Henri Hude

A partir d'une interview de François à La Croix. Réflexions sur l'Histoire et l'avenir (2)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mardi, 24 Mai 2016 11:29 Écrit par Henri Hude

POUR ALLER AU DÉBUT DE L'INTERVIEW, CLIQUER ICI.

 

Question du journal La Croix: La crainte d’accueillir des migrants se nourrit en partie d’une crainte de l’islam. Selon vous, la peur que suscite cette religion en Europe est-elle justifiée?

Début de la réponse du pape François: Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui une peur de l’islam, en tant que tel, mais de Daech et de sa guerre de conquête, tirée en partie de l’islam. L’idée de conquête est inhérente à l’âme de l’islam, il est vrai. Mais on pourrait interpréter, avec la même idée de conquête, la fin de l’Évangile de Matthieu, où Jésus envoie ses disciples dans toutes les nations.

Cette réponse a fait sursauter, comme si le pape renvoyait dos à dos islam et christianisme, confondant conquête et évangélisation, agissait avec la plus grande légèreté, ignorant tout ou refusant de rien savoir, objectivement, sur l’islam, exposant l’Europe avec inconscience aux plus grands périls, etc.    

Le pape pense au bien commun de la communauté humaine et de l’Eglise universelle.

Premièrement, il sait combien les puissances dominantes essayent accroître les tensions inter-religieuses pour redorer le blason d’un libéralisme, semer la guerre pour pouvoir venir faire la paix, et généralement diviser pour régner. Tout ce qui est civilisation décente, aujourd’hui dans le monde, est potentiellement allié contre la barbarie de l’ordre libertaire. Et cet ordre libertaire a intérêt à donner partout dans les civilisations le pouvoir aux fanatiques afin de passer pour un moindre mal, dominer les civilisations en arbitrant leurs conflits et ultimement s’imposer comme le seul ordre possible en régnant sur la division. Cela donnait le sens de son geste à Lesbos. Non pas : peuples européens, laissez-vous dissoudre dans le hall de gare de l’ordre mondial individualiste et libertaire, mais : musulmans et occidentaux (chrétiens ou non), ne tombez pas dans le piège de la guerre de religions, ou de la guerre de civilisations.

Sous l’administration Carter (1977-1981), Samuel Huntington (auteur du Choc des civilisations, 1993),  était, à la Maison-Blanche, au Conseil National de Sécurité, le coordinateur de la planification. Un esprit parfaitement machiavélique, en théorie comme en pratique. A ses yeux, l’impérialisme de l’ordre libertaire (qu’il ne faut surtout pas confondre avec le peuple et le génie propre des Etats-Unis) avait besoin d’un ennemi extrémiste pour empêcher la réforme du libéralisme et justifier son extension, et ne pas être regardant sur les moyens à employer pour maintenir l’empire. La chute du communisme rendait nécessaire l’érection d’un nouvel épouvantail, remplissant à peu près la même fonction. Huntington voyait que le djihadisme était le meilleur candidat possible. Mais, il fallait pour cela déplacer la conflictualité : non plus entre idéologies occidentales, mais entre les civilisations, dont l’occidentale. Devait devenir représentante de l’opposition à l’Occident la civilisation qu’on pouvait le plus aisément faire représenter par des extrémistes.

La radicalisation de l’ordre libertaire avec ses provocations morales, sert de justification à la radicalisation djihadiste, et permet une polarisation sans laquelle les folies du libéralisme paraîtraient indéfendables.

Plus on donne de l’importance à la provocation libertaire, plus on se polarise sur la folie djihadiste, et plus on entre dans le jeu des puissances dominantes. C’est ainsi que la veille de la bataille d’Austerlitz, observant les mouvements des Russes et des Autrichiens, Napoléon put déclarer sans crainte de se tromper : « Demain, cette armée sera à moi. »  

Il faut tenir bon, car la chute du libéralisme est en vue et sa seule chance de survie est d’enclencher suffisamment tôt de vastes conflits, durant lesquels la réforme sera impossible et où les libéraux seront de nouveau la carte forcée, comme aux temps du communisme.

Je pense que ce sont là des analyses sur lesquels peuvent s’accorder sans difficulté le pape François et Ahmed al-Tayeb. Le bon sens suffit à leur faire tirer des conclusions partagées.

 

Deuxièmement, ce que dit le pape, c'est simplement que l’évangélisation (catholique) ne saurait être le vecteur ou la tête de pont d’une conquête politique ou économique, ou même culturelle. Et si cela fut le cas ici ou là, c'est très regrettable. Cette mise au point est essentielle pour pouvoir envisager la libre évangélisation de la Chine et de l’Inde.  

Cela est essentiel pour défendre la chrétienté catholique en Amérique du Sud, en Afrique, aux Philippines. Tous les peuples aiment leur liberté et l’Homme est fasciné par le pouvoir. L’évangélisation se fait dans des circonstances politiques infiniment variées, souvent conflictuelles, marquées par des injustices, et où l’instrumentalisation est toujours possible. On ne ferait rien si on se laissait paralyser par des accusations, ou la peur d’instrumentalisation ; et, de toute façon, dans le passé, l’absence de technique moderne empêchait que de grandes sociétés humaines puissent être organisées sur une base de liberté politique. Mais, les temps ont changé. La posture de l’évangélisateur doit être très claire.

L’évangélisation du monde antique dans les premiers siècles a été facilitée par l’impérialisme romain. Pourtant, cet Empire a commencé par persécuter la religion du Christ durant trois siècles entiers.

Le plus grand colonisateur français fut Jules Ferry, par ailleurs un des plus anticatholiques parmi les hommes d’Etat français. L’évangélisation était autorisée en Afrique noire, car jugée par lui favorable aux intérêts français. Mais les trois-cent mille missionnaires français qui ont donné leur existence, et parfois leur vie, au XIXème siècle, pour l’évangélisation, ne travaillaient pas comme Ferry pour la banque de Paris et des Pays-Bas.

L’impérialisme colonial de l’Europe a eu des effets divers, les uns positifs, les autres négatifs. L’impérialisme anglais en Inde a bloqué le processus de conquête et de digestion islamiste de l’Inde, permettant la survie du génie de la civilisation hindouiste. En Afrique, les colonisations par la France et la Grande-Bretagne ont à leur actif d’avoir mis fin à un régime de djihad, de conquête islamiste et d’esclavagisme, dont Boko-Haram peut aujourd’hui donner une idée.   

Le pape sait combien le grignotage de l’Eglise catholique par l’évangélisation (évangéliste) sert de cheval de Troie pour la domination économique de Washington, voire de cheval de Troie pour la subversion politique de nations politiquement trop indépendantes. Il sait combien ce grignotage est facilité par les complicités économiques des élites catholiques sud-américaines avec Washington (excusables en partie du temps du communisme). Ces élites servent alors de repoussoir, le tout facilitant les progrès du colonialisme US, qui gagne sur les deux tableaux. D’une telle tenaille, le pape François désire extraire les peuples et l’Eglise.

Comme le disait déjà Paul VI, de manière très claire : « Y aurait-il là, de la part d’une puissance spirituelle, telle que l’Eglise, un dessein politique ? Nullement[i]. »  Le pape François ne fait pas plus de politique anti-américaine, que le pape Jean-Paul II ne faisait de politique antirusse. Mais, des Etats sont parfois saisis par une folie de démesure. 

Tout ceci est à méditer et à discerner.

 

La situation est favorable, car 1° la fin du communisme en raison des choix faits par les dirigeants politiques russes et chinois, 2° l’insuffisance de l’islamisme à servir d’épouvantail, de parfait rabatteur des modérés et d’adéquat moyen de chantage, 3° le dysfonctionnement croissant du libéralisme financier, et 4° le désenchantement des peuples face à l’individualisme amnésique et libertaire, – tout cela laisse ouvert un énorme espace énorme de manœuvre dans le dispositif des puissances dominantes, dont la seule religion véritable est celle de l’argent et du pouvoir.

 

Suite de la réponse du pape. Devant l’actuel terrorisme islamiste, il conviendrait de s’interroger sur la manière dont a été exporté un modèle de démocratie trop occidentale dans des pays où il y avait un pouvoir fort, comme en Irak. Ou en Libye, à la structure tribale. On ne peut avancer sans tenir compte de cette culture. Comme disait un Libyen il y a quelque temps: « Autrefois, nous avions Kadhafi, maintenant, nous en avons 50! »

Cette partie de la réponse du Saint-Père est peut-être trop bienveillante. Quand on impose à un pays une forme politique qui n’est pas en cohérence avec sa culture et sa structure sociale, on sait que le régime ainsi constitué sera forcément impuissant. Par suite, on condamne ce pays à ne pas avoir de politique autonome. Donc, une démocratisation trop occidentale n’est pas une bévue, l’effet d’une marotte idéologique. D’un point de vue machiavélien, elle n’est rien d’autre qu’un moyen de domination, l’instrument indispensable d’un néo-colonialisme. Plus généralement, quand les gens ont un fort goût de la liberté, on ne peut les dominer qu’en se servant de ce goût. On détruit alors le droit par l’abus du droit et la liberté par l’abus de la liberté.

 

Fin de la réponse du pape François : Sur le fond, la coexistence entre chrétiens et musulmans est possible. Je viens d’un pays où ils cohabitent en bonne familiarité. Les musulmans y vénèrent la Vierge Marie et saint Georges. Dans un pays d’Afrique, on m’a rapporté que pour le Jubilé de la miséricorde, les musulmans font longuement la queue à la cathédrale pour passer la porte sainte et prier la Vierge Marie. En Centrafrique, avant la guerre, chrétiens et musulmans vivaient ensemble et doivent le réapprendre aujourd’hui. Le Liban aussi montre que c’est possible.

On peut ajouter : si un musulman fervent et intelligent, que je suppose ici tenté par la guerre sainte, raisonne correctement, que comprendra-t-il sans difficulté, s’il sait raisonner ? Que le djihadisme joue dans la politique impériale le rôle jadis dévolu au communisme, aux temps de la guerre froide. Si l’on veut empêcher la réforme du libéralisme, on pousse les révolutionnaires ou fanatiques, dont les excès vont justifier l’immobilisme et faire tolérer la perpétuation des abus. Il est donc dans l’intérêt du libéralisme libertaire, que les islamistes les plus violents jouent dans le monde « le rôle d’instance critique du libéralisme[ii]. »

Est-ce à dire que les libéraux avaient décidé de garder le communisme en face d’eux pour toujours ? Ou avaient pour lui de la sympathie ? Certes non. Ses abus finiraient par le détruire, ce qui n’a pas manqué de se produire. Ainsi en sera-t-il du djihadisme.

Donc, un musulman fervent et même enclin à la guerre sainte, s’il comprend la politique, agit par raison et non par pulsion, sans confondre rêves et réalités, doit se dire : « Je suis placé dans une position perdante. Il me faut en sortir. En effet, à ce jour, je parais condamné :

1° à être représenté par des excités dont les connexions ne sont pas si claires ;

2° à être, ainsi représenté par eux, instrumentalisé pour un certain temps par l’Empire ; puis,

3° quand l’Empire n’aura plus besoin de nous, il nous jettera, et qu’adviendra-t-il alors de notre religion, que nous aurons discréditée par nos folies auprès de tout le genre humain ? Ce qui est arrivé au communisme. Il n’existe plus. »

 

Question du journal La Croix: L’importance de l’islam aujourd’hui en France comme l’ancrage historique chrétien du pays soulèvent des questions récurrentes sur la place des religions dans l’espace public. Quelle est, selon vous, une bonne laïcité?

Réponse du pape François: Un État doit être laïque. Les États confessionnels finissent mal. Cela va contre l’Histoire. Je crois qu’une laïcité accompagnée d’une solide loi garantissant la liberté religieuse offre un cadre pour aller de l’avant. Nous sommes tous égaux, comme fils de Dieu ou avec notre dignité de personne.

Mais chacun doit avoir la liberté d’extérioriser sa propre foi. Si une femme musulmane veut porter le voile, elle doit pouvoir le faire. De même, si un catholique veut porter une croix. On doit pouvoir professer sa foi non pas à côté mais au sein de la culture.

La petite critique que j’adresserais à la France à cet égard est d’exagérer la laïcité. Cela provient d’une manière de considérer les religions comme une sous-culture et non comme une culture à part entière. Je crains que cette approche, qui se comprend par l’héritage des Lumières, ne demeure encore.

La France devrait faire un pas en avant à ce sujet pour accepter que l’ouverture à la transcendance soit un droit pour tous.

En somme, c’est de deux cas l’un :

Ou bien ce qu’on appelle laïcité est une culture dominante qui considère les autres comme des sous-cultures tolérées – et en ce cas, la laïcité n’est qu’une version particulière de la religion d’Etat (= la philosophie des Lumières d’Etat) ;

Et (devrait-on ajouter) quand la philosophie des Lumières d’Etat dégénère complètement pour perdre à la fois la raison, la morale et la justice, alors la laïcité devient une « philosophie relativiste d’Etat », la culture commune devient une « amnésie commune d’Etat », le citoyen un « zombie nihilistement correct », le droit civil un « n’importe quoi d’Etat », l’Education nationale devient une « agence obscurantiste d’Etat », etc.

Ou bien ce qu’on appelle laïcité est une culture politique commune, visant à permettre la coexistence de plusieurs cultures ; elle doit donc s’enraciner, autant qu'il se peut, dans ces cultures, et non pas constituer une culture prétendument supérieure et totale visant à annuler les autres par l’amnésie obligatoire. La laïcité se conçoit alors comme un fragment de culture politique commun à des véritables cultures civilisatrices (la culture des Lumières sérieuses étant l’une de ces cultures). Mais évidemment, c’est une remise à jour de première grandeur pour la République française – et pour l’islam ; probablement, un des éléments qui peut les empêcher de disparaître dans l’avenir.  

 

Question du journal La Croix : Dans ce cadre laïque, comment les catholiques devraient-ils défendre leurs préoccupations sur des sujets de société, tels que l’euthanasie ou le mariage entre personnes de même sexe?

Pape François: C’est au Parlement qu’il faut discuter, argumenter, expliquer, raisonner. Ainsi grandit une société. Une fois que la loi est votée, l’État doit respecter les consciences. Dans chaque structure juridique, l’objection de conscience doit être présente car c’est un droit humain. Y compris pour un fonctionnaire du gouvernement, qui est une personne humaine. L’État doit aussi respecter les critiques.

C’est cela une vraie laïcité. On ne peut pas balayer les arguments des catholiques, en leur disant: « Vous parlez comme un prêtre. » Non, ils s’appuient sur la pensée chrétienne, que la France a si remarquablement développée.

 

La Croix: Que représente la France pour vous?

Pape François: (en français) La fille aînée de l’Église… mais pas la plus fidèle! (rires) Dans les années 1950, on disait aussi « France, pays de mission ». En ce sens, elle est une périphérie à évangéliser. Mais il faut être juste avec la France. L’Église y possède une capacité créatrice. La France est aussi une terre de grands saints, de grands penseurs: Jean Guitton, Maurice Blondel, Emmanuel Levinas – qui n’était pas catholique –, Jacques Maritain. Je pense également à la profondeur de la littérature.

On observera que Jean Guitton (cité en premier) et Jacques Maritain sont les deux penseurs qui (avec le Pr. polonais Stefan Swiezawski) ont reçu de Paul VI à la fin du Concile Vatican II le message aux intellectuels.

J’apprécie aussi comment la culture française a imprégné la spiritualité jésuite par rapport au courant espagnol, plus ascétique. Le courant français, qui a commencé avec Pierre Favre, tout en insistant toujours sur le discernement de l’esprit, donne une autre saveur. Avec les grands spirituels français: Louis Lallemant, Jean-Pierre de Caussade. Et avec les grands théologiens français, qui ont tant aidé la Compagnie de Jésus: Henri de Lubac et Michel de Certeau. Ces deux derniers me plaisent beaucoup: deux jésuites qui sont créatifs. En somme, voilà ce qui me fascine avec la France. D’un côté, cette laïcité exagérée, l’héritage de la Révolution française et, de l’autre, tant de grands saints.

 

Question du journal La Croix : Quel est celui ou celle que vous préférez?

Réponse du pape François: Sainte Thérèse de Lisieux.

 

Question du journal La Croix : L’Église en France connaît une grave crise des vocations sacerdotales. Comment faire aujourd’hui avec si peu de prêtres?

Pape François: La Corée offre un exemple historique. Ce pays a été évangélisé par des missionnaires venus de Chine qui y sont ensuite repartis. Puis, durant deux siècles, la Corée a été évangélisée par des laïcs. C’est une terre de saints et de martyrs avec aujourd’hui une Église forte. Pour évangéliser, il n’y a pas nécessairement besoin de prêtres. Le baptême donne la force d’évangéliser. Et l’Esprit Saint, reçu au baptême, pousse à sortir, à porter le message chrétien, avec courage et patience.

Certains ont traduit : le pape ne s’intéresse pas aux vocations. Le sens obvie des paroles, en réponse à la question précise (« comment faire dans ces conditions ? ») est que la France, comme la Corée jadis, passe par un creux où il y a peu de prêtre, mais elle en aura plus tard, comme la Corée d’aujourd’hui, qui a une Eglise forte ; en attendant, les laïcs français doivent évangéliser, comme jadis les Coréens.

C’est l’Esprit Saint le protagoniste de ce que fait l’Église, son moteur. Trop de chrétiens l’ignorent. Un danger à l’inverse pour l’Église est le cléricalisme. C’est un péché qui se commet à deux, comme le tango! Les prêtres veulent cléricaliser les laïcs et les laïcs demandent à être cléricalisés, par facilité. À Buenos Aires, j’ai connu de nombreux bons curés qui, voyant un laïc capable, s’exclamaient aussitôt: « Faisons-en un diacre! » Non, il faut le laisser laïc. Le cléricalisme est en particulier important en Amérique latine. Si la piété populaire y est forte, c’est justement parce qu’elle est la seule initiative des laïcs qui ne soit pas cléricale. Elle reste incomprise du clergé.

Je pense que ce dernier passage est aussi profond que savoureux, et qu’il vaut mieux le laisser savourer sans rien ajouter.



[i] Paul VI, discours cité, p.90.

[ii] Jean Duchesne, Le catholicisme minoritaire ? Un oxymore à la mode, DDB, 2016, pp.13-18.

 

A partir d'une interview de François à La Croix, réflexions politiques sur l'Histoire et sur l'avenir (1)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mardi, 24 Mai 2016 11:29 Écrit par Henri Hude

Le pape François a accordé une entrevue le 9 mai au journal La Croix.

