Henri Hude

Actualité bioéthique

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Mise à jour le Lundi, 23 Novembre 2009 11:11 Écrit par Henri Hude

Mon silence avec Marie-France

 

Une vieille amie, Marie-France, m’avait questionné sur l’actualité bioéthique. Je ne lui avais rien répondu d’articulé. J’avais eu tort. Pour réparer cette omission, je mets en ligne ce soir une conférence du 13 novembre 2009 sur « Contrainte et homicide. La responsabilité morale des militaires ».  

Marie-France va peut-être penser que je ne lui réponds pas, ou que je me moque d’elle. Cette fois, c’est elle qui aurait tort. Quand on parle de responsabilité des militaires, ce qui est posé, c’est de la question de l’homicide.  Eh bien, pour la bioéthique, c’est pareil.  

Si donc je dis quelque chose de fort et de sensé sur le problème de l’homicide en guerre, je suis sûr, indirectement, d’apporter quelque chose au débat bioéthique.  

J’aimerais que Marie-France me dise ce qu’elle en pense.     

 

Mon dialogue avec Dominique le matheux  

 

Un autre ami, vrai de vrai, c’est Dominique, un collègue chercheur. Il  m’interroge hier à brûle pourpoint :  

Dominique : « Et la bioéthique ? » 

Moi (Henri) : « Toi aussi ? Mais vous vous êtes tous passé le mot ! »  

D : « Non, mais Marie-France m’a raconté. Pourquoi ne dis-tu rien ? La révision des lois de bioéthique approche. La société se pose des questions : recherches sur l’embryon, assistance à la procréation, thérapie génique, mères porteuses, etc. Tu diriges un pôle d’éthique, tu sers à quoi si tu ne dis rien ? » 

H : « Marie-France plus Dominique = Henri placé devant sa responsabilité. » 

D : « Là, tu me fais plaisir. Alors que dis-tu ? » 

H : « D’abord que mon devoir est de répondre. Autrement, je me déroberais à ma responsabilité. » 

D : « Très bien. Mais encore ? Que dis-tu sur ces sujets ? » 

H : « Ne t’imagine pas que je me dérobe. Mais tu es un scientifique. Je te réponds donc d’abord : ‘Pas d’empirisme !’. » 

D : « Accordé. Recul et hauteur. » 

H : « Exactement. Pas trop vite dans les questions particulières, ni dans le détail des faits. Détour par l’essentiel. » 

D : « Définitions et principes. » 

H : « Exactement. » 

D : « C’est la première condition de l’esprit scientifique. » 

H : « C’est aussi la première forme du bon sens moral et de la clarté de conscience. » 

D : « Alors allons-y. »  

H : « OK. Que sont ces questions dont tu parlais ? » 

D : « Des questions d’éthique. » 

H : « Oui, si on le dit en grec. Si on le dit en latin, ‘des questions de morale’. » 

D : « Peut-on résoudre des questions de morale rationnellement ? »  

H : « C’est exactement la question. Réponse : oui, s’il existe des principes moraux universels. Autrement, non. » 

D : « Y en a-t-il ? » 

H : « Pas si vite. Que sont des principes moraux universels, pris tous ensemble ? » 

D : « Laisse-moi réfléchir. Une loi morale ? » 

H : « Exactement. Donc, à la question : "Peut-on résoudre ces questions raisonnablement ?" la réponse est : … » 

D : «  Oui, s’il y a une loi morale. » 

H : « Et voilà. » 

 

Et que dit-on aux parlementaires ?

 

 

D : « Je suis d’accord. Maintenant que fais-tu ? Que dis-tu aux parlementaires ? » 

H : « Je leur demande : ‘Mesdames et Messieurs, y a-t-il une loi morale universelle ?’ » 

D : « Et qu’est-ce qu’ils répondent ? » 

H : « A ton avis ? » 

D : « Trois cas de figure. Cas n° 1, ils disent qu’il n’y en a pas. » 

H : « Alors qu’ils décident n’importe quoi et que le plus fort impose son arbitraire ; et qu’ils ne nous parlent pas de démocratie. » 

D : « Cas n° 2 : ils répondent qu’ils n’en savent rien. »  

H : « Ils devraient avoir honte. Faire métier de décideur sans principe de décision, c’est imposture. » 

D : « Cas n° 3 : il y en a une. » 

H : « Alors tâchez de l’appliquer. »  

D : « Mais y en a-t-il une ? »   

H : Tu reviens au cas n° 2. Oui, il y en a une. C’est ce que j’ai dit aux militaires. » 

D : « Et tu en es sûr ? » 

H : « Oui. Parce que c’est sûr. » 

D : « Explique-moi. » 

H : « T’as qu’à lire ce que j’ai mis en ligne pour Marie-France. » 

D : « Tu ne veux pas me dire ? » 

H : « Si, mais tu es matheux. Sans un tableau et une craie, les maths, c’est du pipeau. Pour l’éthique, c’est pareil. Le savoir s’écrit. L’éthique aussi est un savoir : parce qu’il y a de l’expérience morale, du raisonnement moral, des principes moraux. » 

D : « Alors, je lis et je te réponds. Par écrit. » 

H : « Forcément. C’est comme ça qu’il faut faire. » 

D : « C’est comme ça qu’on se libèrera des pipeauteurs. » 

H : « Peut-être, un jour. »              

 

 

3ème Leçon à l’usage des politiques d’une démocratie durable

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Mise à jour le Dimanche, 15 Novembre 2009 14:53 Écrit par Henri Hude

Contre les suiveurs déguisés en chefs 

 

« Si les chefs n’en savent pas plus que le peuple, autant les tirer au sort. »   

