Henri Hude

Lettre n° 29. Un pays divisé. Jusqu’à quel point ? (2)

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 09:44 Écrit par Henri Hude

 Prendre la mesure de la division des Etats-Unis   

 

Si on veut vraiment savoir ce que pensent les conservateurs, et mesurer exactement le degré de polarisation aux Etats-Unis, on peut naturellement écouter les discours enflammés de Sarah Palin, mais mieux vaut lire ce qu’a écrit Newt Gingrich dans son livre To Save America (Regnery Publishing Inc., Washington, DC, 2010, p.4).  

 

Ancien speaker de la Chambre basse sous Bill Clinton, un des artisans de la victoire républicaine de 1994, Newt Gingrich est encore aujourd’hui, avec Mat Romney, Sarah Palin, et quelques autres, l’un des possibles compétiteurs du candidat Démocrate en 2012.  

 

Cet homme très intelligent et beaucoup plus cultivé que la moyenne des politiciens, historien de formation et de profession avant d’entrer en politique, écrit dans To Save América, en pesant ses mots comme peut les peser un futur candidat, que la Gauche laïciste-socialiste, qu’il nomme « the secular-socialist machine » représente « une aussi grande menace pour l’Amérique, que l’ont été dans le passé L’Allemagne nazie ou l’Union soviétique » (les italiques gras sont de moi).   

 

L’argument de Newt Gingrich se développe ainsi : « Les différences fondamentales entre les idéaux historiques de l’Amérique et ceux de la Gauche laïciste-socialiste peuvent être résumées en une liste de dix conflits de valeurs :

1.     Le travail contre le vol

2.     La productivité contre le travail réglementé syndiqué et la bureaucratie

3.     Les représentants élus contre les bureaucrates et les juges

4.     Honnêteté contre corruption

5.     Impôts faibles et Etat limité contre impôts élevés et administration tentaculaire

6.     Propriété privée contre pouvoir administratif

7.     Le local contre le contrôle de Washington

8.     L’énergie américaine contre l’extrémisme environnementaliste

9.     Résolution des conflits contre impasses judiciaires

10.   Croyance religieuse contre oppression laïciste 

 

« Chacune de ces oppositions, continue Newt Gingrich,  représente un conflit de valeurs au niveau le plus fondamental. Prises toutes ensemble, elles indiquent deux visions du monde irréconciliables qui, sur le long terme, ne peuvent pas coexister dans le système américain. A la fin, l’une des deux devra défaire l’autre et la remplacer – et le moment de ce remplacement est plus ou moins proche. Si nous perdons ce combat, l’Amérique de nos pères et de nos ancêtres sera perdue pour toujours, laissant la place à une machine laïciste-socialiste qui ne cèdera jamais le pouvoir de son propre gré. »   

 

Socialisme et esclavage  

 

Chez Newt Gingrich, la référence transparente à Abraham Lincoln est elle-même d’une signification transparente. La référence au Tea Party va dans le même sens. L’Amérique n’admettra pas l’attentat contre ses libertés et sa culture de liberté individuelle. Elle n’a pas admis l’esclavage et le socialisme n’est rien d’autre, pour la tradition américaine, que la forme moderne de l’esclavage.

 

L’Amérique s’est constitué contre le gouvernement absolutiste et bureaucratique « à l’Européenne » et elle ne l’admettra pas davantage aujourd’hui. Le despotisme administratif empêche l’individu d’exister. La mentalité idéologique, détruisant le sens commun, est la matrice de tous les totalitarismes.  

 

Une telle révolte n’est pas un extrémisme de droite, c’est la réaction naturelle et traditionnelle en Amérique. Thomas Jefferson, rappelle Newt Gingrich, estimait même qu’il fallait une révolution à chaque génération pour empêcher le remplacement du self-government par des oligarchies étouffantes. De même, le protestantisme évangélique ne survit que par de perpétuels revivals.

 

Le mouvement Tea Party n’est, aux yeux de Newt Gingrich, qu’une de ces révolutions épisodiques, qui viennent restaurer, face aux bureaucrates mortifères et aux démagogues, à la grosse propriété et aux prolétaires, le pouvoir de la classe moyenne, sa capacité politique unique et le nécessaire respect de la petite et moyenne propriété en démocratie.  

 

Le parti radical en France avait de telles idées, fort classiques, sur l'excellence politique des classes moyennes, mais il était laïciste et parlait de progrès. Le Tea Party est un parti radical (sociologiquement parlant) qui a un fond religieux et pour lequel le respect de la tradition est la condition du progrès. C’est une autre combinaison politique. Il y a là ce qu’en France, du point de vue sociologique, on pourrait appeler un radicalisme conservateur.  

 

Pour Gingrich, c’est la seconde fois dans l’histoire des Etats-Unis, que ces derniers sont confrontés  une entreprise intérieure visant à l’extension de l’esclavage, à la différence que cette extension ne vise plus seulement les Noirs, comme en 1860, mais la totalité des citoyens de toutes races. Il n’est plus temps pour un compromis. Cette entreprise mauvaise doit être combattue et défaite. Avec l’esclavage, il n’y a aucun compromis possible.   

 

Une sortie par le haut ?   

 

La position de Newt Gingrich est particulièrement ferme, comme jadis celle d’Abraham Lincoln. Mais il n’échappe à personne que le salut de l’Amérique, ainsi entendu, passe par un période de très haute tension, dont la gestion serait des plus délicates.  

 

En même temps, pour Gingrich, faute d’une telle clarification, les USA continueraient à s’endormir dans le mensonge volontaire d’un monde imaginaire, avant de se réveiller dans un monde privé de sens, où les idéologues auraient détruit la démocratie et où la dictature chinoise dicterait au monde ses lois. 

 

 

Lettre n° 30. Un pays divisé. Jusqu’à quel point ? (3)

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 09:54 Écrit par Henri Hude

 Les modérés. Que sont-ils ?   

 

Chacun des deux partis des Etats-Unis a ses « durs », qui s’accusent mutuellement d’idéologie, et ses « modérés », qui sont en fait des unionistes, auxquels se rajoutent les Indépendants, qui sont demandeurs de quelque chose de neuf. Cela fait cinq morceaux.  

 

Les modérés sont soucieux d’unité nationale, ils redoutent que l’affrontement des partis ne produise l’éclatement de l’Union et ils cherchent à imaginer des compromis. Les modérés ne sont pas forcément des opportunistes, des tièdes ou des carriéristes. Ce sont souvent des politiciens de profession, au double sens de ce mot : de métier et de conviction – car l’art politique est aussi un métier requérant expérience et compétence. Ils pensent que les nouveaux élus doivent montrer de la prudence et se méfier de leur inexpérience.

 

Le Wall Street Journal (1er Octobre 2010, A 19) se plaît à louer des gens moins flamboyants ou moins excitants pour l’opinion que certains autres, mais solides et patriotes, comme John Boehner, de l’Ohio, le nouveau président de la House, ou Jeb Hensarling, du Texas. Ce sont des gens qui d’instinct se méfient de ce qui sent l’excitation, l’amateurisme ou le fanatisme.

 

Les modérés ne croient pas que les Démocrates libéraux soient synonymes de tyrannie ou d’antiaméricanisme (Wall Street Journal, 4 novembre, P 1). On peut citer, par exemple, le Représentant Paul Ryan, du Wisconsin (New York Times, 4 novembre 2010, P 1). Peu enclin aux épanchements passionnés, Paul Ryan est le futur président de la commission du budget à la Chambre basse. Il n’a pas perdu le contact avec les Démocrates. Peu porté sur les idées générales, il met l’appartenance à une même nation avant l’adhésion à des principes spécifiques. L’Amérique a besoin d’être gouvernée. Il faut impérativement essayer, en dépit des oppositions de principes, de faire ensemble le maximum du travail possible. D’une compétence reconnue, il est l’auteur d’un plan très austère et très technique pour réduire les déficits.    

