Henri Hude

La théorie postmoderne de la justice. La machine à broyer toute identité

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Mise à jour le Dimanche, 28 Décembre 2014 17:54 Écrit par Henri Hude

 

Si nous voulons reconquérir un avenir, y compris économique, nous devons retrouver le sens commun, redécouvrir notre identité culturelle complète, réformer nos pensées.

Pour nous extraire du néant de l’idéologie libertaire et du politiquement correct, il ne suffit pas d’une brillante polémique mondaine. Il faut d'abord mener en profondeur une réflexion de fond.

Ce qu’il faut viser à remplacer, ce n’est pas d’abord un blablabla médiatique, mais les pensées fortes et nocives qui sont derrière.  

La théorie postmoderne de la justice que j’expose aujourd’hui et détruirai dans les jours qui suivent, constitue la première machine à broyer toute dignité humaine et toute justice, ainsi que toute identité civilisée. Elle est le principe de légitimité de la barbarie libertaire.

 

Ayant dit ce que j’en pense, il est juste que j'expose cette pensée dans ce qui suit loyalement et sans commentaire. Le texte complet dont cet article est extrait, se trouve dans La force de la liberté, Economica, 2012, ch.10.  

 

 

 

 

La plus célèbre théorie postmoderne de la justice est celle du philosophe américain John Rawls[i]. Elle peut se résumer en trois points :

 

 

 

Premier point : une société libre ne peut pas avoir de doctrine commune au sujet du bien, ni métaphysique, ni morale.

 

En effet, cette vérité du bien serait intolérante, totalitaire, discriminante entre les « identités[ii] ». Il faut donc rester neutre entre des « conceptions du bien » (= neutralité axiologique), quon réputera purement privées, et donc tolérer, en théorie et aussi dans la pratique sociale, toutes les actions dont la tolérance pratique est impliquée par la neutralité axiologique.

 

 

 

Second point : on ne peut pas en rester au premier point, autrement tout serait permis. Le libertarisme des opinions nous aurait menés au libertarisme total des actions et nous serions donc reconduits à létat de nature, cestà-dire à la loi du plus fort, et il ny aurait plus de justice. Un principe objectif de limitation de larbitraire est donc nécessaire. (Malheureusement, des formules du genre de « la liberté de l’un s’arrête où finit celle de l’autre n’ont aucune utilité dans la plupart des cas litigieux, à savoir, quand ces libertés sont en désaccord précisément sur la fixation de cette frontière ; en outre, elles sont valables aussi bien dans l’état de guerre. Ceci est expliqué en détail dans le chapitre 6 de La force de la liberté, pp.81-96.)

 

 

 

 

Troisième point et conclusion des deux premiers : il faut, dans une société libre, malgré la neutralité axiologique (= sur les valeurs), une règle de justice, à la fois « objective » et non liée au « bien », fournissant lart de vivre en paix malgré les désaccords sur « le bien ».

 

Il ne faut donc pas, selon Rawls, une règle de justice fondée religieusement, ou métaphysiquement, voire anthropologiquement (en Dieu, en Nature ou en Raison), ni comportant des contenus qui impliqueraient la référence à un tel Fondement ou à une idée de l’Homme. Autrement nous contredirions la première prémisse.

 

Mais il faut cependant une règle objective. Lindispensable objectivité de cette règle de justice ne doit donc pas, estime Rawls, dériver de lobjectivité de lidée du bien ou de lobjectivité du Fondement celui-ci ne fût-il rien de plus quune Raison humaine-transcendantale.

 

 

 

Mais alors, le problème est-il insoluble ?

 

Rawls pense que non, car à partir de lidée dimpartialité-neutralité, nous pourrions identifier, pense-til, des règles vraiment objectives, au sens dindépendantes de tout intérêt particulier, de tout favoritisme ou partialité, mais qui ne seraient toutefois pas solidaires dune « conception du bien ». Pour remplacer lindésirable culture substantielle de référence, à ses yeux toujours potentiellement totalitaire, il existerait une procédure de référence, dite du « voile dignorance », qui fournirait le moyen de déterminer une justice impartiale, une loi morale-politique à la fois objective et non totalitaire, appropriée à une cité libre.

 

 

 

 

Voici la solution : c’est la fameuse procédure de Rawls, baptisée « décision sous voile dignorance ».

 

Lorsquil faut décider (effectuer un choix public), la bonne méthode serait de faire la loi en imaginant quon ne sait pas qui on est. Elle serait donc de nous placer au point de vue dun individu ne connaissant pas sa propre identité. Car, aussi égoïste et partial que puisse être cet individu sans identité, il aura probablement peur de se faire tort en posant une loi qui brimerait lune ou lautre des identités, celle qui pourrait bien savérer être la sienne en réalité.

Si lon applique cette procédure, il ny aura plus de risque de totalitarisme et toutes les identités du monde pourront vivre en paix[iii] grâce à une loi fondamentale aussi objective que la loi naturelle, mais détachée de toute identité et fondée seulement sur la double peur de létat de nature et du totalitarisme.

 

 

 

 

Rawls essaye, en somme, de former une idée de la justice, qui conjuguerait deux ensembles de caractéristiques normalement incompatibles :

 

objective et transcendante, cestà-dire située au-dessus des individus et des groupes, nullement sujette à leur arbitraire comme les lois célestes de la malheureuse Antigone[iv], ou la loi naturelle dAristote[v];

 

2° purement humaine et ne transcendant en rien les individus, pas même sous forme dune Raison humaine-transcendantale.

 

Cette solution vise à surmonter à la fois lanarchie de létat de nature, de type plutôt hobbésien, résultant du subjectivisme arbitraire, et le totalitarisme, censé résulter forcément de la reconnaissance publique dune idée commune et substantielle du Bien, de lHomme, de Dieu, etc.

 

 

 

 

Le raisonnement de Rawls semble à première vue aussi facile que convaincant, mais il appelle plusieurs observations critiques.

 

Lart de la paix, hélas, est plus subtil et difficile quil ne le croit.

 

Contrairement aux intentions de son inventeur, tout ce système commence par la tolérance et finit par lintolérance (§2).

 

Il commence par le libéralisme éthique et finit par lordre moral à rebours (§3).

 

Il commence par une sensibilité démocratique et finit par lautoritarisme (§6).

 

Avant cela, nous nous demanderons sil y a place toutefois pour une généralisation de cette théorie de la justice, qui lui éviterait de nêtre quune imposture (§4)

 

Et, même, de dégénérer dans les faits en « doctrine injuste de la justice » (§5).

 

SUITE EN CLIQUANT

 

 



[i] John Rawls, A Theory of Justice (1971), Harvard University Press, revised edition, 3d printing, 2000. Rawls était personnellement honnête et trop lié à la culture substantielle des États-Unis, pour imaginer à quoi pouvait aboutir son système, une fois cette culture trop décapée et son propre système extrait du contexte où il avait trouvé naissance.

[ii] Sur les problèmes du multiculturalisme et de lidentité, et sur la difficile définition de l« identité », voir « Forum », José V. Bonet et Alessandro Ferrara, dans Francesco Botturi et Francesco Totaro, Universalismo ed etica pubblica, Vita e pensiero,

Milano, 2006, p. 137-153. Ces thèmes sont étudiés

[iii] Sur la coexistence entre les cultures au sein dune société qui ne renonce pas à

luniversalisme, voir (pour ceux qui lisent l’italien) l’excellent Francesco Botturi, « Universalismo e multiculturalismo », dans Francesco BOTTURI et Francesco TOTARO, op. cit., pp. 113-136. 

