Henri Hude

Parler du pouvoir en famille (3). Lettre d'Amérique n° 7. Démocratie et copropriété

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Mise à jour le Mardi, 28 Septembre 2010 06:40 Écrit par Henri Hude

Annapolis, 26 Septembre 2010. Ma dernière lettre évoquait les défaites retentissantes subies aux primaires américaines par les candidats républicains "centristes" ou "modérés" à l’investiture républicaine. Commentant le triomphe des "conservateurs", les deux principaux journaux libéraux des Etats-Unis, le Washington Post et le New York Times, ont marqué leur étonnement. Cet étonnement étonne. 

 

Le pourquoi d’un renvoi aussi massif des sortants

 

Quand le management d’une entreprise a, comme on dit, « planté la boîte », les actionnaires renvoient le management. Ils le font sans état d’âme, si du moins ils ne sont pas encore ruinés. Et s’ils ont un peu de bon sens, ils regrettent de ne pas l’avoir fait plus tôt.  

 

J’ai entendu parler sur C-Span  Michael Steele, le Président noir du National Republican Comitee. Ses propos, qu’il tenait ces jours derniers à Little Rock, Arkansas, se résumaient d’un mot : « Assez. » (« Enough »). Il exprimait une conscience de plus en plus claire, et majoritaire aux Etats-Unis, que, si les choses continuent, leur pays va tout simplement à la faillite. L’immense classe moyenne a pris conscience de la gravité de la situation. Les gens pensent que le management politique a « planté le pays ». Ces citoyens, qui se sentent les propriétaires de leur pays, veulent donc renvoyer le management politique. Et comme la responsabilité de la faillite est équitablement partagée par les deux principaux partis, les gens se disent que le pays a besoin de sang neuf et qu’il faut remercier les sortant. (« Vote incumbents out ! ») Et c'est ce qu'ils font. 

 

Cela semble un raisonnement peu attaquable dans son principe. On ne peut pas raisonnablement le réduire à un préjugé « populiste », ou à un mouvement d’humeur, ou à l’influence d’une clique extrémiste.   

 

Bien commun, copropriété, démocratie 

 

Le rapprochement entre une copropriété et une démocratie est très éclairant pour la notion de pouvoir et la notion de démocratie. La notion du bien commun s’éclaire en effet, et prend une sorte d’évidence, quand on commence par observer comment des copropriétaires ont des biens en commun – des objets, des constructions, des espaces, mais aussi des institutions, des règles, des projets, une ambiance, des valeurs, des souvenirs. Tous ces biens sont communs et leur ensemble constitue le bien commun. Le pouvoir se définit par la gestion d'un bien commun. Et la démocratie est le régime où le pouvoir vient des copropriétaires.

 

Le mérite de ce rapprochement entre copropriété et démocratie, c’est de rappeler qu’une démocratie n’est pas la propriété de ses dirigeants politiques, ni même de leurs électeurs. Les dirigeants ne sont que des administrateurs de biens que tous les citoyens possèdent en commun – LE bien commun.

 

La gestion de ce bien commun définit la fonction du pouvoir légitime. La comparaison entre copropriété et démocratie est donc pertinente (malgré ses limites). Elle pourrait être prolongée par la comparaison entre le dirigeant politique et un syndic de copropriété. Dans cette perspective, le peuple n’est pas une idée, ou un concept, ce sont des gens réels qui forment une communauté politique réelle et qui ont des biens réels en commun – choses, institutions, projets, idées, valeurs, souvenirs – : le bien commun.

 

Au niveau le plus concret, une démocratie est tout simplement un ensemble organisé de propriétaires, en grande majorité moyens et petits. Certains citoyens, c’est vrai, n’ont presque rien, sauf leurs enfants (en latin, proles, d’où l’expression latine de proletarii, prolétaires). Si les prolétaires sont trop nombreux, la démocratie est instable et la propriété semble injuste. La démocratie, pour durer, se soucie donc de faire accéder le maximum de citoyens à la propriété.  

 

Si le démos est comme une assemblée de copropriétaires ; et si le politicien élu est une sorte de syndic de copropriété ; alors le pouvoir vient évidemment d’en bas, de même que le pouvoir du syndic vient incontestablement des copropriétaires. Les esprits sublimes peuvent bien faire la moue devant la comparaison entre une démocratie et une copropriété ; mais une fois qu’on l’a bien intégrée, on sera capable de s’opposer fermement à toute appropriation du bien commun (et des biens des particuliers) par politiciens et bureaucrates.  

 

Le droit de l’assemblée des copropriétaires : tel est l’aspect le plus fondamental (et le seul vraiment clair) de la souveraineté du peuple. Une telle démocratie, par nature, est guidée et limitée par le bon sens des copropriétaires. Le pouvoir en démocratie est limitée, comme dans la copropriété, par la simple propriété privée et par son autonomie : le gérant, ou syndic, est en charge de la propriété commune, il n’a pas à gérer la propriété privée à la place des propriétaires.

 

Détruire ou éroder à l’excès la propriété privée par l'impôt, sous divers prétextes, c'est ce qui aux Etats-Unis est appelé "socialisme". Le socialisme est tenu pour incompatible avec la souveraineté du peuple bien comprise, tout comme avec liberté des personnes, des familles et des associations.  

 

Dans cette logique, la question de la pauvreté, là où elle se pose avec acuité, doit d’abord être comprise comme un devoir de faciliter l’accès du prolétaire à la propriété. Cela ne se peut que par un progrès de la prospérité, dont la première condition est le respect de la propriété. La fiscalité excessive est donc évidemment contraire à la démocratie, sauf si c'est le nom qu'on voudrait donner au pouvoir des idéologues et à l'appropriation du pays par des bureaucrates. Et elle est tout aussi contraire à l'intérêt des pauvres.

 

Démocratie et propriété privée  

 

Quand on se promène à travers les Etats-Unis, on voit qu’il s’agit d’un peuple de citoyens propriétaires. Bien entendu, il y a des pauvres, et l’entrée ouest de Baltimore, par les rues parallèles à la Route 40, fait véritablement peine à voir. Mais le fait dominant des Etats-Unis reste quand même l’immensité de cette classe moyenne possessionnée, qui ne se conçoit pas comme des « petits », mais comme « Nous le Peuple », comme l’Amérique normale, située entre une minorité de riches et une minorité de pauvres.   

 

Si l’on se promène du Nord au Sud du Maryland ou de la Virginie, on trouve partout une infinité de « petites maisons dans les bois », presque toutes spacieuses et légères, modestes et sûres d’elles, fières d’être américaines, avec le drapeau à l’entrée de beaucoup d’entre elles.

 

On voit aussi partout ces petites Eglises pimpantes et toujours peintes à neuf, de toutes dénominations protestantes, et qui ne reçoivent pas plus de fonds publics que les Eglises catholiques romaines, reconnaissables, elles, à la statue de la Vierge, aussi visible à l’entrée qu’une figure de proue. C’est là que sont pour beaucoup les liens invisibles entre ces maisons de familles libres et prospères, dans un pays qui dans son fond croit massivement en Dieu et en l’avenir.   

 

Il faut voir aussi ces communautés de copropriétaires, qui constituent de véritables villages : parfois cossus, richards et inaccessibles, avec leurs barrières et leurs gardiens, comme celle de Gibson Island, sur le bord de la Chesapeake, et parfois aussi humbles et libres, espaces ouverts groupés autour de leur community hall, où les copropriétaires se réunissent deux fois par semaine, par exemple Venice on the Bay, un peu plus haut que Gibson, entre Baltimore et Annapolis.   

 

C'est loin d'être toujours agréable. Souvent, on ne peut pas aller au bord de la mer, car le rivage est approprié, ou en copropriété. On ne peut s’arrêter presque nulle part pour stationner au bord de la route ("No parking. Any time") et aller se promener en forêt, sauf dans des grands parcs explicitement publics, où d’ailleurs il faut souvent payer un modique droit pour entrer. On ne sait trop à qui appartient le bord de la route ; ce qu’on sait, c’est qu’on risque de se faire mettre en fourrière, si on s’arrête où il ne faut pas ("Towing rule will be strictly enforced").

 

On a l’impression que la propriété privée est un domaine inviolable ("No trespassing. Violators will be prosecuted "). Mais ces propriétés, que les mœurs et la loi rendent inviolables, se barricadent rarement, restent en général des espaces non enclos de murs, ou même de barrières. Les fenêtres n'ont pas de volets.  Les maisons ne s’entourent pas de jardins soignés. Peu de fleurs, peu de fruits et pas de légumes. Des arbres ombrageant les maisons, les rendant même un peu trop sombres. Une pelouse bien tondue couvre en général toute la superficie de la propriété, comme si l’Américain aimait à bâtir sa maison dans un lieu qui lui rappelle la nature intacte, l’appropriation par le travail des espaces vierges et les mystérieuses forêts des âges pionniers. 

 

Dans une telle société, il ne faut pas s’étonner que le niveau moyen de confiance en soi soit plus élevé que dans des sociétés assistées, qui retiennent les citoyens en enfance et les mettent en tutelle à vie. Il est vrai aussi que l’existence est plus difficile pour ceux qui n’ont rien, plus dure à ceux qui ne savent pas lutter pour se tailler une place.  

