Henri Hude

Où en sont les valeurs. Post n° 2. Le sens mystique des valeurs

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 06 Juin 2011 21:54 Écrit par Henri Hude


Le point de vue mystique et la compréhension du monde de valeurs

 

 

Un monde des valeurs ne révèle vraiment son organisation et son sens, que s’il est observé au point de vue de sa suprême valeur. C’est LA Valeur qui est la clé DES valeurs. Et la suprême valeur, la Valeur avec majuscule, c’est toujours Dieu, c’est à dire l’Absolu au sens large.

 

Evitons tout malentendu. Chacun sait qu’il y a beaucoup de gens qui ne croient pas en Dieu. Pour ces gens, évidemment, Dieu n’est pas la Valeur. Ce que je dis, c’est bien entendu autre chose.

 

Je dis que « la suprême valeur, la Valeur avec majuscule, c’est toujours Dieu, c’est à dire l’Absolu au sens large. » Ce n’est pas vrai seulement pour un monde chrétien, ou musulman. C’est vrai aussi pour le monde des valeurs dites modernes, ou postmodernes, et c’est même vrai pour le monde politiquement correct ! Mais il faut, pour bien saisir cela, faire un effort d’assouplissement de l’esprit. Mais une fois qu’on l’a compris, tout s’éclaire.

 

 

Dieu ou l’Absolu ?

 

 

Le malentendu viendrait de parler de Dieu en un sens trop étroit, c'est-à-dire sans en parler d’abord comme de l’Absolu. Tout le monde croit en l’Absolu, peu ou prou, y compris les postmodernes (comme nous verrons), mais tout le monde ne croit pas en Dieu (en « l’Absolu qui est Dieu »).

 

Quand on croit en Dieu, ou quand on n’y croit pas, on le sait. Mais quand on croit en l’Absolu, c’est tout naturel, et on n’y pense même pas. Ainsi les « athées » occidentaux ne croient-ils pas en Dieu (en l’Absolu personnel, créateur, transcendant de la Bible, ou des monothéismes), et ils ont conscience de cette incroyance-là ; mais, concentrés sur cette croyance qu’ils n’ont pas, ils ne se rendent pas compte de la croyance qu’ils ont : leur croyance en un Absolu conçu comme « autre chose que Dieu » (= autre chose qu’un Être personnel, créateur, transcendant, etc.).

 

Les athées occidentaux sont comme des Chrétiens qui ne seraient pas capables (il y en a) de se rendre compte qu’ils sont athées des dieux du polythéisme, et qu'ils sont athées du Grand Pan. Tertullien en était conscient et il écrivait froidement, dans son Apologeticum : « Elle n’existe pas, cette Divinité en laquelle vous croyez. » (Nulla est, divinitas ista quem tenetis).

 

 

En quel sens tout le monde est mystique et en quel sens tout le monde est athée

 

 

En un mot, on appelle athée, dans toute civilisation, les gens qui ont une autre idée de l’Absolu que celle de la culture de référence. L’Absolu peut être conçu comme Dieu, ou comme l’Être, ou comme la Nature, ou la Terre, ou la Vie universelle, ou comme la Raison universelle, l’Homme, la Liberté, le Social, l’Histoire, etc. Il peut aussi être considéré comme le Néant et le Vide. Mais dans tous ces cas, il y a encore et toujours un Absolu.

 

Le plus surprenant, c’est que même quand on dit que « tout est relatif », l’Absolu est encore là - et c'est le relatif, qui est devenu le seul absolu. 

 

Par exemple, ce qu’on appelle « esthétisme » (du mot grec aisthesis, sensation), ce n’est ni d'abord le culte du Beau, ou de l’Art pour l’Art, ni d'abord une morale du plaisir (hédonisme), mais c’est la mystique et le culte du sensible comme Pure Surface, et c'est la jouissance intime d'une sorte de vie éternelle dans l'apparence qui semble être devenue l'Absolu.

