Henri Hude

La joie. Dieu et l'Être

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Mise à jour le Samedi, 13 Juin 2015 21:20 Écrit par Henri Hude

Je continue la publication d’un article sur la redécouverte de la métaphysique, paru il y a trois ans dans la RTB = Revue Théologique des Bernardins

L’article se trouve en pages 117-141 du n°5, Juin 2012, Lethielleux Éditeurs.

Si vous reproduisez cet article, merci d’en citer les références précises.

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Pour un vivant, vivre, c’est être, et être c’est vivre

 

C’est pour cela que Dieu vivant est « JE SUIS », Dieu Être. Pour nous vivants, aimer est l’opération de la vie. Aimer fait faire corps dans la vie qui est, dans l’être qui est un vivre. C’est pour cela que Dieu Amour est Dieu Être et Vie éternelle. Je suis un « je suis », et la personne que j’aime est aussi « je suis » et je lui dis « tu es », ainsi nous sommes. Que serait un « je suis » qui dirait « je » et jamais « suis » ? Un « je » sans « suis » n’existe pas. Si donc le « je suis » que je suis est uni au « je suis » que tu es, mon je est uni à ton je, mon être à ton être, mon je l’est à ton être, et mon être à ton je – mon être qui est un « suis », comme le tien.

 

 

Ce que c’est que la joie

 

Je pourrais « m’arrêter à ce parfum », comme dit Scupoli, à ce plaisir : il deviendrait amer. Si je ne m’y arrête pas, je le vois tel qu’il est, non un pur néant, mais une part de moi-même qui vis, affecté par cette fleur odorante, une petite part unique et neuve de moi-même en tout instant, une part de mon être mouvant. Un « je suis » en acte est joie, le plaisir étant une joie plus sensible, plus passagère et pour ainsi dire partielle – car je ne dure pas qu’un moment. Vivre, au sens d’être, est par soi-même un plaisir pur, qui est au fond de tout plaisir et sans lequel tous nos plaisirs ne sont qu’agréables et se mêlent vite de déplaisir[i]. Un plaisir ne peut être toute ma joie, tout mon « je suis » en acte de joie, en perfection, mais il peut me porter, puisqu’il est quelque chose et non pas rien, à contempler dans cette partie de mon être, et de ces émanations qui l’affectent, un vestige de l’être de la suavité éternelle, et de sa bonté diffusive, modèle de ces copies créées qui sont comme ses traces. La suavité est de Dieu car Dieu est suave, « JE SUIS » est la Joie éternelle. Le contentement véritable, c’est sans aucun doute cette Joie pénétrant la totalité de mon « je suis » pour toujours. Comment s’unir à cet attribut divin, qui se confond avec sa substance et son être ? Ou en goûtant le parfum, ou en goûtant la liberté de ne pas le goûter ; mais que je le respire ou non, je puis ‘en toutes choses me réjouir uniquement en Dieu[ii] si par l’effet je puis m’unir à la première cause.

 

 

Pas de religion sérieuse sans métaphysique

 

Notre sens des responsabilités ne devrait-il pas nous conduire à une réévaluation de la métaphysique dans l’ordre de l’existence religieuse ? Supposons que j’ôte la métaphysique, aussitôt les choses et le corps humain n’ont plus leur entrée de plein droit dans la sphère de la moralité, à moins d’opérer une réduction de la chose et de l’objet qu’est le corps à la subjectivité (non sans risquer de la laisser transformer bientôt en simple produit d’une construction sociale). La métaphysique comme science est inintelligible à l’immense majorité des gens, mais son absence leur est sensible, sans qu’ils puissent se l’expliquer, parce que la moralité se concentre alors pour eux dans un tête-à-tête entre leur je et la règle[iii], qui les névrose et les pousse à se délivrer par l’immoralité transgressive. La conscience, de son côté, redemande alors de la loi et de l’ordre, lasse de l’anarchie morale qui se développe, sous couvert d’une philosophie dénigrant l’objectivité. Et le cercle vicieux se referme, destructeur de la culture morale et réducteur de la raison. De même, le discours sur la grâce, coupé de la prémotion divine, se perd dans les sables de l’indistinct, comme le discours sur l’Esprit, coupé d’une métaphysique de l’âme, du Corps et du vivant. Le cœur lassé du moralisme et du rationalisme, ou du vide, cherche à se consoler dans l’affectivité, mais une affectivité sans être, c’est le « sentiment ». Enfin, sans métaphysique, la théologie et la spiritualité tombent chacune à part de leur côté, ou se noient ensemble dans le mutisme, parce qu’il n’y a rien à goûter, sauf soi-même, dans une pensée sans être, rien à penser, dans des sentiments qui ne sont pas nés d’une contemplation d’étants. Les théologiens, confrontés à une crise majeure de l’existence religieuse, surtout en Occident, ne devraient-ils pas méditer ce qu’écrivait Suarez : « Nul ne peut être parfait théologien sans avoir jeté les fermes fondements de la métaphysique[iv] », et que « ces principes et vérités métaphysiques, en fait, ont une telle cohésion avec les conclusions et les discours théologiques, que si l’on ôtait la science et la parfaite connaissance des premiers, on ferait nécessairement vaciller plus que de mesure la science des seconds[v]. »  

 

 

L’intérêt de la phénoménologie

 

En sens inverse, je crois aussi que la raison pour laquelle la phénoménologie a tant de succès chez les penseurs chrétiens, c’est qu’au-delà des modes, et même de ses contenus doctrinaux, du détail de ses méthodes et de ses systèmes, elle suggère une métaphysique mystique, aidant la foi à se réapproprier la grande métaphysique de la Raison, par laquelle les grands Allemands, aux temps de la Révolution française et de l’Empire napoléonien, ont essayé jadis de renouveler Aristote et de fournir la base d’une nouvelle culture classique à l’Europe (et/ou au nouvel empire romain germanique). Oublions le Sujet absolu et le rationalisme panthéistique, faisons comme si la phénoménologie était toute chrétienne – bien sûr, on dira à bon droit c’est une réinterprétation abusive, mais avançons quand même – et alors que voyons-nous ?