« Ce n'est pas avec des sondages que l'on apprend à connaître le visage d'un peuple. »    

« Le plus compétent des chefs doit savoir reconnaître que, souvent, il ne sait pas. Un peuple aussi. »  

« Le plus intéressant, dans un sondage sur un point précis, c’est le nombre de ceux qui ne se prononcent pas. Il exprime, à peu près, le pourcentage de ceux qui, ne connaissant pas mieux les faits de la cause que les autres, ont la sagesse de ne pas s’en faire juges. Ce pourcentage est faible. » 



Contre ceux qui gouvernent pour être réélus  

 

« Mettez-vous bien dans la tête que votre carrière ne nous intéresse pas. »  

« Si vous voulez devenir riche, ne vous jetez surtout pas en politique.  Faites des affaires, et tâchez d’y réussir. Ca prouvera à l’électeur que vous savez faire un métier. Et vous aurez peut-être un peu d’argent de côté. Si alors vous faites de la politique, vous aurez moins de tentations et plus de liberté. » 

« Nous manquons d’élus qui n’aient pas besoin d’être réélus. » 

« Ce n’est pas contre le cumul qu’il faudrait lutter, mais contre l’incrustation. L’incrustation s’appelle réélection. » 

« Vous n’allez pas me dire qu’il ou elle est indispensable ! » 

« De toutes façons, vous ne serez pas aimé. On vous aimera, peut-être, quand vous serez parti. »  

« Bossuet disait en chaire à la cour de Louis XIV : ‘L’or que vous mettez sur vos carrosses, c’est le pain que vous volez aux pauvres.’ Et il ne s’est pas fait virer. A adapter en démocratie durable. »  

« L’envie est la plaie des démocraties. »  



Prolégomènes à l’esprit civique : l’honnêteté intellectuelle  

 

« Mais quand même, le plus important, c’est encore de savoir dire parfois : ‘Je ne sais pas.’ » 

« Dans une démocratie non durable, je vous garantis qu'un fils à papa qui ne connaît rien à rien réussira s'il se lance dans la politique. »   

« Rien n’est plus utile que l’honnêteté intellectuelle. A pensée fausse, action inadaptée. »  

« L’accumulation des folies serait comique, si ce n’était par la souffrance des petits que finissent par se solder les folies des grands. » 

Surtout : « Je ne veux pas des carpettes, je veux des contradicteurs. »  

Lucide : « Quel idiot a nommé cet idiot ? » 

Irréfutable : « A votre niveau, la bêtise n’est pas une excuse, c’est une circonstance aggravante. » 

« Vous avez peur de me dire la vérité ? Vous m’offensez. » 

« Dites la vérité, c’est votre premier devoir. » 

« Louis XIV à un adjudant, qu’il avait injustement offensé : « Camarade (sic !), oublie ce que j’ai fait. Moi, je saurai m’en souvenir. » Quinze jours après, il en a fait un lieutenant. A adapter en démocratie durable.   

« C’est la démocratie qui doit durer, pas les politiciens. » 

   

2ème Leçon à l’usage des politiques d’une démocratie durable

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Mise à jour le Dimanche, 08 Novembre 2009 13:41 Écrit par Administrator

La télé est pour la démocratie et non pas la démocratie pour la télé   


« Vous êtes impatient ? C’est un défaut. » 

« On peut se corriger de ses défauts. »   

« On vient de vous dire qu’il n’y a pas d’urgence. Demain ou après demain. Ou alors après le weekend. » 

« Je comprends bien votre problème. Dites donc pendant le JT que vous n’avez rien à dire. Ca ne changera pas grand’ chose. » 

« Il faut attendre que le sucre fonde. » (Bergson) 

« Si vous ne perdez pas votre temps à vibrillonner pendant qu’il n’y a rien à faire, vous en aurez assez pour réfléchir et vous cultiver. Vous pourrez ainsi poser de bonnes questions, à des interlocuteurs, quand il sera pour eux temps d’y répondre. »   

« Quand on arrive à tenir trois heures avec pour seule information qu’on attend l’info, si deux millions de personnes vous ont écoutés, cela fait six millions d’heures perdues. »  

« La télé est pour le peuple et non le peuple pour la télé. L’Etat est pour le peuple et l’homme d’Etat pour l’Etat. »  

« Une démocratie qui n’a pas d’Etat n’est pas durable. » 

« L’Etat perd la tête, quand il ne prend pas le temps. » 

« Le temps, ça se prend. » 

« La décision d’Etat a son temps, celui de la vie. Celui d’une gestation, puis d’un accouchement. »  

« La nuit porte conseil, surtout si je dors. » 

« Heureusement, j’ai des adjoints. Je me repose sur eux. Ils connaissent leur métier. Je leur fais confiance. »   

« Définition de la démocratie communicationnelle : du gouvernement des hommes à l’administration des faits divers. »  

« Un chef absorbe le stress et diffuse de la sérénité. » 

« On n’est jamais forcé de se hâter pour faire une sottise. » 

« Je ne vois pas pourquoi il s’entête come ça. Dans trois jours il aura tout oublié. En plus, c’est tout le contraire de ce qu’il nous disait il y a trois jours. » 

« Le Maréchal Joffre mettait à la porte de son QG le premier qui courait, ou qui élevait la voix. »  

« Montrez-nous donc des résultats, on vous dispensera des annonces. »  

« Le propre du pouvoir : être obéi et respecté. »

   

1ère Leçon à l'usage des hommes politiques d'une démocratie durable

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Mise à jour le Dimanche, 08 Novembre 2009 13:41 Écrit par Henri Hude

Les phrases que devrait savoir prononcer un homme politique


Pour une démocratie durable
 


On parle beaucoup de développement durable. Nous devrions parler aussi et surtout de démocratie durable. Car la démocratie telle qu’elle existe n’est peut-être pas durable, à cause du cadre médiatique dans lequel elle s’exerce, et d’où résulte un double déficit de rationalité et d’éthique.  