 

On est alors conscient d’être « incroyant », au sens de « ne pas croire en une profondeur cachée, mystérieuse, une transcendance au-delà du visible, etc. » Mais on est en général moins conscient d’avoir absolutisé l’Apparence, et d’en avoir fait la seule vraie Réalité, et de lui vouer un culte et de se baigner dans cet Absolu-là (largement imaginaire), comme les élus dans la lumière éternelle du paradis.

 

Autre exemple. La plupart du temps, une personne qui se dit sceptique, et qui s’est effectivement stabilisée dans le mouvement perpétuel du scepticisme, est une personne qui vit un mysticisme de la Vie dans le Pur Flux de la Pure Apparence, et qui se sent flotter comme avec béatitude à la frontière d’un Vide.

 

Parfois, les esprits oscillent entre plusieurs conceptions, ou passent de l'une à l'autre. Et de plus, beaucoup réfléchissent peu, et s'ils ont une religion, ne la pratiquent guère, ou n'approfondissent pas trop la mystique qui en est l'âme. Et pourtant, elle est là. Et rares sont ceux qui peuvent affirmer, sincèrement et sans illusion, que leur âme ne s’arrête pas à l’une ou l’autre de ces visions, même si leur esprit hésite, à la réflexion. Bref, sur l’échiquier d’une pensée et d’une vie humaine, la case de l’Absolu n’est jamais vide. Tout le monde a son dieu, ou ses dieux.

 

 

La fin de la métaphysique : une farce

 

 

C’est pour cela que la « fin de la métaphysique » est une farce, qu’on rejoue inlassablement à chaque génération. « Sortir de la métaphysique », c’est sortir d’UNE métaphysique et entrer dans UNE AUTRE. Mais souvent, on n’a conscience que de sortir, pas d’entrer. De là la fausse conscience. Déconstruire, c’est le verso de construire.

 

L’athéisme sans plus est donc une sorte d’illusion, un néant relatif pris pour un néant absolu[1]. Tout le monde a un Dieu, et tout le monde est athée. Chacun est athée d’un dieu ou d’un autre. Quoi qu’on fasse, on est toujours l’athée de quelqu’un[2].

 

En un mot, l’homme est un animal mystique. Et son Absolu, c’est sa Valeur. Sa relation à cet Absolu, c’est sa vraie Vie. Méconnaître ces définitions fondatrices, c’est limiter sévèrement la capacité d’éclairage des sciences humaines et l’efficience de l’analyse politique.

 

Qu’est-ce qu’une religion, demandera-t-on ? C’est une organisation sociale de cette mysticité, ou d’un de ces mysticismes.

 

 

La mystique et l’éthique 

 

 

Si Dieu est la Valeur, ou si la Valeur est Dieu, les valeurs sont profondément tous les éléments et toutes formes de l’existence en cohérence avec la vraie Vie, la vie dans la Valeur. Tel étant le rapport entre la Valeur et les valeurs, les différences d’opinion sur la Valeur expliquent en partie les désaccords sur les valeurs, notamment morales, entre les divers groupes culturels.

 



[1] Henri BERGSON, L’évolution créatrice (1907), Edition du Centenaire, PUF, Paris, 1954, pp.728-746.

[2] Pour un développement détaillé de ces éléments, voir Prolégomènes. Les choix humains, Parole et Silence, 2009, notamment le chapitre premier.

 

Où en sont les valeurs ? Post n°1. Valeurs dominantes et valeurs dominées

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Vendredi, 03 Juin 2011 21:43 Écrit par Henri Hude


Je vous propose une synthèse sur le thème suivant : « Où en sont les valeurs ? » Mon intention est de la publier en une douzaine de posts, au rythme de deux ou trois par semaine à partir d’aujourd’hui.  

 

 

Les valeurs dominantes alias le « politiquement correct »

 

 

En Occident, aujourd’hui (2011), les valeurs dominantes forment ce qu’on appelle le « politiquement correct » (PC).