Je reproduis le texte de cet entretien ci-dessous avec des commentaires philosophico-politiques. François parle de l’Europe, de l'islam et de la laïcité, plus de questions purement ecclésiastiques, que je laisse de côté. Les commentaires sont intercalés en bleu dans le corps de l’interview, qui est en noir.

Dans cette interview, la part des jugements personnels de Jorge Bergoglio est importante et ne doivent pas être confondus avec un enseignement pontifical en tant que tel. Je prends mon élan sur les jugements du Saint-Père et j’en viens à exprimer des idées personnelles, que je ne prétends évidemment pas prêter au pape.

Le bon sens du lecteur saura distinguer où finit le compte-rendu et où commence la réflexion personnelle.

 

 

Journal La Croix: Dans vos discours sur l’Europe, vous évoquez les « racines » du continent, sans jamais pour autant les qualifier de chrétiennes. Vous définissez plutôt « l’identité européenne » comme « dynamique et multiculturelle ». Selon vous, l’expression de « racines chrétiennes » est inappropriée pour l’Europe?

Début de la réponse de François: « Il faut parler de racines au pluriel car il y en a tant. »

 

Ces paroles ont choqué. Pourtant, le fait qu’elles énoncent est incontestable : tout d’abord, les racines grecques (Athènes) ; ensuite, les racines romaines ; enfin, les hébraïques ; et ce qui, peut-être, en Grèce, venait d’Inde, à Rome, d’Etrurie, en Israël d’Egypte, ou de Mésopotamie ; plus, les génies propres de toutes les vagues de nations et de peuples qui se sont succédés aux abords de cette extrémité de l’Eurasie : Celtes, Latins, Germains, Slaves, Huns, sans parler des apports plus archaïques et inconnus de tous les précédents.

Elles ont choqué, dira-t-on, non par leur contenu en lui-même exact, mais dans un contexte de négation des racines chrétiennes de l’Europe et de volonté de faire de l’islam une de ces racines. Beaucoup en ont conclu, comme par réflexe mécanique, qu’il y avait forcément chez le pape une complicité avec les négateurs sectaires du caractère chrétien de l’histoire de l’Europe, ou même avec les conquérants djihadistes... Mais, cette conclusion est si absurde, qu’au lieu de se scandaliser sans raison, il faut se demander ce qu’il y a d’absurde dans les principes implicites qui conduisent à la tirer. Lisons donc la suite.

Suite de la réponse du pape. « En ce sens, quand j’entends parler des racines chrétiennes de l’Europe, j’en redoute parfois la tonalité, qui peut être triomphaliste ou vengeresse. Cela devient alors du colonialisme. Jean-Paul II en parlait avec une tonalité tranquille. L’Europe, oui, a des racines chrétiennes. Le christianisme a pour devoir de les arroser, mais dans un esprit de service comme pour le lavement des pieds. Le devoir du christianisme pour l’Europe, c’est le service. Erich Przywara, grand maître de Romano Guardini et de Hans Urs von Balthasar, nous l’enseigne: l’apport du christianisme à une culture est celui du Christ avec le lavement des pieds, c’est-à-dire le service et le don de la vie. Ce ne doit pas être un apport colonialiste.

Là encore, ces paroles choquent, dans un contexte de diabolisation de l’œuvre de colonisation, et de toute l’histoire européenne, comme si tout avait été négatif. Cette diabolisation, cette culpabilisation, sont des moyens de division et de pouvoir dont certains jouent avec brio.   

C’est pourquoi, à peine le pape a-t-il prononcé le mot « colonialisme », les automatismes jouent et les réseaux sociaux se déchaînent. François sait qu’ils vont jouer. Il les laisse jouer, il ne fait rien pour les empêcher de jouer. On dirait Jésus multipliant au nez et à la barbe des pharisiens les gestes de salut le jour du sabbat. Plaisir de la provocation ? Sûrement pas. Alors quoi ? 

François vient d’un pays qui fut, jusqu’en 1816, une colonie espagnole. Il partage en cela la condition de la plus grande partie du monde, qui fut un jour colonisée, durant les siècles précédents, par tel ou tel pays d’Europe. Comment le pape, parlant à l’Europe, ne tiendrait-il pas compte de la façon dont ses propos seront reçus dans les anciennes colonies ? Surtout que c’est là que se trouvent, non pas le centre historique de la chrétienté, mais la majorité des croyants actuels. Eux aussi ont leur fierté, et parfois leurs ressentiments. Et puis surtout, les Européens, chrétiens ou non, assurément ont mieux à faire que d’osciller entre une culpabilité morbide injectée comme un poison par des nihilistes ou des machiavéliens, et un chauvinisme réactif à connotations plus ou moins racistes.  

De toute façon, rares sont les pays qui n’ont jamais été, d’une manière ou d’une autre, les colonies ou dépendances d’une autre puissance. Nous, les Français, avons été cinq siècles une colonie romaine. La chute de Rome marqua seulement pour nous un changement de maîtres. Nous devînmes une partie du nouvel Empire romain d’Occident, carolingien germanique, jusqu’à l’arrivé des rois capétiens, d’ailleurs cousins des Carolingiens.

Pour mener à nouveau une grande politique dans le monde, les nations d’Europe ont à assumer le moment colonialiste de leur histoire, à y discerner impartialement le bon grain et l’ivraie, et à imaginer librement une forme différente de grandeur. En parlant de cette culture chrétienne du service, le pape François ouvre à l’Europe en vérité, et avec la plus grande sérénité, une perspective inouïe : rentrer dans l’Histoire, dont elle est sortie en 1945, et mener à nouveau une politique mondiale. Celle-ci, substantiellement inspirée par sa racine chrétienne, ne serait pas une politique de pouvoir, mais une politique de service. Chacune de nos nations reprendrait sur une base entièrement nouvelle la conversation et la relation avec les pays auxquels il fut mêlé dans l’Histoire.

Cela n’est évidemment possible que si cette relation n’a rien à voir avec un nouveau colonialisme (ni inversement avec une culpabilité morbide et interminable). Il est certain que la racine chrétienne, ici, permet d’imaginer cette politique mondiale, mais à condition que cette racine ne soit pas exhibée comme un motif de triomphe et un prétexte à nouvelle domination, ou pire encore un motif de repli sur soi.  

Cette rentrée dans l’Histoire est d’autant plus probable que la fin de l’Empire de Washington se profile – mais « il ne faut jamais donner de date ». Quand elle se produira, un jour, avec l’accession à la Maison Blanche d’un candidat non impérialiste, ce sera un tout autre monde. Les institutions bruxelloises et l’OTAN, qui n’avaient de sens que sous contrôle de Washington, disparaîtront, ou alors muteront et changeront complètement de sens. Les Etats-Unis seront absorbés longtemps dans leur réforme interne.

Dans ce contexte, prévisible à terme, le rapport de l’Europe avec l’islam changera du tout au tout, parce que l’islamisme sert d’alliance de revers à Washington, comme jadis aux rois de France les Turcs de la Sublime Porte. Si donc Washington redevient simplement la capitale d’une grande nation démocratique, et si le libéralisme cesse d’offenser les civilisations par une domination libertaire (économique et culturelle, plus politico-militaire), alors l’islamisme n’aura plus ni fonction, ni prétexte. Il perdra son ascendant dans le monde musulman, confronté dès lors à lui-même et à une modernité non pathologique. Les pouvoirs européens n’hésiteront d’ailleurs plus à s’en défendre énergiquement si nécessaire. 

La France profitera pleinement de sa position naturelle, devenant le terminal naturel de la nouvelle route de la soie, construisant le plus grand port atlantique, rayonnant par son omniprésence sur l’Afrique, la Méditerranée, l’Amérique latine et le Pacifique, en ayant su purger les mémoires culturelles et redéfinir des relations économiques en cohérence avec sa nouvelle sagesse de service.  

Sous cet angle, il semble que les institutions européennes, telles qu’elles sont, appartiennent au passé. En effet, massivement technocratiques à l’époque de l’économie numérique et entrepreneuriale, amnésiques et nihilistes d’un point de vue culturel, économiquement libertaires, politiquement bien trop manipulées par Washington et largement aux mains de groupes d’influence, elles ne sont pas en mesure de mener une politique de ce genre. Il s’agira pourtant, sur une autre base, forcément non amnésique (celle de toutes ces racines de l’humanisme européen), de bâtir une communauté de nations « dont la vraie fraternité serait enfin la loi[i] » et qui constituerait un facteur « de toute première importance pour le bon équilibre de la communauté humaine[ii]. »

 

Journal La Croix: Vous avez posé un geste fort en ramenant des réfugiés de Lesbos à Rome le 16 avril dernier. Mais l’Europe peut-elle accueillir tant de migrants?

Début de la réponse du pape François: C’est une question juste et responsable parce qu’on ne peut pas ouvrir grand les portes de façon irrationnelle. Mais la question de fond à se poser est pourquoi il y a tant de migrants aujourd’hui. Quand je suis allé à Lampedusa, il y a trois ans, ce phénomène commençait déjà.

Le problème initial, ce sont les guerres au Moyen-Orient et en Afrique et le sous-développement du continent africain, qui provoque la faim. S’il y a des guerres, c’est parce qu’il y a des fabricants d’armes – ce qui peut se justifier pour la défense – et surtout des trafiquants d’armes. S’il y a autant de chômage, c’est à cause du manque d’investissements pouvant procurer du travail, comme l’Afrique en a tant besoin.

Cela soulève plus largement la question d’un système économique mondial tombé dans l’idolâtrie de l’argent. Plus de 80 % des richesses de l’humanité sont aux mains d’environ 16 % de la population. Un marché complètement libre ne fonctionne pas. Le marché en soi est une bonne chose mais il lui faut, en point d’appui, un tiers, l’État, pour le contrôler et l’équilibrer. Ce qu’on appelle l’économie sociale de marché.

Le début de sa réponse et sa fin montrent qu’il est absurde de faire au pape un procès en irréalisme, tant en matière d’immigration qu’en matière d’économie (porte ouverte à tout va, utopie anarcho-néo-communiste, etc.). Au contraire, en refusant de cautionner les réactions trop pulsionnelles aux migrations, le pape tend à imposer le réalisme en empêchant la discussion politique de s’enfermer dans de fausses questions.

Si nous voulons vraiment, en Europe et en France, que les migrations et l’immigration en général ne rompent pas la paix et l’équilibre de nos sociétés, il faut travailler à assurer la paix du monde et un niveau d’investissement suffisant dans chaque pays pour y créer les emplois nécessaires. Pour cela, il faut évidemment remettre en cause l’hégémonie mondiale d’un certain système financier, qui refuse d’y parvenir, et contester l’impérialisme de ce système, qui domine et instrumentalise une grande nation. Il est clair que nos politiques ont choisi la soumission et se réjouissent des débats sur les questions de second rang qui permettent d’éviter de discuter des sujets décisifs.  

Le pape, depuis le début de son pontificat, poursuit trois objectifs en vue de l’évangélisation du monde.

Le premier, c’est de changer la stratégie de défense de la famille en mettant en première ligne la porte grande ouverte à tous plutôt qu’un catalogue d’interdits ;

le second, c’est de mettre les élites catholiques au service des pauvres et généralement de la justice ;

le troisième, c’est de casser la collusion entre des libéraux défenseurs d’un système économique injuste et inefficient, et des conservateurs qui ne semblent penser qu’à l’avortement et au mariage gay. Car cette collusion est précisément ce qui empêche d’atteindre les objectifs 1 et 2.

Il est certain que, si cette stratégie réussit, les perspectives de l’évangélisation redeviennent brillantes. Par ailleurs, il est urgent de découpler, fût-ce brutalement, la cause de l’Eglise de celle de ce régime libéral qui sera bientôt un ancien régime détesté.

Les partisans de la préservation à tout prix du désordre établi tentent de contrer la manœuvre du pape en affolant les conservateurs partout dans le monde. L’important est de les couper du pape afin de les garder séparés du peuple et complices du désordre établi. Ils se servent pour cela des inévitables flous d’un discours pontifical qui a choisi délibérément de s’adapter à un auditoire populaire dans un contexte de mass-médias. Et ces médias, qui sur le fond détestent le pape, ont pour tactique de sembler l’embrasser tout en ne laissant passer que des bribes de son discours, propres à troubler les esprits habitués à des méthodes plus traditionnelles d’expression et de gouvernement.

L’essentiel, pour que le catholicisme soit marginalisé, et plus généralement le christianisme, c’est que (i) les catholiques soient rejetés par une « gauche » moralement libertaire, ce qui permet de les cataloguer comme sexuellement répressifs, (ii) et qu’ils se retrouvent au sein d’une droite financièrement libertaire, qui permet de les cataloguer comme antipopulaires, égoïstes et hypocrites bourgeois.

La situation toute nouvelle de crise mondiale et de chaos, causée par l’hégémonie culturelle du libéralisme, permet au  pape de reprendre l’initiative en demandant aux chrétiens de modifier leur positionnement. Ces ajustements ne changent rien à la substance de la foi et de la morale chrétienne, mais ils changent tout à l’avenir de l’évangélisation. Or, le libéralisme idéologique et financier est condamné à disparaître, en particulier aux Etats-Unis et en Amérique latine, si les élites catholiques, sortant des postures perdantes imposées jadis par le malheur des temps défavorables, aux temps du danger communiste, comprennent François, qui est doté d’un véritable génie politique.

La difficulté pour François est double. D’une part, l’inertie des vieilles habitudes, d’autre part, dans certaines très hautes sphères de pouvoir, la tentative pour créer dans l’Eglise une atmosphère de schisme et de désordre, afin de bâtir une opposition majoritaire permettant d’imposer une réaction politiquement conformiste au prochain conclave, qu’on peut toujours rêver plus proche qu’il ne semble.

 

Suite de la réponse du pape. Revenons aux migrants. Le pire accueil est de les ghettoïser alors qu’il faut au contraire les intégrer. À Bruxelles, les terroristes étaient des Belges, enfants de migrants, mais ils venaient d’un ghetto. À Londres, le nouveau maire [Sadiq Khan, fils de Pakistanais, musulman] a prêté serment dans une cathédrale et sera sans doute reçu par la reine. Cela montre pour l’Europe l’importance de retrouver sa capacité d’intégrer. Je pense à Grégoire le Grand [pape de 590 à 604], qui a négocié avec ceux qu’on appelait les barbares, qui se sont ensuite intégrés.

Cette intégration est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que l’Europe connaît un grave problème de dénatalité, en raison d’une recherche égoïste de bien-être. Un vide démographique s’installe. En France toutefois, grâce à la politique familiale, cette tendance est atténuée.

Il est clairement impossible de vouloir à la fois des systèmes de retraites solvables et généreux, pas d’immigrés et très peu d’enfants. Si on ne veut pas d’immigrés, il faut avoir plus d’enfants, ou renoncer partiellement aux retraites. Tout autre discours  sur le sujet est parfaitement démagogique.

Mais, comme le dit le pape, pour avoir des enfants, il faut aussi avoir une espérance pour leur avenir économique, ce qui requiert un dynamisme d’investissement reposant sur tout autre chose que le présent système financier, qui est une « idolâtrie de l’argent ». 

 

CLIQUER POUR AVOIR SUITE ET FIN DE CETTE INTERVIEW ET DES RÉFLEXIONS.



[i] Paul VI, ‘Discours aux Instituts d’études européennes’, 29 avril 1967, texte dans L’Europe unie dans l’enseignement des papes, Solesmes, 1981, pp.85-89/

[ii] Paul VI, ‘Discours à la CEE et à l’EURATOM’, 29 mai 1967, op.cit., p.131.

   

Des clés pour comprendre le pape François. Réponse à Robert Spaemann, 4

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mercredi, 18 Mai 2016 14:34 Écrit par Henri Hude

 

POUR REVENIR AU DÉBUT DE TOUTE LA RÉPONSE A ROBERT SPAEMANN, CLIQUER ICI.

POUR ALLER AU POST NUMÉRO DEUX, CLIQUER ICI.

POUR ALLER AU POST NUMÉRO 3, CLIQUER ICI.

 

 

Suite de la réponse de Robert Spaemann à la question 3. « L’ensemble du domaine des relations, et particulièrement celui de la sexualité, touche la dignité de l’homme, sa personnalité et sa liberté. Il concerne le corps en tant que « temple de Dieu » (1 Cor 6,19). Par conséquent, toute violation dans ce domaine, quelle qu’en soit la fréquence, est aussi une violation de la relation avec Dieu, à laquelle les Chrétiens se savent appelés, un péché contre Sa sainteté, qui exige toujours une purification et une conversion. »

 

Robert Spaemann pense-t-il sérieusement que le pape ignorerait cela, ou n’y croirait pas ? Ou qu’il n’aurait pas le courage de faire son devoir en en tirant les conclusions pastorales et canoniques qui s’imposent ? 

Encore une fois, il faut comprendre la démarche du pape François. L’homme est enfermé par sa culture dans un système de concepts qui l’empêche de concevoir la signification de la plupart des expressions employées par Robert Spaemann dans sa réponse. Par exemple, « le corps comme temple de Dieu » (1 Cor 6,19) : le corps est conçu comme une mécanique apparue par hasard dans le cosmos. La moralité, si elle a encore un sens, ne peut en avoir un que par rapport à la liberté, elle-même définie par opposition à la nature, conçue comme déterminisme, hasard et nécessité. Quant à Dieu, il se trouve complètement exclu d’un tel cadre, moins au titre de non existant, qu’au titre d’indicible et d’inconnaissable. Une éthique solidement normative, de même qu’une foi ferme, ne peuvent trouver place dans une telle culture, aussi parce que l’Homme ne peut pas non plus y trouver une conscience de sa différence spécifique : celle de l’Homme en tant qu’Homme, celle du corps en tant que vivant et en tant qu’humain, celle de sa dignité humaine essentielle, celle de ce qui contrarie celle-ci et la dégrade. 

Il est évident que dans le cadre de cette culture, l’Homme ne peut avoir qu’une conscience extrêmement diffuse de la loi divine, de son devoir, du péché, etc. Il a surtout conscience des complexes, problèmes, crises, névroses, injustices et souffrances résultant pour lui d’une culture aussi inadéquate. Il peut aussi avoir conscience de ce qu’il y a d’objectivement beau dans sa vie (ce qu’un amour ou une amitié ont toujours de beau), et dont ne rend pas compte la culture dominante, pour laquelle tout est égal. Si tout est égal, tout est ou parfait, ou moyen, ou nul de là un balancement entre autosatisfaction, sentiment de médiocrité, dégoût de soi. L’Homme est dans la position du fils prodigue « lorsqu’il eut tout dépensé ».

