Henri Hude

Le pape réforme le Droit canonique. Réponse au Pr. Roberto de Mattei

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Mise à jour le Vendredi, 25 Septembre 2015 08:06 Écrit par Henri Hude

 

Le Pr. Roberto de Mattei a publié un texte très étudié sur les déclarations de nullité de mariage, dans lequel il critique vivement le récent motu proprio du pape François sur le sujet.

Je donne ci-dessous son texte in extenso. Il appelle au moins, à mon sens, les observations suivantes, que j’y insère en bleu.

Je formule ces observations en tant qu’ancien professore stabile de l’Institut pontifical Jean-Paul II sur le mariage et la famille (Université du Latran, Rome).

On peut sommairement distinguer deux parties dans son écrit : la première se situe au niveau des questions de principes et la seconde au niveau de la prudence de gouvernement. 

 

I

Discussion sur les principes

Les deux motu proprio du pape François, Mitis Iudex Dominus Iesus pour l’Église latine et Mitis et Misericors Jesu pour les Églises orientales, publiés le 8 septembre 2015, infligent une blessure grave au mariage chrétien.

C’est l’opinion du Pr. de Mattei. Je vais essayer de démontrer pourquoi elle est sans fondement.  

L’indissolubilité du mariage est la loi divine et immuable de Jésus-Christ.

Exact. Cf. Mt.19, 1-9. Et Vatican II, Gaudium et spes, § 48 (dans l’ensemble 47-52).

L’Église ne peut pas « annuler » dans le sens de dissoudre un mariage. Elle peut, par une déclaration de nullité, en vérifier l’inexistence, en raison de l’absence de ces conditions qui en assurent la validité.

Exact.

Il résulte de l’accord ainsi rappelé sur ces deux points, que les désaccords éventuels entre catholiques ne seraient pas d’ordre moral, ou dogmatique, mais prudentiel.  

Cela signifie que dans un procès canonique, la priorité de l’Église n’est pas l’intérêt des conjoints dans l’obtention d’une déclaration de nullité, mais la vérité à propos de la validité du lien du mariage. Pie XII nous rappelle à ce propos que « dans le procès matrimonial, la finalité unique est un jugement conforme à la vérité et au droit, concernant dans le procès de nullité la non-existence affirmée du lien conjugal » (discours à la Rote romaine, 2 octobre 1944).

Exact, mais tous les gens sérieux sont d’accord là-dessus. En effet, la mission de n’importe quel juge honnête (ecclésiastique ou non) est évidemment d’arriver à la vérité objective concernant les faits et leur conformité, ou leur non-conformité, au droit. Autrement, il n’y aurait plus de justice.

Quand on parle de « l’intérêt des conjoints dans l’obtention d’une sentence de nullité », il faut distinguer l’intérêt bien compris et l’intérêt mal entendu.

Ce n’est l’intérêt bien compris de personne que de vivre dans le mensonge et l’adultère, puisque c’est mettre en péril son salut éternel ; de plus, il est puéril ou intellectuellement malhonnête que de chercher à vivre dans l’illusion à cet égard ; et ce serait donc une faute grave pour un juge que d’aider une personne à s’enfoncer dans une telle illusion, par une sentence délibérément contraire à la vérité.

En cherchant à établir la vérité sur l’existence ou l’inexistence du lien, l’Eglise ne cherche pas à broyer l’intérêt (bien compris) des personnes sous la tyrannie d’un principe. Bien au contraire, elle s’intéresse toujours au véritable bien des personnes, y compris quand elle les déboute de prétentions injustes car ne reposant que sur des opinions inexactes.

Le fidèle peut berner l’Église pour obtenir la nullité, par exemple par l’utilisation d’un faux témoignage,

Exact, mais si l’individu est conscient d’agir ainsi, la sentence portée par un juge abusé ne va pas supprimer la réalité de son mariage aux yeux de Dieu. Elle ne fait qu’aggraver le péché d’infidélité.

mais l’Église ne peut pas tromper Dieu et a le devoir d’établir la vérité de façon claire et rigoureuse.

En fait, personne ne doit essayer de tromper Dieu, et de plus personne ne peut le tromper. « On ne se moque pas de Dieu », écrit saint Paul (Gal. 6, 7).

L’Eglise exerçant ici un pouvoir judiciaire, a, comme n’importe quel juge, le devoir d’établir la vérité, comme il a été dit. Les décisions canoniques ne sont pas infaillibles. Des erreurs judiciaires sont toujours possibles.   

Dans le procès canonique doit être défendu avant tout l’intérêt suprême d’une institution divine comme l’est le mariage.

Il n’est pas bon d’opposer trop fort la loi ou l’institution aux personnes, non plus que les droits individuels au bien commun. Sans institution ni loi, l’individu vivrait dans le chaos sous le droit du plus fort. De plus, l’individu a aussi un droit individuel au bien commun, première condition pour l’existence de ses biens propres.

Le lien du mariage est une institution divine.  Cela signifie qu’il est noué par Dieu lui-même, comme le représentent tant d’enluminures ou de retables, peignant le Père éternel joignant au jardin d’Eden les mains d’Eve et d’Adam.

 

                                                                                                              

 

Le respect du principe d’indissolubilité ne doit pas être opposé à l’idée de la liberté. En effet, il n’est autre que 1° le respect de la liberté de Dieu à créer de tels liens, symboles de son amour, et 2° il n'est que le respect de la sainte liberté des époux, qui peuvent se dire en vérité qu’en entrant dans les vues de Dieu, ils peuvent vivre leur vie jusqu’en ce qu’elle a de plus humain au sein du lien divinement créé par Dieu et qu’ils sont devenus eux-mêmes, à travers l’échange de leurs consentements. Les conjoints, en tant qu’unité conjugale, sont eux-mêmes le lien et le bien et l’institution divine[i]. Ainsi considéré, le seul intérêt réel d’une personne qui doute au sujet de son mariage est de sortir du doute, non en faisant valider une décision arbitraire, mais en s’assurant objectivement et avec loyauté de la vérité de sa situation.

La reconnaissance et la protection de cette réalité [l’institution divine du mariage] sont formulées dans le domaine juridique avec l’expression synthétique « favor matrimonii », autrement dit la présomption, jusqu’à preuve du contraire, de la validité du mariage.

Exact. Et c’est ce qui est rappelé, implicitement mais sans équivoque, dans le 12ème article des normes pratiques d’application. Un mariage ne peut être déclaré nul que si on a acquis la certitude morale que tel est réellement le cas[ii].  

Ce point de la présomption est de la plus haute importance. Il est la clé de la solution et le Pr. de Mattei a raison d’en faire le cœur de sa réflexion.

Jean-Paul II a bien expliqué que l’indissolubilité est présentée par le Magistère comme la loi ordinaire de chaque mariage célébré, précisément parce que sa validité est présupposée, indépendamment de la réussite de la vie conjugale et de la possibilité, dans certains cas, de la déclaration de nullité (discours à la Rote romaine, 21 janvier 2000).

Il faut ici distinguer deux choses.

1° Il est exact, comme le rappelle Jean-Paul II, que la validité du mariage au moment où il est conclu ne dépend évidemment pas de ce qui pourra survenir deux, cinq ou vingt ans après.  Ceci est vrai de n’importe quel pacte ou contrat, autrement, il n’y aurait plus moyen de se fier à la parole de qui que ce soit. La fides est un bien humain fondamental sans lequel la société devient une tromperie permanente.

Mais 2°, que le mariage soit valide indépendamment de l’avenir, ne signifie pas qu’il serait valide indépendamment de la réalité des consentements échangés. Les consentements sont en effet la cause du mariage.

Un mariage ne peut donc être déclaré nul parce qu’il aurait connu de graves difficultés, mais il peut l’être s’il y avait au départ un défaut de consentement.

Bien entendu, nul ne se posera la question du défaut de consentement, tant que le couple marche bien. Mais il ne faut pas confondre l’origine ou l’occasion du questionnement (= le fait qu’un mariage ne marche plus), avec l’objet du questionnement (= le consentement a-t-il été réel, ou pas[iii]).

C’est pourquoi l’élargissement éventuel des reconnaissances de nullité aux XXème ou XXIème siècles ne signifie pas un abandon démagogique, ou idéologique, de la norme morale. Il signifie plutôt l’augmentation de l’impuissance réelle des individus à consentir à certaines choses, auxquelles ils semblent s’engager en paroles, mais sans pouvoir penser ce qu’ils disent et aller au-delà des mots.

Le Pr. de Mattei insiste avec raison sur le respect de la vérité : un homme et une femme sont réellement mariés, ou réellement ne le sont pas. S’ils le sont, c’est en vertu d’une conjonction opérée par Dieu qui dit Lui-même : « Ce que Dieu a uni, que l’Homme ne le sépare pas. »

Mais, le problème est justement que, de nos jours, pour beaucoup d’individus, la vérité se réduit à ce qu’ils ont envie d’affirmer, ou de nier. Le bien se réduit à ce qu’ils ont envie de faire, ou de ne pas faire. Et ils croient presque que la réalité cesse d’exister, quand ils ont envie qu’il en soit ainsi.

Cette mentalité lamentable, mais hélas si répandue, jette un doute sur la réalité de nombreux consentements matrimoniaux. Elle ne permet plus de présumer aussi aisément la favor matrimonii, la validité de l’union publiquement contractée.

Sans aucun doute, les individus ne sont pas des imbéciles et comprennent forcément le sens de questions telles que : « Est-ce librement et pour toujours ? » Toutefois, la mentalité subjectiviste, ou relativiste, vide de sens l’idée même d’un lien créé par Dieu. Il ne faut pas minimiser le degré d’incompréhensibilité dont elle affecte l’idée du couple devenant par le mariage une véritable unité ontologique et morale (et sacramentelle).

Dans ces conditions, il n’y a pas défaut de consentement au sens où les individus ne seraient pas conscients, ni désireux de s’aimer toujours, de vivre ensemble, etc.

Il y a défaut de consentement au sens où ils ont une idée de la liberté qui est objectivement en contradiction avec la fidélité. « Est-ce librement et pour toujours ? » enveloppe à leurs yeux contradiction, comme si on leur disait : « Voulez-vous qu’une figure géométrique soit un cercle et un carré ? » Les individus ne savent plus ce qu’est une liberté limitée et fondée par la loi morale, par la vérité du bien, ni une pensée rationnelle, limitée et fondée par la vérité de ce qui est.

En d’autres termes, l’idée que le sujet se fait de sa liberté de contracter entre en contradiction logique complète, dans le cas du mariage, avec l’idée de l’objet même du contrat. C’est pourquoi se pose si souvent la question : « Y a-t-il eu alors, ou non, consentement réel ? » La réponse n’est pas évidente – et dans le doute, la présomption doit jouer en faveur du mariage (Motu proprio, 3ème partie, Art.12).

La culture relativiste abaisse, affaiblit et aveugle. La nature déchue sympathise avec cette culture qui exprime son inclination au mal et sa révolte contre le bien (fomes peccati cum rebellione). Mais inversement, elle est contrariée par la nature humaine qui résiste en tant qu’elle est droite, et par les semences de vérité semées dans tout esprit. Alors, la conscience vivante amoureuse s’est-elle extraite, oui ou non, du préjugé culturel relativiste ? Ou alors, le passage du temps a-t-il fini par faire émerger un authentique consentement mutuel qui n’existait pas au départ ? Saint Thomas envisage ce cas, qui n’est pas sans application aujourd’hui (mais ce sont d’autres sujets).   

Telles sont les questions réelles que l’on considère alors, et qui n’ont rien à voir avec une soumission de la doctrine du Christ au subjectivisme ou à l’idéologie libérale.

La culture postmoderne enferme les individus dans une « interminable adolescence », et les rend peu capables d’engagement sérieux. C’est le drame de cette culture, que les enfants naissent de parents à la liberté aussi immature et en contradiction avec la durée et la cohérence que requiert leur éducation. C’est le tragique de cette société, que des personnes capables d’engagement sérieux commettent l’imprudence de se lier à des individus qui sont si instables. Mais, il faut comprendre qu’ils ne le sont pas simplement par faiblesse ou par vice, comme cela a toujours existé ; mais, ce qui est très nouveau, ils le sont par construction culturelle. L’Eglise change alors son droit canonique, non pour aller dans le sens du vent mauvais, mais pour faire face à cette situation nouvelle, pour être juste envers les personnes, pour mieux respecter la vérité qui s’est complexifiée et en définitive par souci du salut des âmes[iv].  

Lorsque les Lumières cherchèrent à frapper le mariage chrétien de mort, le pape Benoît XIV, avec le décret Dei miseratione du 3 novembre 1741 ordonna que dans chaque diocèse fût nommé un defensor vinculi, et introduisit, pour obtenir la déclaration de nullité, le principe de la nécessaire conformité des sentences dans deux degrés de jugement. Le principe de deux décisions conformes fut consacré par le code de droit canonique de 1917 et a été intégré dans la codification promulguée par Jean-Paul II le 25 janvier 1983.

Dans les motu proprio du pape François, l’optique est renversée.

