Henri Hude

Pourquoi François a eu raison de ramener avec lui des migrants musulmans

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Mise à jour le Mercredi, 20 Avril 2016 10:25 Écrit par Henri Hude

 

Voici un bref commentaire politique du geste du pape François ramenant de Grèce au Vatican une douzaine de migrants musulmans.

 

 

 

 

Pour comprendre les questions internationales, adopter le point de vue de l’Empire

 

Je me place ici à un point de vue simplement politique.

On peut comprendre que le geste du pape à Lesbos en scandalise certains, s’il est mal interprété. Mais, est-il sage de s’imaginer que le pape sacrifierait tout bien commun, y compris la sécurité publique, à des droits individuels, et toute prudence à une charité sans ordre ni raison ? Son action a un sens sérieux et solide. Que fait donc le pape François ? Il ne tombe pas dans le piège de l’Empire.

En effet, pour comprendre un problème de politique internationale, il faut l’aborder du point de vue de l’Empire. Cela veut dire : commencer par regarder la chose à partir de Washington et du point de vue de Washington. Je dis « Washington », et non pas « les Etats-Unis », parce que le peuple américain n’a guère plus de pouvoir sur la politique étrangère des Etats-Unis désormais, que le peuple français n’en a lui-même sur celle de la France.

Car Washington a une politique. Une politique impériale, dont le principe, parfaitement classique, est « diviser pour régner ». Son but, c’est le pouvoir. Sur le plan spirituel, l’Empire est censé croire aux Lumières, ou à ce qu’il en reste, mais fondamentalement il croit à son pouvoir et favorise ce qui le sert. Et comme ce qui le sert est la faiblesse des autres, il pousse toute idée ou sentiment qui déstructure et désoriente ses rivaux potentiels. 

 

 

 

La lutte contre l’Islam, une nouvelle guerre au service de l’Empire

 

En ce qui concerne l’Europe et en particulier la France, l’Empire cherche à reconstruire un rideau de fer entre l’Europe et la Russie, d’une part, et à rendre possible si besoin était une guerre de religions ou de civilisations entre l’Europe et le monde arabo-musulman, d’autre part. Une guerre de religions pourrait prendre dans bien des pays européens la forme d’une guerre civile, comme c’est déjà le cas au Moyen Orient. Cela permettrait à l’Empire de prolonger indéfiniment son ingérence protectrice tout en bénéficiant de l’impuissance de ses rivaux. Sous prétexte d’état de siège et de lutte anti-terroriste, cela permettrait de juguler les oppositions démocratiques qui dans bien des pays s’opposent aux grands cartels qui sont l’empire américain (à commencer par la finance). Cela fournirait le prétexte pour remplacer, si besoin était, des partis libéraux trop mous, par des dictatures diverses, à la fois plus autoritaires avec le peuple et plus dociles à la puissance impériale. L’histoire de l’Amérique latine est instructive à cet égard (histoire que connaît bien le pape François). En toute hypothèse, une guerre de religions avec l’Islam aurait pour conséquence de couper les ponts entre les catholiques et les musulmans, tout en prolongeant  l’idéologie athée, au prétexte que les religions – c’est bien connu – se font la guerre. 

L’Empire seul sait réellement pourquoi il fait la guerre. Les autres ne sont que des fous se battant pour le bénéfice d’un autre. Divisés, ils se massacrent et se haïssent, croyant chacun défendre leurs intérêts, et ne servant que l’Empire, qui vit de leurs divisions.

Tout empire qui se respecte est notamment maître dans l’exploitation des sentiments nationaux de toutes sortes. Le patriotisme primaire, les divisions religieuses ou ethniques, les régionalismes, mais aussi toute forme d’extrémisme sont pour lui des instruments de choix dans son jeu. Il sait agiter cette cape rouge dans laquelle viendront donner à plein les esprits primaires, qui ignorent tout du savoir-faire impérialiste.

Le pape, de la manière la plus éclatante, vient de dire à l’Empire : ne comptez pas sur l’Eglise catholique pour faire le jeu de vos guerres impériales. La logique de l’Empire est le pouvoir universel. Mais la logique de l’Eglise est l’annonce de l’Evangile à toutes les nations, et elle lui est transcendante.

 

 

 

C’est l’Empire qui a créé la crise des migrants. Il peut aussi y mettre un terme

 

Le djihadisme islamiste n’aurait jamais pris l’importance qu’il a prise, si (i) l’Empire n’avait pas jusqu’à aujourd’hui fait alliance avec les wahhabites, si (ii) il n’avait pas mis en selle les djihadistes lors de la guerre soviétique en Afghanistan, pour en faire un instrument de choix pour déstabiliser ses ennemis et si (iii) il n’avait pas joué un rôle déterminant dans la guerre en Syrie dont découlent directement le drame humanitaire et l’immigration que nous connaissons.

Nous devons certes nous méfier de la subversion islamiste provenant de pays comme la Syrie, subversion que nos dirigeants parfois tolèrent avec lâcheté, et qui parfois les effraie. Pourtant, il est immoral de traiter en criminels ou en envahisseurs les victimes de ce drame (même si la prudence et la raison peuvent nous contraindre parfois à des mesures strictes - de plus, relativement à ses prédécesseurs, le pape François est revenu à une position moins pacifiste et à une interprétation plus vigoureuse de la doctrine catholique de la guerre juste).

Si nous voulons mettre fin à cette crise des réfugiés, c’est à Washington qu’il faut parler, afin qu’il maîtrise  ses alliés dans le Golfe pour qu’ils cessent d’exciter l’islamisme. Le geste du pape est donc tout à fait utile à cet égard, tout comme le sont sa réception informelle de Bernie Sanders au Vatican[i], ou ses rencontres assez régulières avec Vladimir Poutine. Les opinions de ces derniers sur la politique étrangère US sont très critiques.

 

 

 

 

Les bouleversements spirituels à l’intérieur de l’islam

 

Alors ? Serait-ce à dire que le pape ne verrait pas que les Djihadistes sont dangereux ? Que les migrations sont l’occasion d’infiltrations terroristes ? Croit-on qu’il soit favorable à l’islamisation de l’Europe ? Croit-on qu’il veuille voir le drapeau noir flotter sur Saint-Pierre de Rome ? Comment peut-on sérieusement croire tout cela ? Le pape pense au bien commun des peuples et à l’évangélisation.

Le système libéral en place, qui exclut tant de jeunes de la vie économique, fait de plus en plus l’objet d’un rejet généralisé. Même aux USA, les jeunes démocrates votent à 80% contre l’ordre établi. Est-ce cela, l’économie de liberté ? Le système politique actuel rend incapable d’élire en France autre chose qu’un clone insignifiant, qui passera cinq ans moins trois mois d’« état de grâce » à se faire haïr par le peuple comme un intrus. Est-ce donc cela, la démocratie ? L’ordre culturel libertaire ne produit rien d’autre qu’une effrayante misère affective et morale, parfaitement décrite dans les romans de Michel Houellebecq. Est-ce cela, les Lumières ?

Que pensent les jeunes islamistes ? Que notre économie est injuste, notre démocratie du pipeau et notre culture officielle une pourriture. Ont-ils absolument tort ? Oui, dans la mesure où, par la violence criminelle de leur réaction, ils jouent le rôle d’idiots utiles au service de l’Empire. Le pape, qu’on le veuille ou non première autorité morale au monde, dit aux Musulmans, comme aux Chrétiens : ne tombez pas dans ce piège de l’affrontement religieux, soyez à la hauteur de l’immense renouveau de la spiritualité qui s’annonce avec la chute de l’idéologie libérale, soyez des apôtres capables d’accueillir les nations blessées détruites et avilies par l’idéologie, mais des nations dans la joie devant la miséricorde du Christ.

Tout le monde suppose que les Musulmans seront éternellement musulmans, qu’ils seront de plus en plus islamistes et qu’ils ne se convertiront jamais au christianisme, ou ne tomberont jamais en masse dans l’athéisme banal. Rien de tout cela n’est acquis, et c’est méconnaître l’authenticité spirituelle de nombreux musulmans. L’Islam tout entier est en effervescence, il est remis en question comme jamais. Il est traversé par des mouvements de radicalisation islamiste, de sécularisation athée mais aussi par une profonde recherche spirituelle. Personne ou presque ne dit rien chez eux, mais qui sait combien pensent en eux-mêmes que tout cela devient absurde, que leur religion doit être changée, ou bien qu’ils doivent changer de religion ? Plus encore, la forme individualiste, nihiliste et transgressive prise par le combat des djihadistes, montre qu’ils sont eux-mêmes profondément occidentalisés. Ils souffrent jusqu’au désespoir de sentir cette occidentalisation irréversible. Leur réaction désespérée, leur caractère sanguinaire, cette ambiance apocalyptique, l’exaltation délirante, tout cela ressemble surtout à un crépuscule des dieux.

Comment cela ne troublerait-il pas un très grand nombre d’esprits ? Quelle portion des musulmans est en pleine recherche spirituelle, en pleine remise en question de l’Islam islamiste ? Chez ces musulmans en recherche, quel est l’effet produit dans le fond de leur âme par le Saint-Esprit grâce au geste de François ? Rien de moins que ceci : une fois dans leur vie, ils ont été en contact direct avec le Christ.

 

 

 

L’invitation du pape aux catholiques

 

Le pape invite les catholiques à être universels et à accompagner fraternellement les musulmans dans cette recherche spirituelle. Il les invite aussi à ne pas rentrer dans le jeu des affrontements tribaux, ethniques et religieux qui sont les outils de l’Empire pour diviser et imposer son pouvoir. Car l’Eglise catholique porte une vision universelle donnée par le Christ : « Allez, de toutes les nations faites des disciples. Baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». L’Eglise et l’Empire portent deux visions universelles et le pape invite les catholiques à choisir celle du Christ. Et les nations refusant l’Empire doivent découvrir aussi à leur tour une autre forme d’universalité politique.

Quant aux catholiques français, dont beaucoup sont politiquement conservateurs pour des raisons évidentes, François, avec son geste en Grèce, les force à se convertir en profondeur, à retrouver l’esprit des apôtres. Après tant d’années de défensive et de repli, après tant de batailles perdues, les catholiques français doivent comprendre l’immense opportunité spirituelle pour notre pays, à la mesure de son génie : porter au monde une nouvelle vision de justice, et incarner dans des institutions politiques nobles ce nouvel humanisme universel (= catholique).

En vérité, François a posé un acte analogue à celui que posa Jésus dans son pays le jour où il guérit un malade le jour du sabbat. Le geste provoque question, incompréhension, indignation, colère, puis réflexion. A la fin, certain rompent avec le Christ, et les autres se convertissent. Nous voyons se produire cette ligne de partage parmi les disciples : « Ce discours est trop rude. Qui peut accepter de l’entendre ? » ou bien : « A qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. »

 

Concluons. Tout ce que le pape fait est très spirituel, mais politiquement, c’est aussi très intelligent et, à mon avis, extraordinairement habile. Sa politique suppose que les catholiques sont assez intelligents, et assez confiants, pour comprendre son intention et pour opérer ensemble selon son conseil – sans aplatir le sens de son action, comme s’il flagornait le politiquement correct. Ayons confiance, avec le Saint-Père dans l’intelligence et l’authentique spiritualité des catholiques.