La seule figure du Père qui peut lui parler, c’est celle de la miséricorde répondant à sa misère et ranimant en lui la conscience de sa dignité. S’il y a des choses que les gens ne peuvent pas encore porter, cela ne sert à rien de les leur dire pour le moment. Que signifie « avoir commis des péchés » quand on ne sait même pas ce que signifie « péché » ?

Imaginons le fils prodigue conduit à l’hôpital, blessé en danger de mort dans l’effondrement fortuit d’un mauvais lieu où il se trouvait. Va-t-on, à l’hôpital, commencer par lui tenir des propos pour lui incompréhensibles ? Lui faire la morale ? Le laisser mourir à l’enregistrement au lieu de le faire entrer au bloc opératoire ?

Le pape ne veut pas révolutionner l’Église, il veut convertir les catholiques, pour qu’ils adoptent collectivement la posture adéquate qui doit permettre l’évangélisation : qu’ils ne se comportent pas comme le fils aîné revêche de la parabole évangélique, mais qu’ils partagent la bonté prévenante du Père et sa joie au retour du prodigue (Lc 15, 11-32).

La conviction du pape semble être qu’à partir de cette expérience de la bonté divine, le prodigue peut retrouver conscience de son corps, de son âme, de sa dignité. La transmission de la culture humaniste profonde pourra sans doute jouer aussi un certain rôle, pour décaper l’idéologie dominante, mais elle n’obtiendra d’effet suffisant que si elle ne tient compte de la misère et de la miséricorde. 

 

Fin de la réponse de Robert Spaemann à la question 3. La miséricorde divine doit précisément rendre toujours possible cette conversion. Bien évidemment, elle n’est pas liée par des limites particulières, mais l’Église, de son côté, est tenue de prêcher la conversion et elle n’a pas le pouvoir, en administrant les sacrements, de franchir des limites existantes et de faire violence à la miséricorde divine. Ce serait de la présomption. Les clercs qui s’en tiennent à l’ordre existant ne condamnent donc personne, mais considèrent et proclament ses limites par rapport à la sainteté de Dieu. Il s’agit d’une annonce salutaire. Je ne souhaite pas commenter plus avant les insinuations à propos de ceux qui « se cachent derrière l’enseignement de l’Église » et qui « s’assoient sur la chaire de Moïse » pour « jeter des pierres … à la vie des personnes » (article 305). Notons simplement qu’il est fait allusion ici, d’une manière équivoque, à un passage de l’Évangile. Jésus dit bel et bien que les Pharisiens et les scribes sont assis sur la chaire de Moïse, mais il précise que les disciples doivent s’en tenir à ce qu’ils disent et ne pas agir selon leurs œuvres (Math 23,2).

 

Ceci n’appelle pas de commentaire particulier. On n’est pas forcé de penser, bien entendu, que toutes les expressions du texte du pape seraient les plus heureuses possibles. Si en conscience on ne se sent pas concerné par un reproche du pape, c’est qu’il ne nous était pas adressé, et il n’y a probablement pas lieu de le reprocher au pape, comme s’il avait voulu nous l’adresser injustement.

Néanmoins, quand il s’agit de questions de morale, il n’est jamais superflu de mettre en garde tous et chacun et nous-mêmes contre le pharisaïsme et l’hypocrisie.

 

Question 4 de l'agence CNA. Le Pape François a bien sûr souligné qu’il ne fallait pas se focaliser sur des phrases isolées de son exhortation mais considérer celle-ci dans son ensemble.

 

Réponse de Robert Spaemann à la 4ème question. À mon avis, il est tout à fait justifié de se concentrer sur les passages précités. Dans le cas d’un document du magistère pontifical, on ne peut pas s’attendre à ce que les gens se réjouissent d’un beau texte et qu’ils en ignorent des phrases capitales qui modifient l’enseignement de l’Église. On ne peut adopter ici qu’une position claire et nette : c’est oui ou c’est non. Donner la communion ou ne pas la donner : il n’y a pas de position intermédiaire.

 

Il est certain que le choix est ici binaire, comme très souvent dans la vie. Mais, le choix à faire ici n’est pas législatif ou réglementaire, et le texte du pape enseigne plutôt comment décider dans les cas singuliers. C'est un peu comme des avis et conseils pressants donnés au judiciaire, qui traite d’une succession de cas particuliers et ne rend pas la même sentence pour chacun. En vertu du même conseil reçu, le même confesseur peut en effet décider d’accorder à l’un de ses pénitents ce qu’il refusera à un autre, non pas arbitrairement, mais parce qu’il trouvera l’un en état de péché grave, et l’autre pas. Cette différence n’est pas nécessairement déterminée par la différence entre les matières des actes, qui peuvent ne pas différer, nisi numero, mais par la différence entre les degrés, chez chacun, de connaissance de leur devoir et de consentement à leur mauvaise décision, lesquels dépendent aussi en partie de l’emprise de l’idéologie relativiste et de l’impuissance ou des mauvaises habitudes développées dans ou par la culture dominante.

A un certain moment, le péché devient vice et le vice devient addiction. Toutes les addictions ont quelque chose de semblable. Par exemple, s’enivrer est un péché grave, car l’homme dégrade en lui la raison, la liberté, la dignité et, une fois en état d’ivresse, s’expose à faire du mal à son prochain involontairement. Comment donc donner l’absolution à un alcoolique ? Attend-on qu’il soit complètement désintoxiqué pour l’absoudre ?

Comme le dit le père Michelet, dominicain, la nouveauté d’Amoris laetitia consiste à traiter dans un document public de questions qui relèvent de la pratique du confesseur et si l’on ne comprend pas cette nouveauté, on risque de confondre la science et la prudence.

 

 

Question 5. Le Saint Père souligne tout au long de son exhortation que nul ne doit être condamné pour l’éternité.

 

Réponse du Professeur Spaemann à la question 5. J’ai du mal à comprendre ce qu’il veut dire par là. Il est évident que l’Église ne doit condamner quiconque personnellement, et encore moins pour l’éternité. Grâce à Dieu, elle ne peut d’ailleurs pas le faire. Mais s’agissant des relations d’ordre sexuel qui sont objectivement en contradiction avec la vie chrétienne, j’aimerais que le Pape nous dise après quel laps de temps et dans quelles circonstances un comportement objectivement peccamineux se transforme en une conduite agréable à Dieu.

 

Un comportement peccamineux qui dure ne se transforme jamais en conduite agréable à Dieu. Mais, il est tout à fait possible que, par exemple, une cohabitation juvénile ait commencé dans l’irréflexion et le conformisme sous l’emprise d’une culture obscurcissant trop l’idée du péché et valorisant la liberté en sa signification anomique (sans loi morale) et libertaire. Il est possible que le couple éprouve alors progressivement une insatisfaction liée à cette situation anthropologiquement trop imparfaite, entame une réflexion, qui se conclura parfois par la décision de se marier et devant Dieu. Dans un tel processus, qui se produit de fait quelquefois, un comportement objectivement peccamineux laisse place progressivement à une conduite agréable à Dieu. Un tel processus de réforme dans l’existence du couple va souvent de pair avec une évolution spirituelle. Les deux se produisent aussi, souvent, sous la bonne influence d’amis et dans un contexte en partie paroissial, où le prêtre peut avoir à jouer son rôle. Tel étant le processus, la question très concrète est  de savoir comment il faut le gérer, et quelles décisions prendre à chaque étape du processus. La question inclut celle de la qualification morale des situations et des actes. Si espoir il y a dans Amoris laetitia, c’est que cette difficile question puisse se poser le plus souvent possible et soit traitée de la façon qui permet le mieux une heureuse conclusion.

Aucun comportement, pas même la polygamie, n’est automatiquement peccamineux, non au sens objectif bien sûr, mais au sens d’imputable, car il dépend du degré de connaissance de la loi et de consentement au mal chez les sujets, qui eux-mêmes, répétons-le, peuvent dépendre diversement de divers facteurs, culturels, économiques ou psychophysiques. Tout cela influe sur la pratique de la vertu, restant sauve la responsabilité morale sans laquelle toutes ces questions n’auraient bien entendu aucun sens.   

 

Question 6 de CNA. S’agit-il donc à votre avis d’une véritable rupture avec l’enseignement traditionnel de l’Église ?

 

Réponse de Robert Spaemann à la question 6. Pour toute personne qui réfléchit et qui connaît les textes en question, il ne fait aucun doute qu’il s’agit là d’une rupture.

 

A mon avis, cette réponse catégorique n’est pas justifiée, mais elle s’explique, parce que le professeur pense « textes », là où le pape François pense « contexte ». Il y a sans doute là un épisode de plus dans l’histoire du dialogue difficile, dans l’Église catholique, au sujet de la pratique, entre les esprits plus sévères et plus contemplatifs des raisons éternelles, et les esprits plus casuistes et souvent plus indulgents, attentifs à la singularité de la décision circonstanciée, avec son caractère très personnel.

Robert Spaemann reconnaît la continuité du thème de la miséricorde entre Jean-Paul II et François.

En tant qu’ancien professeur, à Rome, à l’Institut Jean-Paul II sur le mariage et la famille, je trouve dans Amoris laetitia un très précieux complément à la catéchèse de Jean-Paul II sur l’homme, la femme et le mariage. Jean-Paul II s’est proposé de mettre en valeur la dignité du mariage, y compris de la sexualité. Ce faisant il a produit semaine après semaine, sur quatre années (sans parler de Familiaris consortio), une œuvre massive, qui constitue un des joyaux de l’humanisme chrétien.

Jean-Paul II se place habituellement à un degré de grande profondeur ontologique et surnaturelle. Il est attentif, sans doute, aux difficultés du couple, aux erreurs et aux péchés humains, mais il vise d’abord à décrire la perfection, qui est la norme, et pour cela il explore avec prédilection l’« origine », notamment l’état d’innocence auquel se réfère Jésus dans ses réponses fameuses sur le mariage[i]. Pour traiter du mariage, objet dont il n’a pas d’expérience personnelle vécue, Jean-Paul II se sert de l’expérience de couples qu’il a pu en même temps accompagner et interroger, et dont il comprend la vie avec une intelligence exceptionnelle, mieux que ne pourraient faire beaucoup d’autres en réfléchissant sur leur expérience directe – et cela, parce qu’il est doué d’une stupéfiante faculté de saisie de l’essentiel, de sympathie et d’empathie, et aussi parce qu’il considère le mariage dans ce que les théologiens nommeraient ses raisons éternelles, c’est-à-dire la pensée divine créatrice, qui affleure dans les Saintes Écritures. Après tout, la vérité absolue sur quelque chose, c’est l’idée que Dieu en a.

Jean-Paul II considère ainsi son objet à partir de son Modèle éternel, ou dans des exemplaires achevés, ce qui peut être jugé élitiste, mais n’est pas en anthropologie de mauvaise méthode. Si l’on veut parler de l’art, il vaut mieux prendre pour exemple Michel Ange qu’un peintre du dimanche. Sa formation à la description phénoménologique va aussi dans le même sens, orientant l’esprit vers la structure essentielle-idéale de la chose à décrire.

On trouve chez le pape François l’étude complémentaire, celle du quotidien, du vécu, et des difficultés ordinaires. Et, aussi, le problème de la décision concrète à prendre au jour le jour, que ne résout pas adéquatement la contemplation de « la splendeur de la vérité ». Même si la théologie morale doit réagir contre l’absorption par la casuistique, et doit fonder la pratique dans la contemplation, toutefois, l’Homme pratique reste un être de décision et toute décision est singulière. De la sorte, la contemplation de la structure universelle de l’humain et la détermination des règles éthiques universelles, ni même la docilité à l’Esprit-Saint grâce à la prière, ne sauraient remplacer l’étude des cas concrets, la formation du jugement pratique, le discernement au jour le jour.

C’est en ce sens qu’il y a très certainement un développement de la pensée de Jean-Paul II par François. L’image qui ressort de la sexualité humaine, et de sa place dans l’amour humain, et chrétien, est plus complète et j’ose dire plus encourageante après cet apport. Si l’on n’insistait que sur le bel humanisme, sans mettre en relief les difficultés, les péchés, les déceptions et la capacité à les surmonter, sans doute la sexualité et l’amour seraient-ils dégagées d’un corset de jansénisme paralysant, mais ils risqueraient aussi de se voir idéaliser et exposés à des crises de désillusion. Sans jamais céder à une critique pessimiste et en faisant même ressortir la positivité du sexe avec une audace surprenante, François procède aussi à sa nécessaire démystification. Celle-ci, dans la culture présente, est une des conditions les plus évidentes pour renouer avec la dignité et la joie. François accentue différemment que Jean-Paul II. Les références à Pie XI (Casti connubii) et à Paul VI parlant de la Sainte-Famille[ii] semblent tempérer l’humanisme ardent du concile et de Jean-Paul II dans un sens plus rédemptoriste. C’est pourquoi, sa spiritualité de la miséricorde est plus axée sur l’expérience de la souffrance et de la consolation, et d’une réconciliation humble entre les cœurs que l’existence a broyés. Chez Jean-Paul II, elle est plus axée sur la pleine restauration de la dignité humaine chez des personnes que la grâce a magnifiquement restaurées. Que dire ? Les deux sont également vrais, mais les deux, ensemble, sont encore plus vrais. Il y a un paradoxe dans cette histoire : le pape phénoménologue a produit une métaphysique du mariage, dont la méditation préalable est indispensable à l’action ; le pape thomiste a produit une phénoménologie concrète, tout aussi utile à la pratique pastorale[iii].

 

 

POUR REVENIR AU DÉBUT DE TOUTE LA RÉPONSE A ROBERT SPAEMANN, CLIQUER ICI.

POUR ALLER AU POST NUMÉRO DEUX, CLIQUER ICI.

POUR ALLER AU POST NUMÉRO 3, CLIQUER ICI.

 


 



[i] Mt 19, 3 ; Mc 10, 2. Jean-Paul II, catéchèse du 5septembre 1979. « Nous voulons nous demander ce que signifie cette expression: "l'origine". Nous voulons en outre mettre au clair la raison pour laquelle le Christ se réclame de "l'origine" précisément dans cette circonstance [voir plus bas la citation du dialogue du Christ avec les pharisiens] et, pour cela, nous nous proposons une analyse plus précise du message correspondant de l'Ecriture sainte. Deux fois, au cours de son dialogue avec les pharisiens qui l'interrogeaient sur l'indissolubilité du mariage. Jésus Christ fait mention de "l'origine". Voici comment s'est déroulé l'entretien: "... Des pharisiens s'approchèrent de lui et lui dirent pour le mettre à l'épreuve: "Est-il permis de répudier sa femme pour n'importe quel motif?" Il répondit: "N'avez-vous pas lu que le Créateur, dès l'origine, les fit homme et femme et qu'il dit: Ainsi donc l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et les deux ne feront qu'une seule chair? Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Eh bien! ce que Dieu a uni, l'homme ne doit point le séparer." "Pourquoi donc, lui disent-ils, Moïse a-t- il prescrit de donner un acte de divorce quand on répudie?" Jésus leur répondit: "C'est en raison de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes, mais à l'origine il n'en a pas été ainsi. " »

[ii] Amoris laetitia, n°66 : « L’alliance d’amour et de fidélité, dont vit la Sainte Famille de Nazareth, illumine le principe qui donne forme à toute famille et la rend capable de mieux affronter les vicissitudes de la vie et de l’histoire. Sur cette base, toute famille, malgré sa faiblesse, peut devenir une lumière dans l’obscurité du monde.  ‘‘Une leçon de vie familiale. Que Nazareth nous enseigne ce qu’est la famille, sa communion d’amour, son austère et simple beauté, son caractère sacré et inviolable; apprenons de Nazareth comment la formation qu’on y reçoit est douce et irremplaçable; apprenons quel est son rôle primordial sur le plan social’’ (Paul VI, Discours prononcé à Nazareth, 5 janvier 1964) ».

[iii] Je me permets de renvoyer à un article ‘Métaphysique et phénoménologie’, paru dans la Revue des Bernardins, en deux livraisons, où je faisais écho à de longues discussions avec certains de mes amis français et à la lecture d’un texte de Jerzy Kalinowski, collègue universitaire de Karol Wojtyla, intitulé Autour de Personne et acte de Karol cardinal Wojtyla : Articles et conférences sur une rencontre du thomisme avec la phénoménologie, 1973-1987 (Collection des publications du Centre de philosophie du droit), Presses de l’Université d’Aix-Marseille, 1987. Dans ce petit livre très précis, tout en égratignant le moins possible Karol Wojtyla, son « illustre collègue » et ami personnel, Kalinowski critiquait sévèrement la traduction anglaise de Personne et Acte par Anna-Teresa Tymieniecka, à laquelle il reprochait, textes polonais originaux à l’appui, d’avoir gommé la dimension thomiste de l’écrit de Karol Wojtyla.

   

Des clés pour comprendre le pape François. Réponse à Robert Spaemann, 3

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mercredi, 18 Mai 2016 14:07 Écrit par Henri Hude

 


POUR REVENIR AU DÉBUT DE L'ARTICLE, CLIQUER ICI.

POUR ALLER AU POST NUMÉRO 2, CLIQUER ICI.

 

Question 3. Ne pourrait-on pas arguer du fait que les considérations d’ordre anthropologique et théologique que vous citez sont certes exactes, mais que la miséricorde divine ne peut être ainsi limitée et qu’elle tient compte de la situation concrète de chaque individu ?

 

Première partie de la réponse de Robert Spaemann à cette 3ème question. « La miséricorde divine est au cœur de la foi chrétienne en l’Incarnation et en la Rédemption. Bien évidemment, Dieu considère chaque être humain selon la situation qui lui est propre. Il connaît chaque personne mieux que celle-ci ne se connaît elle-même. Mais la vie chrétienne n’est pas un cheminement pédagogique par lequel l’homme irait peu à peu vers le mariage comme vers un idéal, ainsi que l’exhortation Amoris Laetitia semble le suggérer à de nombreuses reprises. »

 

Que signifie concrètement « miséricorde » ? C’est en effet ici la question clé. Cela ne veut certainement pas dire : proposer un christianisme démagogique, au rabais, pour faire plaisir aux gens. Et d’ailleurs, « faire plaisir » à qui en réalité, dans cette hypothèse ? Aux victimes de la dictature relativiste ? Ou  aux puissances qui exercent cette dictature et en profitent ? Qui s’en servent pour anéantir la capacité de résistance des peuples, afin de leur supprimer graduellement leurs droits économiques et politiques ? Comment donc rejoindre les peuples qui ont besoin du Christ sans prendre en compte avec audace cette situation ? Comment parler à des jeunes de fonder un foyer sans parler aussi avec eux du fait qu’ils n’ont souvent ni travail, ni logement, ni espoir sérieux d’en avoir, et cela souvent sans faute de leur part ? Il faut donc lutter de façon cohérente contre cette dictature, en toutes ses dimensions : culturelle, politique et économique ? Cela veut dire : lutter avec force, habileté, prudence et patience, sans haine de l’adversaire, sans illusion utopique, mais en proposant quelque chose de meilleur et de très sérieux. C’est par excellence le rôle des laïcs chrétiens que d’assumer ce ministère de la sainte audace.

