Henri Hude

Pensées sur la Chine

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Mise à jour le Samedi, 16 Janvier 2016 09:36 Écrit par Henri Hude

J’ai été jury, voici peu, dans une soutenance où un étudiant asiatique présentait un travail de recherche sur le Parti communiste chinois. Cet excellent écrit fut pour moi l’occasion de renouveler des réflexions, dont je voudrais vous faire part. Je ne chercherai pas à les articuler en système. Prenez-les telles qu’elles sont, comme de simples « pensées ». J'ai mis en italique ce qui vient plutôt de moi et en caractères ordinaires ce que m'a rappelé le thésard.

 

1.   Le PC chinois compte 83 millions de membres. Il est divisé en deux factions principales. Ces deux groupes sont la « ligue populiste », Hu Jintao à sa tête, et la « ligue des élites », qu’avait fondée Jiang Zemin. La première représente plutôt les campagnes et l’intérieur du pays ainsi qu’un principe d’égalité, la seconde est plus libérale et représente les côtes, plus riches et développées. Aucune des deux factions ne souhaite aujourd’hui l’élimination de l’autre, à la différence du temps passé, où les purges se succédaient dans le parti. Elles préfèrent alterner au pouvoir et se le partager. Par exemple, l’actuel chef de l’Etat, Xi Jinping, appartient à la ligue des élites, et le premier ministre, Li Keqiang, aux populistes. Mon étudiant écrit : « Chacun est le représentant d’un clan dans le PCC. Cette répartition du pouvoir peut être appelée le système de ‘1 parti, 2 clans’. »

Chacun comprend que ce système de parti unique en deux factions solidaires pourrait aisément évoluer, au besoin, en système où les deux factions se constitueraient en deux partis solidaires, sans qu’il y ait rien de changé à la politique, sauf qu’ils s’écharperaient pour la forme et que les Chinois enfin appelés à voter démocratiquement pour l’une des deux factions, auraient l’impression d’avoir plus de choix qu’aujourd’hui. Toute ressemblance avec d’autres situations dans le monde serait purement fortuite.

 

2.   L’Occident a pensé que le passage au capitalisme à partir du président Deng s’accompagnerait d’une évolution des mentalités dans le sens d’une occidentalisation et du libéralisme. C’est relativement vrai pour ce qui est de l’occidentalisation du mode de vie. C’est faux pour ce qui est du libéralisme. Ce qui émerge au contraire de l’occidentalisation, c’est le nationalisme, qui est un trait caractéristique et quasi unanime de la Chine contemporaine.

Ceci était prévisible, puisque c’est ce qui s’est produit en Europe avec la modernisation dans les siècles derniers. C’est aussi ce qui s’est passé au Japon entre les deux guerres mondiales, où le nationalisme et le militarisme l’ont emporté sur le début de démocratie libérale, notamment quand la crise mondiale a stoppé la croissance japonaise. En Chine, les mentalités encore très terriennes et conservatrices d’un peuple solidaire et traditionnel, malgré la rudesse de la révolution communiste, ne vont pas se dissoudre dans l’individualisme libéral, sans passer durant au moins une génération et probablement deux par l’étape du nationalisme.
De plus, les peuples les plus libéraux sont aussi ceux qui ont les institutions les plus aristocratiques. La Chine, Etat plurimillénaire, gouverné depuis toujours par une élite de hauts fonctionnaires, conservera probablement sa structure étatique. Comme la France, sa vision nationale restera incarnée par une élite plus ou moins éclairée s’appuyant sur la puissance de l’Etat.
 

 

3.   Chacun a lu ou entendu dire que la démocratie était une condition nécessaire de la croissance économique, et qu’un régime autoritaire était un facteur de stagnation.

C’est évidement faux en ce qui concerne la Chine. En France, c’est la dictature de Napoléon III qui a effectué la grande modernisation économique du XIXème siècle. Douze mois de gouvernement par un homme à poigne, tel que le général de Gaulle, ont accompli en France les réformes qui ont permis l’une des périodes les plus prospères de notre histoire. Et aujourd’hui, quelles sont les perspectives de notre système démocratique ? Peut-on raisonnablement espérer autre chose que le statu quo mortel, avec comme unique alternative un populisme brouillon et jacobin ?

 

4.   Il y aurait 83 milliardaires dans l’Assemblée Nationale de la République Populaire de Chine. Tous membres du Parti communiste. Le Président Xi Jinping est le fils d’un Vice Premier Ministre de Mao Zedong. On nomme en Chine l’ensemble de ces héritiers le « groupe des princes ».

Faut-il sourire ou essayer de comprendre ? Le communisme et Marx sont « de vieilles idoles, qu’on encense par habitude », comme disait Montesquieu. Mais, il en va de même en France pour tout un ensemble de grands principes républicains, qui ne représentent plus rien et dont les juristes se servent pour déduire pompeusement que nous vivons dans le système le plus juste possible. De l’égalité absolutisée, quand on a un peu d’audace, on commence par déduire le communisme. Puis, quand on s’est embourgeoisé et que l’on se plait dans l’inégalité et le confort, on préfère en déduire le mariage homosexuel. Les dirigeants veulent croire qu’ils continuent à croire en quelque chose en quoi ils ne croient plus. Ils n’y croient plus, mais ils tiennent à faire semblant de continuer à y croire, non parce qu’ils sont cyniques, mais parce qu’ils y tiennent, comme à un souvenir de jeunesse, ou au marxisme de leur jeunesse. Ne les croyez pas cyniques. Ecoutez Valls, par exemple, parler de la République et du socialisme : c’est clair qu’il a envie de continuer à croire qu’il y croit. Ce serait dommage de le détromper. 

 

5.   Le Parti communiste chinois a réussi à se maintenir au pouvoir, tout en préservant l’indépendance de son pays et en réalisant une énorme croissance économique et montée en puissance politique. Il s’efforce de mener une politique culturelle visant à contrer les effets démoralisants de l’enrichissement rapide et de l’occidentalisation bas de gamme, en particulier en réhabilitant Confucius et en luttant contre la corruption. L’athéisme d’Etat n’a plus guère de sens, même si l’esprit antireligieux reste en Chine pour les pouvoirs une façon de se dire que le marxisme n’est pas tout à fait une coquille vide.

L’athéisme : voilà un article progressiste qui ne mange pas de pain. Comme chez nous le mariage gay. Je ne suis pas certain que ce qui se passe en Chine soit de nature à surprendre un Français attentif et judicieux. La gauche française a toujours été comme ça. L’ouvrier français a attendu de Gaulle, 1945 et les démocrates-chrétiens, pour jouir des assurances sociales que Bismarck avait accordées à l’ouvrier allemand autour de 1885, et que lui ont constamment refusées soixante-dix ans de pouvoir républicain progressiste et radical-socialiste. « Ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent donc du curé ». Ajoutons que les Chinois seraient peut-être un peu plus bienveillants avec le christianisme, si les missionnaires évangélistes n’étaient pas aussi souvent dans le monde des faux nez de la CIA.

 

6.   Quelle est la nature de la classe dirigeante chinoise ? Ce sont des hauts fonctionnaires, unis par le souvenir d’avoir adhéré jadis à une philosophie progressiste, et qui dominent l’économie de leur nation. Ils ont pris le modèle capitaliste de leurs rivaux Américains, moyennant quoi, ils sont restés au pouvoir.

Y a-t-il une si grande différence avec la classe de nos Enarques ? Culturelle, certes, parce que les dirigeants chinois sont pour la plupart de vrais esprits scientifiques et ingénieurs qu’on n’a pas nourris à la salade sauce Science-Po. Et ils ont bien plus de succès, car il y a encore de la croissance en Chine, et leur pays a développé une vision du monde et reste une puissance souveraine.

On rapporte que Bush Ier parlant à Deng des droits de l’Homme, celui-ci lui aurait répondu : « L’un des premiers droits de l’Homme est d’émigrer. Combien de dizaines de millions de Chinois êtes-vous prêt à accueillir aux Etats-Unis ? » Le Président américain, humaniste mais pragmatique, aurait changé de sujet. Si les Chinois avaient les Droits de l’Homme et la démocratie, cela permettrait une plus forte pénétration des intérêts américains dans la société chinoise, mais on ne pourrait pas empêcher que les Chinois ne se répandent démocratiquement au dehors, venant constituer de puissantes communautés dans les grandes nations occidentales. On protestera donc contre les violations des Droits de l’Homme en Chine, tout en priant le Ciel qu’il ne fasse surtout rien susceptible d’en arrêter la violation.  

On a l’impression que Washington ne sait sur quel pied danser, face à la Chine, ni trouver le ton juste et l’action cohérente – trop mou pour ce qu’il a de dur, trop dur pour ce qu’il a de mou. Il aimerait bien voir tomber le régime qui tient la Chine libre et puissante, et il fait la guerre à ce pays de toutes les manières indirectes possibles (voyez le dernier livre du géopoliticien très lu en Russie et en Chine William Engdahl, Target: China), parce que c’est conforme à une vieille habitude hégémonique dont il ne se défera jamais ; mais, en sens inverse, la révolution en Chine serait autant un cauchemar aux conséquences ingérables pour Washington.   

Je crois que si la France était ce qu’elle a à être, elle pourrait entrer avec la Chine dans un dialogue extrêmement constructif. La première condition serait qu’elle redevienne elle-même et cesse de se dissoudre dans un européisme de plus en plus inconsistant.


 

Après les attentats islamistes du 13 novembre 2015 à Paris

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Mise à jour le Vendredi, 20 Novembre 2015 06:57 Écrit par Henri Hude

 

Après les attentats sanglants qui ont massacré Paris le vendredi 13 novembre 2015, une fois hommage rendu aux malheureuses victimes, une fois prié pour notre pays, il convient de comprendre.

Replacer l’événement dans l’image d’ensemble du monde tel qu’il est.

 

 

 

Le terrorisme islamiste, auxiliaire de la politique impériale

 

Depuis la guerre russo-afghane des années 1980, Washington utilise l’extrémisme islamiste comme auxiliaire privilégié au service de sa politique impériale. L’Empire, en véritable pompier pyromane, suscite d’une part des crises islamistes au sein des nations qu’il souhaite déstabiliser, et d’autre part trouve dans ces mêmes crises la justification nécessaire pour ses multiples interventions. Il pousse l’islamisme, par l’intermédiaire d’alliés, quitte à le frapper, s’il va trop loin ou sort de son rôle. Ce partenariat innommable s’est considérablement développé et métamorphosé depuis la fourniture de missiles sol-air aux Moudjahidines afghans. Il culmine aujourd’hui dans la suite de ce que les médias ont un temps appelé le « printemps arabe », qui a vu la montée en puissance des islamistes dans de si nombreux pays.

L’objectif de cette politique est celui de tout empire : diviser pour régner. Comme l’empire britannique à son époque, les Etats-Unis cherchent à faire s’affronter les puissances industrielles continentales : Europe, Russie et Chine, tout en s’alliant à la plus faible et la plus dominée de ces puissances : l’Europe.

Dans ce cadre, le terrorisme islamiste permet (i) de frapper les adversaires et de déstabiliser leurs alliés, (ii) de resserrer toujours plus les liens avec une Europe réticente par la menace de la subversion et l’exploitation de l’émotion, afin de l’engager toujours plus dans une politique destructrice pour elle.

 

 

 

Les fautes de la classe dirigeante française

 

Face à la politique islamiste de Washington, par inconscience, par habitude de pensée, ou par lâcheté, nos dirigeants n’ont pas pris la mesure de la situation, et n’ont pas défendu les intérêts vitaux de la nation. Ils ont commis une longue liste de fautes :

(i)            La politique étrangère de la France est favorable aux monarchies du Golfe qui, en plus de prôner un Islam rétrograde et extrémiste, financent ouvertement l’islamisme. L’objectif de cette politique est notamment de trouver des investisseurs dans la dette nationale. Mais mettre notre pays en état de dépendance financière envers ces nations est une faute. De plus, et ce n’est pas l’aspect le moins grave,  cette politique envers les monarchies du Golfe est indigne de la France. Elle est vécue comme une trahison par nos partenaires traditionnels laïcs en Méditerranée et par les chrétiens d’Orient. Elle scandalise la majorité des musulmans de notre pays et d’ailleurs qui rejettent l’islamisme.

(ii)           Notre classe dirigeante laisse des puissances ouvertement islamistes investir dans le « culturel » dans certaines de nos banlieues pauvres, développant ainsi un réservoir potentiel de chair à canon parmi les plus pauvres et les plus vulnérables des Français.

(iii)          Soucieuse de séduire un électorat musulman assimilé à tort à l’intolérance islamiste, notre classe dirigeante interdit tout ce qui fait la grandeur culturelle et spirituelle de la civilisation européenne : la religion chrétienne et la grande philosophie des Lumières. Elle remplace cette civilisation par des folies libertaires et postmodernes qui sont indignes de notre pays. Cette culture libertaire fait l’objet d’un rejet profond chez ceux qui ne sont pas soumis au conditionnement social et moralisateur de nos médias.

(iv)          Par idéologie et par hostilité idéologique à toute forme d’autorité, nos dirigeants ont abaissé - auprès des islamistes - l’autorité de l’Etat, en décrédibilisant les forces de l’ordre et la justice.

(v)           En soutenant, par soumission au directives américaines, une guerre contre Assad qui n’est pas celle de la France, ils ont armé les terroristes, préparé leur retour en France et portent une part de la responsabilité des drames actuels et futurs.

