote, Rhétorique, ch.13 et 15 : «  (…) la définition du juste et de l'injuste se rapporte à deux sortes de lois (…) la loi particulière et la loi commune. La loi particulière est celle que chaque collection d'hommes déterminée (…). La loi commune est celle qui existe conformément à la nature. En effet, il y a un juste et un injuste, communs de par la nature, que tout le monde reconnaît par une espèce de divination, lors même qu'il n'y a aucune communication, ni convention mutuelle. C'est ainsi que l'on voit l’Antigone de Sophocle (deuxième épisode) déclarer qu'il est juste d'ensevelir Polynice, dont l'inhumation a été interdite, alléguant que cette inhumation est juste, comme étant conforme à la nature. Ce devoir ne date pas d'aujourd'hui ni d'hier, mais il est en vigueur de toute éternité, et personne ne sait d'où il vient. »

[5] Cléanthe le Stoïcien écrit dans son Hymne à Zeus : « O Zeus, (…) souverain de la nature, (…) qui gouvernes tout, qui soumets tout à une loi ! (…) attire l’âme de l’homme jusqu’à cette raison éternelle, qui te sert de guide et d’appui dans le gouvernement du monde (…) car (…) il n’y a rien de plus grand que de célébrer dans la justice la raison sublime qui préside à la nature. »

[6] Traduction française par Séraphin Couvreur (1835-1919).

[7] Saint Thomas d’Aquin, Somme de théologie, Ia-IIae, Q.93, notamment art.3. 

[8] Saint Augustin, De Trinitate, L.III, ch.4.

[9] Cléanthe, Op.cit.

[10] « Roi des éclairs et du tonnerre,
Sauve les hommes du péril et que ta bonté les éclaire,
Que le jour se fasse en leur âme, et que resplendisse à leurs yeux
Ta loi, cette immuable loi, raison des mortels et des dieux.
Père, (…) cette chaîne d’or qui relie ensemble la terre et le ciel,

Dieu souverain, c’est ta justice, — elle est pour tous l’ordre éternel. » Op.cit.

   

Pensées sur la Chine

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Mise à jour le Samedi, 16 Janvier 2016 09:36 Écrit par Henri Hude

J’ai été jury, voici peu, dans une soutenance où un étudiant asiatique présentait un travail de recherche sur le Parti communiste chinois. Cet excellent écrit fut pour moi l’occasion de renouveler des réflexions, dont je voudrais vous faire part. Je ne chercherai pas à les articuler en système. Prenez-les telles qu’elles sont, comme de simples « pensées ». J'ai mis en italique ce qui vient plutôt de moi et en caractères ordinaires ce que m'a rappelé le thésard.

 

1.   Le PC chinois compte 83 millions de membres. Il est divisé en deux factions principales. Ces deux groupes sont la « ligue populiste », Hu Jintao à sa tête, et la « ligue des élites », qu’avait fondée Jiang Zemin. La première représente plutôt les campagnes et l’intérieur du pays ainsi qu’un principe d’égalité, la seconde est plus libérale et représente les côtes, plus riches et développées. Aucune des deux factions ne souhaite aujourd’hui l’élimination de l’autre, à la différence du temps passé, où les purges se succédaient dans le parti. Elles préfèrent alterner au pouvoir et se le partager. Par exemple, l’actuel chef de l’Etat, Xi Jinping, appartient à la ligue des élites, et le premier ministre, Li Keqiang, aux populistes. Mon étudiant écrit : « Chacun est le représentant d’un clan dans le PCC. Cette répartition du pouvoir peut être appelée le système de ‘1 parti, 2 clans’. »

Chacun comprend que ce système de parti unique en deux factions solidaires pourrait aisément évoluer, au besoin, en système où les deux factions se constitueraient en deux partis solidaires, sans qu’il y ait rien de changé à la politique, sauf qu’ils s’écharperaient pour la forme et que les Chinois enfin appelés à voter démocratiquement pour l’une des deux factions, auraient l’impression d’avoir plus de choix qu’aujourd’hui. Toute ressemblance avec d’autres situations dans le monde serait purement fortuite.

 

2.   L’Occident a pensé que le passage au capitalisme à partir du président Deng s’accompagnerait d’une évolution des mentalités dans le sens d’une occidentalisation et du libéralisme. C’est relativement vrai pour ce qui est de l’occidentalisation du mode de vie. C’est faux pour ce qui est du libéralisme. Ce qui émerge au contraire de l’occidentalisation, c’est le nationalisme, qui est un trait caractéristique et quasi unanime de la Chine contemporaine.