 

Mettre en perspective historique   

 

Un modéré, c’est aussi quelqu’un qui, Démocrate ou Républicain, grâce à des comparaisons historiques, relativise les émotions et passions des esprits plus conservateurs.  

 

Par exemple, quand les conservateurs parlent de « socialisme », les modérés assurent qu’il y a dans un tel discours beaucoup d’exagération.  La violence de la rhétorique et de la mentalité anti-business qu’on reproche à Obama, était bien plus forte il y a soixante quinze ans, sous Franklin Delano Roosevelt. Le Wall Street Journal (1er octobre 2010, A 19), cite Churchill dans Great Contemporaries (1939) : « La disposition à chasser les riches comme s’ils étaient une espèce d’animaux nuisibles paraît être un sport extrêmement attractif. ».

 

Les administrations de Kennedy ou de Lyndon B. Johnson correspondaient bien davantage que celle d’Obama à la définition d’une politique « socialiste », avec une plus lourde fiscalité, des administrations plus dirigistes, etc. La révolution néo-libérale de Reagan est passée par là et l’élan de la mondialisation libérale crée une ambiance intellectuelle dans laquelle on ne peut pas vraiment parler de socialisme.

 

En outre, des observateurs des inégalités sociales pourront prétendre que la distribution de la richesse et du pouvoir, aujourd’hui, rappellerait plutôt la situation de la République américaine avant Roosevelt.  

 

Ces observations des modérés ont leur pertinence. Toutefois, elles « manquent le point », comme on dit ici.

 

La question n’est pas celle du triomphe du capitalisme multinational ; c’est celle de la survie d’un capitalisme à base de petites et moyennes entreprises ; c’est celle de la survie d’un peuple centré sur une puissante classe moyenne, ayant la liberté de constituer sa propriété privée et d’en user à sa guise. Car ce sont là les conditions indispensables à l’existence d’une démocratie puissante, non démagogique, gouvernable car raisonnable, capable d’imposer le respect et, avec son leadership, la prédominance de la Liberté dans le monde.     

 

Eviter les langages politiques inadéquats    

 

Ainsi, la distinction des modérés et des durs, ou des extrêmes, ne sert pas à décrire correctement la situation. Il s’agit de la lutte d’une classe moyenne qui manœuvre en position centrale contre l’alliance « toxique » et « menteuse » du haut et du bas.

 

C’est la lutte d’une classe moyenne très particulière, massive mais ayant le sentiment de sa dignité, individualiste et conservatrice, tolérante et religieuse, propriétaire et généreuse, farouchement indépendante et disciplinée. Celle-ci constitue une sorte d’immense aristocratie démocratique, qui rugit de colère contre l’alliance liberticide des bureaucrates et des idéologues qui voudraient la prolétariser et la réglementer comme si elle ne savait pas se gouverner elle-même – les prolétaires représentant seulement une masse de manœuvre manipulée par la démagogie et la volonté de puissance des oligarques. 

 

On peut encore se demander pourquoi cette classe moyenne a l’impression d’être menacée à ce point dans ses libertés et réagit aussi vivement. Un collègue, Démocrate libéral, avec qui je déjeunais ce midi, me disait que les écrits de Newt Gingrinch lui rappelaient beaucoup moins la pensée souveraine de Lincoln résolu à repousser l’esclavage, que la paranoïa des Sudistes, dont la peur maladive d’être dominés et de perdre leur identité a causé la guerre de Sécession.  

 

Le propos de mon savant collègue a sans doute sa pertinence. Mais tient-il assez compte du caractère très traditionnel de la doctrine républicaine actuelle et de la démarche d’insurrection aux Etats-Unis :

 

- précédent de la lutte pour l’Indépendance, inaugurée par la Boston Tea Party (16 décembre 1773),

 - précédent de la révolution de Jefferson (1800) balayant l’élitisme aristocratique de John Adams,

 - précédent de la révolution démocratique d’Andrew Jackson (1824), etc.

 

Newt Gingrich a sans doute raison d’inscrire dans cette histoire, la révolution de Lincoln, qui fonde parti républicain en 1858, le mène au succès et refonde les Etats-Unis dans la liberté en acceptant la plus dure épreuve de force de toute leur histoire.   

 

Anxiété apocalyptique  

 

La révolution présente, pour traditionnelle qu’elle soit, comporte une aigreur et un fond d’anxiété peut-être inhabituels dans l’histoire américaine. C’est en cela que la critique de mon collègue touche quelque chose de réel.

 

L’élite des Démocrates libéraux explique ce caractère angoissé par la conscience qu’auraient les conservateurs du caractère absurde et désespéré de leur tentative, ou par leur inculture. Cette critique n’explique pas tout et on n'a jamais avantage a expliquer la position de nos opposants par leur idiotie.  

 

-   Ce peuple religieux et biblique a une conscience profonde du caractère étrangement apocalyptique de la technique et de ses effets.

-  Ce peuple de tradition et de sens commun, chez qui les philosophes sont forcés de se déclarer pragmatiques, flaire de loin un parfum nouveau d’idéologie et c’est ce qu’il vomit avec violence.

-    Ce peuple patriote, habitué à être l’arsenal de la démocratie, la grande nation servant l’empire de la Liberté, sent pour la première fois dans son histoire, dans la montée de la Chine gouvernée par un parti communiste, une menace vraiment mortelle et un vrai risque, à terme, d’une victoire du totalitarisme.  

 

Ce sont ces trois facteurs qui expliquent l’extraordinaire véhémence de la révolution présente.   

 

   

Lettre d'Amerique n 31. Evangile et capitalisme aux Etats-Unis (1)

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 10:06 Écrit par Henri Hude

Je ne prétends être ni théologien, ni exégète, mais sans une méditation sur la Bible, il est difficile d’entrer dans l’esprit de l’Amérique, et de comprendre sa culture politique et économique. Comme j’ai moi-même médité la Bible depuis mon enfance, j’ai pensé à écrire une lettre sur les rapports entre le capitalisme et l’Evangile en Amérique.      

 

Religion et richesse  

 

Et tout d’abord, deux faits sont incontestables :

 

1° Les Etats-Unis sont un pays religieux et la religion principale de ce pays est le christianisme.

2° Les Etats-Unis sont un pays extrêmement riche et où l’argent est quelque chose de très important.  

 

Ces deux faits sont-ils cohérents ?

 

Ce qui est sûr, c’est que, dans l’esprit de l’Américain, qu’il soit protestant ou catholique, ces deux faits ne sont pas incohérents.  Par exemple, le premier évêque de Baltimore, John Carroll, était le cousin de Charles Carroll III, dit Carroll de Carrollton, seul catholique signataire de la Déclaration d’Indépendance. Les Carroll étaient de très loin au XVIIIème siècle la première fortune du Maryland. Comme tous les catholiques d’Angleterre et des colonies anglaises, ils étaient, depuis 1718, exclus de toute fonction publique par la loi anglaise.  

 

Si l’on visite à Annapolis la Carroll House, on constate combien se trouve valorisée la bonne gestion permettant la constitution d’une fortune familiale, qui dure encore, sur trois générations de Carroll.

 

La fortune n’est qu’un facteur de la puissance ; et la puissance est la base d’une liberté qui ne vaut que si elle impose le respect par la dignité de son acquisition et la noblesse des finalités auxquelles on la fait servir. Dans le cas des Carroll, l’indépendance des Etats-Unis et la liberté religieuse du catholicisme en Amérique.  