 

 

 

La France a besoin de corriger ces fautes

 

Notre pays doit casser toute influence des puissances islamistes sur notre territoire, et leur enlever tout levier d’influence sur nous, notamment en matière financière. Les pays qui soutiennent l’islamisme doivent être avertis qu’ils se placent objectivement en état de guerre avec la France. Nous devons cesser de financer et soutenir tout réseau islamiste, notamment en Syrie.

En matière de politique étrangère, nous devons nous poser à nouveau la question de nos alliances.

Dans cette guerre, notre société doit s’endurcir, dans son armée et dans ses forces de l’ordre. Cela demande de développer une politique de défense, et de penser le monde en termes de puissance, ce que ne fait plus notre classe dirigeante depuis trop longtemps.

Les agents des islamistes doivent savoir qu’ils ne pourront jamais se prévaloir de l’état de droit et en abuser pour détruire la France. Pour autant, il serait absurde de détruire les libertés constitutionnelles de tous les citoyens pour répondre à la menace terroriste, comme le fait en partie l’exécutif américain.

 

  

 

La France doit se réformer pour peser à nouveau dans la construction européenne

 

La légitimité première et irremplaçable d’un pouvoir politique, c’est la sécurité, bien avant tout le reste. Sous cet angle, l’Union européenne apparaît dépassée et inutile. Elle date d’une époque révolue où les pays européens vivaient un déclin tranquille, sous le patronage d’un empire américain alors plus puissant et moins cynique qu’aujourd’hui.

Retranchée dans son moralisme, quelle sera la réponse bruxelloises à la guerre islamiste ? Probablement une nouvelle couche de bureaucratie limitant encore plus la liberté des citoyens et la souveraineté des nations. Peut-être des absurdités comme l’entrée dans l’UE de la Turquie, pourtant l’un des principaux soutiens des milices islamistes en Syrie.

Les Français ont commencé à se désintéresser de l’Europe quand la France a commencé à décrocher économiquement de ses partenaires, et notamment de l’Allemagne. Ce décrochage est la conséquence d’une politique conservatrice et bureaucratique inadaptée à l’évolution du monde.

Pourtant, la France réformée peut retrouver une dynamique économique formidable qui lui redonnerait un rôle moteur en Europe. Alors, l’Europe pourrait devenir autre chose qu’une bureaucratie ou un moralisme budgétaire sans vision ni grandeur, à la hauteur des enjeux.

Mais sans rebond économique de la France, sans réforme de ses institutions et libération de sa créativité, il est illusoire de vouloir peser sur l’Allemagne. L’Europe restera donc un vassal impuissant de Washington, tenu par une menace islamiste qu’elle s’interdit de combattre, et dominé par une Allemagne névrosée.

 

 

 

Les évolutions du monde musulman

 

Les musulmans de France sont comme les musulmans d’Egypte, ou les musulmans de Tunisie. Dans leur immense majorité, ils ne veulent pas des islamistes, et ils s’en débarrassent toutes les fois que Washington ne parvient pas à les maintenir au pouvoir.

Car l’idée que l’islamisme est en progrès irrémédiable est fausse.

L’islamisme pèserait infiniment moins sans l’argent du Golfe et sans l’accord de Washington,

L’islamisme pèserait infiniment moins si notre pays était fidèle à sa culture et rejetait le nihilisme d’État, qui est un facteur de radicalisation majeur. Car c’est par attachement à cette culture universaliste, rationnelle et spirituelle, que de nombreux musulmans ont quitté leur pays pour devenir Français. Ils se sentent trahis, au moins autant que les catholiques, par notre classe dirigeante qui renie son histoire et sa culture. 

L’islamisme pèserait infiniment moins si notre pays, en adoptant les grandes réformes économiques dont tout le monde parle depuis trente ans, retrouvait l’esprit d’entreprise et la prospérité sans quoi aucune société libre ne perdure.

La barbarie islamiste est pour les musulmans, encore plus que pour les chrétiens ou les laïcs, un élément de remise en question, de progrès et de renouveau spirituel.

Le pape comprend ces sentiments et tente d’éviter une confrontation massive et artificielle entre religions, qui ne profitera qu’à l’Empire. Mais des forces mauvaises font clairement la politique du pire. 

 

 

 

Les prochaines étapes

 

Il est probable qu’il ne se passera rien. Certes, les conseillers en communication travailleront pour aider leurs clients politiques à profiter des événements tragiques. Certes, nos dirigeants trouveront des mots forts pour se scandaliser.

On débattra sans conséquence, il y aura des élections avec des vainqueurs et des perdants. On votera des mesures qui donneront à l’État jacobin des pouvoirs policiers sans limite sur n’importe quel citoyen, mais l’on se gardera bien de demander à la police de faire son métier avec les islamistes.

On déploiera une rhétorique de guerre contre l’État islamique. Mais nos services cesseront-ils seulement de soutenir les islamistes qui font la guerre à Bachar el Assad en coordination avec l’ISIS ? La guerre en Syrie, est une guerre entre les États-Unis et la Russie pour la domination au Moyen-Orient. Que les morts parisiens nous aident à concevoir notre politique étrangère avec moins de légèreté.

Pourtant nous voyons qu’une longue lutte commence contre l’islamisme en France. Cette même lutte déchire aujourd’hui le monde musulman, qui se polarise, déchiré entre une islamisation galopante et désespérée, et une sécularisation profonde. Nous ne pouvons plus espérer éviter cette confrontation, ni en sortir sans nous battre.

Dans cette lutte, la France doit passer une alliance militaire, mais aussi culturelle, avec les musulmans éclairés et laïcs, afin de combattre les islamistes. Soit exactement l’inverse de ce qu’elle a fait depuis si longtemps.

Cette lutte fait partie des terribles enjeux de notre pays dans les années à venir, avec la réforme de l’État jacobin, la reconstruction du système social et la libération des forces créatives.

Rien n’évoluera à court terme. Pourtant le monde change. Plus la France attend avant de se réformer, plus la transition sera tragique. Les morts de vendredi nous montrent que les erreurs politiques se paient dans le sang.

 
   

Syrie, fin 2015. Relire Machiavel

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Mise à jour le Mardi, 27 Octobre 2015 16:14 Écrit par Henri Hude


Plusieurs personnes m’ont demandé ce qui se passe en Syrie. Je leur ai répondu que j’étais philosophe, pas géopoliticien ! Mais, comme elles insistaient, je leur ai répondu ce qui suit. En substance que pour comprendre le monde, il faut toujours partir des concepts classiques, pérennes et universels, tels qu’on en trouve, par exemple, dans la République de Platon, la Politique d’Aristote, le Prince de Machiavel, l’Art de la prudence de Gracian, les Pensées de Pascal, ou les Caractères de La Bruyère.

Pour être sage et sensé, il faut accepter d'être modeste, car "tout est dit et l'on vient trop tard" pour inventer les vérités premières. 

 

 

 

La théorie qui marche (= qui rend compte des phénomènes)

 

Avant tout, il faut être juste et se préparer à servir le bien commun. Mais beaucoup de peuples et de régimes, de dirigeants (et de dirigés) n’en ont aucun souci et ne cherchent que leur intérêt particulier et la satisfaction de leurs passions. Dans cette mesure, la politique mondiale est le grand jeu de la volonté de puissance. Celle-ci n’a pas d’autre but que la puissance et toujours plus de puissance, jusqu’au maximum de la puissance.

Les idéologies et même les religions sont alors, dans cette même mesure, des masques pour les ambitions. Mais elles ne sont pas que du vent. Elles fournissent des cadres intellectuels qui structurent l’action, ou parfois la décomposent. Il ne faut pas les presser beaucoup pour qu’elles fournissent des justifications à toutes les entreprises. L’hypocrisie joue un rôle immense en politique, mais aussi dans les âmes. Celui dont l’idéologie est asservie à la volonté de puissance a quand même besoin de se dire qu’il sauve le monde.

De plus, l’idéologie inclut souvent une idée très inadéquate de l’homme, qui conduit à des perceptions trop partielles ou trop superficielles de la réalité humaine. De là de dramatiques erreurs d’appréciation et de calcul, qui mènent à leur perte les sociétés qui manquent de sagesse classique et de sens commun.    

Le maximum de la puissance, c’est l’empire. Théoriquement, l’empire universel pourrait apporter, à la limite, l’unité du genre humain et la paix universelle. Pratiquement, l’empire n’est jamais, plus ou moins, que la domination de plusieurs nations par l’égoïsme démesuré d’une seule. Pragmatiquement, un empire peut représenter un moindre mal, par rapport à une anarchie sanglante, ou à un enfermement insignifiant de chaque groupuscule sur un minuscule territoire.

 

 

 

L’idéalisme est une sottise en politique. Le cynisme en est une autre.

 

Si tout le monde est l’ennemi de tout le monde, tout le monde est virtuellement l’allié de tout le monde. Il y a aussi intérêt à paraître moral (Machiavel, Le Prince, ch.XVIII). Mais pas seulement. Il y a aussi intérêt à l’être. Et on ne peut l’être durablement que si on l’est non par intérêt, mais parce que c’est beau. Le pouvoir, c'est la confiance. L’honnêteté donne le pouvoir d’arbitrage. Il y a des dirigeants décents. Et ils ne perdent pas toujours. A condition d’avoir lu Machiavel, et perdu toute naïveté, mais sans pour autant être devenus machiavéliens.

De fait, rien ne peut marcher dans le monde humain sans une culture décente, inculquant le respect de la loi naturelle de paix, excluant mensonge et violence, valorisant la bienveillance, le respect d’autrui, la considération pour l’homme. Tout ceci va en général avec un ensemble de croyances qui ont fait leur preuve en matière de pouvoir civilisateur. Le monde ne serait qu’une jungle, sans le rayonnement de Jésus-Christ, de Bouddha, de Mencius, Lao-Tseu ou Confucius, et d’autres moins connus.

Il reste que, pour comprendre l’actualité géopolitique, il faut d’abord la voir avec le regard de l’Empire. C’est la première clé de lecture. Ensuite, il faut voir le monde selon les yeux des puissances qui contestent la domination impériale. Il faut affiner la vision d’ensemble par la connaissance suffisante des situations particulières. Enfin, il faut mitiger ce réalisme assez brutal par la considération fine et particulière des caractères, sans quoi il se réduirait à un cynisme sommaire et inefficient.

 

 

 

Application : le point de vue de l’Empire

 

Pour comprendre la politique mondiale, il faut partir d’un centre, qui est Washington (et New-York) et des réactions à l’action de ce centre. Cette action vise à la promotion universelle de l’impérialisme de Washington, qui depuis le début, a toujours essayé, et parfois à raison, de se faire passer pour la promotion de la démocratisation libérale.

Cette promotion de l’influence de l’Empire vise, comme l’empire romain en son temps, comme les empires coloniaux européens au XIXe siècle, à abaisser les nations (Nations modernes, comme la France, ou nations tribales, comme les Zoulous). Ainsi, les États-Unis ont-t-il poussé à la construction européenne, construction bureaucratique et impuissante, restreignant les souverainetés nationales, où l’Empire peut manœuvrer librement et pousser ses intérêt. Nous avons là l’une des raisons de la construction européenne, pas la seule, mais certainement celle qui compte le plus vue de Washington. Mais revenons-en à l’Orient.

Parmi les tribus soumises, le colonisateur choisit d’en favoriser une, qui lui servira à dominer les autres, sans pour autant lui permettre de prendre la tête d’une fédération anticoloniale. Les tribus, d’ailleurs, rivalisent souvent pour jouer ce rôle et les chefs de tribus sont avides de remplir cette fonction en général lucrative. Le caractère de Merkel, par exemple, et son action, peuvent en partie se comprendre selon ces règles.

 

 

 

Il faut savoir voler « avec des idées simples », « vers l’Orient compliqué », comme disait De Gaulle.

 

La politique au Moyen-Orient, inextricable dans le détail, et en certains cas absurde, peut se comprendre pourtant dans ses grandes lignes à partir d’un fait central premier (combiné à des « faits essentiels seconds » - tels que, par exemple, la priorité du problème kurde pour Ankara).

Voici le fait central premier : il existe une alliance objective entre Washington et ce qu’il y a de pire dans le monde musulman.

Cette alliance est née dans les années 1980, pendant la guerre d’Afghanistan, et depuis, elle n’a pas cessé de se renforcer et de se diversifier.

Ce fait central est tout à fait attristant, surtout pour ceux qui ont lu Alexis de Tocqueville, ou les Federalist Papers, ou les écrits d’Abraham Lincoln, et qui apprécient la civilisation américaine en ce qu’elle a, ou surtout eut, de meilleur. Ce fait central est évidemment occulté par tous ceux qui sont aux ordres de Washington, ou qui, raisonnablement parfois, en ont peur.  

Ce « pire de l’islam » constitue pour Washington une alliance de revers indispensable. Elle est clé par ses effets sur une zone riche en pétrole et sur le dollar, et car elle permet la justification de dépenses d’armements sans fin et sert de prétexte à de nombreuses interventions militaires. Elle est une « alliance de revers » permettant d’intimider, ou d’enrégimenter, ou au besoin de subvertir,  tous ses rivaux potentiels : Europe, Russie, Inde et Chine.

Pour des raisons évidentes, cette alliance est inavouable de part et d’autre, et il est malvenu d’en parler, surtout quand on est journaliste. Entre la sécurité de l’emploi et la vérité, beaucoup paraissent avoir fait leur choix.