 

« Rendez les comptes de la gestion »  

  

Arrivant d’Europe où l’action du président Obama est universellement célébrée, du moins dans l’infosphère, j’ai été frappé de lire ces propos si lucides de Marco Rubio, 39 ans, père de famille nombreuse, étoile montante de la politique américaine, et qui se présente en Floride au poste de sénateur : « Quand ces élections seront passées, déclare Rubio, il sera clair pour tous qu’une question avait été posée au peuple américain : "Voulez-vous devenir une Europe bis ?" Et que le peuple américain aura simplement répondu "Non, merci." » Marco Rubio, soutenu par le Tea Party, est à plus de 40% dans les sondages, menant de 12 points le républicain modéré qu’il allait écraser aux primaires et qui a préféré se présenter en indépendant. Le démocrate local se traîne en troisième place à 22%.  

 

Quoi que puissent raconter certains médias français, nous sommes à l’évidence aujourd’hui aux Etats-Unis en face d’un mouvement populaire puissant, viscéralement antiautoritaire, mais responsable et non révolutionnaire, conservateur, au sens d’enraciné dans la tradition nationale bi-séculaire, ami de la liberté et de la Constitution qui devrait la garantir. Un mouvement viscéralement antifasciste, et pour qui le "socialisme" n’est jamais qu’une des formes du fascisme, ou, dans le meilleur des cas, dans ses versions plus indolores, une espèce d’asservissement (« enslavement ») et de despotisme administratif, inventée par des intellectuels qui ne comprennent rien à la vie et au travail.  

 

Dans le Washington Times du 22 Septembre 2010, pages B1 et B4, j’ai trouvé un article ayant pour titre : « Le temps du Tea Party est venu ». Son auteur est Ted Nugent, figure typiquement américaine, unissant les trois qualités de chanteur de Rock ‘N’ Roll, de sportif et de militant politique.

 

Dans cet article qui, c’est sûr, n’est pas d'un « intellectuel », Ted Nugent écrit : "Le message du Tea Party est aussi fort que clair et il retentit dans toute l’Amérique : « Nous exigeons qu’on nous rende les comptes de la gestion. Un point, c’est tout. » (« We demand accountability, period. »)"

 

 

Parler du Pouvoir en famille (2). Lettre d'Amérique, n° 6

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Mise à jour le Mercredi, 22 Septembre 2010 20:37 Écrit par Henri Hude

Annapolis, 21 Septembre 2010. Je continue sur ma lancée : pour aider les parents à parler philosophie en famille, je continue mon commentaire philosophique des élections américaines (sans prétendre le moins du monde à la qualité d'analyste politique).  

 

Ce qui se passe en ce moment (septembre 2010) aux Etats-Unis est important. On sent que ce ne sont pas des élections comme les autres. Une seconde révolution conservatrice s’est probablement mise en marche, qui va plus loin que la précédente (1994). Ce vaste mouvement risque de dominer les dix prochaines années. En quoi consiste-t-il, que peut-il nous apprendre, c’est ce qu’il faut comprendre. Et pour cela, il faut sortir de la "Matrice", je veux dire, voir plus loin que l'image médiatique.

 

Importance de l’esprit critique 

 

Tout le monde en France a entendu les médias parler de Sarah Palin et du mouvement « Tea Party ». Ce qu’ils en disent nous informe correctement sur leurs propres préjugés ou sur la direction qu'ils veulent imprimer à l'opinion, mais assez peu sur la réalité qu’ils sont censés décrire. Par exemple, Sarah Palin n'est pas, et de loin, la plus populaire parmi les "chrétiens conservateurs" du Values Voters Summit. Elle n'arrive qu'au 5ème rang avec 7% de préférences, loin derrière Mike Pense (24%), dont vous n'avez sans doute jamais entendu parler (USA Today, 20.9.2010, 5A). Il faut admettre que Mike a un look nettement moins médiatique.  

 

Je regarde souvent C-SPAN (c-span.org), une chaine publique qui projette exclusivement des documents informatifs de qualité : une conférence de presse d’une heure d'un ministre, des auditions au Congrès, des débats non biaisés de bonne qualité, de longues interviews, des discours en version intégrale, des colloques où parlent sans souci d'audimat des orateurs de premier plan (par exemple, le Président de la commission des affaires étrangères de la chambre basse s'expliquant sur le programme nucléaire iranien pendant 30minutes, puis répondant à des questions sérieuses), etc.  

 

Samedi dernier, j’ai pu directement entendre parler sur c-span, pour la première fois de ma vie, et sans coupures, Sarah Palin, durant environ une heure, à Des Moines, Iowa, où elle était l’invitée du « Dîner annuel Ronald Reagan ». N’étant pas citoyen américain, je n’ai pas à me passionner pour elle ou contre elle (et d’ailleurs, si je l’étais, ce serait pareil). Ce dont je peux témoigner, c’est que ce que j’ai vu et entendu n’avait presque rien à voir avec ce que j’avais entendu dire par les médias français. Mais c'est dans une autre lettre que je parlerai à fond du contenu politique du discours conservateur américain, et de ce qui me semble en être les forces et les faiblesses.

 

Le doute cartésien appliqué aux médias  

 

La première chose à bien faire comprendre aux jeunes, selon moi, c’est que  le pouvoir et tout ce qui y touche ne sont pas, sauf rarement, ce qu’ils paraissent être, quand ils sont aperçus à travers le prisme des médias d’aujourd’hui, qu’on imagine naïvement n’être qu’une fenêtre ouverte sur le monde.

 

Le « doute », selon Descartes, consiste à s’habituer à penser, méthodiquement, que ce qu’on voit n’existe pas comme on le voit. Ce que nous voyons ne serait jamais la même chose que ce qui existe. C’est là souvent une exagération sans nuances, car la raison sensée est au contraire réaliste. Il faut savoir douter du "doute cartésien", si l’on veut être un esprit critique. J'ai expliqué cela en détail dans mon livre de 2009, Prolégomènes. Les Choix humains. Ceux qui s’imaginent douter de tout sans douter aussi du « doute », sont en réalité des gens qui ne doutent de rien. Leur « doute » n’est qu’une matrice à préjugés.   

 

Pourtant, il y a un domaine dans lequel il y a vraiment lieu d’appliquer le doute cartésien dans toute sa rigueur : c’est celui de nos relations avec les médias, surtout avec les grands canaux de télévision.

 

"Qui dirige les opinions des hommes, disait Hobbes, dirige leurs actions". Il conditionne leur confiance ainsi que leur obéissance. Cette obéissance et cette confiance maintiennent les pouvoirs en place. Ces pouvoirs détiennent la clé de la bourse commune de la société. Ils contrôlent l'attribution d'une infinité de places et de contrats. C'est par l'intermédiaire des médias (jusqu'à ce jour) qu'ils gardent ou perdent le pouvoir. Et les médias sont aussi un immense pouvoir. Les uns et les autres, rivaux et solidaires, ont donc tant d'intérêt à mentir, et ils sont si souvent vagues et inexacts, qu'on aura toujours du mal à les croire, par suspicion légitime, par simple prudence, tant qu'ils ne donneront pas plus de signes non équivoques de leur sérieux intellectuel et moral, de leur désintéressement et de leur sens du bien commun.   

 

C’est un pouvoir réel, et très réel, que celui de produire de l’illusion, de l’émotion et de la réaction, par la projection d’une image qui active surtout la part infra-rationnelle de l’homme. Au lieu de réagir à l’image médiatique d’un pouvoir (comme un taureau au chiffon rouge), la bonne méthode est de douter presque systématiquement de cette image, de comprendre comment et pourquoi elle a été fabriquée, par quel pouvoir, en vue de quels effets.  

 

La liberté responsable de la presse en démocratie durable

 

La seconde chose importante, c’est de faire comprendre aux jeunes qu’une société libre a besoin de citoyens raisonnables, possédant une image du réel suffisamment vraie. Sans une image vraie, il ne peut y avoir d’action adaptée, donc de réussite, non plus que d’action juste.  

 

Une société libre ne peut donc pas durer sans la liberté responsable d’une presse, y compris télévisée, digne de ce nom et inspirant aux citoyens une confiance justifiée. Digne de ce nom et digne de confiance, c'est-à-dire :

- qui se sente des responsabilités par rapport à la vérité, la justice et la sécurité nationale, -

- qui ne soit pas polluée par la continuelle confusion avec le divertissement ;

- qui ne soit pas structurée par le souci de rentabilité financière, ni dominée par la volonté de puissance, ni aveuglée par des platitudes idéologiques. – Mais revenons à l’Amérique.  

 

Un formidable coup de balai  

 

Commençons par des faits. Les élections primaires (août-sept 2010) ont été marquées par la défaite retentissante d’un grand nombre de politiciens chevronnés. Le phénomène s’est produit (on ne le note pas assez), du côté des Démocrates comme du côté des Républicains, mais avec une intensité différente. Des caciques apparemment indéboulonnables ont été pulvérisés par des inconnus.