 

Les valeurs dominées se répartissent en trois groupes :

 

1° les plus profondes, qui appartiennent elles-mêmes à trois couches plus anciennes de la tradition culturelle occidentale (la culture classique, la religion chrétienne et la philosophie des grandes lumières) ;

 

2° les valeurs protestataires, dites souvent populistes, qui sont des réactions au « politiquement correct », mais restent assez souvent dépendantes de lui ;

 

3° des valeurs moins visibles, plus naissantes, reliées aux valeurs plus profondes et approfondissant les valeurs populistes, et qui appartiennent à la couche de l’avenir, celle qui recouvrira bientôt le politiquement correct.

 

Car, pour résumer en une phrase l’idée dont tous ces posts sont le développement : la situation présente des valeurs est celle de la domination du « politiquement correct » à quelque temps de sa chute. Comme pour le communisme, l’effondrement sera sans doute aussi rapide qu’inattendu.  

 

Je trouve cinq grands caractères externes aux valeurs dominantes, celles qu’on qualifie parfois de valeurs « audibles » (les autres sont « inaudibles »). Ces caractères sont les suivants : 1° médiatiques, 2° monopolistiques, 3° en crise, 4° crisogènes, 5° planétaires.

 

 

Les valeurs dominantes sont médiatiques.

 

 

Les valeurs 2011 ne sont pas une création culturelle nouvelle. Elles sont le reformatage médiatique des valeurs de modernité tardive. Que faut-il entendre par là ? Nous le verrons sous peu. L’objet de cette série de posts est en partie de revivre la création de cette modernité tardive et de ses valeurs. En tout cas, la logique de ces valeurs correspond à celle des médias. Et le pouvoir né de l’alliance entre ces deux logiques caractérise notre temps.

 

 

Les valeurs dominantes sont monopolistiques.

 

 

Les valeurs 2011 incluent théoriquement le pluralisme, mais la concurrence culturelle est en fait très limitée, au bénéfice du « politiquement correct » (PC) installé en situation monopolistique. La culture classique est rayée des programmes scolaires, le christianisme est brocardé, le populisme est voué aux gémonies et même les grandes Lumières ne sont plus guère comprises par leurs héritiers tardifs.

 

La discrétion des valeurs nouvelles, encore très peu visibles, ou le « silence sur l’essentiel[1] » frappant les valeurs profondes, ne signifient pas que ces valeurs n’existent pas, ou qu’elles aient disparu. Les excommunications médiatiques frappant les populismes n’empêchent pas non plus ces derniers de progresser. Toutefois, le PC a encore les apparences et les positions du pouvoir. Il tend à couper la communication avec le passé, imposant dans l’espace public le déracinement et l’amnésie comme s’ils étaient les conditions fondatrice d’une existence universaliste, démocratique et laïque.

 

Le PC tend même à étaler son uniformité dans la totalité de l’espace public mondial, y accaparant parole et débat, raison et légitimité. Dans le même temps, l’espace médiatique PC reformate la pensée, y favorisant superficialité, instantanéité, répétition collectiviste – irrationalité. Les penseurs célèbres du temps n’ont guère l’ambition de jouer le rôle de maîtres. Ils se taillent des niches écologiques dans le « PC », suivent l’opinion et se contentent de donner de la respectabilité intellectuelle à ses « intuitions ».

 

 

Les valeurs dominantes sont en crise et crisogènes.

 

 

Les valeurs du « politiquement correct » (PC) jouent un rôle central dans la grande crise de l’Occident, qu’elles structurent comme triomphaliste et impérial au moment même où elles l’exténuent.

 

Le « populisme patrimonial[2] » fournit le repoussoir idéal qui permet au PC de ne pas se remettre en cause. Pourtant, les valeurs PC, loin de pouvoir fournir des principes de solution pour la crise, en sont en réalité le premier problème.  