Aux temps du roi François Ier, la France avait besoin des Turcs contre l’empire Habsbourg. En conséquence, la Hongrie a été conquise par les Turcs, qui l’ont opprimée pendant deux siècles.  L’alliance avec le Turc faisait scandale en France. Mais en ce temps-là, le roi se moquait de l’opinion publique. Aujourd’hui, François Ier ferait comme Washington. Il ferait semblant.   

Pourtant, cette alliance fonctionne. De là ces coalitions anti-islamistes de façade et inopérantes. De là ces guerres qui ont pour objet principal de changer des régimes indépendants de Washington, et qui s’opposent à l’extrémisme. De là aussi l’importance de la propagande, avec ses mensonges, la multiplication des actions spéciales et secrètes, et la saleté de la guerre terroriste.

Et la Syrie, m’ont demandé mes amis ? Je leur ai dit : il est tard, on verra demain.

   

Y a-t-il des guerres justes ? (5) Les critères des guerres justes et leurs difficultés d'application

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Mise à jour le Jeudi, 01 Octobre 2015 10:02 Écrit par Henri Hude

Un cinquième post sur la guerre. Pour aller au post n°1, cliquer ici.  Pour aller au post n°2, cliquer ici. Pour aller au n°3, cliquer ici. Pour aller au n°4, cliquer ici.

 

 

Les trois conditions de la « guerre juste »

 

 

 

Saint Thomas d’Aquin définit la guerre en général et la guerre juste en particulier dans le traité « De la Charité » de sa Somme théologique.

Selon son enseignement[i], la guerre est un péché qui s’oppose à la charité, à l’amour du prochain, à l’amour que les groupes humains doivent avoir les uns pour les autres. Il y a toutefois des situations où la guerre est juste[ii] et légitime.

Ce peut être le cas sous trois conditions :

Premièrement, il faut qu’elle soit décidée par l’autorité légitime (donc : pas de guerre privée).
Deuxièmement, il faut qu’elle défende une juste cause, c’est-à-dire vise à corriger un tort très grave, réellement causé au bien commun.
Troisièmement, il faut qu’elle soit menée avec une intention droite.

Outre saint Thomas, de très nombreux auteurs ont disserté sur la guerre juste : Cicéron, saint Augustin, Vitoria, Suarez, Luther, Érasme[iii], etc. Pratiquement toutes les civilisations en ont parlé[iv].

 

 

 

La guerre juste doit être décidée par une autorité légitime

 

Selon le droit international, aujourd’hui, il n’y a qu’une seule autorité légitime en la matière : le Conseil de Sécurité de l’ONU (C.S.). Toute guerre sans son aval est une guerre d’agression. La même guerre, vue du côté agressé, sera une guerre de légitime défense, permise à l’Etat ainsi agressé. Le Droit international n’a pas empêché les Etats-Unis d’aller en Irak sans mandat du C.S. sous le président Bush II et plusieurs nations de les y accompagner, sans clair motif de légitime défense.

Le droit international fonctionne davantage comme un idéal international que comme un droit ou une constitution. En effet, quand il y a opposition entre grandes puissances, le conflit porte précisément sur le point de savoir qui détient de fait en tout ou partie le pouvoir constituant mondial, qui peut décider en situation d’exception, qui peut prétendre détenir légitimement ces pouvoirs. Le C.S. n’est en fait alors qu’un utile forum de discussion, mais ne peut être une instance de décision.

Parce qu’il est bien difficile, par définition, de prétendre résoudre de telles question par la discussion, l’autorité légitime est de fait l’autorité nationale. Ce qui est aussi important, au point de vue de la doctrine, c’est qu’il ne doit pas y avoir de guerre privée.

Dans une époque marquée par l’individualisme et la privatisation, il n’est pas inutile de rappeler cet enseignement : nul n’a le droit de faire de la guerre sa guerre, d’y entrer de sa propre autorité, de la faire pour des motifs personnels.

 

 

  

La guerre juste ne peut se justifier que lorsque le bien commun est gravement en cause

 

Il faut une juste cause et il faut la servir avec une intention droite (qui est, justement, de servir cette cause, et pas plus) : il faut agir pour rétablir le bien commun et non par motif personnel : la haine, l’amour du sport, la vengeance, et des motifs de ce genre ne peuvent convenir.
La guerre juste s’oppose à la guerre injuste. Sans excuser ni justifier l’agresseur, il n’est pas toujours facile de dire où est la justice, car il est rare que l’agresseur se pense injuste et que les torts ne soient pas plus ou moins partagés. De plus, très souvent, l’agresseur a peur d’être agressé et prend les devants. Etait-il fondé à avoir peur ? Relativement à quels intérêts ? Est-il tombé dans le piège d’une provocation ? Et ainsi, qui est réellement l’agresseur ?
De plus, chaque guerre donne lieu à des plaidoiries politiques. Tout, y compris mettre à feu et à sang une région pour y contrôler des puits de pétrole, ou des flux de cash, peut être rationalisé – la rationalisation est possible pour tout –, mais cela ne signifie pas qu’un juge équitable se satisferait de ces arguments.
Un accord sur ces sujets suppose l’établissement d’un concept commun de justice. Malheureusement, bien que nous ayons tous cette grande idée, ce sont précisément sa définition précise et sa fondation rigoureuse qui sont parfois les enjeux du conflit. 

 

 

 

Il faut aussi se comporter en guerre de façon juste, en respectant les deux grands principes de discrimination et de proportionnalité

 

Il faut obéir aux lois qui régissent l’entrée en guerre, mais aussi le déroulement des hostilités, ce qui suppose de respecter deux grands principes : discrimination et proportionnalité.

 

Discrimination : il faut distinguer combattants et non combattants. Cela introduit des dilemmes moraux. Par exemple, certains types d’armement comme des explosifs à très petit rayon d’action ne font pas de dommages collatéraux, mais brûlent vif le combattant adverse. Est-ce un progrès ? D’autre part, un adversaire technologiquement inférieur pourra se poster au milieu des non-combattants, le but recherché étant précisément que son adversaire fasse le maximum de victimes civiles, afin de médiatiser les images.

 

Proportionnalité : l’idée est de ne pas écraser une mouche avec une massue. L’usage de la force doit rester maîtrisé. Il ne faut pas faire à l’adversaire plus de mal qu’il n’est nécessaire. En réalité, c’est au départ le principe de nécessité (ce qui est indispensable à l’atteinte d’un objectif militaire légitime) qui détermine ce qui est moyen proportionné de cette fin nécessaire, puis le niveau acceptable des effets non voulus mais inévitables ; inversement, un jugement sur l’impossibilité d’une proportionnalité à ces deux points de vue  conduit à réexaminer la question de savoir si l’atteinte de cet objectif est vraiment indispensable. Ces appréciations ne relèvent évidemment pas de l’exactitude mathématique.  
Suite à l’urbanisation de la planète, les guerres ont tendance à devenir des guerres urbaines. Dans le passé, il y avait 9 militaires tués pour 1 civil tué. Aujourd’hui c’est la proportion inverse.

 

La combinaison de cette urbanisation, de la technologie et des tactiques terroristes rend particulièrement difficile le jugement moral sur ces sujets[v]

 

Ces deux principes à respecter au cours de la guerre, comme les trois critères pour entrer en guerre, s’inspirent d’une norme fondamentale : la paix vaut mieux que la guerre, la loi naturelle est une loi de paix, la guerre ne peut être qu’une exception, soumise à une finalité, le rétablissement de l’ordre, et à un principe, celui de la justice corrective.

 

 

 

Certaines guerres étaient assez clairement des guerres justes. Parfois, c’est plus difficile à juger

 

Il y a des cas relativement clairs. Deux exemples :

La première croisade, débute en 1096. Elle conduit à la prise de Jérusalem en 1099. Elle a été prêchée par le Pape Urbain II au concile de Clermont en 1095. Les Turcs avaient interdit le pèlerinage de Jérusalem, exterminé la population de Jérusalem, et généralement soumis à une situation misérable les populations chrétiennes du Moyen-Orient, encore largement majoritaires en ce temps-là. L’action du pouvoir turc ressemblait d’assez près à celle de l’État islamique aujourd’hui, en Syrie, en Irak ou en Lybie. Pour imaginer la réaction de l’Occident d’alors, il faut imaginer celle qui serait du monde musulman, si les Américains s’emparaient de la Mecque, interdisaient le pèlerinage, massacraient et asservissaient les populations musulmanes locales. À l’époque on ne parlait pas de croisade (terme qui date du XVIIIe siècle) mais de pèlerinage.

La guerre contre le régime nazi. A la fois affreux et impérialiste, il fait partie des fléaux auxquels on voit mal comment on pourrait envisager de s’y soumettre et auxquels ne pas opposer toute la force armée.

 

 

Ceci dit, la théorie de la guerre juste est à employer avec précaution

 

En effet, il est aisé d’en abuser pour justifier en apparence n’importe quoi. En outre, dans le contexte moderne, avec tous les dégâts potentiels des armes actuelles, la décision doit être encore plus prudente et mûrie.
L’invasion allemande de la Tchécoslovaquie en mars 1939 n’était pas justifiable. Mais, si les Tchèques avaient eu la bombe atomique à ce moment-là, aurait-il été justifié de leur part d’en faire usage ? Car Berlin aurait riposté, il n’y aurait plus eu de Tchèques ni de Slovaques, alors qu’ils sont sortis de la tourmente et sont toujours là.
Résistance ou soumission ? Parfois, il est plus équitable de subir de l'injustice que de ne rien accepter. Toutefois, en règle générale, il faut défendre la justice. Une personne privée peut choisir de ne pas se défendre personnellement, mais un dirigeant ne peut pas imposer ce genre d’attitude à un peuple entier. 

 

 

 

Dans une société médiatique, il faut se garder de diaboliser rapidement

 

La guerre prend souvent aujourd’hui une tournure médiatique : il s’agit de produire des images et de discréditer une cause. Il est plus facile d’entraîner son peuple à la guerre, quand l’autre est présenté comme le diable, coupable d’abominations.


Cela crée des problèmes moraux important : il faut se méfier des manipulations, résister aux mouvements de foules à cervelle d’oiseau.  

 

 

 

La décision de la guerre est toujours une décision prudentielle

 

La guerre juste ne peut être déclenchée qu’à condition de présenter une chance raisonnable de succès, en dernier recours et après mûre délibération. Le dirigeant politique décide en conscience. Il estime juste de faire la guerre : il s’est trompé ou pas, mais il prend sa décision et, à la fin, il portera son âme devant Dieu.

Il en va de la décision d’entrée en guerre comme de toute décision grave qu’on prend dans la vie. Nous n’avons jamais un temps infini pour délibérer et toute décision comporte une prise de risque. Il n’y a aucune décision politique plus lourde et plus grave que la décision d’entrer en guerre.

 

 

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[i] Somme théologique, IIa-IIae, Question 40.

[ii] Cela ne veut pas dire qu’un acte contraire à la charité pourrait être juste. Cela va s’éclairer en avançant.

[iii] Le lecteur trouvera un excellent et très volumineux choix de textes sur la tradition de la guerre juste, et généralement les problèmes philosophiques, moraux et théologiques liés à la guerre, dans Gregory M. Reichberg, Henryk Syse, Endre Begby, The Ethics of War. Classic and Contemporary Reading, Blackwell, 2006.

[iv] Paul Robinson (éd.), Just war in Comparative Perspective, Ashgate, 2003.

[v] Asa Kasher & Amos Yadlin, The Military Ethics of Fighting Terror: Principleshttp://link.springer.com/article/10.1007/s11406-006-9000-5/fulltext.html ; Michael L. Gross, Moral Dilemmas of Modern War : Torture, Assassination, and Blackmail in an Age of Asymmetric Conflict, Cambridge University Press, 2010.

   

Le pape réforme le Droit canonique. Réponse au Pr. Roberto de Mattei

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Mise à jour le Vendredi, 25 Septembre 2015 08:06 Écrit par Henri Hude

 

Le Pr. Roberto de Mattei a publié un texte très étudié sur les déclarations de nullité de mariage, dans lequel il critique vivement le récent motu proprio du pape François sur le sujet.

Je donne ci-dessous son texte in extenso. Il appelle au moins, à mon sens, les observations suivantes, que j’y insère en bleu.

Je formule ces observations en tant qu’ancien professore stabile de l’Institut pontifical Jean-Paul II sur le mariage et la famille (Université du Latran, Rome).

On peut sommairement distinguer deux parties dans son écrit : la première se situe au niveau des questions de principes et la seconde au niveau de la prudence de gouvernement. 

 

I

Discussion sur les principes

Les deux motu proprio du pape François, Mitis Iudex Dominus Iesus pour l’Église latine et Mitis et Misericors Jesu pour les Églises orientales, publiés le 8 septembre 2015, infligent une blessure grave au mariage chrétien.

C’est l’opinion du Pr. de Mattei. Je vais essayer de démontrer pourquoi elle est sans fondement.  

L’indissolubilité du mariage est la loi divine et immuable de Jésus-Christ.

Exact. Cf. Mt.19, 1-9. Et Vatican II, Gaudium et spes, § 48 (dans l’ensemble 47-52).

L’Église ne peut pas « annuler » dans le sens de dissoudre un mariage. Elle peut, par une déclaration de nullité, en vérifier l’inexistence, en raison de l’absence de ces conditions qui en assurent la validité.

Exact.

Il résulte de l’accord ainsi rappelé sur ces deux points, que les désaccords éventuels entre catholiques ne seraient pas d’ordre moral, ou dogmatique, mais prudentiel.  