 

Le JE SUIS demeure au fond de chaque « je suis » qui vit uni à Dieu. Les essences des choses sont fondées dans le Verbe : elles sont les intentions divines qui sont comme les sens des choses, constitués par le Verbe créateur. Les divers « je suis » finis (et justes) questionnent ensemble à partir du même idéal du Vrai. Ils sont unis au Verbe dans leur questionnement. Le Verbe opère par intuition créatrice : Il constitue ainsi tous les sens de la création. L’homme cherche à communier dans son intériorité avec cette constitution créatrice mystérieuse. Noli foras ire, in te redi, in interiore homine habitat Veritas[vi]. Le JE SUIS est au fond de chaque « je suis » fini, au fond de chaque objet des « je suis », au fond de leur mise en relation avec les objets, et entre eux, voire entre eux tous, dans leur dialogue intersubjectif.  Ce mysticisme du JE SUIS est effectif surtout à partir de la foi, car le JE SUIS divin est trinitaire, Il est incarné, etc. Au panthéon polythéiste ou illuministe de la monadologie phénoménologique, on peut aussi substituer tout simplement l’Eglise, la communion des saints dans le Verbe. Également, pour la dernière philosophie de Husserl, on peut chercher à s’en servir pour schématiser le mysticisme de la relation au Verbe incarné qui demeure en nous. LA SUITE EN SUIVANT LE LIEN.   RETOUR AU PRECEDENT   



[i] PLATON, Philèbe, passim.

[ii]  Lorenzo SCUPOLI, loc.cit., note 5.

[iii] Servais PINKAERS, The Pinkaers Reader. Renewing Thomistic Moral Theology, Edited by John BERCKMAN & Craig Steven TITUS, CUA Press, 2005, pp.211-222.

[iv] C’est la phrase par laquelle SUAREZ ouvre ses Disputationes metaphysicae (1597), Ad lectorem, « fieri nequit ut quis theologus perfectus evadat, nisi firma prius metaphysicae jecerit fundamenta ».

[v] Op.cit., Disputatio 1, Proemium. « Ita enim haec principia et veritates metaphysicae cum conclusionibus ac discursibus cohaerent, ut si illorum scientia ac perfecta cognitio auferatur, horum etiam scientiam nimium labefactari necesse est. »

[vi] "Ne t'en va pas dehors, reviens vers l'intérieur, c'est dans l'homme intérieur qu'habite la Vérité". Cité par HUSSERL, Méditations cartésiennes, fin du § 64 et dernier.

 

Les fondations métaphysiques de la mystique

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Mise à jour le Samedi, 13 Juin 2015 21:19 Écrit par Henri Hude

RTB = Revue Théologique des Bernardins.Article de H.H., Métaphysique et phénoménologie.

L’article se trouve en pages 117-141 du n°5, Juin 2012, Lethielleux Editeurs.

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L’infrastructure métaphysique de la mystique

 

Un spirituel du 16ème siècle a écrit : « Quand vous vous mettez à faire quelque chose, pensez que Dieu est la première cause de cette action, que vous n’êtes entre ses mains qu’un instrument vivant, et élevez votre pensée vers lui en disant : ‘Quelle joie j’éprouve au fond de moi-même, ô Maître suprême de l’univers, en songeant que je ne puis rien faire sans vous et que vous êtes le premier et le principal artisan de toute chose[i] !’ » Ceci appelle un commentaire.

 

Comment puis-je être uni réellement à Dieu – pourrait se dire ce spirituel – si je ne lui suis uni aussi dans mon action, extérieure et intime, théologale ? Mais comment être uni à lui dans l’action, moi qui suis cause quand j’agis, à moins d’être uni à lui, d’abord, comme l’effet est joint à sa cause, et à sa première cause ? Lorsque je pense et agis en métaphysicien, je circule avec tranquillité dans ce cercle de l’être et je repose sur ce fond éternel qui me fait être. Ce qu’il y a de réel et de bon dans mon élan et mon vouloir commence[ii] en  lui. Il tend vers lui, se soumettant à cette loi qui exprime l’ordre et le dynamisme de ce que je suis, en tant que conforme à mon archétype divin. Si la vie selon la métaphysique consiste à être tout enclos dans le tout de l’être, fondé par le Premier être, et libéré par la loi qui fait vivre à sa ressemblance, je me demande ce qui reste de la mystique et de la morale, sans la métaphysique.

 

La métaphysique ne commence pas dans les livres qui l’analysent et la stabilisent, mais dans une vue intuitive de tout faisant corps dans l’être, dont l’Être est la source. Cette vue intuitive se rattache sans doute aux expériences humaines fondamentales, comme si, par exemple, le tout était vu comme une communauté universelle dont la Providence est le Chef et le Législateur[iii] ; ou, plus encore, comme une famille, Dieu étant Père, la nature à la fois mère et fille, et les êtres étant tous fils et filles, frères ou cousins. L’analogie, c’est comme un air de famille. Toute paternité tire son nom du Père, toute vie de la Vie éternelle,  tout amour de l’Amour. Mais l’être ajoute à tous ces noms, images et concepts une nuance de mystère et de reflet de la transcendance. L’être est en ce sens un concept qui détermine tout autre concept en le tirant vers l’éminence de l’Origine absolue, autant que tout autre concept le détermine, comme un épanchement diversifié de la richesse infinie. 

 

Comment faire corps en société, si nous ne faisons déjà corps dans la famille de l’être ? Si la justice consiste à vivre dans l’ordre du Corps social et à y remplir modestement une fonction, un office, pour le bien de tous, la croissance du Corps et l’honneur de Dieu, comment le puis-je sans métaphysique ? Comment aussi peut-on faire un tout et un Corps, sans reconnaître la Loi et l’Autorité de la Tête ? Et cela sans particulariser, pour ainsi dire, cette action d’un esprit humain s’enveloppant lui-même avec tout le reste des êtres, au moins implicitement, dans le vaste manteau du concept de l’être, mais en référant ce tout à sa part la plus noble – si noble qu’elle transcende le reste du Corps, et aurait pu éternellement être sans lui, mais dont la foi dit aussi qu’elle veut un jour être toute en tous ?

 

Si je lis saint Jean de la Croix, en particulier son Cantique spirituel et le commentaire qu’il en donne, j’admire combien la foi pure, qui seule ouvre à l’union à Dieu, fait corps avec la métaphysique de la scolastique (tardive), qui elle-même appelle la visibilité du corps ecclésial, comme société parfaite. Son livre paraît mettre en œuvre une phénoménologie dans la métaphysique, au service de la foi, par une description de l’essence de la vie spirituelle en sa teneur ontologique, et sans jamais permettre que la rationalité se dessèche, détachée de l’amour, de la beauté de la poésie, ou de l’imagination la plus pure. Ce n’est pas qu’il nous conseille de faire de toute œuvre de l’esprit une sorte d’œuvre totale unissant en elle tous les genres et toutes les facultés de l’âme, mais il nous apprend à ne pas nous enfermer dans une spécialité et à voir toutes les disciplines et activités comme des fonctions variées d’un tout culturel, qui se rendent des services mutuels. La métaphysique desséchée, c’est souvent la métaphysique prise à part de la poésie, de la mystique, de la politique.

 

De même, continue Lorenzo Scupoli, si je respire une odeur agréable, je puis « élever mon esprit vers celui qui a fait pour moi ce parfum délicieux », et je prends plaisir, dit-il, à penser que toute suavité dérive de lui.