 

L’Ancien Testament, dans le livre des Proverbes, déclare que « la justice élève les nations, l’injustice les abaisse ». Cela ne veut pas dire que les pays pauvres et les faibles seraient des coupables ou des maudits. Cela ne veut pas dire non plus que les riches auraient forcément toutes les qualités, ni que leur richesse serait un signe de prédestination. Sinon l'Evangile ne parlerait pas de "mauvais riche". Et s'ils étaient tous mauvais par définition, il n'y aurait pas besoin de le préciser.   

 

Mais cela veut dire qu’on ne s’élève pas aux premiers rangs sans des qualités intellectuelles et morales, ni sans solides vertus collectivement pratiquées, ni sans une sagesse politique supérieure. Les patrons qui créent des jobs décents et permettent ainsi l'existence digne des familles valent bien les intellectuels névrosés qui culpabilisent la propriété privée.   

 

La justice élève les nations  

 

Contrairement à ce que pensent les cyniques, les Américains ne croient pas, dans leur ensemble, qu’un peuple puisse s’élever et se maintenir au sommet sans s’astreindre collectivement à la pratique des vertus morales. Ils n’admettent pas que leurs dirigeants mentent et soient pourris. Ils veulent punir les tricheurs et les malhonnêtes, qui réussissent parfois plus vite que les autres, mais qui n’ont qu’un statut de parasites, dans une prospérité générale à base d’honnêteté et de dur travail.  

 

Ils savent surtout que la morale ne se suffit pas, et les « leçons de morale » sont impuissantes sans un mobile plus profond. Le mobile de l’intérêt ou de la puissance, s’il est seul, peut produire aussi bien la tyrannie ou le pillage que l’ordre dans la liberté.

 

La liberté sans la morale n’est qu’un arbitraire égoïste, anarchique et tyrannique à la fois. Cette liberté basse est le vice caractérisé des despotes.

 

Mais la morale est un fardeau trop lourd sans l’élan de la religion, dont elle est une retombée, comme disait Bergson. La liberté vaut donc par la vertu de justice, qui est une retombée de la vertu de religion, si le Dieu de la religion est un Dieu moral et qui aime la liberté, comme c’est le cas du Dieu de la Bible, tout au moins aux Etats-Unis.

 

Il n’y a donc pas de liberté et de démocratie durable sans la liberté religieuse, qui est d’abord une liberté de la religion de justice et de liberté. La loi est venue par Moïse, et la grâce par Jésus-Christ (Jn, 1, 17). « Où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté. »   

 

L’économie politique est une science morale    

 

Le problème de l’économie values-free, c’est que ce n’est pas une science.

 

La part de réalisme machiavélien que comporte le capitalisme démocratique ne peut pas le faire marcher à elle toute seule, car elle n’est que la moitié d’une culture dont l’autre moitié se trouve dans l’idéalisme profond d’une foi religieuse, inspirant la liberté religieuse, suscitant l’ascèse, nourrissant les vertus.

 

Si cela ne se réalise pas dans chacun des individus, il faut quand même que, collectivement, le mélange se produise pour que le capitalisme soit fonctionnel. Et la science amorale et sécularisée n’est qu’un parasite de cette culture, un parasite inconscient de son statut parasitaire et un produit intellectuel prétentieux, inconscient de son défaut de scientificité adéquate.    

 

Il est évident que la pratique de la Loi assure la justice et pose ainsi les bases de la confiance sociale. La liberté chrétienne et l’esprit d’amour inspirent à l’intérieur d’un ordre assez austère un dynamisme unique de liberté créatrice et y suscitent une générosité de don qui transforme l’économie : il y fait toute la différence entre la rigueur du calcul et l’avarice sordide.

 

Cette confiance, ce dynamisme et cette ouverture sur des valeurs de gratuité permettent seuls de faire fonctionner et subsister l’économie libre.  

 

Il en va de même pour la politique de liberté. Plus la régulation intime est puissante et moins il y a besoin de coercition et de contrôle a priori. L’immoralité fabrique de l’insécurité qui multiplie les contrôles et annule à la fois la confiance et la liberté.

 

La société libre est une société morale et la société morale est une société libre. Et une société libre et morale, avec son économie libre sous un gouvernement tempéré, est de fait une société où devient possible sans contradiction une croissance continue. Par conséquent, il est normal qu’une société chrétienne tende à devenir une société prospère.  

 

C’est ce que confirme toute l’histoire de l’Europe, et pas seulement à partir du XVIème siècle.

 

L’histoire de l’Italie, de la Flandre ou de la Hanse au Moyen-âge sont une réfutation des thèses trop unilatérales de Max Weber.  Toute la question, c’est de savoir si la prospérité ne fait pas perdre la tête, oublier les conditions profondes dont elle est issue, renier les racines de la culture.    

 

Les vertus morales et les facteurs de la croissance   

 

Les vrais facteurs de la croissance, ce sont des vertus morales. Quand l’expérience ne confirme pas cette règle, c’est que les sociétés spirituelles manquent à pratiquer certaines vertus humaines ou chrétiennes.   

 

La charité suscite la solidarité. Comme l’amitié, dont elle est la plus haute forme, elle forme le terreau de la justice et le lien de la paix civile.  

 

La justice respecte l’autorité légitime, se soumet à la loi et s’intègre dans l’ordre, tient ses promesses, dit la vérité, exécute les contrats, respecte la propriété.  

 

Le respect du Père est le fondement du respect de l’autorité, mais d’une autorité respectueuse de l’égalité, et qui, entre frères, ne saurait signifier tyrannie.  

 

Le goût de la simplicité et de l’ascèse éliminent le luxe inutile et poussent à l’épargne.  

 

Le courage travaille dur ; il assure la sécurité et le règne de la loi, il défend la liberté, la vérité, et prend des risques.  

 

L’espérance et la foi sont un principe d’invention, d’innovation et d’investissement.  

 

La croissance est une bénédiction, comme la multiplication. Les sociétés libres et prospères, quand elles se corrompent, ont peur de la croissance et par instinct de sécurité détruisent à la fois leur prospérité et leur liberté.   

 

La tempérance et la chasteté assurent la stabilité des mariages, leur fécondité et donc la croissance, si d'autres conditions sont remplies. Elles assurent le renouvellement des générations, la cohésion des familles et la qualité de l’éducation. Sans elle disparaissent l’autorité des parents et des maîtres, le sérieux de l’étude et la transmission des valeurs.  

 

Il y a donc une certaine rétribution de la justice ici-bas. C’est aussi ce que dit l’Evangile : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît. »

 

 

   

Lettre n 32. Evangile et capitalisme aux etat-Unis et ailleurs (2)

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 10:11 Écrit par Henri Hude

On n’irait pas au fond des difficultés présentes des Etats-Unis, si l’on ne parlait pas de la question des pauvres et du rapport de cette question avec celle de la religion. Une telle discussion est aussi très éclairante sur la situation de la religion chrétienne dans les pays développés.    

 

Le capitalisme et les pauvres    

 

Il est incontestable que la culture politique et économique des Etats-Unis possède une remarquable aptitude à produire de la liberté dans l’ordre et de la prospérité dans la vertu.

 

Toutefois, le caractère extrême de l’individualisme (même compensé par l’esprit familial de la religion) et l’allergie libertarienne à l’Etat, imposent à tous une norme de concurrence et de compétitivité extrêmement exigeante.

 

Or l’expérience montre qu’il y a dans le monde un bon tiers d’Etats, et dans chaque société entre un quart et un tiers d’individus, qui tout simplement n’y arrivent pas. Et peut-être n'y arrivent-ils pas, parce qu'ils ont besoin de situer leur action dans un cadre social plus communautaire. A quoi les Américains répondent en général que la vie communautaire est très forte aux Etats-Unis.