Le récit est exact. Mais la conclusion que veut en tirer De Mattei n’en résulte pas, car il faut tenir compte des changements historiques dans la culture et de leur impact sur les volontés. Benoît XIV (en 1741) et Benoît XV (en 1917) prennent en effet des moyens pour défendre le mariage dans une société chrétienne. Or, force est de reconnaître que les Lumières ont réussi à déchristianiser les institutions, les lois et la culture dominante. Mais, nous arrivons au point de rupture, où le libéralisme est à la fois triomphant et moribond dans tous les domaines, comme l’était le communisme au début du pontificat de Jean-Paul II. Le pape François ne se situe donc plus dans une perspective de défense, mais de renouveau, de reconstruction complète, et pour ainsi dire de contre-attaque. Il ne vise pas à défendre l’intégrité d’un petit cercle de croyants voué à se rétrécir comme une peau de chagrin (et d’ailleurs lui-même plus pénétré qu’on ne le pense par les habitudes relativistes). Le pape François vise à reconquérir la masse des âmes, à commencer par tous ces pauvres économiquement, affectivement et moralement, qui sont les victimes de ce libéralisme inhumain.

Il est tout à fait possible que les procédures faites dans ces circonstances et pour le bien commun d’une humanité dans un tel état donne lieu à des abus. Mais cela est vrai pour n’importe quel droit procédural.

L’intérêt des conjoints a la primauté sur celui du mariage.

Nous avons déjà commenté plus haut des formules semblables. Le bien commun et le bien propre s’enveloppent mutuellement.

C’est le document lui-même qui l’affirme,

Franchement, on voudrait une citation probante, car le texte ne dit rien de tel. On comprend que Roberto de Mattei le lui fasse dire, parce que selon lui la réforme de la procédure est dotée d’un sens révolutionnaire qu’elle ne possède pas en réalité.

résumant dans ces points les critères de base de la réforme : abolition de la double sentence conforme, remplacée par une seule sentence en faveur de la nullité exécutoire ;

mais avec appel toujours possible.

attribution d’un pouvoir monocratique à l’évêque qualifié comme juge unique ;

mais l'évêque est impliqué personnellement, justement pour « éviter tout laxisme »

introduction d’un procès court, et de fait incontrôlable, avec la destitution en substance du rôle de la Rote romaine. Comment interpréter autrement, par exemple, l’abolition de la double sentence ?

Quelles sont les raisons graves pour lesquelles, après 270 ans, ce principe est abrogé ?

Précisément parce que le monde a changé, que les Lumières 1° ont gagné dans leur œuvre de démolition de la chrétienté et 2° se sont elles-mêmes suicidées dans un relativisme sans limite. Et que, par suite, l’Homme a perdu beaucoup de son pouvoir sérieux de consentir, donc de se marier réellement, et qu’il s’agit de regarder avec lucidité et miséricorde cette effrayante misère affective et morale, l’esclavage économique, le chaos politique, qui résulte du fiasco dantesque du libéralisme.

A ne pas regarder l’ensemble du tableau, on reste dans une abstraction moraliste qui repousse hors de l’Eglise la masse de victimes du libéralisme, surtout si elle est jointe à l’acceptation, indifférente ou complice, des injustices structurelles que comporte ce libéralisme.

 

II

Discussion prudentielle

 

A partir de maintenant, et jusqu’à la fin de son texte, le Pr. de Mattei quitte le plan des principes du droit et de la théologie, pour entrer dans un domaine clairement prudentiel. Ce n’est plus le même niveau de discussion. Le Christ a promis à Pierre que sa foi ne défaillirait pas. Il ne lui a pas promis qu’il prendrait toujours les décisions les plus sages. Donc, rien n’empêche de juger que le motu proprio serait inopportun, imprudent, etc. restant saufs le respect dû à la personne et à la fonction du Saint-Père. A dire vrai, il ne serait imprudent que si son application ne suivait pas les normes qu’il comporte lui-même en sa troisième partie. Et c’est précisément l’objet du prochain synode, que de bien préciser toutes ces normes concrètes d’application et de mobiliser l’épiscopat autour de la vision qui anime le pape François.

Le cardinal Burke a rappelé qu’il existe à ce propos une expérience catastrophique. Aux États-Unis, de juillet 1971 à novembre 1983, entrèrent en vigueur les « Provisional Norms » qui éliminèrent de fait le caractère obligatoire de la double sentence conforme. Le résultat fut que la Conférence des évêques ne refusa aucune demande de dispense parmi les centaines de milliers reçues, et dans la perception commune, le processus commença à être appelé « divorce catholique » (cf. Permanere nella Verità di Cristo. Matrimonio e comunione nella Chiesa cattolica – NDT : en français Demeurer dans la vérité du Christ, Perpignan, Artège).

Ceux qui connaissent les Etats-Unis savent à quel point l’individu n’y suit très souvent que sa subjectivité arbitraire. Une moitié environ des catholiques sont complètement imbibés par cette mentalité. Qu’un nombre important de mariages y soit déclaré nul ne me scandalise donc pas, car le contraire serait étonnant, même s'il peut y avoir des abus criants. Ce qui est plus scandaleux, c’est qu’on ait marié à l’Église des milliers de gens, baptisés sans doute, mais laissés sans instruction religieuse, et dont l’intention objective était clairement de vivre dans une relation qui n’était pas le mariage chrétien, mais une union libre pendant un temps indéfini, à fixer ad libitum. Il est certain que de nombreux ecclésiastiques, y compris des évêques et des juges ecclésiastiques, sont encore imprégnés de cette mentalité. Que nombre d’ecclésiastiques adhèrent viscéralement à l’idéologie libérale est moins fréquent qu’il y a trente ans.

Les milieux qui sont restés protégés de ce fléau doivent comprendre que Rome prend en compte le phénomène, le mesure exactement et prend des moyen de rouvrir à cet immense peuple opprimé par le libéralisme les voies de la vie dans le Christ.

Plus grave encore est l’attribution à l’évêque diocésain de la faculté, comme juge unique, d’instruire de façon discrétionnaire un procès court, et d’arriver à la sentence. L’évêque peut exercer personnellement son pouvoir juridictionnel ou le déléguer à une commission, pas nécessairement constituée de juristes. Une commission formée à son image, qui suivra naturellement ses instructions pastorales, comme cela est déjà le cas avec les « centres diocésains d’écoute », à ce jour privés de compétence juridique. La combinaison entre le canon 1683 et l’article 14 sur les règles de procédure a à cet égard une portée explosive. Sur les décisions pèseront inévitablement des considérations sociologiques : les divorcés remariés auront, pour des raisons de « miséricorde », un traitement préférentiel. « L’Église de la Miséricorde – observe Giuliano Ferrara – s’est mise à courir », (Il Foglio, 9 septembre 2015). On court sur une route non administrative, mais « judiciaire » où, de judiciaire, il reste bien peu.

Quelle difficulté y a-t-il à concevoir qu’un « interminable adolescent » se réveille, par exemple à trente-cinq ans, comme d’un long sommeil, en ait assez de sa misère affective et morale, d’une vie privée de sens et de beauté, peut-être aussi de la drogue et du chômage, se rende compte qu’il avait perdu la droite raison, la conscience droite et formée, la capacité d’aimer vraiment, et n’avait pas eu l’idée de ce que pouvait seulement être un mariage (pas même un mariage chrétien) tant le modèle dominant était la fornication, l’individualisme arbitraire et la vie contre nature ? Cette personne s’était mariée à l’Église par hasard ou par inertie, sans rien comprendre au contrat qu’elle signait, non par idiotie, ou par malice, mais par abrutissement relativiste. Elle a rompu cette union. Et voilà qu’elle redécouvre la vie de l’âme, le visage du Christ. Comment va-t-on gérer la situation ? Car, des personnes comme celle-ci, il y en a des milliers et il y en aura bientôt peut-être des millions. Comment faire pour qu’ils aient accès à la vie du Christ ? En respectant la vérité, cela va de soi. Mais quelle est ici la vérité ? C’est la question ; et la réponse ne peut pas être déclarée trop vite évidente en vertu d’une présomption, que la culture dominante rend largement caduque. Que penser de leur situation canonique, non par démagogie, par sentimentalisme, mais en vérité et en justice, avec cet amour pour l’Homme souffrant de l’affreuse misère du monde libéral-libertaire, cet amour qu’aujourd’hui François appelle « miséricorde » ? Voilà la question que pose François.

Et concernant ceux qui peut-être ne sont pas plus mariés que les premiers, mais dont par chance l’union fonctionne bien, comment faire pour qu’ils se marient pour de bon ? Faut-il une nouvelle cérémonie ? Sûrement pas. Comment comprendre leur situation ? Quelle est ici la vérité ? Quelle responsabilité que de devoir la chercher et la découvrir avec autant de sympathie que de rigoureuse objectivité !

Et ceux qui ont d’abord vécu dans des unions de fait, et dont l’existence a évolué dans un sens authentiquement matrimonial, où en sont-ils en vérité et quelle conduite les pasteurs des âmes doivent-ils adopter envers eux ?

Il faut gérer la faillite du libéralisme, la mort des dernières lumières, réparer ou solder une gigantesque casse morale et humaine, rétablir un fonctionnement humain de l’humanité.

Dans certains diocèses, les évêques chercheront à assurer le sérieux de la procédure, mais il est facile d’imaginer que dans de nombreux autres diocèses, par exemple d’Europe centrale, la déclaration de nullité sera une simple formalité.  

Encore une fois, M. de Mattei ne tient pas compte du fait qu’il s’agit de solder une situation résultant de l’hégémonie du libéralisme en cours d’effondrement, et de préparer l’entrée dans l’Eglise d’immenses masses d’âmes soudain réveillées du deliramentum que constitue le relativisme.

Si la situation est perdue, si le libéralisme est dominant pour toujours, et si le mieux qu’on puisse espérer, c’est de réduire le taux d’érosion de la pratique et de la foi, alors oui, la réforme de François est probablement imprudente. Mais si le libéralisme est au bord du gouffre, comme l’était le communisme dans les années 1980’, et si François est au libéralisme ce que Jean-Paul II a été au communisme, alors sa réforme est tout simplement prudente, comme sur le fond elle est juste.

En 1993, Oskar Saier, archevêque de Fribourg-en-Brigsau, Karl Lehman, évêque de Mayence et Walter Kasper, évêque de Rottenburg-Stuttgart, produisirent un document en faveur de ceux qui étaient certains, en conscience, de la nullité de leur mariage, mais n’avaient pas les éléments pour le prouver au tribunal (évêques de l’Oberrhein, « Accompagnement pastoral des personnes divorcées », Il Regno Documenti, n° 38, 1993, p. 613-622). La Congrégation pour la doctrine de la foi répondit par la lettre Annus Internationalis Familiae du 14 septembre 1994, indiquant que cette voie n’était pas praticable, parce que le mariage est une réalité publique : « ne pas reconnaître cet aspect essentiel signifierait nier de fait que le mariage existe comme réalité de l’Église, ce qui revient à dire comme sacrement ». Mais la proposition a été reprise récemment par l’office pastoral du diocèse de Fribourg (« Directives pour la pastorale des divorcés », Il Regno Documenti, n° 58, 2013, p. 631-639) selon lequel les divorcés remariés, suite à la "nullité en conscience" du mariage précédent, peuvent recevoir les sacrements et obtenir des postes au sein des conseils paroissiaux.

La question posée par ces évêques n’est pas absurde. Il existe en effet des cas où nous savons objectivement quelque chose, sans pouvoir en apporter la preuve. Par exemple, le cas où une preuve matérielle que la personne n’avait osé montrer à nulle autre a été accidentellement détruite. Autre exemple, plus simple, le contenu de tous les entretiens que nous avons eus en privé avec une seule personne. Ce n’est pas là du subjectivisme. Une personne peut donc ne pas être mariée, le savoir vraiment, mais ne pas pouvoir en apporter la preuve à qui que ce soit. Elle n’a sûrement pas le droit de faire réorganiser l’Eglise en fonction de son cas personnel, mais elle a tout de même le droit à ce que ses pasteurs s’occupent d’elle. Si tel est le cas, objectivement, elle n’est pas mariée, même si elle est la seule à le savoir objectivement (par hypothèse, si tel est le cas). Faut-il la croire ? C’est la question. Le curé de paroisse pose la question, qui le dépasse, à l’échelon au-dessus, et cela remonte aux évêques et à Rome. Comment gérer cela avec prudence, dans ces décennies si décisives, c’est la question à discuter en tenant compte de tous les aspects de la question.

M. de Mattei, fort bien informé, mais sans doute pas mieux que le Saint-Père, sait que des clergés sont aussi malades de relativisme que leurs ouailles. Mais ce relativisme idéologique est lui-même moribond, aussi mal en point dans les cerveaux ecclésiastiques que partout ailleurs dans le monde. Car il est l’âme mortelle d’un corps en train de mourir. Nous ne sommes plus aux temps de l’idéologie dominante. L’idéologie a peur, elle censure, elle inhibe, elle culpabilise, elle blasphème, elle déraisonne dans son ivresse.

Il est probable que les nouvelles normes feront ici et là l’objet de mésinterprétations et donneront lieu à des abus. Mais, encore une fois, l’appel reste possible. 

Le favor matrimonii est remplacé par le favor nullitatis qui en arrive à constituer l’élément principal du droit, tandis que l’indissolubilité est réduite à un « idéal » impraticable.

Si l’Homme se fait une idée individualiste, relativiste et arbitraire de sa liberté, l’indissolubilité n’est pas un « idéal » inaccessible, mais une monstruosité contraire à la liberté et à la dignité humaine. 

La présomption de nullité, à partir d’un certain degré d’ignorance religieuse et d’imprégnation relativiste ne me semble pas excessive.