[i] Indépendamment de toute guerre, ces migrations n’existeraient pas, ou du moins pas à cette échelle, ni de cette manière, sans l’ordre économique international existant, qui n’est en rien une fatalité. Le libre mouvement dérégulé des capitaux sur la planète, le libre-échange dérégulé des biens et services, ont pour contrepartie logique le libre mouvement de la main d’œuvre à la surface du globe, l’inégalité sociale croissante et, sauf pour les cadres dirigeants, ou supérieurs, l’égalisation mondiale du prix du travail au niveau de subsistance, conformément à cette soi-disant main invisible qui est surtout une main de fer.

 
 

La joie d'aimer (3). Un ton nouveau

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Mise à jour le Mercredi, 11 Mai 2016 11:24 Écrit par Henri Hude

 Voici quelques commentaires en marge de l’Exhortation apostolique La joie de l’amour, Amoris laetitia

(noté A.L.).

 

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Ce qu’il y a de nouveau dans cette Exhortation La joie de l’amour (notée A.L.), c’est une remarquable nouveauté de ton. C’est le ton du bon pasteur, mais adapté à des temps nouveaux où l’évangélisation des masses va redevenir possible, et le redevenir précisément grâce à ce ton. Voilà pourquoi ce ton n’était pas pensable auparavant.

 

Premier exemple: « À toute femme enceinte, je voudrais demander affectueusement : protège ta joie, que rien ne t’enlève la joie intérieure de la maternité. Cet enfant mérite ta joie. Ne permets pas que les peurs, les préoccupations, les commentaires d’autrui ou les problèmes éteignent cette joie d’être un instrument de Dieu pour apporter une nouvelle vie au monde. Occupe-toi de ce qu’il y a à faire ou à préparer, mais sans obsession, et loue comme Marie : ‘‘Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur, parce qu'il a jeté les yeux sur l'abaissement de sa servante’’ (Luc, 1, 46-48). Vis cet enthousiasme serein au milieu de tes soucis, et demande au Seigneur de protéger ta joie pour que tu puisses la transmettre à ton enfant. »  (A.L., n°171)  C’est le ton de François pour parler de l’avortement[1], qui a déjà touché au moins une femme sur trois. 

 

Deuxième exemple : «  ‘‘Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer’’ (Matthieu, 19, 6), ne doit pas avant tout être compris comme un “ joug” imposé aux hommes, mais bien plutôt comme un “don” fait aux personnes unies par le mariage. […]. » (A.L., n°62) C’est comme si Dieu disait « je vous unis », puis promettait : restez unis a moi et votre amour ne finira jamais. Qui pourrait s’en plaindre, sinon ceux qui ne décident de prendre que pour consommer avant de jeter[2] ?

 

Troisième exemple : « Après l’amour qui nous unit à Dieu, l’amour conjugal est ‘‘la plus grande des amitiés[3]. » (A.L., n°123)  Mais aussi, « (…) un amour sans plaisir ni passion n’est pas suffisant pour symboliser l’union du cœur humain avec Dieu. Tous les mystiques ont affirmé que dans l’amour matrimonial plus que dans l’amitié, plus que dans le sentiment filial ou que dans le dévouement serviteur, l’amour surnaturel et l’amour céleste trouvent les symboles qu’ils cherchent. La raison en est précisément dans sa totalité ». (A.L., n°142) « Soyons sincères et reconnaissons les signes de la réalité : celui qui aime n’envisage pas que cette relation puisse durer seulement un temps ; celui qui vit intensément la joie de se marier ne pense pas à quelque chose de passager ; ceux qui assistent à la célébration d’une union pleine d’amour, bien que fragile, espèrent qu’elle pourra durer dans le temps ; les enfants, non seulement veulent que leurs parents s’aiment, mais aussi qu’ils soient fidèles et restent toujours ensemble. Ces signes, et d’autres, montrent que dans la nature même de l’amour conjugal il y a l’ouverture au définitif. L’union qui se cristallise dans la promesse matrimoniale pour toujours est plus qu’une formalité sociale ou une tradition, parce qu’elle s’enracine dans les inclinations spontanées de la personne humaine. Et pour les croyants, c’est une alliance devant Dieu qui réclame fidélité : [Et la Sainte-Ecriture dit :]« Le Seigneur est témoin entre toi et la femme de ta jeunesse que tu as trahie, bien qu'elle fût ta compagne et la femme de ton alliance […]. La femme de ta jeunesse, ne la trahis point ! car je hais la répudiation » (Ml 2, 14.15-16). (A.L., n°123) Tel est le ton de François pour parler de l’indissolubilité du mariage.

 

Il y a aussi un ton pour dire des choses  qui brûlent, mais qui ne doivent pas agresser ou mordre. Dans l’examen par les personnes des situations complexes où elles se trouvent, « (…) il sera utile de faire un examen de conscience, grâce à des moments de réflexion et de repentir. Les divorcés remariés devraient se demander comment ils se sont comportés envers leurs enfants quand l’union conjugale est entrée en crise ; s’il y a eu des tentatives de réconciliation ; quelle est la situation du partenaire abandonné ; quelles conséquences a la nouvelle relation sur le reste de la famille et sur la communauté des fidèles ; quel exemple elle offre aux jeunes qui doivent se préparer au mariage. Une réflexion sincère peut renforcer la confiance en la miséricorde de Dieu, qui n’est refusée à personne ».  (A.L., n°300)

 

Autre exemple : « L’Église, même si elle comprend les situations conflictuelles que doivent traverser les couples, ne peut cesser d’être la voix des plus fragiles, qui sont les enfants qui souffrent, bien des fois en silence. Aujourd’hui, ‘‘malgré notre sensibilité en apparence évoluée, et toutes nos analyses psychologiques raffinées, je me demande si nous ne nous sommes pas aussi anesthésiés par rapport aux blessures de l’âme des enfants […]. Sentons-nous le poids de la montagne qui écrase l’âme d’un enfant, dans les familles où l’on se traite mal et où l’on se fait du mal, jusqu’à briser le lien de la fidélité conjugale ?’’ Ces mauvaises expériences n’aident pas à ce que ces enfants mûrissent pour être capables d’engagements définitifs. » Quelle est sa conclusion ? La voici : « Par conséquent, les communautés chrétiennes ne doivent pas laisser seuls, dans leur nouvelle union, les parents divorcés. Au contraire, elles doivent les inclure et les accompagner dans leur responsabilité éducative. » (A.L., n°246) Le souci n’est pas d’abord ici celui de la loi, mais des personnes ; et pas même d’abord des adultes, mais celui des enfants. Et finalement, le souci est celui de l’annonce de la Bonne nouvelle à tous. Quand les masses vont vouloir revenir à l’Église, la moitié des gens sera née hors du mariage, ou au sein d’une union irrégulière. Comment pourront-ils entrer dans l’Église, s’ils ont le sentiment que leurs parents en sont exclus a priori ? Ceci est traditionnel. L’Église ne comprend pas que des chrétiens à trente carats. Elle se compose d'une majorité de pécheurs. Et puis, « comment pourrions-nous recommander à ces parents de faire tout leur possible pour éduquer leurs enfants à la vie chrétienne, en leur donnant l’exemple d’une foi convaincue et pratiquée, si nous les tenions à distance de la vie de la communauté, comme s’ils étaient excommuniés ? Il faut faire en sorte de ne pas ajouter d’autres poids à ceux que les enfants, dans ces situations, doivent déjà porter ! » (n°246) Tel est le ton de François pour parler du divorce aux masses qui ont massivement divorcé, mais qui vont revenir et ne sauraient pas revenir, si l’Église ne savait faire ce qu'il faut avec elles, et se comportait comme si elle n'avait qu'à peaufiner une petite élite ayant miraculeusement survécu à la grande peste libérale.

 

Dernier exemple. Voici ce que le pape dit sur « ne pas communier » (A.L., n°185-186) : il commente saint Paul, 1 Corinthiens, 11, 17-34, texte où l’apôtre rappelle détermine la discipline de réception du sacrement de l’eucharistie. Il s'agit de recevoir dignement la communion. François écrit: « Lorsque ceux qui communient refusent de s’engager pour les pauvres et les souffrants ou approuvent différentes formes de division, de mépris et d’injustice, l’Eucharistie est reçue de façon indigne. » « Ce texte biblique [1, Co 11] est un sérieux avertissement aux familles qui s’enferment dans leur confort et s’isolent, mais plus particulièrement aux familles qui demeurent indifférentes à la souffrance des familles pauvres et se trouvant le plus dans le besoin. La célébration eucharistique devient ainsi un appel constant à chacun à « s’examiner lui-même » (v. 28), en vue d’ouvrir le cercle de sa famille à une plus grande communion avec les marginalisés de la société et donc de recevoir vraiment le Sacrement de l’amour eucharistique qui fait de nous un seul corps. ». « En revanche, les familles qui se nourrissent de l’Eucharistie dans une disposition appropriée, renforcent leur désir de fraternité, leur sens social et leur engagement en faveur des personnes dans le besoin. » C’est ce que nous avons rappelé dans un précédent article : comment évangéliser les masses qui ont été prolétarisées par l’application des idéologies athées, sans se soucier sincèrement de leurs conditions d’existence, de leur emploi, du logement, de la scolarisation, etc. ?

 

 

 

Et qu’est-ce que lutter pour la justice ? Relancer la lutte des classes ? Non, mais mettre dans la société un authentique esprit de famille. « Un mariage qui expérimente la force de l’amour sait que cet amour est appelé à guérir les blessures des personnes abandonnées, à instaurer la culture de la rencontre, à lutter pour la justice. Dieu a confié à la famille le projet de rendre le monde ‘‘domestique’’ [de domus, maison, famille], pour que tous puissent sentir chaque homme comme frère : ‘‘Un regard attentif à la vie quotidienne des hommes et des femmes d’aujourd’hui montre immédiatement le besoin qui existe partout d’une bonne dose d’esprit familial […]. (…) l’organisation de la vie commune se heurte toujours plus à une bureaucratie totalement étrangère aux liens humains fondamentaux (…)’’ (A.L., n°183) Un évêque n’est pas un « préfet violet », comme disait Napoléon. C’est un père. Et si l’État n’était pas une machine, même un préfet en vert et or garderait quelque chose de familial et d’humain. Tel est le ton qui convient à ceux qui dirigeront cette immense renaissance, qui fera suite à la fin du libéralisme.

 
 

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[1] Noter aussi deux brèves mentions, au n°42, pour s’élever contre le chantage exercé sur les pays pauvres par les organisations internationales (financements contre avortement) et au n°179, pour encourager les Etats à faciliter l’adoption en vue de prévenir l’avortement.

[2] « Ce qui arrive avec les objets et l’environnement se transfère sur les relations affectives : tout est jetable, chacun utilise et jette, paie et détruit, exploite et presse, tant que cela sert. Ensuite adieu ! » (A.L., n°39) « A notre époque, on sent le risque que la sexualité aussi soit affectée par l’esprit vénéneux du ‘‘utilise et jette’’ ». » (A.L., n°153)

[3] Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, III, 123 ; cf. Aristote, Éthique à Nicomaque, 8, 12 (éd. Bywater, Oxford 1984, p. 174).

 
   

Quelques pensées sur "La joie de l'amour" (2)

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Mise à jour le Mercredi, 11 Mai 2016 11:24 Écrit par Henri Hude


 
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Pour continuer dans de bonnes conditions notre lecture de La joie de l’amour, il faut un article pour replacer ce texte et sa réception dans le contexte du monde présent. Le voici.

 

 

 

Les catholiques de gauche et Wojtyla ; les catholiques de droite et Bergoglio

 

 Voici presque quarante ans, l’élection de Karol Wojtyla fut pour les « catholiques de gauche » un choc déstabilisant. Polonais, Jean-Paul II avait l’expérience du « socialisme réel ». Il ne se laissait pas impressionner par le prestige de l’idéologie marxisante alors hyper-dominante à l’Ouest. Et le communisme a disparu. Ce fut l’occasion d’une grande clarification : certains catholiques marxistes ont cessé de se dire catholiques, mais les catholiques sincères de culture marxiste sont restés catholiques, et ce pape les a amenés à approfondir leur foi et leur pensée politique.