 

Que faire par conséquent des pauvres et de la pauvreté ? Quelle place peuvent-ils avoir, s’ils peuvent en avoir une, dans la culture politique des Etats-Unis ?     

 

Capitalisme et christianisme   

 

Les Etats-Unis sont-ils authentiquement chrétiens, ou sont-ils désespérément mal à l’aise pour vivre la pauvreté chrétienne, ou pour concevoir la présence de la notion de pauvreté au cœur même de la tradition chrétienne ?

 

Au début de l’enseignement du Christ, il y a les béatitudes et voici la première d’entre elles : « Bienheureux les pauvres ! » Saint Paul écrit : « La racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. » Et Jésus déclare tout aussi catégoriquement : « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’argent. »  

 

Ce n’est pas un problème seulement pour les Etats-Unis. C’est un problème général des pays chrétiens et c’est un paradoxe de l’existence sociale et historique du christianisme. Il est le facteur fondamental de la croissance durable et il paraît réticent en face des effets de cette croissance. Comment comprendre cela ?    

 

« Bienheureux les pauvres ! »    

 

Quand j’étais adolescent, le marxisme régnait. La religion chrétienne, alors, était censée, en faisant l’éloge de la pauvreté, faire tenir tranquille les prolétaires, en leur bourrant le crâne avec des fables au lieu de les appeler à la lutte pour la libération et la justice. 

 

Trente ou quarante ans ont passé. Le marxisme a disparu, lui qu’on disait immortel, et le christianisme, en faisant l’éloge de la pauvreté, est désormais censé empêcher le capitalisme de développer les pays pauvres et d’y apporter la prospérité. Je crois que cet autre reproche est tout aussi superficiel.

 

J’ai lu, dans ma jeunesse, le livre d’un père dominicain, Pie-Raymond Régamey, sur la pauvreté chrétienne. Je n’ai pas ce volume sous la main, mais si ma mémoire est fidèle, l’auteur commence par noter qu’il y a deux versions de la première béatitude. En saint Matthieu, le Christ dit : « Bienheureux les pauvres de cœur (ou les pauvres en esprit), le Royaume des cieux est à eux » En saint Luc (6, 20), il dit : « Bienheureux êtes-vous, vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous. »  

 

Les deux versions, explique le Père Régamey, se complètent. La pauvreté dans l’Evangile n’est pas une simple situation économique, c’est une humilité religieuse profonde qui prolonge celle des anawim de l’Ancien Testament. Et ceux-ci ne demandent à Dieu ni la grande richesse, ni la grande pauvreté, mais plutôt une situation intermédiaire. « Si les richesses affluent dans ta maison, n'y attache pas ton coeur. »

 

Et toutefois, continue Régamey, la pauvreté évangélique n’est sûrement pas non plus une simple disposition spirituelle. Ce qui le prouve, c’est le réalisme très clair de la parabole dite "de Lazare et du mauvais riche" (Lc, 16, 19-31). Lazare est un pauvre au sens économique du mot ; c’est même un misérable. Or le pauvre Lazare meurt et va au Paradis, le mauvais riche meurt et va en enfer.

 

Dans un autre passage, Jésus demande au « jeune homme riche », lui qui est un vrai riche au sens économique du mot, de laisser ses richesses et ce dernier « s’en alla tout triste, parce qu’il avait de grands biens » (il avait des terres, des maisons, des biens économiques que l’on peut « vendre »). C’est alors que Jésus déclare qu’« il est plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux, qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille ».  

 

Même si l’interprétation des textes ouvre souvent sur des questions qu’on ne peut trancher sans autorité habilitée pour ce faire (autorité à laquelle je défère donc, pour les raisons que donnait Newman), il y a quand même des limites aux sens que des textes, lus honnêtement et en cohérence les uns avec les autres, sont susceptibles de recevoir.

 

La pauvreté chrétienne de ces pauvres qui font l’objet de la grande bénédiction inaugurale de Jésus-Christ, est donc bien une pauvreté comportant un élément concret de dépouillement matériel. Et il n'y a pas de bonheur profond sans une participation a cette pauvreté. S'il y a une chose de sure, c'est que Jésus n'est pas démagogue.  

 

La morale chrétienne permet la croissance et la prospérité, et elle met en garde contre leurs effets corrupteurs. Il n’y a pas là de vraie contradiction, quand on a bien compris qu’il n’y a pas de prospérité sans vertu, ni de vertu sans ascèse, ni d’ascèse sans quelque privation méthodique, sans dénuement volontaire.

 

La jouissance des biens que procure la prospérité n’a de valeur et même de douceur ou de dignité que sur fond d’une jouissance plus austère, qui cultive la liberté profonde par rapport à toutes ces choses dans lesquelles on peut s’engluer.  

 

Le sens de la propriété, disait déjà magnifiquement Aristote, c’est de donner. Comme on ne peut donner que ce qu’on a, si l’on n’a rien, on ne peut rien donner. C'est pour cela que le communisme enlève a l'être humain toute moralité. Et c'est aussi pourquoi les riches ont la responsabilité de permettre a d'autres d'avoir, eux aussi, pour pouvoir, eux aussi, donner.

 

Il y a des "jeunes hommes riches" qui n'ont plus rien, parce qu'ils ont tout donné, mais c’est là une situation qui, dans l’Evangile, a deux aspects : elle fonctionne à la fois comme un cas concret réel mais exceptionnel (ce jeune homme riche), et comme un conseil universel, où se révèle la nature même et la vraie fonction d’une propriété, si elle est dignement possédée. 

 

   

Lettre d'Amerique n 33. Evangile et capitalisme aux Etats-Unis et ailleurs (3)

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Mise à jour le Mercredi, 08 Décembre 2010 10:23 Écrit par Henri Hude

L’importance de la question de la richesse dans l'Evangile

 

Ceci n'est pas une dissertation en exégèse biblique. Limitons-nous à l'essentiel de l'essentiel : le rapport du riche au pauvre est au centre même de ce qui détermine l’éternelle destinée.

 

Les paroles du Juge (Mt, 25) sont les suivantes et elles sont très claires : « Allez-vous-en, maudits, au feu éternel (…) car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, (…) j’étais nu et vous ne m’avez pas vêtu, j’étais malade et vous ne m’avez pas visité, etc. »    

 

« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. »   

 

Les Américains (et les gens riches en général) peuvent avoir un peu de mal, me semble-t-il, avec ce passage.

 

Par contre, ils raffolent de Saint Paul écrivant aux Thessaloniciens : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. » (Th., 3) Newt Gingrich le cite dès les premières pages de son livre To Save America.

 

Sur un vrai chrétien, et en tout cas un chrétien américain, le chantage affectif des fainéants ne marchera pas. S’il a la responsabilité de la sécurité sociale, il mettra fin aux abus des sangsues et des parasites. Les tricheurs remboursent ou vont en prison.

 

Il est très clair que l’amour chrétien des pauvres n’est pas pour eux un sentiment de culpabilité produisant une exploitation à rebours. Ce dernier sentiment est pour eux un affect morbide faisant partie de la névrose de l'intellectuel de gauche.

 

Donner du pain et donner du travail   

 

Ailleurs, avant de multiplier les pains pour une foule affamée, Jésus commande à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Je me souviens avoir appris, en lisant l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII, il y a fort longtemps, que la première façon de donner à manger, c’est de donner du travail.  

 

Jésus, dans la parabole dite « des ouvriers de la vigne » (Mt 20, 1-15), compare Dieu lui-même à un propriétaire viticulteur qui donne du travail à des chômeurs. Ce même propriétaire a dans un autre passage un visage d’entrepreneur : Un homme planta une vigne, creusa un puits, l’entoura d’une clôture, etc.   