Toutefois, il ne faut pas exagérer, car l’Homme n’est pas que culture ; il est aussi nature et il conserve une conscience qui témoigne de l’Absolu, malgré la rébellion de ce qui, en lui, incline au mal et au mensonge. De plus, la présomption ne suffit pas à produire la certitude morale qui est nécessaire pour la reconnaissance de nullité.

L’affirmation théorique de l’indissolubilité du mariage s’accompagne en effet, dans la pratique, du droit à la déclaration de nullité de chaque lien ayant échoué. Il suffira en conscience de considérer le premier mariage comme invalide pour le faire reconnaître comme nul par l’Église. C’est le même principe par lequel certains théologiens considèrent comme « mort » un mariage où, aux dires des deux, ou d’un des conjoints, « l’amour est mort ».

Benoît XVI, le 29 janvier 2010, a prévenu le tribunal de la Sainte Rote de ne pas se céder à l’annulation du mariage par « complaisance envers les désirs et les attentes des parties ou même les conditionnements du milieu social ». Mais dans les diocèses d’Europe centrale, la déclaration de nullité deviendra un acte de pure formalité, comme cela est arrivé aux États-Unis au moment des Provisional Norms. Selon la loi bien connue, qui dit que « la mauvaise monnaie chasse la bonne », dans le chaos qui va se déterminer, le « divorce rapide » est destiné à l’emporter sur le mariage indissoluble.

La liberté a toujours le choix entre plusieurs options, dont les unes sont plus sûres, mais ne laissent espérer qu’un faible profit, et dont les autres présentent des perspectives de profit plus considérables, mais avec des risques importants.

Des situations catastrophiques de trahison de la Parole de Dieu (car c’est là ce dont parle De Mattei) peuvent évidemment se produire en certains pays, et ce sont alors des abus à réformer. Ou alors, ce sont des hérésies à combattre, si le libéralisme détruit dans la foi catholique tout ce qui ne se conforme pas à la règle d’une liberté individuelle égoïste et méfiante.

Rome a toujours pour rôle de veiller à préserver la foi et à réformer les abus. Mais son rôle de correctif et de gardien ne va pas sans son rôle historique premier d’apôtre et de moteur de l’évangélisation générale.  

Cela fait plus d’un an qu’on parle de schisme latent dans l’Église, mais maintenant c’est le cardinal Gerhard Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui le dit dans un discours à Ratisbonne où il a évoqué le risque d’une scission au sein de l’Église, nous invitant à être très vigilants et à ne pas oublier la leçon du schisme protestant qui enflamma l’Europe il y a cinq siècles.

À la veille du synode des évêques sur la famille d’octobre, la réforme du pape François n’éteint aucun incendie, mais l’alimente et ouvre la voie à d’autres innovations désastreuses. Le silence n’est plus possible.

Je pense que certains intérêts de pouvoir et d’argent, qui n’ont rien à voir avec la religion, ont envie de mettre François en grande difficulté, pour essayer de prolonger le libéralisme mourant, comme d’autres essayé de tuer Jean-Paul II pour faire durer la vieillesse du communisme. Et ces intérêts ou puissances, qui ne reculent devant aucun moyen, peuvent rêver de susciter un schisme, en semant le doute et l’inquiétude parmi les élites catholiques. Veillons à ne pas nous prêter à leurs manœuvres. Si le pape est suivi par les élites comme il l’est par le peuple pauvre, l’Histoire basculera. Le synode, réunissant autour de Pierre les esprits hardis et les esprits circonspects, et soupesant avec soin les faits et les raisons, parviendra à des solutions de véritable prudence.   



[i] Vatican II, Gaudium et spes, 48, 1: « La communauté profonde de vie et d’amour que forme le couple a été fondée et dotée de ses lois propres par le Créateur ; elle est établie sur l’alliance des conjoints, c’est-à-dire sur leur consentement personnel irrévocable. Une institution, que la loi divine confirme, naît ainsi, au regard même de la société, de l’acte humain par lequel les époux se donnent et se reçoivent mutuellement. »

[ii] « Pour obtenir la certitude morale nécessaire pour statuer, il ne suffit pas d’indices et de preuves d’importance supérieure, mais il faut que demeure tout à fait exclu n’importe quel doute prudent et positif d’erreur, dans le droit et dans le fait, bien que ne puisse être exclue la simple possibilité du contraire. »

[iii] Ceci n’est pas propre au mariage, mais commun à lui et à d’autres types de contrats. Par exemple, dans n’importe quelle vente, si le vendeur dissimule un vice caché dans la chose vendue, le consentement de l’acheteur est extorqué par fraude. De plus, le vendeur malhonnête n’a pas réellement consenti à ce à quoi il semblait consentir. Il y a avait apparence de contrat de vente, mais l’espèce morale de la relation était non celle de la vente, mais celle du vol par fraude.

[iv] « Tout cela a toujours été fait en ayant comme guide la loi suprême du salut des âmes [2] puisque l'Église, comme l'a enseigné avec sagesse le bienheureux Paul VI, est un dessein divin de la Trinité, et donc toutes ses institutions, toujours perfectibles, doivent tendre à communiquer la grâce divine et favoriser continuellement, selon les dons et la mission de chacun, le bien des fidèles, comme fin essentielle de l'Église. [3] » Motu proprio Mitis Iudex Iesus, page 1, 3ème §.

 

Sur la question des migrants

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Mise à jour le Mercredi, 23 Septembre 2015 07:22 Écrit par Henri Hude

Plusieurs amis m’ont pressé de leur donner mon avis sur la question des migrants. Le voici, en peu de mots.

 

 

1° Il faut distinguer et ne pas confondre la question de ces migrations et le problème de l’immigration

 
Rendus possibles par les moyens modernes de transport, les phénomènes d’immigration massive ne sont qu’un aspect de la mondialisation économique libérale. A la liberté de circulation des biens, services, matières premières et capitaux à travers le monde et à leur mise en concurrence sur des marchés globaux des biens, matières premières, ou capitaux, correspond nécessairement la liberté de circulation de la main d’œuvre dans le monde et la mise en concurrence de tous les travailleurs et groupes de travailleurs sur un seul marché global du travail.

Ces phénomènes posent des problèmes de justice. En effet, comme il est impossible d’organiser des assurances sociales au niveau mondial, cette liberté de circulation des travailleurs fait entrer les peuples dans une concurrence sociale, car tout système de solidarité, établi  au niveau national rend les travailleurs de cette nation moins compétitifs sur le marché mondial. De là dans ces pays doté d’un système social généreux, une pression à l’érosion de la solidarité sociale, à l’évasion des capitaux et à la destruction progressive des emplois salariés, surtout industriels... La théorie économique libérale (avec sa théorie des avantages comparatifs, notamment) explique que ce phénomène est globalement positif. Ce qui est certain, c’est l’opportunité pour l’individu riche, l’investisseur, de faire jouer la concurrence entre les peuples de travailleurs. C’est dans ce contexte que l’immigration massive de travailleurs étrangers, ou simplement de candidats aux prestations sociales, accroît la pression à la baisse sur la solidarité, les salaires et l’emploi. Elle est l’autre façon de faire baisser les coûts salariaux. Soit on délocalise les emplois trop chers, soit on fait venir des travailleurs qu’on pourra payer moins cher. De plus, l’opposition entre les travailleurs nationaux et les travailleurs étrangers ou immigrés est une aubaine pour les ploutocrates, qui permet de 1° faire passer pour des xénophobes dans les médias les travailleurs nationaux victimes du libéralisme sauvage, et 2° aggraver les préventions contre les immigrés et opposer entre elles deux catégories de salariés dont les intérêts économiques sont convergents. Divide et impera.

Comment peut-on concilier, dans un monde ouvert, autrement que par un compromis social-démocrate dépassé, marché et solidarité ? C’est toute la question, à laquelle, pour ma part, je me suis attaqué dans un livre intitulé Philosophie de la prospérité. Marché et solidarité.  

 

                                                           

 

 

2° Les grandes migrations de peuples

 

 

Le phénomène des migrants syriens, lybiens, irakiens, sahéliens, etc. relève d’une autre problématique, moins économique que politique. C’est celle des Völkerwanderung, comme disent les Allemands, mot à mot « les migrations de peuples », mot composé qui se traduit en Français par « les grandes invasions ». Cette dualité d’expressions suffit à résumer le problème, vu de chacun des deux côtés en présence.

Schématiquement, entré en mouvement au fin fond de l’Asie, un peuple X pousse vers l’Ouest un peuple Y, qui pousse un peuple Z, qui pousse les Germains, qui pénètrent dans l’Empire romain. Tantôt ce sont des groupes massifs qui se présentent aux portes, tantôt c’est une entrée continuelle au goutte à goutte – qui, elle, peut relever aussi, ou plutôt, de la problématique d’immigration. L’Empire réagit diversement. Soit il les arrête et les massacre, soit il les repousse et les renvoie d’où ils venaient, soit il essaye de les fixer et de les mettre à son service. C’est ainsi que les Francs gardaient la frontière nord-ouest des Gaules romaines.

Si le processus n’est pas maîtrisé, l’Empire romain tombe et laisse place au Haut Moyen-Âge. Clovis, roi des Francs, était un officier romain, qui, à la tête d’une sorte de légion étrangère impériale composée de Francs, a fait une sorte de coup d’Etat militaire dans une province de l’Empire, la Gaule.

Dans le cas présent, la guerre en Syrie et en Irak jette sur le chemin de l’exode une masse de gens, qui entrent dans l’Union européenne.

Sans doute est-ce une situation complexe, car la migration en cours permet à des candidats à l’immigration clandestine d’espérer un statut de réfugié politique. D’autre part, l’occasion est trop belle pour les ennemis de l’Europe, organisations terroristes ou puissants Etats, d’y infiltrer en grand nombre des agents dormants, qui se réveilleront sur ordre le jour venu. Mais enfin, la plupart de ces gens sont des fugitifs. Le régime syrien ayant subi des revers ces derniers mois, beaucoup de familles ont préféré fuir, avant qu’il ne fût trop tard, la férocité des fanatiques de l’Etat islamique.

Les discussions autour de la question « accueillir ou pas », « ouvrir ou fermer », sont normales, dans ces conditions. Mais la principale question politique est de savoir s’il est possible d’arrêter cette guerre, ou plutôt cet ensemble de guerres, qui sont la cause de la migration en cours.

 

 

 

3° Le Grand Echiquier

 

Le premier moteur de la crise des migrants c’est la guerre, et cette guerre a ses origines dans la politique de grandes puissances qui se combattent par procuration en Syrie.

Le regretté Hervé Coutau-Bégarie m’exposait un jour le principe permettant d’appréhender la situation d’ensemble et durable, dont les médias au jour le jour ne nous donnent à voir que des fragments et des instantanés. 

Ce principe est le suivant : les USA font (avec les meilleures intentions du monde ou cyniquement, Dieu seul le sait) une politique hégémonique camouflée en politique libérale universaliste. Leur jeu, sur le « grand échiquier » (The Grand Chessboard), est de maintenir leur pouvoir en évitant l’émergence d’un rival global. A cette fin, l’islamisme est l’alliance de revers aussi indispensable aux U.S. que les Turcs l’étaient au Roi de France contre l’Empereur Habsbourg. Ou encore, le même Roi de France, frappait les Protestants quand ces derniers contrariaient sa politique, mais en même temps les soutenait et les utilisait au dehors, parce qu’ils jetaient l’Allemagne dans le chaos.

Ce principe, illustré par ces précédents, permet de comprendre comment les USA ont une relation ambigüe avec les islamistes, qui affichent leur haine du « Grand Satan », mais nuisent exclusivement aux adversaires des USA (Kurdes, Etats nationaux laïques, etc.). Les islamistes et eux seuls peuvent en effet menacer de semer le désordre en Inde, en Russie, en Chine et en Europe.

Le monde musulman, laissé à lui-même, ne demanderait peut-être qu’à se moderniser et à se développer, mais en ce cas, il évoluerait dans le sens de la formation de nations indépendantes qui penseraient à leurs intérêts et non à ceux des Etats-Unis. Il semble que les seuls alliés que recherchent les Etats-Unis dans le monde musulman, ce sont régimes les plus rétrogrades. C’est pourquoi les monarchies pétrolières, elles, ont le droit de commettre des atrocités au Yémen[i], d’étouffer des rébellions au Bahreïn, de discriminer leur minorités chiites, etc.

L’alliance de Washington avec les islamistes ne s’explique pas tant par le pouvoir et les profits du pétrole, que pour assurer le privilège du dollar, servir de prétexte à des armements démesurés, et justifier sa « protection » à ses alliés apeurés. Et ces barbus barbares, en empêchant tout régime sérieux de s’établir dans ces régions vitales, garantissent la continuation de ce jeu.

En face de cette politique impériale et des monarchies du Golfe ses alliés, se dressent des politiques d’indépendance nationale, et des régimes qui cherchent à conserver leur pouvoir. Le régime syrien en premier lieu, puis son patron et protecteur, l’Iran, dont les coreligionnaires souffrent en premier lieu de l’émergence de l’extrémisme sunnite. Puis enfin la Russie, probablement la seule puissance militaire au monde capable s’opposer à l’empire américain, et qui reprend une partie de l’ancienne politique de l’union soviétique, en se rapprochant de certaines nations arabes[ii].