Le cadre médiatique, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, élimine la durée au profit du seul instant. Et Bergson disait que l’erreur fondamentale de l’esprit consiste dans l’élimination de la durée. De là résulte l’incapacité à voir la vie et tout ce qui est vivant, la continuité des êtres, l’histoire, les traditions, le non artificiel, la nature, l’esprit, l’Absolu. De là l’incapacité à prendre en compte les ensembles, les réalités et le long terme, au profit d’une polarisation sur le court terme, les apparences et les faits divers. Et parce que tout semble insignifiant hors de l’image et de l’instant, la conscience morale, desservie par la superficialité d la pensée, se coupe des sources profondes de sa loi.   
 

Petites leçons de démocratie durable  
 

A supposer que toutes ces « phrases », ou ces « pensées », m’aient été inspirées par une personne particulière, ce serait encore d’abord un caractère que je peindrais : l’homme politique d’une démocratie de « modernité tardive », selon l’expression si parlante de Chantal Delsol, déterminé par une logique d’instant aveugle à la vie, et, de plus, enfermé dans ce qu’il faudrait appeler l’exubérance irrationnelle des médias. Ces « pensées » posent la question grave de savoir à quelles conditions une démocratie est durable.   


Voici donc des « phrases », réparties en quatre Leçons (au sens de la Méthode Assimil), à l’usage des futurs hommes d’Etat d’une démocratie durable. Je ne publie ici que la 1ère Leçon. Si votre curiosité désire les trois suivantes, elles sont dans Approfondir.  


1ère Leçon : Penser vrai fournit le moyen de s’adapter au réel 


« La plus essentielle de toutes les phrases, pour un homme d’Etat, c’est : ‘Je ne sais pas.’ »  

Puis, à ses collaborateurs directs : « Et vous, savez-vous ? » 

En somme : « Nous ne savons donc pas. – Mais il faut savoir. » 

« D’autres savent peut-être. Où sont-ils ? Amenez-les-moi. » 

Ils arrivent. Alors lui (ou elle, cela va sans dire, mais si on le dit à chaque fois, on ne peut plus faire une phrase qui tienne debout en français) ; or donc, elle, ou lui : « Dites-moi ce que vous savez, pas ce que j’aimerais entendre. »  

« Si vous me prenez pour un corbeau, je vous priverai de fromage. »  

Direct : « Vous ne m’aidez pas. Sans jargon, vous êtes tout nu. Apprenez à écrire, ça vous aidera à penser. » 

D’ailleurs : « Si on pouvait me flatter, ce serait en ne me flattant pas. » 


La seconde grande phrase : « Ca peut attendre. Il n’y a pas d’urgence. Ca doit attendre. »
 

Parler d’éthique ? Trois phrases : 1° « Quand tant de gens dépendent de nous, qui oserait penser à soi ? »  
2° « Ne pas faire la morale. Montrer l’exemple. » 
3° « Bien sûr, ils sont ingrats. Qu’attendiez-vous d’autre ? » 

« Mais quand même, le plus important, c’est encore de savoir dire : ‘Je ne sais pas.’ » 

« Il y en a qui croient tout savoir. Ce sont les pires. » 


Encore une phrase importante : « Cette affaire n’est pas de mon niveau. »
 

« Le Général de Gaulle disait : ‘Tant de gens viennent embêter le Président de la République avec leurs petites affaires !’ Ne vous méprenez pas sur le sens de cette phrase. Elle signifie : ‘Adressez-vous aux fonctionnaires du ministère compétent. Là se trouve la personne qui sait, parce que c’est de son métier. C’est à elle de faire. Elle fera mieux que moi.’ »  

« Si l’opinion publique était correctement renseignée, elle sanctionnerait les chefs sortant de leurs compétences pour se faire bien voir, ou se faire voir. »  

   

Jusqu'où va la responsabilité morale des militaires ?

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Mise à jour le Jeudi, 29 Octobre 2009 12:17 Écrit par Henri Hude

Je dois présenter prochainement une communication sur « La responsabilité des militaires, du point de vue éthique ». Je le ferai dans le cadre d'un colloque sur la responsabilité des militaires, qui aura lieu en novembre 2009 aux Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan. Cet article bref a pour but d'appeler des critiques constructives sur les thèmes et les thèses qui y sont esquissées. Le texte complet de la communication sera en ligne après la tenue du colloque.


Question de conscience ?
 


Le métier militaire n’est pas n’importe lequel : c’est un métier où l’on tue sur ordre. Du point de vue moral, son problème fondamental, c’est l’homicide. Tous les autres en découlent.

La guerre tue. La première forme de la responsabilité morale, pour le militaire, c’est d’accepter de répondre à la question de conscience la plus fondamentale : « Pourquoi as-tu tué ? Pourquoi vas-tu tuer ? » La seconde forme de cette responsabilité, c’est d’accepter de se poser à soi-même la question.


Objection de conscience ?


Si la règle morale était : « Tu ne dois jamais tuer aucun être humain, pour quelque raison que ce soit » – le concept d’éthique militaire envelopperait contradiction. La seule action militaire éthique, ce serait de refuser d’être militaire. L’objection de conscience serait une obligation stricte. Le pacifisme radical serait la seule attitude morale.