Cela signifie que dans un procès canonique, la priorité de l’Église n’est pas l’intérêt des conjoints dans l’obtention d’une déclaration de nullité, mais la vérité à propos de la validité du lien du mariage. Pie XII nous rappelle à ce propos que « dans le procès matrimonial, la finalité unique est un jugement conforme à la vérité et au droit, concernant dans le procès de nullité la non-existence affirmée du lien conjugal » (discours à la Rote romaine, 2 octobre 1944).

Exact, mais tous les gens sérieux sont d’accord là-dessus. En effet, la mission de n’importe quel juge honnête (ecclésiastique ou non) est évidemment d’arriver à la vérité objective concernant les faits et leur conformité, ou leur non-conformité, au droit. Autrement, il n’y aurait plus de justice.

Quand on parle de « l’intérêt des conjoints dans l’obtention d’une sentence de nullité », il faut distinguer l’intérêt bien compris et l’intérêt mal entendu.

Ce n’est l’intérêt bien compris de personne que de vivre dans le mensonge et l’adultère, puisque c’est mettre en péril son salut éternel ; de plus, il est puéril ou intellectuellement malhonnête que de chercher à vivre dans l’illusion à cet égard ; et ce serait donc une faute grave pour un juge que d’aider une personne à s’enfoncer dans une telle illusion, par une sentence délibérément contraire à la vérité.

En cherchant à établir la vérité sur l’existence ou l’inexistence du lien, l’Eglise ne cherche pas à broyer l’intérêt (bien compris) des personnes sous la tyrannie d’un principe. Bien au contraire, elle s’intéresse toujours au véritable bien des personnes, y compris quand elle les déboute de prétentions injustes car ne reposant que sur des opinions inexactes.

Le fidèle peut berner l’Église pour obtenir la nullité, par exemple par l’utilisation d’un faux témoignage,

Exact, mais si l’individu est conscient d’agir ainsi, la sentence portée par un juge abusé ne va pas supprimer la réalité de son mariage aux yeux de Dieu. Elle ne fait qu’aggraver le péché d’infidélité.

mais l’Église ne peut pas tromper Dieu et a le devoir d’établir la vérité de façon claire et rigoureuse.

En fait, personne ne doit essayer de tromper Dieu, et de plus personne ne peut le tromper. « On ne se moque pas de Dieu », écrit saint Paul (Gal. 6, 7).

L’Eglise exerçant ici un pouvoir judiciaire, a, comme n’importe quel juge, le devoir d’établir la vérité, comme il a été dit. Les décisions canoniques ne sont pas infaillibles. Des erreurs judiciaires sont toujours possibles.   

Dans le procès canonique doit être défendu avant tout l’intérêt suprême d’une institution divine comme l’est le mariage.

Il n’est pas bon d’opposer trop fort la loi ou l’institution aux personnes, non plus que les droits individuels au bien commun. Sans institution ni loi, l’individu vivrait dans le chaos sous le droit du plus fort. De plus, l’individu a aussi un droit individuel au bien commun, première condition pour l’existence de ses biens propres.

Le lien du mariage est une institution divine.  Cela signifie qu’il est noué par Dieu lui-même, comme le représentent tant d’enluminures ou de retables, peignant le Père éternel joignant au jardin d’Eden les mains d’Eve et d’Adam.

 

                                                                                                              

 

Le respect du principe d’indissolubilité ne doit pas être opposé à l’idée de la liberté. En effet, il n’est autre que 1° le respect de la liberté de Dieu à créer de tels liens, symboles de son amour, et 2° il n'est que le respect de la sainte liberté des époux, qui peuvent se dire en vérité qu’en entrant dans les vues de Dieu, ils peuvent vivre leur vie jusqu’en ce qu’elle a de plus humain au sein du lien divinement créé par Dieu et qu’ils sont devenus eux-mêmes, à travers l’échange de leurs consentements. Les conjoints, en tant qu’unité conjugale, sont eux-mêmes le lien et le bien et l’institution divine[i]. Ainsi considéré, le seul intérêt réel d’une personne qui doute au sujet de son mariage est de sortir du doute, non en faisant valider une décision arbitraire, mais en s’assurant objectivement et avec loyauté de la vérité de sa situation.

La reconnaissance et la protection de cette réalité [l’institution divine du mariage] sont formulées dans le domaine juridique avec l’expression synthétique « favor matrimonii », autrement dit la présomption, jusqu’à preuve du contraire, de la validité du mariage.

Exact. Et c’est ce qui est rappelé, implicitement mais sans équivoque, dans le 12ème article des normes pratiques d’application. Un mariage ne peut être déclaré nul que si on a acquis la certitude morale que tel est réellement le cas[ii].  

Ce point de la présomption est de la plus haute importance. Il est la clé de la solution et le Pr. de Mattei a raison d’en faire le cœur de sa réflexion.

Jean-Paul II a bien expliqué que l’indissolubilité est présentée par le Magistère comme la loi ordinaire de chaque mariage célébré, précisément parce que sa validité est présupposée, indépendamment de la réussite de la vie conjugale et de la possibilité, dans certains cas, de la déclaration de nullité (discours à la Rote romaine, 21 janvier 2000).

Il faut ici distinguer deux choses.

1° Il est exact, comme le rappelle Jean-Paul II, que la validité du mariage au moment où il est conclu ne dépend évidemment pas de ce qui pourra survenir deux, cinq ou vingt ans après.  Ceci est vrai de n’importe quel pacte ou contrat, autrement, il n’y aurait plus moyen de se fier à la parole de qui que ce soit. La fides est un bien humain fondamental sans lequel la société devient une tromperie permanente.

Mais 2°, que le mariage soit valide indépendamment de l’avenir, ne signifie pas qu’il serait valide indépendamment de la réalité des consentements échangés. Les consentements sont en effet la cause du mariage.

Un mariage ne peut donc être déclaré nul parce qu’il aurait connu de graves difficultés, mais il peut l’être s’il y avait au départ un défaut de consentement.

Bien entendu, nul ne se posera la question du défaut de consentement, tant que le couple marche bien. Mais il ne faut pas confondre l’origine ou l’occasion du questionnement (= le fait qu’un mariage ne marche plus), avec l’objet du questionnement (= le consentement a-t-il été réel, ou pas[iii]).

C’est pourquoi l’élargissement éventuel des reconnaissances de nullité aux XXème ou XXIème siècles ne signifie pas un abandon démagogique, ou idéologique, de la norme morale. Il signifie plutôt l’augmentation de l’impuissance réelle des individus à consentir à certaines choses, auxquelles ils semblent s’engager en paroles, mais sans pouvoir penser ce qu’ils disent et aller au-delà des mots.

Le Pr. de Mattei insiste avec raison sur le respect de la vérité : un homme et une femme sont réellement mariés, ou réellement ne le sont pas. S’ils le sont, c’est en vertu d’une conjonction opérée par Dieu qui dit Lui-même : « Ce que Dieu a uni, que l’Homme ne le sépare pas. »

Mais, le problème est justement que, de nos jours, pour beaucoup d’individus, la vérité se réduit à ce qu’ils ont envie d’affirmer, ou de nier. Le bien se réduit à ce qu’ils ont envie de faire, ou de ne pas faire. Et ils croient presque que la réalité cesse d’exister, quand ils ont envie qu’il en soit ainsi.

Cette mentalité lamentable, mais hélas si répandue, jette un doute sur la réalité de nombreux consentements matrimoniaux. Elle ne permet plus de présumer aussi aisément la favor matrimonii, la validité de l’union publiquement contractée.

Sans aucun doute, les individus ne sont pas des imbéciles et comprennent forcément le sens de questions telles que : « Est-ce librement et pour toujours ? » Toutefois, la mentalité subjectiviste, ou relativiste, vide de sens l’idée même d’un lien créé par Dieu. Il ne faut pas minimiser le degré d’incompréhensibilité dont elle affecte l’idée du couple devenant par le mariage une véritable unité ontologique et morale (et sacramentelle).

Dans ces conditions, il n’y a pas défaut de consentement au sens où les individus ne seraient pas conscients, ni désireux de s’aimer toujours, de vivre ensemble, etc.

Il y a défaut de consentement au sens où ils ont une idée de la liberté qui est objectivement en contradiction avec la fidélité. « Est-ce librement et pour toujours ? » enveloppe à leurs yeux contradiction, comme si on leur disait : « Voulez-vous qu’une figure géométrique soit un cercle et un carré ? » Les individus ne savent plus ce qu’est une liberté limitée et fondée par la loi morale, par la vérité du bien, ni une pensée rationnelle, limitée et fondée par la vérité de ce qui est.

En d’autres termes, l’idée que le sujet se fait de sa liberté de contracter entre en contradiction logique complète, dans le cas du mariage, avec l’idée de l’objet même du contrat. C’est pourquoi se pose si souvent la question : « Y a-t-il eu alors, ou non, consentement réel ? » La réponse n’est pas évidente – et dans le doute, la présomption doit jouer en faveur du mariage (Motu proprio, 3ème partie, Art.12).

La culture relativiste abaisse, affaiblit et aveugle. La nature déchue sympathise avec cette culture qui exprime son inclination au mal et sa révolte contre le bien (fomes peccati cum rebellione). Mais inversement, elle est contrariée par la nature humaine qui résiste en tant qu’elle est droite, et par les semences de vérité semées dans tout esprit. Alors, la conscience vivante amoureuse s’est-elle extraite, oui ou non, du préjugé culturel relativiste ? Ou alors, le passage du temps a-t-il fini par faire émerger un authentique consentement mutuel qui n’existait pas au départ ? Saint Thomas envisage ce cas, qui n’est pas sans application aujourd’hui (mais ce sont d’autres sujets).   

Telles sont les questions réelles que l’on considère alors, et qui n’ont rien à voir avec une soumission de la doctrine du Christ au subjectivisme ou à l’idéologie libérale.

La culture postmoderne enferme les individus dans une « interminable adolescence », et les rend peu capables d’engagement sérieux. C’est le drame de cette culture, que les enfants naissent de parents à la liberté aussi immature et en contradiction avec la durée et la cohérence que requiert leur éducation. C’est le tragique de cette société, que des personnes capables d’engagement sérieux commettent l’imprudence de se lier à des individus qui sont si instables. Mais, il faut comprendre qu’ils ne le sont pas simplement par faiblesse ou par vice, comme cela a toujours existé ; mais, ce qui est très nouveau, ils le sont par construction culturelle. L’Eglise change alors son droit canonique, non pour aller dans le sens du vent mauvais, mais pour faire face à cette situation nouvelle, pour être juste envers les personnes, pour mieux respecter la vérité qui s’est complexifiée et en définitive par souci du salut des âmes[iv].  

Lorsque les Lumières cherchèrent à frapper le mariage chrétien de mort, le pape Benoît XIV, avec le décret Dei miseratione du 3 novembre 1741 ordonna que dans chaque diocèse fût nommé un defensor vinculi, et introduisit, pour obtenir la déclaration de nullité, le principe de la nécessaire conformité des sentences dans deux degrés de jugement. Le principe de deux décisions conformes fut consacré par le code de droit canonique de 1917 et a été intégré dans la codification promulguée par Jean-Paul II le 25 janvier 1983.

Dans les motu proprio du pape François, l’optique est renversée.

Le récit est exact. Mais la conclusion que veut en tirer De Mattei n’en résulte pas, car il faut tenir compte des changements historiques dans la culture et de leur impact sur les volontés. Benoît XIV (en 1741) et Benoît XV (en 1917) prennent en effet des moyens pour défendre le mariage dans une société chrétienne. Or, force est de reconnaître que les Lumières ont réussi à déchristianiser les institutions, les lois et la culture dominante. Mais, nous arrivons au point de rupture, où le libéralisme est à la fois triomphant et moribond dans tous les domaines, comme l’était le communisme au début du pontificat de Jean-Paul II. Le pape François ne se situe donc plus dans une perspective de défense, mais de renouveau, de reconstruction complète, et pour ainsi dire de contre-attaque. Il ne vise pas à défendre l’intégrité d’un petit cercle de croyants voué à se rétrécir comme une peau de chagrin (et d’ailleurs lui-même plus pénétré qu’on ne le pense par les habitudes relativistes). Le pape François vise à reconquérir la masse des âmes, à commencer par tous ces pauvres économiquement, affectivement et moralement, qui sont les victimes de ce libéralisme inhumain.

Il est tout à fait possible que les procédures faites dans ces circonstances et pour le bien commun d’une humanité dans un tel état donne lieu à des abus. Mais cela est vrai pour n’importe quel droit procédural.

L’intérêt des conjoints a la primauté sur celui du mariage.

Nous avons déjà commenté plus haut des formules semblables. Le bien commun et le bien propre s’enveloppent mutuellement.

C’est le document lui-même qui l’affirme,

Franchement, on voudrait une citation probante, car le texte ne dit rien de tel. On comprend que Roberto de Mattei le lui fasse dire, parce que selon lui la réforme de la procédure est dotée d’un sens révolutionnaire qu’elle ne possède pas en réalité.

résumant dans ces points les critères de base de la réforme : abolition de la double sentence conforme, remplacée par une seule sentence en faveur de la nullité exécutoire ;

mais avec appel toujours possible.

attribution d’un pouvoir monocratique à l’évêque qualifié comme juge unique ;

mais l'évêque est impliqué personnellement, justement pour « éviter tout laxisme »

introduction d’un procès court, et de fait incontrôlable, avec la destitution en substance du rôle de la Rote romaine. Comment interpréter autrement, par exemple, l’abolition de la double sentence ?