Washington finit par se rendre compte que cette politique ne conduit qu’au chaos et qu’elle serait donc sans valeur, sauf dans le cas où le but politique serait précisément le chaos. Ses dirigeants ne sont plus tellement d’accord entre eux, témoin en est le désaccord public sur la politique envers l’Iran. Mais, l’inertie d’un tel paquebot est si importante, qu’il est probable que la politique étrangère ne changera pas substantiellement avant longtemps.

 

 

4° Perspectives politiques ?

 Dans ce conflit, la France, comme l’Europe, ne pèse pas. Elle suit mollement la politique américaine dans des régions où pourtant autrefois son prestige était grand.

Nos dirigeants Français ou Allemands, sans parler des Britanniques, semblent sans esprit critique devant la politique de Washington. Les Français le sont par habitude, par solidarité libérale, par souci que les monarchies du Golfe ne cessent pas d’acheter la dette française, par électoralisme (le vote musulman) et à cause du conformisme carriériste de chaque individu politicien dans un système usé où manque l’autorité suffisante à faire entendre les intérêts de la France.  

L’Union Européenne brille par son absence totale de politique dans cette affaire. L’action face aux migrations est réduite à une gestion technocratique d’un surplus d’immigration. Il est inutile de trop tirer sur une ambulance. L’UE, c’est deux réalisations, l’Euro et Schengen. Sans commentaire.  

La Russie agit autrement. Tout en poussant fermement ses intérêts nationaux et en soutenant ses alliés, elle semble commencer à combattre réellement le terrorisme. Mais nos dirigeants excluent de s’entendre avec elle, qui est la bête noire de Washington.

La seule solution réaliste à la crise des migrants serait une politique d’alliance, se donnant les moyens politiques et militaires d’empêcher l’Etat islamique de conquérir Alep et Damas.  

Cette crise, si nous la subissons, porte en germe une polarisation Europe contre islam et à terme la guerre civile et le chaos en Europe même. Le résultat risque aussi d’être une France coupée du Sud, surtout du Maghreb qui est pourtant sa zone de rayonnement. 

 

 

 

5° Elevons le débat. Le pape sur la question des migrants

 

J’ai déjà, dans un article précédent, analysé la position du pape relativement à l’islam. Sur la question spéciale des  migrations, si je comprends bien, le pape a dit clairement trois choses complémentaires, à divers moments :

1° il faut bloquer l’Etat islamiste ;

2° être activement charitable avec ses victimes ;

3° dans l’exercice de cette charité, garder la circonspection et la prévoyance requises en temps de guerre.

Concernant le premier point : François n’est pas un utopiste pacifiste. Du point de vue de la doctrine sur la guerre, son enseignement marque même une inflexion par rapport au pacifisme plus marqué de ses prédécesseurs, un certain retour à une application plus « réaliste » de la doctrine classique de la guerre juste. Revenant de sa visite pastorale au Sri Lanka et aux Philippines, en janvier 2015, au cours de sa conférence de presse dans l’avion de retour d’Asie,  (à partir de la 7ème minute plus 6 secondes), il n’hésite pas à dire que l’agression injuste doit être « arrêtée », sans entrer dans la détermination des moyens, mais indiquant sans équivoque qu’une guerre contre l’EI serait à ses yeux une guerre juste. 

Cette position s’inscrit dans une pensée plus large. Le pape estime (Sarajevo, 7 juin 2015) que nous entrons à petits pas, « par morceaux », dans une troisième guerre mondiale et il lutte pour préserver la paix. Une guerre limitée et juste, faite en temps utile, peut éviter la catastrophe.

Concernant le second point : le pape rappelle dans l’Angélus du 6 septembre 2015 le précepte de Jésus-Christ concernant l’hospitalité et l’accueil de l’étranger[iii].   

Concernant le troisième point, le 12 septembre, dans une interview à la radio catholique officielle portugaise Renascença, il ajoute des considérations prudentielles au sujet du péril terroriste et du danger d’infiltration en Europe.

Ce sont là les éléments certains de sa pensée, exprimés clairement aux lieux indiqués plus haut. Ils suffisent à cerner l’essentiel d’une pensée juste et prudente.

Aller au-delà relèverait d’une interprétation hasardeuse.

 

 

 

6° Sur le rapport entre politique, foi et charité

 

La religion chrétienne est quelque chose de sérieux, de raisonnable et de juste. Le primat de la charité (= de l’amour surnaturel), dans l’enseignement classique de la théologie catholique, ne cause aucun dommage à la justice et ne remplace en aucune façon la prudence (l’excellence de la raison pratique) par un sentimentalisme irrationnel. En termes précis, la charité chrétienne n’est pas une vertu spéciale, mais « la forme de toutes les vertus[iv]. »  On peut décider telle fois qu’il est prudent de punir, et telle fois de se montrer clément ; ou qu’il faut ici dépenser, ou au contraire ménager la dépense. Et c’est avec la même charité qu’on devra accomplir des actes matériellement différents, voire opposés. Ainsi, quoi qu’on fasse, y compris une guerre juste, il s’agit pour un vrai chrétien de tout faire avec amour surnaturel et bien sûr sans commettre aucune injustice.

C’est pour cela que la charité chrétienne ne prescrit aucune politique particulière, bien qu’elle prescrive de faire, dans cet esprit d’amour universel et surnaturel, la meilleure politique possible.

Parfois, la prudence peut déterminer qu’il est juste de faire la guerre et en ce cas, la charité chrétienne va consister à faire par charité ou avec charité une guerre juste. Mais faire la guerre reste d’abord, et même alors, un acte de justice et de prudence, ordonné au rétablissement de la paix et à la sauvegarde du bien commun. De même, il est possible d’ouvrir les frontières par charité et de les fermer par charité. S’il y a vingt places sur un canot de sauvetage, ce n’est pas de la charité mais du suicide que de vouloir y faire monter cinquante personnes. Et ce n’est pas non plus la charité de la part du naufragé, que de vouloir y monter de force, s’il est surnuméraire. C’est à la prudence de juger et à la charité de donner forme d’amour à ces divers actes de la prudence.

C’est pourquoi une charité authentique doit avoir un contenu, une matière d’actes prudents et justes, formant une politique digne de ce nom. La charité sans matière ne serait qu’une forme vide, dont on déduirait arbitrairement n’importe quelle imprudence ou injustice. L’humanitarisme comporte assez souvent un tel défaut.

Est-il besoin de rappeler que les choix politiques du Saint-Père ne sont ni l’enseignement infaillible, ni même le Magistère ordinaire, et n’imposent aux chrétiens aucune adhésion de foi[v] ? Toutefois, ces jugements prudentiels qui sont les siens se fondent sur des principes concernant les mœurs, qui eux relèvent du jugement de foi. En outre, restant sauve la liberté de dissentiment respectueux, il est juste et il est prudent de prêter une déférente attention au pape aussi dans ces matières plus contingentes, étant donnés la qualité de l’information dont dispose un pape, la hauteur de vues et le recul donnés par une tradition bimillénaire, et la dignité morale du siège apostolique.

 


 

 

 



[i] Voici le sujet (il faudrait le temps de traduire…):
https://theintercept.com/2015/09/15/great-bbc-interview-british-loyalist-saudi-regime-shows-journalists-first-duty/
Et voici la discussion féroce avec le député anglais défenseur de l’Arabie saoudite :
https://theintercept.com/2015/09/15/great-bbc-interview-british-loyalist-saudi-regime-shows-journalists-first-duty/

Et voici comment le chef du journaliste enfonce le clou sur Twitter:
https://twitter.com/iankatz1000/status/642474677051486208/photo/1

 

[ii] L’important site israélien Debka faisait récemment état de propositions russes visant à participer à l’exploitation des gisements off-shore d’hydrocarbures israéliens (le gisement Léviathan) et à assurer la sécurité de cette exploitation (contre les attaques maritimes possibles du Hezbollah) – ce qui tend à placer la Russie en position de candidate au rôle de modératrice de la région.

 

[iii] Mt.25, 31-46, dans le discours sur les fins dernières, quand le Christ annonce le jugement dernier : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le royaume préparé pour vous depuis la création du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli, etc. (…) Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche: “Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli, etc. »  

[iv] Thomas d’Aquin, Questions disputées sur les vertus, Question 2, Article 3. Voici la fin de la réponse : « Et parce qu’on dit qu’une mère reçoit en soi et conçoit, on dit aussi que la charité est la mère de toutes les vertus, en tant que par la conception de sa fin (le bien suprême, désiré et aimé dans la foi), elle produit les actes de toutes les vertus ; et pour la même raison on dit qu’elle est la racine des vertus. »

 

[v] Catéchisme de l’Eglise Catholique, § 892. « L’assistance divine est encore donnée aux successeurs des apôtres, enseignant en communion avec le successeur de Pierre, et, d’une manière particulière, à l’évêque de Rome, Pasteur de toute l’Église, lorsque, sans arriver à une définition infaillible et sans se prononcer d’une “manière définitive”, ils proposent dans l’exercice du Magistère ordinaire un enseignement qui conduit à une meilleure intelligence de la Révélation en matière de foi et de mœurs. À cet enseignement ordinaire les fidèles doivent “donner l’assentiment religieux de leur esprit” (Vatican II, Lumen Gentium, 25) qui, s’il se distingue de l’assentiment de la foi, le prolonge cependant. »

   

Y a-t-il des guerres justes (4). Guerre, ère atomique et droit international

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Mise à jour le Vendredi, 18 Septembre 2015 18:35 Écrit par Henri Hude

 

Un quatrième post sur la guerre. Pour aller au post n°1, cliquer ici.  Pour aller au post n°2, cliquer ici. Pour aller au n°3, cliquer ici.

 

 

 

La croissance des armements interdit de plus en plus les affrontements directs entre grandes puissances

 

En conséquence, l’optimisme pourrait soutenir que les armes vont devenir tellement destructrices que personne ne se risquera plus à surenchérir et à faire la guerre. Quand la mise à prix est déraisonnable, on ne trouve plus d’acheteur. Cette idée a trouvé une certaine réalisation avec l’invention de l’arme nucléaire et son utilisation à Hiroshima et Nagasaki. Les bombardements de Tokyo, Dresde ou Hambourg la même année avaient fait plus de morts, mais la bombe atomique a frappé infiniment plus les esprits et de façon indélébile. Avec elle, la notion d’enchères sanglantes est cassée, ou gravement contestée. Aurait-on enfin trouvé le moyen de supprimer la guerre ?
En un sens oui, entre puissances nucléaires, pour autant qu’elles sont « rationnelles » ; mais on n’a pas supprimé les causes profondes de la guerre : il faudrait changer l’Homme et le faire passer de l’état de nature à l’état de grâce. Or cela, un pouvoir politique ne peut le faire. En outre, l’arme nucléaire a été maintenant miniaturisée (bombes de 1 kilotonne), ce qui la rend utilisable sur le terrain. 

 

 

 

La guerre frontale n’étant plus possible, la guerre se transforme et se déploie autrement

 

Aujourd’hui la guerre se déploie autrement : guerre économique, financière, d’information ou de désinformation, guerre psychologique, politique, indirecte, invisible, etc. On en vient à susciter des guerres avec des mercenaires, des sociétés de sécurité. La guerre se privatise, devient occulte, hors limite[i]. Elle use et abuse des forces spéciales, des services de renseignement. Elle devient plus politique, plus machiavélique[ii].
L’évolution conduit à rendre apparemment impossible ou absurde toute guerre directe entre grandes puissances, et même la guerre conventionnelle entre deux puissances technologiquement inégales. Est-ce un bien ? Oui, sans doute ; mais, du coup, le terrorisme devient la forme normale de la guerre entre le faible et le fort. Il peut y avoir des rapports occultes entre certains États et des terroristes. Aussi la question va-t-elle se poser (et pas seulement dans les films ou dans le bluff politique) de terroristes disposant de moyens de destruction massive, de chantages à la bombe miniaturisée, etc.
Le problème de cette métamorphose de la guerre, c’est qu’on ne sait plus qui fait quoi. Il n’y a parfois plus d’acteurs rationnels identifiables. Il faut une surveillance perpétuelle du monde entier (tâche impossible), par exemple pour y suivre à la trace le moindre gramme de plutonium.

 

 

 

La mise en place d’une autorité mondiale autour de l’ONU peut-elle empêcher la guerre ?

 

La création de l’ONU avait pour principal objectif déclaré de bannir le recours à la guerre comme mode de résolution des conflits. Cela ne fonctionne pas très bien, et l’idée d’un gouvernement mondial présente autant d’inconvénients que d’avantages.

Dans une situation si nouvelle, forte est la tentation d’une solution moniste : de même qu’un pays bien contrôlé par un seul gouvernement est sécurisé et pacifié, de même peut-on imaginer faire la paix dans le monde entier par l’établissement d’un seul pouvoir qui aurait le monopole de la force légitime. Ce pouvoir politique unique n’aurait plus en face de lui que des bandits ou des rebelles. C’est un peu la logique de l’ONU et un peu aussi celle de la tentative d’hégémonie mondiale des USA, les deux étant connectées entre eux de manière variable.