 

La victoire la plus étonnante, du côté des Républicains, fut celle de Christine O’ Donnell, dans l’Etat du Delaware. Il s’agissait de désigner le candidat du parti républicain (du « Grand Old Party », GOP) au Sénat. Christine O’ Donnell a éliminé contre toute attente un vieux routier de la politique, Michael N. Castle, à l’implantation incomparable, expérimenté, appuyé sur tout l’appareil national et local du parti républicain (GOP). Marco Rubio, en Floride, avait réussi la même performance, en surclassant si bien Charlie Crist, que ce dernier a jeté l'éponge avant le vote. Il se présente aujourd'hui comme candidat indépendant.

 

Si l’on réfléchit bien, ce n’est pas si nouveau. Déjà, il y a deux ans, Barak Obama s’était imposé contre l’appareil démocrate, qui soutenait Hillary Clinton. Et si le peuple a préféré Barack Obama à John Mac Cain, c’est sans doute aussi pour la même raison.  

 

Un cas d’école de combat politique féroce  

 

Le pouvoir est l’objet d’une lutte, aussi âpre que ses enjeux en sont vastes. Les jeunes doivent le savoir et ne pas s’en scandaliser. S’ils veulent servir un jour dans la vie politique, ils doivent être prêts à recevoir des coups et à en rendre. 

 

Tous les journaux ont souligné la dureté des affrontements entre les Républicains dans le Delaware ("the race turned nasty").  Pour illustrer ce point, je résume l’histoire de cette campagne, d’après le Washington Post, le New York Times, USA Today et le Washington Times. Voici qui est Christine O' Donnell, si je comprends correctement les journaux.   

 

Christine n’est pas sûre de descendre du singe en ligne directe. C’est intolérable. Et même au cas où elle descendrait du Bonobo, elle n’aurait aucune envie d’y remonter.  

 

Quand elle avait entre 10 et 19 ans, elle a fait plusieurs fois campagne en faveur de la chasteté des adolescents. Les médias rapportent les propos scandaleusement moraux qu’elle tenait à 15 ans. Elle en a 41. Mais on ne va pas critiquer les médias, pour une fois qu’ils ne se laissent pas engloutir par l’obsession de l’actualité. Christine est célibataire sans enfant. L’investigation n’arrive pas à en dire plus. La conclusion qui s’impose est qu’elle doit avoir de sérieux problèmes psychologiques. D’ailleurs, la moindre photo d’elle le prouve sans équivoque.  

 

Ses relations avec le fisc sont  épineuses (il aime beaucoup  la contrôler, la redresser, et elle ne l’aime pas ; elle prétend qu’elle a payé mais suppose qu’il y a eu des problèmes d’ordinateur ; le fait est qu’elle a remboursé). Tout a été passé au peigne fin. On en a parlé pendant des semaines. Ses diplômes universitaires ont été contestés. Vérification faite, il s’avère qu’elle n’a pas reçu ses diplômes, durant dix ans, parce qu’elle a laissé impayée, pendant longtemps, une dette envers l’université où elle avait étudié et elle n’a fini par le faire qu’à travers une saisie sur salaire. Elle n’a pas pu faire face, non plus, aux échéances de son emprunt pour payer sa maison.

 

Ce portrait, note le New York Times, ou cette caricature, l’ont curieusement rendue sympathique à l’électeur. Comme elle, beaucoup de gens ont perdu leur maison, faute de pouvoir rembourser leur emprunt. Comme elle, beaucoup ont eu du mal à payer leurs études ou celles de leurs enfants. Et puis, de plus en plus de gens pensent que la plupart des politiciens sont caractériels. Si Christine l’était aussi, elle ne présenterait en cela pas de signe trop distinctif.  

 

Selon les mêmes journaux (Washington Post, New York Times, etc.), l’establishment républicain a tout fait pour faire battre Christine O’ Donnell. Il ne lui a pas donné un sou, sauf le maximum possible, une fois qu’elle a été nominée. Des leaders républicains de premier plan (tel Karl Rove, l’ancien directeur des campagnes de G. Bush II) ou locaux (tel le grand cacique du parti en Delaware) l’ont publiquement déclarée inapte à être élue et traitée de déséquilibrée (« nutty »).  

 

Le Washington Post observe que Karl Rove n’a jamais montré une telle agressivité envers aucun de ses opposants démocrates. Cela ne prouve pas de Karl Rove n’ait pas raison, au sens où ce choix va peut-être coûter la victoire aux Républicains en novembre, dans le Delaware. Et le basculement de la majorité au Sénat peut tenir à une voix. Mais cette acrimonie est sans doute le signe que quelque chose de plus est ici en jeu. 

 

En tout cas, voilà (aussi) ce que sont le pouvoir et la politique. Il faut le dire aux jeunes. Il faut leur dire aussi que cette dureté n’est pas en tout négative. Un leader politique doit être assez fort pour pouvoir résister à de fortes pressions. La compétition n’est pas en elle-même une mauvaise chose. Si elle est très dure, les élections seront sélectives de caractères trempés. 

 

   

Parler du "Pouvoir" en famille (1). Lettre d'Amérique n° 5

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Mise à jour le Mercredi, 22 Septembre 2010 20:50 Écrit par Henri Hude

Annapolis, Maryland, 17 Septembre 2010. Les parents qui ont des jeunes en terminale ont retrouvé depuis peu les plaisirs et soucis des cours de philosophie, qu’ils avaient oubliés depuis vingt ou vingt-cinq ans. Je voudrais les aider, tout simplement, à philosopher en famille, avec leurs jeunes – et, aujourd’hui, sur le thème du pouvoir.  Pour être concret, je vais commenter, d’un point de vue assez philosophique, le processus électoral en cours aux Etats-Unis.   

 

Importance des élections dans la vie des Démocraties  

 

Aux USA, c’est la mi-course pour les élections de mi-mandat, qui auront lieu dans sept semaines. En dépendent le contrôle des deux chambres du Congrès, et l’attribution d’une infinité de mandats locaux. A l’intérieur des deux grands partis, les primaires viennent juste de s’achever. Les partis se regroupent autour de leurs candidats investis, avant le choix décisif entre les élus de chaque parti, dans sept semaines.  

Pour faire comprendre aux jeunes combien les élections sont importantes, je suggère de leur faire observer combien la vie serait différente pour eux, s’ils avaient pour parents les parents de l’appartement d’à côté ; ou si leurs parents se mettaient soudain à penser et à agir selon les mêmes principes que les parents d’à côté.  

 

Bien sûr, les chefs politiques ne sont pas comme des parents. On peut en changer. Cette petite remarque, qu’ils ne manqueront pas de faire, ou que vous ferez, va loin.

 

Aristote commence d’ailleurs par là dans sa Politique. Il est juste d’en dire un mot, c’est la clé de tout.  La Politique – voilà un bon livre à faire lire à vos jeunes. (En plus si vous le lisez vous-mêmes, vous comprendrez et trouverez cela intéressant. Certains passages vous surprendront, aussi bien qu’eux, notamment sur l’esclavage. Ce sera une occasion de plus pour entamer le dialogue.)   

 

Economique et politique  

 

Le « pouvoir » est un mot vague, tant qu’on ne voit pas ce qu’il désigne : l’organe central d’une communauté politique qui s’organise autour de lui, parfois à côté de lui, quelquefois contre lui.  

 

Il y a donc deux types fondamentaux de pouvoir, parce qu’il y a deux communautés humaines fondamentales : la famille et la cité – la société, la communauté politique. Je m’explique.  

 

La famille, en grec, c’est l’oikos ou l'oikia; la cité, c’est la polis. De là la différence fondamentale entre les deux ordres : l’économique (l’oikonomique) et le politique. Mais la famille, oikos, oikia, c’est bien plus que "Papa, Maman et moi". La grande faiblesse de nos "sciences sociales", et de notre philosophie politique, c’est le trop fréquent oubli de la famille. Du coup, les concepts ordinaires d’économique et de social ne correspondent plus aux distinctions du réel et n’en font plus voir l’articulation.  

 

Pourtant, si vous vous posez à Washington, un jour sans nuage, vous voyez de loin toutes ces maisons des gens, des familles, et aussi tout un tas d’immeubles de bureaux, de lieux de production, de centres commerciaux, un trafic routier – tout cela, c’est l’économique : les ménages, leur industrie, leur ressource ; et puis vous apercevez le Capitole et même, beaucoup plus petite, la Maison blanche – et cela, c’est le politique, le régulateur de l’économique, au sens le plus large. Et vous voyez que les deux sont inséparables.  

 

Aristote a raison de noter que toute l’organisation sociale (et le pouvoir au-dedans d’elle) se comprend à partir du buissonnement de la vie : couple, famille, clan, tribu, puis mélange entre les tribus, solidarités nouvelles, locales et de classe : ainsi naît la cité et enfin, dans la cité, pour réguler son grouillement vivant de clans, d’associations et d’entreprises, le pouvoir politique proprement dit. Il administre le bien commun d’une cité. Tout ce qui relève de l’entreprise, ou de l’association, est en réalité une extension de la famille, au sens d'oikos.