Mais, dans la pratique, personne ne soutient le pacifisme radical, par crainte de donner pour toujours le pouvoir aux plus violents (le cas Hitler, par exemple). C’est probablement ce qui se produirait, si personne ne reconnaissait aux Etats un droit et un devoir de résister par la force.  Aussi rejette-t-on le pacifisme inconditionnel.

Par suite, l’objection de conscience ne peut être ni inconditionnellement obligatoire, ni inconditionnellement permise. Le militaire pourra avoir l’obligation morale de donner la mort au combat, mais sans être délié pour autant de son obligation de respecter la vie humaine. Toute la difficulté de sa position se trouve dans cette tension.


Cas de conscience ?


La décision politique d’employer la force, va se traduire par l’ordre de tuer, mais donné à des gens qui ne doivent pas avoir une mentalité de tueurs à gages – autrement comment le régime civil serait-il en sécurité ? Donc le militaire, qui a une conscience morale, ainsi qu'un esprit juridique, se demandera forcément si l’ordre de tuer, qui lui est donné par le politique, est moral, ou immoral – et en outre légal.

Il pourra se poser la question à propos de tels ou tels ordres spécifiquement militaires, sur le terrain, mais la responsabilité des militaires, pris en corps, ne se limite pas à leur action militaire en opérations. Bien sûr, c’est là que s’exerce d’abord la responsabilité des lieutenants ou des capitaines. Mais les officiers généraux les plus élevés, eux, sont au contact direct des décideurs politiques. Leur questionnement moral enveloppe donc nécessairement un questionnement sur la politique dont ils sont le bras armé. Ils vivront un cas de conscience plus ou moins aigu, toutes les fois que la guerre qu’on leur demandera de faire ne leur semblera pas juste.

Les subordonnés (jusqu’à un niveau élevé) peuvent le plus souvent exécuter la décision politique, même si elle est objectivement injuste, sans commettre de faute morale, parce qu'ils ne peuvent pas le savoir avec certitude. Ils vont en effet, le plus souvent, rester dans l’incertitude, et irrémédiablement, sur le bien-fondé de la décision qui les envoie en opérations. Est-elle bonne ? Peut-être. Est-elle mauvaise ? Peut-être. Faute d’avoir les moyens de sortir de ce doute, ils sont placés dans une sorte d’indifférence, où va normalement prévaloir chez eux la conscience de leur seule obligation claire, celle de faire leur métier et de servir l’Etat. Car que se passerait-il, si l’Etat était privé de sa force ?

Ce n’est pas la même chose pour les supérieurs militaires, tout comme pour les leaders politiques. Eux possèdent la compréhension des motifs, le renseignement et la vue d’ensemble. Ils ne peuvent pas ne pas se poser la question morale sur la valeur de cette guerre, car ils savent. Celui qui sait et ne se poserait aucune question d’ordre moral prendrait la responsabilité de ne pas se les poser. Il s’exposerait à se voir un jour demander pourquoi il aurait décidé de ne pas se les poser.


Le dialogue politico-militaire dans la décision politique


Le dialogue politico-militaire conduisant à la décision d’engager les forces armées est d’une particulière gravité morale. Il est de la dignité d’un homme de se refuser à causer la mort d’être humains, s'il sait que ce serait sans juste cause. C’est vrai aussi bien pour le politique que pour le militaire.

Doivent en même temps rester saufs: le régime civil, le lien de subordination du militaire au civil et le respect qu’il implique. Et toutefois, il est normal que le dialogue entre le décideur politique et le commandeur militaire ait aussi la forme d’un dialogue de conscience à conscience. Il y faut de la confiance mutuelle et un degré suffisant de moralité des deux côtés. Cela situe obligatoirement la décision politique au seul niveau qui légitime la politique et la sauve du gangstérisme, à savoir celui de la dignité humaine.

   

Ce que Socrate dirait à Jean Sarkozy

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Mise à jour le Lundi, 19 Octobre 2009 11:54 Écrit par Henri Hude

       Le politicien Alcibiade, à l’âge de vingt-trois ans, rencontra le philosophe Socrate. Voici quel fut leur dialogue, tel qu’il nous est rapporté, ou à peu près, par Platon dans son dialogue de jeunesse intitulé, précisément, Alcibiade :

       « Que veux-tu faire dans la vie, ô Alcibiade ? » demanda Socrate.

       Alcibiade lui répondit :

       « Je veux être un jour le premier dans ma famille, ô Socrate, et que ma famille soit à la tête de mon clan ; je veux que mon clan domine notre cité ; je veux qu’Athènes soit maîtresse de toutes les cités grecques ; enfin je veux que les Grecs, en raison de leur excellence, dominent les autres peuples. »

       « En somme, ô Alcibiade, tu veux dominer le monde ? »

       « Cela peut se dire ainsi, ô Socrate. »

       « Quel beau projet tu as formé, ô Alcibiade, et quel noble naturel est le tien ! Et combien les Athéniens sont chanceux de t’avoir au milieu d’eux, eux qui doivent déjà tant aux vertus de Cleinias, ton père. »  

       « En effet, ô Socrate, ce n’est pas la moindre qualité de notre cité, que de compter des familles comme la nôtre. »

       « Tu parles bien, car je ne doute pas, ô Alcibiade, que si tu te lances déjà, si jeune, dans cette noble course pour le pouvoir, c’est qu’à l’âge où tant d’autres fils de famille se contentent de boucler leurs jolis cheveux et de caresser leurs maîtresses, tu as pu, toi, grâce à l’application de ton esprit aux sujets sérieux, et par de rigoureux exercices, faire ample provision de sagesse et de sciences, d’expérience et de vertus. »