Ceci était prévisible, puisque c’est ce qui s’est produit en Europe avec la modernisation dans les siècles derniers. C’est aussi ce qui s’est passé au Japon entre les deux guerres mondiales, où le nationalisme et le militarisme l’ont emporté sur le début de démocratie libérale, notamment quand la crise mondiale a stoppé la croissance japonaise. En Chine, les mentalités encore très terriennes et conservatrices d’un peuple solidaire et traditionnel, malgré la rudesse de la révolution communiste, ne vont pas se dissoudre dans l’individualisme libéral, sans passer durant au moins une génération et probablement deux par l’étape du nationalisme.
De plus, les peuples les plus libéraux sont aussi ceux qui ont les institutions les plus aristocratiques. La Chine, Etat plurimillénaire, gouverné depuis toujours par une élite de hauts fonctionnaires, conservera probablement sa structure étatique. Comme la France, sa vision nationale restera incarnée par une élite plus ou moins éclairée s’appuyant sur la puissance de l’Etat.
 

 

3.   Chacun a lu ou entendu dire que la démocratie était une condition nécessaire de la croissance économique, et qu’un régime autoritaire était un facteur de stagnation.

C’est évidement faux en ce qui concerne la Chine. En France, c’est la dictature de Napoléon III qui a effectué la grande modernisation économique du XIXème siècle. Douze mois de gouvernement par un homme à poigne, tel que le général de Gaulle, ont accompli en France les réformes qui ont permis l’une des périodes les plus prospères de notre histoire. Et aujourd’hui, quelles sont les perspectives de notre système démocratique ? Peut-on raisonnablement espérer autre chose que le statu quo mortel, avec comme unique alternative un populisme brouillon et jacobin ?

 

4.   Il y aurait 83 milliardaires dans l’Assemblée Nationale de la République Populaire de Chine. Tous membres du Parti communiste. Le Président Xi Jinping est le fils d’un Vice Premier Ministre de Mao Zedong. On nomme en Chine l’ensemble de ces héritiers le « groupe des princes ».

Faut-il sourire ou essayer de comprendre ? Le communisme et Marx sont « de vieilles idoles, qu’on encense par habitude », comme disait Montesquieu. Mais, il en va de même en France pour tout un ensemble de grands principes républicains, qui ne représentent plus rien et dont les juristes se servent pour déduire pompeusement que nous vivons dans le système le plus juste possible. De l’égalité absolutisée, quand on a un peu d’audace, on commence par déduire le communisme. Puis, quand on s’est embourgeoisé et que l’on se plait dans l’inégalité et le confort, on préfère en déduire le mariage homosexuel. Les dirigeants veulent croire qu’ils continuent à croire en quelque chose en quoi ils ne croient plus. Ils n’y croient plus, mais ils tiennent à faire semblant de continuer à y croire, non parce qu’ils sont cyniques, mais parce qu’ils y tiennent, comme à un souvenir de jeunesse, ou au marxisme de leur jeunesse. Ne les croyez pas cyniques. Ecoutez Valls, par exemple, parler de la République et du socialisme : c’est clair qu’il a envie de continuer à croire qu’il y croit. Ce serait dommage de le détromper. 

 

5.   Le Parti communiste chinois a réussi à se maintenir au pouvoir, tout en préservant l’indépendance de son pays et en réalisant une énorme croissance économique et montée en puissance politique. Il s’efforce de mener une politique culturelle visant à contrer les effets démoralisants de l’enrichissement rapide et de l’occidentalisation bas de gamme, en particulier en réhabilitant Confucius et en luttant contre la corruption. L’athéisme d’Etat n’a plus guère de sens, même si l’esprit antireligieux reste en Chine pour les pouvoirs une façon de se dire que le marxisme n’est pas tout à fait une coquille vide.