 

Comprenons que le plaisir du parfum me conduit au plaisir de cette pensée, et celle-ci m’achemine à son tour au plaisir de l’union à l’Être auquel je pense. Mais comment m’y unirai-je réellement ici, sinon d’abord parce que ce parfum existe en quelque façon et m’affecte réellement, et que Dieu en est l’origine radicale, et que l’âme défaille à la senteur ineffable de son parfum éternel[iv] ?

 

Et si je m’unis réellement à lui aussi par ma pensée, ce ne peut être que dans la mesure où je conçois des êtres et des essences, dont il est cause et archétype, de sorte que je ne connaisse rien qui ne me parle de lui, tout comme je ne pourrai rien savoir de lui, qui est un Etant, et l’Être, sinon à travers ces étants. Chacun d’eux phénoménalise réellement son essence finie et son être fini. Le Premier est en lui-même le principe et le modèle, tout à la fois, de leur être, de leur essence – et de leur phénoménalisation – c'est-à-dire de leur vérité. Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que chaque étant montre d’abord cela à l’intellect qui le conçoit, et qui résout toute autre pensée en cette première conception : ens[v] ?  

 

En cette vie, toutefois, je serai plus uni à l’Être par l’action et par la foi que par la pensée et le savoir. Pour lui être uni, il faut donc d’abord que je respire ce parfum, et que mon esprit respire l’être et l’essence de ce parfum – ou que je décide de ne pas respirer, comme pour mieux aspirer l’Esprit et goûter en lui une liberté supérieure. Alors, dès que j’agis, puisque l’Être est au fond des êtres, et le Premier au fond des seconds, la cause est là, proche, intime, au contact, sans distance, et son doigt me pousse et la motion se fait union, quand de l’opération l’âme avec pensée remonte à l’être. La prémotion par la première cause est ce qui donne à l’être d’agir sans cesser de reposer sur son fondement, ce que nous appelons la paix. SUITE EN SUIVANT LE LIEN  RETOUR AU PRÉCÉDENT



[i] Lorenzo SCUPOLI, Le combat spirituel, Artège Editions, 2010, chapitre 21, p.89-90.  

[ii] « Commencez, Seigneur ! » s’exclame Sainte Thérèse d’Avila, dans le livre Exclamations, cité par François-Régis WILHELEM, Dieu dans l’action. La mystique apostolique selon Thérèse d’Avila, Editions du Carmel, 1992, p.154.

[iii] Saint THOMAS D’AQUIN, Somme de théologie, Ia IIae, Q.90, art.2.

[iv] Cf. SAINT AUGUSTIN, Confessions, Livre X, ch.6 : « Pourtant, j’aime une clarté, une voix, un parfum, une nourriture, un enlacement, quand j’aime mon Dieu (…), là où embaument des parfums que ne dissipent pas les vents (…) voilà ce que j’aime en aimant mon Dieu. »  

[v] SAINT THOMAS, De Veritate, 1, 1, Respondeo : «  Illud quod primo intellectus concipit quasi notissimum et in quod conceptiones omnes resolvit est ens, ut Avicenna dicit in principio suae Metaphysicae [I, 6]. » (« Je réponds : ce que l’intellect humain conçoit en premier comme ce qui lui est le plus connu, et en quoi il résout toutes ses conceptions, c’est l’étant. »

   

Que veut dire "métaphysique" ?

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Mise à jour le Dimanche, 07 Juin 2015 20:01 Écrit par Henri Hude

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RTB = Revue Théologique des Bernardins

L’article se trouve en pages 117-141 du n°5, Juin 2012, Lethielleux Editeurs.

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Considérations introductives

 

La thèse de cet article, dont le thème est métaphysique et phénoménologie, c’est que la philosophie sans métaphysique est une impasse. Sa conjecture est que la phénoménologie joue un rôle dans la renaissance de la métaphysique, moyennant une refonte de ses perspectives.

 

 

Définition du terme "métaphysique" 

 

Par métaphysique, j’entends la forme scientifiquement élaborée de la sagesse, autrement dit, de la connaissance enveloppante de toutes choses, autant qu’elle est possible à l’être humain[1]. Par elle nous appréhendons tous les étants (ou tous les êtres) comme une communauté, ou un ordre, ou une cité, ou un corps, qui ont tous en commun de se laisser saisir comme des étants, dans ce tout que nous nommons parfois l’Être. La part la plus noble du tout de l’Être en est le fondement, et c’est à elle que nous pouvons réserver le nom d’Être, avec majuscule ou par excellence. Celle-ci est éternelle. Pour Aristote, elle constitue le ou les principes de tout et il appelle Dieu, ou l’Être absolument par excellence, la partie radicalement première de cette structure éternelle, le « Gouverneur » de tout ce qui est. Nous avons là une structure de pensée largement pérenne, qu’Aristote a dégagée le premier avec précision. Cette structure par laquelle l’être humain, ouvert à tout, saisit le tout comme être et s’arrête à Dieu qui fonde ce tout, possède une pertinence pratique sur laquelle nous voudrions insister dans cet article. Du point de vue théorique, elle a aussi quelque chose de fondamentalement vrai, à telle enseigne que tous ceux qui la critiquent sont conduits à la reconstituer sous d’autres formulations ou conceptions. Ce serait l’objet d’un autre article[2].

 

 

Pourquoi Aristote a-t-il autant compté ?

 

C’est à cause de la vérité de cette structure, et de son inévitabilité pratique, et non par réflexe traditionaliste, que le commentaire d’Aristote a eu la fortune historique que l’on sait – non exclusive assez souvent d’un traitement plus autonome et systématique. Tant s’en faut cependant que même le commentaire se soit réduit à la répétition. La structure dégagée au départ restait assez indéterminée et de nature à faire la joie du commentateur. Elle était et restera sans doute jusqu’à la fin des temps, en attente de réorientations, de corrections et de déterminations supplémentaires, qui peuvent lui venir de confrontations avec des découvertes ou des événements imprévus, ou de mises en cause dues aux apparentes incohérences apparues à ces occasions. Quatre grandes fois dans l’histoire occidentale, cette structure a été ainsi remise à l’épreuve : 1° par la religion chrétienne, elle fut mise à l’épreuve de l’individu, de la personne et de sa liberté ; 2° par les sciences mathématiques et les techniques mécaniques ; 3° par les sciences historiques et biologiques ; 4° plus récemment, elle l’a été par les sciences morales ou politiques et par l’idéologie libérale. Le concept de forme, autour duquel s’articule la construction systématique d’Aristote, s’est trouvé à chaque fois au centre de la discussion. Ces quatre mises en cause ne s’excluent pas mutuellement, de même que les étapes antérieures peuvent perdurer et prolonger dans les suivantes. 