 

La parabole des ouvriers de la vigne, appelée aussi celle de « l’ouvrier de la onzième heure », nous avertit que la tentation de la classe laborieuse se trouve dans la jalousie et l’envie égalitaire. En même temps, cette parabole proposerait une politique salariale bien déconcertante, si c’était là son objet. Au moins signale-t-elle que les employeurs ne doivent pas laisser déterminer leur conception de la justice par l’envie égalitaire de leurs employés. C’est là un des défauts majeurs de l’Etat quand il est employeur. Bref, il ne faut pas confondre l'Evangile et le socialisme.  

 

Si le pauvre a droit au pain, c’est qu’il a droit au travail ; s’il a droit au travail, c’est qu’il a droit à l’investissement qui créera l’emploi ; et s’il a droit à l’investissement créateur d’emploi, c’est que l’investisseur, celui qui a des talents à investir ( en compétence, créativité ou épargne), a aussi les devoirs correspondants, ainsi que les droits lui permettant de remplir ce devoir.

 

En particulier, il a le droit de ne pas être empêché de remplir sa fonction par l’intervention intempestive d’agents publics trop suspicieux.    

 

Faire valoir les talents   

 

D’où l’importance de la « parabole des talents » (Mt, 25, 14-30). La parabole vient juste avant le texte du jugement dernier (Mt, 25, 31-46), qui lui donne toute sa portée. Celui qui ne développe pas ses talents ne donne pas à manger à celui qui a faim. Et il mérite donc de se voir rejeté « dans les ténèbres extérieures ». C’est une parabole à méditer par les étudiants paresseux. 

 

L'argent n'est pas une chose sale, c'est une chose importante. Et c'est parce que la richesse et la propriété sont des importantes fonctions sociales qu'il n'est pas permis d'en abuser par égoïsme.

 

Le riche n’a pas plus droit au repos que les étudiants. « Il y avait un homme dont les terres avaient beaucoup rapporté », et qui se dit que maintenant il va faire marcher son entreprise au ralenti et profiter de la vie. Ce projet très humain, mais égoïste et stérile, n’est pas béni par Dieu : « Cette nuit-même, on te redemande ta vie. » A quoi sert le figuier stérile ? On le coupe. A quoi sert le bois sec ? On le brûle.

 

Dans l’Evangile, décidément, on ne plaisante pas avec l’économie.    

 

Investissement fructueux et gratuité   

 

Ce devoir d’investissement n’est pas un devoir de faire le plus d’argent possible avec de l’argent, mais un devoir de soutenir les vrais entrepreneurs et de voir où se situent les plus urgents besoins de services à rendre, et d’emploi à procurer pour rendre ces services, et d'organisation du crédit pour que cela soit possible. « Prête à qui te demande et ne te détourne pas de celui qui veut t’emprunter. »  

 

Cela ne veut surement pas dire : prête sans discernement, puisqu’il faut que le placement, dit Dieu, rapporte 100% (« dix pièces d’argent pour dix pièces d’argent », « cinq pièces d’argent pour cinq pièces d’argent », et pour les quasi nuls, un taux d’intérêt). On le voit, tout se tient.  

 

Quand le Christ dit : « La moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux », il pense clairement au Royaume de Dieu et à la moisson des âmes. Mais un des sens moraux en cohérence avec tout ce qui précède, c’est qu’il y a trop peu d’investisseurs éclairés et généreux, trop peu d’entrepreneurs responsables, alors que monte sans fin la croissante marée des personnes qui ont besoin de gens qui leur offrent de travailler. « Personne ne vous a donc embauchés ? Personne, Maître. (…) Allez donc à ma vigne. »     

 

Peut-on éradiquer la pauvreté ?    

 

La plainte du Christ devant le petit nombre des moissonneurs explique sans doute une autre de ses paroles : « Des pauvres, vous en aurez toujours. » Cela ne signifie sans doute pas une indifférence aux misères et une invitation au fatalisme, mais une lucidité.  

 

Le fonctionnement du marché doit normalement donner du travail à tous, mais à condition que le marché ait toute son efficience possible, ce qui ne se peut que si les entrepreneurs et les investisseurs agissent de façon vraiment responsable, tenant compte du long terme, du capital humain, etc. Or il est trop évident que nous en sommes loin.

 

Dire qu’il y aura toujours des pauvres, c’est dire qu’il y aura toujours des investisseurs peu responsables. A chacun de prendre ses responsabilités   

 

Redistribution et compensation   

  

Et c’est compte tenu de cette situation prévisible qu’il est aussi requis de donner, pour la compenser.

 

La mesure souhaitable de ce don est donnés dans le récit de « la rencontre avec Zachée » (Lc, 19, 1-10), qui n’est pas la même que celle du jeune homme riche. Ce dernier est appelé à ce que nous appellerions aujourd’hui la « vie religieuse ». Zachée, c’est le laïc fortuné, le chrétien qui a réussi et qui doit continuer à mener dans le monde une vie ordinaire.  

 

Que donne Zachée ? « La moitié de mes biens. » Donner la moitié de ses biens, ce n’est pas supplier l’Etat d’augmenter indéfiniment les taxes et de paralyser l’économie par des interventions intempestives. C’est plutôt disposer de la moitié (par exemple) de la fortune qu’on a eu la liberté d’amasser pour fonder une œuvre utile au bien commun.

 

Outre cela, il faut « payer l’impôt à César », mais sans oublier 1° que César n’est pas Dieu (il n'est pas non plus la Raison Pure), et 2° que Ponce-Pilate a dessiné à jamais le type-idéal du politicien sans courage (le type-idéal au sens wébérien).   

 

Les riches doivent aussi avoir le sens du mal qu’ils ont pu faire, comme investisseurs irresponsables, comme oisifs, ou comme gaspilleurs, en ne faisant pas tout le bien qu’ils auraient dû faire. Aussi le don spontané de Zachée ne se réduit-il pas aux 50% dont on a parlé (affectés à des fondations solides, ou du moins à l’investissement de long terme et sérieux). Il s’y joint une réparation : « Si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre au quadruple. »

 

Ce niveau de réparation de 4 contre 1 n’est pas déraisonnable, compte tenu des désordres ruineux que cause l’avarice. Celle-ci sacrifie tout à un profit financier superficiel. Or la société ne peut jamais être stablement prospère en se réglant sur une règle aussi défaillante.  

 

Pour finir, que penser de la parabole dite de l’« intendant malhonnête » (Lc, 16, 1-8) ? Je suis enclin à croire que cet intendant n’est autre que le mauvais riche, défini avec précision par tout ce qui vient d’être dit. Or que fait l’intendant malhonnête ? Il réduit les dettes entre 20% et 50%, recréant l’amitié entre créanciers et débiteurs. Pourtant, le Maître (qui est ici Dieu) fait son éloge.

 

Il serait intéressant de savoir si ce montant de réduction des dettes ne correspondrait pas à la fois aux réparations que Zachée se dit disposé à pratiquer, et à l’impôt que César serait en droit d’exiger, si Zachée et ses pareils ne faisaient pas leur devoir.   

 

En conclusion, dans la parabole du fils prodigue (Luc, 15, 11-32), j’observe quel grand changement produisent les difficultés économiques dans l’esprit de ce jeune homme. Ce riche héritier, ayant par ses folies dilapidé son patrimoine, se retrouve ouvrier agricole. C’est alors qu’il pense à revenir vers son Père.  C’est le début de sa conversion. Ce qui vaut pour les individus peut-il valoir pour les peuples ? Cette parabole ne pourrait-elle pas valoir, un jour prochain, pour notre monde occidental ? 