Quelles sont les raisons graves pour lesquelles, après 270 ans, ce principe est abrogé ?

Précisément parce que le monde a changé, que les Lumières 1° ont gagné dans leur œuvre de démolition de la chrétienté et 2° se sont elles-mêmes suicidées dans un relativisme sans limite. Et que, par suite, l’Homme a perdu beaucoup de son pouvoir sérieux de consentir, donc de se marier réellement, et qu’il s’agit de regarder avec lucidité et miséricorde cette effrayante misère affective et morale, l’esclavage économique, le chaos politique, qui résulte du fiasco dantesque du libéralisme.

A ne pas regarder l’ensemble du tableau, on reste dans une abstraction moraliste qui repousse hors de l’Eglise la masse de victimes du libéralisme, surtout si elle est jointe à l’acceptation, indifférente ou complice, des injustices structurelles que comporte ce libéralisme.

 

II

Discussion prudentielle

 

A partir de maintenant, et jusqu’à la fin de son texte, le Pr. de Mattei quitte le plan des principes du droit et de la théologie, pour entrer dans un domaine clairement prudentiel. Ce n’est plus le même niveau de discussion. Le Christ a promis à Pierre que sa foi ne défaillirait pas. Il ne lui a pas promis qu’il prendrait toujours les décisions les plus sages. Donc, rien n’empêche de juger que le motu proprio serait inopportun, imprudent, etc. restant saufs le respect dû à la personne et à la fonction du Saint-Père. A dire vrai, il ne serait imprudent que si son application ne suivait pas les normes qu’il comporte lui-même en sa troisième partie. Et c’est précisément l’objet du prochain synode, que de bien préciser toutes ces normes concrètes d’application et de mobiliser l’épiscopat autour de la vision qui anime le pape François.

Le cardinal Burke a rappelé qu’il existe à ce propos une expérience catastrophique. Aux États-Unis, de juillet 1971 à novembre 1983, entrèrent en vigueur les « Provisional Norms » qui éliminèrent de fait le caractère obligatoire de la double sentence conforme. Le résultat fut que la Conférence des évêques ne refusa aucune demande de dispense parmi les centaines de milliers reçues, et dans la perception commune, le processus commença à être appelé « divorce catholique » (cf. Permanere nella Verità di Cristo. Matrimonio e comunione nella Chiesa cattolica – NDT : en français Demeurer dans la vérité du Christ, Perpignan, Artège).

Ceux qui connaissent les Etats-Unis savent à quel point l’individu n’y suit très souvent que sa subjectivité arbitraire. Une moitié environ des catholiques sont complètement imbibés par cette mentalité. Qu’un nombre important de mariages y soit déclaré nul ne me scandalise donc pas, car le contraire serait étonnant, même s'il peut y avoir des abus criants. Ce qui est plus scandaleux, c’est qu’on ait marié à l’Église des milliers de gens, baptisés sans doute, mais laissés sans instruction religieuse, et dont l’intention objective était clairement de vivre dans une relation qui n’était pas le mariage chrétien, mais une union libre pendant un temps indéfini, à fixer ad libitum. Il est certain que de nombreux ecclésiastiques, y compris des évêques et des juges ecclésiastiques, sont encore imprégnés de cette mentalité. Que nombre d’ecclésiastiques adhèrent viscéralement à l’idéologie libérale est moins fréquent qu’il y a trente ans.

Les milieux qui sont restés protégés de ce fléau doivent comprendre que Rome prend en compte le phénomène, le mesure exactement et prend des moyen de rouvrir à cet immense peuple opprimé par le libéralisme les voies de la vie dans le Christ.

Plus grave encore est l’attribution à l’évêque diocésain de la faculté, comme juge unique, d’instruire de façon discrétionnaire un procès court, et d’arriver à la sentence. L’évêque peut exercer personnellement son pouvoir juridictionnel ou le déléguer à une commission, pas nécessairement constituée de juristes. Une commission formée à son image, qui suivra naturellement ses instructions pastorales, comme cela est déjà le cas avec les « centres diocésains d’écoute », à ce jour privés de compétence juridique. La combinaison entre le canon 1683 et l’article 14 sur les règles de procédure a à cet égard une portée explosive. Sur les décisions pèseront inévitablement des considérations sociologiques : les divorcés remariés auront, pour des raisons de « miséricorde », un traitement préférentiel. « L’Église de la Miséricorde – observe Giuliano Ferrara – s’est mise à courir », (Il Foglio, 9 septembre 2015). On court sur une route non administrative, mais « judiciaire » où, de judiciaire, il reste bien peu.

Quelle difficulté y a-t-il à concevoir qu’un « interminable adolescent » se réveille, par exemple à trente-cinq ans, comme d’un long sommeil, en ait assez de sa misère affective et morale, d’une vie privée de sens et de beauté, peut-être aussi de la drogue et du chômage, se rende compte qu’il avait perdu la droite raison, la conscience droite et formée, la capacité d’aimer vraiment, et n’avait pas eu l’idée de ce que pouvait seulement être un mariage (pas même un mariage chrétien) tant le modèle dominant était la fornication, l’individualisme arbitraire et la vie contre nature ? Cette personne s’était mariée à l’Église par hasard ou par inertie, sans rien comprendre au contrat qu’elle signait, non par idiotie, ou par malice, mais par abrutissement relativiste. Elle a rompu cette union. Et voilà qu’elle redécouvre la vie de l’âme, le visage du Christ. Comment va-t-on gérer la situation ? Car, des personnes comme celle-ci, il y en a des milliers et il y en aura bientôt peut-être des millions. Comment faire pour qu’ils aient accès à la vie du Christ ? En respectant la vérité, cela va de soi. Mais quelle est ici la vérité ? C’est la question ; et la réponse ne peut pas être déclarée trop vite évidente en vertu d’une présomption, que la culture dominante rend largement caduque. Que penser de leur situation canonique, non par démagogie, par sentimentalisme, mais en vérité et en justice, avec cet amour pour l’Homme souffrant de l’affreuse misère du monde libéral-libertaire, cet amour qu’aujourd’hui François appelle « miséricorde » ? Voilà la question que pose François.

Et concernant ceux qui peut-être ne sont pas plus mariés que les premiers, mais dont par chance l’union fonctionne bien, comment faire pour qu’ils se marient pour de bon ? Faut-il une nouvelle cérémonie ? Sûrement pas. Comment comprendre leur situation ? Quelle est ici la vérité ? Quelle responsabilité que de devoir la chercher et la découvrir avec autant de sympathie que de rigoureuse objectivité !

Et ceux qui ont d’abord vécu dans des unions de fait, et dont l’existence a évolué dans un sens authentiquement matrimonial, où en sont-ils en vérité et quelle conduite les pasteurs des âmes doivent-ils adopter envers eux ?

Il faut gérer la faillite du libéralisme, la mort des dernières lumières, réparer ou solder une gigantesque casse morale et humaine, rétablir un fonctionnement humain de l’humanité.

Dans certains diocèses, les évêques chercheront à assurer le sérieux de la procédure, mais il est facile d’imaginer que dans de nombreux autres diocèses, par exemple d’Europe centrale, la déclaration de nullité sera une simple formalité.  

Encore une fois, M. de Mattei ne tient pas compte du fait qu’il s’agit de solder une situation résultant de l’hégémonie du libéralisme en cours d’effondrement, et de préparer l’entrée dans l’Eglise d’immenses masses d’âmes soudain réveillées du deliramentum que constitue le relativisme.

Si la situation est perdue, si le libéralisme est dominant pour toujours, et si le mieux qu’on puisse espérer, c’est de réduire le taux d’érosion de la pratique et de la foi, alors oui, la réforme de François est probablement imprudente. Mais si le libéralisme est au bord du gouffre, comme l’était le communisme dans les années 1980’, et si François est au libéralisme ce que Jean-Paul II a été au communisme, alors sa réforme est tout simplement prudente, comme sur le fond elle est juste.

En 1993, Oskar Saier, archevêque de Fribourg-en-Brigsau, Karl Lehman, évêque de Mayence et Walter Kasper, évêque de Rottenburg-Stuttgart, produisirent un document en faveur de ceux qui étaient certains, en conscience, de la nullité de leur mariage, mais n’avaient pas les éléments pour le prouver au tribunal (évêques de l’Oberrhein, « Accompagnement pastoral des personnes divorcées », Il Regno Documenti, n° 38, 1993, p. 613-622). La Congrégation pour la doctrine de la foi répondit par la lettre Annus Internationalis Familiae du 14 septembre 1994, indiquant que cette voie n’était pas praticable, parce que le mariage est une réalité publique : « ne pas reconnaître cet aspect essentiel signifierait nier de fait que le mariage existe comme réalité de l’Église, ce qui revient à dire comme sacrement ». Mais la proposition a été reprise récemment par l’office pastoral du diocèse de Fribourg (« Directives pour la pastorale des divorcés », Il Regno Documenti, n° 58, 2013, p. 631-639) selon lequel les divorcés remariés, suite à la "nullité en conscience" du mariage précédent, peuvent recevoir les sacrements et obtenir des postes au sein des conseils paroissiaux.

La question posée par ces évêques n’est pas absurde. Il existe en effet des cas où nous savons objectivement quelque chose, sans pouvoir en apporter la preuve. Par exemple, le cas où une preuve matérielle que la personne n’avait osé montrer à nulle autre a été accidentellement détruite. Autre exemple, plus simple, le contenu de tous les entretiens que nous avons eus en privé avec une seule personne. Ce n’est pas là du subjectivisme. Une personne peut donc ne pas être mariée, le savoir vraiment, mais ne pas pouvoir en apporter la preuve à qui que ce soit. Elle n’a sûrement pas le droit de faire réorganiser l’Eglise en fonction de son cas personnel, mais elle a tout de même le droit à ce que ses pasteurs s’occupent d’elle. Si tel est le cas, objectivement, elle n’est pas mariée, même si elle est la seule à le savoir objectivement (par hypothèse, si tel est le cas). Faut-il la croire ? C’est la question. Le curé de paroisse pose la question, qui le dépasse, à l’échelon au-dessus, et cela remonte aux évêques et à Rome. Comment gérer cela avec prudence, dans ces décennies si décisives, c’est la question à discuter en tenant compte de tous les aspects de la question.

M. de Mattei, fort bien informé, mais sans doute pas mieux que le Saint-Père, sait que des clergés sont aussi malades de relativisme que leurs ouailles. Mais ce relativisme idéologique est lui-même moribond, aussi mal en point dans les cerveaux ecclésiastiques que partout ailleurs dans le monde. Car il est l’âme mortelle d’un corps en train de mourir. Nous ne sommes plus aux temps de l’idéologie dominante. L’idéologie a peur, elle censure, elle inhibe, elle culpabilise, elle blasphème, elle déraisonne dans son ivresse.

Il est probable que les nouvelles normes feront ici et là l’objet de mésinterprétations et donneront lieu à des abus. Mais, encore une fois, l’appel reste possible. 

Le favor matrimonii est remplacé par le favor nullitatis qui en arrive à constituer l’élément principal du droit, tandis que l’indissolubilité est réduite à un « idéal » impraticable.

Si l’Homme se fait une idée individualiste, relativiste et arbitraire de sa liberté, l’indissolubilité n’est pas un « idéal » inaccessible, mais une monstruosité contraire à la liberté et à la dignité humaine. 

La présomption de nullité, à partir d’un certain degré d’ignorance religieuse et d’imprégnation relativiste ne me semble pas excessive.

Toutefois, il ne faut pas exagérer, car l’Homme n’est pas que culture ; il est aussi nature et il conserve une conscience qui témoigne de l’Absolu, malgré la rébellion de ce qui, en lui, incline au mal et au mensonge. De plus, la présomption ne suffit pas à produire la certitude morale qui est nécessaire pour la reconnaissance de nullité.

L’affirmation théorique de l’indissolubilité du mariage s’accompagne en effet, dans la pratique, du droit à la déclaration de nullité de chaque lien ayant échoué. Il suffira en conscience de considérer le premier mariage comme invalide pour le faire reconnaître comme nul par l’Église. C’est le même principe par lequel certains théologiens considèrent comme « mort » un mariage où, aux dires des deux, ou d’un des conjoints, « l’amour est mort ».

Benoît XVI, le 29 janvier 2010, a prévenu le tribunal de la Sainte Rote de ne pas se céder à l’annulation du mariage par « complaisance envers les désirs et les attentes des parties ou même les conditionnements du milieu social ». Mais dans les diocèses d’Europe centrale, la déclaration de nullité deviendra un acte de pure formalité, comme cela est arrivé aux États-Unis au moment des Provisional Norms. Selon la loi bien connue, qui dit que « la mauvaise monnaie chasse la bonne », dans le chaos qui va se déterminer, le « divorce rapide » est destiné à l’emporter sur le mariage indissoluble.

La liberté a toujours le choix entre plusieurs options, dont les unes sont plus sûres, mais ne laissent espérer qu’un faible profit, et dont les autres présentent des perspectives de profit plus considérables, mais avec des risques importants.

Des situations catastrophiques de trahison de la Parole de Dieu (car c’est là ce dont parle De Mattei) peuvent évidemment se produire en certains pays, et ce sont alors des abus à réformer. Ou alors, ce sont des hérésies à combattre, si le libéralisme détruit dans la foi catholique tout ce qui ne se conforme pas à la règle d’une liberté individuelle égoïste et méfiante.

Rome a toujours pour rôle de veiller à préserver la foi et à réformer les abus. Mais son rôle de correctif et de gardien ne va pas sans son rôle historique premier d’apôtre et de moteur de l’évangélisation générale.  