 

On parle souvent de « privé » par opposition à « public », mais là encore ces concepts juridiques, qui ne sont pas sans valeur, effacent le réel et le rendent souvent peu intelligible. L’ordre économique, oikonomique, ce sont les familles, leur buissonnement démographique, leurs liens de parenté, leurs liens associatifs et leur dynamisme créatif. Le politique, c’en est la régulation.   

 

Le Pouvoir et l’Etat 

 

 Il y a donc deux pouvoirs : 1° le pouvoir dans les diverses sphères de l’ordre oikonomique et 2° le pouvoir dans l’ordre politique. Ce dernier pouvoir est celui auquel on se réfère le plus souvent quand on parle sans autre précision du « pouvoir ».  

 

Quand ce pouvoir établit un ordre rationnel de lois, et s’y soumet lui-même, constamment, on parle d’Etat. Un pouvoir cruel et capricieux inspire la peur et le repliement.

 

Le raisonnement juridique, utilisé dans l’administration rationnelle de la justice, apprend à aller des faits aux lois et des lois aux faits, à apporter les preuves relatives aux faits, aux lois et à leurs rapports.

 

Il va de pair avec une discussion décente où la liberté se définit par le respect de  la vérité et de la justice.

 

Ainsi, peu à peu, par une intériorisation géniale, la vie sous l’Etat révèle à l’esprit son pouvoir de penser comme logique ; et par une projection non moins géniale, la vie sous l’Etat révèle soudain à ce même esprit humain le monde comme une sorte de cité régie par des lois établies par un Pouvoir qui est Esprit et qui est juste. 

 

Ainsi l’Etat, la logique de notre esprit, la rationalité de l’univers, la spiritualité de Dieu sont choses vont ensemble. L’Esprit organise toute chose, comme le disait Anaxagore, le maître de Périclès, qui fit rayonner d’Athènes sur le monde entier les feux de la raison.   

 

Barbares et civilisés   

 

La différence entre les civilisés et les barbares est donc objective : c’est la présence ou l’absence d’Etat et de la raison méthodique qui tend à aller avec.  

 

La civilisation, c’est la civis-lisation, le processus de devenir civis, citoyen, c'est-à-dire membre d’une cité, c’est le processus par lequel une communauté, au lieu d’être uniquement oikonomique, devient politique, devient logique et raison.  

 

C’est objectivement une supériorité. Le barbare intelligent, c'est celui qui le comprend et donne à la civilisation une sève nouvelle. Exemple: les Francs, qui ont marqué l'histoire. Les Vandales ont détruit et ont disparu.

 

Le civilisé doit éviter le complexe de supériorité. Car  si l’Etat oublie le réel, si les civilisés oublient la famille, si la raison oublie la vie, tout se dessèche et la civilisation retombe, à cet égard, en dessous des barbares.

 

La civilisation disparaît alors, comme une superstructure mortifère, et le genre humain, libéré de coquilles étouffantes, repart du pied, c'est-à-dire de la famille. Et petit à petit, on rebâtit une organisation politique, des Etats, etc. L’histoire de l’Europe au cours de ce qu’on appelle le Moyen-âge, n’est rien d’autre qu’un tel nouveau départ après la fin de l’empire romain, facilité, il est vrai, par la préservation d’espaces de culture classique et chrétienne, grâce aux monastères.     

 

Il est très difficile à la plupart d’entre nous d’avoir une activité intellectuelle ou spirituelle sans que celle-ci prenne appui sur cette sorte d’incorporation des idées et valeurs dans des institutions et des pratiques sociales, où en même temps elles s’expriment. C’est pour cela que la culture est l’âme de l’économique aussi bien que du politique ; et que les institutions et pratiques sociales sont le corps de la culture.  

 

La culture, la vie de l’esprit, est la troisième grande sphère de l’humain. Mais elle n’existe pas, elle non plus, séparée de deux précédentes. Au pouvoir oikonomique et au pouvoir politique, il faut donc ajouter le pouvoir culturel : la faculté personnelle ou organisée d’influencer les esprits et les cœurs, de donner des principes et des règles au libre vouloir. Telles sont les espèces du pouvoir. Il n’y en a pas d’autre. Et aucune des trois n’est semblable aux deux autres.

 

 

 

   

Sur les traces de Tocqueville. Lettre d'Amérique, 4. Que faire face à l'échec scolaire ?

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Mise à jour le Mercredi, 22 Septembre 2010 20:51 Écrit par Henri Hude

Annapolis, Maryland, 17 Septembre 2010. Les parents qui ont des jeunes en terminale ont retrouvé depuis peu les plaisirs et soucis des cours de philosophie, qu’ils avaient oubliés depuis vingt ou vingt-cinq ans. Je voudrais les aider, tout simplement, à philosopher en famille, avec leurs jeunes – et, aujourd’hui, sur le thème du pouvoir.  Pour être concret, je vais commenter, d’un point de vue assez philosophique, le processus électoral en cours aux Etats-Unis.   

 

Importance des élections dans la vie des Démocraties  

 

Aux USA, c’est la mi-course pour les élections de mi-mandat, qui auront lieu dans sept semaines. En dépendent le contrôle des deux chambres du Congrès, et l’attribution d’une infinité de mandats locaux. A l’intérieur des deux grands partis, les primaires viennent juste de s’achever. Les partis se regroupent autour de leurs candidats investis, avant le choix décisif entre les élus de chaque parti, dans sept semaines.  

 

Pour faire comprendre aux jeunes combien les élections sont importantes, je suggère de leur faire observer combien la vie serait différente pour eux, s’ils avaient pour parents les parents de l’appartement d’à côté ; ou si leurs parents se mettaient soudain à penser et à agir selon les mêmes principes que les parents d’à côté.  

 

Bien sûr, les chefs politiques ne sont pas comme des parents. On peut en changer. Cette petite remarque, qu’ils ne manqueront pas de faire, ou que vous ferez, va loin.

 

Aristote commence d’ailleurs par là dans sa Politique. Il est juste d’en dire un mot, c’est la clé de tout.  La Politique – voilà un bon livre à faire lire à vos jeunes. (En plus si vous le lisez vous-mêmes, vous comprendrez et trouverez cela intéressant. Certains passages vous surprendront, aussi bien qu’eux, notamment sur l’esclavage. Ce sera une occasion de plus pour entamer le dialogue.)   

 

Economique et politique  

 

Le « pouvoir » est un mot vague, tant qu’on ne voit pas ce qu’il désigne : l’organe central d’une communauté politique qui s’organise autour de lui, parfois à côté de lui, quelquefois contre lui.  

 

Il y a donc deux types fondamentaux de pouvoir, parce qu’il y a deux communautés humaines fondamentales : la famille et la cité – la société, la communauté politique. Je m’explique.  

 

La famille, en grec, c’est l’oikos ou l'oikia; la cité, c’est la polis. De là la différence fondamentale entre les deux ordres : l’économique (l’oikonomique) et le politique. Mais la famille, oikos, oikia, c’est bien plus que "Papa, Maman et moi". La grande faiblesse de nos "sciences sociales", et de notre philosophie politique, c’est le trop fréquent oubli de la famille. Du coup, les concepts ordinaires d’économique et de social ne correspondent plus aux distinctions du réel et n’en font plus voir l’articulation.  

 

Pourtant, si vous vous posez à Washington, un jour sans nuage, vous voyez de loin toutes ces maisons des gens, des familles, et aussi tout un tas d’immeubles de bureaux, de lieux de production, de centres commerciaux, un trafic routier – tout cela, c’est l’économique : les ménages, leur industrie, leur ressource ; et puis vous apercevez le Capitole et même, beaucoup plus petite, la Maison blanche – et cela, c’est le politique, le régulateur de l’économique, au sens le plus large. Et vous voyez que les deux sont inséparables.  

 

Aristote a raison de noter que toute l’organisation sociale (et le pouvoir au-dedans d’elle) se comprend à partir du buissonnement de la vie : couple, famille, clan, tribu, puis mélange entre les tribus, solidarités nouvelles, locales et de classe : ainsi naît la cité et enfin, dans la cité, pour réguler son grouillement vivant de clans, d’associations et d’entreprises, le pouvoir politique proprement dit. Il administre le bien commun d’une cité. Tout ce qui relève de l’entreprise, ou de l’association, est en réalité une extension de la famille, au sens d'oikos.

 

On parle souvent de « privé » par opposition à « public », mais là encore ces concepts juridiques, qui ne sont pas sans valeur, effacent le réel et le rendent souvent peu intelligible. L’ordre économique, oikonomique, ce sont les familles, leur buissonnement démographique, leurs liens de parenté, leurs liens associatifs et leur dynamisme créatif. Le politique, c’en est la régulation.   

 

Le Pouvoir et l’Etat 

 

 Il y a donc deux pouvoirs : 1° le pouvoir dans les diverses sphères de l’ordre oikonomique et 2° le pouvoir dans l’ordre politique. Ce dernier pouvoir est celui auquel on se réfère le plus souvent quand on parle sans autre précision du « pouvoir ».  

 

Quand ce pouvoir établit un ordre rationnel de lois, et s’y soumet lui-même, constamment, on parle d’Etat. Un pouvoir cruel et capricieux inspire la peur et le repliement.