[iv] Sophocle, Antigone, vers 450-460.

[v] Aristote, Rhétorique, Livre I, chap. 13.

 

Non-discrimination ou discrimination ?

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Mise à jour le Lundi, 05 Janvier 2015 16:07 Écrit par Henri Hude

 

 

Comment se fait-il que désormais « non-discrimination » signifie souvent discrimination ?

 

C’est ce que j’explique au chapitre 10 de La Force de la liberté (Economica, 2012).

Voici le plan de ce chapitre, très polémique, mais scientifique, sur John Rawls.  

 

§1. La théorie postmoderne de la justice. Son noyau central………………141

§2. De la tolérance à l’intolérance…………………………………………………………144

§3. Du pluralisme éthique à l’ordre moral à rebours…………………………….146

§4. Peut-on sauver la théorie postmoderne de la justice ? ………………….…148

§5. D’une « théorie de la justice » à une « doctrine injuste de la justice »….149

§6. Du libéralisme à l’autoritarisme……………………………………………………….154-158  

 

Dans les jours qui viennent, j’en mettrai en ligne un paragraphe par jour.

C’est mon cadeau de Noël. Mon éditeur est d’accord. Vous l’en remercierez.

Joyeux-Noël ! Bonne Année 2015 ! 

 

   

Euthanasie

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Mise à jour le Dimanche, 14 Décembre 2014 16:31 Écrit par Henri Hude

Le sujet de l’euthanasie étant revenu à l’ordre du jour, je réactive deux articles publiés ici en 2009, sur les présupposés philosophiques de la question, et qui n’ont rien perdu de leur actualité :

 

Vivre la dignité de la mort

http://www.henrihude.fr/mes-reflexions/49-philosophieetspiritualie/83-vivre-la-dignite-de-la-mort

 

Que savent-ils sur la mort ?

http://www.henrihude.fr/component/content/article/84-que-savent-ils-sur-la-mort-

 

   

La tactique des médias en face du pape François

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Mise à jour le Samedi, 22 Novembre 2014 23:07 Écrit par Henri Hude

Le pape François pose problème aux médias

 

 

 

Nous vivons un changement d’époque, parce que la forme culturelle dominante et structurante, c’est à dire le libéralisme, est finissante. Dégradé en culture libertaire, en finance libertaire et en technocratie ploutocratique, le libéralisme ne fonctionne plus. Il est en contradiction avec la nature, la dignité humaine, la liberté des peuples et toute culture civilisée. Son effondrement n’est qu’une question de temps – et pas d’énormément de temps. Le pape François est un grand facteur d’accélération du processus, comme Jean-Paul II a catalysé pacifiquement la révolution en Pologne, qui a conduit à l’écroulement du communisme.  

Pour repousser les échéances, les libertaires s’activent. C’est notamment le cas des grands médias, dont les journalistes, à leur corps défendant peut-être, ou eux-mêmes intoxiqués par leur propre idéologie, jouent le rôle d’une cléricature obscurantiste au service de privilégiés affolés. Que faire, notamment, face au pape François ? Ils déploient, relativement à lui, plusieurs tactiques simultanées, dont deux sont bien connues, et une troisième plus originale.

 

 

 

La tactique habituelle n°1 des médias ne fonctionne pas avec François.

 

En effet, traditionnellement, l’idéologie travaille à couper le pape du peuple. C’est à ça que sert la démagogie. On excite contre lui les passions libérales, ou égalitaires : il est une Autorité, la justification des pouvoirs, le protecteur des riches, le grand-gâcheur de tous les plaisirs, l’ennemi de la raison émancipatrice, etc. Mais, contre le despotisme papal et l’institution se dresse le peuple chrétien, avec ses courageux prophètes, épris de justice et de liberté, désireux de faire la Révolution dans l’Eglise et d’y établir la Démocratie.

 Que faire, quand cela ne fonctionne plus ? Quand le pape est aussi désarmant à cet égard que Jésus lui-même ? Que faire, quand le peuple l’aime, non à cause de sa seule personnalité, mais parce que les temps ont changé ?

 

 

 

Quand le peuple sort peu à peu de « la Matrice »

 

Chacun connaît sans doute le film Matrix. C’est le mythe extraordinaire d’une humanité qui, au lieu de vivre éveillée dans le réel, vit enfermée dans un rêve permanent, une erreur, une illusion que fabrique pour tous et constamment une puissance appelée « la Matrice ». Et la Matrice traque tous ceux qui se libèrent de l’illusion et retrouvent la réalité.

La Matrice, ce sont les médias et l’idéologie. Le peuple, aujourd’hui, sort de la Matrice. Tout le monde le voit et en parle : les libertaires sont en faillite, leur crédit tombe à zéro, les démagogues ont déçu, leur rhétorique n’est plus pour nous que du vide : la ploutocratie technocratique a remplacé la Démocratie ; la République n’est plus que la propriété privée et le masque d’une technocratie autoritaire mais fragile.

Le peuple a de nouveau envie d’aimer le pape, tout simplement parce qu’il est authentique, lui, et n’a pas changé, n’a pas été démagogue. Après tout, il est leur histoire, leur tradition, une référence, une autorité qui rappelle les pouvoirs à plus de justice, signe de Dieu à nouveau vivant et visible, défenseur de la dignité humaine, principe de mesure, de raison, de nature, de liberté, chaleur dans un monde froid, phare dans une nuit sans étoile.  

Les médias voudraient bien faire rentrer le peuple dans la Matrice. Ils continuent à fabriquer un monde artificiel et imaginaire, conforme à l’idéologie, et à essayer de le projeter avec force, pour que le peuple ne perçoive plus le monde réel.

 

 

 

Un exemple à inclure quelque part dans un manuel de désinformation

 

Les médias visent, par exemple, à remplacer, dans l’esprit des gens, le synode 2014 réel par un synode 2014 rêvé, comme on avait tenté de remplacer Vatican II-histoire par Vatican II-roman. Il faut que les gens agissent et réagissent en fonction de ces perceptions illusoires, de stéréotypes introjectés, de mots stimuli, et non plus à partir de perceptions vraies et de la conscience du bien.

Ainsi, la Matrice espère toujours produire l’illusion qu’une révolution est en marche, celle qui détruira toute autorité du Bien et ne laissera plus debout que la liberté d’injustice et de transgression – en fait, le pouvoir absolu des libertaires. 

Mais le peuple comprend qu’on cherche à le manipuler, à le dominer, à le dépouiller, et il ne se laisse plus jouer comme avant par la Matrice. Les médias n’ont pas plus de crédit désormais que les politiciens ou les caïmans.  

La Matrice reste importante. Elle fournit des éléments de langage pour voiler la réalité du jour. Qui chante la chanson a plus de chances de monter en grade. Mais tout le monde sait que la Matrice ment. Et tout le monde sait dans un certain milieu que tout le monde ment, que tout le monde sait que tout le monde ment, et que tout le monde sait que tout le monde sait que tout le monde ment. Le « politiquement correct » libéral-libertaire en est au point où se trouvait le communisme sous Brejnev.  

La Matrice, au sujet de l’Eglise, persiste à essayer d’imposer l’image d’une révolution orange en cours dans l’Eglise, et de faire vivre les gens dans la fiction d’une unanimité révolutionnaire. On espère que les catholiques-moutons réels iront se jeter dans l’eau, comme les moutons virtuels de la fiction projetée par la Matrice.