Cela fait plus d’un an qu’on parle de schisme latent dans l’Église, mais maintenant c’est le cardinal Gerhard Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui le dit dans un discours à Ratisbonne où il a évoqué le risque d’une scission au sein de l’Église, nous invitant à être très vigilants et à ne pas oublier la leçon du schisme protestant qui enflamma l’Europe il y a cinq siècles.

À la veille du synode des évêques sur la famille d’octobre, la réforme du pape François n’éteint aucun incendie, mais l’alimente et ouvre la voie à d’autres innovations désastreuses. Le silence n’est plus possible.

Je pense que certains intérêts de pouvoir et d’argent, qui n’ont rien à voir avec la religion, ont envie de mettre François en grande difficulté, pour essayer de prolonger le libéralisme mourant, comme d’autres essayé de tuer Jean-Paul II pour faire durer la vieillesse du communisme. Et ces intérêts ou puissances, qui ne reculent devant aucun moyen, peuvent rêver de susciter un schisme, en semant le doute et l’inquiétude parmi les élites catholiques. Veillons à ne pas nous prêter à leurs manœuvres. Si le pape est suivi par les élites comme il l’est par le peuple pauvre, l’Histoire basculera. Le synode, réunissant autour de Pierre les esprits hardis et les esprits circonspects, et soupesant avec soin les faits et les raisons, parviendra à des solutions de véritable prudence.   



[i] Vatican II, Gaudium et spes, 48, 1: « La communauté profonde de vie et d’amour que forme le couple a été fondée et dotée de ses lois propres par le Créateur ; elle est établie sur l’alliance des conjoints, c’est-à-dire sur leur consentement personnel irrévocable. Une institution, que la loi divine confirme, naît ainsi, au regard même de la société, de l’acte humain par lequel les époux se donnent et se reçoivent mutuellement. »

[ii] « Pour obtenir la certitude morale nécessaire pour statuer, il ne suffit pas d’indices et de preuves d’importance supérieure, mais il faut que demeure tout à fait exclu n’importe quel doute prudent et positif d’erreur, dans le droit et dans le fait, bien que ne puisse être exclue la simple possibilité du contraire. »

[iii] Ceci n’est pas propre au mariage, mais commun à lui et à d’autres types de contrats. Par exemple, dans n’importe quelle vente, si le vendeur dissimule un vice caché dans la chose vendue, le consentement de l’acheteur est extorqué par fraude. De plus, le vendeur malhonnête n’a pas réellement consenti à ce à quoi il semblait consentir. Il y a avait apparence de contrat de vente, mais l’espèce morale de la relation était non celle de la vente, mais celle du vol par fraude.

[iv] « Tout cela a toujours été fait en ayant comme guide la loi suprême du salut des âmes [2] puisque l'Église, comme l'a enseigné avec sagesse le bienheureux Paul VI, est un dessein divin de la Trinité, et donc toutes ses institutions, toujours perfectibles, doivent tendre à communiquer la grâce divine et favoriser continuellement, selon les dons et la mission de chacun, le bien des fidèles, comme fin essentielle de l'Église. [3] » Motu proprio Mitis Iudex Iesus, page 1, 3ème §.

   

Sur la question des migrants

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Mise à jour le Mercredi, 23 Septembre 2015 07:22 Écrit par Henri Hude

Plusieurs amis m’ont pressé de leur donner mon avis sur la question des migrants. Le voici, en peu de mots.

 

 

1° Il faut distinguer et ne pas confondre la question de ces migrations et le problème de l’immigration

 
Rendus possibles par les moyens modernes de transport, les phénomènes d’immigration massive ne sont qu’un aspect de la mondialisation économique libérale. A la liberté de circulation des biens, services, matières premières et capitaux à travers le monde et à leur mise en concurrence sur des marchés globaux des biens, matières premières, ou capitaux, correspond nécessairement la liberté de circulation de la main d’œuvre dans le monde et la mise en concurrence de tous les travailleurs et groupes de travailleurs sur un seul marché global du travail.

Ces phénomènes posent des problèmes de justice. En effet, comme il est impossible d’organiser des assurances sociales au niveau mondial, cette liberté de circulation des travailleurs fait entrer les peuples dans une concurrence sociale, car tout système de solidarité, établi  au niveau national rend les travailleurs de cette nation moins compétitifs sur le marché mondial. De là dans ces pays doté d’un système social généreux, une pression à l’érosion de la solidarité sociale, à l’évasion des capitaux et à la destruction progressive des emplois salariés, surtout industriels... La théorie économique libérale (avec sa théorie des avantages comparatifs, notamment) explique que ce phénomène est globalement positif. Ce qui est certain, c’est l’opportunité pour l’individu riche, l’investisseur, de faire jouer la concurrence entre les peuples de travailleurs. C’est dans ce contexte que l’immigration massive de travailleurs étrangers, ou simplement de candidats aux prestations sociales, accroît la pression à la baisse sur la solidarité, les salaires et l’emploi. Elle est l’autre façon de faire baisser les coûts salariaux. Soit on délocalise les emplois trop chers, soit on fait venir des travailleurs qu’on pourra payer moins cher. De plus, l’opposition entre les travailleurs nationaux et les travailleurs étrangers ou immigrés est une aubaine pour les ploutocrates, qui permet de 1° faire passer pour des xénophobes dans les médias les travailleurs nationaux victimes du libéralisme sauvage, et 2° aggraver les préventions contre les immigrés et opposer entre elles deux catégories de salariés dont les intérêts économiques sont convergents. Divide et impera.

Comment peut-on concilier, dans un monde ouvert, autrement que par un compromis social-démocrate dépassé, marché et solidarité ? C’est toute la question, à laquelle, pour ma part, je me suis attaqué dans un livre intitulé Philosophie de la prospérité. Marché et solidarité.  

 

                                                           

 

 

2° Les grandes migrations de peuples

 

 

Le phénomène des migrants syriens, lybiens, irakiens, sahéliens, etc. relève d’une autre problématique, moins économique que politique. C’est celle des Völkerwanderung, comme disent les Allemands, mot à mot « les migrations de peuples », mot composé qui se traduit en Français par « les grandes invasions ». Cette dualité d’expressions suffit à résumer le problème, vu de chacun des deux côtés en présence.

Schématiquement, entré en mouvement au fin fond de l’Asie, un peuple X pousse vers l’Ouest un peuple Y, qui pousse un peuple Z, qui pousse les Germains, qui pénètrent dans l’Empire romain. Tantôt ce sont des groupes massifs qui se présentent aux portes, tantôt c’est une entrée continuelle au goutte à goutte – qui, elle, peut relever aussi, ou plutôt, de la problématique d’immigration. L’Empire réagit diversement. Soit il les arrête et les massacre, soit il les repousse et les renvoie d’où ils venaient, soit il essaye de les fixer et de les mettre à son service. C’est ainsi que les Francs gardaient la frontière nord-ouest des Gaules romaines.

Si le processus n’est pas maîtrisé, l’Empire romain tombe et laisse place au Haut Moyen-Âge. Clovis, roi des Francs, était un officier romain, qui, à la tête d’une sorte de légion étrangère impériale composée de Francs, a fait une sorte de coup d’Etat militaire dans une province de l’Empire, la Gaule.

Dans le cas présent, la guerre en Syrie et en Irak jette sur le chemin de l’exode une masse de gens, qui entrent dans l’Union européenne.

Sans doute est-ce une situation complexe, car la migration en cours permet à des candidats à l’immigration clandestine d’espérer un statut de réfugié politique. D’autre part, l’occasion est trop belle pour les ennemis de l’Europe, organisations terroristes ou puissants Etats, d’y infiltrer en grand nombre des agents dormants, qui se réveilleront sur ordre le jour venu. Mais enfin, la plupart de ces gens sont des fugitifs. Le régime syrien ayant subi des revers ces derniers mois, beaucoup de familles ont préféré fuir, avant qu’il ne fût trop tard, la férocité des fanatiques de l’Etat islamique.

Les discussions autour de la question « accueillir ou pas », « ouvrir ou fermer », sont normales, dans ces conditions. Mais la principale question politique est de savoir s’il est possible d’arrêter cette guerre, ou plutôt cet ensemble de guerres, qui sont la cause de la migration en cours.

 

 

 

3° Le Grand Echiquier

 

Le premier moteur de la crise des migrants c’est la guerre, et cette guerre a ses origines dans la politique de grandes puissances qui se combattent par procuration en Syrie.

Le regretté Hervé Coutau-Bégarie m’exposait un jour le principe permettant d’appréhender la situation d’ensemble et durable, dont les médias au jour le jour ne nous donnent à voir que des fragments et des instantanés. 

Ce principe est le suivant : les USA font (avec les meilleures intentions du monde ou cyniquement, Dieu seul le sait) une politique hégémonique camouflée en politique libérale universaliste. Leur jeu, sur le « grand échiquier » (The Grand Chessboard), est de maintenir leur pouvoir en évitant l’émergence d’un rival global. A cette fin, l’islamisme est l’alliance de revers aussi indispensable aux U.S. que les Turcs l’étaient au Roi de France contre l’Empereur Habsbourg. Ou encore, le même Roi de France, frappait les Protestants quand ces derniers contrariaient sa politique, mais en même temps les soutenait et les utilisait au dehors, parce qu’ils jetaient l’Allemagne dans le chaos.

Ce principe, illustré par ces précédents, permet de comprendre comment les USA ont une relation ambigüe avec les islamistes, qui affichent leur haine du « Grand Satan », mais nuisent exclusivement aux adversaires des USA (Kurdes, Etats nationaux laïques, etc.). Les islamistes et eux seuls peuvent en effet menacer de semer le désordre en Inde, en Russie, en Chine et en Europe.

Le monde musulman, laissé à lui-même, ne demanderait peut-être qu’à se moderniser et à se développer, mais en ce cas, il évoluerait dans le sens de la formation de nations indépendantes qui penseraient à leurs intérêts et non à ceux des Etats-Unis. Il semble que les seuls alliés que recherchent les Etats-Unis dans le monde musulman, ce sont régimes les plus rétrogrades. C’est pourquoi les monarchies pétrolières, elles, ont le droit de commettre des atrocités au Yémen[i], d’étouffer des rébellions au Bahreïn, de discriminer leur minorités chiites, etc.

L’alliance de Washington avec les islamistes ne s’explique pas tant par le pouvoir et les profits du pétrole, que pour assurer le privilège du dollar, servir de prétexte à des armements démesurés, et justifier sa « protection » à ses alliés apeurés. Et ces barbus barbares, en empêchant tout régime sérieux de s’établir dans ces régions vitales, garantissent la continuation de ce jeu.

En face de cette politique impériale et des monarchies du Golfe ses alliés, se dressent des politiques d’indépendance nationale, et des régimes qui cherchent à conserver leur pouvoir. Le régime syrien en premier lieu, puis son patron et protecteur, l’Iran, dont les coreligionnaires souffrent en premier lieu de l’émergence de l’extrémisme sunnite. Puis enfin la Russie, probablement la seule puissance militaire au monde capable s’opposer à l’empire américain, et qui reprend une partie de l’ancienne politique de l’union soviétique, en se rapprochant de certaines nations arabes[ii].

Washington finit par se rendre compte que cette politique ne conduit qu’au chaos et qu’elle serait donc sans valeur, sauf dans le cas où le but politique serait précisément le chaos. Ses dirigeants ne sont plus tellement d’accord entre eux, témoin en est le désaccord public sur la politique envers l’Iran. Mais, l’inertie d’un tel paquebot est si importante, qu’il est probable que la politique étrangère ne changera pas substantiellement avant longtemps.

 

 

4° Perspectives politiques ?

 Dans ce conflit, la France, comme l’Europe, ne pèse pas. Elle suit mollement la politique américaine dans des régions où pourtant autrefois son prestige était grand.

Nos dirigeants Français ou Allemands, sans parler des Britanniques, semblent sans esprit critique devant la politique de Washington. Les Français le sont par habitude, par solidarité libérale, par souci que les monarchies du Golfe ne cessent pas d’acheter la dette française, par électoralisme (le vote musulman) et à cause du conformisme carriériste de chaque individu politicien dans un système usé où manque l’autorité suffisante à faire entendre les intérêts de la France.  

L’Union Européenne brille par son absence totale de politique dans cette affaire. L’action face aux migrations est réduite à une gestion technocratique d’un surplus d’immigration. Il est inutile de trop tirer sur une ambulance. L’UE, c’est deux réalisations, l’Euro et Schengen. Sans commentaire.  

La Russie agit autrement. Tout en poussant fermement ses intérêts nationaux et en soutenant ses alliés, elle semble commencer à combattre réellement le terrorisme. Mais nos dirigeants excluent de s’entendre avec elle, qui est la bête noire de Washington.

La seule solution réaliste à la crise des migrants serait une politique d’alliance, se donnant les moyens politiques et militaires d’empêcher l’Etat islamique de conquérir Alep et Damas.  

Cette crise, si nous la subissons, porte en germe une polarisation Europe contre islam et à terme la guerre civile et le chaos en Europe même. Le résultat risque aussi d’être une France coupée du Sud, surtout du Maghreb qui est pourtant sa zone de rayonnement. 

 

 

 

5° Elevons le débat. Le pape sur la question des migrants

 

J’ai déjà, dans un article précédent, analysé la position du pape relativement à l’islam. Sur la question spéciale des  migrations, si je comprends bien, le pape a dit clairement trois choses complémentaires, à divers moments :

1° il faut bloquer l’Etat islamiste ;

2° être activement charitable avec ses victimes ;

3° dans l’exercice de cette charité, garder la circonspection et la prévoyance requises en temps de guerre.