 

 

 

Le traité de l’ONU interdit le recours à la guerre au profit d’une solution de droit

 

Il y est stipulé qu’on n’a pas le droit de régler ses conflits par des moyens de guerre[iii]. Si on a un différend avec un autre État, il faut venir plaider sa cause devant l'ONU. Mais chacun conserve son droit de légitime défense[iv]. Comme la meilleure défense est souvent l’attaque, et que le sentiment d’être attaqué est assez subjectif, et enfin que la bonne foi n’est pas si fréquente, la permission de l’autodéfense peut être interprétée même comme une permission de l’attaque préemptive, qu’on essaye de distinguer de celle qui est préventive[v]. La Charte de l’ONU laisse donc subsister une grande part d’arbitraire.
L’agresseur est juridiquement dans une situation d’illégalité, puisqu’il a par traité renoncé à son droit de faire la guerre, sauf légitime défense.
Le Conseil prend alors la décision de ramener le délinquant au respect du droit international et prend contre lui des mesures appropriées[vi].  
Dans la pratique, cette procédure ne fonctionne que si les grandes puissances (qui ont droit de veto) sont d’accord entre elles. Elle est paralysée en cas de désaccord.
Ce système fonctionnerait mieux s’il n’y avait qu’une seule grande puissance ; mais un tel projet se distingue mal de l’impérialisme absolu. La pluralité politique est aussi une forme fondamentale de la séparation des pouvoirs, au niveau global. Elle conditionne ainsi l’existence de la liberté politique. Par ailleurs, le modèle juridique et dépolitisé n’est pas très convaincant. Le fait de traiter tout ennemi politique ou idéologique en délinquant, au nom d’un universalisme et d’une morale réputés évidents est éminemment discutable[vii]. Cela conduit à la radicalisation des oppositions, et on n’aura pas forcément gagné au change.

 

A SUIVRE

UNE PREMIERE VERSION DE TOUT L'ARTICLE EST PARUE SUR LE SITE ALETEIA 

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[i] Liang Qiao & Xiangsui Wang, La Guerre hors limites, Payot, 2006.

[ii] Tout ceci n'est pas si nouveau. Voir l'article sur le fameux livre du colonel Roger Trinquier.

[iii] Charte de l’ONU, ch.I, art.2.3. 

http://www.un.org/fr/documents/charter/index.shtml

[iv] Chartede l’ONU, ch.VII, art.51: « Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l'objet d'une agression armée, jusqu'à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales. »

[v] Henry Shue & David Rodin, Preemption:Military Action and Moral Justification, Oxford University Press, 2009.

[vi] Charte de l’ONU, ch.VII.

[vii] Point de vue développé dans toute sa pureté par Jeff McMahan, dans son livre Killing in War, Oxford University Press, 2011, où il tend à détruire l’immunité morale du combattant, c’est-à-dire à transformer virtuellement tous les soldats vaincus en prévenus, au motif que le plus fort est tellement plus juste.

   

Nullités de mariage. Le pape François réforme le Droit canon (2)

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Mise à jour le Lundi, 14 Septembre 2015 07:58 Écrit par Henri Hude

Voici le second de deux posts sur le motu proprio Mitis Iudex Dominus Iesus.  Pour retourner au premier, cliquer ici.

 

 

La réforme de François, à la lumière de la philosophie de la culture

 

Expliquons donc maintenant pourquoi, aux yeux de la philosophie, la réforme de François paraît très judicieuse.

Les esprits sont imprégnés de culture relativiste, libertaire et individualiste. C’est vrai surtout en Occident et le devient dans le monde entier. Or, le mariage chrétien est tout le contraire de cette culture : fondé dans l’Absolu, lien perpétuel où s’accomplit la liberté, fondateur d’une communauté où se dépasse l’individualisme.

Par conséquent, (c’est mon opinion, mais elle n’est pas dans le texte du pape) les personnes complètement imprégnées de cette culture sont suspectes d’incapacité à contracter un mariage chrétien réel et non nul (comme d’ailleurs de signer n’importe quel contrat avec l’intention de s’y tenir). A leur consentement risquera en effet de faire défaut la toute première des conditions de tout consentement : la connaissance, ici la simple compréhension de ce dont il s’agit, la culture permettant de comprendre la possibilité, la nature et la valeur de l’union matrimoniale et d’en accepter les obligations.   

Si donc de telles personnes pétries de relativisme ont apparemment contracté des mariages chrétiens, et même si elles viennent de familles chrétiennes et pratiquantes, il est possible que nombre de leurs mariages soient nuls. Même si l’autre conjoint avait l’intention sérieuse de se marier chrétiennement, l’union tout entière peut être frappée de nullité, parce qu’un seul vrai consentement ne suffit pas. Soumis à la logique relativiste, le mariage chrétien n’est en fait qu’un coup de goupillon donné sur une relation individualiste, libérale, hédoniste et malthusienne. Si donc un tel mariage fait faillite, comme c’est trop souvent le cas, sa nullité doit certainement être reconnue.

Dans un temps de société chrétienne et de culture réaliste, tous les mariages pouvaient être présumés valides, parce que les prérequis culturels étaient assez bien compris par tous. Dans un temps de culture et de société relativistes, la présomption est parfois presque inversée. Par suite, le souci de protéger la liberté (celle de se marier authentiquement) devient un moyen privilégié de la protection juridique du mariage, dans une situation où la culture en dilue l’authenticité. Telle est la situation.

 

 

 

La politique du pape et sa pastorale

 

Dans ces conditions, que demande de faire le pape ?

Trois choses.

Premièrement, rendre plus aisément leur liberté aux parties désireuses d’entrer au plus vite dans une relation non structurée par le relativisme, et donc non nulle de plein droit.

Deuxièmement, proposer à tous l’exemple de la sainteté la plus haute vécue dans le mariage, en dépit de toutes les difficultés inhérentes à la condition humaine (et aux imperfections de la culture). C’est ainsi que le pape se propose de canoniser bientôt les parents de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, doublement, c’est-à-dire chacun pris individuellement, et tous les deux pris ensemble dans leur unité conjugale. Troisièmement, renforcer la paroisse comme lieu de préparation au mariage, lieu de soutien mutuel et lieu d’accueil des souffrances humaines.

 

 

 

Le thème de la miséricorde

 

La culture relativiste aboutit à la solitude et la désespérance. Elle produit une effrayante misère affective et morale, sans parler d’un nouvel esclavage économique. Dans ces conditions, il faut moins montrer aux hommes un visage de juge sévère, qui accroîtrait leur désarroi, que le visage de Dieu sauveur, Jésus-Christ, icône de la miséricorde divine.

C’est l’évêque qui « est tenu[i] de suivre avec un esprit apostolique, les conjoints séparés ou divorcés [selon le droit civil], qui ont fini par abandonner la pratique religieuse à cause de leur condition de vie. Il partage avec les curés de paroisse[ii] la sollicitude pastorale envers ces fidèles en difficulté[iii]. »

La miséricorde consiste à juger le moins possible les personnes, car il n’y a pas de péché sans conscience de la loi. Or, le relativisme faisant du respect de la liberté arbitraire la seule loi, émousse tellement le sens du bien et du mal, qu’on peut assez souvent présumer l’absence de faute personnelle grave même chez ceux qui commettent manifestement des actes matériellement graves.

La miséricorde consiste alors à faire de l’Eglise l’hôpital des consciences, où elles retrouvent leur vigueur, leur lucidité, la conscience de la loi et où surtout elles puisent la grâce. C’est elle qui permet de vivre au-delà de la loi et dans la liberté, sans rien faire contre la loi : car telle est la vie dans l’Esprit[iv].    

En vérité, il s’agit moins aujourd’hui de « défendre le mariage », comme s’il existait encore évidemment, que de permettre à nouveau aux gens de se marier vraiment, et aux gens mariés de le redécouvrir et, pour ainsi dire, de se remarier pour de bon avec leurs conjoints. Mais il faut, pour cela, se libérer d’une culture malade :

-      incapable de voir la vérité du désir sexuel au-delà de la concupiscence, et celle de l’éros en dehors de la fornication ou de l’adultère,

-      incapable de saisir la beauté de la vie et de la fidélité,

-      incapable de comprendre la puissance symbolique et sacramentelle du mariage.  

Dans un monde de matérialisme technocratique et de liberté arbitraire, l’Eglise doit redevenir visiblement une famille, une maison familiale, et perdre toute apparence de bureaucratie impersonnelle. Cela passe par le retour en force de la figure paternelle de l’évêque sur le terrain.

L’introduction de la procédure simplifiée dans l’examen des cas de nullité est ici l’occasion d’obtenir l’implication personnelle de l’évêque dans un processus curatif et de faire de lui un responsable visible de la réaffirmation de l’indissolubilité.

« Il ne m’a pas échappé, écrit le pape[v], qu’une procédure de jugement courte puisse faire courir un risque au principe de l’indissolubilité du mariage. C’est précisément pour cela que j’ai voulu que l’évêque lui-même soit intégré dans une telle procédure, parce qu’il est avec Pierre, en vertu de son office le meilleur garant de l’unité catholique dans la foi et la discipline. »

 

Pour retourner au tout début de l'article, cliquer ici.

 



[i] En vertu du canon 383, §1 du Code de Droit Canonique.

[ii] Cfr. can. 529 § 1.

[iii] Normes pratiques d’application, Art. 1.

[iv] Rm.8.

[v] 1ère partie, IV.

   

Nullités de mariage. Le pape François réforme le Droit canon (1)

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Mise à jour le Lundi, 14 Septembre 2015 07:59 Écrit par Henri Hude

 

 

Voici le premier de deux posts sur le motu proprio Mitis Iudex Dominus Iesus

 

Le pape François vient de réviser le Droit canonique en matière de reconnaissance de nullité de mariage entre baptisés. Cette révision allège, accélère et rend gratuite la procédure pouvant conduire à une telle reconnaissance de nullité, aussi bien qu’au rejet d’une telle demande, devant les juridictions d’Eglise.

Cette réforme est publiée dans un texte intitulé Mitis Iudex Dominus Iesus, qu’on pourrait traduire Le Seigneur Jésus juge avec douceur.

En date du 11 septembre 2015, le texte n’était encore  téléchargeable, sur le site du Saint-Siège, qu’en latin et en italien. Je l'ai lu en italien, vérifiant au besoin le sens du texte en me reportant à la version latine officielle.  

Le moins qu’on puisse dire est que ce texte n’a pas été jugé avec douceur par certains lecteurs plus catholiques que le pape[i]. Il a aussi été reçu avec condescendance par d’autres, qui voudraient y voir un « petit pas » de Rome dans le sens du relativisme libéral en matière de mœurs[ii]. A mon avis, des deux bords on se trompe lourdement et de la même façon, bien qu’on valorise diversement la démarche papale, objet d’une égale incompréhension – volontaire ou involontaire.

Voici donc quelques pensées au sujet de ce motu proprio qui soulève tant d’émotion et qu’il importe de bien comprendre.  

N’étant ni canoniste, ni théologien, je lirai surtout ce texte dans la lumière propre de la philosophie de l’Histoire et de la philosophie morale politique. Elle me semble ici très éclairante. Cela ne m’empêche pas de le recevoir aussi avec la docilité confiante du catholique fidèle.

A ces titres, je me  permets les observations suivantes.  

 

Le texte d'une douzaine de pages comporte trois parties.

La première expose les considérants de cette réforme du droit interne de l’Eglise ;

dans la seconde en est donné le contenu, c’est-à-dire la nouvelle rédaction d’un chapitre du Code de Droit Canonique[iii] ;   

la troisième fournit des normes pour la bonne compréhension et l’application correcte du droit ainsi révisé.

 

 

 

Rien de changé dans la doctrine

 

Dans la première partie, le pape commence par rappeler avec solennité le pouvoir des clés » de l’évêque de Rome, successeur de Pierre, autorité plénière et universelle de l’Eglise[iv]. 

Puis, il inscrit le motu proprio dans la méditation séculaire de l’Eglise sur « l’indissolubilité du lien sacré du mariage ». 

Il continue en rappelant la mise en place progressive, au cours de l’Histoire, de la procédure disciplinaire de reconnaissance de nullité.

En évoquant alors « la nullité du consentement », il rappelle un point tout à fait central de la doctrine catholique du mariage, à savoir que le consentement libre des époux à s’engager dans les liens du mariage constitue la cause humaine indispensable de celui-ci, que Dieu consacre par le lien sacramentel[v]. La forme du sacrement se trouve justement dans l’échange des consentements.

C’est pourquoi, il y a mariage là où existe un véritable accord entre vrais consentements, et un tel mariage est toujours indissoluble. Cette doctrine catholique remonte, sur ce point, aux paroles mêmes de Jésus-Christ[vi]. Par contre, là où les consentements font défaut, là ne peut exister un mariage.

La question de savoir si un homme et une femme sont mariés est donc une question de fait, à apprécier en cas de désaccord, par le juge compétent. Cette question de fait est détachable de la question théologique et de droit : savoir si le mariage est en soi indissoluble. Cette dernière a été tranchée dès le début de l’Eglise et par le Christ en Personne. Un mariage ne peut donc jamais être rompu, mais on peut reconnaître qu’un mariage apparent n’a jamais existé en réalité.

Il n’y a donc rien de changé dans la doctrine. Doit-on maintenant s’attendre à une révolution dans la pratique, qui équivaudrait à un rejet hypocrite de cette même doctrine ?

 

 

 

Révolution dans la pratique ?

 

Tenir à la fois l’indissolubilité du mariage et la possibilité de reconnaître des nullités ne comporte en soi aucune espèce d’hypocrisie de la part de l’Eglise. Un homme et une femme ou bien sont mariés ou bien ne sont pas mariés. Reconnaître ce qu’il en est réellement, quand cela devient nécessaire, n’est que le simple respect de la vérité des faits et de la justice envers les personnes.