       « De fait, ô Socrate, je t’avoue sans honte et librement que n’ai jamais été aussi assidu que tu le dis. Mais je possède, de naissance, une passion de dominer qui fait mieux que toute vertu. Je tire de mon sang une aptitude à parler si bien au sujet de tout ce que j’ignore, et mille fois mieux que ceux qui savent, que je ne doute pas de posséder un instinct et une intuition valant plus que tous les savoirs. Quant à ceux qui me parlent de l’expérience, ce sont des petits esprits qui ne savent pas comment le génie, sans avoir rien vu, sait déjà tout ce qu’on peut voir. »

       « Ne crains-tu pourtant pas, ô Alcibiade, que les gens du peuple et tous les grands, qui ne sont pas si bien nés que toi, et devant lesquels tu vas bientôt te présenter pour devenir leur élu, ne s’inquiètent de ton ignorance de tous les sujets les plus nécessaires à qui veut remplir les fonctions que tu brigues ? »  

       Alcibiade sourit et lui répondit :

       « Bien sûr que non, ô Socrate, et d’abord à cause de ce que je viens de te dire, que l’instinct et le génie suffisent amplement aux hommes supérieurs. Ensuite, parce que le peuple ne s’y trompe pas. Il sait qu’il n’y a pas besoin d’être savant ou sage ou vertueux pour gouverner la cité, et il sent seulement qui possède en soi un appétit de pouvoir et une puissance de vie qui sont la seule sagesse. Il se soumet à eux avec plaisir et il jouit quand ils le cravachent. Tels furent depuis des siècles ces grands hommes placés à notre tête par le choix du peuple, et qui firent avec son bonheur la gloire de la cité. »

       « Avec un homme d’un tel discernement, ô Alcibiade, les heureux Athéniens n’iront jamais nouer de dangereuse alliance, ni se lancer dans de folles entreprises. »

       « Je pourrais m’en flatter en effet très librement, ô Socrate, puisque telle est la vérité, mais je crois que la pudeur est le plus bel ornement de la jeunesse et qu’à tant de talents que j’ai reçus de la nature, et qui pourraient me rendre orgueilleux, il convient que je rajoute par mes efforts ce qui met le comble déjà un comble à la vertu de mon noble père, je veux dire, l’humilité. »

       « Et tu feras bien, ô Alcibiade. Telle est la sagesse enseignée par tous nos Tragiques : ‘Orgueil, fils du bonheur, dévore son père’. »

       Alors, Alcibiade se tut.

       « Ô Alcibiade, tu restes songeur, à quoi penses-tu donc ? »

       « A personne, ô Socrate. Assez philosophé, laisse-moi. Je me dois aux affaires de la cité. »

       Alcibiade devint stratège, c'est-à-dire président de la République athénienne. Il fut à l’origine de la désastreuse expédition de Sicile, où fut brisée la force d’Athènes. Ecarté du pouvoir, il trahit sa patrie. Il mourut assassiné.   

 

   

Peut-on se libérer du stress au travail ?

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Mise à jour le Lundi, 19 Octobre 2009 14:33 Écrit par Henri Hude

            Il a beaucoup été question, dernièrement, du stress au travail, à propos des suicides en série à France Télécom.

On aura observé le cycle médiatique rituel : focalisation, émotion, gesticulation, ouverture de parapluie, démagogie, colère, indignation, traque de responsable, législation en urgence, fusible qui saute, petit soulagement expiatoire, baisse de pression, ennui, et puis zapping collectif – mais surgissement d’une nouvelle émotion, nouveau cycle qui se déroule, nouveau zapping collectif – indéfiniment.

Rien de pratique à attendre de cela, ni des agités de tout poil qui luttent pour leur survie au jour le jour dans cet univers de non sens. Ils ne vont pas changer le monde et notre vie, l’économie ou la politique. Il faut d’abord compter sur soi, en distinguant bien "ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas" (ou si peu), comme le disait Epictète.

Voir les choses positivement, car le stress est utile. C'est ce que résume clairement, dans Cofatinfo, une revue militaire défunte mais archivée (p.3-5), le Docteur Patrick Clervoy, psychiatre et médecin aux Armées, auteur d'un livre intitulé Le syndrome de Lazare. Le stress est d’abord la mobilisation naturelle de l’organisme face à une menace. Un pays bien gouverné se réorganise avec méthode face à un danger imminent. De même, notre être psychophysique s’adapte spontanément face aux défis d’une situation. La pression artérielle augmente, le pouls accélère, le sang va coaguler plus vite, etc.   

Qu’y a-t-il de mal dans le stress ? C’est en soi une réaction naturelle, utile et nécessaire. Le mal est dans l’idée fausse, souvent exagérée, que nous nous faisons de la menace, ou de l’agression, et donc dans la démesure de l’adaptation organique mise en place. On pourchasse une mouche avec une lourde masse. C’est cela qui, en devenant habituel et en se prolongeant, nous épuise.

Donc, une cause certaine de mon stress – et une cause sur laquelle je peux agir, et agir seul, ou avec l’aide de quelques amis compétents – ce sont mes opinions fausses. Les menaces, je ne les supprimerai peut-être pas. L’adaptation aux menaces, elle est nécessaire. L’erreur concernant les menaces, voilà ce sur quoi que je peux travailler.

Je pense être l’objet d’une agression et je stresse. Si cette agression n’existe pas, je dois me guérir, non d’une maladie qui serait le stress, mais d’une opinion fausse qui exagère mon stress. Incrustée dans mon esprit, cette opinion erronée met sans raison mon organisme sous tension.