Concernant le premier point : François n’est pas un utopiste pacifiste. Du point de vue de la doctrine sur la guerre, son enseignement marque même une inflexion par rapport au pacifisme plus marqué de ses prédécesseurs, un certain retour à une application plus « réaliste » de la doctrine classique de la guerre juste. Revenant de sa visite pastorale au Sri Lanka et aux Philippines, en janvier 2015, au cours de sa conférence de presse dans l’avion de retour d’Asie,  (à partir de la 7ème minute plus 6 secondes), il n’hésite pas à dire que l’agression injuste doit être « arrêtée », sans entrer dans la détermination des moyens, mais indiquant sans équivoque qu’une guerre contre l’EI serait à ses yeux une guerre juste. 

Cette position s’inscrit dans une pensée plus large. Le pape estime (Sarajevo, 7 juin 2015) que nous entrons à petits pas, « par morceaux », dans une troisième guerre mondiale et il lutte pour préserver la paix. Une guerre limitée et juste, faite en temps utile, peut éviter la catastrophe.

Concernant le second point : le pape rappelle dans l’Angélus du 6 septembre 2015 le précepte de Jésus-Christ concernant l’hospitalité et l’accueil de l’étranger[iii].   

Concernant le troisième point, le 12 septembre, dans une interview à la radio catholique officielle portugaise Renascença, il ajoute des considérations prudentielles au sujet du péril terroriste et du danger d’infiltration en Europe.

Ce sont là les éléments certains de sa pensée, exprimés clairement aux lieux indiqués plus haut. Ils suffisent à cerner l’essentiel d’une pensée juste et prudente.

Aller au-delà relèverait d’une interprétation hasardeuse.

 

 

 

6° Sur le rapport entre politique, foi et charité

 

La religion chrétienne est quelque chose de sérieux, de raisonnable et de juste. Le primat de la charité (= de l’amour surnaturel), dans l’enseignement classique de la théologie catholique, ne cause aucun dommage à la justice et ne remplace en aucune façon la prudence (l’excellence de la raison pratique) par un sentimentalisme irrationnel. En termes précis, la charité chrétienne n’est pas une vertu spéciale, mais « la forme de toutes les vertus[iv]. »  On peut décider telle fois qu’il est prudent de punir, et telle fois de se montrer clément ; ou qu’il faut ici dépenser, ou au contraire ménager la dépense. Et c’est avec la même charité qu’on devra accomplir des actes matériellement différents, voire opposés. Ainsi, quoi qu’on fasse, y compris une guerre juste, il s’agit pour un vrai chrétien de tout faire avec amour surnaturel et bien sûr sans commettre aucune injustice.

C’est pour cela que la charité chrétienne ne prescrit aucune politique particulière, bien qu’elle prescrive de faire, dans cet esprit d’amour universel et surnaturel, la meilleure politique possible.

Parfois, la prudence peut déterminer qu’il est juste de faire la guerre et en ce cas, la charité chrétienne va consister à faire par charité ou avec charité une guerre juste. Mais faire la guerre reste d’abord, et même alors, un acte de justice et de prudence, ordonné au rétablissement de la paix et à la sauvegarde du bien commun. De même, il est possible d’ouvrir les frontières par charité et de les fermer par charité. S’il y a vingt places sur un canot de sauvetage, ce n’est pas de la charité mais du suicide que de vouloir y faire monter cinquante personnes. Et ce n’est pas non plus la charité de la part du naufragé, que de vouloir y monter de force, s’il est surnuméraire. C’est à la prudence de juger et à la charité de donner forme d’amour à ces divers actes de la prudence.

C’est pourquoi une charité authentique doit avoir un contenu, une matière d’actes prudents et justes, formant une politique digne de ce nom. La charité sans matière ne serait qu’une forme vide, dont on déduirait arbitrairement n’importe quelle imprudence ou injustice. L’humanitarisme comporte assez souvent un tel défaut.

Est-il besoin de rappeler que les choix politiques du Saint-Père ne sont ni l’enseignement infaillible, ni même le Magistère ordinaire, et n’imposent aux chrétiens aucune adhésion de foi[v] ? Toutefois, ces jugements prudentiels qui sont les siens se fondent sur des principes concernant les mœurs, qui eux relèvent du jugement de foi. En outre, restant sauve la liberté de dissentiment respectueux, il est juste et il est prudent de prêter une déférente attention au pape aussi dans ces matières plus contingentes, étant donnés la qualité de l’information dont dispose un pape, la hauteur de vues et le recul donnés par une tradition bimillénaire, et la dignité morale du siège apostolique.

 


 

 

 



[i] Voici le sujet (il faudrait le temps de traduire…):
https://theintercept.com/2015/09/15/great-bbc-interview-british-loyalist-saudi-regime-shows-journalists-first-duty/
Et voici la discussion féroce avec le député anglais défenseur de l’Arabie saoudite :
https://theintercept.com/2015/09/15/great-bbc-interview-british-loyalist-saudi-regime-shows-journalists-first-duty/

Et voici comment le chef du journaliste enfonce le clou sur Twitter:
https://twitter.com/iankatz1000/status/642474677051486208/photo/1

 

[ii] L’important site israélien Debka faisait récemment état de propositions russes visant à participer à l’exploitation des gisements off-shore d’hydrocarbures israéliens (le gisement Léviathan) et à assurer la sécurité de cette exploitation (contre les attaques maritimes possibles du Hezbollah) – ce qui tend à placer la Russie en position de candidate au rôle de modératrice de la région.

 

[iii] Mt.25, 31-46, dans le discours sur les fins dernières, quand le Christ annonce le jugement dernier : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le royaume préparé pour vous depuis la création du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli, etc. (…) Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche: “Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli, etc. »  

[iv] Thomas d’Aquin, Questions disputées sur les vertus, Question 2, Article 3. Voici la fin de la réponse : « Et parce qu’on dit qu’une mère reçoit en soi et conçoit, on dit aussi que la charité est la mère de toutes les vertus, en tant que par la conception de sa fin (le bien suprême, désiré et aimé dans la foi), elle produit les actes de toutes les vertus ; et pour la même raison on dit qu’elle est la racine des vertus. »

 

[v] Catéchisme de l’Eglise Catholique, § 892. « L’assistance divine est encore donnée aux successeurs des apôtres, enseignant en communion avec le successeur de Pierre, et, d’une manière particulière, à l’évêque de Rome, Pasteur de toute l’Église, lorsque, sans arriver à une définition infaillible et sans se prononcer d’une “manière définitive”, ils proposent dans l’exercice du Magistère ordinaire un enseignement qui conduit à une meilleure intelligence de la Révélation en matière de foi et de mœurs. À cet enseignement ordinaire les fidèles doivent “donner l’assentiment religieux de leur esprit” (Vatican II, Lumen Gentium, 25) qui, s’il se distingue de l’assentiment de la foi, le prolonge cependant. »

   

Y a-t-il des guerres justes (4). Guerre, ère atomique et droit international

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Mise à jour le Vendredi, 18 Septembre 2015 18:35 Écrit par Henri Hude

 

Un quatrième post sur la guerre. Pour aller au post n°1, cliquer ici.  Pour aller au post n°2, cliquer ici. Pour aller au n°3, cliquer ici.

 

 

 

La croissance des armements interdit de plus en plus les affrontements directs entre grandes puissances

 

En conséquence, l’optimisme pourrait soutenir que les armes vont devenir tellement destructrices que personne ne se risquera plus à surenchérir et à faire la guerre. Quand la mise à prix est déraisonnable, on ne trouve plus d’acheteur. Cette idée a trouvé une certaine réalisation avec l’invention de l’arme nucléaire et son utilisation à Hiroshima et Nagasaki. Les bombardements de Tokyo, Dresde ou Hambourg la même année avaient fait plus de morts, mais la bombe atomique a frappé infiniment plus les esprits et de façon indélébile. Avec elle, la notion d’enchères sanglantes est cassée, ou gravement contestée. Aurait-on enfin trouvé le moyen de supprimer la guerre ?
En un sens oui, entre puissances nucléaires, pour autant qu’elles sont « rationnelles » ; mais on n’a pas supprimé les causes profondes de la guerre : il faudrait changer l’Homme et le faire passer de l’état de nature à l’état de grâce. Or cela, un pouvoir politique ne peut le faire. En outre, l’arme nucléaire a été maintenant miniaturisée (bombes de 1 kilotonne), ce qui la rend utilisable sur le terrain. 

 

 

 

La guerre frontale n’étant plus possible, la guerre se transforme et se déploie autrement

 

Aujourd’hui la guerre se déploie autrement : guerre économique, financière, d’information ou de désinformation, guerre psychologique, politique, indirecte, invisible, etc. On en vient à susciter des guerres avec des mercenaires, des sociétés de sécurité. La guerre se privatise, devient occulte, hors limite[i]. Elle use et abuse des forces spéciales, des services de renseignement. Elle devient plus politique, plus machiavélique[ii].
L’évolution conduit à rendre apparemment impossible ou absurde toute guerre directe entre grandes puissances, et même la guerre conventionnelle entre deux puissances technologiquement inégales. Est-ce un bien ? Oui, sans doute ; mais, du coup, le terrorisme devient la forme normale de la guerre entre le faible et le fort. Il peut y avoir des rapports occultes entre certains États et des terroristes. Aussi la question va-t-elle se poser (et pas seulement dans les films ou dans le bluff politique) de terroristes disposant de moyens de destruction massive, de chantages à la bombe miniaturisée, etc.
Le problème de cette métamorphose de la guerre, c’est qu’on ne sait plus qui fait quoi. Il n’y a parfois plus d’acteurs rationnels identifiables. Il faut une surveillance perpétuelle du monde entier (tâche impossible), par exemple pour y suivre à la trace le moindre gramme de plutonium.

 

 

 

La mise en place d’une autorité mondiale autour de l’ONU peut-elle empêcher la guerre ?

 

La création de l’ONU avait pour principal objectif déclaré de bannir le recours à la guerre comme mode de résolution des conflits. Cela ne fonctionne pas très bien, et l’idée d’un gouvernement mondial présente autant d’inconvénients que d’avantages.

Dans une situation si nouvelle, forte est la tentation d’une solution moniste : de même qu’un pays bien contrôlé par un seul gouvernement est sécurisé et pacifié, de même peut-on imaginer faire la paix dans le monde entier par l’établissement d’un seul pouvoir qui aurait le monopole de la force légitime. Ce pouvoir politique unique n’aurait plus en face de lui que des bandits ou des rebelles. C’est un peu la logique de l’ONU et un peu aussi celle de la tentative d’hégémonie mondiale des USA, les deux étant connectées entre eux de manière variable.

 

 

 

Le traité de l’ONU interdit le recours à la guerre au profit d’une solution de droit

 

Il y est stipulé qu’on n’a pas le droit de régler ses conflits par des moyens de guerre[iii]. Si on a un différend avec un autre État, il faut venir plaider sa cause devant l'ONU. Mais chacun conserve son droit de légitime défense[iv]. Comme la meilleure défense est souvent l’attaque, et que le sentiment d’être attaqué est assez subjectif, et enfin que la bonne foi n’est pas si fréquente, la permission de l’autodéfense peut être interprétée même comme une permission de l’attaque préemptive, qu’on essaye de distinguer de celle qui est préventive[v]. La Charte de l’ONU laisse donc subsister une grande part d’arbitraire.
L’agresseur est juridiquement dans une situation d’illégalité, puisqu’il a par traité renoncé à son droit de faire la guerre, sauf légitime défense.
Le Conseil prend alors la décision de ramener le délinquant au respect du droit international et prend contre lui des mesures appropriées[vi].  
Dans la pratique, cette procédure ne fonctionne que si les grandes puissances (qui ont droit de veto) sont d’accord entre elles. Elle est paralysée en cas de désaccord.
Ce système fonctionnerait mieux s’il n’y avait qu’une seule grande puissance ; mais un tel projet se distingue mal de l’impérialisme absolu. La pluralité politique est aussi une forme fondamentale de la séparation des pouvoirs, au niveau global. Elle conditionne ainsi l’existence de la liberté politique. Par ailleurs, le modèle juridique et dépolitisé n’est pas très convaincant. Le fait de traiter tout ennemi politique ou idéologique en délinquant, au nom d’un universalisme et d’une morale réputés évidents est éminemment discutable[vii]. Cela conduit à la radicalisation des oppositions, et on n’aura pas forcément gagné au change.

 

A SUIVRE

UNE PREMIERE VERSION DE TOUT L'ARTICLE EST PARUE SUR LE SITE ALETEIA 

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[i] Liang Qiao & Xiangsui Wang, La Guerre hors limites, Payot, 2006.

[ii] Tout ceci n'est pas si nouveau. Voir l'article sur le fameux livre du colonel Roger Trinquier.

[iii] Charte de l’ONU, ch.I, art.2.3. 

http://www.un.org/fr/documents/charter/index.shtml

[iv] Chartede l’ONU, ch.VII, art.51: « Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l'objet d'une agression armée, jusqu'à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales. »

[v] Henry Shue & David Rodin, Preemption:Military Action and Moral Justification, Oxford University Press, 2009.

[vi] Charte de l’ONU, ch.VII.

[vii] Point de vue développé dans toute sa pureté par Jeff McMahan, dans son livre Killing in War, Oxford University Press, 2011, où il tend à détruire l’immunité morale du combattant, c’est-à-dire à transformer virtuellement tous les soldats vaincus en prévenus, au motif que le plus fort est tellement plus juste.