Un phénomène analogue se produit aujourd’hui, suite à l’élection de Jorge Bergoglio. Argentin, François a l’expérience du « libéralisme réel ». Il ne se laisse pas impressionner par le politiquement correct et par l’idéologie à la mode (individualiste, relativiste, libertaire, etc.). Au contraire, car il en voit toutes les applications, aussi dans les domaines de l’argent et du pouvoir, et pas seulement la destruction de la famille.

Devant ce Pape populaire, beaucoup de « catholiques conservateurs » sont déstabilisés. Et comme autrefois avec les catholiques de gauche, une clarification doit avoir lieu. C’est un combat spirituel dans l’âme de chacun. Nous n’en connaissons pas encore l’issue. Certains perdront peut-être la foi en Rome. Mais, beaucoup d’autres, espérons-le, se poseront mieux les questions de justice économique et politique. Ils approfondiront et purifieront leur amour de l’ordre et leur respect de la vérité, qui sont des valeurs fondamentales. 

De même que Jean-Paul II a lancé son évangélisation sans aucune soumission à l’idéologie marxiste dont il pressentait la fin, de même François conçoit son évangélisation dans un monde où l’idéologie libérale va probablement disparaître. Pas la liberté d’entreprendre ou la propriété privée, ni la liberté de réfléchir, bien entendu, mais cette idéologie qui détache l'individu du bien commun et la liberté du bien qui doit en être la norme ; et qui, en conséquence, subordonne l’Homme à l’argent, soumet le travail et l’économie à la finance accaparée. C’est en cela que le pape est prophétique. Prophétie, nous le verrons, très raisonnable.

François a en horreur la subordination inique de l'Homme à l'argent, du travail et de l’économie à la finance centralisée par une aristocratie d’argent. Là encore, un tri et un approfondissement vont se produire. Car beaucoup de catholiques conservateurs, qui luttent contre le libéralisme idéologique, s’engageant par exemple contre le mariage homosexuel, ne se rendent pas compte qu’ils sont solidaires de cette même idéologie par toute une part d’eux-mêmes. C’est cette incohérence qui démonte leur crédibilité et condamne à l’échec l’évangélisation. Donc, ceux des conservateurs qui sont sincèrement catholiques et qui parviendront à écouter le pape, vont approfondir leur pensée. Ils vont se rendre compte qu’ils ne voyaient qu’une partie (sur deux, ou [1]trois) du problème libertaire, et que s’ils parviennent à les prendre toutes en compte, leur témoignage gagnera beaucoup en crédibilité.

 

 

 

L’évangélisation des peuples par François

 

François a réussi en peu de temps à conquérir le cœur de l’immense majorité du peuple dans toutes les nations. C’est un fait. Pour quelle raison ? Parce que les peuples, d'instinct, aiment le Christ ; et aussi, parce que François a parfaitement analysé ce qui séparait de l’Église tout ce peuple ; et enfin, parce que les circonstances sont redevenues très favorables : 1° la disparition du communisme, 2° le discrédit du libéralisme, 3° la dérive fanatique dans l’islam, créent les conditions d’une ré-évangélisation massive des peuples déchristianisés, mais aussi d’une expansion sans précédent du christianisme dans les espaces musulmans.

Encore faut-il que François soit compris et suivi par ce qu’on peut appeler l’élite catholique NOTE[2], notamment dans les pays européens. C’est pourquoi l’effort des grands médias vise à créer dans cette élite catholique une méfiance envers le pape. Il s’agit d’empêcher cette élite de se mettre au service des peuples, en même temps que sur un autre plan, les médias font le forcing pour essayer de discréditer l’Église auprès des masses. Car, les élites catholiques se mettant au service des peuples dans les démocraties et dans les économies, telle est la première condition pour la crédibilité morale de l'évangélisation et aussi pour la réforme indispensable de nos pays.

Cela ne veut pas dire remettre en selle le communisme ! Cela signifie qu’il faut pouvoir gagner sa vie avant de pouvoir fonder une famille. L’hymne à la famille dans le Psaume 128, 1-6, commenté par François, parle de travail avant de parler de conjoint et d’enfants. « Du labeur de tes mains tu te nourriras. » (Amoris laetitia, n°8). Application pratique : « (…) le chômage et la précarité du travail deviennent une souffrance (…) ; la société vit cela tragiquement dans beaucoup de pays. » Le chômage affecte de bien des façons la « sérénité des familles. » (A.L.,n°25)

« Tragiquement. » C’est vrai. Il faut accepter de le reconnaître, de se laisser toucher et d’agir en conséquence. La présentation du message du Christ sur le mariage acquiert sa crédibilité quand elle s’accompagne d’une action généreuse et convaincante en faveur de cette « existence sereine » du couple et de la famille du point de vue économique. De plus, cette présentation doit se faire dans une ambiance de miséricorde, de fraternité et d’humilité joyeuse, avec compréhension pour les difficultés de la vie écrasée par ces conditionnements, avec un regard positif et admiratif pour tout ce qui, malgré tout, demeure de beau, dans tant d’existences mutilées par la barbarie libertaire. Bien sûr qu’il y a le péché et la responsabilité personnelle, mais aux yeux du Christ, nous sommes tous des « femmes adultères » (Jn. 8, 1-11) et nous ne sommes pas sauvés par nos mérites.

Pour ces raisons, quel serait l’obstacle majeur à l’évangélisation, aujourd’hui ? Des élites catholiques aveuglées par des préjugés de classe, méprisant l’enseignement de François et  dont l’engagement politique se réduirait à « jeter des pierres » moralisatrices aux peuples, sur ce qui fait sa souffrance et son asservissement[3].  

 

 

 

L’usure de l’idéologie libérale et l’opportunité pour l’évangélisation

 

Pour ne parler que de la France, l’élite catholique en France ne se rend pas encore bien compte de la situation exacte du libéralisme dans le monde. Pour comprendre l’usure du libéralisme, voyez les États-Unis, son cœur, le lieu où il devrait être le plus puissant, le centre de son empire. Jetons un œil sur les élections primaires dans ce pays.

Chez les démocrates, Hillary Clinton est la candidate de la ploutocratie. Soutenue par les Noirs américains à cause du crédit de Barack Obama, elle sera peut-être sauvée in extremis par le gong et le papy-boom. Bernie Sanders, qui fait maintenant jeu égal avec elle dans le pays, reçoit désormais les votes de 80% des démocrates de moins de 30 ans et de 66% des moins de 40 ans, alors qu’il se dit socialiste, ce qui signifie extrême gauche aux États-Unis. Moins de trente années après la fin de la guerre froide, on mesure le chemin parcouru. Sanders ou l’un de ses successeurs pourrait bien être pour l’Empire américain ce que Gorbatchev a été pour l’Union soviétique.

Chez les Républicains, Jeb Bush, fils et frère de président, candidat idéal de la ploutocratie, a été balayé, d’emblée ; puis Marco Rubio, sénateur de Floride, auquel elle s’était ralliée faute de mieux, a dû jeter l’éponge ; enfin, face à Trump, candidat antisystème, elle en est réduite à soutenir le sénateur Cruz, un opportuniste, et à placer tous ses espoirs dans une manipulation de la convention républicaine par les apparatchiks.

Ces bouleversements au cœur de l’Empire sont beaucoup plus importants que le 21 avril 2002 en France.

 

 

 

 

 

Les nouveaux pharisiens ?

 

Des changements politiques et spirituels majeurs sont en cours. Il en résulte que le catholicisme en France sera inaudible au peuple pour encore une voire deux générations, si les élites catholiques ont jusqu’au bout, par timidité, complicité, ou paresse, toléré sans rien dire les abus de l’argent comme structure de péché ainsi que l’immobilisme de la social-démocratie qui condamne le peuple à la pauvreté. Le tout en se donnant l’illusion d’être morales en jetant la pierre aux « femmes adultères » d’aujourd’hui (expression expliquée dans A.L., n°27). Comment ne pas voir que la majorité sont des victimes malheureuses et paumées des théories libertaires ?

Relisons tous, y compris l’auteur de ces lignes, l’Evangile de Saint Matthieu (chapitre 23). « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! parce que vous ressemblez à des tombeaux blanchis, qui paraissent beaux au dehors, et qui, au dedans, sont pleins d'ossements de morts et de toute espèce d'impuretés. Vous de même, au dehors, vous paraissez justes aux hommes, mais, au dedans, vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité. » Mesurons l’incroyable dureté avec laquelle Jésus condamne les scribes et les pharisiens : « Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez à clé le royaume des Cieux devant les hommes ; vous-mêmes, en effet, n’y entrez pas, et vous ne laissez pas entrer ceux qui veulent entrer ! »

Demandons-nous si, par des jugements trop rapides sur la moralité d'actes humains dans le domaine familial, et par une totale acceptation des cadres économiques, financiers, politiques et administratifs dans lesquels nous vivons tous, nous ne pouvons pas parfois apparaître et surtout être comme de nouveaux pharisiens. 

Bien entendu, la charité ou la miséricorde ne consistent jamais à nier la vérité, ni le péché. La miséricorde ne consiste pas non plus à dire à l’élite qu’elle fait très bien, qu’elle s’engage et qu’elle est courageuse, alors qu’elle est aveugle à l’injustice et qu’elle ne fait pas le travail de réforme politique qu’elle seule est en mesure de faire. Cela, c’est se raconter des histoires.

Il n’y a donc pas lieu de répondre à l’exhortation du pape par une crainte de voir changées ou la doctrine ou la morale. Car ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il s’agit simplement et d’abord d’être crédible et intelligible. 

Ne nous comportons pas envers François comme les pharisiens se sont comportés envers le Christ.

Cette hypocrisie est par ailleurs l’exact inverse de celle de la gauche bobo. Elle se donne l’illusion de la moralité (idéologique) en promouvant la destruction libertaire de la famille, pensant faire oublier qu’elle a trahi les intérêts économiques et démocratiques des classes populaires. Et heureusement, il y a maintenant de ce côté-là des gens qui se réveillent et qui voient bien que c’est une dérision, que de donner le mariage homosexuel à un peuple auquel on refuse de donner du travail, et que l’on abandonne à la loi d’airain des oligarchies en tous genres.

 

  

L’élite catholique est là pour servir

 

En ligne avec l’option préférentielle pour les pauvres, l’élite catholique doit donc s’investir dans la défense des intérêts démocratiques et économiques des classes populaires, en rompant avec les vieux réflexes du temps du communisme, et issus de la guerre froide. Cela s’inscrit d’ailleurs dans un effort de renouveau national et démocratique sans précédent, qui concerne tous les citoyens, quelle que soit leur religion. Cela demande aussi un travail économique, législatif et fiscal immense, que seule une élite est capable d’entreprendre. Un tel engagement et un tel travail doivent nécessairement accompagner l’évangélisation.

Dans cette situation, je suis déçu de voir nombre de jeunes catholiques, justement soucieux d’engagement politique, militer pour la famille et la vie de manière trop abstraite, sans préoccupation suffisante pour les conditions de vies de plus en plus précaires d’un peuple qui n’a plus d’avenir économique.