 

Définition du terme "phénoménologie"

 

Par phénoménologie, je n’entends rien d’autre au départ que les méthodes et les doctrines de ces écoles foisonnantes, issues de Husserl, et que tout le monde connaît. Plus métaphysiquement, j’entends l’ontologie, en tant qu’elle accorde une attention privilégiée à l’être comme vérité, c'est-à-dire comme se manifestant à des étants cognitifs, capables de capter la vérité de l’être, y compris la leur. J’entends aussi la forme d’ontologie et de philosophie première à laquelle aboutit d’emblée le questionnement radical humain, quand il prend la forme du doute – forme qui ne lui est pas nécessaire. Saisi dans le cadre, ou dans la dépendance, d’un tel doute, le concept d’être tend à se réduire au concept minimal et univoque de « non pur néant ». La phénoménologie, comme « ontologie dans le doute », si elle ne parvient, sur les pas de Descartes, à retrouver Dieu, est enfermée dans l’univocité de l’être. Et si, tout en refusant l’univocité pour diverses raisons probablement bonnes, on se refuse en même temps à imaginer une autre ontologie que la phénoménologique, sans suivre Descartes jusqu’au bout de ses Méditations, alors c’en est fini de tout discours rationnel, et pas seulement sur Dieu. Mais ne peut-on suivre Descartes un peu plus longtemps, ou plutôt ne pas le  suivre du tout ? Encore une fois, l’éclaircissement de ces sujets serait l’objet d’un second article. Il faudrait y comparer la phénoménologie de Descartes et celle de Husserl.

 

Contexte de cette étude

 

Thèse et conjecture de l’article s’inscrivent dans une philosophie de l’histoire. La crise globale de l’Occident postmoderne arrive en phase terminale, tout simplement parce que sans structure métaphysique suffisante, une culture n’est pas fonctionnelle, étant incapable de procurer à une société libre le minimum vital d’autorégulation éthique et d’autorité. C’est pourquoi la simple nécessité « hobbésienne » de la survie imposera une fin de la « fin de la métaphysique ». Celle-ci ne se produira pas toutefois sans médiations d’ordre intellectuel. La « fin de la métaphysique » (ou plutôt une « fin de la métaphysique ») se rattachait en effet à des problèmes d’ordre physique, qui se sont en grande partie évanouis, mais aussi à des problèmes éthico-politiques qui demeurent, même si les solutions modernes, puis postmodernes, qu’on a voulu y apporter, sont insuffisantes.

 

Un vieux sujet de réflexion

 

Ma réflexion sur le thème a commencé il y a longtemps, par la méditation d’un livre de Jean-Luc Marion intitulé, Réduction et donation[3]. Il n’y a pas lieu de dresser la métaphysique contre la phénoménologie. Tout le monde est métaphysicien, et l’on ne sort d’une métaphysique que pour entrer dans une autre[4]. La phénoménologie ne fait pas exception. Quand elle existera plus authentiquement, elle rentrera dans la philosophie pérenne et y jouera un rôle. En outre, toute métaphysique commence peu ou prou par une philosophie première, enracinée dans un questionnement. Si ce dernier prend la forme du doute, cette philosophie première prendra celle d’une phénoménologie. J’espère que tout cela s’éclaircira dans ce qui suit.

 

Pour l’heure, concentrons-nous sur notre thème en le prenant sous un angle pratique, et allons donc chercher surtout du côté de la spiritualité et de la mystique.    SUIVRE LE LIEN POUR OBTENIR LA SUITE.
   

Retrouver pour de bon la métaphysique

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Mise à jour le Dimanche, 07 Juin 2015 19:52 Écrit par Henri Hude

La raison doit nous aider à résoudre les problèmes de la vie.

Mais que se passe-t-il, quand la raison perd elle-même la tête ? C'est elle qui devient le premier et le plus grave de nos problèmes. 

La raison perd la tête, quand elle perd l'accès à l'être, le sens de la vérité, sa capacité métaphysicienne. 

Il y a trois ans, juste avant l'été 2012, j'avais mis en ligne le texte ci-dessous, que je republie aujourd'hui en première page. La suite de ce texte était accessible, mais seulement à partir du menu, sous l'onglet "Approfondir", et le sous-onglet "Philosopher en famille" ! Malgré cette discrétion, cet article est beaucoup lu, et je pense que c'est une bonne idée de le proposer de nouveau dans son entier, mais cette fois publié en première page. 

 

Je mets en ligne les articles que je publie, quels qu’en soient les sujets. Dans la Revue Théologique des Bernardins, n° 5, Juin 2012, pp.117-141 (Editions Lethielleux) est paru un article de moi, intitulé ‘Phénoménologie et métaphysique’. Le titre est rébarbatif. Le contenu, à mon sens, est comestible.

Je ne fais pas que de l’éthique, ou que de la philosophie politique. Ou plutôt, en en faisant, j’essaye d’aller jusqu’au bout. Certains des fondements de la cité restent invisibles. La « métaphysique » en est un, parmi les plus invisibles de tous, mais pas le moins important.

Voici donc cet article, découpé en huit fragments successifs, dont voici les titres :

Post 1 : Considérations introductives : définitions, thème, thèse, hypothèse de travail, contexte. SUIVRE LE LIEN POUR AVOIR LE DÉBUT DE L'ARTICLE

Post 2 : Mystique et métaphysique

Post 3 : Dieu et l’être

Post 4 : Qu’est-ce que la subjectivité ?

Post 5 : Qu’est-ce qu’un objet ? Sciences et techniques

Post 6 : Une métaphysique du soupçon. Et sur la finalité

Post 7 : Retour sur la Métaphysique d’Aristote et l’Ecole d’Athènes. Métaphysique et Volonté de puissance. Ontologie.

Post 8 : La ‘fin de la fin’ de la métaphysique.

 La thèse de cet article, on le verra, c’est que la philosophie sans métaphysique est une impasse.  

La crise globale de l’Occident postmoderne arrive en phase terminale, parce que sans structure métaphysique suffisante, la culture d'une cité libre n’est pas fonctionnelle, étant incapable de procurer à une telle société le minimum vital d’autorégulation éthique et d’autorité. La simple nécessité de la survie imposera de mettre fin à la soi-disant « fin de la métaphysique ». POUR ALLER AU PREMIER FRAGMENT DE L'ARTICLE CLIQUER ICI.   

   

Lettre ouverte au colonel Roger Trinquier sur son livre "La guerre"

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Mise à jour le Mercredi, 27 Mai 2015 08:16 Écrit par Henri Hude

 

Une version un peu abrégée de ce texte est parue dans le mensuel La Nef n°270 de mai 2015.