   

Nullités de mariage. Le pape François réforme le Droit canon (2)

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Mise à jour le Lundi, 14 Septembre 2015 07:58 Écrit par Henri Hude

Voici le second de deux posts sur le motu proprio Mitis Iudex Dominus Iesus.  Pour retourner au premier, cliquer ici.

 

 

La réforme de François, à la lumière de la philosophie de la culture

 

Expliquons donc maintenant pourquoi, aux yeux de la philosophie, la réforme de François paraît très judicieuse.

Les esprits sont imprégnés de culture relativiste, libertaire et individualiste. C’est vrai surtout en Occident et le devient dans le monde entier. Or, le mariage chrétien est tout le contraire de cette culture : fondé dans l’Absolu, lien perpétuel où s’accomplit la liberté, fondateur d’une communauté où se dépasse l’individualisme.

Par conséquent, (c’est mon opinion, mais elle n’est pas dans le texte du pape) les personnes complètement imprégnées de cette culture sont suspectes d’incapacité à contracter un mariage chrétien réel et non nul (comme d’ailleurs de signer n’importe quel contrat avec l’intention de s’y tenir). A leur consentement risquera en effet de faire défaut la toute première des conditions de tout consentement : la connaissance, ici la simple compréhension de ce dont il s’agit, la culture permettant de comprendre la possibilité, la nature et la valeur de l’union matrimoniale et d’en accepter les obligations.   

Si donc de telles personnes pétries de relativisme ont apparemment contracté des mariages chrétiens, et même si elles viennent de familles chrétiennes et pratiquantes, il est possible que nombre de leurs mariages soient nuls. Même si l’autre conjoint avait l’intention sérieuse de se marier chrétiennement, l’union tout entière peut être frappée de nullité, parce qu’un seul vrai consentement ne suffit pas. Soumis à la logique relativiste, le mariage chrétien n’est en fait qu’un coup de goupillon donné sur une relation individualiste, libérale, hédoniste et malthusienne. Si donc un tel mariage fait faillite, comme c’est trop souvent le cas, sa nullité doit certainement être reconnue.

Dans un temps de société chrétienne et de culture réaliste, tous les mariages pouvaient être présumés valides, parce que les prérequis culturels étaient assez bien compris par tous. Dans un temps de culture et de société relativistes, la présomption est parfois presque inversée. Par suite, le souci de protéger la liberté (celle de se marier authentiquement) devient un moyen privilégié de la protection juridique du mariage, dans une situation où la culture en dilue l’authenticité. Telle est la situation.

 

 

 

La politique du pape et sa pastorale

 

Dans ces conditions, que demande de faire le pape ?

Trois choses.

Premièrement, rendre plus aisément leur liberté aux parties désireuses d’entrer au plus vite dans une relation non structurée par le relativisme, et donc non nulle de plein droit.

Deuxièmement, proposer à tous l’exemple de la sainteté la plus haute vécue dans le mariage, en dépit de toutes les difficultés inhérentes à la condition humaine (et aux imperfections de la culture). C’est ainsi que le pape se propose de canoniser bientôt les parents de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, doublement, c’est-à-dire chacun pris individuellement, et tous les deux pris ensemble dans leur unité conjugale. Troisièmement, renforcer la paroisse comme lieu de préparation au mariage, lieu de soutien mutuel et lieu d’accueil des souffrances humaines.

 

 

 

Le thème de la miséricorde

 

La culture relativiste aboutit à la solitude et la désespérance. Elle produit une effrayante misère affective et morale, sans parler d’un nouvel esclavage économique. Dans ces conditions, il faut moins montrer aux hommes un visage de juge sévère, qui accroîtrait leur désarroi, que le visage de Dieu sauveur, Jésus-Christ, icône de la miséricorde divine.

C’est l’évêque qui « est tenu[i] de suivre avec un esprit apostolique, les conjoints séparés ou divorcés [selon le droit civil], qui ont fini par abandonner la pratique religieuse à cause de leur condition de vie. Il partage avec les curés de paroisse[ii] la sollicitude pastorale envers ces fidèles en difficulté[iii]. »

La miséricorde consiste à juger le moins possible les personnes, car il n’y a pas de péché sans conscience de la loi. Or, le relativisme faisant du respect de la liberté arbitraire la seule loi, émousse tellement le sens du bien et du mal, qu’on peut assez souvent présumer l’absence de faute personnelle grave même chez ceux qui commettent manifestement des actes matériellement graves.

La miséricorde consiste alors à faire de l’Eglise l’hôpital des consciences, où elles retrouvent leur vigueur, leur lucidité, la conscience de la loi et où surtout elles puisent la grâce. C’est elle qui permet de vivre au-delà de la loi et dans la liberté, sans rien faire contre la loi : car telle est la vie dans l’Esprit[iv].    

En vérité, il s’agit moins aujourd’hui de « défendre le mariage », comme s’il existait encore évidemment, que de permettre à nouveau aux gens de se marier vraiment, et aux gens mariés de le redécouvrir et, pour ainsi dire, de se remarier pour de bon avec leurs conjoints. Mais il faut, pour cela, se libérer d’une culture malade :

-      incapable de voir la vérité du désir sexuel au-delà de la concupiscence, et celle de l’éros en dehors de la fornication ou de l’adultère,

-      incapable de saisir la beauté de la vie et de la fidélité,

-      incapable de comprendre la puissance symbolique et sacramentelle du mariage.  

Dans un monde de matérialisme technocratique et de liberté arbitraire, l’Eglise doit redevenir visiblement une famille, une maison familiale, et perdre toute apparence de bureaucratie impersonnelle. Cela passe par le retour en force de la figure paternelle de l’évêque sur le terrain.

L’introduction de la procédure simplifiée dans l’examen des cas de nullité est ici l’occasion d’obtenir l’implication personnelle de l’évêque dans un processus curatif et de faire de lui un responsable visible de la réaffirmation de l’indissolubilité.

« Il ne m’a pas échappé, écrit le pape[v], qu’une procédure de jugement courte puisse faire courir un risque au principe de l’indissolubilité du mariage. C’est précisément pour cela que j’ai voulu que l’évêque lui-même soit intégré dans une telle procédure, parce qu’il est avec Pierre, en vertu de son office le meilleur garant de l’unité catholique dans la foi et la discipline. »

 

Pour retourner au tout début de l'article, cliquer ici.

 



[i] En vertu du canon 383, §1 du Code de Droit Canonique.

[ii] Cfr. can. 529 § 1.

[iii] Normes pratiques d’application, Art. 1.

[iv] Rm.8.

[v] 1ère partie, IV.

   

Nullités de mariage. Le pape François réforme le Droit canon (1)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 14 Septembre 2015 07:59 Écrit par Henri Hude

 

 

Voici le premier de deux posts sur le motu proprio Mitis Iudex Dominus Iesus

 

Le pape François vient de réviser le Droit canonique en matière de reconnaissance de nullité de mariage entre baptisés. Cette révision allège, accélère et rend gratuite la procédure pouvant conduire à une telle reconnaissance de nullité, aussi bien qu’au rejet d’une telle demande, devant les juridictions d’Eglise.

Cette réforme est publiée dans un texte intitulé Mitis Iudex Dominus Iesus, qu’on pourrait traduire Le Seigneur Jésus juge avec douceur.

En date du 11 septembre 2015, le texte n’était encore  téléchargeable, sur le site du Saint-Siège, qu’en latin et en italien. Je l'ai lu en italien, vérifiant au besoin le sens du texte en me reportant à la version latine officielle.  

Le moins qu’on puisse dire est que ce texte n’a pas été jugé avec douceur par certains lecteurs plus catholiques que le pape[i]. Il a aussi été reçu avec condescendance par d’autres, qui voudraient y voir un « petit pas » de Rome dans le sens du relativisme libéral en matière de mœurs[ii]. A mon avis, des deux bords on se trompe lourdement et de la même façon, bien qu’on valorise diversement la démarche papale, objet d’une égale incompréhension – volontaire ou involontaire.

Voici donc quelques pensées au sujet de ce motu proprio qui soulève tant d’émotion et qu’il importe de bien comprendre.  

N’étant ni canoniste, ni théologien, je lirai surtout ce texte dans la lumière propre de la philosophie de l’Histoire et de la philosophie morale politique. Elle me semble ici très éclairante. Cela ne m’empêche pas de le recevoir aussi avec la docilité confiante du catholique fidèle.

A ces titres, je me  permets les observations suivantes.  

 

Le texte d'une douzaine de pages comporte trois parties.

La première expose les considérants de cette réforme du droit interne de l’Eglise ;

dans la seconde en est donné le contenu, c’est-à-dire la nouvelle rédaction d’un chapitre du Code de Droit Canonique[iii] ;   

la troisième fournit des normes pour la bonne compréhension et l’application correcte du droit ainsi révisé.

 

 

 

Rien de changé dans la doctrine

 

Dans la première partie, le pape commence par rappeler avec solennité le pouvoir des clés » de l’évêque de Rome, successeur de Pierre, autorité plénière et universelle de l’Eglise[iv]. 

Puis, il inscrit le motu proprio dans la méditation séculaire de l’Eglise sur « l’indissolubilité du lien sacré du mariage ». 

Il continue en rappelant la mise en place progressive, au cours de l’Histoire, de la procédure disciplinaire de reconnaissance de nullité.

En évoquant alors « la nullité du consentement », il rappelle un point tout à fait central de la doctrine catholique du mariage, à savoir que le consentement libre des époux à s’engager dans les liens du mariage constitue la cause humaine indispensable de celui-ci, que Dieu consacre par le lien sacramentel[v]. La forme du sacrement se trouve justement dans l’échange des consentements.

C’est pourquoi, il y a mariage là où existe un véritable accord entre vrais consentements, et un tel mariage est toujours indissoluble. Cette doctrine catholique remonte, sur ce point, aux paroles mêmes de Jésus-Christ[vi]. Par contre, là où les consentements font défaut, là ne peut exister un mariage.

La question de savoir si un homme et une femme sont mariés est donc une question de fait, à apprécier en cas de désaccord, par le juge compétent. Cette question de fait est détachable de la question théologique et de droit : savoir si le mariage est en soi indissoluble. Cette dernière a été tranchée dès le début de l’Eglise et par le Christ en Personne. Un mariage ne peut donc jamais être rompu, mais on peut reconnaître qu’un mariage apparent n’a jamais existé en réalité.

Il n’y a donc rien de changé dans la doctrine. Doit-on maintenant s’attendre à une révolution dans la pratique, qui équivaudrait à un rejet hypocrite de cette même doctrine ?

 

 

 

Révolution dans la pratique ?

 

Tenir à la fois l’indissolubilité du mariage et la possibilité de reconnaître des nullités ne comporte en soi aucune espèce d’hypocrisie de la part de l’Eglise. Un homme et une femme ou bien sont mariés ou bien ne sont pas mariés. Reconnaître ce qu’il en est réellement, quand cela devient nécessaire, n’est que le simple respect de la vérité des faits et de la justice envers les personnes.

Qu’il puisse y avoir, dans un tel processus judiciaire, fraude des parties, ou laxisme des juges, manœuvres dilatoires, ou autres fautes individuelles, cela fait partie de la misère inévitable de toute réalité humaine. Il en résulte pour les parties comme pour les juges un devoir strict de vérité et de justice, excluant tout mensonge, toute ruse, toute intention d’abuser du droit. Le motu proprio le rappelle fortement : « Il est de la responsabilité de l’évêque, dans l’exercice de son propre pouvoir judiciaire, de s’assurer qu’on ne se permette aucun laxisme[vii]. »

Qu’est-ce que cela signifie, concrètement ? Qu’il n’est pas permis de déclarer nul un mariage sans avoir acquis la « certitude morale » qu’il était objectivement nul. Ceci est précisé dans l’Article 12 des normes pratiques formant la troisième partie du motu proprio. Cet article dispose : « Pour obtenir la certitude morale nécessaire pour statuer, il ne suffit pas d’indices et de preuves d’importance supérieure, mais il faut que demeure tout à fait exclu n’importe quel doute prudent et positif d’erreur, dans le droit et dans le fait, bien que ne puisse être exclue la simple possibilité du contraire. » 

 

Voici donc que la réforme se trouve solidement encadrée, d’un côté par la doctrine traditionnelle, de l’autre par des normes pratiques dépourvues de toute équivoque.

Il n’y a donc lieu, ni de se réjouir d’une évolution de l’Eglise dans le sens du relativisme moral libéral et libertaire, ni de s’en attrister. Par contre il faut comprendre la raison de ce changement dans la pratique juridique et pastorale. C’est là qu’il convient d’avoir recours aux clartés de la philosophie. (Voir second article)



[i] Jean-Marie Guénois, Le Figaro, 9 septembre 2015.

[ii] Le Point, 8 septembre 2015. http://www.lepoint.fr/societe/mariage-le-petit-pas-du-vatican-08-09-2015-1963033_23.php

[iii] Livre VII du Code de Droit Canonique, Partie III, Titre I, Chapitre I, sur les causes pour la déclaration de nullité du mariage.  

[iv] Code de Droit Canonique, canon 331 et suivants.

[v] Commentaire sur les Sentences, Livre IV, Distinction 27, Question 1, Article 2 et passim (non moins de 305 occurrences dans le traité sur le mariage).

[vi] Mt., 19, 3-9.

[vii] Première Partie, Critères Fondamentaux, II.

 
   

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