 

Ces valeurs triomphantes sont aussi des valeurs déclinantes. De plus en plus, sans oser se le dire les uns aux autres, les Européens réalisent le caractère systémique d’une crise intellectuelle, morale, économique et politique, dont la fin présuppose un changement conservateur radical au niveau des valeurs. Ce conservatisme nouveau serait d’ailleurs aussi la figure authentique du progressisme.

 

L’idéologie PC cause à la jeunesse une frustration économique (déclassement), politique (absence d’horizon politique et de communauté) et morale (au-delà de certaines commodités et facilités). Elle interdit toute gestion réaliste des équilibres sociologiques et politiques, des rapports de forces internationaux. Elle sape la légitimité du politique en le réduisant à l’impuissance, voire au manque de sérieux. A notre avis, ou bien la démocratie se débarrassera du politiquement correct, ou bien le politiquement correct causera la fin des démocraties[3].

 

 

Les valeurs dominantes sont planétaires

 

 

Les valeurs PC-2011 sont virtuellement celles du monde entier. Nous parlerons ici plutôt de la France, mais une bonne part de ce que nous en dirons vaudrait pour l’Europe, pour l’Occident et même pour le genre humain. Le monde, Occident compris, souvent à son corps défendant, vit une profonde « occidentalisation PC », une unification galopante et réductrice sur le plan des valeurs.

 

Celle-ci n’est pas incompatible, au contraire, avec des réactions antioccidentales, dont la forme dénote paradoxalement une occidentalisation très profonde – phénomène analogue, par exemple, aux réactions antifrançaises de l’Allemagne francisée, après la Révolution et l’Empire. (Par exemple, un républicain et rationaliste, tel que J.G. Fichte, s’y fait consciemment  le promoteur du pangermanisme.) Elle se note enfin dans une certaine baisse de la puissance relative de l’Occident dans le monde, résultant de la diffusion universelle des facteurs occidentaux de la puissance. La crise occidentale PC, exportée partout, tend à devenir une crise mondiale PC.

 

Mais en même temps, l’univers donne aussi tous les signes de son entrée dans une phase de consolidation, ou de réaction, conservatrice, dont les fréquentes raideurs correspondent au raidissement général du dogmatisme PC. Ceci est vrai aussi en Occident.

 

Comme l’Occident est le premier principe d’action et de dissolution dans le monde, il est aussi la cible des réactions. C’est sur lui qu’à tous ces titres, il faut centrer l’analyse, mais, plus précisément, sur l’Europe.

 

Pourquoi sur elle ? Parce que la crise de la modernité tardive y est plus avancée qu’ailleurs. Aussi l’Europe semble-t-elle plus en crise, plus stagnante, plus tourmentée que le reste du monde. Mais, comme la crise de la conscience occidentale est aujourd’hui au cœur d’une crise de la conscience mondiale, il serait logique que l’Europe, en ayant parcouru plus tôt toutes les phases, soit aussi la première à en sortir.

 

Les Etats-Unis en auront sans doute pour au moins une génération avant de retrouver un équilibre. En Europe, c’est différent, la façade de l’ancien monde est sur le point de tomber.



[1] Selon l’expression de Jean GUITTON, Silence sur l’essentiel, DDB, 1993.

[2] Selon l’expression de Dominique REYNIE, dans Populismes : la pente fatale, Plon, 2011, notamment chapitres 3 et 5. 

[3] Henri HUDE, Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, Editions Monceau, Paris, 2010.

   

Ethique et Alliances. 16 et 17 juin 2011

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Jeudi, 26 Mai 2011 10:14 Écrit par Henri Hude


Annonce d’un événement

 

 

Les 16 et 17 juin 2011 aura lieu à Paris, à l’Ecole militaire, un colloque international d’éthique militaire, et d’éthique politique.

 

Les thèmes en sont : ETHIQUE ET ALLIANCES. ETHIQUE MILITAIRE. Pour ne parler que du premier, il touche à l’action en coalition, à l’avenir de l’OTAN (donc de la relation transatlantique) et à celle de l’Europe, de sa défense et de son rôle dans le monde.