 

Le raisonnement juridique, utilisé dans l’administration rationnelle de la justice, apprend à aller des faits aux lois et des lois aux faits, à apporter les preuves relatives aux faits, aux lois et à leurs rapports.

 

Il va de pair avec une discussion décente où la liberté se définit par le respect de  la vérité et de la justice.

 

Ainsi, peu à peu, par une intériorisation géniale, la vie sous l’Etat révèle à l’esprit son pouvoir de penser comme logique ; et par une projection non moins géniale, la vie sous l’Etat révèle soudain à ce même esprit humain le monde comme une sorte de cité régie par des lois établies par un Pouvoir qui est Esprit et qui est juste. 

 

Ainsi l’Etat, la logique de notre esprit, la rationalité de l’univers, la spiritualité de Dieu sont choses vont ensemble. L’Esprit organise toute chose, comme le disait Anaxagore, le maître de Périclès, qui fit rayonner d’Athènes sur le monde entier les feux de la raison.   

 

Barbares et civilisés   

 

La différence entre les civilisés et les barbares est donc objective : c’est la présence ou l’absence d’Etat et de la raison méthodique qui tend à aller avec.  

 

La civilisation, c’est la civis-lisation, le processus de devenir civis, citoyen, c'est-à-dire membre d’une cité, c’est le processus par lequel une communauté, au lieu d’être uniquement oikonomique, devient politique, devient logique et raison.  

 

C’est objectivement une supériorité. Le barbare intelligent, c'est celui qui le comprend et donne à la civilisation une sève nouvelle. Exemple: les Francs, qui ont marqué l'histoire. Les Vandales ont détruit et ont disparu.

 

Le civilisé doit éviter le complexe de supériorité. Car  si l’Etat oublie le réel, si les civilisés oublient la famille, si la raison oublie la vie, tout se dessèche et la civilisation retombe, à cet égard, en dessous des barbares.

 

La civilisation disparaît alors, comme une superstructure mortifère, et le genre humain, libéré de coquilles étouffantes, repart du pied, c'est-à-dire de la famille. Et petit à petit, on rebâtit une organisation politique, des Etats, etc. L’histoire de l’Europe au cours de ce qu’on appelle le Moyen-âge, n’est rien d’autre qu’un tel nouveau départ après la fin de l’empire romain, facilité, il est vrai, par la préservation d’espaces de culture classique et chrétienne, grâce aux monastères.     

 

Il est très difficile à la plupart d’entre nous d’avoir une activité intellectuelle ou spirituelle sans que celle-ci prenne appui sur cette sorte d’incorporation des idées et valeurs dans des institutions et des pratiques sociales, où en même temps elles s’expriment. C’est pour cela que la culture est l’âme de l’économique aussi bien que du politique ; et que les institutions et pratiques sociales sont le corps de la culture.  

 

La culture, la vie de l’esprit, est la troisième grande sphère de l’humain. Mais elle n’existe pas, elle non plus, séparée de deux précédentes. Au pouvoir oikonomique et au pouvoir politique, il faut donc ajouter le pouvoir culturel : la faculté personnelle ou organisée d’influencer les esprits et les cœurs, de donner des principes et des règles au libre vouloir. Telles sont les espèces du pouvoir. Il n’y en a pas d’autre. Et aucune des trois n’est semblable aux deux autres.

   

Sur les traces de Tocqueville, 3. Encore sur l'islam et la liberté religieuse

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Mise à jour le Mercredi, 22 Septembre 2010 20:46 Écrit par Henri Hude

 

Obama sur la corde raide 

 

Le Washington Post du 11 Septembre 2010 décrit la date d’aujourd’hui comme « A challenge for Obama ». Et le gros titre de la page 4 insiste : « Obama sur la corde raide pour l’anniversaire du 9/11 ». Scott Wilson y donne une analyse convaincante de la situation, même si l’explication n’est peut-être pas complète. La voici :  

 

En tant que chef d’une nation en guerre en Afghanistan, et de ses Forces armées, le Président américain doit justifier le conflit où s’est engagée (avant lui) l’Amérique, mais surtout il doit justifier le triplement des forces américaines que lui-même a ordonné – ce qui l’oblige a souligner la persistance du danger islamiste.  

 

Par contre, en tant que responsable ultime de la diplomatie US, et de son approvisionnement énergétique, il souhaite faire, comme d’ailleurs son prédécesseur, une claire distinction entre l’islam en général et l’islamisme extrémiste d’Al-Qaïda. Autrement, ce serait avec l’islam en général que l’Amérique serait en guerre.  

 

Tenir le milieu du chemin entre ces deux exigences n’est pas toujours chose facile. La plus grande difficulté, pour ce faire, vient de l’intérieur du pays.   

 

Le message d’Obama concernant l’islam 

 

En effet, cette distinction entre l’islamisme et l’islam n’a de sens que si ce dernier  peut être reconnu comme une religion susceptible d’accepter la coexistence pacifique avec les autres, dans des sociétés où existe une vraie liberté religieuse. G. Bush II pouvait soutenir que tel était le cas, quelle que fût par ailleurs son intime conviction. B. Obama soutient lui aussi que tel est le cas, et c’est sans doute son intime conviction. Et c’est pourquoi, au Caire, ou depuis l’East Room de la Maison blanche, « il a appelé les Américains à célébrer l’islam comme une religion pacifique dont les membres apportent une grande contribution à la société US. » (page A4, c.1).  

 

Le sens de ces déclarations doit être bien compris. Vendredi dernier, rappelle S. Wilson, Obama a encore fait profession de christianisme : « Je m’appuie fortement sur ma foi chrétienne », a-t-il ainsi déclaré (« I rely heavily on my Christian faith »). Son attachement à la liberté religieuse s’inscrit, affirme-t-il, au cœur d’une vision démocratique religieuse : « Aussi longtemps que je serai Président des Etats-Unis, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour rappeler au peuple américain que nous sommes « une nation sous Dieu » (« One Nation under God ») et nous pouvons bien le nommer différemment, nous restons tout de même une nation. »   

 

Voici donc sa position en résumé : la distinction entre islam et islamisme est essentielle pour la politique extérieure de l’Amérique ; elle doit être tenue pour valable et d’ailleurs elle l’est ; les implications en politique intérieure doivent donc être tolérées et plus encore embrassées avec confiance et ardeur ; l’islam a donc le même droit que toutes les autres religions (c'est-à-dire en fait le même droit que toutes les dénominations chrétiennes) à la liberté religieuse aux Etats-Unis ; et il a le même droit d’y apporter la contribution de sa différence spécifique que, mettons, le Christianisme et les Lumières, à l’intérieur d’un cadre de liberté religieuse, ce qui est possible, puisque ce dernier n’est pas en contradiction avec sa nature essentielle.  

 

On pourrait ajouter que pour le Président américain, l’évolution de l’islam, sa « Réformation », qui est certainement un des grands desseins de la politique US, ne peut être obtenue que si cette politique de tolérance envers l’islam est maintenue avec constance et fermeté.  

 

Telle est la position du Président Obama. Son problème, c’est que ce message passe mal, et de plus en plus mal, auprès du peuple américain.  

 

La crise de confiance 

 

Tous les sondages indiquent que ce peuple a de moins en moins confiance dans l’islam en général, comme s'il ne croyait pas que l’islam puisse être réellement commensurable au Christianisme et aux Lumières, ni qu’il puisse apporter (sauf transformation radicale) une contribution significative comparable, à la culture politique d’une société libre.

 

Pourquoi le croit-il ? Pourquoi a-t-il envie de le croire ? Pourquoi les élites libérales ont-elles envie de croire le contraire ? Et, last but not least, que croire avec raison, en cette matière ? La tentative de réponse à ces questions nous placerait sans doute au centre de la culture vivante de l’Amérique d’aujourd’hui.  

 

Ce qui paraît certain, c’est qu’en se mettant en porte à faux avec son peuple sur une question que ce dernier ressent comme vitale, centrale et explosive, le Président Obama est en train de perdre la confiance du peuple qui l’a élu.   

Le dernier sondage ABC News/Washington Post réalisé ce mois donne presque 50% d’Américains ayant une opinion défavorable de l’islam. C’est le taux le plus élevé depuis septembre 2001.  

 

Un pourcentage croissant estime que la position d’Obama vise à servir ses intérêts politiques personnels, compte tenu de ses origines (« they view Obama’s message as self-serving, reflecting public doubts about his background »).  

 

Les sondages pour les élections de mi-mandat sont presque toujours défavorables au parti en place, mais cette fois ils sont alarmants, à hauteur de 40/52, dans un système électoral bipartisan à un tour. Il n’est pas impossible qu’ils soient un peu gonflés, pour donner l’impression, après les résultats, que le raz de marée prévu ne s’est pas produit et que l’électeur a finalement épargné le parti présidentiel.   