Cette tactique pouvait obtenir un certain succès voici cinquante ans, quand la séduction des idéologies était à son comble, quand le libéralisme marchait du feu de Dieu, quand le mythe du progrès restait encore séduisant, et – surtout – quand Internet n’existait pas encore. Elle n’a plus aujourd’hui aucune chance de réussir. La ficelle est trop grosse, l’expérience est trop dure, et on a Internet. L’évidente manipulation devient contre-productive. Alors, que faire ?  

 

 

 

Changement de tactique

 

Puisqu’on ne peut plus couper le pape du peuple, et que s’est formée sous Jean-Paul II une nouvelle élite catholique adaptée au monde moderne, il faut au moins éviter le rapprochement de ce peuple et de cette élite. Autrement, tout serait perdu pour les libertaires. Or, voilà que le pape travaille précisément à opérer cette liaison. C’est donc là ce qu’il faut absolument éviter. Comment y parvenir ?

Le peuple est perdu sans retour, pense la Matrice. Elle ne peut plus tabler que sur l’élite. Encore faut-il la séparer du pape. Mais comment ? En la faisant douter du pape.

Comme l’élite sait que les médias sont la Matrice, la Matrice doit prendre sur elle, et dire du pape le plus de bien qu’elle pourra. Ainsi l’élite catholique, par habitude, tendra à se méfier de ce pape dont les médias diront du bien.

Il s’agira de s’armer d’une paire de ciseaux et de sortir de leur contexte des bouts de phrases du pape, pour fabriquer chaque jour une rumeur alarmante, ou interpréter de façon catastrophiste n’importe quel fait anodin.

Le but est de créer à tout prix une crise de confiance entre l’élite catholique et le pape.  

Bien que François, soit probablement plus traditionnel que ses derniers prédécesseurs, rien n’y fait. Les médias ont choisi de célébrer (ou de déplorer…) l’arrivée au pouvoir à Rome des plus farouches idéologues du temps du concile. Le pape va changer le dogme, la morale et la discipline, les institutions de l’Eglise et la papauté elle-même. En plus, il est quasiment communiste, ou socialiste, déteste la droite, ouvre les portes à l’immigration de la façon la plus irresponsable. Et vous, les bons catholiques, il vous insulte en vous traitant de pharisiens.    

La Matrice espère parvenir à ses fins, escomptant qu’il lui serait possible de jouer sur des timidités, des rigidités mentales, des égoïsmes de classes, dans l’élite catholique. Elle espère ainsi faire basculer les plus pratiquants dans une sorte d’anti-papisme de droite, et faire du pape ainsi isolé l’otage des idéologues.

La brillante stratégie évangélisatrice de François peut réussir, à condition d’entraîner une élite de familles catholiques très pratiquantes, d’où provient (surtout en Occident) l’immense majorité des jeunes prêtres, religieux, religieuses. 

Et voilà qui explique toute la stratégie des médias libertaires. Faut-il ajouter que ça ne marche pas si mal et que des journalistes catholiques tombent dans ce piège ?

Il est évident que, si l’élite catholique se ralliait dans le monde entier à la justice sociale avec autant d’enthousiasme qu’elle adopte l’idéal de la famille chrétienne, et si, dans le monde entier, les dirigeants progressistes de bonne volonté, qui se tiennent encore à distance de l’Eglise, se mettaient à apprécier cette démarche des catholiques, ils reconsidéraient en partie leur position par rapport à l’Eglise et à la famille. L’idéologie dominante serait alors terminée, avec l’ensemble des injustices qu’elle soutient.

La tactique de la Matrice a pourtant des chances limitées de succès, une fois passé un moment de flottement. De plus en plus, l’intuition du pape sera comprise. Pour diverses raisons, qui tiennent sans doute à la personnalité du pape François, sans doute aussi au discrédit frappant à égalité politiciens, médias et crocodiles financiers, mais beaucoup plus encore, à mon avis, au basculement d’époque que nous vivons, et que rien ne peut plus arrêter.

 

   

La miséricorde est-elle un "cheval de Troie" ?

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Mise à jour le Dimanche, 16 Novembre 2014 12:10 Écrit par Henri Hude

 

Il n’est pas rare de lire aujourd’hui des choses bien étranges, sous la plume de journalistes ou d’intellectuels catholiques connus pour leur attachement à la papauté. Une aile progressiste du synode des évêques, encouragée en sous-main par le Saint-Père, se servirait de la « miséricorde » comme d’un « cheval de Troie » pour engager un processus, au terme duquel l’indissolubilité, la fidélité et la fécondité du mariage chrétien, conservées inchangées en théorie, se trouveraient vidées de leur contenu en pratique.

Il nous est dit, aussi, que le rapport final du synode a été écrit, contrairement aux usages, par des proches d’un pape désirant, quand on enlève les précautions de langage, manipuler un synode rétif et lui faire avaliser sa soif de nouveautés. Au moins les médias ne peuvent-ils pas, dans ces conditions, mettre la Relatio synodi au compte d’évêques conservateurs en réaction contre un pape libéral. Et c’est cette Relatio synodi qui doit servir de base au synode de 2015. Lisons donc cette Relatio.

Pour que chacun puisse juger sur pièces, je rapporterai, dans ce qui suit, la totalité des 7 (sept) occurrences du terme « miséricorde » dans la Relatio synodi (je traduis à partir de l’italien ; le texte de la Relatio est en italique,  mes commentaires en caractère ordinaire).

 

1) « Jésus a regardé avec amour et tendresse les femmes et les hommes qu’il a rencontrés, accompagnant leurs pas avec vérité, patience et miséricorde dans son annonce des exigences du royaume de Dieu. » §11 – La miséricorde n’est pas un slogan manipulatoire. Elle a un modèle objectif : le Christ miséricordieux. La miséricorde de ce dernier est inséparable du respect de la vérité, comme de l’annonce des exigences du Royaume de Dieu. C’est le B A BA de l’évangile. 

 

2) « Le message chrétien a toujours en lui la réalité et la dynamique de la miséricorde et de la vérité, qui dans le Christ convergent. » §12 – Même enseignement, encore plus explicite.

 

3) « La vraie signification de la miséricorde (...) apparaît clairement dans la rencontre du Christ avec la Samaritaine (Jean, 4,1-30) et avec la femme adultère (Jean, 8,1-11). Jésus, avec un comportement d’amour envers la personne pécheresse, la porte à la pénitence et à la conversion (« va et ne pèche plus »), ce qui est la condition pour le pardon. » §14. – Même enseignement. En plus, il y a des significations de la miséricorde qui ne sont pas vraies, puisqu’il est précisé qu’il y en a bien une qui est « la vraie ». Cette signification authentique se conçoit à partir du modèle du Christ. Elle se réfère avec amour et bonté à la « pénitence » (douleur d’avoir fait le mal), au « pardon » des péchés, à la « conversion » de la vie.

 

4) « L’Eglise est une maîtresse très sûre (de vérité) et une mère attentionnée. (...) Elle est consciente de la fragilité de beaucoup de ses enfants (...). ‘C’est pourquoi, sans diminuer la valeur de l’idéal évangélique, il faut accompagner avec miséricorde et patience les étapes de croissance des personnes (…). A tous doit parvenir la consolation et la stimulation de l’amour sauveur de Dieu, qui opère mystérieusement en toute personne, au-delà de ses défauts et de ses chûtes.’ » §24 – La partie entre guillemets est une citation de la première encyclique de François, Evangelii Gaudium, 44. L’autorité du magistère est comparable à la sécurité de l’enseignement d’une mère très aimante. C’est une mère que l’Eglise, son amour maternel se soucie tout particulièrement de ceux de ses enfants qui s’égarent. Elle veut que le chemin de conversion soit une redécouverte de l’amour divin qui console et entraîne vers le haut.  