L’athéisme : voilà un article progressiste qui ne mange pas de pain. Comme chez nous le mariage gay. Je ne suis pas certain que ce qui se passe en Chine soit de nature à surprendre un Français attentif et judicieux. La gauche française a toujours été comme ça. L’ouvrier français a attendu de Gaulle, 1945 et les démocrates-chrétiens, pour jouir des assurances sociales que Bismarck avait accordées à l’ouvrier allemand autour de 1885, et que lui ont constamment refusées soixante-dix ans de pouvoir républicain progressiste et radical-socialiste. « Ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent donc du curé ». Ajoutons que les Chinois seraient peut-être un peu plus bienveillants avec le christianisme, si les missionnaires évangélistes n’étaient pas aussi souvent dans le monde des faux nez de la CIA.

 

6.   Quelle est la nature de la classe dirigeante chinoise ? Ce sont des hauts fonctionnaires, unis par le souvenir d’avoir adhéré jadis à une philosophie progressiste, et qui dominent l’économie de leur nation. Ils ont pris le modèle capitaliste de leurs rivaux Américains, moyennant quoi, ils sont restés au pouvoir.

Y a-t-il une si grande différence avec la classe de nos Enarques ? Culturelle, certes, parce que les dirigeants chinois sont pour la plupart de vrais esprits scientifiques et ingénieurs qu’on n’a pas nourris à la salade sauce Science-Po. Et ils ont bien plus de succès, car il y a encore de la croissance en Chine, et leur pays a développé une vision du monde et reste une puissance souveraine.

On rapporte que Bush Ier parlant à Deng des droits de l’Homme, celui-ci lui aurait répondu : « L’un des premiers droits de l’Homme est d’émigrer. Combien de dizaines de millions de Chinois êtes-vous prêt à accueillir aux Etats-Unis ? » Le Président américain, humaniste mais pragmatique, aurait changé de sujet. Si les Chinois avaient les Droits de l’Homme et la démocratie, cela permettrait une plus forte pénétration des intérêts américains dans la société chinoise, mais on ne pourrait pas empêcher que les Chinois ne se répandent démocratiquement au dehors, venant constituer de puissantes communautés dans les grandes nations occidentales. On protestera donc contre les violations des Droits de l’Homme en Chine, tout en priant le Ciel qu’il ne fasse surtout rien susceptible d’en arrêter la violation.  

On a l’impression que Washington ne sait sur quel pied danser, face à la Chine, ni trouver le ton juste et l’action cohérente – trop mou pour ce qu’il a de dur, trop dur pour ce qu’il a de mou. Il aimerait bien voir tomber le régime qui tient la Chine libre et puissante, et il fait la guerre à ce pays de toutes les manières indirectes possibles (voyez le dernier livre du géopoliticien très lu en Russie et en Chine William Engdahl, Target: China), parce que c’est conforme à une vieille habitude hégémonique dont il ne se défera jamais ; mais, en sens inverse, la révolution en Chine serait autant un cauchemar aux conséquences ingérables pour Washington.   

Je crois que si la France était ce qu’elle a à être, elle pourrait entrer avec la Chine dans un dialogue extrêmement constructif. La première condition serait qu’elle redevienne elle-même et cesse de se dissoudre dans un européisme de plus en plus inconsistant.


   

Après les attentats islamistes du 13 novembre 2015 à Paris

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Mise à jour le Vendredi, 20 Novembre 2015 06:57 Écrit par Henri Hude

 

Après les attentats sanglants qui ont massacré Paris le vendredi 13 novembre 2015, une fois hommage rendu aux malheureuses victimes, une fois prié pour notre pays, il convient de comprendre.

Replacer l’événement dans l’image d’ensemble du monde tel qu’il est.

 

 

 

Le terrorisme islamiste, auxiliaire de la politique impériale

 

Depuis la guerre russo-afghane des années 1980, Washington utilise l’extrémisme islamiste comme auxiliaire privilégié au service de sa politique impériale. L’Empire, en véritable pompier pyromane, suscite d’une part des crises islamistes au sein des nations qu’il souhaite déstabiliser, et d’autre part trouve dans ces mêmes crises la justification nécessaire pour ses multiples interventions. Il pousse l’islamisme, par l’intermédiaire d’alliés, quitte à le frapper, s’il va trop loin ou sort de son rôle. Ce partenariat innommable s’est considérablement développé et métamorphosé depuis la fourniture de missiles sol-air aux Moudjahidines afghans. Il culmine aujourd’hui dans la suite de ce que les médias ont un temps appelé le « printemps arabe », qui a vu la montée en puissance des islamistes dans de si nombreux pays.