 

Un mot maintenant sur cette question de l’« idéal du mariage ».

Si l’on considère le cheminement existentiel d’une personne qui vient de loin et qui peu à peu découvre le Christ, si on est capable de se placer au point de vue de cette personne-là, il est incontestable que le mariage chrétien lui apparaît d’abord sous l’aspect d’un idéal dans le meilleur des cas très beau et très inaccessible et c’est seulement peu à peu qu’il descend du ciel sur la terre et lui apparaît comme une possibilité concrète. Or ceci se fait concrètement non par des disputes savantes, mais par les mille biais imprévisibles du Saint-Esprit qui vient toucher le centre de l’âme à partir d’expériences et de rencontres quasiment sacramentelles.

Il faut laisser le confesseur jouer son rôle qui est comme celui du judiciaire dans la société. Il n’a pas à changer la loi par sa jurisprudence, mais c’est à lui de résoudre de façon autonome et consciencieuse une infinité de problèmes particuliers. C’est à lui de déterminer s’il a en face de lui un pécheur obstiné dans son impénitence, sa négligence et son autojustification, ou un bon cœur enfoncé jusqu’au cou dans la gadoue de la culture ambiante et qui vient d’en sortir le nez. Même s’il retombe trois jours après dans ses mauvaises habitudes, l’expérience de la grâce et du sacrement lui seront une aide. A-t-on le droit, le devoir de l’en priver dans ces conditions ? C’est toute la question de l’administration des sacrements, qui est en chaque siècle laissée au discernement de l’Église.

 

Prenons un exemple. Il semble bien que le roi Louis XV se soit sincèrement converti durant la brève maladie qui l’emporta à l’improviste, en 1774. Même au milieu de ses plus grands désordres, il n’avait jamais perdu la foi catholique, il n’avait pas de sympathie pour l’orgueil philosophique de son temps, il aimait visiter une de ses filles religieuses dans son couvent, il ne cherchait pas à justifier sa propre inconduite, ni a fortiori à changer les lois sur le mariage pour les mettre en harmonie avec ses propres aberrations. Il avait continué, m’a dit voici des années un savant ecclésiastique, à faire ses pâques, se confessant et communiant une fois l’an. Pour cela, il écartait ses favorites durant quelques jours. Quand il recevait l’absolution, il exprimait forcément (c’est la condition pour la recevoir) son « ferme propos de ne plus offenser Dieu ». Que penser de cette résolution ? Faut-il voir dans ces absolutions des actes de haute politique de ses confesseurs ? Des actes de miséricorde mal comprise ? Un cas de collusion particulièrement grotesque entre le trône et l’autel ? Une mascarade qui offensait la dignité des sacrements ? Ou la petite goutte d’eau qui venait chaque année empêcher de crever la plante chétive de sa vie surnaturelle ? Ou la foi au miracle du bon larron, qui en définitive s’est produit, par définition in extremis ? Qui peut juger de cette pratique, certainement approuvée par Rome à qui référaient les confesseurs du roi de France ? La seule vraie mesure de tout cela, c’est le salut éternel, qui n’est pas calcul politique ou raison d’État. Si l’on ne se fie pas en chaque temps à l’Église en cette mystérieuse matière, à qui se fiera-t-on ? A son propre jugement ?

 

Sans remonter au XVIIIème siècle, est-ce que la plupart de ceux qui se confessent ne le font pas chaque fois avec profit et valablement, même si c’est pour retomber ensuite cinquante fois dans les mêmes péchés ? Est-ce qu’on arrête l’essuie-glace, sous prétexte que la pluie ne cesse pas et qu’il y a toujours d’autres gouttes sur le pare-brise ? On n’absoudrait jamais, si on devait avoir la certitude qu’il n’y aurait pas de récidive. Mais, on est presque certain que sans la grâce de la pénitence, ce serait pire. La question est donc de savoir où se situe chez le sujet pénitent ce minimum indispensable de ferme propos de réforme et d’effort, permettant de lui délivrer le remède, sans que celui-ci perde sa vertu thérapeutique, à cause du non-sens des conditions de sa délivrance.

 

De plus, il semble que la notion d’idéal du mariage vaille aussi pour les couples chrétiens les plus exemplaires. Le Christ conclut son discours sur la montagne par son célèbre « vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Mt 5, 48. Comment la perfection, dans ces conditions, ne serait-elle pas pour tous jusqu’à l’entrée au paradis un idéal à l’horizon ?

Cette différence entre l’idéal et le réel, loin de fonder une pratique laxiste, permet au contraire d’envisager un apostolat chrétien crédible en notre temps. Je m’explique.

Quand on a de très bonnes idées et de très bons principes, forcément notre vie est toujours en dessous d’eux ; mais inversement, quand on en a d’aussi mauvais que ceux qui ont cours aujourd’hui dans l’idéologie dominante, grâce à Dieu c’est le contraire : notre vie est presque toujours meilleure que ces principes qui ne valent absolument rien. Par quelle porte ou quelle fenêtre alors la lumière du Christ peut-elle entrer dans une âme qui devrait lui être hermétiquement close à cause de cette culture de néant ?

Réponse : grâce à ce qu’il y a de bon dans les personnes, en vertu de l’indéracinable nature humaine, quelle que soit la pauvreté des principes de l’idéologie dominante. C’est sur ce que la vie a de bien, ce qu’une amitié garde toujours de noble, qu’il faut prendre appui pour renverser ces principes absurdes, qui sont en même temps une lamentable absence de tout principe véritable. Les gens qui attendent le Christ sans trop le savoir, ont une vie qui vaut beaucoup mieux que leur culture relativiste. Ce qu’il y a donc de beau dans leur vie, y compris dans leurs couples compliqués, voilà la seule chose qui puisse les faire grandir, jointe à la encontre de chrétiens heureux de l’être et qui commencent par se réjouir sincèrement avec eux de tout ce qu’il y a de valeur dans leur vie. Car ce qui est beau, c’est du réel, alors que l’idéologie n’est que du vent. Et le réel seul fait sauter l’idéologie.

Tout cela, je le crains, relève du bon sens et d’une charité judicieuse. Il ne s’agit donc pas d’instaurer une morale à plusieurs vitesses, mais de comprendre qu’une conversion prend du temps, par dilatations graduelles du cœur, et que l’adaptation de la vie ne peut pas se faire du jour au lendemain. Est-ce que nous ne voyons pas notre propre difficulté à nous convertir alors que nous avons la foi, la grâce, les sacrements et une riche culture substantielle ? Est-ce que nous n’expérimentons pas notre propre difficulté à faire confiance, à espérer que le Christ puisse intéresser non seulement des secteurs bien élevés de la bonne société, mais absolument tout le monde et surtout tous les jeunes ?

La culture étant ce qu’elle est présentement, c’est-à-dire un facteur majeur d’aliénation de l’Homme, et son poids étant écrasant, il n’y a pas de contradiction à ce qu’une personne possède assez de lumière et de bon désir pour essayer de s’approcher du Christ, pour venir parler au prêtre, voire pour se confesser, et trop peu de raison et de foi pour comprendre et croire vraiment que telle chose est vraiment un péché, même si elle sait notionnellement que l’Eglise le dit, car elle n’arrive pas à croire réellement que l’Eglise le dise. Beaucoup, qui se sont mariés, et même à l’église, n’avaient pas la moindre idée du mariage, en dehors d’une vague abstraction comme flottant dans leur esprit solidement structuré par des principes qui en excluent la possibilité. Alors sont-ils mariés ? Ou le mariage est-il venu comme après coup[i] ? Très peu ont assez de force pour changer radicalement, au moins d’un coup, malgré un petit effort, et une volonté sincère de faire un effort. C’est dans cette brume de l’aube que doit s’orienter le prêtre, que doit s’orienter l’ami. Ceci n’est pas dit pour noyer la clarté des principes sous la complexité des situations, mais pour ne pas écraser les cheminements de la grâce et de la foi sous la pesanteur de la loi et de la logique formelle.

 

François sait aussi que l’obstacle à la lumière et à la grâce se trouve dans un blocage à la confession. La culture dominante écrase de son poids l’expérience anthropologique, ses simplismes inhibent la réflexion critique, et la confession inévitablement apparaît comme ce qu’elle n’est pas en réalité – à savoir, un lieu de sinistrose, de culpabilité névrosante, etc. Or, si nous lisons le livre-entretien que François a récemment publié, Le nom de Dieu est miséricorde, nous découvrons combien il insiste sur ce passage obligé pour le salut que sont la confession et le pardon des péchés. Son problème est donc clairement : comment faire pour amener cet homme, cette femme, avec leur bagage existentiel et culturel à la fois si pauvre et si pesant, à déposer leurs soucis et leurs péchés en reposant enfin leur tête sur la poitrine de Jésus-Christ ? Cela ne se peut que par un mouvement d’ensemble de toute l’Église, en ce moment historique si important, où le libéralisme est sur le point de tomber, comme jadis le communisme, laissant place à Dieu sait quoi, peut-être pire, si les chrétiens se montrent timides. 

 

Le professeur Spaemann connaît l’histoire. Il sait que l’Église a modifié sa façon d’administrer les sacrements. La pénitence dans les temps barbares n’est pas la confession auriculaire classique, les réparations imposées par un saint Colomban au VIIème  siècle[ii] n’ont rien à voir avec un Pater et deux Ave. Saint Pie-X permet de donner la communion aux tout jeunes enfants. Faut-il voir là des relâchements vidant les saints mystères de leur sens ? Certainement pas, car en tout cela, ce n’est pas Dieu qui change, ni l’Église, c’est le monde. L’Église juge de ce qui est plus approprié au bien des âmes en un temps, en bonne épouse du Christ.

Au demeurant, la situation culturelle est très loin d’être homogène dans le monde et même dans l’Eglise et le pape François admet tout à fait l’existence de sphères auxquelles convient davantage une pastorale « plus rigide[iii] ». Et si l’enseignement de François n’a pas à s’appliquer quelque part pour cette raison, que ce soit au Congo ou dans un groupe de bonnes familles en Allemagne ou en France, tant mieux – mais à charge pour ces privilégiés de la Providence de faire tout leur possible pour seconder à leur manière l’audace évangélisatrice de François.   

 

RETOUR AU DÉBUT DE L’ARTICLE

POUR ALLER AU POST NUMÉRO 2, CLIQUER ICI.

POUR ALLER AU POST SUIVANT ET DERNIER, NUMÉRO 4, CLIQUER ICI.

 



[i] Ce sont des questions de ce genre qu’examine déjà saint Thomas, dans son Commentaires sur le livre des Sentences, par exemple, lib. 4 d. 29 q. 1 a. 3 qc. 2 arg. 2 et lib. 4 d. 29 q. 1 a. 3 qc. 2 ad 2. Je me permets de développer librement un texte un peu télégraphique... Supposons qu’une fille ait été forcée contre sa volonté formelle de se marier avec le jeune homme choisi par son père (nous sommes au XIIIème siècle…). Faute de consentement, le mariage est nul. Mais voilà qu’une fois mariée, elle se met à aimer son mari et consent du fond du cœur à leur union. Alors, quel imbroglio ! Concrètement, faut-il les (re)marier, puisque le mariage était nul ? Et sont-ils mariés, oui ou non, avant d’être éventuellement « (re)mariés » ? Saint Thomas n’entre pas dans le détail et dit avec bon sens qu’à condition que le mari ait maintenu son consentement, les deux sont vraiment mariés, e basta. Mais si le bon sens peut épargner ici clairement des absurdités, c’est qu’un consentement unilatéral informel a suffi à rendre le consentement bilatéral sans formalité et valide  une union jusqu’alors nulle de plein droit, et que la solennité des noces semble se trouver comme rétroactivement investie, par ce consentement différé, de sa valeur symbolique. Je trouve cet exemple extrêmement instructif.           

[ii] Patrologie latine, tome LXXX.

[iii] Amoris laetitia, n°308. « Je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus Christ veut une Église attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité : une Mère qui, en même temps qu’elle exprime clairement son enseignement objectif, ‘ne renonce pas au bien possible, même [si elle] court le risque de se salir avec la boue de la route’. »

   

Des clés pour comprendre le pape François. Réponse à Robert Spaemann, 2

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mercredi, 18 Mai 2016 14:35 Écrit par Henri Hude

RETOUR AU DEBUT DE L’ARTICLE

 

Q.2. Quelle était la position de Jean-Paul II ?

 

Début de la réponse de Robert Spaemann à la question 2. Jean-Paul II met en lumière[i] le fait que la sexualité humaine est un symbole réel du don de soi intérieur et généreux de la personne tout entière [R.S. dit : Real symbol für die Hingabe der ganzen Person] et ce sans limite de temps ou autre. À l’article 84, il déclare donc sans ambiguïté que les divorcés remariés doivent s’abstenir de relations sexuelles s’ils souhaitent communier. Une modification de la pratique en matière d’administration des sacrements ne serait donc pas un « développement dans la logique de Familiaris Consortio » comme le pense le Cardinal Kasper, mais une rupture avec son enseignement fondamental, tant anthropologique que théologique, sur le mariage et la sexualité humaine.

 

Nous avons expliqué dans l’article précédent pourquoi il n’y a pas d’incohérence entre les enseignements des deux papes. La seconde question de CNA et la seconde réponse de Robert Spaemann ne font qu’expliciter les premières mais elles risquent de nous enfoncer dans le malentendu.

Sur le plan anthropologique, il est évident, à qui lit l’ensemble d’Amoris laetitia, qu’il n’y a pas de différence doctrinale, mais juste de tournure d’esprit, d’accentuation philosophique ou de tradition de spiritualité, entre Jean-Paul II et François. Là n’est pas le problème. Il s’agit ici de fixer avec prudence la pratique pastorale, face aux situations irrégulières, dans la perspective de la nouvelle évangélisation et du public qu’elle doit viser.

Pour ce faire, nous avons besoin de répondre à d’autres questions. Il s’agit de savoir, 1° si les personnes qu’on qualifie de « divorcés-remariés » ont vraiment été mariées une première fois et sont donc vraiment divorcées – ce qui renvoie à la question déjà débattue lors de la publication du Motu proprio Mitis judex, aussi du point de vue canonique ; et 2° si les personnes vivant dans une situation objectivement irrégulière (et il en existe de plusieurs types) en ont une conscience suffisante et s’y trouvent avec un consentement suffisants pour qu’elles soient coupables de péché grave. Car c’est seulement alors que le désordre objectif devient moralement imputable à la responsabilité du sujet.

Or, il est clair, d’après les deux derniers textes de François, que la discipline en matière de sacrements reste absolument inchangée dans le cas de personnes vraiment mariées catholiquement et dont la responsabilité est clairement engagée dans leur situation irrégulière – ces personnes ayant consenti à s’engager à leurs risques et périls dans une situation dont elles avaient clairement conscience qu’elle n’était pas conforme à la loi du christ et qu’elle violait la sainteté du pacte conjugal. Mais ce n’est pas le problème précis dont le pape s’occupe ici, puisqu’il est résolu depuis l’Evangile et par Jésus en personne.

Sortons donc du malentendu : le pape François s’intéresse ici aux personnes qui ne sont pas dans le cas précédent. Et pourquoi s’y intéresse-t-il ? Parce que ces personnes forment l’immense majorité de ceux que le pape vise à évangéliser, ou à évangéliser de nouveau, s’il s’agit de gens qui n’avaient reçu qu’une teinture d’éducation chrétienne et qui se sont plus ou moins éloignées de l’Eglise. Un très grand nombre vit dans des situations de couple assez compliquées, en contraste plus ou moins grand avec l’enseignement du Christ. Le pape sait que les temps sont redevenus favorables à l’évangélisation, mais il prévoit que l’accueil de ces nouveaux fidèles sera gravement compliquée, si leur arrivée se produit sans qu’ait eu lieu sur ces sujets de couple une mise au point appropriée de la pratique pastorale et canonique, ainsi qu’un progrès du discernement éthique et de la charité. C’est pourquoi une « modification de la pratique en matière d’administration des sacrements » ne signifie aucune « rupture » anthropologique, mais seulement un souci de prise en compte de la situation exacte des personnes à évangéliser. Si on avait envie de brader l’évangile, aurait-on envie d’évangéliser ?

 

Fin de la réponse de Robert Spaemann à la question 2. L’Église n’a pas l’autorité, en l’absence de conversion préalable, pour sanctionner positivement, par l’administration de sacrements, des relations d’ordre sexuel désordonnées et de préjuger ainsi de la miséricorde divine. Indépendamment de la manière dont on peut évaluer ces situations sur le plan humain et moral, la porte est fermée sur ce point (…).

 

Ceci serait parfaitement exact, cher Professeur, pour des gens comme vous et moi si, ce qu’à Dieu ne plaise, nous faisions des bêtises. Mais, à mon avis, le pape, quand il écrit Amoris laetitia, en particulier le chapitre 8 (« Accueillir la fragilité »), ne pense ni à vous, ni à moi, ni à nos pareils. Non que nous soyons peut-être si solides que ça, mais enfin, pour tout dire, il ne pense pas aux catholiques en acte, il pense aux catholiques en puissance ou en devenir. Et il nous demande de penser à eux, de nous soucier d’eux.

 

Pour entrer (à mon humble avis et pour autant que je comprenne bien) dans la pensée du pape François, il faut considérer qu’il se pose un problème essentiellement pratique, pastoral, qui est celui de l’évangélisation du monde tel qu’il est. Ne pas prendre en compte ce problème précis, c’est traiter Amoris laetitia comme un écrit contemplatif de théologie morale, alors qu’il s’agit bien davantage d’exercices spirituels donnés aux pasteurs et aux confesseurs afin de les former au discernement.

Il faut bien saisir l’extrême degré de dérèglement des esprits, en Occident d’abord, mais partout ailleurs demain si rien ne change. Les esprits sont complètement pénétrés par tous les « ismes » que l’on sait : nihilisme, relativisme, libéralisme, rationalisme, naturalisme, panthéisme et même polythéisme.