Le stress ne tient pas à la quantité brute et réelle de travail. Il tient à l’idée que je me fais de mes obligations face à cette quantité brute, à l’évaluation de sa masse et de mes moyens. J’ai peur de ne pas y arriver, de ne pas être à la hauteur, et de ce qui pourrait m’arriver, en cas d’échec. Ce stress me fatigue beaucoup plus que le travail lui-même, car il est déjà une énorme dépense d’énergie par lui-même, une surtension stérile continuelle, qui ne trouve pas sa résolution normale. Ainsi le stress me fait perdre mes moyens, parce qu’il me les enlève vraiment, ce qui accroît d’autant mon stress.  

Comment sortir de ce cercle vicieux ? Par la liberté d’esprit, l’objectivité, la vérité, la justice. C’est pour cela que l’éthique est nécessaire à la vie.

Idée fausse : j’ai le devoir absolu de réussir. Erreur, car je ne suis pas tout puissant. J’ai seulement le devoir de tout faire pour être bien préparé et de tout faire pour réussir. Si j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, j’ai fait tout mon devoir. Et le résultat n’y change rien. Et si on me fait un reproche, il est injuste. Et si on me méprise, c’est une opinion fausse et une injustice, chez la personne qui méprise. Et si on me punit, ce n’est pas juste non plus. Et si je me soucie de ces conséquences, c’est que je manque de liberté. Je dois faire mon devoir et me moquer éperdument du reste. 

Ai-je peur de mon chef ? Par hypothèse, je suis sérieux et j’ai la conscience nette. Je lui dis : « Si je ne ralentis pas, je vais arriver au bout du rouleau. » Si c’est la vérité, j’ai le devoir de le lui dire ; et il a le devoir de l’entendre. Ou alors c’est un mauvais chef.

Je stresse à cause de ma mauvaise opinion sur mon chef ou sur moi. Les deux sont peut-être fausses. Manque de liberté. Unique remède : se caler sur la vérité objective. Trop prendre sur son sommeil, c’est comme emprunter à un usurier.

« Il va croire que je lui raconte des histoires, que je suis fragile, ou paresseux, ou que je m’écoute… Je vais perdre sa confiance. »

Bonnes questions à se poser : est-ce que je ne suis pas trop affectivement dépendant de son opinion ? Va-t-il vraiment me juger mal ?

Admettons que je sois trop fragile pour mon rôle. Qui a fait l’erreur de me le confier ? La faute n’est pas mienne, sauf peut-être d’avoir accepté. Si c’est une bonne décision que de me relever, elle n’a pour moi rien d’infamant. Jauger exactement n’est pas juger sévèrement. Ceux qui mélangent les deux se trompent. Et moi aussi je me trompe, si j’attache trop d’importance au jugement de gens qui se trompent. Au pire, quel serait l’intérêt de rester dans un emploi qui ne m’irait pas ? Rectitude du jugement : indispensable à la paix d’esprit.

Admettons au contraire que je sois taillé pour le poste, mais épuisé par l’effort. Si je stresse à l’idée du jugement de mon chef (ou d’autres), la vraie cause de ce stress est dans mon opinion sur lui (sur eux). Mais mon chef est-il comme ça ? Incapable d’écouter, de se rendre compte qu’un de ses collaborateurs est au bout du rouleau ? Faisons face à la vérité des faits. Soit il l’est, soit il ne l’est pas.

S’il ne l’est pas, la cause de mon stress est une peur irrationnelle, un manque de confiance injustifiée, une opinion fausse. Mon chef n’est pas si mauvais. Je n’ai pas à guérir du stress, mais d’une opinion fausse qui me stresse. Allons dormir.

Et si mon chef est mauvais, de toute façon, personne ne peut en attendre grand-chose. Si je stresse, c’est que j’espère une chose qu’il n’y a pas lieu d’espérer. Là encore, ôtez l’opinion fausse qui nous stresse et il n’y a presque plus de stress, tout au plus une déception.

On peut me priver d’un bien, mais que vaut ce bien ? Et toute privation est-elle une frustration, c’est à dire privation intolérable ? Jusqu’à quel point dois-je me soucier de manquer de ceci ou de cela ? Pourquoi me pourrir l’existence à force d’anxiété ou de comparaisons ? Qui n’est pas privé de quelque chose ? Cela veut-il dire que nous serons tous frustrés ? Qu’est-ce qui transforme une privation en frustration, sinon l’idée de l’insupportable ? Pour éliminer les frustrations, dois-je supprimer les privations, ou changer mon critère de l’insupportable ? Avec d’autres critères, je deviens indifférent à plus de choses, capable de supporter. Supporter, est-ce passivité ou est-ce sagesse ? Cela dépend. Ne vouloir rien subir, et rien supporter, ce peut-être une garantie de frustration…

Nous parlons de stress, d’agression, de menaces, de maux. Que sont les maux ? Où sont les maux ? Que sont-ils, indépendamment de l’opinion que nous en avons ? Nous stressons à cause de beaucoup de choses qui n’existent plus, ou qui n’existeront jamais, ou qui ne sont qu’imaginaires, ou encore qui n’ont d’autre importance que celle que nous voulons bien leur donner. Ou pour des choses qui sont inévitables, mais dont la gravité n’est peut-être pas celle que nous leur attribuons. En un mot, notre opinion sur les maux a beaucoup d’effet sur notre bonheur ou notre malheur, en particulier sur notre stress.  

Ce qui déstresse, c’est la liberté d’esprit, qui permet de regarder les choses en vérité. Il faut philosopher pour vivre.

   

Benoît XVI et Barak Obama: La religion, de facteur de conflit à facteur de paix. Interview à Zenit

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Mise à jour le Samedi, 10 Janvier 2015 11:14 Écrit par Administrator

 

L'actualité me conduit à publier aujourd'hui directement en page d'accueil et sans autre modification que cette introduction, une interview que j'ai donnée à l'agence de presse Zénit en 2009 après les voyages consécutifs, au Proche-Orient, de Barack Obama et de Benoît XVI. Pour passer de l'émotion compréhensible à la nécessaire analyse. 