Qu’il puisse y avoir, dans un tel processus judiciaire, fraude des parties, ou laxisme des juges, manœuvres dilatoires, ou autres fautes individuelles, cela fait partie de la misère inévitable de toute réalité humaine. Il en résulte pour les parties comme pour les juges un devoir strict de vérité et de justice, excluant tout mensonge, toute ruse, toute intention d’abuser du droit. Le motu proprio le rappelle fortement : « Il est de la responsabilité de l’évêque, dans l’exercice de son propre pouvoir judiciaire, de s’assurer qu’on ne se permette aucun laxisme[vii]. »

Qu’est-ce que cela signifie, concrètement ? Qu’il n’est pas permis de déclarer nul un mariage sans avoir acquis la « certitude morale » qu’il était objectivement nul. Ceci est précisé dans l’Article 12 des normes pratiques formant la troisième partie du motu proprio. Cet article dispose : « Pour obtenir la certitude morale nécessaire pour statuer, il ne suffit pas d’indices et de preuves d’importance supérieure, mais il faut que demeure tout à fait exclu n’importe quel doute prudent et positif d’erreur, dans le droit et dans le fait, bien que ne puisse être exclue la simple possibilité du contraire. » 

 

Voici donc que la réforme se trouve solidement encadrée, d’un côté par la doctrine traditionnelle, de l’autre par des normes pratiques dépourvues de toute équivoque.

Il n’y a donc lieu, ni de se réjouir d’une évolution de l’Eglise dans le sens du relativisme moral libéral et libertaire, ni de s’en attrister. Par contre il faut comprendre la raison de ce changement dans la pratique juridique et pastorale. C’est là qu’il convient d’avoir recours aux clartés de la philosophie. (Voir second article)



[i] Jean-Marie Guénois, Le Figaro, 9 septembre 2015.

[ii] Le Point, 8 septembre 2015. http://www.lepoint.fr/societe/mariage-le-petit-pas-du-vatican-08-09-2015-1963033_23.php

[iii] Livre VII du Code de Droit Canonique, Partie III, Titre I, Chapitre I, sur les causes pour la déclaration de nullité du mariage.  

[iv] Code de Droit Canonique, canon 331 et suivants.

[v] Commentaire sur les Sentences, Livre IV, Distinction 27, Question 1, Article 2 et passim (non moins de 305 occurrences dans le traité sur le mariage).

[vi] Mt., 19, 3-9.

[vii] Première Partie, Critères Fondamentaux, II.

 
   

Y a-t-il des guerres justes (3). Définition et motifs des guerres

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Mise à jour le Dimanche, 13 Septembre 2015 11:15 Écrit par Henri Hude

Un troisième post sur la guerre. Pour aller au post n°1, cliquer ici.  Pour aller au post n°2, cliquer ici.

 

 

La définition de la guerre. Le désaccord politique sur des intérêts vitaux  

 

En théorie, la guerre naît de l’affrontement de deux volontés politiques en désaccord sur des intérêts culturels, économiques ou politiques, jugés vitaux. Mais, dans la pratique, elle éclate souvent pour d’autres raisons moins « rationnelles ».

Dans un tel affrontement entre deux volontés politiques, chacune décide d’employer la force armée pour contraindre l’autre. Face à un désaccord sur des intérêts jugés vitaux, la guerre survient, quand les parties (ou seulement l’une d’elles) estime(nt) que le désaccord doit absolument être résolu, et ne peut l’être par la discussion et la négociation.

Parfois le désaccord vient d’une situation tragique, à laquelle on ne voit pas d’issue raisonnable, et parfois de l’injustice et mauvaise volonté des parties. Elle touche toujours une question de principe, ou d’honneur, ou d’intérêt, tenue pour si importante que « c’est non ! ». Il y a alors théoriquement trois solutions :

soit la séparation, chacun de son côté (ce qui, parfois, est possible, comme dans la partition pacifique de la Tchécoslovaquie en 1993) ;

soit on laisse vieillir le problème, sans solution (mais alors, en général, il empire) ;

soit on estime qu’il faut le résoudre, en sortir, et puisqu’il n’y a pas de solution de raison, on va rechercher une solution de force. Il faut noter ici que le choix de la guerre est considéré comme un choix rationnel, et peut même faire l’objet d’un commun accord tacite.  

 

 

 

La définition de la guerre. Le recours à la force armée 

 

Dans la guerre, l’un impose sa volonté à l’autre par l’emploi d’une force armée qui détruit des biens et tue des personnes. La guerre est donc une sanglante mise aux enchères : « Si tu ne te soumets pas, tu vas payer cher. » Et l’autre répond : « Fais ce que tu veux, tu souffriras plus que moi ». Dans ces enchères négatives, à un moment donné, il y en a un qui renonce à surenchérir, qui craque.

Si on est obstiné jusqu’à la folie, on ne craque pas avant d’être enseveli sous les ruines de sa capitale, ou, inversement, on exige de l’autre une capitulation sans condition. Mais, si on est plus raisonnable, on arrête bientôt les frais ; on négocie, chacun dans son rôle : vainqueur ou vaincu. Celui que l’épreuve de force a désigné comme le vaincu doit accepter de prendre sa perte, équitablement mesurée. Alors, la vie reprend, ordinaire. Si le vainqueur a été excessif et si le prix imposé a été démesuré, la paix ne sera qu’une courte trêve.

 

 

 

En théorie et en fait, la guerre comporte des buts rationnels

 

Les hommes se battent en effet pour des intérêts culturels, économiques ou politiques, tenus pour vitaux. On liste les intérêts culturels : ils relèvent de l’idéologie, de la religion, parfois des deux ; on énumère les intérêts économiques : matières premières, énergie, débouchés, voies de communication, etc. ; on détaille enfin les intérêts politico-stratégiques : indépendance, liberté, domination, sécurité, rang, hégémonie, etc.

Souvent les buts des guerres associent les trois types d’intérêts, mais pas toujours. La guerre des Malouines (1982), par exemple, entre l’Argentine et la Grande-Bretagne, était surtout politique. Au contraire, ce qui se passe en Irak et en Syrie, ou en Lybie, combine les trois types d’enjeux.

 

 

La guerre a aussi des buts profondément irrationnels

 

Si les hommes ne se battaient que pour ces trois genres de raisons, ils pourraient toujours trouver des solutions négociées, car le prix des guerres est tel que souvent ces querelles ont quelque chose d’absurde. En 1918, 1,5 million de Lorrains et Alsaciens sont redevenus français, mais au prix d’un 1,5 million de Français tués. On pouvait évidemment trouver une formule politique plus rationnelle que la Grande Guerre. Mais le calcul rationnel n’est pas seul ici. 

 

 

 

L’homme se bat aussi, tout simplement, parce qu’il en a envie

 

On dit que les guerres sont imposées aux peuples par des marchands de canons, des hommes d’affaires sans scrupules et des politiciens à leur solde. C’est vrai. De grands chefs politiques l’ont eux-mêmes déclaré sans ambages[i]. Mais une telle situation ne se rencontre pas toujours et partout, et peut n’être que partiellement vraie.

L’expérience montre aussi, par exemple, en août 1914, des peuples entrant en guerre dans l’enthousiasme unanime. En France, la Monarchie de Juillet s’est détruite (entre 1830 et 1848) en faisant une politique de paix européenne, contre la volonté de l’aile gauche de la nation.

La triste vérité, c’est que l’homme fait souvent la guerre pour faire la guerre, comme très souvent il fait l’amour pour faire l’amour : comme si c’était une fin en soi.

Certains n’ont pas hésité, au sujet de la guerre, à parler de plaisir, de sport. Les Grecs anciens pensaient que la chasse, d’ailleurs fortement associée par leur iconographie à l’érotique homosexuelle, était une école de la guerre[ii]. Ils disaient que la guerre était la forme de chasse la plus intéressante, car l’homme est le gibier le plus intelligent.

 

 

 

La guerre comme recherche de la dignité humaine

 

De manière plus profonde, on a pu noter que la guerre permet un dépassement de soi. Hegel a dit qu’elle « préserve la santé morale des peuples[iii] ». Son idée semble être celle-ci : l’homme sent qu’il est fait pour plus que les intérêts empiriques. Le gain, la santé, la jouissance, la vie privée dans la société civile ne comblent pas l’âme humaine. À un certain moment, elle s’en dégoûte. L’homme alors cherche dans la guerre le moyen de reconquérir une dignité morale perdue, et une existence publique dans l’histoire. Il se dépasse, et en risquant sa vie, qui est l’intérêt empirique premier, il redécouvre sa transcendance. Il cherche dans la guerre une grandeur perdue, un sentiment d’exaltation, une impression de purification[iv]. Le motif politique ou culturel de la guerre devient un prétexte à l'aventure psychique de l'individu. 

 

 

 

La guerre et le désir de reconnaissance

 

La guerre naît aussi de la rivalité entre les hommes et de leur volonté de domination et de liberté. Il y a un désir d’être reconnu par l’autre comme égal, puis comme supérieur et dominant ; un désir de ne pas être identifié comme inégal ou dominé. Ce désir, très équivoque, est un ressort puissant, qui touche à la définition de la liberté et qui pollue la définition de la dignité. Les guerres sont d’autant plus totales que la dynamique de reconnaissance, ou le concept de liberté, sont engagés, car c’est alors « la victoire ou la mort », « la mort plutôt que le déshonneur », « la liberté ou la mort ».

Les guerres deviennent ainsi totales et destructrices en Europe, dans la période moderne, quand la subjectivité s’affirme comme liberté collective. Également, la guerre se démocratise : ce sont les levées en masse ; tout le monde est mobilisé. En même temps, l’objectivation scientifique permet un terrible perfectionnement des armes.

 

A SUIVRE

UNE PREMIERE VERSION DE TOUT L'ARTICLE EST PARUE SUR LE SITE ALETEIA 

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[i] « Farewell Address » du Président (et général) Dwight Eisenhauer, 17 janvier 1961, mettant en garde le peuple américain contre le lobby militaro-industriel. https://www.youtube.com/watch?v=CWiIYW_fBfY ;  « Now this conjunction of an immense military establishment and a large arms industry is new in the American experience. The total influence – economic, political, even spiritual – is felt in every city, every Statehouse, every office of the Federal government. We recognize the imperative need for this development. Yet, we must not fail to comprehend its grave implications. […] In the councils of government, we must guard against the acquisition of unwarranted influence, whether sought or unsought, by the military-industrial complex. The potential for the disastrous rise of misplaced power exists and will persist. We must never let the weight of this combination endanger our liberties or democratic processes. We should take nothing for granted. »

[ii] Xénophon, L’Art de la chasse.

[iii] Hegel, Principes de la philosophie du droit, § 324.

[iv] Ludwig Wittgenstein, Carnets. 1914-16 : « Maintenant, la possibilité me serait donnée d’être un homme décent, car je suis face à face avec la mort » (15 septembre 1914) ;  « seule la mort donne à la vie sa signification » (9 mai 1916).

   

Y a-t-il des guerres justes ? (2) L'Homme est une énigme

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Mise à jour le Mardi, 08 Septembre 2015 12:59 Écrit par Henri Hude

Une série de posts sur la guerre. Pour aller au post n°1, cliquer ici.

Nous vivons dans un monde où l’instabilité  grandit, donc le risque de guerre. Il est par conséquent nécessaire de bien savoir en quoi consiste la guerre et si une guerre peut être justifiée.  

 

 

 

 

Il y a dans la nature de l’Homme quelque chose de profondément mystérieux

 

L’homme est une espèce hypersociale, dont les moyens intellectuels et physiques lui permettent de ne pas trop être soumise à la loi de la rareté. Il dispose d’un langage, unique en son genre. Il a par ailleurs une aptitude forte à l’amitié, à l’amour, il est très sociable, et la longueur de l’éducation est exceptionnelle (de l’ordre de 15 ans), les animaux étant tous adultes beaucoup plus vite. Un être si social et doué de raison devrait normalement régler les différents non par épreuve de force mais par discussion ou arbitrage. Or le fait est qu’il n’y arrive pas si souvent. C’est la marque d’un défaut d’orientation vers le Bien et d’un déséquilibre aussi universel que fondamental, que l’on constate chez l’homme et chez l’homme seulement. C’est donc un fait que l’homme est un être de la nature, qui très couramment ne suit pas sa loi naturelle. Nous sommes, avec l’Homme, face à une nature définie (comme toute nature) par des lois, mais qui (très souvent) ne les suit pas. Autrement dit, il y a en l’Homme quelque chose de détraqué, comme une maladie héréditaire qui l’infecterait en ce qu’il a de plus spécifique. De là le sérieux de la question du salut. L’universalité de la guerre démontre ainsi combien pertinent est le concept de péché originel[i]. C’est un sujet que j’ai développé dans Démocratie durable, 2010, pp.167-180.

 

 

 

La notion de justice est très importante pour l’homme.

 

Être juste consiste à obéir à la loi de paix, appelée loi naturelle[ii], pour vivre en paix et bienveillance mutuelle, ce qui est de plus l’intérêt commun. Le droit, essentiel à la constitution de l’homme, est la mise en œuvre raisonnable de cette loi de paix inscrite dans notre constitution, notre nature. Le juste varie dans ses applications circonstanciées, mais dans son noyau essentiel n’est pas arbitraire. Le langage humain a ainsi la particularité universelle de signifier le vrai et le faux, le juste et l’injuste[iii].