 

 

 

Le théoricien de la guerre de demain

 

 

Mon colonel, depuis que vous êtes passé sur l’autre rive (+1986), vous êtes sûrement moins fana des guerres ici-bas, que de la paix éternelle. Néanmoins, ayant relu votre livre La guerre[i] et lui prêtant cette fois une attention sans préjugé, il m’a paru si intéressant, que je ne vois pas de meilleur sujet pour cette chronique.


Vous étiez né en 1908, de famille paysanne, vous entrez dans l’armée par une petite porte, êtes affecté en Indochine en 1930, où vous restez jusqu’à et pendant la Seconde Guerre mondiale. Sale caractère, vous êtes retardé à l’avancement. Vous faites la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Vous accumulez quatorze citations, dont dix à l’ordre de l’armée – et, tout en faisant la guerre, vous la pensez. Vous quittez l’armée en janvier 1961, pour une mission spéciale au Congo. Puis, vous écrivez. Vous êtes un des grands théoriciens de la guerre subversive, à mon avis, le meilleur.

Votre livre n’a pas vieilli. Sans prétention littéraire, sans pédantisme pseudo-scientifique, libre de tout, sauf du réel, il est classique. Vous pensiez en fonction de l’URSS, du parti communiste, du Vietminh et du FLN, qui ne sont plus d’actualité. Mais justement, parce que vous avez atteint à l’universel, vous éclairez le présent et l’avenir, la guerre d’aujourd’hui et celle de demain. Qui veut la paix doit préparer cette guerre, donc vous lire.

 

 

La guerre et l’impérialisme

 

 

«Le dessein de la Russie soviétique est d’imposer aux nations encore libres son système politique et de le faire diriger par des hommes de son choix. Ainsi, directement, ou par gouvernements satellites interposés, elle serait maîtresse du monde » (p. 15).

 

Certains semblent penser que cela s’applique encore à la Russie de Poutine.

D’autres croient que cela s’applique mieux à une autre grande puissance.

 

Je me demande ce que vous en penseriez.

 

 

 


La dissuasion nucléaire et la mutation de la guerre

 

 

« L’arme nucléaire a amené une rupture complète avec le passé » (p. 39).    

« Une nouvelle forme de guerre a progressivement vu le jour » (p. 46). Par suite, « pour qu’une guerre ne dégénère pas en conflit nucléaire, elle devra se dérouler à l’intérieur même du pays à conquérir. […] L’agression aura l’aspect d’une guerre civile déclenchée sans l’intervention d’une puissance étrangère » (p. 46-47).

 

Thèse fondamentale et absolument exacte. Il est frappant de voir combien elle s’applique aux conflits de Syrie et d’Ukraine.

 

Pour les analyser avec certitude, il faudrait des informations certaines. De là où vous êtes, mon colonel, c’est vous qui pourriez savoir le mieux qui ment, car nous n’avons pour chercher la vérité que des médias qui disent (presque) tous la même chose, et Internet qui dit assez souvent le contraire.

 

 

 

Comprendre la fonction de la terreur

 

 

Vous écrivez aussi : « L’expérience acquise aujourd’hui nous montre qu’il n’est pas nécessaire d’avoir la sympathie des populations pour les amener à se battre pour une cause et pour les gouverner » (p. 47). Il suffit en effet de les terroriser. Là encore, parfaitement exact.

 

Toutes les atrocités de l’État islamique, qui en ce moment défrayent la chronique internationale, ont pour unique objet de terroriser les populations sur lesquelles les djihadistes ont pour but d’assurer leur emprise, y compris en dehors du Moyen-Orient et de l'Afrique. « En effet, terroriser un individu ou un groupe d’individus, c’est ne leur laisser aucune chance d’échapper à une mort certaine et souvent cruelle, si les exigences des terroristes, si exorbitantes soient-elle, ne sont pas satisfaites dans des délais très courts » (p. 64).

 

Un groupe de terroristes finit ainsi par devenir, aux yeux d’une infinité de complices stipendiés ou d’idiots utiles, le représentant légitime d’un peuple unanime en lutte pour sa libération. Le gouvernement révolutionnaire aura toujours le soutien d’une immense majorité, formée de tous ceux qui ont peur de voir éviscérer leur famille.

 

Le but d’une guerre postmoderne (c’est-à-dire en régime de dissuasion nucléaire), c’est la conquête du pays au moyen d’une apparente guerre civile conduisant de l’intérieur au renversement du régime. La façon d’y parvenir est d’abord le contrôle de la population. L’agresseur, la subversion, l’obtient en organisant la terreur. La population n’ose plus alors avoir de rapport avec le pouvoir qui la défend, et, s’il la défend mal, elle perd confiance en lui. De bon ou de mauvais gré, elle apporte à l’agresseur argent, nourriture, cache, renseignement et même la légitimité apparente. Si la terreur atteint un niveau suffisant, l’adhésion des populations sous l’effet de la peur est presque aussi forte que si elle se produisait sous l’effet de l’enthousiasme.

 

L’action de la terreur n’est efficace que si, dans le même temps, la subversion bénéficie de l’appui d’une action psychologique dans le pays, et internationale, qui travaille à désarmer le pouvoir, en l’empêchant de lutter contre le terrorisme avec des moyens adaptés.

 

  

On peut gagner la guerre contre les terroristes

 

Il est tout à fait possible de gagner une guerre contre une subversion terroriste, en employant les méthodes appropriées. Ce n’est pas une spéculation. C’est l’expérience qui l’a montré (p. 217).

 

Tout votre ouvrage, après avoir exposé avec précision l’offensive de la subversion (première partie), explique en quoi consiste la défensive efficace (deuxième partie).

 

Vous montrez de manière non seulement convaincante, mais démonstrative, ce qu’il faut faire pour ne pas gagner une telle guerre, et ce qu’il ne faut pas faire, si on veut vraiment ne pas la perdre. Cette seconde partie explique prophétiquement, par exemple, toutes les bêtises qui ont été faites en Afghanistan.

 

Vous auriez pu ajouter, qu’il est ridicule et criminel, de mener une politique, si on ne veut pas en prendre les moyens. Mais le politicien, souvent, n’est pas un homme d’État. Parce qu’il a peur de l’opinion, il engage une politique,  qu’il faudrait éviter ; et après ça, encore parce qu’il a peur de l’opinion, il ne prend pas les moyens de cette politique. A nouveau parce qu’il a peur de l’opinion, il dissimule cette absurdité et raconte des histoires pour dissimuler le fiasco qui vient. Et enfin, toujours par peur de l’opinion, il renonce à cette guerre qu’il avait faite par trouille, une fois que l’échec, résultat inévitable d’une conduite aussi absurde, aura dégoûté l’opinion.

 

Un grand malheur pour un pays est d'avoir à sa tête des politiciens trouillards, et non des hommes d’État.