La défense de la vie (A.L., n°83) est probablement de tous les sujets chers (et à raison) aux catholiques français, celui où ils s’y prennent le plus mal. Qu’on me comprenne bien. Beaucoup d’efforts individuels sont admirables. Malheureusement, ils ne pourront jamais déboucher sur un changement structurel, tant qu'ils ne prendront pas place dans une action politique transpartisane plus audacieuse et plus large. Faute de cet appui, l’approche reste trop partiale, trop étroite et pas assez en lien avec l’expérience des Françaises et des Français.

Parmi les questions que l’on oublie de poser, quand on parle d'éthique familiale, n’ayons pas peur de répéter celles-ci : comment peut-on fonder une famille quand on ne peut pas payer un loyer et qu’on est forcé de rester chez papa maman[4] ? Comment peut-on nourrir des enfants, quand on n’a pas de travail[5] ? Comment être largement ouvert à la vie quand on sait qu’on ne pourra jamais acheter plus de 50 mètres carrés ? Et peut-être même pas.

Un système économique où le travail ne permet pas d’élever une famille est profondément immoral. Et prêcher la famille aux pauvres dans ces conditions sans faire en même temps quelque chose pour remédier à des injustices qui crient vers le Ciel, c’est une hypocrisie. Ceux qui installent ce système d’injustice économique portent une grande partie du péché de l’avortement. Quant à ceux qui y vivent bien, qui s’en contentent, et qui font la morale aux gens, ils ne convaincront personne, s’exposant aux reproches de pharisaïsme, de pensée trop superficielle, et bien souvent aussi, d’arrivisme.

Il ne s’agit pas de chercher l’utopie, ni de demander aux gens l’impossible, ni de culpabiliser les chefs d’entreprise, ni de pousser chacun à se mêler de tout, mais que chacun fasse quelque chose, si peu que ce soit, et une prière, pour soutenir un vrai changement. 

La loi Taubira est une aberration qui passera à la trappe avec tout un bloc d’iniquité, le jour où le libéralisme s’effondrera comme le communisme. L’humanité blessée reviendra-t-elle alors à l’Eglise ? Oui, sans aucun doute, mais seulement si l’Eglise sait l’accueillir avec miséricorde. Car ces futurs néophytes, ils et elles auront divorcé plusieurs fois, seront homosexuels, auront été élevés par des parents seuls ou des couples recomposés, auront été blessés par toute sorte de vices. Mais l’Eglise est là pour accueillir, intégrer et guérir les enfants de Dieu, aussi mal en point soient-ils. Comment se préparer à ce grand retour, qui se vit déjà ? Comment gérer dans la durée cette situation inédite ? Comment faire que ce retour à la vie soit autre chose qu’une remise en ordre autoritaire ? Voilà les questions qui me semblent être à l’horizon de l’exhortation du pape.

Comment, dans ces conditions, ne pas comprendre l’effet majeur recherché par le Saint-Père à travers l’inflexion de la pastorale de l’Église ? Il ne nous dit pas : on va changer la doctrine ou je ne sais quoi. Il nous dit : ne vous comportez plus du tout en pharisiens. Ce n’est pas une question d’opinion politique contingente, et ça déborde infiniment une série de questions de théologie morale (qui bien sûr méritent d’être abordées). Cela devient une question de vie ou de mort. 

 

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[1] Le libertarisme de l’argent, c’est l’économie financière folle que nous avons sous les yeux et qui méprise absolument la valeur du travail humain. Le libertarisme du pouvoir, ce sont la manipulation, la propagande et la violence.

[2] NOTE BRÈVE SUR L’ÉLITE. Dans toute société humaine il y a toujours une élite, c’est-à-dire des groupes dirigeants ou influents, qui orientent la politique, l’économie ou la culture. Il y a aussi, dans ces groupes ou en dehors d’eux, des individus dotés d’une excellence ou puissance particulière, d’ordre spirituel ou autre. Même dans une société à idéal égalitaire, il y a une élite égalitaire. L’égalitarisme abaisse le niveau général et favorise l’inégalité. L’égalité réelle consiste en ceci, que l’élite est à la fois ouverte et au service. Les discours anti-élitistes sont donc à la fois justifiés (si l’élite est une caste close sur elle-même et au service d’abord d’elle-même) et sans pertinence (si l’on culpabilise le fait même qu’il y ait une ou des élites). Ce qui précède reste vrai si l’on parvient à élever très haut, ce qui est souhaitable, le niveau général d’un peuple. L’humilité étant une vertu, l’élite doit en être dotée. En faire partie ne justifie donc pas de regarder de haut son prochain. Si l’élite manque d’humilité, elle n’est pas juste et se fait détester. L’humilité ne consiste pas à ne pas voir ses qualités, ou à se sentir coupable de les posséder, c’est-à-dire de les avoir reçues. Tout ceci vaut a fortiori pour la société qu’est l’Église. La véritable élite est celle de la sainteté et elle relativise sans les détruire les hiérarchies institutionnelles légitimes, ou à base de valeurs simplement humaines.  

[3] Cette même racine de l’amour, dans tous les cas, est ce qui me porte à m’opposer à l’injustice qui consiste en ce que certains ont trop et que d’autres n’ont rien ; ou bien ce qui me pousse à contribuer à ce que les marginalisés de la société puissent aussi connaître un peu de joie. Cependant cela n’est pas de l’envie, mais un désir d’équité (A.L., n°96).

[4] « Le manque d’un logement digne ou adéquat » (A.L., n°44).

[5] « La société vit tragiquement dans beaucoup de pays… ce manque de sources de travail affecte de diverses manières la sérénité des familles (A.L.,n°25). » Il s’agit de « créer les conditions législatives et d’emploi pour garantir l’avenir des jeunes et les aider à réaliser leur projet de fonder une famille (A.L., n°43). »

 
   

Quelques pensées sur "La joie de l'amour" (1)

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Mise à jour le Samedi, 07 Mai 2016 09:46 Écrit par Henri Hude

Je vais écrire quelques articles sur le dernier texte du pape François, Laetitia amoris, La joie de l’amour, ou La joie d’aimer. Voici le premier.

 

 

Prendre de la hauteur et ne pas focaliser trop vite sur tel ou tel problème particulier.

 

Ce n’est pas une bonne méthode que de se précipiter d’emblée sur le chapitre huit, le plus controversé, qui a trait aux situations de crise du couple. C’est regarder le paysage par le mauvais bout de la lorgnette. 

Comme il est inévitable que ce rétrécissement se produise, et plus d’une fois, le pape réaliste prévoit une réception assez difficile pour son texte. Il ne se braque pas a priori contre ceux qui auraient des difficultés à saisir son intuition et à apprécier la direction de son élan. « Je comprends, écrit-il même, ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion (n°308). » Néanmoins, il demande à l’Église de lui faire confiance et de le suivre.

 

 

 

Être catholique, c’est un peu comme être dans un avion.

 

Il faut faire confiance au pilote, en l’espèce, le Saint-Père. On n’est pas forcé de le croire infaillible à jet continu. On est même tenu de croire le contraire. Mais, si l’on pense que le Christ ne cesse pas de diriger son Église, de lui envoyer son Esprit-Saint, et qu’il ne l’abandonnera jamais, on a toujours un a priori de confiance et de respect, et même de gratitude, pour un enseignement ou des orientations, y compris si on peut les trouver dures à avaler. Ces difficultés sont l’indice d’une bonne crise de croissance pour nous et il convient plutôt de s’en réjouir.  

On risquerait de s’égarer dans la polémique, si l’on ne prenait pas pour commencer du recul sur ce texte qui est un grand texte et qui mérite attention large et hauteur de vue. 

 

 

 

Un texte thomiste

 

D’un point de vue de philosophie pratique (ce sont là ma formation, ma compétence et ma perspective), je note d’abord l’orientation aristotélicienne ou thomiste de ce texte, comme de toute la pensée du Saint-Père. Le nom de Thomas d’Aquin revient 5 fois dans le texte, qui ne renvoie pas à moins de 10 textes de l’Aquinate, et cite aussi le livre du Père Sertillanges, o.p., théologien thomiste, sur l’amour (note 139).

En même temps que le thomisme (symbole de ce que les médias appelleraient "conservation") fait ainsi un retour en force, le magistère de François est dénoncé par certains, d’ailleurs souvent plus papistes que le pape, comme le triomphe après coup des progressistes de Vatican II. Cela suffit à faire deviner que la situation est complexe et paradoxale et que les notions toute faites ne suffisent pas pour comprendre ce que veut dire François. Il faut tout simplement entrer dans le concret d’une intuition qui ne se réduit pas aux catégories en vigueur.   

Le concept de bonheur (par exemple, n°149), centré sur la joie, et la vertu de prudence (notamment au ch.8), dominent le champ de la pensée morale. Ce sont là, avec la notion d’amitié, qui sert de base pour la définition de l’amour (n°120) et de l’amour conjugal (n°123), les éléments fondamentaux de la sagesse pratique, repris ici, bien entendu, dans une vision de foi.

La référence à Thomas n’est ni ironique, ni tactique, mais authentique et substantielle, puisqu’elle fournit aussi la définition de la joie, qui est « dilatation du cœur » (n°126).

Très logiquement, la notion de loi est présente, mais subordonnée. La conscience n’est pas d’abord vue dans sa relation à la loi comme principe universel, mais dans la prudence (ou l’imprudence) de son agir. La loi naturelle, à laquelle il est fait référence (n°305), est rattachée au « cœur » grâce à l’épître aux Romains, 2, 15 (n°222). Cette loi n’est pas une législation de raison pure imposant des devoirs a priori (exclusion de la conception rationaliste et kantienne, mais aussi janséniste, de la loi), mais c’est « une source d’inspiration objective pour l’homme » compris comme décideur.

 

 

 

Une morale du bonheur et une spiritualité de la joie. Surnaturelles et naturelles.

 

La pensée de François en théologie morale est ce que j’aimerais nommer un eudémonisme surnaturel très naturel (eudaimonia en grec signifiant bonheur). Le bonheur est vu comme joie. Le terme de « joie » ne revient pas moins de 57 fois et la meilleure façon de comprendre ce texte serait d’exposer la diversité et la cohérence de tous ces emplois du mot « joie ». Fondamentalement, la joie est la joie d’aimer. Cette joie d’aimer, pour l’immense majorité des humains, prend tout simplement d’abord forme de famille. Inversement, le malheur prend forme de déceptions affectives et de difficultés familiales, dans le couple, ou entre parents et enfants.

Cet eudémonisme est surnaturel, parce que chacun sait d’expérience la difficulté d’aimer, en particulier en famille, et donc d’être heureux. Les racines de cette difficulté sont profondes. C’est une sorte de maladie plus que physique ou psychique. Cette maladie ontologique s’appelle le péché originel (cf. Le nom de Dieu est miséricorde). L’accès au bonheur n’est pas un chemin facile. Il se confond avec celui de la thérapeutique (du salut) et de la libération (rédemption) qui soigne cette maladie. Le Christ est le médecin. L’Eglise est son hôpital de campagne (n°291). Le remède s’appelle croix. La guérison s’appelle résurrection.

Cet eudémonisme est très naturel, parce qu’il s’agit d’apporter la joie dans la vie de tous les jours et de tous les gens. L’évangélisation n’est pas autre chose que cet effort pour ressusciter la joie dans le temps et l'éterniser. Parce qu’elle apporte la joie, même dans les peines et les difficultés de la vie, et qu’à cette condition seulement elle est pleinement authentique et vivante, la religion du Christ est une bonne nouvelle, en grec « évangile ». La joie d’aimer en forme de famille prolonge ainsi La joie de l’Évangile. L’essence de la  vie chrétienne est identique à son but : c’est la joie d’aimer. La joie est le signe de la vie dans l’Esprit. Évangéliser, c’est donner envie à quelqu’un d’être comblé de la joie du Christ.