L’objectif de cette politique est celui de tout empire : diviser pour régner. Comme l’empire britannique à son époque, les Etats-Unis cherchent à faire s’affronter les puissances industrielles continentales : Europe, Russie et Chine, tout en s’alliant à la plus faible et la plus dominée de ces puissances : l’Europe.

Dans ce cadre, le terrorisme islamiste permet (i) de frapper les adversaires et de déstabiliser leurs alliés, (ii) de resserrer toujours plus les liens avec une Europe réticente par la menace de la subversion et l’exploitation de l’émotion, afin de l’engager toujours plus dans une politique destructrice pour elle.

 

 

 

Les fautes de la classe dirigeante française

 

Face à la politique islamiste de Washington, par inconscience, par habitude de pensée, ou par lâcheté, nos dirigeants n’ont pas pris la mesure de la situation, et n’ont pas défendu les intérêts vitaux de la nation. Ils ont commis une longue liste de fautes :

(i)            La politique étrangère de la France est favorable aux monarchies du Golfe qui, en plus de prôner un Islam rétrograde et extrémiste, financent ouvertement l’islamisme. L’objectif de cette politique est notamment de trouver des investisseurs dans la dette nationale. Mais mettre notre pays en état de dépendance financière envers ces nations est une faute. De plus, et ce n’est pas l’aspect le moins grave,  cette politique envers les monarchies du Golfe est indigne de la France. Elle est vécue comme une trahison par nos partenaires traditionnels laïcs en Méditerranée et par les chrétiens d’Orient. Elle scandalise la majorité des musulmans de notre pays et d’ailleurs qui rejettent l’islamisme.

(ii)           Notre classe dirigeante laisse des puissances ouvertement islamistes investir dans le « culturel » dans certaines de nos banlieues pauvres, développant ainsi un réservoir potentiel de chair à canon parmi les plus pauvres et les plus vulnérables des Français.

(iii)          Soucieuse de séduire un électorat musulman assimilé à tort à l’intolérance islamiste, notre classe dirigeante interdit tout ce qui fait la grandeur culturelle et spirituelle de la civilisation européenne : la religion chrétienne et la grande philosophie des Lumières. Elle remplace cette civilisation par des folies libertaires et postmodernes qui sont indignes de notre pays. Cette culture libertaire fait l’objet d’un rejet profond chez ceux qui ne sont pas soumis au conditionnement social et moralisateur de nos médias.

(iv)          Par idéologie et par hostilité idéologique à toute forme d’autorité, nos dirigeants ont abaissé - auprès des islamistes - l’autorité de l’Etat, en décrédibilisant les forces de l’ordre et la justice.

(v)           En soutenant, par soumission au directives américaines, une guerre contre Assad qui n’est pas celle de la France, ils ont armé les terroristes, préparé leur retour en France et portent une part de la responsabilité des drames actuels et futurs.

 

 

 

La France a besoin de corriger ces fautes

 

Notre pays doit casser toute influence des puissances islamistes sur notre territoire, et leur enlever tout levier d’influence sur nous, notamment en matière financière. Les pays qui soutiennent l’islamisme doivent être avertis qu’ils se placent objectivement en état de guerre avec la France. Nous devons cesser de financer et soutenir tout réseau islamiste, notamment en Syrie.

En matière de politique étrangère, nous devons nous poser à nouveau la question de nos alliances.

Dans cette guerre, notre société doit s’endurcir, dans son armée et dans ses forces de l’ordre. Cela demande de développer une politique de défense, et de penser le monde en termes de puissance, ce que ne fait plus notre classe dirigeante depuis trop longtemps.

Les agents des islamistes doivent savoir qu’ils ne pourront jamais se prévaloir de l’état de droit et en abuser pour détruire la France. Pour autant, il serait absurde de détruire les libertés constitutionnelles de tous les citoyens pour répondre à la menace terroriste, comme le fait en partie l’exécutif américain.

 

  

 

La France doit se réformer pour peser à nouveau dans la construction européenne

 

La légitimité première et irremplaçable d’un pouvoir politique, c’est la sécurité, bien avant tout le reste. Sous cet angle, l’Union européenne apparaît dépassée et inutile. Elle date d’une époque révolue où les pays européens vivaient un déclin tranquille, sous le patronage d’un empire américain alors plus puissant et moins cynique qu’aujourd’hui.