Pour de tels esprits, la difficulté ne réside pas dans telle ou telle vérité, mais dans l’idée même de la vérité ; non dans tel ou tel précepte ou obligation, mais dans les idées mêmes d’obligation et de précepte, ou d’autorité, voire dans la simple idée du bien – ne voit-on pas que ces simples mots (vrai, bien) n’ont plus droit de cité dans l’espace public ?

Or, sans un tel enracinement de l’esprit dans ces deux absolus libérateurs (le Vrai, le Bien), le pouvoir humain d’interrogation n’aboutit qu’à une sagesse toute négative, dont le seul texte est : « je doute de tout, sauf du doute ». La seule morale y consiste à dire que tout principe moral est douteux et que la seule obligation imposée par la raison pratique réside donc dans le respect d’une liberté individuelle installée en toute bonne conscience dans une totale anarchie intellectuelle et morale. On se scandalisera même à l’idée de la moindre limitation, et cela non pas par vice, mais (croit-on) par raison. Car il est vrai qu’« in dubiis libertas » : dans les matières douteuses, il faut laisser la liberté. Si une obligation n’est pas justifiée, l’homme est libre par rapport à cette obligation qu’on voudrait injustement lui imposer. Par conséquent, dans l’état actuel des esprits, l’Homme pense qu’il a raison de douter absolument de tout, et qu’il est donc absolument libre d’agir comme il l’entend selon sa conscience qui doute de toute obligation. Et l’Homme pense ainsi, faute de normes fondées en raison, mais bien plus encore en vertu d’une permissivité universelle à son avis fondée en raison – puisque la raison ne sait dire que « je doute ».

Imagine-t-on sérieusement le Saint-Père envisager un instant de négocier un compromis entre les mœurs chrétiennes et un tel principe d’anarchie et de foi en rien, pas même en la forme de la raison ?

Le problème précis – et j’oserais dire le seul auquel s’intéresse le pape François – se formule ainsi : « Comment fait-on pour avoir la moindre chance de trouver en des âmes et des esprits ainsi disposés l’ouverture par laquelle pourra entrer en dépit de tout la lumière de Jésus-Christ ? Et cette question est urgente, parce que l’heure vient où tous ces gens vont réfléchir, tels le fils prodigue de l’Evangile, en voyant que la dictature relativiste les fait souffrir en les faisant vivre de plus en plus dans la solitude et l’indifférence, et en justifiant la destruction de leurs droits économiques et politiques.

 

Cher Professeur Spaemann, comment se peut-il qu’une situation objectivement peccamineuse n’implique pas toujours un péché grave pour la conscience de ceux qui vivent ainsi, comme dans des cas de cohabitation juvénile, par exemple ? Cela se peut tout simplement à cause de l’ignorance. Ignorance non pas de telle loi particulière, comme le sixième commandement de Dieu, mais de la loi en général, de l’obligation, du devoir, de l’autorité. Ce n’est pas que ces mots ne signifient plus rien du tout pour eux, non. La situation est encore pire. C’est l’autorité même de la raison qui invalide toute autre règle que celle-ci : « dans le doute, la liberté ; en toute chose, le doute ; et donc : en aucune chose, péché grave ». Comment donc voulez-vous faire sortir qui que ce soit de ce genre de « doute » crasse, en s’adressant à eux en présupposant tout un corpus dogmatique, moral et disciplinaire ? A ce corpus, notez-le bien, je n’ai rien à objecter théoriquement, mais il ne peut pas servir à grand-chose, pédagogiquement.

Les jeunes surtout ne savent absolument plus rien de ces choses. C’est donc parfaitement vrai qu’ils ne sont probablement coupables de rien, et que s’ils se marient, ils sont comme des analphabètes à qui on ferait signer un contrat de trois pages. Bien entendu ils n’ont pas perdu la nature humaine, mais on leur serine à longueur de temps que cette notion ne signifie rien. Bien entendu, ils ont leur conscience innée, mais tout le monde leur dit qu’il ne faut y voir que des stéréotypes introjectés. Bien sûr qu’ils ont des doutes, et qu’ils sentent bien que tout cela est suspect,  et que leur conscience leur fait des reproches. Mais, ils sont fondés à supposer que ce ne sont peut-être là que de vains scrupules, et qu’ils seraient intolérants, autoritaristes, irrespectueux, injustes en pensant autrement.

Leur excuse est cette ignorance, et leur faute est peut-être celle d’une excessive soumission à l’idéologie dominante, mais dont probablement ils ne se rendent même pas compte, tant on leur bourre le crâne avec un « doute » qui, réputé noyau de l’esprit critique, est en fait aujourd’hui la matrice de tous les préjugés.

La question est donc : « Considère-t-on comme définitivement perdus pour l’évangélisation 95% des Occidentaux, qui pensent ainsi, plus autant de non-Occidentaux, qui risquent d’être intoxiqués dans les décennies à venir ? Ou encore, si la figure de Jésus les attire, veut-on qu’ils ne trouvent un lieu de vie que dans un évangélisme inculte et anarchique ? Ou s’ils retrouvent la profondeur métaphysique, veut-on qu’ils soient repoussés dans un spiritualisme vague, ou une religiosité  panthéistique, loin de Dieu Trinité, Incarné, Rédempteur et du Corps du Christ, faute de trouver l’accueil dont ils ont besoin ?

Ceci n’est dit contre personne, et surtout pas contre ceux qui font leur travail  consciencieusement dans les bureaux. Mais, ceci nous est dit à nous tous pour que nous ouvrions les yeux sur le monde tel qu’il est. Ceux qui ont le plus besoin de l’évangile, ce sont ceux qui souffrent du relativisme sans savoir encore comment s’en affranchir ni même en avoir encore l’idée. Et ceux qui peuvent leur parler du Christ, ce sont souvent les survivants de la grande peste relativiste, mais à condition de ne pas vivre enfermés dans un milieu trop étroit et de ne pas penser trop timidement.

Ce que « penser trop timidement » signifie sera explicité dans ce qui suit.

 

RETOUR AU DÉBUT DE L’ARTICLE

POUR ALLER AU POST NUMÉRO 3, CLIQUER ICI



[i] Jean-Paul II, dans ses catéchèses du mercredi, durant les quatre premières années de son pontificat, notamment : 21 novembre 1979, n°4 ; 9 janvier 1980, n°4 ; 6 février 1980, n°6, etc.

   

Des clés pour comprendre le pape François. Réponse à Robert Spaemann sur Amoris laetitia (1)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mardi, 17 Mai 2016 21:45 Écrit par Henri Hude


 

J’ai beaucoup de respect pour le Professeur Robert Spaemann, et garde en particulier le souvenir d’avoir lu avec joie et avec fruit, il y a six ou sept ans, son très beau livre de philosophie morale Bonheur et bienveillance. Avec tristesse, j’ai lu l’interview qu’il a donnée au site germanophone Catholic News Agency (CNA) au sujet de l’exhortation apostolique Amoris laetitia. Il y critique nettement le Saint-Père, l’oppose à ses deux prédécesseurs et l’accuse de rupture avec l’enseignement traditionnel de l’Eglise.

Je crains que Robert Spaemann ne comprenne tout simplement pas la pensée du pape. Ne pas comprendre, chez un homme aussi intelligent et vertueux, n’est jamais l’effet de la bêtise ou de la mauvaise volonté. C’est l’indice d’un paradoxe profond, qui va faire progresser la pensée. L’exemple élémentaire est christologique : comment le Christ peut-il être un, s’il est à la fois Homme et Dieu ? Et comment, s’il est l’un et l’autre, peut-il être vraiment un ? Les questions et débats parfois très passionnés, permettent un progrès dans l’explicitation de la pensée de l’Église. Et dans le meilleur des cas, mais hélas pas toujours, cela se produit sans trop de divisions. Ma conviction est que, si le Professeur Spaemann acceptait d’entrer dans la pensée de François, il pourrait la mettre en valeur bien mieux que je ne saurais le faire moi-même.

Dans ce qui suit, les questions de CNA sont en italique noir, les réponses du Professeur en caractère normal noir, et j’y intercale mes propres observations, en bleu. Je m'excuse qu'elles soient plus longues... Ce premier article commente seulement sa réponse à la première question de CNA.   

 

Q.1. Professeur Spaemann, vous avez accompagné de votre philosophie les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Actuellement, de nombreux croyants se demandent s’il est possible de lire l’exhortation Amoris Lætitia du Pape François de manière conforme à l’enseignement de l’Église et de ces deux papes. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

 

Début de la réponse 1. "Cela est possible pour la majeure partie, bien que la direction d’ensemble permette des conclusions qui ne peuvent être rendues compatibles avec l’enseignement de l’Église[i]."

 

La formulation de la question et le début de la réponse me semblent soulever une question de principe, et envelopper une contradiction, d’un point de vue catholique. Car si l’enseignement du pape actuel, François, ne fait pas partie de l’enseignement de l’Église catholique, qu’est-ce qui en fera partie ? Comment donc peut-on parler de le « rendre compatible avec l’enseignement de l’Église » alors qu’il est par définition le cœur de ce qu’on peut entendre par « l’enseignement de l’Église » ? Nous sommes dans une matière de mœurs, et de sacrements, qui touche au salut, et sur laquelle, si l’on est catholique, on croit que le successeur de Pierre ne peut entraîner l’Église dans l’erreur. Si donc nous sommes déconcertés, il convient de chercher une cohérence qui nous échappe sans doute à première vue.  

Dans le passé, des catholiques d’orientation traditionaliste ne comprenaient pas que l’enseignement de Vatican II pouvait et devait être lu de manière conforme à l’enseignement de l’Église, qu’ils prétendaient donc arbitrairement arrêter à Pie XII, ou à saint Pie X, voire à Pie IX... Inversement, des catholiques d’orientation progressiste ne comprenaient pas que l’enseignement de l’Église au long des siècles, et notamment celui de Jean-Paul II, pouvait et devait être lu de manière conforme à l’enseignement des Évangiles. Et pourtant, qu’est-ce que « l’Évangile », sinon la « bonne nouvelle » ou l’« heureuse annonce », que l’Homme est sauvé par le Dieu fait Homme, qui prend les Hommes dans son Corps, qui est l’Église ? L’Église est donc le corps de l’Évangile.

Robert Spaemann a vu Jean-Paul II agir et penser. Là où certains dénonçaient une rupture, ou se réjouissaient de l’imaginer, le pape manifestait la cohérence, pas du tout évidente, entre l’enseignement préconciliaire et l’enseignement postconciliaire de l’Église, notamment sur la question de la liberté religieuse.

Il n’y avait pas lieu de jeter la pierre aux traditionalistes, ni aux progressistes : pour comprendre leurs réactions, il suffit de relire de bonne foi Quot aliquantum, de Pie VI (1791), ou Mirari vos, de Grégoire XVI (1832), ou Quanta cura et le Syllabus de Pie IX (1864) ; de bonne foi, n’importe qui aurait une première impression de confusion et d’incohérence, en les mettant en parallèle avec la Déclaration Dignitatis humanae, de Vatican II (1965). Jean-Paul II montre pourtant, et sans mettre la vérité à la torture, que ce sont les mêmes principes qui se voient appliqués à des circonstances extrêmement différentes. Et le fait est que le discernement prudentiel à partir des mêmes ensembles de principes, peut conduire à des décisions opposées dans des situations très différentes, sans qu’il faille le moins du monde imaginer là des enseignements contradictoires, ou plusieurs morales, ou doctrines, mais seulement des arbitrages prudemment variés entre valeurs à la fois solidaires et en tension (comme, par exemple, la clémence et la sévérité, qu'il faut bien toujours concilier, dans l'administration de la justice humaine, mais de façon toujours ajustée avec prudence aux circonstances). Penser autrement ici, ne serait-ce pas confondre la science (théologique, philosophique) et la prudence, ce qui serait impardonnable en philosophie pratique[ii] ?

Les disputes en ces matières portent en effet souvent, comme ici, non sur la science morale, mais plutôt sur des choix prudentiels majeurs relevant du discernement et de la bonne délibération à partir des principes de la science et d’une interprétation en profondeur des situations humaines. Sans relever de l’infaillibilité dogmatique ou morale, ces choix prudentiels touchent profondément aux besoins des âmes en une époque donnée. L’unité d’action autour de cette directive conditionne aussi fortement le succès de l’évangélisation. Il y aurait donc imprudence et présomption à s’en écarter.

Le devoir catholique de déférence envers l’enseignement du Saint-Père, même s’il nous dérange, relève d’une vision de foi, dans laquelle le Christ conduit avec sûreté la barque de son Eglise en se servant du charisme de Pierre. Car si l’on pouvait ne pas se fier à François, il n’y aurait aucune raison pour se fier à Jean-Paul II, ou à Pie XII, ou à Boniface VIII.

Cela ne veut pas dire que le pape, n’importe lequel, serait infaillible à jet continu sur toute matière, ni maximalement prudent en toute occasion, ni surtout qu’un catholique n’aurait pas le droit ou le devoir de poser toutes les questions qu’il a dans l’esprit, chaque fois qu’il ne comprend pas. 

 

Suite de la Réponse de Robert Spaemann à la question 1. "Cela dit, l’article 305[iii] (en lien avec la note 351[iv]) selon lequel des croyants « se trouvant dans une situation objective de péché » peuvent être autorisés à accéder aux sacrements « en raison de circonstances atténuantes » contredit directement l’article 84 de l’exhortation Familiaris Consortio de Jean-Paul II[v]."

 

Comme on pouvait s’y attendre, Robert Spaemann articule sa réponse en se fondant avec précision sur les textes litigieux. Le lecteur peut les consulter en se référant aux notes du paragraphe précédent.

Le pape Jean-Paul II dit avec beaucoup de clarté : il ne faut pas donner aux divorcés remariés la communion, ni l’absolution en confession. Le pape François dit avec non moins de clarté : il est possible de donner la communion et l’absolution à certaines personnes vivant en situation objective de péché. Il y a évidemment une contradiction apparente. Est-elle réelle ? Pour cela, regardons les raisons des deux papes.

Voici les raisons du pape Jean-Paul II : on ne peut donner les sacrements,

1° parce que la situation des personnes concernées est en contradiction objective avec l’union indissoluble du Christ et de l’Église, dont leur mariage devait être le signe ; or c’est précisément cette union entre le Christ et l’Église qui est « rendue présente et qui s’exprime dans l’Eucharistie ».

 2° Parce que cette pratique sèmerait la confusion dans les âmes des fidèles et les pousserait à ne pas prendre au sérieux les enseignements de l’Église. 

Le pape François dit avec non moins de clarté que l’existence en situation objective de péché grave (ici une union irrégulière ; pensons par exemple à une cohabitation juvénile) peut indiquer, mais n'indique pas nécessairement, que les personnes soient en état de péché grave, parce que la qualification de la moralité de l’acte dépend à la fois de sa matière objectivement peccamineuse (a), du degré de connaissance de ce caractère peccamineux (b) et de consentement à entrer dans cette logique de péché (c). Ceci, personne ne le conteste, est un enseignement parfaitement traditionnel.

Or donc, plus d’une génération après Familiaris consortio (1981), la situation de la civilisation a changé, surtout en Occident, mais aussi dans les villes du monde entier, souvent occidentalisé, ne serait-ce que par la présence des techniques. En 1984, il était hautement probable qu’une personne, surtout chrétienne, vivant en situation objective de péché, ait aussi une connaissance relativement claire du caractère peccamineux de cette situation et ne puisse sérieusement prétendre ne pas avoir consenti au mal. En 2016, il est au contraire et malheureusement assez fréquent que ce soit le contraire. Par conséquent, une personne donnée peut se trouver dans une situation objective de péché grave sans être pour cela en état de péché grave, faute de connaissance et de consentement suffisants[vi]. (C'est bien sûr un point à expliquer avec précision, et nous y reviendrons.) Si donc une telle personne recevait la communion, elle ne la recevrait pas de manière sacrilège (pour autant qu’elle n’aurait pas sur la conscience une autre faute objectivement grave, mais qui, elle, pourrait lui être subjectivement imputée).

Comme, bien entendu, il y a aussi des personnes qui ne sont pas dans ce cas, mais bien dans une situation de péché non seulement matériel, mais aussi spirituel ou formel, à ces personnes-ci ne s’applique évidemment pas ce qui vient d’être dit. Savoir si une personne rentre dans l’une ou l’autre des deux catégories relève du jugement prudentiel du curé de la paroisse, et plus spécialement du confesseur.  

 

Il faut l'avouer, tout ce qui précède ne suffirait pourtant pas à justifier celui qui donnerait la communion, (même si cela suffirait à excuser celui qui la recevrait), dans le cas où une pratique large ne respecterait pas la réalité du symbolisme eucharistique. Or, pour expliquer que le sacrement conserve ici son sens, le pape François écrit : « L’Eucharistie n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles. » Cela signifie que la communion, ici, symbolise moins l’union sublime du Christ et de l’Église, que l’union dramatique, dans l’Incarnation, du Verbe miséricordieux et de l’humanité tombée (voir les deux premiers chapitres du livre du prophète Osée) et le fait que Dieu envoie son Fils « dans  la similitude de la chair de péché » (Romains, 8, 4[i]. Saint Paul est d’une vigueur intraduisible, Θες τν αυτο Υἱὸν πμψας ν μοιώματι σαρκς μαρτίας κα περ μαρτίας). L’humanité du Christ, certes, a été prise dans le sein de la Vierge immaculée, mais elle reste cette nature humaine que Dieu épouse alors qu’elle est en état de "prostitution", et les noces sont célébrées sur la croix où le Verbe « est fait péché » (2 Co., 5, 21) pour détruire les péchés du genre humain.