L’insistance du pape sur la miséricorde se comprend alors sans difficulté : sans miséricorde, on se condamne à être sec, dur et triste. En outre, cette insistance seule permet d'intégrer pleinement la croix, sans laquelle il n'y a pas de christianisme, sans pour autant traumatiser ou faire fuir. 

 

 

 

Exemple : une citation particulièrement éclairante 

 

Le n°317 est peut-être le sommet du texte : « Si la famille parvient à se concentrer dans le Christ, il unifie et illumine toute la vie familiale. Les douleurs et les angoisses sont vécues en communion avec la Croix du Seigneur, et l’embrasser permet d’affronter les pires moments. Dans les jours difficiles pour la famille, il y a une union avec Jésus abandonné qui peut aider à éviter une rupture. Les familles atteignent peu à peu, ‘avec la grâce de l’Esprit Saint, leur sainteté à travers la vie conjugale, en participant aussi au mystère de la croix du Christ, qui transforme les difficultés et les souffrances en offrande d’amour’. D’autre part, les moments de joie, le repos ou la fête, et aussi la sexualité, sont vécus comme une participation à la vie pleine de sa Résurrection. Les conjoints constituent par divers gestes quotidiens ce ‘lieu théologal où l'on peut faire l’expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité'. »

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Sur "l'affaire Barbarin"

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Mise à jour le Mercredi, 06 Avril 2016 20:06 Écrit par Henri Hude

Tout a été dit, ou presque, sur « l’affaire Barbarin », qui est sans doute loin d’être terminée. Ce papier se contente de rassembler les meilleures idées glanées de divers côtés et de les proposer ensemble à la méditation. 

 

Ce dont nous pouvons être certains :

 

1° Axiomes :

-            Le mal est mal.

-           Certains actes sont particulièrement répugnants et traumatisants.

-            Tout malheur appelle la solidarité sincère.

-            Quand il y a eu injustice, il faut punition et réparation.

 

2° Pour l’Exécutif, c’est violer la Constitution que de faire pression, même indirectement, sur les juges. Sans leur indépendance et leur intégrité, la société régresse au lynchage et il n’y plus ni droits de l’Homme, ni sécurité pour les citoyens.

 

3° Manipuler ou instrumentaliser la justice, la conscience et les victimes elles-mêmes est immoral.  

 

 

 

Questions à examiner.

 

1° Pourquoi, dans notre monde relativiste et postmoderne, subsiste-t-il un tel tabou sur la pédophilie, alors que la tendance est à la libération sexuelle universelle ?

 

2° Dans les années 70, Le Monde et Libération publiaient de nombreux textes ouvertement favorables à la libéralisation de la pédophilie. Certains signataires sont encore des icônes intouchables de la culture ou du monde politico-médiatique. Leurs anciens propos ne choquent personne dans les médias. Ils ne font l’objet d’aucun harassement médiatique. Pourquoi ces faits ne sont-ils pas apportés au débat ?  

 

3° Pourquoi n’a-t-on pas un panorama complet des crimes pédophiles : nombre de condamnés, leur métier, leur région, combien de cas dans l’éducation nationale ? Dans les colonies de vacances laïques ?  Répartition en pourcentage selon les institutions, taux de corruption comparés des institutions, etc. Sans ordre de grandeur, sans comparaison, que valent nos appréciations ? Sans quantification, y a-t-il phénomène scientifique ? La police n’aurait-elle pas bien des choses à dire dans ce domaine ? Si on s’en tient à la présentation par les médias, la pédophilie semble être un quasi-monopole de l’Eglise, ce qui est probablement tout à fait faux, mais en l’absence de diffusion suffisante d’études sérieuses, que peut-on dire ? Propager des informations partielles (qui soulignent les fautes d’une partie sans informer sur les fautes des autres parties) est-ce une pratique journalistique morale et professionnellement sérieuse ? Quelle différence y a-t-il entre une mauvais journaliste et un bon propagandiste ?

 

3° Quand on a la curiosité de lire ce qui se publie en Angleterre sur le sujet de la pédophilie, on se demande parfois si dans ce pays, la haute société ne risquerait de sauter, si la raison d’Etat ne venait pas couvrir une montagne de turpitudes. Heureusement, il n’y a rien de tel en France. Qu’est-ce que cela nous dit sur les médias ?

 

 

 

Réflexions diverses

 

1° Nous savons tous et je le redis après bien d’autres, que le cardinal Barbarin et la Ministre Vallaud-Belkacem ont eu à gérer des dossiers analogues. Monsieur Valls n’aurait-il pas dû lui demander, à elle aussi, de « prendre ses responsabilités », s’il avait eu dans sa conscience un poids et une mesure, et non pas deux ? Ma réponse est : non ! Car il y a l’indépendance de la justice. Si elle était mieux respectée, beaucoup à l’Education Nationale ne seraient-ils pas depuis longtemps en examen, voire en prison ? Valls le sait probablement. En tout cas, il devrait le savoir. Quand on sait ce que c’est que le monde, et quand on laisse faire tant de choses, et quand en même temps on vient harceler un parfait honnête homme, bon et fraternel, on se montre absolument veule et vil.

 

2° Tous ces scandales n’auraient pas eu lieu si l’Eglise n’avait pas connu une aussi grave crise d’autorité. Être un bon chef, ce n’est pas seulement faire confiance et laisser faire. C’est aussi inspecter, surveiller et punir. A cet égard, on a été souvent et on reste beaucoup trop bon dans l’Eglise, c’est-à-dire pas du tout assez. Et puis il règne dans la culture et la société une complète anarchie intellectuelle et morale et tout le monde, y compris les meilleurs, sont affectés par ces absurdités. Dans ces conditions, c’est un métier impossible que d’être évêque, dans une Eglise où on n’obéit si peu et où l’évêque porte pourtant la responsabilité civile, voire pénale, d’un clergé qui n’en fait souvent qu’à sa tête. 

 

3° Quand je n’ai pas devoir de juger, et quand je n’en ai pas les moyens (quand je ne connais pas les faits de la cause), je ne juge pas. Ne pas juger ne signifie pas se situer dans le « doute ».  Ne pas juger signifie au contraire avoir un préjugé favorable, autrement tout calomniateur a gagné.

 

Avoir conservé son pouvoir de juger, de nos jours, c’est compter pour rien beaucoup de ce qui se dit ou s’écrit dans les médias.

 

 

  

Ce dont je suis sûr, « scientifiquement »

 

1° Se payer une peau de curé, c’est un classique de la gauche « social-traître ». Les Français, sous gouvernement centre-gauche et gauche durant toute la IIIème République, de 1876 à 1936, ont dû attendre 1946, pour bénéficier des lois sociales dont avaient joui les Allemands dès 1880 sous un gouvernement autoritaire et conservateur. 

 

2° Nous avons là un parfait exemple de diversion de l’opinion : plutôt que de subir la colère des citoyens sur son incapacité à réformer le pays et redonner un avenir économique aux Français, le Gouvernement va créer des campagnes pour occuper les esprits et donner aux journalistes des sujets de débats vains et interminables

 

3° Dans nos démocraties, désormais, on achète la loi. Aux Etats-Unis, c’est le Droit, c’est la décision de la cour suprême. Quel lobby le Gouvernement récompense-t-il ici ? Un lobby gourmand, à qui l’on a déjà offert, voici trois ans, la peau d’un grand rabbin ?

 

   

Parler de saint Thomas à Madame Taubira. Parler d'étalon-or à Mario Draghi

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Mise à jour le Vendredi, 19 Février 2016 13:07 Écrit par Henri Hude

 

Le corps et l’esprit d’un même système

 

Un ami m’a entrepris avec passion, hier encore : il faut absolument, me dit-il, abolir la loi Taubira. Il faut lutter avant tout contre la théorie du genre.

Silence de ma part.

Scandalisé par ma tiédeur, il me demande des explications. Je lui répondis : « Pourquoi se focaliser sur une absurdité particulière, alors que le système libéral-libertaire est un ensemble et fait un tout ? Car une seule et même logique régit la finance libertaire et l’arbitraire moral dont vous vous plaignez tant. Ce sont le corps et l’esprit d’un seul et même système. »

Comment ne pas voir la solidarité entre d’une part la formidable fuite en avant du système financier qui a entrepris la plus massive et la plus risquée des expériences monétaires de l’histoire, et cela à l’échelle du monde, et d’autre part l’incroyable expérimentation sociale et idéologique dont la loi Taubira n’est qu’une des manifestations. Dans les deux cas, c’est la parole politique qui perd son sens et sa crédibilité. Dans les deux cas, c’est la même logique du toujours plus, pour masquer une pauvreté croissante. Dans les deux cas, c’est la même dévaluation des réalités sociales. Dans les deux c’est une course au néant, à l’hyperinflation dont nous sortirons ruinés et en partie détruits, mais néanmoins vivants.

Quantitative easing, taux d’intérêts négatifs, augmentation des impôts et des charges, dévaluation de sa monnaie : l’épargnant et l’entrepreneur ne sont pas mieux traités aujourd’hui que la famille traditionnelle. Ils sont confrontés à cette collusion malsaine entre le jacobinisme libertaire et la finance libertaire. Car il est dans la nature des idéologies de vivre en parasites d’un système qui crée de la valeur. Ainsi le jacobinisme socialiste français vit aux frais des entrepreneurs de notre pays. Ainsi, la finance libertaire vit elle, via le contrôle qu’elle exerce de fait sur les banques centrales, aux frais des contribuables en imposant un assouplissement monétaire qui mène à la destruction de la monnaie, de l’épargne et de la solvabilité des Etats. Ainsi les théories en tous genres vivent-elles en parasites de la famille éducative et structurante, elles laisseront derrière elles une population dés-éduquée, traumatisée et souffrant d'un syndrome d'indignité.

 

 

La logique de pouvoir derrière l’idéologie

 

J’aime faire référence au livre de John Searle, l’un des plus célèbres philosophes, ou réputés tels, aux Etats-Unis, La construction de la réalité sociale. L’intéressant n’est pas le mélange incohérent de relativisme et de matérialisme, aussi vieux que la solidarité curieuse de Gorgias et de Démocrite. L’intéressant, ce sont la preuve qu’il prétend donner de cet agrégat d’idées et le modèle dont il se sert. En résumé, il en va des objets sociaux, notamment du mariage, comme de la finance et de la monnaie.

De mémoire : la finance est entrée dans l’ère de la modernité et de la scientificité et de l’efficience absolue, le jour où l’Humanité, sortant des ténèbres du réalisme et de la « nature », a complètement détaché l’objet social « monnaie » de toute référence au réel « or » et « argent ». Le modèle de la finance postmoderne de marché court et revient tout au long de ce livre aussi suffisant qu’insuffisant.

J’aime beaucoup l’idée de « biocratie » chez Michel Foucault. La théorie du genre, l’absurdité taubirienne et autres fantaisies des objets sociaux construits en conversation de salon, ont une fonction précise, dont il n'est jamais question : la domination mentale, donc sociale, des parasites sur les producteurs. Ce sont des instruments de pouvoir, des outils de domination. On ne réfute pas des « idéologies » de ce genre. Idéologies, au sens marxiste du mot. On montre à quoi ça sert, c’est tout. Car il n'y a rien de plus en elles que des effets de sens par un jeu de langage et une volonté de pouvoir arbitraire.