 

La situation est tout de même très spéciale. En page 12A de USA Today, en date du 9 septembre 2010 : « Un récent sondage Newsweek a révélé que 20% des Américains croient que « beaucoup » ou « la plupart » des Musulmans américains sont des supporters d’Al Qaïda ; que 24% croient que le Président Obama est musulman ; et, ce qui est frappant, le sondage nous apprend qu’une majorité de Républicains (52%) croient qu’Obama veut étendre la charia – la loi islamique – à travers le monde. En d’autres termes, ils croient que le Président des Etats-Unis est en train d’aider un ennemi. »

 

Voilà ce qu’écrit un journal modéré dans un article sans prétention essayant de lister les faits.  On admettra qu’il s’agit là d’une situation politique peu courante. B. Obama a d’ailleurs déclaré hier que son pays devait « se garder des peurs, des suspicions et des divisions ».  Le Président Obama semble avoir perdu l’initiative politique. Le charisme est intact, mais le charme n’agit plus. C’est la destinée commune des chefs démocratiques, surtout de nos jours, compte tenu du degré accru d’irrationalité médiatique.

 

Indépendamment de la fortune politique du Président américain, ou de la faiblesse du pouvoir en démocratie non durable, il est clair que la question religieuse est devenue centrale aux Etats-Unis.  La question des jobs est très importante elle aussi, mais tout le monde est prêt à admettre qu’il n’y a pas de solution miracle et qu’aucun parti ne détient le secret de la panacée. Le problème de l’islam devient un révélateur des questions fondamentales des Etats-Unis, au moment où il devient de plus en plus clair qu’il y a lieu d’envisager une refondation du modèle, pour redonner sa crédibilité au rêve américain, ou, plus largement, au rêve démocratique. Cette refondation devrait d’ailleurs se faire aussi en Europe, et en liaison avec l’Europe.  

 

   

Sur les traces de Tocqueville, 2 - Questions sur la liberté religieuse

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Mise à jour le Mercredi, 22 Septembre 2010 20:49 Écrit par Henri Hude

 Dans cette seconde lettre d’Amérique, à la veille du 11 Septembre 2010, plutôt que de vous exposer des idées, je voudrais proposer une sorte de revue de presse, et partager ce qui m’a forcé à la réflexion.  

 

Polarisation sur les questions religieuses et tensions autour de l’islam 

 

La polarisation sur les questions religieuses a marqué ici les jours qui viennent de s’écouler. Mais cette fois, c’est de l’islam qu’il a été question.

 

Je ne rappellerai pas ce que tout le monde sait: sur fond d’une controverse au sujet de la construction d’une mosquée près du site du WTC, voici qu’a surgi l’étonnante affaire du Pasteur Jones, qui voulait brûler des Corans pour l’anniversaire du 11 Septembre 2001.  

 

Ces deux éléments très médiatisés font partie d’un plus vaste  ensemble. Comme le rappelle USA Today, 9 Septembre 2010, il y a « à travers les USA, une tension croissante autour de l’islam » .

 

Il y eut ainsi, déjà, en 2009, l’affaire d’une "jeune fille, Rifqa Bary, agée de 16 ans, convertie au christianisme, et qui avait fui en Floride, abandonnant le domicile familial de sa banlieue de Colombus, Ohio, parce que, argumentait-elle, elle croyait que ses parents en voulaient à sa vie à cause de sa conversion. Quand le juge ordonna son retour en Ohio, la cour était entourée des douzaines de sympathisants de la jeune fille."  

 

Plus récemment, le 24 août 2010, à New York, un jeune homme de 21 ans, Michael Enright, a agressé un chauffeur de taxi. Ce dernier soutient que l’agresseur lui aurait demandé s’il était musulman et l’aurait frappé pour ce motif. Le FBI enquête aussi sur un incendie criminel sur le site d’une mosquée en construction à Murfreesboro, Tennessee.  

 

Ma première lettre d’Annapolis était déjà consacrée aux questions morales et religieuses, parce que je les crois cruciales aujourd’hui, dans toutes les démocraties, et, plus encore qu’ailleurs, aux Etats-Unis. Il y a dix ou quinze ans, à propos du néo-conservatisme américain, on a parlé d’une révolution morale. Je me demande s’il ne faudrait pas aujourd’hui parler d’une révolution religieuse.  

 

De cette révolution, je ne suis pas sûr que les médias français prennent la mesure. Récemment, Glenn Beck, une célébrité télévisuelle très engagée, a parlé dans un immense meeting de « rappeler la nation à Dieu » (« to call nation back to God »). Et il n'a fait rire personne. Les courriers de lecteurs se contentent de rapporter les commentaires pour et contre.   

 

Le curé de Saint Frederick (Maryland) et la construction des mosquées 

 

On trouve en Amérique des idées et des sentiments qu’on ne trouverait pas en France, parce que les expériences historiques sont si différentes. L’histoire du catholicisme français est celle d’une religion d’Etat qui a été désétablie. L’histoire du catholicisme américain est celle d’une minorité humiliée qui a fini par gagner sa place et sa respectabilité, mais sans oublier les avanies qu’elle a dû subir. De là des différences de réactions face à l’islam – encore qu’il n’y ait pas, sur ce point, unanimité chez les catholiques américains non plus.  

 

Qu’on lise, par exemple, un article paru dans le numéro du Catholic Standard du 2 Septembre 2010 (pp.2 & 12). Mis en page sous la photo de l’archevêque Donald Wuert, il est écrit par l’abbé Peter Daly, curé de la paroisse Saint John Vianney, à Prince Frederick, à mi-chemin entre Washington et Annapolis.                                             

 

« Les catholiques opposés à la construction de mosquées à New York devraient se rappeler notre propre arrivée troublée sur les rives des Etats-Unis. 

 

« Au long du 19ème siècle, des foules en colère brûlèrent des églises catholiques dans les principales villes à travers tout le Nord-Est, y compris à New York. (…)  

 

« Dans les années 1830 et 1840, le Know Nothing Party répandit de viles rumeurs à l’encontre des Catholiques, incitant des populaces à brûler des églises catholiques et des couvents.  

 

« En 1834, une foule menée par les Know Nothing brûlèrent le couvent des Ursulines à Charlestown, Massachusetts. La police locale et les pompiers se contentèrent de regarder, donnant leur tacite approbation. Les sœurs et leurs élèves furent obligées de sauver leurs vies en fuyant dans les bois.  

 

« Après l’incendie, l’évêque du lieu, considérant que l’inaction de la police devant les incendiaires équivalait à une approbation par l’Administration, demanda à l’Etat de Massachusetts le remboursement des dommages. Une commission de la législature de l’Etat répondit  que « Les catholiques, reconnaissant comme ils le font, la suprématie d’un pouvoir étranger (= le pape !) ne peuvent pas réclamer de protection en tant que citoyens de la communauté. » (sic) 

 

« Dans les années 1850, les journaux newyorkais multiplièrent les éditoriaux contre la construction de la cathédrale saint Patrick, sur la 5ème Avenue. Elle blessait leur sensibilité. (…) Nous avons été ce qu’ils sont aujourd’hui. (…) La sensibilité n’est pas mentionnée dans la Constitution U.S.. La liberté religieuse l’est. (…) Au vu de notre passé, nous devrions être les plus forts défenseurs de la liberté religieuse. »  

 

Ce texte, à coup sûr, ne manque pas de vigueur.  Il appellerait de nombreux commentaires. Peut-être viendront-ils de vous.

   

Sur les traces de Tocqueville. Lettre d'Amérique, n° 1

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Mise à jour le Mercredi, 22 Septembre 2010 20:53 Écrit par Henri Hude

Me voici pour quelques mois aux Etats-Unis, sur la côte Est, dans la capitale de l'Etat du Maryland, Annapolis. C'est là que se trouve, depuis 1845, l'US Naval Academy.

 

C’est une part de mon travail ici que de mieux comprendre ce pays. C’est pourquoi je veux mettre par écrit chaque jour mes observations et peut-être quelques réflexions. Je suis sûr que beaucoup pourront être intéressés par cette sorte de reportage informel au jour le jour.    

 

Quand la feuille de choux force le respect 

 

Avant d’aller dîner vendredi dernier chez des amis à Washington, qui n'est qu'à trente kilomètres environ d’Annapolis, je suis entré quelques instants dans la cathédrale de la capitale, Saint Matthieu. J’y ai pris un exemplaire du Catholic Standard, hebdomadaire de l’archidiocèse de Washington (numéro 35 de la 60ème année, en date du 2 septembre 2010, 28 pages).  

 

J’avoue que que j’ai commencé à feuilleter ce périodique avec la bienveillante condescendance due à la littérature pieusarde, mais j’ai été forcé de reconnaître que tout était intéressant, informatif et articulé, calme, ferme et argumenté. Bien plus solide que n’importe quel magazine – je veux dire, même du point de vue journalistique.  

 

Je suis forcé de choisir, mais au moins les deux tiers des 24 pages méritent d’être lues. On aimerait pouvoir dire la même chose de tous les grands quotidiens nationaux français.  

 

« Learn, pray, vote » 

 

Nous sommes ici en période électorale. Sur quatre pages au milieu du journal, je trouve un examen précis, par la Conférence catholique du Maryland, des candidats pour les postes exécutifs et législatifs locaux, ainsi que pour les postes en jeu au Congrès des Etats-Unis.  Trois conseils sont donnés (p.13) : « Learn, pray, vote. » Instruisons-nous donc, avant de prier et de voter.  Pour cela, 13 questions sont posées à chacun des candidats, sous forme de 13 thèses formulée avec précision. Une grille donne les réponses de chaque candidat : A (agree), ou D (disagree). Quand l’espace correspondant à la réponse est laissé en blanc, cela veut dire : « pas de réponse ou réponse équivoque ».  