 

ROME, Mercredi 26 août 2009 (ZENIT.org) - Dans le numéro n°55 (Juillet-Septembre 2009), de la revue Humanitas, de l'Université catholique pontificale du Chili, le philosophe français Henri Hude, membre du Conseil des collaborateurs de la revue, publie un essai dans lequel il analyse, depuis la perspective de la philosophie morale politique, les discours du pape Benoît XVI et du président américain Barak Obama, au Moyen Orient. Dans cet entretien à ZENIT, Henri Hude, également ancien professeur à l'Institut Jean-Paul II pour la famille, à Rome, revient sur cet essai.  

ZENIT : Henri Hude, pourquoi un tel parallèle entre les discours de Benoît XVI et ceux de Barak Obama ? 

Henri HUDE : L'humanité a besoin de prendre « un nouveau départ », pas seulement au Moyen-Orient. Benoît XVI et Barak Obama l'affirment et emploient la même expression. C'est leur premier et leur dernier mot. Le but où tend ce « nouveau départ » est la paix universelle. Tous deux veulent y tendre sans utopie. Ce « nouveau départ » n'est possible, selon eux deux, qu'avec une prise en compte sérieuse de la religion. Les deux hommes prêtent donc une attention particulière aux conditions culturelles et spirituelles de la paix universelle. Leurs perspectives sur l'avenir, différentes mais croisées, suggèrent une possible recomposition positive du paysage global, spirituel et temporel. 

ZENIT : Quel est selon vous l'apport essentiel de leurs interventions parallèles ? 

H. HUDE : Dire que la religion peut être facteur de paix. Barak Obama pense que les religions peuvent vivre ensemble harmonieusement en se soumettant à la norme d'une philosophie assurant l'égalité et la liberté des opinions et traditions, au sein d'une constitution politique visant à rassembler toute la pluralité dans l'unité, sans l'annuler. « E pluribus Unum ». Et à cette condition, leur apport à la société est très positif. Benoît XVI dit encore mieux, à mon avis, à savoir : comment ce modèle théorique peut marcher, sans se dégrader dans l'utopie, ou dans la manipulation. Benoît XVI parle moins de la religion en général, qu'il ne traite méthodiquement, avec réalisme et respect, les diverses relations particulières en présence : entre le christianisme et les lumières ; entre les lumières et l'islam ; entre le christianisme et l'islam. Il tient compte aussi du judaïsme, bien sûr. 

ZENIT : Vous mettez donc les Lumières au nombre des religions ? 

H. HUDE : Bien entendu. C'est vrai même des Lumières en leur phase actuelle, toute relativiste. On se dit qu'il serait plus simple de reconnaître mutuellement nos « opinions » sans chercher de « vérité absolue »... Mais ce n'est pas si simple. Car s'il n'y a pas de vérité absolue, cela même devient la vérité absolue et alors il ya encore une vérité absolue. Et cette dernière « vérité absolue » n'est pas une simple règle pratique utile à la tolérance, mais c'est une croyance métaphysique déterminée, jointe à tout un système de permissions et d'interdictions. Si chaque esprit individuel est susceptible de faire surgir une vérité, nous sommes en plein polythéisme, ou panthéisme. Les Lumières ont donc tout à fait raison de poser aux religions des questions sur la tolérance, la liberté religieuse et les guerres de religions - mais à condition de s'inclure elles-mêmes, et à égalité, dans le dispositif problématique qu'elles dégagent. Car la Raison des Lumières, elle aussi, quand on l'approfondit, est une des idées possibles de l'Absolu, de la Divinité, en concurrence avec toutes les autres. 

ZENIT : Quel peut être l'intérêt de ces « profils parallèles », par rapport à l'œuvre  de l'évangélisation ? 

H. HUDE : L'évangélisation n'est possible que si les chrétiens sont fiers de leur foi, et ne se sentent pas culpabilisés à cause d'elle. Benoît XVI déculpabilise les chrétiens, mais aussi les musulmans et les juifs. Une âme culpabilisée n'ose pas parler publiquement de sa foi. Pourquoi ? Benoît XVI le dit : « Certains soutiennent que la religion est nécessairement une cause de division dans notre monde ; et ils prétendent que moins d'attention est prêtée à la religion dans la sphère publique, mieux cela est1. » Et l'argument pour prouver cela est l'existence des guerres de religions, qui seraient inévitables. Barak Obama et Benoît XVI affrontent cette question avec franchise et profondeur. Il en résulte deux idées, très différentes, mais en partie convergentes, de la religion comme facteur fondamental de paix. Cela tend à déculpabiliser le chrétien par rapport à ce genre de reproche. Cela lui évite aussi de s'y exposer. 

ZENIT : Quelle est la plus grande différence entre les deux hommes ? 

H. HUDE : Le président traite politiquement les religions, même s'il n'est pas dénué de sensibilité religieuse ; et il fait progresser la réflexion publique en faisant sentir qu'il discerne bien la complexité du problème. Toutefois, il s'élève difficilement au dessus d'une rhétorique pacifiste interreligieuse, chaleureuse mais un peu vague, dont l'efficacité sur les esprits religieux restera mitigée, et sera souvent fonction de leur degré de sécularisation. Bien sûr, la dissolution des religions dans l'ambiance séculariste et relativiste, qu'Obama ne désire pas, serait automatiquement la solution des problèmes que pose leur existence. Mais en ce cas, la dissolution du sécularisme serait aussi une solution possible des problèmes qu'il pose aux religions... Comment aller plus loin que ces pseudo-solutions ? Le pape, lui, traite religieusement les religions. Il considère la relative difficulté de leur coexistence politique (qui est un fait indéniable) d'abord comme un problème religieux. Ce problème se pose à chacune sérieusement à l'intérieur de la conscience religieuse. Le pape ne part pas de ce que requièrent la politique démocratique, ou la paix mondiale, posées comme des absolus, mais il part de la recherche de la volonté de Dieu dans chaque situation. C'est aussi pourquoi sa philosophie politique est plus profonde et entre davantage dans le concret des conditions effectives de la paix. 