Retranchée dans son moralisme, quelle sera la réponse bruxelloises à la guerre islamiste ? Probablement une nouvelle couche de bureaucratie limitant encore plus la liberté des citoyens et la souveraineté des nations. Peut-être des absurdités comme l’entrée dans l’UE de la Turquie, pourtant l’un des principaux soutiens des milices islamistes en Syrie.

Les Français ont commencé à se désintéresser de l’Europe quand la France a commencé à décrocher économiquement de ses partenaires, et notamment de l’Allemagne. Ce décrochage est la conséquence d’une politique conservatrice et bureaucratique inadaptée à l’évolution du monde.

Pourtant, la France réformée peut retrouver une dynamique économique formidable qui lui redonnerait un rôle moteur en Europe. Alors, l’Europe pourrait devenir autre chose qu’une bureaucratie ou un moralisme budgétaire sans vision ni grandeur, à la hauteur des enjeux.

Mais sans rebond économique de la France, sans réforme de ses institutions et libération de sa créativité, il est illusoire de vouloir peser sur l’Allemagne. L’Europe restera donc un vassal impuissant de Washington, tenu par une menace islamiste qu’elle s’interdit de combattre, et dominé par une Allemagne névrosée.

 

 

 

Les évolutions du monde musulman

 

Les musulmans de France sont comme les musulmans d’Egypte, ou les musulmans de Tunisie. Dans leur immense majorité, ils ne veulent pas des islamistes, et ils s’en débarrassent toutes les fois que Washington ne parvient pas à les maintenir au pouvoir.

Car l’idée que l’islamisme est en progrès irrémédiable est fausse.

L’islamisme pèserait infiniment moins sans l’argent du Golfe et sans l’accord de Washington,

L’islamisme pèserait infiniment moins si notre pays était fidèle à sa culture et rejetait le nihilisme d’État, qui est un facteur de radicalisation majeur. Car c’est par attachement à cette culture universaliste, rationnelle et spirituelle, que de nombreux musulmans ont quitté leur pays pour devenir Français. Ils se sentent trahis, au moins autant que les catholiques, par notre classe dirigeante qui renie son histoire et sa culture. 

L’islamisme pèserait infiniment moins si notre pays, en adoptant les grandes réformes économiques dont tout le monde parle depuis trente ans, retrouvait l’esprit d’entreprise et la prospérité sans quoi aucune société libre ne perdure.

La barbarie islamiste est pour les musulmans, encore plus que pour les chrétiens ou les laïcs, un élément de remise en question, de progrès et de renouveau spirituel.

Le pape comprend ces sentiments et tente d’éviter une confrontation massive et artificielle entre religions, qui ne profitera qu’à l’Empire. Mais des forces mauvaises font clairement la politique du pire. 

 

 

 

Les prochaines étapes

 

Il est probable qu’il ne se passera rien. Certes, les conseillers en communication travailleront pour aider leurs clients politiques à profiter des événements tragiques. Certes, nos dirigeants trouveront des mots forts pour se scandaliser.

On débattra sans conséquence, il y aura des élections avec des vainqueurs et des perdants. On votera des mesures qui donneront à l’État jacobin des pouvoirs policiers sans limite sur n’importe quel citoyen, mais l’on se gardera bien de demander à la police de faire son métier avec les islamistes.

On déploiera une rhétorique de guerre contre l’État islamique. Mais nos services cesseront-ils seulement de soutenir les islamistes qui font la guerre à Bachar el Assad en coordination avec l’ISIS ? La guerre en Syrie, est une guerre entre les États-Unis et la Russie pour la domination au Moyen-Orient. Que les morts parisiens nous aident à concevoir notre politique étrangère avec moins de légèreté.

Pourtant nous voyons qu’une longue lutte commence contre l’islamisme en France. Cette même lutte déchire aujourd’hui le monde musulman, qui se polarise, déchiré entre une islamisation galopante et désespérée, et une sécularisation profonde. Nous ne pouvons plus espérer éviter cette confrontation, ni en sortir sans nous battre.

Dans cette lutte, la France doit passer une alliance militaire, mais aussi culturelle, avec les musulmans éclairés et laïcs, afin de combattre les islamistes. Soit exactement l’inverse de ce qu’elle a fait depuis si longtemps.

Cette lutte fait partie des terribles enjeux de notre pays dans les années à venir, avec la réforme de l’État jacobin, la reconstruction du système social et la libération des forces créatives.