La guerre se manifeste lorsque l’homme ne suit pas cette loi qui est inscrite en lui et quand les hommes ne se parlent plus. Si l’homme en vient à ne pas suivre sa propre loi, il retombe au niveau des animaux, à cette différence près que les animaux, eux, ont une régulation naturelle de la violence, et que l’Homme, lui, a décidé d’ignorer la sienne.

 

 

Sans l’idée de péché originel, la pensée de l’Homme est prise dans des contradictions invincibles, pratiques aussi bien que théoriques

 

Supposons que la guerre soit dans la nature la plus essentielle de l’Homme, dès le premier instant où l’on peut dire qu’il y a Homme. Comment pourrait-on alors discerner dans cette nature, nécessairement prise en bloc, entre du bon et  du mauvais, sauf à en détruire l’unité ? Comment cette nature ne serait-elle pas ou toute bonne, ou toute mauvaise ?

Mais alors, c’est de deux cas l’un :

ou bien nous voulons une morale optimiste et nous disons que la nature est bonne telle qu’elle est, mais nous finissons alors par admettre la violence et la guerre comme un droit sacré et notre optimisme devient barbare – car rappelons-nous que la guerre n’est pas dans l’Homme un résidu d’animalité, mais lié à la spécificité humaine ;

ou bien nous acceptons une morale sévère et pessimiste, et nous devons poser un dualisme entre cette nature mauvaise et une raison contre-nature qui impose la paix. La morale aboutit alors à un moralisme névrosant. Celui-ci finit par exploser et par faire place au défoulement amoral de la violence pure.

Quant à la guerre, on ne sait plus s’il faut y voir l’essence des choses, ou le mal absolu, ou les deux à la fois. D’où le nihilisme profond. Et l’éthique, en tout cas, est hors d’état d’avoir prise sur cette situation humaine si importante : la guerre.

A bien y réfléchir, la thèse du péché d’origine énonce donc seulement (du point de vue philosophique) une distinction réelle (mystérieuse, assurément) entre nature humaine essentielle et nature humaine déchue. Si nous nions cette thèse, nous affirmons alors le caractère essentiel de tout ce qu’on trouve en nous-mêmes, y compris du pire[iv].

En d’autres termes, il y a trois options :

ou bien l’optimisme qui devient barbare, après s’être cru civilisé ;

ou bien le pessimisme moralisateur et inefficace ;

ou bien l’acceptation de quelque chose de mystérieux, soit doctrine théologique du péché originel, soit correspondant philosophique éventuel, étant exclue (pour les raisons indiquées dans le post précédent) l’idée que le péché originel puisse être un simple passage de l’animalité à l’Homme.

A SUIVRE



[i] Eléments théologiques sur le péché originel. Le péché d’origine est pour la raison une hypothèse anthropologique quasi nécessaire. Il est, pour la religion chrétienne, un objet de foi. A ce sujet (pour ne parler ici que de la confession catholique), voir Catéchisme de l’Église catholique, pp.385-409. Le magistère catholique y affirme que « Le récit de la chute (Gn. 3) utilise un langage imagé, mais il affirme un événement primordial, un fait qui a eu lieu au commencement de l’histoire des hommes (Concile Vatican II, Gaudium et Spes,13, § 1). La Révélation nous donne la certitude de foi que toute l’histoire humaine est marquée par la faute originelle librement consentie par nos premiers parents. » (§ 390) Il y a là un enseignement constant de l’Église Catholique et on peut même dire de toutes les confessions chrétiennes. Le Catéchisme publié par Jean-Paul II renvoie à Vatican II, qui, dans la constitution pastorale Gaudium et Spes, déclare (loc.cit.) : « Constitué par Dieu dans la justice, l’homme, persuadé par le Malin, dès le début de l’histoire, a abusé de sa liberté, se dressant lui-même contre Dieu, et désirant atteindre sa fin hors de Dieu. » (Texte latin : « In justitia a Deo constitutus, homo tamen, suadente Maligno, inde ab exordio historiae, libertate sua abusus est, seipsum contra Deum erigens et finem suam extra Deum attingere cupiens. ») Le Catéchisme de l’Église catholique renvoie aussi au Concile de Trente, Session V, de 1546, se référant spécialement au canon n° 3. Il renvoie également à Pie XII, Encyclique Humani generis, 12 août 1950 (en particulier à DS 3897). Il renvoie à Paul VI, discours (dogmatique) du 11 juillet 1966. Et il précise : « On ne peut pas toucher à la révélation du péché originel sans porter atteinte au mystère du Christ. » (§ 389). Cette doctrine est « pour ainsi dire le ‘revers’ de la Bonne Nouvelle que Jésus est le sauveur de tous les hommes » (ibidem). Le 3ème canon de Trente, Session V, reprenant en partie les termes du concile de Carthage en 418, ne dit pas autre chose (texte latin : « Si quis hoc Adae peccatum, quod origine unum est et propagatione, non imitatione transfusum omnibus inest unicuique proprium, vel per humanae naturae vires, vel per aliud remedium asserit tolli, quam per meritum unius mediatoris Domini nostri Jesu-Christi, qui nos Deo reconciliavit in sanguine suo, factus nobis justitia, santificatio et redemptio [1 Co., 1, 30] (…) : a.s.. ») Et tout cela renvoie en définitive à l’épître aux Romains, 5, 12-14.

[ii] Sur la loi naturelle. Pour une approche « par en haut », à partir de la loi éternelle, voir bien sûr Thomas d'Aquin, Somme Théologique, Ia-IIae, q. 91, art. 1 et q.94. Pour une approche « par en-bas », voir Henri Hude, Préparer l’avenir. Nouvelle philosophie du décideur, Economica, 2012, ch.11-13. Et aussi, La force de la liberté. Nouvelle philosophie du décideur, Economica, 2013, ch.7, pp.97-116.

[iii] Sur le langage chez Aristote. Aristote, Politique, Livre I, 1253a : « La voix peut bien exprimer la joie et la douleur ; aussi ne manque-t-elle pas aux autres animaux, parce que leur organisation va jusqu'à ressentir ces deux affections et à se les communiquer. Mais la parole est faite pour exprimer le bien et le mal, et, par suite aussi, le juste et l'injuste ; et l'homme a ceci de spécial, parmi tous les animaux, que seul il conçoit le bien et le mal, le juste et l'injuste, et tous les sentiments de même ordre, qui en s'associant constituent précisément la famille et l'État. »

[iv] A propos du péché originel, voici le texte d’une note sur le sujet, dans Démocratie durable, pp.173-174. « Dans notre siècle, l’incompréhensibilité du péché originel tient plutôt à son apparente incompatibilité avec les conceptions évolutionnistes. Dans un autre de mes livres, auquel je me permets de renvoyer ici (H. Hude, Entretiens posthumes avec Jean Guitton, Presses de la Renaissance, 2001, p.286), prend place ce dialogue imaginaire avec Jean Guitton sur le sujet, imaginaire mais inspiré par tant de dialogues que j’eus avec lui en ce bas-monde : « DISCIPLE : Maître, votre spiritualisme me paraît déplacé au milieu de tout ce qu’on enseigne sur l’histoire des vivants, l’origine de l’homme, etc. (…) – LUI : « Pour moi, le problème de l’origine de l’homme ne se pose pas seulement à l’origine de l’espèce, mais à chaque fois qu’un petit d’homme est conçu. (…) – DISCIPLE : Et où est Adam ? – LUI : Ce n’est pas comme ça que la question se pose pour moi. Voici un animal. Ou il a une âme spirituelle, ou il n’en a pas. S’il en a une, je l’appelle homme, et s’il n’en a pas, non. Toutefois, comme ces êtres spirituels que sont les hommes se reproduisent en un sens de la même manière que les animaux, ils forment une généalogie. Il faut donc bien qu’il y en ait eu un qui ait été le premier à avoir une âme. Eh bien, ce premier à en avoir eu une, c’est lui qu’on appelle Adam. (…) – DISCIPLE : Ainsi, Adam a forcément existé !   – LUI : Evidemment.   – DISCIPLE :  Et quand donc ? – LUI : En son temps, quel qu’ait été ce temps. – DISCIPLE : Mais alors, il n’y a plus de problème ! – LUI : Je ne vois pas qu’il y en ait jamais eu. ». En somme, si l’on restreint le sens du mot « homme » à l’être capable de choix moral, et ayant une âme spirituelle, il est certain par définition qu’il n’y a plus de problème, ou du moins qu’une grande partie du problème s’évanouit, bien que la propagation du péché originel demeure encore alors, comme le dit PASCAL, « incompréhensible ».  

   

Y a-t-il des guerres justes ? (1) Pourquoi la guerre ?

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Mise à jour le Vendredi, 11 Septembre 2015 22:02 Écrit par Henri Hude

Nous vivons dans un monde où l’instabilité  grandit, donc le risque de guerre. Il est par conséquent nécessaire de bien savoir en quoi consiste la guerre et si une guerre peut être justifiée.  

 

 

Thèse d’ensemble : il peut y avoir des guerres justes. Démonstration : s’il est vrai qu’il faut toujours être juste, et s’il était vrai qu'il n'y eût absolument pas de « guerre juste », alors toute guerre serait injuste et elle le serait pour chacune des parties au conflit. La résistance la mieux fondée serait donc aussi injuste que la plus cynique des agressions. Tout le monde aurait tort à égalité, dès lors que l’épée serait tirée. Il serait inconditionnellement interdit à n’importe quelle société de se défendre.

Cela ne veut pas dire que toute guerre soit juste, ni même toujours juste au moins d’un des deux côtés.

Chercher la paix et la justice par le moyen d’une action de force ne peut se justifier que de la part de l’autorité légitime, avec une intention droite, et si le bien commun est gravement mis en cause.

Tout ceci requiert explication.

 

 

Début de définition.

 

La guerre provient d’un désaccord entre volontés. Leur accord minimal est alors de rechercher une solution de force. Le désaccord prend alors la forme d’un duel. Mais, celui-ci n’oppose pas des individus.  La guerre est un affrontement meurtrier entre sociétés ou groupes sociaux. Elle reflète le caractère social de l’Homme.

 

 

Le problème de la guerre.

 

L’homme est le plus social de tous les Animaux. Il a besoin d’amis, il est sensible à la justice et gouvernable par raison. Et pourtant il fait la guerre. Comment cela peut-il se faire ? Comment cela se fait-il ? Tel est le problème, anthropologique, que pose la guerre.

 

 

 

Première mesure du phénomène et explications sur les causes de la guerre.

 

Contrairement à une idée reçue, le meurtre n’est pas chez l’homme un résidu d’animalité. Il est au contraire un propre de l’homme. Les Animaux, comme les Hommes, chassent et les espèces prédatrices tuent des individus d’espèces-proies, d’ailleurs avec mesure. De plus, à l’intérieur d’une même espèce, les Animaux se battent beaucoup en combat singulier, mais le plus souvent ne se tuent pas, et surtout pas en réunion. Des processus naturels de régulation bloquent l’agressivité du vainqueur dès que le combat a désigné le vainqueur. Il en va autrement chez l’Homme. L’idée que le progrès d’une rationalité surmontant l’animalité apporterait automatiquement la paix est une erreur. Cette erreur est très dangereuse, car elle nourrit des illusions d’où sortent d’une part les illusions iréniques[i], causes de naïveté, d’impréparation et de négligence, d’autre part l’animalisation (et/ou la diabolisation) de l’adversaire, facteur de guerre totale.   

 

Prendre la mesure du phénomène « guerre ».

 

Il faut d’abord prendre la mesure de ce phénomène appelé « guerre » : tous les éléments à notre disposition montrent que l’affrontement armé entre groupes humains est un fait universel dans le temps et dans l’espace, non pas exceptionnel mais assez courant[ii]. La guerre est une caractéristique humaine aussi regrettable qu’indiscutable. C’est donc de deux cas l’un :

Ou bien la guerre fait partie de la nature humaine – et de la nature humaine en tant que spécifiquement humaine. Ou bien elle n’en fait pas partie et il y a un mystère dans la nature humaine.

 

 

La guerre est quelque chose de propre à l’homme.

 

Chez les animaux, à l’intérieur d’une même espèce, il y a des processus de régulation de la violence qui évitent le plus souvent au conflit de déboucher sur la mort des individus. Ce n’est pas le cas chez l’Homme.

Au cours d’un « duel » ou en guerre, l’homme va souvent lutter à mort. La violence, chez l’homme, doit donc être régulée par la culture et le droit, car elle ne l’est pas par des mécanismes ou des instincts. Cela veut dire que l’Homme n’est pas viable sans culture – et sans culture fonctionnelle. Une culture fonctionnelle est une culture de paix, en même temps qu’une culture de guerre juste, donc de limitation de la guerre, quand il y a juste recours collectif à la force armé. C’est pourquoi, si les barrières culturelles sautent, les humains peuvent se tuer sans limite quantitative ou qualitative. Les Animaux ne font le plus souvent pas ainsi. Chez eux, le combat, l’épreuve de force sont souvent la règle, entre individus d’une même espèce, pour le territoire, la nourriture, la reproduction, le rang. Toutefois, il est très rare qu’il y ait pour cela une mort provoquée à l’intérieur d’une même espèce. C’est un peu comme dans certains duels de jadis, qui s’arrêtaient « au premier sang ».

Quand l’épreuve de force animale a suffisamment désigné son vainqueur, tout se calme. Chez les chiens, par exemple, c’est ritualisé : le vaincu exhibe un comportement de soumission, sur le dos, pattes en l’air. Souvent, après un combat, la hiérarchie est fixée entre dominant et dominé, et il n’y a plus de conflit. De plus, l’exhibition du comportement de soumission a pour effet d’inhiber l’agressivité du vainqueur[iii].