 

 

 

Des problèmes moraux très aigus

 

 

Vous mesurez combien les tactiques victorieuses sont en forte tension avec les principes politiques  de la démocratie et avec les principes moraux de l’Occident.

 

C’est, dites-vous, cette tension qui permet à la subversion de l’emporter en empêchant l’emploi des moyens gagnants grâce à une « action psychologique » très puissante.

 

Vous écrivez : « Le terrorisme est l’arme offensive par excellence de la guerre révolutionnaire ; l’interrogatoire des prisonniers est la seule arme efficace pour le combattre. Tout gouvernement qui engage son armée contre la subversion doit le savoir » (p. 171).

 

Le problème éthique est aigu. « C’est au gouvernement de faire (les choix) sans ambiguïté, et en aucun cas de les laisser aux exécutants » (ibidem).

 

 

 

 

Gagner la guerre et sauver son âme

 

 

Que penser de cela d’un point de vue moral ?

 

D’une part, il n’est pas permis de sauver son pays en perdant son âme, car que vaudrait le salut d’un pays, s’il devait être acheté au prix de l’âme de ses plus fidèles citoyens ?

 

Mais d’autre part, surtout si l’on est homme d’État ou militaire, il n’est permis ni de perdre certaines guerres contre certains ennemis, ni d’accepter de laisser tomber son pays, peut-être pour des siècles, sous un joug ténébreux. On ne sauvera donc pas non plus son âme sans avoir le courage de gagner aussi ce genre de guerre.

 

Pour corser le tout, ajoutons qu’on ne la sauvera sans doute pas non plus en se plaignant d’être placé devant des choix aussi difficiles et en décidant de ne pas décider, de se laver les mains, de ne pas y penser, etc.

 

Vous, mon colonel, vous n'aviez pas froid aux yeux. Je me demande si vous avez sauvé votre âme. Si tel est le cas, priez pour nous. Je pense que beaucoup voudraient sauver la leur, et leur pays avec. Les choix ne sont jamais faciles. Tout salut dépendra aussi de nos décisions. Dès aujourd’hui, que chacun y pense.

 

 



[i] Colonel Roger Trinquier, La guerre, Albin Michel, 1980. La guerre moderne a été rééditée chez Economica (2008). La Guerre avait fondu ensemble deux ouvrages alors épuisés, La guerre moderne (La Table Ronde, 1961) et Guerre, subversion, révolution (Robert Laffont, 1968).

   

Réformes administratives (3).L'intégration de la gendarmerie au sein du ministère de l'Intérieur

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Mise à jour le Mardi, 26 Mai 2015 07:23 Écrit par Henri Hude

J'ai participé les 2 et 3 décembre 2013 à Rabat à des tables-rondes franco-marocaines sur le thème d'ensemble de "la gouvernance des réformes structurelles". On m'avait confié la rédaction d'un rapport réfléchi. C'est celui que je publie sur ce blog.

Pour revenir à la section précédente, cliquer ici. 

Pour revenir au début de ce rapport cliquer ici.

 

Il y aura au moins eu, à ce jour, une réforme assez réussie, c’est celle dont nous a parlé le Général de gendarmerie S.-P. B..

 

L’idée que la gendarmerie, tout en conservant son statut militaire, puisse passer du ministère de la Défense à celui de l’Intérieur s’explique d’abord par une évolution de la menace après 1991 et la transformation profonde de la situation internationale. La sécurité intérieure repasse au premier plan, cependant que la menace extérieure elle-même, caractérisée comme « terrorisme », se fait redouter aussi, voire d’abord, à l’intérieur.

 

Le rapprochement a conduit à une utile mutualisation des moyens, notamment dans le domaine des services supports, des systèmes d’information et de communication et du renseignement judiciaire. Il a amélioré la coopération sur le territoire et la coopération internationale contre une pègre souvent sans frontières. L’expérience montre que les policiers ne demandent pas à devenir gendarmes, ni réciproquement. Les formations initiales sont restées séparées, comme les unités opérationnelles, et chaque corps, en dépit d’une collaboration quotidienne avec l’autre, a gardé son esprit, son identité et sa personnalité. Nous sommes là en présence d’une réforme qui n’est pas allée dans le sens de l’indifférenciation kafkaïenne.

 


Sans doute y a-t-il eu là des raisons financières, la fusion des corps aurait en effet probablement  conduit l’Etat, pour diverses raisons techniques, à payer plus cher le même service. Ce rapprochement a permis aussi de faciliter la réfection des logements et le remplacement des véhicules, mettant ainsi un terme à une grogne qui devenait inquiétante dans la gendarmerie. L’Etat peut maintenir la qualité du service en faisant jouer l’émulation entre les deux corps. Il bénéficie en outre d’une précieuse gradation dans la réaction en cas de crise intérieur grave nécessitant un durcissement bien calibré du maintien de l’ordre.

 

Après tant de considérations objectives mais déprimantes, il était bon de pouvoir se réjouir de transformations menées avec sagesse et prudence.  

 

   

La réforme de l'hôpital public. Réformer l'Administration (2)

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Mise à jour le Mardi, 26 Mai 2015 07:23 Écrit par Henri Hude

J'ai participé les 2 et 3 décembre 2013 à Rabat à des tables-rondes franco-marocaines sur le thème d'ensemble de "la gouvernance des réformes structurelles". On m'avait confié la rédaction d'un rapport réfléchi. C'est celui que je publie sur ce blog.

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Le Dr. G. C., dans un exposé aussi précis que nuancé, présente l’hôpital comme « la caricature du processus de réforme ». Des vagues de réformes se succèdent, tendant à chaque fois et à chaque fois sans succès de brider la dérive des dépenses, par une multiplication de réglementations à la fois soviétiformes et américanisées.

 

L’accroissement inévitable des dépenses  de santé, dû à l’accroissement de la longévité, ne pourrait être toléré que dans un système économique mondial ne bloquant pas notre croissance et ne tendant pas au nivellement des solidarités nationales. A défaut de remettre en question les règles du jeu, nous nous voyons forcés de vivre à crédit, et  d’imposer en même temps la férocité d’une logique utilitariste et objectivante, à un domaine qui, par définition, relève de la juste générosité et du refus de s’en tenir à la réduction immorale de la personne à un objet.

 

 

Après avoir noté la modernisation réelle des matériels et des bâtiments, mais après avoir souligné aussi l’incontestable régression du contact humain avec les patients, de la précision du dossier et du suivi médicaux, sous l’effet de la rationalisation des coûts via l’emploi intensif de l’informatique, la discussion se concentre longuement et avec précision sur la question de l’évaluation. Elle donne lieu à des interventions très éclairantes, par exemple de la part de Mr M. D. K. (ministère des affaires étrangères et de la coopération, MAEC), soulignant qu’aucune évaluation ne peut avoir de valeur sans « personnes intelligentes » (et non en vertu de procédures absurdement mécaniques). Là encore, il est à craindre que, au milieu des inévitables contradictions entre les indicateurs objectifs, et compte tenu de la subjectivité présidant à leur priorisation, la seule fonction effective de l’évaluation soit de justifier les décisions et le pouvoir de l’évaluateur.