 

Afin que l'on ne s'imagine pas que l’Église ne serait composée que de purs, et encore moins de "réglementaires", je voudrais donner à méditer le texte de saint Irénée de Lyon dans son livre Adversus haereses, où il commente le geste prophétique d’Osée épousant sur l’ordre de Dieu Gomer, une femme prostituée :

« Ce n'est pas seulement par les visions qu'ils [les prophètes] contemplaient et par les paroles qu'ils prêchaient, mais c'est jusque dans leurs actes, qu'il [Dieu] s'est servi des prophètes pour préfigurer et montrer d'avance par eux les choses à venir. Voilà pourquoi le prophète Osée épousa une femme de prostitution : par cet acte, il prophétisa que la terre — c'est-à-dire les hommes qui l'habitent — se prostituerait loin du Seigneur et que, de tels hommes, Dieu se plairait à former l'Église, qui serait sanctifiée par son union avec le Fils de Dieu comme cette femme l'avait été par son union avec le prophète: aussi Paul dit-il que la femme infidèle est sanctifiée par le mari fidèle. De même encore le prophète donna pour noms à ses enfants : « Celle qui n'a pas obtenu miséricorde » et « Celui qui n'est pas un peuple», pour que, comme le dit l'Apôtre, «celui qui n'était pas un peuple devînt un peuple, et que celle qui n'avait pas obtenu miséricorde obtînt miséricorde, et que, dans le lieu même où l'on nommait celui qui n'était pas un peuple, on nommât les fils du Dieu vivant. Ce que le prophète faisait d'une manière figurative par des actes, l'Apôtre le montre fait d'une manière réelle dans l’Église par le Christ. »

 

Quant au second motif de refus, de la part du pape Jean-Paul II (la crainte de la confusion jetée dans l'esprit des fidèles), il n'a pas perdu sans doute toute sa pertinence, mais il est malheureusement devenu moins convaincant qu’il y a une génération.  Dans notre temps, il n’y a quasiment plus que deux types d’âmes : les unes qui partagent tellement le dérèglement général des esprits, que la pratique large n’est pas de nature à les scandaliser, mais plutôt à les encourager à venir au Christ ; les autres, celles qui ont une conscience tellement claire de ce même dérèglement et de la dramatique diminution de la responsabilité qu’il entraîne, qu’elles comprennent cette même pratique large, laquelle n’est plus de nature à les scandaliser, mais au contraire à les renforcer dans leur conviction et leur résolution de rester fidèles. Elles voient bien que le but est de permettre une progression, qui n’aurait certainement pas lieu autrement.

 

Ce qui vient d’être dit est loin de résoudre toutes les difficultés, mais montre au moins pourquoi il n’y a pas de contradiction entre les deux papes.

POUR AVOIR LA SUITE, CLIQUER ICI.

 



[i] La traduction française publiée notamment par le Salon Beige donne une idée à la fois plus dure et plus douce de la pensée de Robert Spaemann. Il ne dit pas : « la ligne générale permet des interprétations qu’on ne peut pas rendre compatibles avec l’enseignement de l’Église », mais « la tendance [ou la direction, Richtung] permet des conclusions qui ne peuvent pas etc. » (die Richtung Folgerungen zulässt, die mit der Lehre der Kirche nicht kompatibel gemacht werden können). C’est plus dur, car des conclusions sont plus graves que des interprétations, car nul n’est responsable des interprétations absurdes de sa pensée, mais chacun est responsable de ses conclusions, si elles sont assez évidentes. C’est plus doux, car la direction du texte « permet » ces conclusions, ce qui semble dire que ces conclusions ne sont pas inévitables et nécessaires.       

[ii] Il y a, aussi en morale, des éléments qui relèvent de la science, mais la bonne délibération a pour objet de discerner dans une situation historique précise la meilleure application légitime des principes intangibles en vue du bien commun. Et cela ne relève pas de la connaissance de l’universel, mais de son application aux cas particuliers. Et même si le choix est binaire (par exemple : je tire, ou je ne tire pas) cette application n’est pas une simple déduction automatique, en raison des nombreux éléments singuliers et distincts qui sont à prendre en compte à chaque fois. Se trouvent seulement exclues les décisions qui ne pourraient se prendre sans supposer la pure négation des principes eux-mêmes.

[iii]  Texte de François. Amoris laetitia, n°305." Par conséquent, un Pasteur ne peut se sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales à ceux qui vivent des situations ‘‘irrégulières’’, comme si elles étaient des pierres qui sont lancées à la vie des personnes. C’est le cas des cœurs fermés, qui se cachent ordinairement derrière les enseignements de l’Église « pour s’asseoir sur la cathèdre de Moïse et juger, quelquefois avec supériorité et superficialité, les cas difficiles et les familles blessées ». Dans cette même ligne, s’est exprimée la Commission Théologique Internationale : « La loi naturelle ne saurait donc être présentée comme un ensemble déjà constitué de règles qui s’imposent a priori au sujet moral, mais elle est une source d’inspiration objective pour sa démarche, éminemment personnelle, de prise de décision ». À cause des conditionnements ou des facteurs atténuants, il est possible que, dans une situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Église (note 351). Le discernement doit aider à trouver les chemins possibles de réponse à Dieu et de croissance au milieu des limitations. En croyant que tout est blanc ou noir, nous fermons parfois le chemin de la grâce et de la croissance, et nous décourageons des cheminements de sanctification qui rendent gloire à Dieu. Rappelons-nous qu’« un petit pas, au milieu de grandes limites humaines, peut être plus apprécié de Dieu que la vie extérieurement correcte de celui qui passe ses jours sans avoir à affronter d’importantes difficultés ». La pastorale concrète des ministres et des communautés ne peut cesser de prendre en compte cette réalité."

[iv] Texte de la note 351 d'Amoris laetitia. "Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements. Voilà pourquoi, « aux prêtres je rappelle que le confessionnal ne doit pas être une salle de torture mais un lieu de la miséricorde du Seigneur » : Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 44 : AAS 105 (2013), p. 1038. Je souligne également que l’Eucharistie «  n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles »  (Ibid., n. 47 : p. 1039)."

[v] Texte de Jean-Paul II : Familiaris consortio, n°84. "L'expérience quotidienne montre, malheureusement, que ceux qui ont recours au divorce envisagent presque toujours de passer à une nouvelle union, évidemment sans cérémonie religieuse catholique. Et comme il s'agit là d'un fléau qui, comme les autres, s'attaque de plus en plus largement aux milieux catholiques eux-mêmes, il faut d'urgence affronter ce problème avec la plus grande sollicitude. Les Pères du Synode l'ont expressément étudié. L’Église, en effet, instituée pour mener au salut tous les hommes, et en particulier les baptisés, ne peut pas abandonner à eux-mêmes ceux qui - déjà unis dans les liens du sacrement de mariage - ont voulu passer à d'autres noces. Elle doit donc s'efforcer, sans se lasser, de mettre à leur disposition les moyens de salut qui sont les siens. Les pasteurs doivent savoir que, par amour de la vérité, ils ont l'obligation de bien discerner les diverses situations. Il y a en effet une différence entre ceux qui se sont efforcés avec sincérité de sauver un premier mariage et ont été injustement abandonnés, et ceux qui par une faute grave ont détruit un mariage canoniquement valide. Il y a enfin le cas de ceux qui ont contracté une seconde union en vue de l'éducation de leurs enfants, et qui ont parfois, en conscience, la certitude subjective que le mariage précédent, irrémédiablement détruit, n'avait jamais été valide. Avec le Synode, j'exhorte chaleureusement les pasteurs et la communauté des fidèles dans son ensemble à aider les divorcés remariés. Avec une grande charité, tous feront en sorte qu'ils ne se sentent pas séparés de l’Église, car ils peuvent et même ils doivent, comme baptisés, participer à sa vie. On les invitera à écouter la Parole de Dieu, à assister au Sacrifice de la messe, à persévérer dans la prière, à apporter leur contribution aux œuvres de charité et aux initiatives de la communauté en faveur de la justice, à élever leurs enfants dans la foi chrétienne, à cultiver l'esprit de pénitence et à en accomplir les actes, afin d'implorer, jour après jour, la grâce de Dieu. Que l’Église prie pour eux, qu'elle les encourage et se montre à leur égard une mère miséricordieuse, et qu'ainsi elle les maintienne dans la foi et l'espérance! L’Église, cependant, réaffirme sa discipline, fondée sur l’Écriture Sainte, selon laquelle elle ne peut admettre à la communion eucharistique les divorcés remariés. Ils se sont rendus eux-mêmes incapables d'y être admis car leur état et leur condition de vie est en contradiction objective avec la communion d'amour entre le Christ et l’Église, telle qu'elle s'exprime et est rendue présente dans l'Eucharistie. Il y a par ailleurs un autre motif pastoral particulier: si l'on admettait ces personnes à l'Eucharistie, les fidèles seraient induits en erreur et comprendraient mal la doctrine de l’Église concernant l'indissolubilité du mariage. La réconciliation par le sacrement de pénitence - qui ouvrirait la voie au sacrement de l'Eucharistie - ne peut être accordée qu'à ceux qui se sont repentis d'avoir violé le signe de l'Alliance et de la fidélité au Christ, et sont sincèrement disposés à une forme de vie qui ne soit plus en contradiction avec l'indissolubilité du mariage. Cela implique concrètement que, lorsque l'homme et la femme ne peuvent pas, pour de graves motifs - par l'exemple l'éducation des enfants -, remplir l'obligation de la séparation, «ils prennent l'engagement de vivre en complète continence, c'est-à-dire en s'abstenant des actes réservés aux époux»(180). De la même manière, le respect dû au sacrement de mariage, aux conjoints eux-mêmes et à leurs proches, et aussi à la communauté des fidèles, interdit à tous les pasteurs, pour quelque motif ou sous quelque prétexte que ce soit, même d'ordre pastoral, de célébrer, en faveur de divorcés qui se remarient, des cérémonies d'aucune sorte. Elles donneraient en effet l'impression d'une célébration sacramentelle de nouvelles noces valides, et induiraient donc en erreur à propos de l'indissolubilité du mariage contracté validement. En agissant ainsi, l’Église professe sa propre fidélité au Christ et à sa vérité; et en même temps elle se penche avec un cœur maternel vers ses enfants, en particulier vers ceux qui, sans faute de leur part, ont été abandonnés par leur conjoint légitime. Et avec une ferme confiance, elle croit que même ceux qui se sont éloignés du commandement du Seigneur et continuent de vivre dans cet état pourront obtenir de Dieu la grâce de la conversion et du salut, s'ils persévèrent dans la prière, la pénitence et la charité."

[vi] C’est ce que dit saint Thomas sur le respect de la conscience, norme prochaine de la moralité, Somme théologique, Prima Secundae, Question 19, article 5 (dicendum est simpliciter quod omnis voluntas discordans a ratione, sive recta sive errante, semper est mala. Une volonté qui ne s'accorde pas à sa raison est toujours mauvaise, que sa raison soit dans le vrai ou dans le faux.)

[vii] Saint Jérôme traduit ainsi le 8ème chapitre de l’épître aux Romains (v.2-4) : « Lex enim spiritus vitæ in Christo Jesu liberavit me a lege peccati et mortis.  Nam quod impossibile erat legi, in quo infirmabatur per carnem : Deus Filium suum mittens in similitudinem carnis peccati et de peccato, damnavit peccatum in carne, 4 ut justificatio legis impleretur in nobis, qui non secundum carnem ambulamus, sed secundum spiritum. » ; la Bible de Jérusalem traduit ainsi Rm. 8, 2-9 : « De fait, chose impossible à la Loi, impuissante du fait de la chair, Dieu, en envoyant son propre Fils avec une chair semblable à celle du péché et en vue du péché, a condamné le péché dans la chair, afin que le précepte de la Loi fût accompli en nous dont la conduite n'obéit pas à la chair mais à l'esprit. En effet, ceux qui vivent selon la chair désirent ce qui est charnel ; ceux qui vivent selon l'esprit, ce qui est spirituel. Car le désir de la chair, c'est la mort, tandis que le désir de l'esprit, c'est la vie et la paix, puisque le désir de la chair est inimitié contre Dieu : il ne se soumet pas à la loi de Dieu, il ne le peut même pas, et ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaire à Dieu. Vous, vous n'êtes pas dans la chair mais dans l'esprit, puisque l'Esprit de Dieu habite en vous. »

Un tel passage, difficile à comprendre et très facile à comprendre de travers, est un de ceux qui montrent le mieux combien la Bible a besoin d’un magistère vivant. J’estime qu’Amoris laetitia est un magnifique commentaire de ce passage de l’épître aux Romains, qui le fait comprendre sans démagogie et dans la joie, ainsi que j’espère le montrer dans les articles suivants.  

 

 

   

Le TTIP ou comment les grandes sociétés américaines tentent de corrompre la bureaucratie européenne

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mercredi, 11 Mai 2016 11:42 Écrit par Henri Hude

 

Voici la traduction française de l’essentiel d’un article en américain dont l’intégralité se trouve ICI.

 Son auteur : Dr. Paul Craig Roberts fut Assistant-Secrétaire pour la politique économique au Trésor américain et rédacteur associé au Wall Street Journal, ainsi qu’un contributeur régulier à Business Week, Scripps Howard News Service, et Creators Syndicate. Il a enseigné dans de nombreuses universités. Ses articles sur Internet lui ont attiré une audience mondiale. Parmi ses livres, on peut signaler The Failure of Laissez Faire Capitalism and Economic Dissolution of the West, et The Neoconservative Threat to World Order.

Paul Craig Roberts porte des accusations très graves contre les négociateurs européens. Si elles sont infondées, il est absolument nécessaire de rétablir la réputation des personnes mises en cause. Si elles étaient fondées, les démocraties lésées devraient réagir avec une extrême vigueur.

 

 

« Greenpeace a rendu un grand service à cette partie du monde [notamment les pays d’Europe] dont les représentants sont assez stupides ou assez corrompus pour signer les accords de « Partenariat Trans-Pacifique et Trans-Atlantique ». Greenpeace s’est procuré et a laissé fuiter les documents secrets de ces traités TTIP, que Washington et les « grandes sociétés » mondiales sont en train de faire passer en Europe. (…) »

[Le document comprend les deux premiers tiers du projet de traité. Il est probable qu’ils ont tout, et que le plus beau est encore à venir. Mais ce qu’on a déjà inclut des sujets hautement controversés, tels que les normes européennes  en matière d’alimentation et l’interdiction des OGM. Pour accéder au site de Greenpeace-Hollande où télécharger le document, CLIQUER  ICI]

 

« Ces soi-disant « accords de libre-échange » ne sont pas des accords commerciaux. Le but de ces « partenariats », qui sont rédigés par les « grandes sociétés » mondiales, est de soustraire ces sociétés aux lois des pays souverains dans lesquels elles opèrent. [En vertu de ces accords], pourra être déclarée « restriction [abusive] du commerce » toute loi ou régulation d’un pays souverain qui aurait un impact sur les profits de ces grandes compagnies, qu’il s’agisse de loi sociale, de loi environnementale, de sécurité alimentaire, ou de protection du travail. Le « partenariat » autorise les « grandes sociétés à faire un procès en vue de faire annuler une loi ou une régulation et de se faire dédommager par des indemnités payées par le contribuable des pays qui auraient cherché à protéger leur environnement, la qualité de leur nourriture ou leurs travailleurs. »

« La plainte n’est pas reçue et jugée par les tribunaux du pays, ni même dans aucun tribunal. L’audition a lieu dans un tribunal des compagnies dans lesquelles les compagnies servent comme juge, jury et accusateur. »

« En d’autres termes, les « partenariats » donnent aux « grandes sociétés » globales le pouvoir d’annuler les décisions démocratiques. A ce qu’on dit, l’Europe est composée de démocraties. Les démocraties édictent des lois qui protègent l’environnement, la qualité sanitaire de la nourriture et le travail. Mais il est évident que de telles lois réduisent les profits. En conséquence, en vertu des termes mêmes du « partenariat », tout [élément de législation] peut être annulé par les « grandes sociétés », à partir du moment où elle limitent leur capacité à faire suer le burnous, avec des salaires de misère, et sans protection environnementale, sans législation sanitaire pour la nourriture et sans droit du travail. »

« Seul un traître, et un traître bien payé, peut signer un tel pacte. »

« A mon avis, il n’y a pas de raison pour que les grandes société ne remettent pas aussi en cause les lois fiscales, car elles réduisent évidemment les profits. »

« Les « partenariats » trans-atlantique et trans-pacifique ont été négociés en secret. La raison en est évidente. Si les gens avaient seulement été informés de la façon dont ils étaient vendus, c’aurait été une tempête de protestations. (…) »

[Paul Craig Roberts explique ensuite en quoi la procédure viole la Constitution américaine. A cette occasion, il explique cette procédure :]

« Voici comment ça marche. Le représentant américain qui a été nommé négocie avec les représentants nommés représentant les autres pays. Toute résistance à l’accord est surmontée par des pots de vin ou des manœuvres d’intimidation. Et la totalité de la négociation est menée dans un complet secret. Une fois les accords signés par les représentants [nommés – par qui exactement ? pourquoi ? comment ?], ils sont présentés aux parlements des pays. On dit aux députés ou sénateurs qu’ils doivent approuver le pacte, pour ne pas mettre en péril la gros et dur travail qui a duré si longtemps et qui est dans l’intérêt général, comme peuvent en témoigner tous ces représentants corrompus, ou intimidés. »

« Ces « pactes commerciaux » ont leur origine aux Etats-Unis, parce que les « grandes sociétés » globales américaines les méga-banques américaines sont les plus gros acteurs dans l’économie mondiale. Les accords qu’elles promeuvent leur assurent l’hégémonie économique sur les pays qui les signent. Les partenariats transatlantiques et trans-pacifiques sont des outils de l’impérialisme financier américain. »

(…)

« Aujourd’hui, un article dans The Independent rapporte [Vous pouvez lire cet article de The Independent ici : http://www.independent.co.uk/voices/ttip-leaks-shocking-what-are-they-eu-us-deal-a7010121.html ] que « les documents montrent que les grandes sociétés américaines se voient attribuer [par le projet] des pouvoirs sans précédent sur toute régulation concernant la santé ou la sécurité et qui pourrait être introduite dans le futur. Si un gouvernement européen ose faire des lois pour élever le niveau des normes sociales ou environnementales, leTTIP accordera aux investisseurs américains le droit de le poursuivre devant son propre système de tribunaux de commerce, qui ne sera pas disponible aux firmes nationales, aux gouvernements ou à quiconque d’autre. Et quant à vous qui disiez [le rédacteur de The Independent s’adresse ici directement à ses contradicteurs] que nous étions des alarmistes et que l’Union Européenne ne permettrait jamais une telle chose, nous avons maintenant la preuve formelle que vous aviez tort. »

 

[Roberts commente ainsi :] 

« Si je comprends bien [ce qui est écrit dans le projet], la réalité est pire encore que ne le dit l’article. Les clauses du ttip s’appliquent aussi aux lois déjà votées, telles que, en France, les lois anti-OGM et anti-aliments confectionnés avec des OGM. »

 

« L’article de The Independent continue ainsi : »

« [après avoir parlé de l’impact sur le débat du Brexit.] Les négociateurs non élus n’ont pu continuer à opérer ainsi jusqu’à ce jour qu’en employant un niveau de secret poussé jusqu’au fanatisme et en menaçant de poursuites pénales ceux qui divulgueraient les contenus du traité. » 

« Et maintenant, le peuple de l’Europe peut voir par lui-même ce qu’a fait pendant longtemps la Commission sous un voile ténébreux – et qu’elle a fait n’est pas beau du tout. » 

« Les textes fuités révèlent comment la commission européenne se prépare à ouvrir largement l’économie européenne a une concurrence déloyale de la part des sociétés géantes américaines, bien que cette commission reconnaisse parfaitement les conséquences désastreuses que cela va produire en Europe, qui est soumise à des normes bien plus élevées que ceux des Etats-Unis. »

« Selon les statistiques officielles, au moins un million d’emplois seront perdus directement par suite du TTIP et deux fois plus si on autorise l’accord à entrer pleinement en application. Nous observons que les négociateurs européens sont disposés à brader des pans entiers de nos économies dans le TTIP, sans souci des conséquences humaines. (…) En réponse [à la stratégie bruxelloise du secret], les militants ont opté pour une ‘stratégie Dracula’ contre l’accord projeté : exposez le vampire à la lumière du jour et il mourra. »

(…)

« Ces révélations sont déconcertantes pour les Anglais et les autres peuples européens. Par exemple, The Independent rapporte que le TTIP pourrait causer la privatisation de l’assurance sociale santé et que le parlement n’aurait aucunement le pouvoir de s’y opposer. »

Voyez (en anglais) :

http://www.independent.co.uk/news/business/news/ttip-could-cause-an-nhs-sell-off-and-parliament-would-be-powerless-to-stop-it-says-leading-union-a7006471.html
Et voyez aussi :
http://www.independent.co.uk/voices/comment/what-is-ttip-and-six-reasons-why-the-answer-should-scare-you-9779688.html

[Craig Roberts reprend :]

« Le négociateur européen en chef, Ignacio Garcia Bercero, probable (…), s’est rué à la défense du traité en déclarant que Greepeace avait tout simplement tort. La déclaration de Bercero n’a aucun sens. G. Donc, apparemment, la position de Bercero est que les documents officiels ont tort ? […] »

« Bercero a continué ainsi, sur la BBC : « Il n’est pas correct de dire que les Etats-Unis poussent à abaisser le niveau de protection dans l’Union Européenne. »

« C’est un mensonge époustouflant. » (…)

« Le commissaire européenne au commerce, Cecilia Malmstroem, une autre probable (…), toujours selon la BBC, a dit la même chose : « Ce n’est pas mon affaire que d’abaisser le niveau des normes. »

http://www.bbc.com/news/world-europe-36185746

« (...) En effet, son affaire n’est pas d’abaisser les normes, mais de rendre possible pour le capitalisme mondial de renverser toutes les normes, qu’elles soient élevées, ou non. »

« Tout le bablabla sur les bienfaits du libre-échange et de la réduction des droits de douane n’est qu’une couverture pour le seul but du TTIP, qui est d’établir l’impérialisme économique américain sur les peuples qui ont été vendus par leurs gouvernement pour de l’argent. »

   

Vers une révolution américaine ?