En outre, il n’y a pas de guerre entre meutes, bien que les prédateurs puissent chasser en meutes. Les spécialistes discutent surtout au sujet des chimpanzés, à partir de faits qui semblent tout de même assez isolés. Le meurtre n’y est pas inhabituel[iv], mais les statistiques brutes ne suffisent pas. Il faut considérer les circonstances. Par exemple, quand un mâle dominant en remplace un autre, il arrive que le nouveau détruise la progéniture du prédécesseur. Est-ce lié à un phénomène instinctif, comme lorsqu’une poule tue ses propres poussins, quand elle ne peut plus les reconnaître à l’odeur ?

Il y a aussi un cas connu depuis peu de « patrouilles » de chimpanzés envahissant régulièrement le territoire d’une autre troupe, et agressant mortellement les individus isolés rencontrés, adultes et surtout enfants[v]. Le groupe agresseur était anormalement important en nombre par rapport aux groupes normaux (x3). Il ne s’agit pas d’une guerre d’un groupe contre un autre, mais plutôt de meurtres en série, commis par des membres d’un groupe sur des individus d’un autre, et finissant par conduire le groupe agressé à se retirer plus loin. On ignore si ce sont les mêmes individus qui participent aux différents « raids ». On ignore si le groupe agressé a eu conscience de l’être. On ne sait d’ailleurs pas si le groupe agresseur a eu conscience d’en agresser un autre. On discute aussi au sujet du rôle que peut jouer la présence et la pression de l’Homme sur ces comportements. Mon opinion est qu’ils semblent plutôt en rapport avec un besoin d’espace vierge à la recherche de nourriture. C’est ainsi que les Truites (qui ne sont pas suspectes d’être pour nous de proches parentes), s’entre-dévorent, dans un espace clos, et pas ailleurs. Les spécialistes hésitent. Ce sont des questions ouvertes et disputées.  

 

 

 

La guerre se trouve dans l’Homme en tant qu’Homme et non pas dans l’Homme en tant qu’Animal. La guerre comme choc de deux sociétés est donc une particularité humaine et cela éclaire sur les causes de la guerre. Comme il est faux que la guerre soit un résidu d’animalité, le progrès de la raison ne va pas l’éliminer automatiquement – car la raison peut être structurée plus qu’on ne croit par une logique de méfiance et donc de guerre (à travers le « doute », par exemple). L’homme, dépourvu des régulations instinctuelles très rigides de l’animal, n’évite la guerre et ne régule sa violence que par la religion, la morale et le droit. Si ces régulateurs viennent à manquer, ou ne fonctionnement pas, voire se changent en enjeu et motif de conflit, la guerre peut prendre un caractère dévastateur. Il est courant que l’homme, subvertissant la fonction de la culture, en fasse un motif de guerre (guerres de religions ou d’idéologies, par exemple). La guerre se trouve donc bien dans l’homme en tant qu’homme (dans sa conscience et sa raison) et non pas dans l’homme en tant que simple animal. 

UNE PREMIÈRE VERSION DE CET ARTICLE A ÉTÉ PUBLIÉE SUR LE SITE ALETEIA, ONGLET QUESTIONS DE FOND

POUR TROUVER CETTE PREMIÈRE VERSION, CLIQUER ICI 

 POUR ALLER AU POST N°2, CLIQUER ICI. 



[i] Le prénom féminin « Irène » vient d’un mot grec signifiant « la paix ».

[ii] Jean Zammit et Jean Guilaine, Le sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, Seuil, 2000.

[iii] Konrad Lorenz, L’Homme dans le fleuve du vivant, Flammarion, 1992, L’Agression. Une histoire naturelle du mal, Flammarion, 2010.

[iv] Michael Wilson and alii auctores, Nature, 513, Issue 7518, 414–417.

[v] John C. Mitani, David C. Watts, Sylvia J. Amsler, “Lethal intergroup aggression leads to territorial expansion in wild chimpanzees”, Current Biology, Volume 20, Issue 12, 22 June 2010, pp. 507-508. http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0960982210004598

   

Lettre des Etats-Unis, n°102. Brider Wall-Street pour de bon

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Mise à jour le Lundi, 24 Août 2015 10:15 Écrit par Henri Hude

Je donne ci-dessous ma traduction française d’un texte de Bernie Sanders, candidat à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle de 2016 aux USA. Les textes sont diffusés par la campagne de Sanders, Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. . En introduction à ce texte, quelques faits et observations permettant d’en mesurer la portée.

 

 

Premièrement, l’espace politique évolue aux Etats-Unis. L’orientation des capitaux en Asie, la désindustrialisation massive et le progrès des inégalités ont développé des tensions intérieures fortes. Les statistiques du chômage ne reflètent que partiellement la réalité, en effet, près de 94 millions d’Américains ne sont ni chômeurs, ni employés, et ne participent pas à la main d’œuvre. Ils représentent 37% de la population en âge de travailler, soit une même proportion qu’en 1977, avant l’entrée massive des femmes sur le marché de l’emploi, et clairement, tous ne sont clairement pas étudiants ou femme au foyer. Par comparaison, en France, ce chiffre est de 28%, et de 20% en Allemagne. En réalité, l’immense classe moyenne qui vivait bien, adhérait globalement au système et votait pour la continuité et le juste milieu est en voie de dégonflement. Un point d’inflexion semble avoir été atteint.

 

Deuxièmement, une masse importante d’Américains a la conviction que la classe politique dans son ensemble (Républicains et Démocrates) a été achetée, purement et simplement, par les grands lobbies, et que la démocratie représentative est désormais complètement truquée.  L’ancien Président Jimmy Carter a eu récemment des déclarations allant dans ce sens, illustrant le sentiment d’une partie importante de l’électorat américain.

 

Troisièmement, les Américains se tournent de plus en plus vers des candidats hors-système, constatant l’immobilisme et l’aggravation d’un système représentatif qui ne le représente plus, les représentants élus ne semblant plus être là que pour assurer à leurs financeurs un bon retour sur investissement en utilisant leur pouvoir d’influence.

 

Dans le texte ci-dessous, Bernie Sanders promet de brider le lobby de la finance, probablement le plus puissant de tous aux Etats-Unis, en le remettant au service du développement économique et social du pays.

 

Depuis l’annonce de sa candidature il y a moins de trois mois, Sanders est passé de 3% à 25% des intentions de votes aux primaires. Dans le même temps, Clinton est passée de 67% à 49%. Les deux candidats sont désormais au coude à coude dans les intentions de vote de la primaire du New Hampshire, qui a si souvent fonctionné comme un électrochoc changeant du tout au tout la donne électorale. Une telle évolution, même si elle est encore loin de changer la mise, est pourtant importante à noter.

 

Quelle est la sincérité de Sanders ? La question se pose forcément. Supposons Bernie Sanders sincère. A-t-il les moyens de faire ce qu’il promet ?

 

 

TEXTE DE BERNIS SANDERS, publié le 19 août 2015

 

Ami,

La rapacité de Wall-Street et son comportement illégal ont conduit ce pays à la pire des récessions depuis la Grande Dépression [de 1929]. Pendant trop longtemps, cette classe de milliardaires a corrompu notre système politique. Nous devons agir avec décision pour rendre à nouveau notre économie équitable.

Wall-Street, par ses manipulations dangereuses de notre économie, a aidé le 1% le plus riche de la société à capter la majeure partie de la nouvelle richesse créée. Nous en sommes ainsi arrivés au niveau d’inégalité de revenu et de patrimoine le plus élevé parmi tous les grands pays de la Terre.

Aujourd’hui, nous vivons dans le pays le plus riche de toute l’histoire du monde, mais cela ne signifie pas grand’ chose, parce que le gros de cette richesse est contrôlé par une petite poignée d’individus. L’inégalité de patrimoine et de revenu connaît une croissance explosive. Tout cela est non seulement grotesque et immoral. Ce n’est pas économiquement durable.

La réalité, c’est que dans les quarante dernières années, Wall-Street et la classe de milliardaires ont truqué  les règles de manière à pouvoir redistribuer la fortune et le revenu aux plus riches et plus puissants de ce pays. Le résultat, c’est que Wall-Street existe comme une île tournée sur elle-même, qui ne bénéficie qu’aux extrêmement riches, tout en se servant de notre argent pour s’enrichir ainsi.

Tout cela sera terminé quand je serai président. Dites-moi que c’est ce bien là que j’ai à faire, et pour cela signez, afin d’endosser mon plan pour attaquer Wall-Street.

 

 

 

Taxer Wall-Street pour financer la gratuité de l’enseignement supérieur

 

 

Il y a trop de sociétés à Wall-Street qui pratiquent le trading à grande vitesse, pour essayer de faire de l’argent rapide. Les banques peuvent se servir de l’informatique pour effectuer des milliers d’achats en bourse à la seconde [et revendre une minuscule fraction de seconde plus tard], en utilisant des algorithmes sophistiqués.

Wall-Street peut bien continuer à opérer de la sorte, si cela lui fait plaisir, mais elle devra payer une taxe sur chacune de ces opérations. Et le revenu de cette taxe serait suffisant pour financer mon plan de gratuité de l’enseignement universitaire public.

 

 

 

Découper en morceaux les banques réputées « trop grosses pour pouvoir faire faillite » (Too Big to Fail).

 

 

Au milieu de toute la grotesque inégalité dans notre pays, siège une poignée d’institutions financières dont la taille est si importante, que la faillite de la moindre d’entre elles pourrait faire courir des risques catastrophiques à des millions d’Américains et mettre en crise l’économie.

La plupart de ces plus grandes institutions financières, que nous avons sauvées de la faillite [en 2008], parce qu’elles étaient « trop grosses pour qu’il fût acceptable de les voir faire faillite », sont devenues encore plus grosses qu’elles n’étaient alors. Leurs actifs équivalent à 60% du montant de notre produit intérieur brut, elles accordent 35% des prêts bancaires et administrent 65% des cartes de crédit.

Ma vision, c’est que si on est « trop gros pour faire faillite », on est tout simplement trop gros pour exister. Un point c’est tout. Donc, en tant que président, je démembrerai ces grandes banques et je restaurerai un peu de bon sens dans notre système bancaire.   

 

 

 

Mettre fin à l’activité bancaire ludique. Brider l’imprudence et l’impatience de s’enrichir

 

 

Faire de la banque doit être ennuyeux [et non pas amusant comme un jeu de casino]. Ce ne doit pas consister à faire le maximum de profit possible en jouant sur des produits financiers ésotériques. Le but de l’activité bancaire doit être tout simplement de fournir des prêts abordables aux entreprises petites et moyennes, ainsi qu’aux Américains désireux d’acquérir une maison ou une voiture.

Ce n’est évidemment pas ce dont s’occupent ces énormes institutions financières. Au contraire, elles sont en train de créer une économie qui n’est ni durable, ni défendable, que ce soit d’un point de vue moral, économique ou politique. C’est là une économie complètement faussée, qui exige des changements fondamentaux.

Nous avons besoin de banques qui investissent dans une économie productive et créatrice d’emplois. Nous n’avons pas besoin d’encore plus de spéculation mettant en péril l’économie américaine.

 

 

 

Mettre fin au trucage du système fiscal

 

 

Notre système fiscal est sauvagement inique. Entièrement truqué pour favoriser les très riches. Les plus grosses sociétés, dont les profits se comptent en milliards « planquent » leur argent dans des paradis fiscaux et ne payent rien à l’Etat fédéral. Les gestionnaires des hedge funds, qui sont milliardaires, ont un taux d’imposition inférieur à celui des infirmières et des professeurs.

Pour inverser ce mouvement de transfert massif de richesse entre la classe moyenne et les très riches, auquel nous avons assisté ces dernières années, il nous faut une véritable réforme fiscale qui oblige les sociétés riches et profitables à payer leur juste part d’impôts [tout ceci s’applique mot pour mot aux entreprises du CAC 40]. Il est fiscalement irresponsable que le Trésor perde autour de 100 milliards de dollars annuellement du fait que les sociétés et les riches « planquent » leur argent aux Îles Caïman, aux Bermudes et autres paradis fiscaux.

Il nous faut un système fiscal équitable et de progrès. Les enfants dans ce pays ne doivent pas avoir faim alors que des sociétés profitables et les plus riches se soustraient à leurs responsabilités fiscales. 

 

 

 

Ceci est faisable

 

 

La question de l’inégalité de revenu et de patrimoine est la grande question morale de notre temps ; c’est la grande question économique de notre temps ; c’est la grande question politique de notre temps.

Nous faisons face à une classe de milliardaires qui a acheté notre système politique pour s’enrichir, et qui maintenant se trouve obligée de faire face à l’écroulement de son oligarchie.

Sachez le bien : quand les gens se rassemblent et s’organisent, ils peuvent battre n’importe quelle masse d’argent répandue à pleine main par les frètes Koch, les directeurs de Goldman-Sachs, ou n’importe qui d’autre.

Notre révolution politique est en marche et quand elle aura pris toute sa force, nous ne gagnerons pas seulement contre Wall-Street. Nous gagnerons la Maison Blanche.

Ajoutez ici votre nom pour endosser mon plan en vue d’attaquer Wall-Street et la classe des milliardaires.

Nous pouvons y arriver, Ami. Merci d’être debout à nos côtés.

En solidarité.

                                                 Bernie Sanders

   

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