 

13 questions aux candidats 

 

Les 13 thèses sont les suivantes :  

 

1° Prohibition du financement public de l’avortement ;  

 

2° Les cliniques pratiquant l’avortement ne doivent pas pouvoir déroger aux règles générales régissant les hôpitaux ou cliniques et doivent se soumettre aux mêmes règles relatives à la santé et à la sécurité (« the same health and secutiry regulations ») ;  

 

3° Protection de la liberté d’objection de conscience pour tous les agents publics appelés à participer à des programmes publics contraires à leurs principes les plus fondamentaux ;  

 

4° Abolition de la peine de mort « étant donné que la législation de l’Etat de Maryland permet la réclusion effective à perpétuité » ;  

 

5° Non-financement de la recherche sur des embryons humains ;  

 

6° Maintien de la législation prohibant l’euthanasie ; 

 

7° Maintien de la définition traditionnelle du mariage ;  

 

8° Crédits d’impôts pour les entreprises finançant dans les écoles privées des bourses pour les enfants de familles modestes (« need based scolarships ») ;  

 

9° Fin du financement par l’Etat de Maryland (4,4 M$) des manuels scolaires d’esprit rationaliste et irreligieux à l’intention des écoles privées ;  

 

10° Meilleure éducation des enfants en vue de prévenir les faits de pédophilie ;  

 

11° Les fonctionnaires du Maryland ne se feront pas les exécutants dociles des politiques anti-immigration de l’Etat fédéral ;  

 

12° Maintien ou rétablissement d’un niveau suffisant d’assistance aux nécessiteux ;  

 

13° Interdiction des discriminations à la location dont sont victimes les familles dont une partie des revenus provient de subsides publics.  

 

Les réponses des candidats 

 

Les réponses des candidats ne sont pas moins intéressantes.  

 

Parmi les deux Démocrates, le premier (J.P. CUSICK) répond clairement à 5 questions sur 13 et fait 8 réponses incompréhensibles. Celui-là pourrait faire carrière en France.

 

L’autre est en dans l’ensemble d’accord avec toutes les thèses de la Conférence catholique, sauf sur les cellules souches et le mariage gay ; sur l’avortement et la régulation des cliniques, il ne donne pas de réponse précise.  

 

Les deux Républicains répondent globalement oui aux diverses questions, sauf sur l'abolition de  la peine de mort et sur l'attitude compréhensive envers l’immigration. L’un d’eux est plus évasif que l’autre sur un certain nombre de sujets.  

 

Le soir, au dîner, j’ai posé à mes amis une question sur la situation du catholicisme aux Etats-Unis.

 

Melanie m’a répondu : ici les catholiques sont divisés théologiquement entre conservateurs et libéraux ; politiquement, ils le sont aussi, les uns étant sensibles aux questions de la défense de la vie, du mariage et de l’éducation, mais peu sensibles aux questions de justice sociale ; et les autres, en sens inverse, sont sensibles aux questions environnementales, aux pauvres, aux libertés publiques et aux droits humains, mais peu sensibles à la défense de la vie et du mariage. Les deux divisions sont parallèles l'une à l'autre. Ils seraient sans doute moins divisés s'ils étaient plutôt d'abord catholiques et seulement ensuite politiques. 

 

« Elections focus on jobs » 

 

Est-ce à dire que ce soient là les sujets dont se soucient le plus les Américains ? USA Today du 7 septembre répond que le débat se concentre sur la peur de l’Américain moyen de perdre son emploi, même dans les Etats relativement épargnés par le chômage : « Elections focus on jobs ».  C’est pourquoi, commentant le sondage fait pour lui par l’Institut Gallup, USA Today annonce dans son édition du 3/6 septembre une débâcle du parti au pouvoir. C'est dans deux mois. Nous verrons bien.

 

   

Trois piliers pour l'éducation

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Mise à jour le Mercredi, 22 Septembre 2010 20:56 Écrit par Henri Hude

Comme je me prépare à partir pour quelques mois aux Etats-Unis, il me monte en mémoire un intéressant souvenir datant d’un voyage précédent. Je voudrais vous le partager. Il s’agit de santé et d’éducation.   

 

Un spécialiste de la dépression

 

Lors d’un voyage en Virginie, il y a deux ou trois ans, j’ai fait la connaissance d’un médecin américain, Philip Gold, neurologue et psychiatre, spécialiste de la dépression nerveuse, et de son épouse Carol, formatrice au Federal Administration Institute – une sorte d’ENA d’outre-Atlantique.

 

Philip insistait d’abord sur l’ampleur du phénomène de la dépression. Cet effondrement psychophysique de la personne est aujourd’hui une maladie énormément répandue, dans les sociétés les plus développées. Si c’était une maladie infectieuse, on pourrait parler d’une des plus grandes épidémies de notre monde de modernité tardive.  Comme je l’interrogeais sur la prévention de la dépression, la question se posa tout naturellement de savoir comment il convenait d’éduquer les enfants, et plus largement les jeunes, si l’on souhaitait les protéger de ce fléau.  Philip mit en avant trois idées très importantes, qui me parurent résumer sa pensée sur cette question.  

 

Trois idées fondamentales pour l'éducation

 

La 1ère idée, c’est qu’un jeune a besoin de savoir qu’il est inconditionnellement aimé. Il a besoin de le savoir, d’une connaissance intuitivement certaine, vérifiée dans une certaine mesure par l’expérience. Un jeune a conscience d'être l'objet d’un amour inconditionnel, disait Philip, quand il croit sincèrement que quelqu’un pourrait le préférer à sa propre vie. Un jeune a conscience d'être aimé d’un amour inconditionnel, quand il sait qu’il y a toujours pour lui une voie de retour, même après les pires sottises, et qu’on se souciera toujours plus de le tirer d’affaire que de le juger. Il a conscience d’un amour inconditionnel, quand il sent que ses parents sont à l’affût de tout ce qui pourrait l’aider à trouver sa voie, et quand il comprend qu’il n’est pas l’esclave d’une de leurs passions égoïstes – par exemple, que sa vie n’a pas pour sens de perpétuer un patrimoine, ou de tourner le film qu’a imaginé leur ambition ; ou qu’il n’a pas à prendre à leur place une revanche sur la vie.  

 

La 2ème idée de Philip allait encore plus loin. Cet enracinement dans un amour humain puissant et généreux, si possible celui des parents, il fallait le prolonger par enracinement encore plus radical. Il nous disait que, si c’était à refaire, il donnerait une éducation religieuse à ses filles. Comme je lui demandais s’il avait évolué lui-même sur la question religieuse, il répondit qu’il était resté agnostique. Mais, en tant qu’esprit scientifique, il estimait devoir reconnaître que, s’il se sentait incapable de prouver la vérité d’une croyance, il se sentait au moins aussi incapable d’en démontrer la fausseté. Dans ces conditions, son expérience de la dépression l’inclinait à penser que l’homme était comme un bateau qui manquait d’une quille, et sujet à chavirer par gros temps, quand il ne pouvait pas se sentir rattaché par la racine de son être à une présence d’Absolu attestée dans sa jeunesse par la tradition de ses pères et mères.  

 

La 3ème idée  de Philip était l’importance pour un être humain d’avoir appris à manquer durant son enfance. Nos jeunes ont tout, parce que nous leur donnons tout, tout de suite. Ils disposent d’une puissance technique banalisée, qui leur donne le sentiment de tout pouvoir. Le réel se présente à eux comme un matériau qui prendra toujours la forme de leurs rêves. C’est une erreur et nous en sommes responsables.

 

Quand l’expérience leur prouve sans équivoque possible que c’était une erreur, ils ne comprennent plus ce qui se passe et perdent pied. Toute privation risque alors de devenir une frustration, et toute frustration risque de devenir une occasion de fureur ou de désespoir.  En français, ou en allemand, dans le mot de bonheur, il y a « heur », „Glück“, c'est-à-dire chance. Quand tout est assuré et sécurisé par la puissance dont on dispose, il n’y a plus de chance, ni de risque, mais tout est sous contrôle, tout est nécessité. On n’attend plus, on n’espère plus (en espagnol, c’est le même mot qui dit ces deux idées d’attendre et d’espérer).  

 

Se libérer de la tyrannie de l'avoir

 

L’habitude de la possession ôte la capacité de vivre sans avoir. Et l’habitude de pouvoir et d'être puissant (techniquement) ôte même la capacité d’imaginer qu’on pourrait ne plus posséder. Or on ne peut jouir vraiment que de ce qu’on a désiré, et de ce dont on pourrait se passer. La jouissance qui ne connaît pas le manque est un plaisir englué, auquel manquent trois choses :

 

1° la conscience du prix du plaisir goûté sans désir, comme d’un repas pris sans faim, ou d’une boisson bue sans soif ;

 

2° celle du prix de la liberté – la liberté par rapport à ce qu’on désire ;

 

3° la conscience de l’ensemble des expériences morales profondes, notamment l’amitié, le désintéressement et notamment cet indispensable amour inconditionnel – car sans l’expérience et la conscience de cette liberté, l’expérience de l’amitié n’est qu’une modalité de l’expérience de l’égoïsme. La vie se réduit à l’utile, à l’agréable et au désagréable.