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 02 Mai 2016 06:51 Écrit par Administrator

   

Article hébergé. HH n'en est pas l'auteur, mais le recommande chaudement, car il jette une vive lumière, directement ou indirectement, sur la plupart des problèmes de notre démocratie. 

 

 

 

L’aristocratie américaine dans le même déni que la Cour de Versailles

 

 

La Cour de Louis XVI à Versailles peut aider à comprendre l’élite américaine. Satisfaction de soi, sentiment de toute puissance, arrogance de classe, nonchalance face aux souffrances du peuple, frivolité et goût pour les plaisirs. Et pourtant, la tension monte.

Ce qui s’est passé pendant ces derniers mois de campagne électorale montre une évolution majeure de la situation politique américaine. Quel que soit le résultat des élections présidentielles, des signes forts montrent que la légitimité de la classe dirigeante s’affaiblit et que le peuple rejette de plus en plus son pouvoir.

Que s’est-il passé ?

Chez les Républicains, un milliardaire menace d’emporter les primaires alors qu’il n’a jamais été élu, et qu’il n’a jamais véritablement fait de politique. Et cela malgré l’opposition résolue de l’establishment républicain.

Chez les Démocrates, un homme déjà âgé se décrivant lui-même comme socialiste, a fait trembler Hillary Clinton pourtant favorite du parti et largement financée par Wall-Street. Rappelons qu’aux États-Unis, "socialist" veut dire extrême gauche. Moins de trente ans après la fin de la guerre froide, cela donne la mesure du choc subi par les Américains. De plus, Sanders dispose d’un avantage écrasant chez les jeunes, ce qui montre la tendance à moyen terme.

La performance de ces deux hommes démontre qu’un esprit de rébellion anime les citoyens américains, et que l’élite au pouvoir inspire le rejet. D’une manière remarquable, ce rejet s’exprime clairement, malgré la puissance des grands média possédés et affiliés à l’élite dirigeante, malgré l’action des puissances d’argent, et malgré l’esprit de soumission qu’impose le politiquement correct.

Comme la montée des partis extrémistes et séparatistes en Europe, il est probable que nous avons là plus qu’un échauffement passager, mais plutôt une tendance de fond.

 

 

 

Sur quoi se fonde cet esprit de rébellion ?

 

Sur le rejet de l’inégalité, sous deux formes : l’inégalité économique, et l’inégalité politique. D’abord, il y a le désespoir économique et la prolétarisation des citoyens, dans un environnement économique qui semble être structuré pour profiter aux plus riches. Ensuite, il y a l’amour blessé de la démocratie, parmi des citoyens qui pensent que la démocratie et le peuple ont moins d’influence sur l’avenir du pays que l’argent et les lobbies.

Certes, les États-Unis ont une constitution républicaine et sont une démocratie. De plus, quel que soit le régime politique, c’est par définition toujours une élite qui gouverne, et c’est toujours au peuple d’obéir. Pourtant, si la forme des institutions est importante pour fonder la légitimité du pouvoir, elle est sur le long terme moins importante que l’esprit des institutions. Car tout pouvoir qui sert courageusement les intérêts de son peuple finit par se faire estimer et accepter. Inversement, tout pouvoir qui trahit les intérêts du peuple se fait mépriser puis rejeter, quand bien même il serait la première démocratie du monde, ou bien comme la France du XVIIIème, la monarchie d’Europe la plus ancienne et la plus respectée.

Aujourd’hui, malgré l’attachement des Américains à leurs institutions, un grand nombre considère que la classe dirigeante au pouvoir a trahi l’intérêt général, et qu’elle s’enrichit en dévorant la richesse du peuple américain, dans un ignoble darwinisme social : délocalisation, désinvestissement des infrastructures nationales, baisse d’impôts pour les riches, endettement massif de l’État pour sauver les institutions financières, achat par les lobbies des pouvoirs réglementaires en matière financière et environnementale, financement de guerres impériales sans fin…

Pour résumer, beaucoup d’Américains considèrent qu’une classe de milliardaires a vidé la démocratie de son sens et utilise son pouvoir pour s’enrichir en pillant le pays. Et ils manifestent leur mécontentement en rejetant les partis politiques traditionnels.

Essayons de voir si ces reproches se fondent sur une réalité ou bien sur des idées fausses.

 

 

 

Les progrès de l’inégalité aux Etats-Unis


Chômage :

Certes, le nombre de chômeurs depuis l’an 2000 n’a augmenté que d’environ 3 millions, en baisse de plus de 7 millions depuis le plus haut de la crise. Et les économistes vantent un taux de chômage autour de 5%, contre 10% en France.

 

 

Cela dit, le chiffre officiel du chômage ne reflète que partiellement ce que vivent les Américains.

Certes la crise a détruit un grand nombre d’emplois et les destructions ont été compensées par de nombreuses créations par la suite. Mais les emplois créés sont-ils de même nature que ceux qui ont été détruits par la crise ? En réalité, les emplois industriels stables et bien rémunérés détruits pendant la crise ont été remplacés par des emplois de deuxième catégorie : depuis 2007, 1.4 millions d’emplois industriels ont été détruits, et 1.6 millions d’emplois de serveur et d’hôtesses ont été créés. Certes, cela donne des chiffres de chômage en baisse, mais ces chiffres ne reflètent pas la prolétarisation des citoyens américains. De plus, ce bilan à fin 2015 ne prend pas en compte l’hécatombe industrielle dans le secteur des gaz de schiste.

 


 

Aux Etats-Unis, comme dans tous les pays, les chiffres du chômage ne sont qu’un indicateur partiel de l’emploi. En effet, ne sont comptabilisés comme chômeurs que ceux qui cherchent un emploi activement et ont plus de 16 ans. Les sans-emplois qui ne rentrent pas dans les critères stricts de définition du chômage sont sortis des chiffres du chômage et transférés dans cet ensemble statistique peu étudié constitué de ceux qui ne sont ni chômeurs, ni employés : ceux qui sont « hors de la main d’œuvre ». Cet ensemble contient bien entendu les étudiants, les retraités et les femmes au foyer, mais aussi tous les chômeurs découragés, les criminels et généralement tous ceux qui survivent de petits boulots au noir.

Or depuis les années 2000, le nombre d’Américains hors de la main d’œuvre n’a pas cessé d’augmenter. Ce nombre a augmenté de près de 24 millions depuis 2000, soit près de 10 millions de plus que l’augmentation des plus de 65 ans (+14 millions sur la période, grâce au papy-boom).

 


 

Ainsi depuis 2000, 10 millions d’Américains en âge de travailler ont disparu du radar : ils ne sont ni chômeurs, ni employés. Où sont-ils ? Parmi eux, combien parmi les 6 millions d’Américains qui n’arrivent pas à rembourser leurs études  et qui vivent probablement encore chez leurs parents dans le meilleur des cas ? Combien de ces Américains vivent dans la rue, ou bien survivent de trafics ? Combien passent leur vie dans la drogue et dans le crime ?

10 millions, c’est aussi le nombre officiel des chômeurs américains. Le taux de chômage réel est probablement au moins deux fois plus élevé que les 5% affichés. Et les Américains le savent.

Par ailleurs, le nombre d’Américains de plus de 65 ans et qui travaillent encore a plus que doublé depuis 2000. Certes, l’espérance de vie a augmenté. Mais cela ne montre-t-il pas que de nombreux retraités sont aussi déclassés, forcés de travailler pour compléter leur retraite ?

 

 

 

Salaire :

Ajusté de l’inflation, le salaire médian des américains est plus faible qu’il y a 16 ans. Ces dernières seize années de dérégulation financière n’ont profité en rien au citoyen américain.

 


 

Alors qu’en parallèle, les dépenses pour l’enseignement supérieur ont doublé (+90% hors inflation), dans un pays où l’éducation est privée, chère, et l’un des postes de dépense les plus importants pour les familles, car il détermine largement l’avenir économique des enfants.

 


Les dépenses de santé ont aussi presque doublé hors inflation (+90% hors inflation).

 

La stagnation des salaires combinée à l’augmentation des coûts de l’éducation et de la santé est une tenaille mortelle pour les classes moyennes américaines, qui les plonge dans la dette. Cela devrait d’ailleurs être un sujet de réflexion clé pour les classes moyennes européennes, elles dont le niveau de vie dépend de systèmes sociaux et éducatifs publics qui ne sont pas éternels.


Inégalité :

Alors qu’ils s’appauvrissent, les Américains pensent que leur élite n’a jamais été aussi riche, et qu’elle profite de tous les leviers que lui accorde le pouvoir politique pour s’enrichir toujours plus, en termes absolus mais aussi relativement au niveau médian.

Depuis 2000, les salaires sont stables, mais les profits des entreprises ont très fortement augmenté. Les Américains voient que cette immense création de richesse n’a pas bénéficié aux salariés qui maintiennent à peine  leurs salaires, mais certainement aux actionnaires de ces grandes sociétés, c’est-à-dire ceux qui détiennent le capital, les plus riches.

 

Ce sentiment reflète une réalité, car le niveau d’inégalité dans les revenus a de nouveau atteint son pic historique d’avant la crise de 1929, comme le montre la concentration des revenus des 1% les plus riches.

En résumé, ce phénomène de décrochage du niveau médian combiné à la prospérité insolente des plus riches, les citoyens américains ne l’acceptent pas. Malgré le discours des économistes, le niveau de vie des Américains se dégrade terriblement, sans perspective d’amélioration.

Les conditions de vie des Américains empirent, comme le montrent l’augmentation terrible des MST, le taux de suicide plus élevé, la très forte augmentation des morts par overdose ainsi que l’énorme consommation de médicaments antidouleur.

Pour la première fois dans l’histoire des Etats-Unis, les jeunes générations savent qu’elles vivront moins bien que leurs parents, ce qui explique l’incroyable succès de Sanders auprès des jeunes. Et comme il n’y a (pour le moment) aucune raison que ces tendances s’inversent, le rejet de l’élite n’a aucune raison de s’arrêter.

 

 

 

La lutte entre la démocratie et l’aristocratie

 

« J’ai eu  l’autre jour (écrit F.D. Roosevelt) une intéressante conversation avec Jack Morgan [il s’agit du grand banquier J.P. Morgan, Jr]. A ce qu’il m’a semblé, il était préoccupé avant toute autre chose par le discours de Tugwell [le sous-secrétaire à l’agriculture Rexford], en particulier quand Tugwell a déclaré : ‘A partir de maintenant les droits de propriété et les droits financiers seront subordonnés aux droits de l’homme.’ (…). La pure vérité, comme vous le savez aussi bien que moi, c’est que depuis le temps d’Andrew Jackson [U.S. président de 1829 à 1837] le gouvernement a été la propriété de la finance. (…) Le pays vit donc aujourd’hui une répétition du combat de Jackson contre la Banque des Etats-Unis – juste à une échelle beaucoup plus grande et large[1]. »

 

Depuis la guerre d’indépendance, la République américaine est le théâtre d’une lutte de fond entre les puissances démocratiques et l’aristocratie d’argent. Ce pays est en effet construit sur des équilibres et des ambiguïtés, dont certains n’ont jamais été résolus. Parmi les questions restées sans réponse : la République américaine est-elle cette Land of the free, patrie des hommes libres qui veulent réussir par leur travail et leurs vertus hors d’atteinte des tyrans ? Ou bien est-elle une aristocratie de possédants à vocation impériale, sur le modèle de l’Angleterre ?

Cette question est la plus grave à diviser le pays, depuis que l’esclavage a été aboli. Et quel est le cœur de cette lutte ? Le pouvoir sur l’argent, car le pouvoir monétaire est le pouvoir par excellence : est-ce le Congrès qui émet la monnaie, ainsi la constitution américaine le mentionne ? Ou bien, sur le modèle de la Bank of England, est-ce une banque centrale à capitaux privés et contrôlée par les chefs de l’aristocratie financière ?

« Laissez-moi seulement émettre et contrôler la monnaie, et je n’ai plus à me soucier de savoir qui écrit les lois[2]. »

Au cœur du débat politique américain depuis la Déclaration d’indépendance, le pouvoir sur l’argent est l’indicateur qui permet de déterminer si les États-Unis sont dans une période démocratique, ou bien dans une période aristocratique. Ainsi, les États-Unis sont en démocratie quand la finance est régulée, contrôlée et décentralisée. Au contraire, les périodes d’aristocratie sont celles de la dérégulation financière, des banques too big to fail et du pouvoir absolu de la banque centrale. 

 

 

 

Leurs multiples alternances au pouvoir

 

En 1791, à la mort de Benjamin Franklin qui s’y était opposé, Alexander Hamilton alors Secrétaire du Trésor crée la première banque centrale américaine dotée du pouvoir d’émettre la monnaie. A l’image de la Banque d’Angleterre, la première Bank of the United States est possédée à 80% par des capitaux privés, dont le premier actionnaire est Nathan Rothschild, à l’époque le plus puissant financier au monde. Hamilton a fait face à l’opposition farouche de Thomas Jefferson, selon lequel la banque favorise les intérêts financiers et commerciaux de la côte Est au détriment du reste du pays, tout en ne respectant ni l’esprit ni la lettre de la Constitution.

Supprimée en 1811 par le Congrès, cette banque est réinstituée en 1816 par le Président Madison, à l’issue de la guerre anglo-américaine. Puis elle est à nouveau supprimée par le Président Jackson en 1832, suite à une lutte sans merci contre le banquier Nicholas Biddle. Trente ans plus tard, le Président Lincoln finance la guerre civile au moyen d’une émission de dette par le Trésor américain, utilisant ce pouvoir monétaire alloué au Congrès par la Constitution. Il refuse les capitaux avancés par une Bank of England jugée trop proche du commerce des matières premières d’un Sud aristocratique et esclavagiste. Mais, après son assassinat, le système monétaire de Lincoln est graduellement aboli.

En 1908, encore sous le choc d’une « panique financière » où JP Morgan a joué un rôle de premier plan, le Congrès donne au Sénateur Aldrich, beau-père de John D. Rockefeller Jr., le mandat de réformer le système monétaire américain. Il en sort la création de la Federal Reserve, qui voit le jour en 1913 sous le contrôle de Benjamin Strong, homme de la Banque JP Morgan. Et c’est cette fois le Président Wislon, démocrate, qui promulgue le Federal Reserve Act.

Sous le contrôle de la Fed, les Etats-Unis connaissent une période de dérégulation financière et de spéculation, mais aussi de croissante inégalité des richesses, jusqu’à la crise de 1929 qui voit s’effondrer l’économie du pays (le PIB baisse de 43%). Cette crise mène à un nouveau renversement des pouvoirs, quand le Président Roosevelt recadre fortement la finance, notamment avec le Glass-Steagall Act.

Après 1945, la grande finance américaine manœuvre pour contourner puis s’affranchir progressivement des contraintes du Glass Steagall Act, en prônant la dérégulation du marché. Cette période est celle de l’Empire américain, dont la structure fondamentale est la projection à l’échelle du monde des grands monopôles de l’aristocratie US, à commencer par ceux sur le capital et le pétrole. Le seul président à avoir eu une politique relativement démocratique fut J.F. Kennedy.

Fin 1999, c’est un autre démocrate, Bill Clinton, qui abolit formellement le texte du Glass Steagall Act, marquant la grande revanche de l’aristocratie et le point culminant d’une nouvelle période de dérégulation financière. Comme dans les années 20, cette exubérance financière mène à une crise en 2007 qui provoque une profonde récession dont nous ne sommes pas encore sortis.

Depuis 2008, afin de masquer pour un temps les conséquences de la crise, la Federal Reserve s’est lancée dans une politique d’assouplissement monétaire, véritable expérimentation monétaire sans précédent par son ampleur et sa dimension mondiale. Elle lance les marchés financiers mais aussi l’Etat américain dans une course à la liquidité potentiellement mortelle pour la crédibilité et la suprématie du Dollar.