Rien n’évoluera à court terme. Pourtant le monde change. Plus la France attend avant de se réformer, plus la transition sera tragique. Les morts de vendredi nous montrent que les erreurs politiques se paient dans le sang.

 
   

Syrie, fin 2015. Relire Machiavel

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Mise à jour le Mardi, 27 Octobre 2015 16:14 Écrit par Henri Hude


Plusieurs personnes m’ont demandé ce qui se passe en Syrie. Je leur ai répondu que j’étais philosophe, pas géopoliticien ! Mais, comme elles insistaient, je leur ai répondu ce qui suit. En substance que pour comprendre le monde, il faut toujours partir des concepts classiques, pérennes et universels, tels qu’on en trouve, par exemple, dans la République de Platon, la Politique d’Aristote, le Prince de Machiavel, l’Art de la prudence de Gracian, les Pensées de Pascal, ou les Caractères de La Bruyère.

Pour être sage et sensé, il faut accepter d'être modeste, car "tout est dit et l'on vient trop tard" pour inventer les vérités premières. 

 

 

 

La théorie qui marche (= qui rend compte des phénomènes)

 

Avant tout, il faut être juste et se préparer à servir le bien commun. Mais beaucoup de peuples et de régimes, de dirigeants (et de dirigés) n’en ont aucun souci et ne cherchent que leur intérêt particulier et la satisfaction de leurs passions. Dans cette mesure, la politique mondiale est le grand jeu de la volonté de puissance. Celle-ci n’a pas d’autre but que la puissance et toujours plus de puissance, jusqu’au maximum de la puissance.

Les idéologies et même les religions sont alors, dans cette même mesure, des masques pour les ambitions. Mais elles ne sont pas que du vent. Elles fournissent des cadres intellectuels qui structurent l’action, ou parfois la décomposent. Il ne faut pas les presser beaucoup pour qu’elles fournissent des justifications à toutes les entreprises. L’hypocrisie joue un rôle immense en politique, mais aussi dans les âmes. Celui dont l’idéologie est asservie à la volonté de puissance a quand même besoin de se dire qu’il sauve le monde.

De plus, l’idéologie inclut souvent une idée très inadéquate de l’homme, qui conduit à des perceptions trop partielles ou trop superficielles de la réalité humaine. De là de dramatiques erreurs d’appréciation et de calcul, qui mènent à leur perte les sociétés qui manquent de sagesse classique et de sens commun.    

Le maximum de la puissance, c’est l’empire. Théoriquement, l’empire universel pourrait apporter, à la limite, l’unité du genre humain et la paix universelle. Pratiquement, l’empire n’est jamais, plus ou moins, que la domination de plusieurs nations par l’égoïsme démesuré d’une seule. Pragmatiquement, un empire peut représenter un moindre mal, par rapport à une anarchie sanglante, ou à un enfermement insignifiant de chaque groupuscule sur un minuscule territoire.

 

 

 

L’idéalisme est une sottise en politique. Le cynisme en est une autre.

 

Si tout le monde est l’ennemi de tout le monde, tout le monde est virtuellement l’allié de tout le monde. Il y a aussi intérêt à paraître moral (Machiavel, Le Prince, ch.XVIII). Mais pas seulement. Il y a aussi intérêt à l’être. Et on ne peut l’être durablement que si on l’est non par intérêt, mais parce que c’est beau. Le pouvoir, c'est la confiance. L’honnêteté donne le pouvoir d’arbitrage. Il y a des dirigeants décents. Et ils ne perdent pas toujours. A condition d’avoir lu Machiavel, et perdu toute naïveté, mais sans pour autant être devenus machiavéliens.

De fait, rien ne peut marcher dans le monde humain sans une culture décente, inculquant le respect de la loi naturelle de paix, excluant mensonge et violence, valorisant la bienveillance, le respect d’autrui, la considération pour l’homme. Tout ceci va en général avec un ensemble de croyances qui ont fait leur preuve en matière de pouvoir civilisateur. Le monde ne serait qu’une jungle, sans le rayonnement de Jésus-Christ, de Bouddha, de Mencius, Lao-Tseu ou Confucius, et d’autres moins connus.

Il reste que, pour comprendre l’actualité géopolitique, il faut d’abord la voir avec le regard de l’Empire. C’est la première clé de lecture. Ensuite, il faut voir le monde selon les yeux des puissances qui contestent la domination impériale. Il faut affiner la vision d’ensemble par la connaissance suffisante des situations particulières. Enfin, il faut mitiger ce réalisme assez brutal par la considération fine et particulière des caractères, sans quoi il se réduirait à un cynisme sommaire et inefficient.