 

5) « Conscients que la miséricorde la plus grande consiste à dire la vérité avec amour, nous allons au-delà de la compassion. L’amour miséricordieux, tout comme il attire et unit, transforme et surélève. Il invite à la conversion. »  (§28) Le synode se démarque ici nettement de l’éthique de la compassion et de l’émotion. La compassion sensible n’est pas exclue, mais la miséricorde est au-delà de ce sentiment humain. Elle s’authentifie dans l’objectivité de la conversion de la vie.

 

6) « Les époux en difficulté doivent pouvoir compter sur l’aide et l’accompagnement de l’Eglise. La pastorale de la charité et de la miséricorde tendent à la récupération de la personne et de la relation. L’expérience montre qu’avec une aide adéquate et avec l’action réconciliatrice de la grâce, un pourcentage élevé des crises matrimoniales sont surmontées de manière satisfaisante. (...) Le pardon entre les époux leur permet d’expérimenter un amour qui est pour toujours et qui ne passe jamais (cf. 1 Cor 13,8). » § 44   Le but premier, face aux crises conjugales, est de les guérir, par le pardon, qui est un des principaux actes de la miséricorde. Y a-t-il donc besoin de préciser que le synode se situe là aux antipodes d’une pastorale qui regarderait comme normales, et avec une indifférence libérale, les ruptures du lien conjugal ?

 

7) « Marie, dans sa tendresse, sa miséricorde, sa sensibilité maternelle etc. » § 61 – Marie est le modèle de la pastorale de l’Eglise. Une mère qui aime ses enfants d’un amour prodigieusement surnaturel qui vient du tréfonds du don divin. Cette fin de la Relatio, avec sa piété mariale sobre est sans doute sa principale clé de lecture et d’interprétation.

 

Telles sont les 7 (sept) occurrences du mot « miséricorde ». De bonne foi, sauf à faire des procès d’intention, sauf à imaginer un double langage, un mensonge éhonté, un noir complot, qui peut prendre appui sur la « miséricorde » ainsi définie pour y voir un « cheval de Troie » qui permettrait de réduire la doctrine catholique du mariage à l’orthodoxie libérale-libertaire ?

 

Surtout que ce n’est pas tout. Le pape François, dans son discours final (last but not least), parle de plusieurs tentations. En Français cartésien, j’en énumère quatre, dans l’ordre suivant : celle de trahir le dépôt de la foi, celle de ne plus accepter la croix, celle de revenir de la grâce et de l’Esprit à la dureté de la loi et de la lettre, et aussi celle « de l’angélisme destructeur, qui au nom d’une miséricorde trompeuse bande les blessures sans d’abord les soigner ni les traiter; qui s’attaque aux  symptômes et pas aux causes et aux racines. C’est la tentation des « bien-pensants», des timorés et aussi de ceux qu’on appelle « progressistes et libéralistes ».

 

Le pape avait dit, au début de ce même discours, que la discussion pastorale s’était accomplie « sans jamais mettre en discussion les vérités fondamentales du sacrement du mariage: l’indissolubilité, l’unité, la fidélité et la procréation, c’est-à-dire l’ouverture à la vie (cf. Can. 1055, 1056 et Gaudium et Spes, n. 48). »

 

La foi et la morale n’ont pas changé d’un millimètre et ne changeront pas, tout simplement parce qu’elles ne peuvent pas changer. Mais tous les débats qui ont eu lieu, et qui continueront, parce que c’est nécessaire, se situent dans une vision très large qu’apporte le pape François. C’est cette vision qu’il faut bien comprendre. Cette vision explique une stratégie, qui vient en son temps, et qu’il faut aussi comprendre et faire comprendre.

 

Pour des raisons que nous développerons dans un autre article, l’Eglise doit se préparer à une prochaine grande vague de retour du peuple dans son giron. C’est un peuple blessé, appauvri, prolétarisé, déculturé, privé de son identité, abruti moralement par l’idéologie libertaire, mais désireux d'avoir accès à l'Amour salvifique et d'y retrouver sa dignité. Ce peuple-là sera composé en grande partie de gens en situation canonique irrégulière, de gens qui ne connaissent rien au catéchisme, de gens qui ont des situations et des conditions de vie impossibles. L’enjeu c’est d’apporter l’idéal chrétien, y compris celui de la famille, à toutes ces personnes sans rien céder sur le dogme, car ce serait capituler devant le libéralisme.

 

Il faut donc trouver une pratique pastorale qui soit hyper-claire sur le fond et hyper-souple, pleine de miséricorde et de patience, dans la forme. Et c’est à quoi travaille le synode. C’est pourquoi, les questions posées sont exactement les bonnes questions. Comment assurer, après la fin de la barbarie libérale, la transition vers un nouvel état de civilisation ?

 

Pour reprendre l’initiative en ces temps de grands bouleversements mondiaux qui se préparent, l’Eglise doit à tout prix ne pas présenter le visage d’une assemblée de bourgeois, libéraux en économie, pharisiens en morale et pathologiquement bloqués sans charité sur quelques questions sexuelles. Au moyen-âge chrétien, il était bien plus grave d’être usurier que d’être adultère. Les hommes du XIIIème siècle n’étaient pourtant pas moins chrétiens que nous, et ils n’ont jamais dit que l’adultère n’était pas un péché.

  

   

Vie de famille... Lettre à Nicomaque, 1

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Mise à jour le Dimanche, 16 Novembre 2014 08:53 Écrit par Henri Hude

Voici le texte d'une chronique parue il y a quinze jours dans le mensuel La Nef. La famille est un lieu d'éducation irremplaçable et une condition très importante du bonheur. Mais elle ne fonctionne pas en toute hypothèse, quoi que fassent les individus. Ils peuvent la détraquer, se rendre insupportables et rendre les autres malheureux. On fait du tort au principe familial quand on idéalise la famille trop naïvement, sans avoir conscience des vices qui peuvent la gâter, et que chacun doit travailler à réformer dans sa conduite. 

 

 

On a beaucoup parlé ces temps-ci de politique familiale. Je voudrais en dire ici un mot, mais à ma façon. Voyez-vous, quand il manque l’amour, c’est en famille qu’on apprend le mieux la politique et ses misères.

Je crois que la mission de la famille est de faire faire à l’être humain, avant qu’il ne soit jeté dans la société,  l’expérience d’un monde qui ne fonctionne pas comme fonctionne d’ordinaire la politique. Et le véritable idéal politique, c’est, peut-être, d’injecter dans la cité un peu du véritable esprit familial. 

 

 

 

Diviser pour régner. Avoir peur de manquer. Avoir pour avoir. Exercer son petit pouvoir pour ne pas penser à la mort

 

Vous serez sans doute surpris si je vous avoue que c’est en observant les vies de famille, que j’ai compris le mieux certains classiques de la pensée politique. Par exemple, l’extraordinaire étude par Aristote de la tyrannie, de la façon dont elle assoie et maintient son pouvoir, je crois ne jamais l’avoir comprise à fond, avant d’avoir observé de mes yeux les façons d’une mère ou belle-mère qui règne en divisant ses filles, gendres ou belles-filles.