 

   

Lettre d'Amérique n 24. House divided (3). Hoover et Roosevelt ? Obama et le Tea Party

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Mise à jour le Vendredi, 26 Novembre 2010 19:10 Écrit par Henri Hude

Annapolis, 25 Novembre 2010, Thanksgiving Thursday. Dans les deux lettres précédentes, j’ai commencé à parler du Président américain Herbert Hoover (1929-1933), que Franklin Roosevelt (1933-1945) a battu à plates coutures, empêchant sa réélection. La situation présente me paraît être une reprise imprévue du débat entre ces deux hommes.  

 

Que disait et faisait le Président Herbert Hoover (1929-1933) ?   

 

Hoover dramatisait, sans doute exagérait, le sens des actes de Roosevelt, comme font assez souvent aujourd’hui avec Obama les militants du Tea Party. Ainsi, l’intervention de l’Etat dans la crise économique apparue en 1929 incarnait, disait Hoover, « la même philosophie politique qui a empoisonné toute l’Europe… les fumées du chaudron de sorcières qui bouillait en Russie. » (Leuchtenburg, Herbert Hoover, p.139) Dans un style moins dramatique : « La prospérité ne peut pas être restaurée au moyen de raids sur le Trésor public. » (décembre 1930, L., p.112) « Le chemin des budgets en déséquilibre ne peut mener qu’à la ruine. »  

 

Hoover mit en 1931 son veto à la loi Wagner, bipartisane et votée par le Congrès, qui voulait simplement redonner vie à l’United States Employment Service (sorte d’ANPE). Il commenta : « Penser qu’une législation puisse hâter la reprise, c’est comme croire que nous pouvons exorciser un cyclone en rédigeant des lois à son sujet. » (L., p.115)  

 

Il refusa en 1931 de convoquer une session spéciale du Congrès, arguant qu’« il ne voyait rien qui puisse autant perturber le processus de reprise qui est indubitablement en cours. »   

  

Hoover et Roosevelt  

  

Herbert Hoover a pour lui le fait que la politique de Roosevelt n’a rien résolu. En 1940, après huit années de politique que nous dirions « keynésienne », la situation restait toujours aussi médiocre. Mais que faire face à la pauvreté massive ?  

 

Hoover a toujours soutenu que c’était à cause des New Dealers que la crise avait duré jusqu’à la guerre. Peut-être y avait-elle conduit dans une certaine mesure.   

 

La grande différence entre les deux hommes fut dans la politique suivie face à la misère. Hoover s’obstina à la nier, puis continua à la minimiser. Il laissa toute la responsabilité de l’assistance aux autorités locales ou à la bienfaisance privée, au moment même où l’ampleur catastrophique du phénomène appelait une action publique.

 

On eut le sentiment, sans doute justifié, que l’équilibre budgétaire était plus sacré pour lui que le droit des affamés à la vie. Car il y eut un nombre non insignifiant de gens qui moururent littéralement de faim, à New York et ailleurs. Mais Hoover refusa même un travail statistique sérieux. Enfin, il sembla manifester du début à la fin une indifférence inhumaine au malheur des gens. Lui qu’on appelait « le grand ingénieur » reçut le nouveau surnom de « the great Scrooge ».  

 

Roosevelt, de son côté, par sens politique, mais aussi par pragmatisme, choisit une autre voie. S’il y avait eu un tremblement de terre et que dix millions de personnes fussent sans abri, l’Etat interviendrait sans se demander s’il mettrait par là le capitalisme en question. L'intervention de l'Etat était d'abord pour lui une question de sens commun et d'équité.  

 

Le sens commun et l’idéologie   

 

Pourtant, malgré sa réserve, due à une sévère éducation dans une famille de quakers et à la tristesse d’être devenu orphelin très jeune, Herbert Hoover n’était pas du tout un homme indifférent. Il s’était fait au contraire une réputation mondiale de bienfaiteur et d’homme de cœur, en étant le responsable américain des approvisionnements alimentaires durant la Première Guerre Mondiale. Et il fut aussi dans sa vieillesse à l’origine de la fondation de l’UNICEF. A sa mort, il fut célébré comme « l’homme qui avait nourri plus de monde et sauvé plus de vies qu’aucun autre homme dans l’histoire (L., p.161).   

 

Comment expliquer dans ces conditions l’exceptionnelle insensibilité d’un tel philanthrope ? Peut-être est-ce face à un tel paradoxe qu’on peut mesurer le désarroi d’une conviction fondamentale confrontée à une apparente réfutation expérimentale. Ou alors peut-être faut-il parler ici de la force de l’idéologie.  

 

Le capitalisme démocratique étant la formule qui marche, il doit marcher. Et si l’expérience montre le contraire, elle a tort. Il ne doit pas y avoir de pauvres, donc il n’y en a pas, ou très peu (« minimal actual suffering », L., p.112). Ou alors cette pauvreté, phénomène exceptionnel, a peut-être même une fonction positive.

 

   

Lettre d'Amérique n25. House Divided (4). Le capitalisme démocratique et la pauvreté

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Mise à jour le Vendredi, 26 Novembre 2010 19:11 Écrit par Henri Hude

Les causes profondes de la crise de 1929   

 

Hoover a toujours soutenu que la crise était le résultat du dérèglement massif des monnaies et du crédit par la Première Guerre Mondiale. « Sans la guerre, nous n’aurions pas eu la crise. »  

 

Hoover n’a pas consacré moins de 24 volumes en trente ans à la justification de son action et à la critique de la politique social-démocrate – sans parler d’une biographie inédite de Roosevelt, que ses proches l’ont dissuadé de publier. Il n’a jamais digéré son renvoi en 1932. « Democracy is a harsh employer », disait-il. (L., p.147) 

 

La cause profonde de la crise de 1929, disait Hoover, ne se trouvait donc pas dans une fièvre de spéculation passagère, contre laquelle il avait multiplié les avertissements (L., p.148). Une crise normale aurait suffi à guérir cette fièvre, en crevant les bulles spéculatives.  

 

Indépendamment des effets durables de la Grande Guerre, la cause de l’exceptionnelle durée de la dépression se trouvait en Europe : dans ses divisions, ses guerres, ses armements, ses mercantilismes, ses protectionnismes nationaux et coloniaux, et dans la contagion de tous ces vices aux Etats-Unis, à la suite de la catastrophique élection de Roosevelt.     

  

Récrire l’histoire économique ?   

  

Comme il ne mourut qu’en 1964, il aurait pu soutenir aussi, dans sa logique, que le monde n’était sorti de la crise, après 1945, que grâce à la restauration du libéralisme.

 

Le compromis social-démocrate, en Europe, après la seconde guerre mondiale, était peut-être utile, puisque politiquement inévitable, compte tenu des préjugés indéracinables à l’époque. Mais les vraies causes des Trente Glorieuses étaient la paix dans l’ordre libéral américain (et le dynamisme démographique). La social-démocratie n’avait pu que freiner la croissance et préparer une dépression future.  

 

De même, dans la logique de Hoover, le monde entier n’aura commencé à sortir de la misère, après la chute du communisme, qu’à partir du moment où le leadership américain aura progressivement fait adopter partout une politique économique libérale.  

 

Mais Hoover n’a pas raisonné ainsi. Au lieu de tirer avantage de la situation, il s’est surtout montré critique d’une politique américaine encore trop peu libérale à ses yeux.   

 

Le bouc-émissaire de l’Amérique et l’aubaine des Démocrates   

 

L’historien William Leuchtenburg, auteur d’une œuvre considérable sur la période allant de 1914 à 1940, cite dans sa récente biographie de Hoover les souvenirs de l’essayiste Russel Baker. La tante de ce dernier, écrit Lichtenburg, l’avait clairement informé : « Les gens mouraient de faim à cause de Herbert Hoover. Ta mère est au chômage à cause de Herbert Hoover. Les hommes s’entretuaient à cause de Herbert Hoover et leurs enfants orphelins étaient envoyés en masse à l’orphelinat … à cause de Herbert Hoover. » (L., p.149) Et il faut se rappeler que l’extraordinaire succès de la chanson « Who’s Afraid at the Great, Bad Wolf » reflétait, en 1933, la satisfaction que Hoover ne fut plus à la Maison Blanche. 