Je m’arrête, mais non sans vous laisser méditer, ci-dessous, l’article du jeune Alan Greenspan (le futur président pendant vingt ans de la banque fédérale américaine, jusqu'en 2006). Ce texte a été écrit en 1966. Ce bref et génial article (dont je n’approuve pas la totalité), pose des questions fondamentales sur l’histoire financière et économique du monde depuis 1913  date de la fondation de la FED, banque centrale des USA. Car s’il est important de réfléchir sur la famille, d’un point de vue politique, il est peut-être plus décisif encore de réfléchir sur les fondamentaux de la monnaie, en ces temps troublés. 

 

GOLD AND ECONOMIC FREEDOM

by Alan Greenspan

 Readers maybe surprised when they see who wrote this essay. It’s about promoting gold as the key element of monetary organization, written in 1966. This essay is taken from “The Liberty Dollar Solution,” edited by Bernard von NotHaus.

 

Since the beginning of World War I, gold has been virtually the sole international standard of exchange.

Gold, having both artistic and functional uses and being relatively scarce, has always been considered a luxury good. It is durable, portable, homogeneous, divisible and, therefore, has significant advantages over all other media of exchange.

But if all goods and services were to be paid for in gold, large payments would be difficult to execute, and this would tend to limit the extent of a society's division of labor and specialization.

Thus, a logical extension of the creation of a medium of exchange is the development of a banking system and credit instruments (bank notes and deposits) that act as a substitute for, but are convertible into, gold.

A free banking system based on gold is able to extend and thus to create bank notes (currency) and deposits, according to the production of the economy. Individual owners of gold are induced, by payments of interest, to deposit their gold in a bank (against which they can draw checks).

But since it is rarely the case that all depositors want to withdraw all their gold at the same time, the banker need keep only a fraction of his total deposits in gold as reserves. This enables the banker to loan out more than the amount of his gold deposits (which means that he holds claims to gold rather than gold as security for his deposits). But the amount of loans which he can afford to make is not arbitrary: He has to gauge it in relation to his reserves and to the status of his investments.

When banks loan money to finance productive and profitable endeavors, the loans are paid off rapidly and bank credit continues to be generally available. But when the business ventures financed by bank credit are less profitable and slow to pay off, bankers soon find that their loans outstanding are excessive relative to their gold reserves, and they begin to curtail new lending, usually by charging higher interest rates. This tends to restrict the financing of new ventures and requires the existing borrowers to improve their profitability before they can obtain credit for further expansion.

Thus, under the gold standard, a free banking system stands as the protector of an economy’s stability and balanced growth. When gold is accepted as the medium of exchange by most or all nations, an unhampered free international gold standard serves to foster a worldwide division of labor and the broadest international trade. Even though the units of exchange (the dollar, the pound, the franc, etc.) differ from country to country, when all are defined in terms of gold, the economies of the different countries act as one - so long as there are no restraints on trade or on the movement of capital.

Credit, interest rates and prices tend to follow similar patterns in all countries. For example, if banks in one country extend credit too liberally, interest rates in that country will tend to fall, inducing depositors to shift their gold to higher-interest-paying banks in other countries. This will immediately cause a shortage of bank reserves in the "easy money" country, inducing tighter credit standards and a return to competitively higher interest rates again.

A fully free banking system and fully consistent gold standard have not as yet been achieved. But prior to World War I, the banking system in the United States (and in most of the world) was based on gold, and even though governments intervened occasionally, banking was more free than controlled.

Periodically, as a result of overly rapid credit expansion, banks became loaned up to the limit of their gold reserves, interest rates rose sharply, new credit was cut off and the economy went into a sharp, but short-lived, recession. (Compared with the depressions of 1920 and 1932, the pre-World War I business declines were mild indeed.)

It was limited gold reserves that stopped the unbalanced expansions of business activity, before they could develop into the post-World War I type of disaster. The readjustment periods were short and the economies quickly re-established a sound basis to resume expansion.

But the process of cure was misdiagnosed as the disease: if shortage of bank reserves was causing a business decline - argued economic interventionists - why not find a way of supplying increased reserves to the banks so they never need be short! If banks can continue to loan money indefinitely -

it was claimed - there need never be any slumps in business. And so the Federal Reserve System was organized in 1913. It consisted of 12 regional Federal Reserve banks nominally owned by private bankers, but, in fact, government sponsored, controlled and supported. Credit extended by these banks is in practice (though not legally) backed by the taxing power of the federal government.

Technically, we remained on the gold standard; individuals were still free to own gold, and gold continued to be used as bank reserves. But now, in addition to gold, credit extended by the Federal Reserve banks ("paper" reserves) could serve as legal tender to pay depositors. When business in the United States underwent a mild contraction in 1927, the Federal Reserve created more paper reserves in the hope of forestalling any possible bank reserve shortage.

More disastrous, however, was the Federal Reserve's attempt to assist Great Britain, who had been losing gold to us because the Bank of England refused to allow interest rates to rise when market forces dictated (it was politically unpalatable). The reasoning of the authorities involved was as follows: If the Federal Reserve pumped excessive paper reserves into American banks, interest rates in the United States would fall to a level comparable with those Great Britain; this would act to stop Britain's gold loss and avoid the political embarrassment of having to raise interest rates.

The "Fed" succeeded: it stopped the gold loss, but it nearly destroyed the economies of the world in the process. The excess credit which the Fed pumped into the economy spilled over into the stock market - triggering a fantastic speculative boom. Belatedly, Federal Reserve officials attempted to sop up the excess reserves and finally succeeded in braking the boom. But it was too late: By 1929 the speculative imbalances had become so overwhelming that the attempt precipitated a sharp retrenching and a consequent demoralizing of business confidence.

As a result, the American economy collapsed. Great Britain fared even worse, and rather than absorb the full consequences of her previous folly, she abandoned the gold standard completely in 1931, tearing asunder what remained of the fabric of confidence and inducing a worldwide series of bank failures. The world economies plunged into the Great Depression of the 1930’s.

In the absence of the gold standard, there is no way to protect savings from confiscation through inflation. There is no safe store of value. If there were, the government would have to make its holding illegal, as was done in the case of gold.

If everyone decided, for example, to convert all his bank deposits to silver or copper or any other good, and thereafter declined to accept checks as payment for goods, bank deposits would lose their purchasing power and government-created bank credit would be worthless as a claim on goods. The financial policy of the welfare state requires that there be no way for the owners of wealth to protect themselves.

This is the shabby secret of the welfare statists’ tirades against gold. Deficit spending is simply a scheme for the "hidden" confiscation of wealth. Gold stands in the way of this insidious process. It stands as a protector of property rights. If one grasps this, one has no difficulty in understanding the statists’ antagonism toward the gold standard.

 

Regards,

Alan Greenspan for The Daily Reckoning

 

Editor’s Note: Alan Greenspan was chairman of the Federal Reserve and conductor of the world’s greatest experiment in paper money.

 

C'est un sujet que j'ai traité dans mon livre de philosophie de l'économie, Philosophie de la prospérité. Marché et solidarité, Economica, 1994, ch.4.

                                             

   

La dignité humaine (3)

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Mise à jour le Vendredi, 19 Février 2016 13:09 Écrit par Henri Hude

 

Voici un troisième et dernier extrait d’une conférence que j’ai prononcée à Rome, le 5 novembre 2015, au Congrès pour le 50ème anniversaire de la publication de la constitution Gaudium et spes, de Vatican II.  Ce congrès était organisé par le Conseil pontifical Justice et Paix. Le sujet de cette conférence était : rapport entre la dignité humaine et la loi naturelle selon Gaudium et spes et son actualité.

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La dignité de l’homme image de Dieu

 

Depuis le De Trinitate de saint Augustin, il est classique de rechercher en l’homme l’image de Dieu Un et Trine. Gaudium et spes amplifie et j’oserais dire accomplit cette recherche, avec une très grande profondeur théologique.

-      1. La nature humaine est à l’image de la nature divine, qui est esprit, intelligence (n°15), volonté (n°61-1), liberté (n°14-2, 17[1]) ; la sublimité des objets de la pensée et de la conscience de l’homme (n°16) le force à reconnaître son âme spirituelle et immortelle, image de Dieu et, en effet, la meilleure image qu’il puisse avoir de Dieu (n°14-2) ;

-      2. la personne humaine est à l’image de la personne du Fils de Dieu[2] (n°22-4[3]).

-      3. l’homme, nature, personne et société ou famille, est à l’image de Dieu, unique nature en trois personnes en communion (n°12-4[4], 24-3) ; et aussi, en ce qui concerne le mariage, « à l’image de l’union du Christ avec l’Eglise » (n°48-2) ;

-      4. l’homme opérant et travaillant (n°34-2), maître de la terre qui est son domaine[5], est à l’image de Dieu créateur et rédempteur (n°12-3, 22-2) ;

Un autre point, que G.S. ne rappelle pas, sinon indirectement[6], mais qui est traditionnel : l’homme, âme et corps en vraie unité (n°14-1, 3-1), est à l’image du Verbe incarné.

De ce qui précède résultent deux dignités humaines : celle de la nature humaine à l’image de la nature divine (n°41-2) et celle de la personne humaine[7], à l’image de la personne du Christ. Leur liaison doit sans doute s’entendre théologiquement, comme dans la doctrine trinitaire. Le mystère de la structure de l’homme, qui est nature et personne, est à l’image du mystère de Dieu lui-même[8].

En vérité l’homme est donc prodigieusement image de Dieu.

Il est vrai que la dignité qui nous est donnée n’est en soi ni absolue, ni infinie, au sens métaphysique du mot ; mais, existentiellement, relativement à notre désir, elle est pour nous aussi infinie et immense que le ciel étoilé relativement à notre corps.

L’erreur et la faute de l’homme sont de vouloir arracher à Dieu ce que Dieu veut lui donner. Assurément, si le bien est l’amitié divine, comment l’homme pourrait-il la posséder par sa seule force et sans la recevoir de l’Ami ? 

Mais comment en convaincre l’homme ?  En lui montrant que l’Eglise comprend et approuve dans une large mesure son horreur d’une morale pélagienne névrosante, et son refus de toute dépendance indigne. Mais, on ne résout pas ces problèmes en rejetant Dieu. Le moyen pour l’en convaincre, c’est que soit assumé et renouvelé le concept de nature, et donc celui de loi naturelle. Et c’est précisément là ce que fait Gaudium et spes, par son enseignement sur la nature comme vocation, et la loi naturelle comme vocation à la dignité.

 



[1] « Mais la vraie liberté est en l’homme un signe privilégié de l’image divine. »  (n°17).

[2] « Devenu conforme à l’image du Fils, premier-né d’une multitude de frères, le chrétien reçoit « les prémices de l’Esprit » (Rm 8, 23), qui le rendent capable d’accomplir la loi nouvelle de l’amour. Par cet Esprit, « gage de l’héritage » (Ep 1, 14), c’est tout l’homme qui est intérieurement renouvelé, dans l’attente de « la rédemption du corps » (Rm 8, 23) : « Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts demeure en vous, celui qui a ressuscité Jésus Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous (Rm 8, 11). Certes, pour un chrétien, c’est une nécessité et un devoir de combattre le mal au prix de nombreuses tribulations et de subir la mort. Mais, associé au mystère pascal, devenant conforme au Christ dans la mort, fortifié par l’espérance, il va au-devant de la résurrection. » (n°22-4)

[3] Gaudium et spes ne parle en ce lieu que du chrétien à l’image du Fils incarné, le Christ, et dont la vie doit reproduire celle du Christ en sa charité et son mystère pascal. Que, dès la création, l’homme soit à l’image du Fils relèverait de perspectives qui « dépassent absolument la portée de la raison » (n°24-3). 