Je crois ne pas avoir été sensible aux injustices dont souffre le peuple pauvre, avant d’avoir observé dans des familles comment certains anciens, par amour du confort et par peur de manquer, n’aident pas leurs enfants, gardant tout pour eux, s’étalant parfois dans des pompeuses solitudes, tandis que leurs descendants s’entassent dans des espaces exigus. D’autres font un peu, et pensent faire beaucoup. D’autres encore ne font qu’en introduisant des différences choquantes entre leurs façons de traiter les uns et les autres. 

J’avais pu lire plusieurs livres d’histoire sur le personnage d’Hitler, en ayant à la fin le sentiment de n’avoir rien pu comprendre à fond. Et ce, jusqu’au jour où, au cours de mes pérégrinations, j’ai rencontré dans une famille un petit Hitler. Oh ! Une personne qui ne tuera jamais personne, et qui ne manquera pas la messe du dimanche, mais qui empêchera tout le monde de vivre autour d’elle aussi longtemps qu’elle vivra – à moins qu’elle ne se convertisse. C’est à cette occasion que j’ai formé le concept d’« acteur hitlérien ». Et ce concept a illuminé ensuite ma lecture de l’histoire et de la pensée politique. 

Peut-être cette expression est-elle exagérée ? C’est possible, mais l’hyperbole fait comprendre.

 

 

 

Qu'est-ce qu'un "acteur hitlérien" ?

 

Si je vous explique ce qu’est un personnage hitlérien, vous allez pousser des hauts cris. Vous direz que je ne suis pas charitable, et que l’hyperbole est passablement scandaleuse. Vous ajouterez que Dieu nous demande de patienter avec les autres comme il patiente avec nous ; de leur pardonner comme il nous pardonne ; et de savoir reconnaître aussi nos fautes. Mais, il ne nous a jamais interdit d’ouvrir les yeux et de comprendre à qui nous avons affaire. Un homme qui ne « juge pas » n’est pas un homme sans jugement. 

Ce que je présente ici, c’est un concept pur, un type idéal, un caractère essentiel, pas une description réelle. Mais les concepts purs bien formés sont très précieux pour comprendre les situations réelles.

Un « acteur hitlérien » est un être malheureux. La vie est pour lui une guerre. Les autres sont ses ennemis. Il faut les dominer, ou ils vous domineront. Il ne peut vivre que dans le conflit et la domination. Sa relation à autrui commence par un dressage, il faut prendre l’ascendant, le garder, et l’accentuer, jusqu’à installer l’habitude de soumission à son despotisme. Il ne sait pas donner. La morale est au service de son confort. Si on la viole, il s’indigne. Ce qui le dérange n’est « pas raisonnable », et il vous le refuse. Mais son caprice est toujours raisonnable et vous êtes coupable si vous le lui refusez. Il vous aime, si vous êtes utile et agréable, et surtout docile, mais il ne fera jamais rien pour vous, sauf si cela lui profite d’abord, à lui. Il ne sait pas s’engager, sauf avec des gens qu’il maîtrise. S’il ne maîtrise pas absolument, il a peur. Car c’est la peur qui le domine. Toute contradiction est un péché mortel, et si on a fauté contre son égoïsme sacré, il n’y a ni pardon, ni retour. Vous êtes blacklisté à vie, et vous serez puni jusqu’à votre mort, si vous lui avez résisté une seule fois. Voulant garder à tout prix sa liberté d’action, il ne dit rien sur ses intentions, garde le plus longtemps possible les autres en suspens, impose ses projets, sans jamais se plier à ceux des autres. Sa règle est : tout pour lui, rien pour les autres. En face de la bonté, il croit voir de la faiblesse, et il écrase. Qui voudrait l’aimer et être aimé de lui, il essaye de le manipuler par cet amour et de le placer en sa dépendance.

Bien sûr, ce n’est là qu’un concept pur. Mais parfois, nous n’en sommes pas si loin dans la réalité. Un acteur hitlérien suffit à mettre en l’air toute une famille. On le croirait créé et mis au monde pour empoisonner trois, voire quatre générations.

Il est installé dans une famille comme une araignée vorace au milieu de sa toile. Ce peut être une femme aussi bien qu’un homme. Il fait prendre en horreur à ses enfants d’abord, et à tout le monde ensuite, la famille, la morale et la religion. Ses enfants et petits-enfants explosent. S’ils n’explosent pas, ils sont trop soumis, et il leur faut du temps pour se redéployer. Longtemps, ils n’osent pas « juger » la personne qu’ils veulent aimer et respecter, bien qu’elle ne sache faire ni l’un, ni l’autre. Et quant à l’agressivité que leur inspire inconsciemment l’acteur hitlérien, ils la transfèrent sur d’autres, qui leur servent de tête de Turc, et qui souvent sont des êtres bons.  

 

 

 

Ne jamais perdre l'espérance

 

La gravité de ces problèmes ne doit être ni sous-estimée, ni surestimée, en famille. Les individus sont aux prises avec les complications presque inextricables de leurs peurs et de leurs orgueils, dans un contexte culturel qui obscurcit tout. Mais l'amour peut défaire bien des nœuds. Plus fait ici douceur que violence. 

   

Remarques sur la violence religieuse (3)

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Mise à jour le Jeudi, 15 Janvier 2015 13:06 Écrit par Henri Hude

 

Dans la dernière partie de cette conférence de Tunis en 2012, le but principal est de faire réfléchir sur le caractère superficiel des conceptions dominantes dans nos pays, au sujet de la violence des cultures. Ces textes veulent servir à l’approfondissement de l’idée de liberté religieuse, en un temps où la violence paraît reprendre tous ses droits.

 

 

 

Justice, force et violence  

 

 

Il ne faut pas confondre la force avec la violence. Le recours à la force n’est pas injuste en soi. Il est au contraire indispensable pour mettre fin à la violence et faire régner la paix en imposant une loi juste. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer quels débordements, pillages et violences se produisent aussitôt, partout où disparaît la force publique.

Un monothéisme peut être la culture commune d’une société usant de force juste, ou abusant injustement de la force, qui devient violence. Mais cela peut être aussi le cas de n’importe quel système culturel adopté en commun dans une société.

 

Dire que le monothéisme serait intrinsèquement violent, ce n’est donc pas dire seulement que la société qu’il lie use de force (juste) – car cela, on peut le dire de toutes les cultures.  C’est dire aussi et surtout qu’il en use presque toujours injustement et que, sous ce régime culturel, la force est automatiquement une violence. Mais cela revient à dire que le monothéisme ne peut user de force juste parce qu’il est intrinsèquement injuste, et donc faux. Car s’il était vrai, comment pourrait-il être intrinsèquement injuste ?  

 

Affirmer cette injustice intrinsèque suppose évidemment l’admission d’un critère de justice, qui ne saurait être qu’universel, pour qu’on puisse espérer juger et ne pas s’en tenir à l’accusation arbitraire et au rapport de forces. Un tel critère de justice est toujours solidaire d’une idée du Bien et d’une métaphysique.

 

Ainsi donc, chacun comprend qu’un polythéiste puisse penser que le polythéisme est vrai, donc structurellement plus juste, fort et plus civilisateur, et que par conséquent le monothéisme est faux, injuste et donc tendanciellement violent. Mais on voit très mal en quoi le polythéiste serait en cela plus tolérant que le monothéiste qui penserait l’inverse. Quant à l’esprit « éclairé » qui se croit au-delà de ces oppositions et accusations, il se fait probablement des illusions sur son propre compte, comme nous l’avons noté dans la seconde partie de cet exposé.