 

Quand on est parvenu à diaboliser ainsi un adversaire, ou quand il a réussi lui-même à se diaboliser ainsi, et quand en plus le malheureux se défend avec une maladresse obstinée, et un complet manque d’humour, il devient pour ses rivaux une véritable aubaine.  

 

Roosevelt n’a affronté électoralement Hoover qu’une seule fois dans sa vie, mais le pauvre homme avait laissé un souvenir tellement ineffaçable, que l’astucieux FDR a toujours délibérément ignoré ses autres compétiteurs. Dans toutes les élections suivantes, il n’a jamais fait campagne que contre le seul Herbert Hoover. Et ça a toujours marché.

 

Avec bonne humeur, un partisan de Roosevelt a noté : « Nous devrions être éternellement reconnaissants à Herbert Hoover, qui nous a fourni pendant douze ans notre ticket de cantine. » (L., p.149) 

  

Conclusion ? 

 

Si :

1° la social-démocratie n’est qu’une fausse bonne solution, puisqu’elle finit par détruire le capitalisme démocratique, et si

 

2° le capitalisme actuel fabrique à la fois de la richesse et de la pauvreté, de l’ordre et du désordre,

 

alors,

le capitalisme démocratique peut-il ou non prendre en charge le problème de la pauvreté, sans le nier, et sans recourir à la social-démocratie, mais en améliorant l’efficience du marché ?

 

   

Lettre d'Amérique n° 23. "House Divided" (2). Les conservateurs

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Mise à jour le Mardi, 23 Novembre 2010 22:00 Écrit par Henri Hude

 Le capitalisme démocratique et le conservatisme de rupture  

 

La politique de rupture avec la social-démocratie est appelée « conservatrice », aux Etats-Unis, non parce qu’elle voudrait conserver le compromis existant, mais parce qu’elle se réclame de la tradition de capitalisme démocratique à culture morale et/ou religieuse – c’est là ce que la plupart des Américains ont dans l’esprit quand ils parlent de Démocratie. 

 

Le compromis social-démocrate a été accepté en 1933, puis après, mais seulement à doses réduites, à cause d’une situation d’extrême urgence (« supreme emergency ») et dans la mesure où son ampleur n’allait pas au-delà d’un correctif laissant subsister pour l’essentiel la structure du capitalisme démocratique.   

 

Il est donc admis et convenu qu'il n'est pas permis d'en faire l'élément central et structurant de la vie sociale.

 

La loi sur le « healthcare » : un pont trop loin ? 

 

L’Obamacare est donc une décision qui sort de l’épure et qui change la structure. Elle est vue comme une création idéologique sans racines dans la mentalité américaine, contraire au sens commun du capitalisme démocratique. C’est pourquoi elle a fait déborder le vase.

 

L’opposition est très vive sur le sujet, car des deux côtés on invoque la morale. Un ami qui a voté Obama me disait avec colère : "Dans ce pays, quand on a un cancer, le premier souci qu'on a est de savoir où trouver l'argent pour se faire soigner." Un collègue démocrate, pourtant beaucoup plus progressiste que lui, tenait le propos pour exagéré.  

 

La social-démocratie, même usée, aurait pu se maintenir longtemps, si elle n’avait pas voulu s’étendre. Ayant fait un pas de trop, elle est engagée dans un mouvement de recul, qui n’est pas près de s’arrêter, si du moins les conservateurs suivent l’avis de Newt Gingrich, c'est-à-dire savent remplacer ce qu’ils détruisent, au lieu de s’y opposer stérilement : « Il faut passer d’un conservatisme d’opposition à un conservatisme de remplacement. » 

 

Le consensus traditionnel devient-il un sujet de division ?    

 

Cette tradition de démocratie capitaliste n’est « normalement » ni démocrate, ni républicaine, au sens partisan du mot. Les deux partis adhèrent « normalement » à la « formule qui marche » et ne se distinguent « normalement » que par une sensibilité plus forte à telle ou telle des dimensions essentielles de cette tradition. Ils peuvent d’ailleurs, selon les moments, échanger leurs fonctions et changer les valeurs qu’ils prennent en charge.  

 

C’est cette tradition, « normalement » partagée, qui permet une culture politique de régime mixte. Et le capitalisme chavirerait sous la force des vents de l’avarice (greed), sans l’énorme quille de traditions familiales, morales et évangéliques, qui font « normalement » partie de la vie.    

 

Mais jusqu’à quel point peut-on encore aujourd’hui employer ce mot de « normalement » aux Etats-Unis ? House divided.  

 

Ronald Reagan, George Bush II, Herbert Hoover  

 

La politique conservatrice (de rupture) se réclame le plus souvent de Ronald Reagan, et elle reproche à George Bush II sa timidité et son infidélité à la doctrine républicaine. Le « conservatisme compatissant » de ce dernier (« compassionate conservatism), était, disent-ils, un bon produit électoral « right in the middle », mais en voulant absurdement donner à tout le monde la pleine propriété d’une maison, y compris à ceux qui ne pouvaient pas se la payer une, Bush a préparé une énorme crise du crédit.

 

Ce n’était pas là, assurément, un conservatisme sérieux. Pour le Tea Party, Bush agissait en somme en homme du New Deal. Comme l’écrit le même Newt Gingrich dans Sauver l’Amérique, (To Save America), la thèse la plus révolutionnaire, aujourd’hui, c’est « 2 + 2 = 4 ».   

 

Jusqu’à une date récente, les critiques du New Deal étaient considérés comme des vieilles barbes. Chacun admettait qu’il fallait rechercher un bon compromis entre l’action du marché et celle de l’Etat. Les libertariens étaient considérés comme des excités dont la droite avait honte. Aujourd’hui, on se demande sérieusement si le compromis social-démocrate n’était pas un monstre incohérent, et surtout s’il était juste, et s’il était démocratique. On se dit que le statut de l’intervention étatique dans le domaine de l’économie ou de l’assurance (de la solidarité) était, peut-être, celui d’un parasite : sans force propre et ne vivant que de l’organisme qu’il débilite et, à la fin, tue.  

 

Ce n’est pas que les conservateurs prônent l’égoïsme. La "self-reliance" n'est pas le chacun pour soi, mais ils estiment que le marché peut faire mieux que l’Etat, y compris en matière de solidarité. La démocratie suppose un dynamisme des individus que détruit la logique d'assistanat. De toute façon, la première forme de solidarité, c’est la création de jobs, laquelle, à l’évidence, n’est pas le rôle de l’Etat. Or la création de jobs suppose que le capitalisme n’est pas étouffé par l’Etat, ni dénaturé par la corruption que permet l’étatisme.  

 

Au-delà des références à Ronald Reagan, il s’agit bel et bien (même si cela n’est pas dit) d’une rupture avec la politique inaugurée en 1932. En somme, les conservateurs pensent qu’Herbert Hoover avait raison. J'en dirai plus demain.

 

   

Lettre d'Amérique n° 22. "House divided"

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Mise à jour le Mardi, 23 Novembre 2010 09:52 Écrit par Henri Hude

Une Amérique polarisée  

 

Une situation claire a émergé des dernières élections américaines : celle d’une division politique radicale. Comprenez bien : ce n’est ni de la rhétorique, ni du sensationnel. C’est de la réalité vraie. C’est sérieux et c’est grave.  