 

 

 

L’appropriation de la démocratie par l’élite

 

La loi du plus fort est la seule loi quand le pouvoir politique ne défend pas l’intérêt général. Aux Etats-Unis, le plus fort, c’est le plus riche.

En janvier 2010, la décision de la Cour suprême de janvier 2010 (« Citizens United v. Federal Election Commission ») d’autoriser les entreprises à financer les campagnes électorales démontre que l’argent, plus que le peuple, contrôle maintenant le pouvoir politique américain. La démocratie devient de plus en plus un simple formalisme sans substance. Et cela, les Américains en ont bien conscience. Bernie Sanders le résume en une phrase mille fois répétée : « Vous ne pouvez pas à la fois recevoir l’argent des milliardaires et vous opposer à Wall-Street[3]. »

De nombreux politiques mentionnent clairement le contrôle que l’argent exerce sur la politique, contrôle qui va bien au-delà de la simple influence. L’ancien Président Jimmy Carter a ainsi déclaré : « Aujourd’hui, les Etats-Unis ne sont plus qu’une oligarchie, avec une corruption politique illimitée qui constitue le fond même du processus de nomination du président, ou même de l’élection d’un gouverneur ou d’un membre du congrès. (…) Ainsi avons-nous assisté à une entière subversion de notre système politique, qui est devenu un moyen pour ses financeurs d’obtenir un retour sur investissement[4]. »

De telles déclarations ne sont pas une exception. Beaucoup de personnalités de premier plan ont reconnu sans ambages l’abolition de fait de la démocratie au profit d’une ploutocratie qui achète le pouvoir politique[5].

Pourtant, loin d’accepter cet état de fait, les citoyens américains commencent à se révolter, comme l’illustre la montée de politiciens qui étaient considérés comme marginaux jusqu’à il y a peu (Sanders), ou bien des populistes qui profitent du sentiment de rejet de la classe politique (Trump).

 

 

 

Vers une révolution américaine ?

 

Ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis n’est en réalité que la répétition du combat du Président Jackson contre la Bank of the United States, ou bien comme celui du Président Roosevelt contre JP Morgan. Cette fois-ci dans des proportions bien plus formidables, mais aussi avec un peuple américain beaucoup moins légitimiste et bien plus révolté que ne l’étaient les chômeurs de 1930.

Comme nous l’avons vu, ce pays a déjà connu de nombreuses alternances au pouvoir. Chaque alternance fut une révolution à sa manière, la continuité des institutions ne faisant que démontrer l’ambiguïté et la flexibilité de la constitution.

Une alternance est-elle possible à court ou moyen terme (10 ans) ? Le pouvoir peut-il repasser aux forces démocratiques aux Etats-Unis ? Un nouveau Roosevelt pourrait-il apparaître ? Un nouveau Kennedy pourrait-il vivre assez longtemps pour réaliser son œuvre démocratique ?

Une telle alternance aurait des conséquences géopolitiques majeures. L’Empire est en effet la chose de l’aristocratie, alors que la démocratie américaine est traditionnellement plus isolationniste. Les commentaires de Sanders sur la politique étrangère sont riches d’enseignement à ce sujet.

Ce qui est certain, c’est l’augmentation de l’instabilité politique dans le pays. En effet, de plus en plus de citoyens américains se sentent violés dans leurs intérêts économiques ainsi que dans leurs droits démocratiques, et il n’y a pas de raison pour que la classe dirigeante actuelle inverse d’elle-même cette logique. La tendance est à l’augmentation des tensions sociales et politiques, et donc à l’accélération de l’histoire.

Les scénarios possibles à moyen terme sont les suivants :

(i)          Le scénario le plus probable à court terme : rien ne change. Les tendances actuelles se maintiennent et s’accentuent. L’aristocratie financière continue de consolider son pouvoir sur les institutions démocratiques. Elle ruine la substance économique du pays pour maintenir à flot son système financier. Elle divise le peuple par la manipulation médiatique et le financement des extrémistes, notamment pour attiser les tensions raciales. Elle détruit toute forme d’opposition sous prétexte de lutte antiterroriste dans la lignée du Patriot Act. Elle use enfin de séduction pour raconter une histoire de liberté et de changement qui masque la réalité de l’asservissement (au sens propre) des Américains. Ce scénario correspond à la victoire d’Hillary Clinton ou de Ted Cruz et de leurs équivalents dans les années qui viennent.

(ii)         Un scénario alternatif : un nouveau Roosevelt vient dompter l’aristocratie. Soutenu par un mandat démocratique clair, le nouveau chef d’Etat lance un grand remplacement de la classe dirigeante. Il régule la finance, et restructure l’économie sur la base d’une plus grande justice sociale, à l’image du New Deal. Pour retrouver la démocratie, il sacrifie l’Empire, et notamment le pouvoir mondial de Wall Street et du Dollar. Comme après la chute de Napoléon, le monde connait une période de concert des nations. Les Etats-Unis deviennent la première des nations, et non plus l’Empire. C’est une période de renaissance pour la démocratie américaine, ainsi que pour toutes les démocraties du monde. Ce scénario correspond à la victoire de Sanders ou d’un équivalent.

(iii)        Le scénario le moins probable : un autoritaire à tendance fasciste arrive au pouvoir, bénéficiant du rejet de la classe politique et exploitant le désespoir des classes moyennes prolétarisées. Alors tout peut arriver, sauf le renouveau démocratique du scénario 2. La classe dirigeante aristocratique perdrait une partie de son pouvoir, sans pour autant que la démocratie ne progresse. L’économie serait au mieux partiellement restructurée. L’inconnue sur la politique étrangère est forte. Ce pouvoir autoritaire peut n’être qu’un intermédiaire vers un pouvoir plus démocratique, ou bien un intermédiaire vers le pire. C’est à court terme un coup majeur au principe de démocratie dans le monde. Ce scénario correspond à la victoire de Trump ou d’un équivalent.

 



[1] Texte anglais original : “I had a nice talk with Jack Morgan [i.e., banker J.P. Morgan, Jr.] the other day and he seemed more worried about [Assistant Secretary of Agriculture Rexford] Tugwell’s speech than about anything else, especially when Tugwell said, ‘From now on property rights and financial rights will be subordinated to human rights.’ […] The real truth of the matter is, as you and I know, that a financial element in the larger centers has owned the Government ever since the days of Andrew Jackson. […] The country is going through a repetition of Jackson’s fight with the Bank of the United States — only on a far bigger and broader basis.” — Franklin D. Roosevelt, Correspondence, Letter to Edward M. House (un conseiller de Roosevelt), 1933.

[2] "Permit me to issue and control the money of a nation, and I care not who makes the laws." Citation attribuée au fondateur d’une dynastie financière.

[3] “You can’t take on Wall Street banks and billionaires by taking their money.”

[4] Now [the United States is] just an oligarchy, with unlimited political bribery being the essence of getting the nominations for president or to elect the president. And the same thing applies to governors and U.S. senators and congress members. […] So now we’ve just seen a complete subversion of our political system as a payoff to major contributors” — Jimmy Carter, 2015.

[5] “American democracy has been hacked. […] The United States Congress […] is now incapable of passing laws without permission from the corporate lobbies and other special interests that control their campaign finances” — Al Gore, ancien Vice-President dans son livre, The Future, 2013. – “You have to go where the money is. Now where the money is, there’s almost always implicitly some string attached. […] It’s awful hard to take a whole lot of money from a group you know has a particular position then you conclude they’re wrong [and] vote no” — Vice-President Joe Biden, 2015.  – “I gave to many people, before this, before two months ago, I was a businessman. I give to everybody. When they call, I give. And do you know what? When I need something from them two years later, three years later, I call them, they are there for me. And that’s a broken system” — Donald Trump,  2015.

   

La joie de l'amour (4). L'art de parler aux autres

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Samedi, 07 Mai 2016 09:49 Écrit par Henri Hude

 

 

Je propose une lecture  du chapitre le plus discuté de l’Exhortation du pape François, Amoris laetitia (19 mars 2016). Ce huitième chapitre s’étend sur 22 courts paragraphes, numérotés de 291 à 312.

 

Pour revenir à l'article 3, cliquer ici.

Pour revenir à l'article 2, cliquer ici

Pour revenir à l'article 1, cliquer ici.

 

 

TEXTE DU PAPE. Début du n°291. « Les Père synodaux ont affirmé ceci : même si l’Église comprend que toute rupture du lien matrimonial « est contre la volonté de Dieu, elle est consciente en outre de la fragilité de beaucoup de ses fils[1]. »  Illuminée par le regard de Jésus Christ, elle « se tourne avec amour vers ceux qui participent à sa vie de manière incomplète, tout en reconnaissant que la grâce de Dieu agit aussi dans leurs vies, leur donnant le courage d’accomplir le bien, pour prendre soin l’un de l’autre avec amour et être au service de la communauté dans laquelle ils vivent et travaillent ». »

 

 

 

Comment faut-il parler aux autres, aujourd'hui ?

 

 

Voici quelques pensées et références pour réfléchir sur ce texte.

Une expression y est très importante : « Ceux qui participent à sa vie de façon incomplète[2]. » Sa nouveauté se trouve non dans  pas dans le fond, mais dans la forme. Cette expression, cette forme de langage, exprime ici la forme de toute action chrétienne, la charité (l’amour surnaturel), qui se saisit du langage, pour l’adapter à elle, et à ses fins, dans les circonstances du temps présent.

Comparons cette expression à deux autres qui disent la même chose, mais autrement.

Considérez la première expression suivante : « Vous vivez contrairement à la volonté de Dieu ». C’est, par exemple, le style carré de saint Jean-Baptiste avec le roi Hérode (Matthieu, 14, 4). Elle signifie : « Il y a dans votre vie quelque chose de contraire à la volonté de Dieu[3]. » C’est aussi ce que dit la première moitié de la première phrase du n°291.

Mais, voyons une seconde expression. Cette chose qui ne va pas (par hypothèse) n’est quand même pas le tout de cette vie, ni même de tel domaine de cette vie. Il y a sans doute aussi des bonnes choses. Donc, au lieu de dire : « Vous vivez contrairement à la volonté de Dieu », on peut dire aussi, avec plus de douceur, et pas forcément toujours moins de force : « Vous vivez partiellement de façon contraire à la volonté de Dieu ».

Troisième expression. Usant alors d’une expression plus positive, on peut encore dire : « Vous ne vivez qu’incomplètement de manière conforme à la volonté de Dieu ».

Du point de vue de l’objectivité froide, ces trois formulations sont équivalentes. L’état du monde, et des esprits, et de la société étant ce qu’il est, c’est aujourd’hui la troisième qui, sans exclure les deux autres, se situe le plus souvent dans la meilleure perspective d’amitié, d’espérance et de miséricorde, dont les personnes ont besoin pour progresser et s’améliorer.

On va donc commencer par reconnaître loyalement tout ce qu’il y a de beau et de noble en soi dans une vie, même dans un amour humain par ailleurs critiquable. C’est sur le fond de cette vision positive et compréhensive, qu’on proposera un chemin de conversion et de croissance. Mais, cette troisième expression doit être formulée « de manière qu’on ne pense jamais qu’on veut diminuer les exigences » de l’Évangile (n°300) ou la nécessité de l’« examen de conscience » et d'un « repentir » (n°300).

 

 

 

 

Pastorale des difficultés matrimoniales et dialogue inter-religieux : une comparaison

 

 

Je voudrais ici suggérer une comparaison. N’y a pas dans cette pastorale une application, à la vie morale, des principes déjà mis en œuvre par le concile Vatican II pour le dialogue avec les religions non-chrétiennes ?

Ce concile, dans une religion non chrétienne, ne commence pas par dénoncer une fausse religion. Il se plaît au contraire à y admirer d’abord, surtout dans l’existence des personnes droites, un magnifique élan de l’Homme vers la Divinité. Puis, il se plaît à y considérer toutes les vérités incomplètes mais belles et authentiques, qui se découvrent et se déploient dans cet élan. Il se plaît même à y discerner des vérités et des valeurs originales, d’ordre naturel, qui n’ont peut-être pas jusqu’ici reçu tout le développement dont elles étaient susceptibles, dans la doctrine de l’Église et la vie des chrétiens[4]. » Ces apports permettent donc de connaître plus adéquatement cette nature humaine que le Fils de Dieu est venu assumer, et donc d’enrichir la vie, la théologie et la tradition de l’Église, tout en l’inculturant dans d’autres civilisations. Cette vision positive des religions non chrétiennes n’implique aucun syncrétisme ou relativisme, puisque le Concile confesse, avec d’autant plus de force, que Dieu s’est fait Homme[5]. » Si ce fait est vrai, sa négation est une erreur et son ignorance une imperfection, qui empêche forcément de voir comme en plein jour et dans tout leur relief beaucoup de vérités découvertes en divers lieux par le génie religieux de l’Homme, non sans le concours du Saint-Esprit. Et le Concile ajoute que le mystère de l’Homme ne s’éclaire vraiment que dans le fait et le mystère du Verbe incarné (Gaudium et spes, n°22).

Il y a toujours eu dans l’Eglise deux tendances, à vrai dire complémentaires, l’une plus optimiste, l’autre plus pessimiste. Elles doivent être mélangées à chaque époque en proportions différentes, pour obtenir le meilleur tableau de la réalité et le meilleur dialogue avec les autres. Par exemple, Saint Augustin, dans les dix premiers livres de la Cité de Dieu, n’y va pas par quatre chemins : les dieux du paganisme sont des démons qui ont réussi à se faire adorer par les hommes. Et il le prouve en ne nous passant aucune des turpitudes de cette religion. Mais un autre Père de l’Eglise, Lactance, d’une autorité, il est vrai, moindre que celle d’Augustin, pensait que bien des mythes païens étaient susceptibles d’une interprétation chrétienne, comme s’il y avait eu là une « préparation évangélique » en dehors de la religion d’Israël. C’est ainsi que l’Allemande Gertrude von Le Fort écrivait dans un poème : « J’étais secrètement dans les temples de leurs dieux, j’étais obscurément dans les maximes de leurs sages. (…) Je suis le carrefour de toutes leurs rues, c’est en moi que les millénaires sont en marche vers Dieu[6]. » On comprend que la conversation entre le chrétien et le non chrétien, ou même entre deux amis échangeant sur leurs existences, va être assez différente, selon qu’elle va s’engager sur telles ou telles bases, ou telle combinaison des deux. 

 

 

 

Vatican II, l'islam et la guerre

 

Puisqu’en ces temps-ci on parle beaucoup de l’islam et des musulmans, voici pour finir ce qu’écrit à ce sujet le concile Vatican II : « L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre[7], qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes après les avoir ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne. Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté[8]. »

 

Mais l’Eglise sait bien que la guerre fait partie de l’existence des hommes. Ce n’est pas sans raison sérieuse, que l’on croit que l’Homme a besoin d’être sauvé. Et les Etats ont le droit de se défendre.

Concernant la guerre, le Concile Vatican II encourage grandement les peuples à en éviter la barbarie. Mais il ajoute aussitôt après : « La guerre, assurément, n’a pas disparu de l’horizon humain. Et aussi longtemps que le risque de guerre subsistera, qu’il n’y aura pas d’autorité internationale compétente et disposant de forces suffisantes, on ne saurait dénier aux gouvernements, une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifique, le droit de légitime défense. Les chefs d’État et ceux qui partagent les responsabilités des affaires publiques ont donc le devoir d’assurer la sauvegarde des peuples dont ils ont la charge, en ne traitant pas à la légère des questions aussi sérieuses. Mais faire la guerre pour la juste défense des peuples est une chose, vouloir imposer son empire à d’autres nations en est une autre. La puissance des armes ne légitime pas tout usage de cette force à des fins politiques ou militaires. Et ce n’est pas parce que la guerre est malheureusement engagée que tout devient, par le fait même, licite entre parties adverses. Quant à ceux qui se vouent au service de la patrie dans la vie militaire, qu’ils se considèrent eux aussi comme les serviteurs de la sécurité et de la liberté des peuples ; s’ils s’acquittent correctement de cette tâche, ils concourent vraiment au maintien de la paix[9]. »

 

Pour revenir à l'article 3, cliquer ici.

Pour revenir à l'article 2, cliquer ici

Pour revenir à l'article 1, cliquer ici.

 

 



[1] Texte italien : “I Padri sinodali hanno affermato che, nonostante la Chiesa ritenga che ogni rottura del vincolo matrimoniale «è contro la volontà di Dio, è anche consapevole della fragilità di molti suoi figli”.

[2] Texte italien : “a coloro che partecipano alla sua vita in modo incompiuto”.

[3] 1° Nous supposons admis que la personne qui parle ainsi a le droit, ou le devoir, de faire de telles observations. Une personne qui jugerait qu’elle ne doit rien à personne et surtout que personne n’a à lui faire la moindre observation ne s’intéresserait probablement pas à un tel enseignement, ni à aucun autre d’ailleurs. 2° Quant à savoir quelle est la chose qui ne va pas, et si c’est vrai qu’elle existe, et ne va pas, ce n’est pas le sujet pour le moment. Il s’agit simplement de forme de langage.

[4] Paul-VI, Vatican II, Nostra aetate, 28 octobre 1965. « Depuis les temps les plus reculés jusqu’à aujourd’hui, on trouve dans les différents peuples une certaine perception de cette force cachée qui est présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine, parfois même une reconnaissance de la Divinité suprême, ou même d’un Père. Cette perception et cette reconnaissance pénètrent leur vie d’un profond sens religieux. (…) L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec les adeptes d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux. »

[5] Comme on vient de le lire dans la note précédente : “(L’Eglise) annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses.”

[6] Gertud von Le Fort, Hymnes à l’Eglise, cité par Paul Sih (diplomate chinois), De Confucius au Christ, Casterman 1959.

[7] Ce ne sont pas là des propos de circonstances. C’est un extrait de la Lettre de Saint Grégoire VII (Ildebrando Aldobrandeschi de Soana, pape de 1073 à 1085), Épître III, 21 ad Anzir (El-Nâsir), regem Mauritaniae, éd. E. Caspar in mgh, Ep. sel. II, 1920, I, p. 288, 11-15 ; PL 148, 451 A.

[8] Paul VI, Vatican II, Nostra aetate, n°3.

[9] Paul-VI, Vatican II, Gaudium et spes, 7 décembre 1965, n°79, §§4-5.

   

Page 3 de 37

<< Début < Préc 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Suivant > Fin >>

Nouveauté


La force de la liberté
La force de la liberté
€18.00

Evénements

Aucun événement

Restez au courant !

Nom:
Mail:

Sites partenaires

Bannière