 

 

 

 

LA tolérance ou LES tolérances ?

 

 

En effet, comme Platon l’a compris le premier, Dieu, (philosophiquement), c’est le Bien, ou l’Idée du Bien ; et s’il y en a plusieurs, c’est qu’il y a plusieurs dieux. Qu’il y ait plusieurs opinions sur Dieu ou les dieux, c’est un fait évident, à prendre en compte. Mais qu’il y ait plusieurs Biens absolus en soi, cela n’est pas un fait, c’est une opinion, ou une thèse, ou un dogme religieux, qui s’appelle polythéisme.

 

Par conséquent, prétendre qu’il faut respecter toutes les opinions comme si chaque individu était un dieu ou avait son dieu à lui qui serait forcément réel et existant, ce n’est pas être tolérant, mais avoir une conception polythéiste de la tolérance et de la dignité. Le prétendre, ce n’est pas la même chose que respecter des consciences qui peuvent être erronées ou non, mais de bonne foi, ou en recherche de la vérité, etc. C’est au contraire avoir une interprétation exclusivement polythéiste de la tolérance, qui exclut, avec les autres interprétations de la tolérance, les religions non polythéistes dans le cadre desquelles existent ces autres interprétations. Et ceci vaut à la fois pour le polythéisme religieux et pour ses sécularisations philosophiques, par exemple, l’individualisme arbitraire.

 

Il y a donc DES tolérances, comme il y a DES philosophies et DES religions. Ce n’est donc pas être « tolérant », mais se moquer du monde, que de parler de LA tolérance comme l’attribut exclusif de MA philosophie, ou de MA religion, alors que le problème est précisément celui d’une certaine paix, si possible, dans le pluralisme DES tolérances, inséparable du pluralisme DES philosophies ou DES religions. En un mot, imposer MA tolérance, c’est toujours imposer MA religion (polythéiste), en faisant semblant de ne rien imposer à personne. La vraie question est donc celle de NOTRE tolérance, à déterminer en commun sans trahisons des nos consciences, à partir de MA tolérance et de Ta tolérance et de SA tolérance. Sinon TA République n’est que ta petite République à TOI, dont tu nous exclus. Elle n’est pas chose publique, mais chose privée, ta chose. C’est cette exclusion que tu l’appelles tolérance, cette privatisation que tu nommes  République. Alors, de qui te moques-tu ?

 

Dire cela n’est pas nier absurdement le fait que des sectateurs d’une religion, ou d’idéologies, puissent faire la guerre et massacrer pour convertir les gens, les rendre rationnels, ou glorifier Dieu, etc. C’est chercher raisonnablement à ne pas remplacer des violences patentes par des oppressions rusées.  

 

 

 

 

La justice procédurale, une ruse polythéiste ?

 

 

Par exemple, dans la Théorie de la justice de Rawls, le principe même qui permet, dit-il, d’instaurer la procédure conduisant à des lois soi-disant équitable (justice as fairness) est polythéiste. Cette procédure ne permet qu’une justice équitable entre polythéistes, ce qui, en effet, n’est pas trop difficile. Elle ne résout pas le problème d’ensemble qu’il aurait fallu aborder, et qui ne se trouve résolu en réalité que par la violence occulte d’une ruse – tant qu’elle n’est pas éventée. Le non-polythéiste est manipulé, efficacement réduit au silence, mais le procédé est inique.

 

Qu’il faille à une société libre une culture politique qui ne se confonde pas avec telle ou telle culture religieuse ou métaphysique, cela veut aussi dire que cette culture politique ne doit pas conduire à démanteler certaines des cultures qu’elle a pour fonction de faire vivre en commun. Pour que cette culture politique soit commune et non partisane, et ne se transforme pas en idéologie substantielle, intolérante dans la pratique, elle doit comporter un concept de la tolérance qui soit NOTRE concept à tous, commun à tous sans trahison, sinon LA tolérance n’est que le nom d’une persécution en douceur.

 

Pour une « justice » polythéiste, seul le polythéisme (ou le panthéisme) qui est juste, et vrai, peut user de « force » sans être « violent ». Quel sera le statut du monothéisme sous cette domination culturelle ? Evidemment un statut subordonné. Si seule la vérité peut être tolérante, il suffit d’imposer sa conception du monde et des dieux pour imposer sa conception de LA tolérance et donc pouvoir se dire tolérant au milieu des autres qui sont réputés ne pas l’être. Trop facile.

 

 

 

 

Peut-on édifier une culture politique neutre ?

 

 

Certainement pas, si par « neutre », on entend « polythéiste ». Le problème théologico-politique est donc beaucoup plus ardu qu’on ne le pense communément en Occident, où l’on s’imagine qu’il suffit de quelques grands mots et de quelles belles formules pour nous faire entrer dans un univers de paix.

 

Si l’on veut sérieusement la paix, et je précise, autre chose que la paix du cimetière des religions (non polythéistes), la question théologico-politique doit être repensée de fond en comble, en partant du principe suivant : on ne sort jamais, ni de la métaphysique, ni de la religion, mais on ne fait jamais que passer d’une métaphysique à une autre, et d’une religion à une autre. De sorte que l’athéisme n’est qu’un état passager, et de fausse conscience, où l’on a conscience de la religion qu’on n’a plus, sans avoir conscience de celle qu’on va avoir, et qu’on a déjà (cf. Prolégomènes. Les choix humains). Quant à la fin de la métaphysique, ce n’est jamais que la conscience de la fin d’une métaphysique, jointe à l’inconscience du début d’une autre métaphysique (les « nouveaux dieux », comme disait Nietzsche).

 

 

 

Violence, politique et vérité

 

 

Le thème de la « violence de la vérité » est lié à celui de la « violence de la religion ». Il est aussi superficiel, ou aussi rusé.

 

Car la vérité, c’est la vérité, voilà tout, et son rapport à la politique est un terrible problème pour tout le monde, Lumières comprises et postmodernes compris. Les postmodernes, autant (et peut-être même plus) que les autres, mais plus inconsciemment, prétendent au monopole de la vérité, constituent des communautés fermées, pratiquent un prosélytisme ardent (de type indirect), imposent un ordre moral, une orthodoxie paradoxale, usent de culpabilisation et de marginalisation politiques, etc.

 

La passion pour l’Absolu peut, en effet, se vivre comme passion pour le relatif absolutisé. Le Monde est alors l’Absolu. Pas d’Être, mais la surface de l’Apparence devient elle-même l’infinie profondeur de l’Être. Si je n’existe pas comme personne, le Tout est éternel et je le suis aussi, en me dissolvant en lui, ou en adhérant totalement aux apparences. Pas de Loi, ni de limite, tout est violence, mais cette violence pure et joyeuse engendre sa limite, comme l’espérait Camus, et l’imposera impérieusement. Pas de vie future, mais parce que le présent est éternel, il est déjà la vie future, la Terre est le Ciel (ou le sera l’an prochain…).

 

Les exhortations à la tolérance adressées aux monothéismes auront alors le sens précis d’une injonction à se taire, dans une société dont la seule culture commune sera de s’enclore dans les apparences et de ne plus avoir souci de « la mort, sel même de la vie ». On peut comprendre le sens de cette culture impérieuse, même si on ne la partage pas, mais on y cherche en vain ce qui pourrait justifier qu’on la qualifie de pluraliste.