 

Je ne parle pas de ces divisions vives, mais normales et tolérables, qui font la vie d’une communauté politique confrontée à des grands choix : isolationnisme ou participation au concert des nations, entrée en guerre ou neutralité, déségrégation et droits civils, détente ou affrontement, indépendance énergétique ou environnement, etc.  Le degré de division actuelle est probablement sans précédent, même si ce sera sans doute moins sanglant, depuis la guerre de sécession (1861-1865).

 

Un auteur bien informé avait déjà publié un livre lucide, il y a deux ans, intitulé The Second Civil War. How Extreme Partisanship Has Paralysed Washington and Polarized America.

 

C’est aussi l’opinion de Newt Gingrich, homme politique et historien, que j’ai écouté hier dimanche soir sur C-Span. Il écrit dans son livre To Save America, Pour sauver l’Amérique, que le compromis n’est plus possible, ni durable, et que ce pays ne fera pas l’économie d’une période de haute tension intérieure, s’il veut éviter la paralysie. L’année 2012 et la suivante seront très chaudes aux Etats-Unis.    

 

Un choix politique clair  

 

En quoi consiste cette division ? Deux propositions politiques sont en présence :  

 

1° continuer et intensifier une politique social-démocrate, Obama marquant une troisième étape de ce mouvement historique, après celles de Roosevelt (années 30) et de Kennedy-Johnson (années 60) ; 

 

2° mettre fin à cette politique et revenir à la philosophie américaine classique, à « la formule qui marche ». Reagan avait donné un premier coup d’arrêt en ce sens, et les efforts de Clinton avaient pu être bloqués, mais George Bush a laissé aller les choses par faiblesse, et cela ne peut plus durer.  Même si ce n’est pas dit nettement, il s’agit de savoir s’il faut, ou s’il ne faut pas, répudier la logique de compromis social-démocrate, et tolérer un glissement progressif vers le « socialisme ». Il s’agit de savoir s’il faut, ou s’il ne faut pas, revenir à la politique américaine classique en refermant la parenthèse du New Deal, ouverte par la victoire de Franklin Roosevelt sur le Président Herbert Hoover en 1932.  

 

Il est peut-être significatif que la collection « The Americain Presidents », chez Times Books, qui ne comportait pas de volume consacré à Hoover, jugé invendable, ait décidé en 2009 de consacrer un volume de la série, plutôt bienveillant, à la personnalité et à la carrière d’Herbert Hoover. Mes citations de Hoover dans ce qui suit sont tirées de ce livre (William Leuchtenburg, Herbert Hoover, 2009). 

 

Comme le système des contrepoids (checks and balances) caractérise les institutions américaines, la paralysie est probable, au mieux une collaboration bipartisane minimale, jusqu’aux prochaines élections. Si le choix des électeurs en 2012 n’est pas assez net, la paralysie peut s’éterniser. Et comme les patrons ont besoin, pour investir, de prévoir les conditions, notamment fiscales, de leur action, il est probable qu’il n’y aura pas de reprise américaine nette avant que le choix ait été fait.   

 

Obamacare  

 

Le débat se focalise sur la création de jobs, la réduction des dépenses publiques, les réductions d’impôts, et sur la loi d’assurance maladie.

 

La grande presse française a fait l’éloge du Président Obama pour sa grande loi, appelée ici Obamacare, qui était censée mettre enfin les iniques Etats-Unis au niveau de la très juste Europe. Si notre presse voulait être réellement informative, elle essaierait de faire comprendre la raison de l’extraordinaire impopularité de cette loi auprès des trois quarts de la population, autrement qu’en expliquant que les Américain sont un peuple de parfaits égoïstes et de demeurés incapables de reconnaître leur intérêt le plus évident.  

 

Quand on écoute ici les débats sérieux sur le sujet, on voit bien qu’il ne s’agit pas de priver les gens d’assurances sociales et de vouer les pauvres à la misère. Comment un candidat à des élections ouvertes dans une démocratie pourrait-il se présenter avec un produit aussi invendable ? Il s’agit de rendre autant que possible au marché les fonctions d’assurance, sociales ou autres, tout simplement parce que la démocratie américaine, c’est le capitalisme, et que le capitalisme, ici, c’est la démocratie.

 

Il ne s’agit pas non plus de dissimuler certaines difficultés spécifiques au marché d’assurance de la santé, comme celle des « conditions préexistantes », mais de trouver des solutions adaptées, en cohérence avec la logique générale du système.    

 

L’histoire se retourne    

 

La grande dépression de 1929 a été mise au compte de la politique trop traditionnellement capitaliste du Président Hoover ; les innovations de Roosevelt (intervention de l’Etat, augmentation des dépenses publiques, grands travaux, assurances sociales d’Etat, etc.) ont été accueillies avec enthousiasme, comme si elles avaient sauvé l’Amérique. Et même si les remèdes de Roosevelt n’ont pas eu d’effet, le peuple y a cru, a pris patience et a voté pour lui avec constance et fidélité. 

 

Au contraire, la dépression de 2008 est mise au compte de la social-démocratie usée, qui érode « la formule qui marche », et qu’il faut maintenant brider pour relancer la démocratie, c'est-à-dire le capitalisme. La dépression actuelle était déjà là, bien entendu, quand Barack Obama a succédé à George Bush. C’est pourquoi il serait absurde de l’imputer au Président actuel.  Mais ce n’est pas ce que fait le courant dominant de l’opinion (Tea Party et également, il faut bien le dire, le mainstream du peuple américain), qui se définit comme conservateur et met les deux partis dans le même panier.  

 

La mise en cause des deux partis  

 

Aux Démocrates, les conservateurs reprochent d’avoir eu l’initiative d’une politique au fond socialiste. Ils ne sont plus si éloignés de penser comme Herbert Hoover qui maintenait, dans sa vieillesse, que « les buts de Kennedy étaient mauvais » et que sa politique « promouvait un socialisme déguisé en Etat-Providence ». Il ne fallait pas mettre seulement le petit doigt dans l’engrenage de la logique socialiste. Et pour refuser le mélange « toxique » entre des logiques incompatibles, Hoover ajoutait qu’« il suffisait d’une goutte de typhoïde dans un tonneau d’eau pour rendre malade tout un village ». (Leuchtenburg, 156) Au lieu de se moquer des ces propos politiquement incorrects et de ce qu'ils ont de manifestement excessifs, il faut essayer de comprendre comment, rétrospectivement, ils semblent aujourd’hui prophétiques à un très grand nombre d’Américains. 

 

Aux Républicains, les conservateurs reprochent d’avoir validé ces politiques boiteuses et le glissement vers le socialisme, en acceptant des décennies de compromis. Ce mainstream conservateur n’est pas un groupuscule fascisant. La presse française est grotesque, quand elle s’installe sur cette ligne. Le courant dominant ne fait que relever la philosophie traditionnelle de l’Amérique et grouper derrière elle une grande partie du peuple : les Républicains, aiguillonnés par le Tea Party, unis aux Démocrates conservateurs, et ralliant la majorité des Indépendants.  

 

On le voit, il ne s’agit plus des oppositions habituelles entre modérés des deux bords, tous d’accord sur le principe du compromis social-démocrate introduit par Roosevelt, mais il s’agit de revenir à la philosophie économique traditionnelle de l’Amérique et à sa culture, qui ont fait sa grandeur, et qui seules peuvent conférer leur stabilité tant à son libéralisme politique qu’à son leadership dans le monde.  

 

Je ne dis pas que c’est là ce qu’il faudrait faire en France ou en Europe. Je dis que nous avons besoin d’une classe médiatique qui arrête de penser par clichés et de raconter n’importe quoi. Comment peut-on espérer changer le monde avec efficacité, si on est incapable de le connaître avec objectivité ?

 

   

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