 

Heureusement, ce qui empêchera toujours cet univers hospitalier de sombrer totalement dans le désespoir kafkaïen, c’est la noblesse émouvante et l’inéliminable bonté du rapport humain entre soignant et patient.

 

 

Cet exposé savant et lucide nous donne une fois de plus à méditer le paradoxe de la France, qui compte tant de personnalités remarquables, à tous les niveaux intermédiaires et supérieurs, mais qui ne parvient pas à les mettre à sa tête. De là, sans doute, le déficit de légitimité d’une mince couche dominante – légitimité et confiance qui sont pourtant, nous l’avons reconnu auparavant,  des facteurs décisifs du succès de la réforme. 

   

Réformer l'Administration. Sur la modernisation de l'Etat

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Mise à jour le Vendredi, 22 Mai 2015 09:48 Écrit par Henri Hude

 J'ai participé les 2 et 3 décembre 2013 à Rabat à des tables-rondes franco-marocaines sur le thème d'ensemble de "la gouvernance des réformes structurelles". On m'avait confié la rédaction d'un rapport réfléchi. C'est celui que je publie sur ce blog.

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Une troisième table-ronde franco-marocaine eut lieu, cette fois à l’ambassade de France à Rabat, sur trois sujets successifs : 1°) un exposé liminaire sur la modernisation des politiques publiques (P. T.) ; 2°) la réforme hospitalière (Dr G. C.) ; 3°) l’intégration de la gendarmerie nationale au sein du ministère de l’intérieur (S.-P. B.).

 

 

La synthèse de P. T., d’une clarté remarquable, tout en rendant justice à la volonté réformiste et à l’énergie dépensée pour cela dans les dernières années (= sarkoziennes), manifestait sans complaisance les limites de l’exercice d’une réforme menée d’abord avec des œillères de comptable. Il en est en effet résulté :

Une focalisation sur les économies rapides, qui peuvent à la fin se révéler ruineuses.

Une absence de concertation et une confusion entre vitesse et précipitation.

Une focalisation sur l’appareil étatique et sur chaque ministère pris isolément, sans prise en compte suffisante de l’interministériel et du rapport aux collectivités publiques et aux institutions de solidarité nationale.

 

 

La LOLF (loi organique relative aux lois de finances, 2001, appliquée depuis 2006) et la prolifération d’une « évaluation » dont nul n’est en mesure de clarifier les critères, de prouver le non-arbitraire et enfin de l’évaluer, ont été abordées lors des échanges.

 

Ce qu’un auditeur français pouvait conclure de cet exposé lucide, c’est que l’unique résultat indiscutable d’une agitation compulsive assortie du montage de nombreuses « usines à gaz », semblait avoir été un nouvel accroissement du pouvoir de certains grands corps et de l’énarchie. C’est là un mal récurrent du réformisme de certains pays, un élément majeur dans le tableau clinique des dysfonctionnements. Cette observation peut avoir pour avantage d’identifier les freins en cas d’échec continuel de la réforme.

 

En outre, l’application de l’individualisme radical à l’économie globale produit une crise sociale effroyable dans de très nombreux pays, ce qui à la fois tend à y accroître le volume de l’assistance offerte par l’Etat, et à y exiger une cure d’amaigrissement drastique de ce même Etat. Cette contradiction fatale accule tous les régimes concernés, soit à l’endettement indéfini, soit à la faillite, ou à la révolution sociale. De là le caractère aussi parfaitement odieux qu’inefficace des politiques menées sur la base de principes impolitiques, absurdes et immoraux.   

A SUIVRE 

   

Amour, Ethique et Leadership. Love, Ethics and Leadership. Discours à Belgrade

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Mise à jour le Jeudi, 14 Mai 2015 13:53 Écrit par Henri Hude

Voici le texte (en anglais) lu à Belgrade, le 11 mai 2015, à l'Académie militaire serbe, lors de la séance inaugurale du 5ème congrès de la Société Internationale d'Ethique Militaire en Europe.

 

Ladies and Gentlemen,

It is an honor to address such a distinguished audience. I note it is composed out of my ISME and EURO-ISME colleagues and friends, and out of soldiers of this noble and heroic country who welcomes our congress.

During my second visit in Belgrade (these days, it’s the third one), I had time to visit your town. In the Kalemegdan Park I came across a high stone pillar. A short sentence was carved on it, in Serb and in French. You Serbs know probably which one I’m talking about. From then on, this sentence remained carved in the flesh of my heart. This sentence reads: “Volimo Francusku kao što je ona nas volela “; “Love France as she loved you.” For sure, in the course of events, France didn’t always love you as she once did. And yet I cannot help telling you allheartedly: “France still loves you and forever”. 

Why did I start in such a way? Just to capture your goodwill? No. I did so because love matters to the subject we have to study: ethics and leadership.

Love matters to ethics and love matters to leadership.

What is ethics? Ethics is character.  

And what is character? Character is virtue.

And what is virtue? We could try to define it, first, as “moral strength”. Of course, we cannot rule out all kind of stoicism and that definition could work, as an approximation[1]. But using it we would take technics as a model for ethics and such an approach would produce only poor outcomes. Why? Because when we use this model, we represent unconsciously virtue and will as strength, power and authority. This strength or power is supposed to modify, as if from outside, a physical reality characterized by inertia, (i.e., conservation of the status quo, be it movement or rest). This does not correspond to what human nature is and to how it works.

When we represent virtue and will as basically strength and power to self-coercion, virtue gets reduced in fact to mere social pressure, psychological dependence  to the group, fear of being punished or blamed, and basically the individual does not act by itself but rather reacts and undergoes pressure. His good habits tend to be reduced to useful reactions conditioned through a kind of dressage. He might feel to be strong, but in modern times this strength is exposed to the risk of sudden collapse.

With the spreading of technology, individuals feel more empowered, the weight of society decreases, the autonomy of the individual increases. Accordingly, a stoic virtue will fade; it will evaporate, if it was essentially a form of dependence of the individual, implying constraint and deprivation.  How can we hope that the individual will remain virtuous in a free and rich society? That is the question. Such hope cannot be reasonably kept, unless we adopt another form of culture and pedagogy of virtue – which, by the way, is probably more consistent with an accurate description of the facts of human nature. 