   

Remarques sur la violence religieuse (2)

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Mise à jour le Samedi, 25 Octobre 2014 15:34 Écrit par Henri Hude

 

 

Je publie aujourd’hui la suite d’une conférence faite au comité scientifique d’Oasis, à Tunis, en juin 2012. La première partie avait été publiée ici avant l’été.

Entre temps, nous avons assisté à la naissance de l’État Islamique et à la mise en scène planétaire de ses décapitations à grand spectacle.   

Les enquêtes d’opinion montrent l’extraordinaire impact de ces images. J’espère que les concepts ci-dessous pourront nourrir la réflexion d'individus pensants et que mon souci de ne pas être emporté par la propagande ne me fera imputer ni angélisme, ni aveuglement. 

 

 

Franchement, je n’ai jamais admis qu’on puisse parler de « violence monothéiste », au motif qu’un seul Dieu exclurait les autres dieux, et que la croyance en Lui exclurait la croyance dans ces autres dieux. Je ferai donc à ce sujet cinq remarques.

 

 

  

Première remarque : exclusion mutuelle du monothéisme et du polythéisme

 

 

Le polythéisme et le monothéisme sont des systèmes de pensée contradictoires l’un de l’autre. Ils s’excluent mutuellement, non en vertu de la méchanceté humaine, mais en vertu de la nécessité logique.

Car, en raison du seul principe de non-contradiction, si le monothéisme exclut le polythéisme, le polythéisme exclut aussi le monothéisme.

Si "Dieu" se mettait à faire partie du panthéon polythéiste, il ne serait qu’un "dieu" parmi d’autres, autrement dit, il ne serait plus Dieu et il n’y aurait plus de "Dieu", mais seulement des "dieux". Pour un polythéisme conséquent, seul Dieu est un faux dieu, puisque les vrais dieux sont plusieurs, et que Dieu prétend être unique.  

Donc, si l’on demande aux monothéistes croyant en Dieu d’être tolérants et d’admettre aussi « les dieux », pour ainsi dire à égalité, alors il faut en toute équité demander aussi aux polythéistes d’être tolérants et d’admettre « Dieu », avec son incomparable transcendance par rapport à tout, y compris les « dieux », si « dieux » il y a. Autrement dit, la « tolérance » dont on parle ici a pour effet que les monothéistes ont l’obligation de devenir polythéistes, et que les polythéistes ont l’obligation de devenir monothéistes. Je suppose qu’une fois que chacun s’est transformé en l’autre par tolérance, il ne reste plus à chacun, toujours par tolérance, à reprendre sa position initiale, et ainsi de suite.

A moins qu’il ne soit indispensable, pour être raisonnable, et donc tolérant, d’avoir en même temps deux religions strictement contradictoires. Mais comment sera-t-on raisonnable, si on commence par faire sauter le principe de non-contradiction, qui est le minimum de la raison ? Et que signifie tolérance s’il n’y a pas de raison ?  

 

 

 

Deuxième remarque : sur l’équivalence logique entre le subjectivisme et le polythéisme

 

 

Certains concluront, des absurdités précédentes, que la tolérance oblige à aller plus loin et à ne croire ni au polythéisme, ni au monothéisme, à considérer que tout cela est aussi indifférent et facultatif que nos préférences de couleurs et de goûts. C’est supposer qu’il serait possible de n’être ni d’un côté, ni de l’autre, de cette frontière métaphysique. Ce qui ne va pas du tout de soi.

Supposons en effet que la condition, pour être tolérants, soit que ni « les dieux » ni « Dieu » n’existent ailleurs que dans nos opinions. Plus généralement, supposons que, pour être tolérants, nous devrons avoir éliminé l’idée d’une "réalité" objective, et celle de "vérités" qui consisteraient pour nos esprits à s’y conformer. Car alors il y aurait des gens qui auraient raison et d’autres qui auraient tort, affirmations de bon sens, mais que la culture dominante déclare contraires à l’égalité et à la liberté.

Nos opinions ne sont ainsi que des représentations subjectives qui ne représentent aucune réalité, des constructions sociales en dehors desquelles il n’y a absolument rien du tout. Mais, s’il n’y a pas de réalité pour normer nos opinions et y distinguer du vrai et du faux,  l’idée de réalité n’a pas disparu pour autant, et ce sont nos opinions qui deviennent pour nous la seule réalité.

Sommes-nous au moins débarrassés alors du polythéisme et du monothéisme ? En aucune façon. Car le divin absolu est ce qui fait exister la réalité. Donc, dans cette nouvelle hypothèse, où nos égos fabriquent des opinions qui sont la seule réalité, loin qu’il n’y ait plus de divin nulle part, c’est nous-mêmes qui sommes devenus des dieux en imagination. Nous formons ensemble un Panthéon, dans le cadre d’un subjectivisme absolu qui est encore une métaphysique – et, précisément, une métaphysique polythéiste (peut-être une monadologie transcendantale, comme diraient les savants).

 

 

 

Troisième remarque : sur l’inégalité radicale inhérente au polythéisme

 

 

En outre, le face à face entre monothéisme et polythéisme ne se trouve même pas vraiment supprimé, dans l’hypothèse polythéiste. En effet, ce polythéisme n’existe vraiment qu’adossé au panthéisme. Si Tout est Un (panthéisme), chaque fragment du Tout sera divin, ce qui, pour le vulgaire, va se formuler en disant que chacun de ces fragments est un dieu (polythéisme). Et sans ce principe panthéiste, le polythéisme n’est qu’une fantaisie ridicule. Et cependant, les deux s'opposent entre eux. Car le panthéisme est la sagesse d’une élite de sages et d’initiés, cependant que le polythéisme est la croyance des idiots et des incultes. Dans ces conditions, comprenne qui peut comment le polythéisme pourrait bien être une doctrine égalitaire et libérale, démocratique en somme...

 

 

 

Quatrième remarque : sur l’exclusion mutuelle du théisme et du panthéisme 

 

 

En outre, il faut choisir, de toute façon, entre le panthéisme et le théisme, sans parler du choix ultérieur entre les divers panthéismes et les divers théismes. Les fichtéens ou les spinozistes, entre autres, protestent bien entendu contre le caractère prétendument scolaire et dogmatique de la distinction entre théisme et panthéisme. Mais cette « distinction superficielle » n’est rien d’autre que la distinction entre le monothéisme et ce qui n’est pas lui. Faire sauter cette distinction, c’est l’essence même du panthéisme. Maintenant, le panthéisme exclut autant le théisme, logiquement, que le théisme exclut le panthéisme, logiquement.J'ai expliqué cela dans Prolégomènes. Les choix humains.

En tout cela, il est absurde de voir une bellicosité morale ou politique, là où se trouve une simple contradiction logique. Comme si c’était de l’intolérance de croire qu’un nombre entier doit être ou pair ou impair, sans possible troisième option.

 

 

 

Cinquième remarque : sur l’inéluctabilité des choix humains

 

 

Il n’y a donc aucune conception humaine qui ne comporte l’exclusion logique de sa contradictoire. Et le monothéisme n'a en matière d'exclusion logique aucune espèce de privilège, ou de monopole. L’exclusion de la non-contradiction, supprimant la raison, ne laisse subsister que le rapport des forces (violentes ou manipulatrices) pour fixer les décisions : ce qui élimine ainsi l’idée du dialogue et celle de la tolérance – d’autant que l’idée de l’exclusion de la non-contradiction reste de toute façon contradictoire à celle de sa non exclusion, qui aura forcément ses partisans. 