 

Vous pouvez en consulter le programme en suivant le lien ci-dessous :

http://www.st-cyr.terre.defense.gouv.fr/ressources/10412/92/ismeversionweb.pdf

 

La conférence inaugurale sera prononcée par l’ancien Chef d’état major des Armées, le Général Jean-Louis Georgelin. « Pourquoi est-il si difficile de bâtir une Europe de la défense ? »

 

Au cours de ce colloque sera installé le pilier européen de la Société internationale d’éthique militaire (EURO-ISME).

 

Ceux qui consacreront du temps à ces journées ne le regretteront pas.

 

 

Où allons-nous? Si vis pacem, para bellum

 

 

A titre personnel, je suis convaincu de deux choses :

 

1° Nous approchons, en France et en Europe, d’un grand moment de renouvellement culturel et politique, qui n’ira sans doute pas sans secousses, ni sans épreuves plus ou moins pénibles. Un tel colloque offrira un temps et un thème de méditation appropriés à tous les citoyens responsables, qui souhaitent se préparer de manière adéquate à tenir leur place dans les bouleversements à venir. Notre pensée politique et notre politique restent superficielles, et notre « gouvernance » reste impuissante, surtout en temps d’exception, si nous n’acceptons pas de penser la guerre. Le sens le plus profond de cette maxime est : si tu veux la paix, ne rêve pas, ne danse pas sur le volcan, sois conscient de la permanente possibilité de la guerre et comprend pourquoi, si tu entends éviter la guerre, il te faut la regarder en face.

 

2° La réflexion sur la guerre est aujourd’hui un passage obligé pour renouveler la pensée et l’action. La connaissance de l’homme, la science de l’homme, présuppose une réponse vraie, donc profonde, à cette question : « Pourquoi les hommes se font-ils la guerre ? » Et à celle-ci aussi, qui lui est voisine : « Pourquoi l’homme est-il le seul animal qui tue son semblable et le fait de manière assez fréquente, parfois massive et institutionnelle ? » Même la théologie peut beaucoup apprendre de la réflexion sur la guerre, qui lui permettrait de renouveler, par exemple, la question du péché originel et donc celle du salut, la question du mal, celles de l’optimisme et du pessimisme, etc.

 

C’est à partir de ces convictions que j’ai écrit mon dernier livre : Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe. J’espère pouvoir en publier la suite dans un délai raisonnable.

 

   

Lettre du Monde des Valeurs n° 7. Confidences involontaires d'un machiavélien (1)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mardi, 17 Mai 2011 12:46 Écrit par Henri Hude

Un témoignage involontaire

 

Au moment où la politique française danse une gigue endiablée sur l’air de la chanson de Brassens « Gare au Gorille », je propose une méditation sur une expérience plus substantielle de la vie politique. Une expérience de haut niveau, un témoignage de première main.  

 

Je vais citer Sieyès, qui fut l’un des penseurs les plus en vue de la révolution française. Il ne publia guère que trois brochures, mais la troisième, Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? (1789) eut, à l’époque, un retentissement inouï.  

 

Sieyès n’est pas n’importe qui. Il fut le maître d’œuvre de l’abolition des privilèges au début de la révolution, le 4 août 1789. C’est lui, également, qui mit fin à la révolution, en préparant le coup d’Etat du 18 Brumaire, en 1799. Sieyès voulait se servir de Bonaparte pour établir une République plus aristocratique et conservatrice, mais ce fut Bonaparte, au contraire, qui le manœuvra, s’empara du pouvoir, institua le consulat, et se saisit de l’empire. Sieyès rentra dans la vie privée. Exilé de 1815 à 1830 pour avoir voté la mort de Louis XVI, il mourut oublié en 1836.  