[4] « Mais Dieu n’a pas créé l’homme solitaire : dès l’origine, « il les créa homme et femme » (Gn 1, 27). Cette société de l’homme et de la femme est l’expression première de la communion des personnes. Car l’homme, de par sa nature profonde, est un être social, et, sans relations avec autrui, il ne peut vivre ni épanouir ses qualités. »

[5] Ajoutons en note ceci : l’Homme, image de Dieu, est digne parce que Dieu est éminemment digne. Dieu est digne, parce qu’il est Seigneur (Gaudium et spes, n°10-2), loi éternelle, justice infinie, liberté absolue, maîtresse d’elle-même, toute-puissance (qui « consiste à faire miséricorde », Saint Thomas, Somme de théologie, II-IIae, Q.30, a.4, cité par François, Misericordiae Vultus, n°6). De tous ces attributs de la gloire de Dieu (doxa), la nature humaine porte l’image dans sa dignité. L’homme est « seigneur de toutes les créatures terrestres » (G.S., n°12-3) et seigneur de lui-même. La dignité humaine est une participation à la dignité divine (Ps 8, 6-7, cité dans G.S., n°12-3). La dignité de l’homme est l’image de la seigneurie de Dieu. La dignité de l’Homme consiste généralement à être à l’image des attributs de Dieu, mais aussi à être particulièrement à l’image de la dignité de Dieu, c’est-à-dire « seigneur de toutes les créatures terrestres » (G.S., n°12-3) et seigneur de soi-même à l’image du Seigneur. L’Homme, image de Dieu, est digne parce que Dieu est éminemment digne.   

[6] Au n°14-1 de G.S., quand il parle de la dignité du corps, « appelé à ressusciter » (=>dans le Christ). Et aussi sans doute à travers la reprise de la « solidarité » (G.S., n°32-2).

[7] Sept références à la « dignité de la personne » : G.S., Chapitre 1er, n°12 sq., n°26-2, n°29-3, n°40-1, n°40-3, n°46-1, n°60-1, n°63-1.

[8] Cette interprétation de l’« image de Dieu » est probablement justifiée par une formule telle que : « Enfin, la nature intelligente de la personne trouve et doit trouver sa perfection dans la sagesse (G.S., n°15). »  

 

 

   

La dignité humaine (2)

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Mise à jour le Mercredi, 10 Février 2016 16:13 Écrit par Henri Hude

Voici un second extrait d’une conférence que j’ai prononcée à Rome, le 5 novembre 2015, au Congrès pour le 50ème anniversaire de la publication de la constitution Gaudium et spes, de Vatican II.  Ce congrès était organisé par le Conseil pontifical Justice et Paix. Le sujet de cette conférence était : rapport entre la dignité humaine et la loi naturelle selon Gaudium et spes et son actualité.

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Conception moderne du rapport entre dignité humaine et loi naturelle

 

Les Modernes reprennent et enrichissent cette tradition des Anciens, mais lui font aussi subir une radicalisation inouïe, cause du problème fondamental que présente la notion d'autonomie – et qu’il faut résoudre.

Voici la reprise : Kant, par exemple, ressemble beaucoup à un Stoïcien. L’homme embrasse le ciel étoilé au-dessus de lui et en lui, dans sa conscience, la loi morale (cf. Gaudium et spes, n°16). Par une réflexion très profonde, il revient jusqu’à la Raison première, constituante et législative. Il vit en elle et y découvre sa dignité[1].

Et voilà les enrichissements : 1° grâce à la norme première dans la conscience (G.S., n°16), principe pratique objectif et universel, l’autodétermination par raisonnement pratique est possible à l’homme. La liberté de l’homme est ainsi établie[2], dès qu’elle est comprise comme autonomie rationnelle. Est aussi établie, par suite, sa différence (G.S., n°14-2) d’avec l’univers matériel non-libre[3]. Pas de dignité humaine sans cette loi fondamentale de la Raison, sans laquelle il n’y a pas de liberté pratique.

2° La loi morale permet aussi de distinguer une vraie (G.S., n°17[4]) et une fausse liberté (G.S., n°65-2). En effet, sans la loi morale, la conduite est déterminée par des facteurs largement inconscients, le plus souvent infra-rationnels[5]. 

3° Le contenu de la loi naturelle et son objectivité sont démontrés en partant des principes de l’autoconservation, ou du rétablissement de la paix[6]. Des facteurs objectifs causent la guerre ; or, la loi naturelle doit produire la paix ; donc, elle est objective, consistant dans l’interdiction des facteurs de guerre, ou dans la prescription des facteurs contraires. Ceci, bien sûr, est hobbésien, non pas kantien[7]. En fait, la loi morale naturelle réside dans la justice, qui consiste à respecter la dignité de l’autorité suprême du Père (Commandements.1-3), l’autorité humaine, qui est d’abord parentale (Cdt.4), à respecter les conditions de la paix, en respectant la vie (Cdt.5), la famille et la vie (Cdt.6), la propriété et le travail (Cdt7), la bonne foi et la vérité (Cdt.8), et en étendant les interdictions jusqu’au simple désir de convoitise (Cdts.9-10). Mais, toute cette justice permet l’épanouissement de l’amitié, qui est le lien et le sommet de la morale.

4° Kant distingue aussi fort justement la liberté dans son extériorité, comme un certain degré d’indépendance, et la liberté dans son intériorité essentielle, comme auto-détermination, self-government (cf. G.S., n°17). Bien entendu, même politiquement, ce n’est que la possibilité de se gouverner soi-même effectivement qui rend un peuple indépendant du dehors.

Tous les éléments précédents, antiques ou modernes, sont très justes, sous réserve que soient bien précisées la transcendance de Dieu et la différence entre lui et la Nature, ou la Raison.

Venons-en à la radicalisation. Les penseurs modernes  redéfinissent la liberté, c’est-à-dire l’autodétermination rationnelle, comme autonomie radicalisée, c’est à dire comme détention par l’homme, voire par l’individu, du pouvoir législatif absolument premier. La dignité semble résider alors dans la détention du pouvoir de faire la loi morale, une loi purement rationnelle, et de s’y soumettre. C’est apparemment le contraire de ce que dit  le Concile dans Gaudium et spes (G.S., n°16-2), parlant d’« une loi qu’il (l'homme) n’a pas faite, et à laquelle il est tenu d’obéir ».

Rappelons que cette radicalisation va passer par deux phases : 1° celle du moralisme ; 2° celle de la réaction à ce moralisme. Ces deux étapes peuvent être rapportées aux deux moments de la dialectique pascalienne, reprise dans Gaudium et spes (G.S., n°12-2) ; le premier moment est celui où « il s’exalte lui-même comme une norme absolue » ; le second est celui où il se rabaisse jusqu’au désespoir (ibidem).

Première étape : chez Kant, l’autonomie signifie le contraire de l’arbitraire individuel. Ce qui fait la loi, c’est la Raison pure. Cette loi impose à l’individu des obligations précises et substantielles. L’individu doit à cette loi une obéissance inconditionnelle et pure de tout motif autre que le respect de la loi. Le respect dû à la personne humaine tient lieu de respect de Dieu - Dieu, dont le rôle devient incertain.

Deuxième étape : cette haute morale républicaine, rationaliste et libérale va être rejetée. Son rejet par les postmodernes est plus que compréhensible. Elle sur-responsabilise l’homme, la liberté humaine devenant quasiment la cause première et unique des actes humains. Elle sur-culpabilise ses fautes, pour la même raison. Surtout, elle le névrose en faisant de la nature, en particulier du corps humain et du désir de bonheur, une objectivité privée de sens, mais soumise à des règles morales a priori et extrinsèques qui l’étouffent[8]. Après le rejet, chacun crée donc ses valeurs. Pour quel résultat ? Tout bien commun[9] étant exclu, la vie commune n’est plus que la mise en œuvre d’une privatisation universelle et le politique se trouvant ainsi dévalorisé, tout pouvoir est approprié par des groupes culturellement ou économiquement libertaires. 

Ce qu’on persiste alors à nommer « dignité humaine » n’en est plus guère que la dimension esthétique. On parle ainsi de : « mourir dans la dignité[10] », comme si la dignité humaine pouvait exister sans respect de la loi morale. Dans ces conditions, les droits de l’homme, jadis palladium des libertés humaines, deviennent souvent le prétexte à l’arbitraire.

Cette évolution est logique. La loi morale est insupportable si elle n’est pas, aussi, naturelle. Or, elle ne peut pas être naturelle si la nature n’a pas au fond quelque chose de divin, ou n’a pas Dieu à son fondement. Car, autrement, la nature n’est qu’un fait sans valeur, ni autorité, qui ne peut entrer dans l’ordre des faits moraux[11]. La dignité humaine fait alors corps avec un moralisme névrosant, puis, par réaction, s’identifie au rejet de la morale et à une complète anarchie intellectuelle et morale. L’homme se détruit alors, dans une guerre entre autonomistes et anti-autonomistes, aussi radicaux les uns que les autres : cela, parce que l’homme ne reconnaît ni Dieu, ni la nature.

La définition radicale de l’autonomie est une démesure. Son résultat ne peut être que l’injustice et la guerre. Là se trouve, répétons-le, le principal problème pratique. Mais cette démesure est aussi l’indice d’un désir de l’Absolu. Comprimer la démesure est nécessaire, mais c’est une chose insuffisante, et impossible, si nous ne donnons pas satisfaction, en même temps, au désir d’Absolu.

 

POUR ALLER AU TROISIÈME ET DERNIER EXTRAIT DE LA CONFÉRENCE, CLIQUER ICI.

                                                                     



[1] G.S. s’accorde sans mal avec une telle démarche. « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur : ‘Fais ceci, évite cela’. Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. C’est d’une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et du prochain. » (n°16-1).

[2] Dès lors qu’existe en l’homme la liberté, l’homme transcende forcément le système du déterminisme de la nature physique.

[3] Cf. G.S. : « Mais en même temps grandit la conscience de l’éminente dignité de la personne humaine, supérieure à toutes choses et dont les droits et les devoirs sont universels et inviolables. » (n°26-2)

[4] « Une liberté qui ne soit pas arbitraire, mais vraiment humanisée par la reconnaissance du bien qui la précède », Benoît XVI, Deus Caritas est, n°68.

[5] Cela aussi est validé par G.S. : « La dignité de l’homme exige donc de lui qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure. L’homme parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s’en procurer réellement les moyens par son ingéniosité. » (n°17)

[6] Thomas Hobbes, Léviathan, Première Partie, Ch.XIV-XV.

[7] La philosophie pratique de Kant n’est pas si éloignée de celle des Stoïciens, même si la loi de Nature est pour lui d’abord une loi de Raison. La Raison est quelque chose de non empirique, de pur et pour ainsi dire de divin. De plus, les formes ou expressions de cette Raison sont à ses yeux la structure même de la Nature. L’homme libre est un point d’incarnation et d’autoconscience de la Raison. Dans l’ordre pratique, la loi de Raison est universelle et de son application doit surgir une Nature conforme à nos Idées. « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi de la Nature. » La loi morale universelle des grandes Lumières est une loi de raison qui n’est certes pas une loi naturelle, mais elle doit du moins devenir comme une loi de la nature.

[8] Pour justification de ce rejet de la morale rationaliste, on invoquera, surtout, le souci d’éviter la guerre entre idéologies et de définir la justice par la minimisation de toute forme de vérité commune au sujet du bien. Le minimum de paix interculturelle sera obtenu par un pacte social qui consiste, pour chacun, à adopter la privatisation du bien comme règle de son action et de sa pensée (cf. John Rawls, A Theory of Justice, passim).