ZENIT : Mais alors que signifie exactement l'appel à la paix interreligieuse, si on ne le lance plus uniquement au nom des Lumières ? 

H. HUDE : C'est la bonne question. Il faut évidemment que cet appel ne renferme en lui-même rien de contraire à la conviction fondamentale de chacune de parties en présence. Autrement, il sonne comme un appel à l'apostasie. Pour cela il faut un dialogue d'une totale franchise. Supposez, par exemple, que Dieu ait révélé que la guerre sainte serait un devoir religieux - je ne me prononce pas ici sur le fond ; c'est une simple hypothèse de travail ; qu'est-ce que vous voudriez que cela fasse à un « vrai croyant », dans cette hypothèse, que de lui objecter que Dieu ne serait pas politiquement correct ? L'appel à la paix, formulé à l'occidentale, serait irrecevable. Par contre, il pourrait être efficace et non déloyal de faire remarquer à ce genre de croyant que, dans les conditions nouvelles du monde, une guerre sainte, surtout usant de moyens affreux, aurait pour la cause de sa religion un caractère tout à fait contreproductif, qui ne conduirait qu'à l'affaiblissement de cette religion au profit d'une conception irréligieuse de la liberté et de la paix. Ce fut l'expérience amère de la chrétienté européenne aux 16ème et 17ème siècles. Les guerres de religions ont fondé la sécularisation en Europe. Ceci n'est bien sûr qu'un exemple. Un appel à la «tolérance » est donc tout à fait superficiel, s'il consiste à faire la leçon aux théistes du point de vue polythéiste, ou panthéiste. Supposez qu'on demande aux Musulmans d'accepter de considérer Allah comme un des dieux du Panthéon relativiste : ce serait une mauvaise plaisanterie, qu'ils prendraient très mal. Un chrétien aussi, d'ailleurs. Car qu'est-ce qu'un descendant d'Abraham selon la foi ? Quelqu'un qui pense que Dieu l'a appelé à une rupture décisive avec le panthéisme et le polythéisme. C'est pourquoi la prédication séculariste d'une vague tolérance relativiste ne promeut aucun dialogue sérieux et profond. Elle tend seulement, ou à dissoudre les religions théistes en les réduisant au silence par culpabilisation, ou à les dresser avec violence contre l'idée même de la tolérance. Pour établir un dialogue sérieux et pacifiant, un « croyant aux Lumières » devrait commencer par dire : « Je suis polythéiste, ou panthéiste, et j'estime que ma croyance est la vraie ». Discutons-en, si vous le voulez. L'appel à un dialogue profond suppose la vérité, et accepte le tragique du dissentiment sur l'essentiel. 

ZENIT: Mais comment peut-on vivre en paix ensemble si on est séparé par des dissentiments sur l'essentiel qu'on refuse de relativiser ? 

H. HUDE : Ce qui permet la coexistence, c'est l'estime et l'amitié, par la communauté du sérieux éthique d'une vie vertueuse. Ainsi s'était bâti le consensus des Etats-Unis, entre philosophes et croyants, depuis l'Indépendance. C'est ce consensus qui a volé en éclat depuis l'arrêt sur l'avortement. Barak Obama voudrait le rebâtir, mais comment ?Si les Lumières abandonnent le devoir kantien au profit de l'hédonisme et du relativisme éthique, la démocratie « éclairée » ne se structure plus autour de la liberté qui monte mais autour de celle qui descend, et il n'y a alors plus de lieu commun entre elle et les religions, ni d'ailleurs entre les Lumières tardives et les Lumières triomphantes. Les questions d'éthique de la vie sont cruciales à cet égard. Si les Lumières renoncent à l'exigence rigoureuse du devoir, elles se dégradent en un laxisme intolérant qui pousse au choc des civilisations. 

ZENIT : Pourquoi y a-t-il des guerres de religions ? 

H. HUDE : Il faut comprendre ce terme de « guerre de religions » au sens le plus large. Les guerres entre idéologies issues des Lumières, ou entre une religion et une telle idéologie, sont aussi des guerres de religions, en ce sens large. Le pape note que les guerres de religion existent, au sens large, mais ne sont pas forcément très religieuses : « C'est souvent la manipulation idéologique de la religion, parfois à des fins politiques, qui est le véritable catalyseur des tensions et des divisions2 ». On pourrait ici invoquer le témoignage du philosophe Montaigne, qui vivait en France aux temps des guerres de religions3. Si l'action du Général Petraeus, en Irak, y a tant amélioré les affaires des Etats-Unis, c'est qu'elle a été bâtie, justement, sur une analyse beaucoup plus fine du caractère d'un conflit comportant une dimension religieuse, comme l'explique le Pr. Ahmed S. Hachim4. Aussi Benoît XVI loue-t-il les dirigeants jordaniens de « s'assurer que le versant public de la religion reflète sa véritable nature5. » 

Propos recueillis par Jaime Antúnez Aldunate

Texte espagnol de l'article de H. Hude dans Humanitas, n°55: http://www.humanitas.cl/html/revista/hum55_2009.html  

 

   

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