 

Les lignes de Sieyès que je vais reproduire sont citées par C.-A. SAINTE-BEUVE, qui les a trouvées dans les papiers personnels de l’homme d’Etat, et les commente dans ses Causeries du lundi, tome 5, Paris, Garnier, sans date, p.211-212.     

 

 

Les confidences de l'abbé Sieyès

 

 

 

 

Sieyès écrit (entre parenthèses, mes modernisations des archaïsmes de son style) :  

 

« Ils me recherchent !!! (ils cherchent à me voir pour me faire la cour)

« Je déteste la société, parce qu’on n’y croit pas à la bonté morale. Si l’on parle des mesures qui ont eu du succès, de quelque intrigue habile, de quelque projet momentanément applaudi, ils vous regardent avec un air fin et d’intelligence ; ils vous louent presque et vous caressent comme voulant mériter auprès de vous d’entrer en participation de l’habile dessein qu’ils vous supposent ; ils croient à votre infamie, parce qu’eux s’en revêtiraient comme d’un honneur.

 

« C’est de leur part moitié immoralité et moitié ignorance. Mais ils me choquent et mon premier mouvement, si je m’y livrais, serait de leur dire : ‘Fi ! Parce que vous êtes des misérables, des hommes vils, vous supposez bien aisément qu’on vous ressemble !’

 

« Je finirai par les haïr. Quoi ! J’aurai passé ma vie dans le travail le plus forcé, dans le malheur pour moi, et dans les sentiments les plus généreux, les plus ardents pour le bonheur des autres, et ma récompense sera d’être regardé par eux comme un homme à talents capable d’être adopté par des coteries de vils coquins !

 

« Les hommes, je le répète, ne croient ni à la probité, ni à la bonté morale. Tout esprit public leur est étranger. Ils se partagent en coteries d’intrigants, complices de quelque lâcheté, ou d’une suite de lâchetés, distinctive de chaque société.

 

« (Celles de ces coteries) moins bien placées pour combiner en ce genre, celles qui sont réduites à l’avidité, à l’ambition de voler quelques sous, de tromper son voisin pour le plus petit intérêt, celles-là sont ce que l’on appelle les bonnes gens de la campagne, les classes probes ou vertueuses. »  

 

 

Les amertumes du succès

 

 

  

Ce texte n’est pas un écrit de ressentiment. Il n’émane pas d’un vaincu. Il ne date pas du temps où Sieyès avait perdu le pouvoir, encore moins de celui où il se morfondait dans l’exil, la retraite et l’oubli. Il date au contraire de ses plus belles années, celles où sa puissance atteint son apogée, celle où il est l’arbitre des destinées du pays. Il dit les amertumes du succès.   

 

Ce texte n’est pas écrit non plus par un naïf, ou un maladroit. On ne réussit pas le coup d’Etat de Brumaire, quand on est un enfant de chœur. Voilà quelqu’un qui connaît la politique à fond et y a atteint les sommets, dans une des périodes les plus agitées de l’histoire. Quelqu’un qui, au départ membre du clergé, a su traverser la Terreur sans y laisser sa tête, ni s’y compromettre, et en a émergé plus puissant qu’avant.  

 

Dans ces notes personnelles, qui n’auraient pas dû échapper au feu, quelle sombre vision de la nature humaine ! Il s’en attriste. Il le dit : il n’est pas heureux. Son témoignage est d’autant plus saisissant, qu’il émane d’un esprit qui s’était formé dans l’ambiance du rationalisme le plus optimiste, croyant que le monde était à la veille de sa régénération par la Raison. Il écrivait ainsi, dans un autre fragment, datant de 1772, sur l’économie politique (op.cit., p.193) :  

« Je laisse (de côté) les nations formées au hasard (= tous les Etats existants). Je suppose que la raison tardive va présider à l’établissement d’une société humaine (= que la Raison enfin va fonder un Etat digne d’Elle). »  

 

La politique ne peut pas échapper aux vraies questions de fond. Et l’homme public, pas davantage, quand il se retrouve seul et réfléchit. Qu’est-ce que l’homme ? Est-il bon ? Est-il méchant ?