[9] Une redéfinition du bien commun a été proposée par Benoît XVI. « Il faut ensuite prendre en grande considération le bien commun. Aimer quelqu’un, c’est vouloir son bien et mettre tout en œuvre pour cela. À côté du bien individuel, il y a un bien lié à la vie en société: le bien commun. C’est le bien du ‘nous-tous’, constitué d’individus, de familles et de groupes intermédiaires qui forment une communauté sociale. » Benoît XVI, Caritas in veritate,  7. 

[10] Là se trouvait d’ailleurs déjà, du temps des Stoïciens, l’écueil de la conception antique de la dignité.

[11] On trouverait des contre-exemples de ce courant chez les utilitaristes et les évolutionnistes. Voir, par exemple, James Q. Wilson, Le sens moral, trad.fr., Plon, 1972

   

Sur la dignité humaine (1)

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Mise à jour le Mardi, 26 Janvier 2016 15:56 Écrit par Henri Hude


On entend souvent parler de dignité humaine, mais à tort et à travers et sans trop savoir ce que c’est… Ce qui suit peut aider à clarifier les idées sur ce sujet.

C’est un premier extrait d’une conférence que j’ai prononcée à Rome, le 5 novembre 2015, au Congrès pour le 50ème anniversaire de la publication de la constitution Gaudium et spes, de Vatican II.  Ce congrès était organisé par le Conseil pontifical Justice et Paix. Le sujet de cette conférence était : rapport entre la dignité humaine et la loi naturelle selon Gaudium et spes et son actualité.

 

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Tradition des peuples. Ancienne conception du rapport entre dignité humaine et loi naturelle

 

Nous avons la chance d’être ici à Rome, où ont commencé la carrière et la fortune de la « dignitas ». Le mot latin « dignitas » est d’abord un nom concret. Son pluriel « dignitates » désigne d’abord les détenteurs du pouvoir politique, puis leurs fonctions. Le singulier « dignitas » désigne tel caractère de ces « dignités ».

Quel est ici le rapport entre la dignité et la loi ? C’est le rapport entre le pouvoir souverain, législatif, et la législation établie par ce pouvoir. Bien sûr, il ne s’agit encore que de loi civile et de dignité politique.

Une autorité, une dignitas, est ce qui impose le respect, par suite, l’obéissance. Inversement, l’objet du respect, c’est toute dignité entendue comme autorité : par exemple, le paterfamilias, chef de famille et maître du dominium, le peuple romain dans sa République, ou le citoyen romain.

Dans ce contexte, le terme grec d’autonomie (autonomia) désigne d’abord l’indépendance d’une cité, qui se gouverne d’après ses propres lois. 

La dignité s’attache donc premièrement à la puissance et à l’autorité, deuxièmement à la liberté – la liberté politique de ceux qui sont des maîtres.

Cette dignité, principalement politique, a pour cela une dimension esthétique, car l’être de l’autorité n’est pas sans sa projection, qui exige son apparaître, par lequel elle en impose. Cet apparaître essentiel est la dignitas de l’autorité. La dignitas est une expression de la puissance et de la justice du pouvoir. Les Romains appellent ‘decor’ l’expression de la puissance, plus physique, et ‘decus’ l’expression de la justice, plus morale. De decus vient ‘décence’. Tous ces termes ont même racine « dec ». Dignus, digne,vient de la forme archaïque dec-nus[1]. Nous exprimons notre reconnaissance de la dignité par le respect et l’obéissance, mais aussi par l’honneur rendu – honor/honos, d’où viennent ‘honnête’ et ‘honnêteté’. 

La vieille dignitas romaine n’est donc pas que politique, ou esthétique. Elle a aussi une dimension morale. Le Droit lui-même déclare : non omne quod licet honestum est. L’honnêteté des mœurs ne permet pas de faire tout ce que permettent les lois, mais seulement quod decet, ce qui est décent, digne.

Le bon citoyen, honnête homme, reconnaît une norme supérieure de décence, de dignité (G.S., n°16-1), même quand la loi civile lui laisse toute latitude. Cette norme de décence préserve la dignité de ceux qui lui obéissent[2].

Voici donc la structure de la dignité dans la tradition romaine : la loi intérieure et supérieure constitue la dignité de l’autorité, d’où vient la dignité de la loi humaine.

Cette loi intérieure et supérieure est un fait indubitable, et un fait pur. Elle conduit à découvrir la dimension métaphysique de la dignité humaine. Les Anciens vont en effet interpréter ce fait de deux manières :

Soit ils vont s’arrêter aux lois elles-mêmes. C’est ce que fait l’Antigone de Sophocle. « Il y a les lois éternelles », « non faites de main d’homme » (cf. G.S., n°16-1[3]), comme des absolus que vise l’esprit, telles les idées platoniciennes.

Soit ils vont dépasser « les lois » vers leur fondement. Ayant quelque chose d’absolu, elles sont forcément enracinées dans l’Absolu, ou dans quelque chose qui en provient et qui est au-delà de la volonté de l’individu ou des consensus empiriques. Ce « quelque chose » est appelé la « nature ». Dans sa Rhétorique, Aristote parle ainsi de la loi commune à tous les hommes et qui existe conformément à la nature[4]. Quant à l’Absolu lui-même, les Stoïciens le nomment parfois Nature, parfois Dieu et parfois Raison. La loi première a ainsi plusieurs noms : loi commune, loi universelle, loi divine, loi de Raison, ou encore loi naturelle[5].

Ceci n’est pas simplement gréco-romain. Par exemple, le plus fameux des classiques chinois, le Tchoung young, le Livre de l’invariable milieu, compilé par le petit-fils de Confucius, commence ainsi : « La loi que le Ciel a mise dans le cœur de l’homme s’appelle la loi naturelle. L’observation de la loi naturelle s’appelle la voie[6]. »

Intellectuellement, les Anciens restent à mi-chemin entre le monothéisme et une version rationaliste de la religion de la Nature. Mais, affectivement, il y a déjà un Seigneur de la Nature (cf. G.S., n°10-2). Ainsi donc, les Stoïciens ont enrichi la vieille structure romaine : de la dignité ou souveraineté suprême de Dieu, et de sa loi éternelle qui est lui-même, provient la loi naturelle, d’où provient à son tour la dignité de l’autorité humaine et la dignité de la loi positive. La pensée de saint Thomas sur la loi éternelle[7] et la loi naturelle ne se distingue de celle des Stoïciens, telle que nous la présentons, que par une conception nette de la transcendance divine.  

Parce que cette loi première est sage, son Fondement absolu devient aux yeux de l’homme un mystère de dignité infinie. A partir de cette loi qui régit l’ordre universel et tout le genre humain, l’homme se découvre pareil à un homme d’Etat dans l’empire de l’univers ou la république universelle, pour employer les termes de saint Augustin[8]. Sous cette loi universelle, qui assure le bien commun universel (cf. G.S., n°3), l’homme dispose d’un pouvoir exécutif et judiciaire, et même d’un pouvoir législatif second. Ce pouvoir est le libre-arbitre même.

La dignité de l’homme est d’abord l’éclat de cette autorité légitime, qu’est sa liberté fondée dans la loi naturelle.

Elle est ensuite la noblesse de la liberté dont jouit cette autorité dans sa sphère de compétence, à commencer par l’intimité de sa conscience. 

La dignité de l’homme vient enfin, directement, de sa vive ressemblance avec le Souverain de l’univers. Cléanthe écrivait : « O (…) souverain de la nature (…), qui soumets tout à une loi,  (…) nous naquîmes de toi, nous sommes de toi une fidèle image[9]. »   

La conscience (G.S., n°16) révèle à l’homme dans sa conscience son humanité. L’homme, faisant retour sur lui-même, se découvre ouvert à l’ordre universel des êtres et visant le Principe premier de cet ordre[10]. La responsabilité caractérise son action. Il découvre ainsi sa différence d’avec les choses et sa ressemblance avec Dieu. Le mot de « personne » dit déjà cette différence et cette ressemblance. Le Droit, et donc toute société libre, reposent sur cette distinction – fondamentale – entre les personnes et les choses (cf. G.S., n°26-2). La dignité est ici le droit naturel à une participation au respect que l’on doit à Dieu et à sa Loi. Et la personne commande le respect, en vertu de son haut degré de participation à Dieu. Cette dignité ontologique d’abord, morale et politique ensuite, est la dignité humaine.  

 

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[1] « A dignus, écrivent les grands étymologistes Ernoult et Meillet, se rattachent deux substantifs : decus, decor. Decus signifie ‘bienséance, décence, dignité’ ; d’où ‘honneur’ et ‘beauté’, la beauté physique s’accompagnant de la dignité morale. Mais ce dernier sens est plutôt réservé à decor. Isidore de Séville précise que ‘decus fait référence à l’âme [ou l’esprit], decor à la forme du corps’. À rapprocher de honos, qui sera remplacé par honor, honneur décerné à quelqu’un, dieu, homme, voire un mort (le sentiment de l’honneur se disant plutôt honestum). Honos traduit le grec doxa, « opinion, réputation, gloire ». A. Ernoult et A. Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, 4e éd., Paris, Klincksieck, 1959 (decet et honos).

[2] Il est décent de reconnaître des lois communes à tous les peuples. Le droit romain, et Gaudium et spes, les appellent le « droit des gens » (n°79-2). Ce droit fait du genre humain une communauté pré-politique et suprapolitique, dotée d’un bien commun universel (n°68-2, 84-2), qui est le respect des personnes partout sur la terre et la décence des rapports entre peuples.

[3] « Une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. » (n°16-1).

[4] Aristote, Rhétorique, ch.13 et 15 : «  (…) la définition du juste et de l'injuste se rapporte à deux sortes de lois (…) la loi particulière et la loi commune. La loi particulière est celle que chaque collection d'hommes déterminée (…). La loi commune est celle qui existe conformément à la nature. En effet, il y a un juste et un injuste, communs de par la nature, que tout le monde reconnaît par une espèce de divination, lors même qu'il n'y a aucune communication, ni convention mutuelle. C'est ainsi que l'on voit l’Antigone de Sophocle (deuxième épisode) déclarer qu'il est juste d'ensevelir Polynice, dont l'inhumation a été interdite, alléguant que cette inhumation est juste, comme étant conforme à la nature. Ce devoir ne date pas d'aujourd'hui ni d'hier, mais il est en vigueur de toute éternité, et personne ne sait d'où il vient. »

[5] Cléanthe le Stoïcien écrit dans son Hymne à Zeus : « O Zeus, (…) souverain de la nature, (…) qui gouvernes tout, qui soumets tout à une loi ! (…) attire l’âme de l’homme jusqu’à cette raison éternelle, qui te sert de guide et d’appui dans le gouvernement du monde (…) car (…) il n’y a rien de plus grand que de célébrer dans la justice la raison sublime qui préside à la nature. »

[6] Traduction française par Séraphin Couvreur (1835-1919).

[7] Saint Thomas d’Aquin, Somme de théologie, Ia-IIae, Q.93, notamment art.3. 

[8] Saint Augustin, De Trinitate, L.III, ch.4.

[9] Cléanthe, Op.cit.

[10] « Roi des éclairs et du tonnerre,
Sauve les hommes du péril et que ta bonté les éclaire,
Que le jour se fasse en leur âme, et que resplendisse à leurs yeux
Ta loi, cette immuable loi, raison des mortels et des dieux.
Père, (…) cette chaîne d’or qui relie ensemble la terre et le ciel,

Dieu souverain, c’est ta justice, — elle est pour tous l’ordre éternel. » Op.cit.

   

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