 

 

 

Application : le point de vue de l’Empire

 

Pour comprendre la politique mondiale, il faut partir d’un centre, qui est Washington (et New-York) et des réactions à l’action de ce centre. Cette action vise à la promotion universelle de l’impérialisme de Washington, qui depuis le début, a toujours essayé, et parfois à raison, de se faire passer pour la promotion de la démocratisation libérale.

Cette promotion de l’influence de l’Empire vise, comme l’empire romain en son temps, comme les empires coloniaux européens au XIXe siècle, à abaisser les nations (Nations modernes, comme la France, ou nations tribales, comme les Zoulous). Ainsi, les États-Unis ont-t-il poussé à la construction européenne, construction bureaucratique et impuissante, restreignant les souverainetés nationales, où l’Empire peut manœuvrer librement et pousser ses intérêt. Nous avons là l’une des raisons de la construction européenne, pas la seule, mais certainement celle qui compte le plus vue de Washington. Mais revenons-en à l’Orient.

Parmi les tribus soumises, le colonisateur choisit d’en favoriser une, qui lui servira à dominer les autres, sans pour autant lui permettre de prendre la tête d’une fédération anticoloniale. Les tribus, d’ailleurs, rivalisent souvent pour jouer ce rôle et les chefs de tribus sont avides de remplir cette fonction en général lucrative. Le caractère de Merkel, par exemple, et son action, peuvent en partie se comprendre selon ces règles.

 

 

 

Il faut savoir voler « avec des idées simples », « vers l’Orient compliqué », comme disait De Gaulle.

 

La politique au Moyen-Orient, inextricable dans le détail, et en certains cas absurde, peut se comprendre pourtant dans ses grandes lignes à partir d’un fait central premier (combiné à des « faits essentiels seconds » - tels que, par exemple, la priorité du problème kurde pour Ankara).

Voici le fait central premier : il existe une alliance objective entre Washington et ce qu’il y a de pire dans le monde musulman.

Cette alliance est née dans les années 1980, pendant la guerre d’Afghanistan, et depuis, elle n’a pas cessé de se renforcer et de se diversifier.

Ce fait central est tout à fait attristant, surtout pour ceux qui ont lu Alexis de Tocqueville, ou les Federalist Papers, ou les écrits d’Abraham Lincoln, et qui apprécient la civilisation américaine en ce qu’elle a, ou surtout eut, de meilleur. Ce fait central est évidemment occulté par tous ceux qui sont aux ordres de Washington, ou qui, raisonnablement parfois, en ont peur.  

Ce « pire de l’islam » constitue pour Washington une alliance de revers indispensable. Elle est clé par ses effets sur une zone riche en pétrole et sur le dollar, et car elle permet la justification de dépenses d’armements sans fin et sert de prétexte à de nombreuses interventions militaires. Elle est une « alliance de revers » permettant d’intimider, ou d’enrégimenter, ou au besoin de subvertir,  tous ses rivaux potentiels : Europe, Russie, Inde et Chine.

Pour des raisons évidentes, cette alliance est inavouable de part et d’autre, et il est malvenu d’en parler, surtout quand on est journaliste. Entre la sécurité de l’emploi et la vérité, beaucoup paraissent avoir fait leur choix.

Aux temps du roi François Ier, la France avait besoin des Turcs contre l’empire Habsbourg. En conséquence, la Hongrie a été conquise par les Turcs, qui l’ont opprimée pendant deux siècles.  L’alliance avec le Turc faisait scandale en France. Mais en ce temps-là, le roi se moquait de l’opinion publique. Aujourd’hui, François Ier ferait comme Washington. Il ferait semblant.   

Pourtant, cette alliance fonctionne. De là ces coalitions anti-islamistes de façade et inopérantes. De là ces guerres qui ont pour objet principal de changer des régimes indépendants de Washington, et qui s’opposent à l’extrémisme. De là aussi l’importance de la propagande, avec ses mensonges, la multiplication des actions spéciales et secrètes, et la saleté de la guerre terroriste.

Et la Syrie, m’ont demandé mes amis ? Je leur ai dit : il est tard, on verra demain.

   

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