 

Ne pas apprendre aux jeunes à manquer, c’est les condamner à manquer des seuls biens dont le manque est réellement intolérable.   Paul Valéry a écrit quelques vers qui disent fort bien cet incalculable prix du manque :

 

« Ne hâte pas cet acte tendre, / Douceur d’être et de n’être pas, / Car j’ai vécu de vous attendre / Et mon cœur n’était que vos pas. » 

 

   

Le bonheur et le progrès

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Mise à jour le Mercredi, 11 Août 2010 19:42 Écrit par Henri Hude

Le livre de Julian Marias sur le bonheur, dont j’ai commencé à parler dans le précédent article, regorge d'idées, d’intuitions, de récits d’expériences, de raisonnements convaincants et même de questions sans réponses. Je voudrais vous en offrir une.

                                                     

Plus on progresse, plus on se plaint

 

C’est ce qu’observe Marias (à la page 155 de mon édition espagnole). Il explique ainsi sa pensée : à l’époque de l’utilitarisme naissant triomphait l’idée de Progrès – dans l’Angleterre victorienne du 19ème siècle. Et pourtant, dans les faits, la vie restait difficile pour beaucoup de gens, notamment pour les ouvriers d’industrie. Néanmoins, tout était censé aller bien, en tout cas aller vers le mieux et vers le meilleur, nécessairement.

 

C’est un peu l’inverse, aujourd’hui. La vie, surtout dans les pays riches, est beaucoup plus longue, beaucoup plus commode, beaucoup plus facile, et pour la plupart des gens. Les pauvres des pays riches, qui se plaignent de toucher de trop faibles allocations, sont souvent dix fois plus riches que beaucoup de petits riches de jadis. Et cependant l’idée de progrès ne fait plus du tout la même recette. Il s’agit plutôt, pour beaucoup, de sauver l’homme des dangers que comporte le progrès - surtout le progrès technique. Pour d'autres, il s’agit presque de sauver la planète d’un danger qui s’appelle l’homme.

 

Si l’on écoute ce qu’on appelle « les nouvelles », on a l’impression que les consciences en charge de présenter à leurs concitoyens chaque jour un tableau raisonné du monde, ne savent que sélectionner des successions de calamiteux faits divers:chaleur caniculaire, ou pluie qui n’en finit pas, incendies de forêts ou glissement de terrain, tous rapportés à un dérèglement climatique issu du progrès... Une usine qui ferme, à cause de la mondialisation, issue du progrès... Un attentat au Pakistan, un pédophile arrêté, un otage égorgé, une famille endeuillée, des politiciens médiocres ou corrompus, illustrant les limites ou les illusions du progrès...

 

Il semblerait donc que Marias dit vrai. Plus l'humanité progresse, plus elle a tendance à se plaindre. Marias se demande pourquoi. Il ne donne pas de réponse.

 

Peut-on expliquer pourquoi ?

 

Tout se passe comme si René Girard avait raison, dans son beau livre sur Mensonge romantique et vérité romanesque : nous ne désirons pas tant les objets qu’un certain regard des autres sur nous, au moyen de ces objets. Par exemple, nous voulons une voiture, bien sûr, mais surtout une plus belle voiture que le voisin, ou au moins une aussi belle. Par conséquent, richesse et pauvreté ne sont jamais des grandeurs absolues, mais toujours des grandeurs relatives. Dès lors, à moins d’établir un parfait communisme égalitaire, aussi riches puissions-nous tous devenir, la masse des gens se sentira toujours pauvre, relativement à de plus riches. 

 

La quantité globale de douleur physique diminue sans aucun doute dans le monde riche et développé. Mais tout se passe comme si, en même temps, la tolérance au mal diminuait plus vite que la masse objective des maux. De sorte que le résidu, aussi petit soit-il, nous paraît subjectivement plus intolérable. Par exemple, nous pourrions souffrir de moins en moins chez le dentiste, mais avoir de plus en plus peur de souffrir. On se fait anesthésier pour un détartrage, etc.

 

Ou encore, pour prendre les choses dans l’autre sens, tout se passe comme si la sensibilité au mal croissait plus vite que le bien-être.

 

Tout se passe comme si la souffrance effective (tout comme le plaisir, ou la joie, effectifs) était le produit d’un facteur objectif et d’un coefficient de sensibilité. Par suite, il n’y aurait pas de contradiction à ce qu’il puisse y avoir à la fois progrès objectif continuel et accroissement continuel d’un sentiment subjectif de détresse. On pourrait même imaginer que le mal objectif tendant vers epsilon, l’insatisfaction subjective tende vers l’infini.  

 

Ce sont moins là des explications que des descriptions du phénomène, plus précises et plus analytiques.

 

Quelle explication fournir? Marias ne donne pas de réponse, comme fait souvent Platon dans ses dialogues. Mais c’est peut-être un procédé ironique : il suffit de chercher la réponse dans la question, ou dans l’évidente insuffisance de certaines réponses.

 

Le bonheur, la foi et l’espérance

 

La réponse est simple, en effet. Ce qui rendait heureux les hommes de Progrès, ce n’était pas d’abord le progrès objectif, c’était l’idée de Progrès, c’était la foi dans cette Idée. C’était l’espérance née de la foi dans l’Idée du Progrès. C’était peut-être aussi l’Amour dont on pouvait espérer, grâce au Progrès, le futur triomphe sur la haine. C’était enfin, pour ces raisons, une sérénité, une confiance face au Mal, une sorte de salut.

 

Voilà ce qui donnait aux hommes de Progrès une grande force morale pour supporter les maux, autant que pour les combattre. Voilà ce qui leur donnait peut-être, avec moins de bien-être, plus de bonheur.

 

Veut-on un exemple de cette force morale ? Lisons le fondateur de l’utilitarisme, John Stuart-Mill. Dans un texte peu connu « The Contest in America », cité dans un de ses articles par James Turner Johnson (pp.7-8), Stuart-Mill écrit ce qui suit, au sujet de la guerre : « La guerre est une chose laide, mais elle n’est pas la plus laide de toutes les choses. Ce qui est encore pire, c’est l’état décadent et dégradé du sentiment moral, et patriotique, qui conduit à penser que rien ne vaudrait jamais la peine d’une guerre. (…) Une personne qui place sa sécurité personnelle au dessus de toute autre chose est une créature bien misérable, qui n’a aucune chance de vivre libre, à moins que d’autres personnes, meilleures qu’elle, ne lui assurent par leur action énergique, le bienfait de la liberté, et le lui conservent. » 

 

Le Progrès était la grande loi de l’Histoire

 

La loi du Progrès était presque aussi sûre, aussi fatale, que la loi de la pesanteur.

 

On a tellement oublié cela, qu’il vaut la peine de rappeler l’enchaînement des idées. Le progrès scientifique était censé entraîner à la fois le progrès technique et le progrès moral. Pour le progrès technique, c’est évident. Pour le progrès moral, ne pouvait-on l’espérer ? Une théorie était que nul ne faisait le mal volontairement ; que le méchant n’était qu’un ignorant, un superstitieux, un malheureux que son malheur seul, dû à sa seule ignorance, rendait méchant. La diffusion du savoir allait libérer son esprit et, automatiquement, élargir ses vues, dilater sa sympathie, par suite remplacer l’égoïsme par l’altruisme. Ainsi seraient vaincues les maladies, la bêtise et la méchanceté. Ainsi disparaîtraient les guerres, les injustices et les tyrannies, publiques ou privées.

 

Il resterait bien (mais qui sait pour combien de temps ?) la mort. Toutefois, celle-ci viendrait de plus en plus tard, après une vie qui nous aurait rassasié de satisfactions, et de toute façon l’altruisme serait si fort, que chacun ne se soucierait plus de soi et serait ravi de s’en aller, pour faire de la place aux jeunes générations.

 

Victor Hugo pouvait écrire : « Le 20ème siècle sera heureux. Il n’y aura plus de guerre. » « L’Europe sera unie, Paris sera sa capitale. » Ou encore : « Ouvrez une école, vous fermerez une prison. » Etc.

 

Certains aujourd’hui ont du mal à comprendre comment ces rêves innocents ont pu passer pour des vérités évidentes à des esprits éclairés, qui pensaient en avoir fini avec la superstition.

 

Le bonheur est un composé

 

Bref, le bonheur est le composé d’une matière et d’une forme. La matière, c’est un certain degré de bien-être ; la forme, c’est une Idée (vraie ou fausse, d’ailleurs) en laquelle on a foi et qui nourrit une espérance donnant un sens à la vie. Et l’amour ou l’amitié rendent heureux, dans la mesure où l’agréable matière de la sympathie se trouve éclairée par la clarté de l’Idée, d’où procède une bienveillance.  

 

 

   

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