 Enduring virtue in modern ages is not stiffness of heart, tightness of rules, nor strength of will. Enduring and modern virtue is basically love. I would say: will is love and virtue is a stabilized, boosted and consolidated love. The Serb and the Italian[2] languages rightly use the same word for to will and to love. Which love are we talking about?

Love is one and love is many. Love does not mean always sex, or delicious feelings, but always means deep unity, alliance, union. As it is one, love is oriented toward the Good which is the One. This is basic platonic teaching, and this is true. As it is many, love is oriented toward many various goods. It is clear that each of our loves can clash with each other. So, ethics deals with an integration problem. An isolated passion can be strong, and usually is not right.

Ethics and character mean that some kind of stable and noble consistency has been achieved among all our loves, so that they are at peace in order. Each one of them has got, so to speak, its fair and due share, in the whole of our existence. And this equates to some kind of Pareto optimum, which also means a maximum possible both of liberty and happiness. 

In our imagination, liberty and happiness mean independence of any particular emotion which pro tempore (temporarily) happens to be dominant. But this is just living in a fantasy world. Such life is a short dream from which we wake up in misery.

Plato in his Republic rightly compares inner and social justice. He is right, again. Exactly as social justice produces peace and order and prosperity in the entire social fabric, in the same way this inner justice should bring unity, consistency, harmony, satisfaction and freedom to a personality. It is not yet bliss, or beatitude, but some kind of “dynamic installing” toward the good, as the Spanish philosopher Julian Marias defines ‘happiness’ in his book La felicidad humana.

Will is strength in itself, but strength of love and love is the genuine strength of the will. When separated from too romantic interpretations and pictures, love is less a passion, or an emotion, than the very essence of the will, something which is its nature, but becomes self-conscious and consciously self-assertive. This love is at the same time natural, vital and rational, through its spontaneous orientation toward the Good. And the Good is the principle of all thinking and interpretation. That’s why love is not unreasonable. Moreover, “the heart has its own reasons, which reason does not know[3]”.

The Good is also man’s goal. And when love is free, nothing can stop the will from doing what is his destiny. That’s why it has been rightly written, by our friend Martin Cook, that “character is destiny”.

The triumph of virtue is less the victory of one love over another one, than the genuine common victory of all and of their common interest. So, ethical education looks like the art of sculpture, according to Michelangelo. He used to say: “I just keep in mind the form I am aiming at, and I eliminate the superfluous.” As a result, Beauty.

This should make sense for all of us, since we are educating leaders. As Zradko Planinc writes in his fine book on Plato’s Political Philosophy, we are “educating the guardians toward the Good”.      

Obviously, love cannot last without justice, because injustice breeds clash and war. Justice and respect are, at it were, the body of love.

When in love, the will becomes an overwhelming stream which rides out any difficulty, drives away every opposition, and cuts short any resistance.

This love we are talking about is self-love without selfishness. It is not love of the ego by the ego, but love of us and love of me and love of you by me as one of us with you. Noble friendship overcomes the opposition between egoism and altruism.

The good we love is a common good. The first form of such common good is the compelling and reasonable love of the fatherland. This love is deep. It cherishes the sweetness of the mother tongue – ma-terni jezik -. It includes the remembrance of so many great deeds we did together, and the common shame of big follies: for instance, what a crazy recklessness it was for the French in 1812 to turn Moscow into ashes. This love is also the common understanding of a nicely human, and partly divine, tradition.

The Good which is the One is a philosophical conception, too abstract to be effectively loved, except by a tiny number of smart and well born individuals. But everybody can love the Good we see face to face in the flesh. That is not reason, of course, but faith. 

An individual who rejects all tradition and claims to be no more than an individual is probably no more than an insignificant nobody. The individual draws identity and nobleness from his body politic and from its common memory.

An individual is also a whole, a person, and this is the other part of his or her nobleness; but it would be mere àmnesia for the strand to forget its ground and its sod.

Moreover, the truth “Man is a person” is part of our common spirit, part of our noble tradition, and part of any free judgment we hold or of any responsible decision we make.

The orthodox tradition, according to the French theologian Paul Evdokimov, describes Man as “a genuine small god, ‘microtheos’. He is to himself the image and the place where he contemplates God’s wisdom and the beauty of the divine ‘logoi’ (thoughts) which shape the universe[4].”

If decently educated in our noble traditions, we also love other countries, and we can feel as one family on the Earth, and respect and love every person as a fellow creature.

This is why we may and must say, with an old Bohemian poet: “As long as the national spirit (French, or Serb, or any other) – as long as such a soul is yearning deep in the heart, then our hope will not be lost: to be and to remain a free people in our land[5].”

Without love it is impossible to lead people effectively, and even more if we happen to lead them in war. It will become always more and more difficult to understand without love what wrote long ago another poet, the famous Roman Horace: “sladak i ple-menit um-reti u zemlja”. “It is sweet, beautiful and noble to die for the country”. Dulce et decorum est pro patria mori.

There is no “bliss of solitude[6]”. What is a mere individual? Somebody who “wanders lonely as a cloud”; somebody who feels distressed and powerless. Nobody can remain alone. That’s why, “when all at once he sees a crowd, a host of” fellow citizens, he rejoices. “And then his heart with pleasure fills”. 

If so we love, we are happy. The very life becomes for us a pure pleasure. A pure pleasure is one which drags no sadness behind it, and no remorse, and no pain. 

Without such love, without this pleasure and this life, it will be increasingly difficult to lead effectively in modern ages, especially if war ceases to be military promenades, and if we face real hardships with severe casualties. Without love, it makes no sense to serve the country, it makes no sense to obey a chief, it makes no sense to command, and it makes no sense to be killed or to kill. Nothing makes any sense at all.  

How bizarre is human existence! War is the contrary of love and yet without love, it’s impossible to make war. 

So what is leadership? Leadership is not about punishing subordinates, complying with political correctness and flattering superiors. It is first of all grounded on friendship, comradery, and on the simple sharing of such a deep and simple love of that which we have in common. Such love is at the same time the key for a good communication, for influence and authority, for projecting image and influencing, for improving and developing oneself and others, even for problem solving, decision making, and facing conflict.

Thank you very much.



[1] Nancy Sherman, The Stoic Warrior.

[2] « Ti voglio bene », « je te veux bien », « I want you good », is a gorgeously meaningful expression.

[3] Blaise Pascal, Pensées.

[4] Saint Basile, Hom.21 ; P.G. 31, 549-A ; 216-A. Cité dans Paul Evdokimov, L’art de l’icône. Théologie de la beauté, p.19.

[5] Written by Naftali Herz Imber. This old poem (1878) was later used as the Israeli national anthem, with a music inspired by Smetana’s ‘Moldau’.  

[6] William Wordsworth, ‘I wandered lonely as a cloud’.

   

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