Ainsi, la tolérance est-elle plus affaire de volonté, que d’intelligence et de doctrine. De l’exclusion logique à l’exclusion politique, il y a un pas, même si la seconde ne serait pas possible sans la première. Et c'est à chacun de savoir s'il franchit ce pas, quelle que soit sa doctrine de référence.

Mais que la tolérance et la coexistence soient parfois plus faciles ou parfois plus difficiles, l’histoire nous dit que les persécutions peuvent être polythéistes, ou panthéistes, ou monothéistes. Quant aux Lumières, loin d'être des postures tolérantes non religieuses, elles sont au contraire des religions séculières bien définies, souvent panthéistes, qui ont à leur actif les guerres d’idéologies et des totalitarismes, lesquels détiennent le record mondial en matière de persécution spirituelle. 

La tolérance est ainsi une affaire de modus vivendi, elle ne dépend pas de l’adoption d’un système miracle, qui aurait le privilège de n’être opposé à aucun autre.

La raison, qui permet le dialogue, est bâtie aussi autour du principe de non-contradiction, qui limite la portée du dialogue en même temps qu’il en fonde la valeur. Si l’on fait sauter ce principe, la tolérance et l’intolérance ne s’opposent plus, mais s'identifient. Croit-on que la tolérance va y gagner ?

   

Sur l'Etat islamique

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Mise à jour le Samedi, 11 Octobre 2014 17:11 Écrit par Henri Hude

Cet article a été écrit sur demande pour être publié en italien par la revue Oasis. Il puise une bonne partie de son information factuelle dans un livre, à paraître sous peu, dont l'auteur m'a aimablement donné communication, Etat islamique. Anatomie du nouveau califat. Écrit par Olivier Hanne et Thomas Flichy de la Neuville, ce livre remarquable devra faire à sa sortie l'objet d'une attention soutenue, car mon article ne peut donner qu'une bien faible idée de la grande richesse de son contenu, vraiment éclairant d'un phénomène souvent peu  compris. Les conclusions et la vision politique sont de ma propre responsabilité.

Ce premier article reste relativement historique et politique. Dans un second  article, je développerai en détail la portée philosophique du phénomène. 

 

 

L’« État islamique » vient d’émerger du pullulement des mouvements de résistance sunnites. Il résulte des mutations d’un groupe fondé dans les années 1990, « L’Unicité et le Djihad », devenu en 2006 la branche armée d’Al Qaeda en Irak. Ses chefs furent tués en 2006, puis en 2010. Puis, il prit son indépendance par rapport à Al Qaeda.

 

 

 

DIFFERENCES AVEC AL QAEDA

 

 

 

L’État islamique est plus modeste qu'Al Qaeda. Il vise à établir l’islamisme dans un seul pays, sous forme étatique. Cela n’était pas possible il y a dix ou douze ans. Cela l’est devenu, les États-Unis n’ayant plus la volonté, ou la force, de mener une guerre terrestre. Celle-ci ne correspondrait d’ailleurs pas à leurs objectifs politiques.

L’autre différence d’avec Al Qaeda, c’est l’enracinement dans l’histoire longue du monde musulman et du Proche-Orient arabe. Le coup de génie est la restauration du califat, assumé longtemps par les Turcs, puis aboli par eux, en 1924. L’État islamique nous reconduit ainsi au califat arabe abbasside, dont la capitale était Bagdad, et qui fut détruit en 1258 par les Mongols.

Une fois établie sa base territoriale, le califat rayonnerait, appuyant la fondation d’émirats vassaux, au Mali, au Nigéria, en Lybie et dans le Caucase russe.

Profitant du ressentiment des sunnites irakiens, jadis dominants, hier encore dominés, l’État islamique a obtenu le ralliement des tribus sunnites irakiennes, et des anciens cadres, notamment militaires, du régime baasiste. Il fournit à la population sunnite un pouvoir fort dans lequel elle se reconnaît et qui la protège.

 

 

 

UN LEADER CHARISMATIQUE ET TRADITIONNEL

 

 

 

L’État islamique a un chef, Abu Bakr al Bagdadi, le « calife ». Successeur du Prophète, chef religieux, politique et militaire, il a une nébuleuse de vassaux et de fidèles guerriers luttant pour établir un État dans lequel sera établie la Loi de Dieu et confessée l’unicité de Dieu, dont Mahomet est le Prophète. Al Bagdadi est une personnalité puissante, alliant une culture arabe classique et un génie politique à une impitoyable férocité. Aujourd’hui âgé de 43 ans, fait prisonnier en 2006, détenu jusqu’en 2009 (début du printemps arabe), il fut relâché on ne sait pourquoi, et se retrouva en Syrie.

Le plus probable est que sa carrure fut remarquée, que sa libération fut l’effet d’un calcul et que les progrès récents de sa carrière ne furent pas non plus l’effet du seul hasard, ni de la seule volonté d’Allah. Si sa loyauté fondamentale est envers sa religion, le calife n’est probablement pas dupe, et sait jusqu’où il peut aller et à quelles conditions.

 

 

 

LES TROIS EFFETS POLITIQUES DU CALIFAT

 

 

 

1° Par son avancée militaire sur Bagdad, le calife a d’abord permis l’éviction du dictateur chiite Al Maliki, sous le pouvoir duquel la Chine était devenue le premier client et investisseur de l’Iraq. Les Chinois seraient aussi les premières victimes des émirats djihadistes africains.

 

 

2° En semblant menacer à la fois les Saoudiens et les Chiites, le califat devient leur ennemi commun, permettant aux USA, sans fâcher les Saoudiens, de se rapprocher de l’Iran pour le décrocher de l’alliance russo-chinoise. Par ses actes de barbarie, le calife permet de rallier les opinions américaines et européennes à un combat commun. Les moyens militaires mis en œuvre sont destinés à satisfaire l’opinion occidentale et sont de nature à calmer le califat, non à menacer son existence.    

 

 

3° Une fois Al Maliki tombé, les troupes du califat se sont tournées contre les Kurdes. Les Chrétiens furent un dommage collatéral, car il fallait les traverser pour atteindre les Kurdes. Pourquoi attaquer surtout des Sunnites ? La politique de Washington est de garder le Kurdistan assez fort pour s’assurer la docilité de la Turquie, mais pas trop fort, pour ne pas aliéner celle-ci. La politique d’Assad et des Russes a donc été d’abandonner le Kurdistan syrien et de faciliter la montée en puissance d’un grand Kurdistan. Cela a paralysé l’action de la Turquie et permis la survie d’Assad. L’action du califat tend à ramener les Kurdes au niveau de puissance permettant la reprise de l’action combinée occidentale-sunnite contre Assad. Les Turcs laissent vivre le califat en autorisant la contrebande d’hydrocarbures assurant son financement.

Le califat place Washington dans une position complexe, mais lui permet de reprendre l’initiative politique et de nuire aux Chinois. Son soutien de fait au califat n’exclut pas une action secrète antiterroriste de grande ampleur, ainsi que des mesures pour limiter son expansion, comme celle d’autres acteurs (Turcs…) pouvant profiter de la situation.

Les US, qui ont longtemps cru à une mutation de l’islam, n’y croient probablement plus. Ont-ils opté pour une politique de sécularisation ? Dans cette perspective, le soutien au califat serait une politique culturelle du pire, auquel le califat se prête. La mise en scène planétaire de tant d’épisodes horrifiques produira-t-elle la déconsidération mondiale de l’islam et son discrédit progressif à l’intérieur même des pays musulmans ?

 

   

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