   

Lettre du Monde des Valeurs, n° 7. Les confidences involontaires d'un machiavélien (2)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mardi, 17 Mai 2011 12:46 Écrit par Henri Hude

Logique d'amitié / logique de violence 

 

 

Je crois que la philosophie politique se déploie selon deux logiques simultanées, opposées, mais non contradictoires l’une avec l’autre, car vraies toutes les deux. Ces deux logiques sont celle de l’amitié et celle de la violence. Ou encore celle de la paix et celle de la guerre.  

 

La prudence politique consiste à savoir jouer sur les deux claviers à la fois. Ceux qui ne veulent connaître que le premier sont les naïfs, et quelquefois des tartuffes jouant les naïfs. Ceux qui ne connaissent que le second sont ceux que Pascal nomme les « demi-habiles », souvent des matérialistes, ou des idéalistes déçus par la vie, qui se blindent et durcissent leur action. Les vrais habiles ne sont pas ainsi. Ceux qui croient pouvoir tout machiner, finissent par tomber dans les pièges qu’ils ont tendus.  

 

Une philosophie politique donnant toute sa place à la philia, à l’amitié, ne doit rien ignorer de la violence, de la transgression pour la transgression, de la perversité, ou de la guerre. La philosophie politique de la violence ne devrait rien ignorer, symétriquement, des profondeurs de la bonté, de la sainteté ou de l’héroïsme.   

 

 

Le machiavélisme est une moitié de la vérité

 

 

Le machiavélisme est juste, s’il est considéré comme une moitié de la vérité. Il est faux, s’il se prend pour toute la vérité. L’aristotélisme est une politique de la philia, de la koinonia (communauté), mais, comme réalisme politique, il peut soutenir la comparaison avec Machiavel. Qu’on lise, par exemple, dans la Politique, son chapitre sur « Les moyens de conserver les tyrannies ».  

 

Le machiavélisme vaut aussi comme une réaction aux politiques naïves, trop perfectionnistes. Celles-ci tournent au fiasco, souvent, faute de mesurer la place de la violence et de la transgression dans l’existence humaine, et de prévoir en conséquence les nécessaires moyens de force. Ces mêmes politiques naïves tournent parfois au cauchemar, instituant des tyrannies cruelles en vue d’instaurer le règne de la vertu. La tyrannie, provisoire au départ, devient permanente ; les vertueux deviennent des profiteurs ; la vertu en sort discréditée par l’hypocrisie.

 

Mais cette même doctrine machiavélienne justifie aussi, trop souvent, des politiques cyniques, qui se croient réalistes. La prudence politique manœuvre en position centrale, contre ces divers adversaires. C’est aussi en ce sens tactique du mot, qu’on peut louer Aristote d’avoir dit que la vertu était un « milieu », peut-être devrait-on dire un « centre ».  

 

 

 

L'homme. Est-il bon ? Est-il méchant ? 

 

 

Comme chacun sait, Machiavel conseille l’hypocrisie à tous les vicieux qui aspirent au pouvoir. Car les gens font confiance, ou voudraient pouvoir faire confiance. Et ce sont les vertueux, s’ils sont forts, qui méritent cette confiance.  

 

La plus décevante des expériences sociales est celle de la médiocrité, ou de la vilenie, de ceux que leur métier ou leur mission vouaient davantage au service du bien commun. On en attendait, sinon la perfection, du moins une exemplarité. Mais l’expérience la plus accablante, si l’on en croit Sieyès, c’est de se rendre compte que les braves gens ne vaudraient pas mieux que les autres.  

 

Dans la même veine, Platon a écrit que les honnêtes gens sont ceux qui se contentent de faire en rêve ce que les bandits font éveillés. Et Freud a fait fortune en brodant un système sur cette idée.  Pourquoi trouvons-nous plaisir à accabler un coupable ? René Girard a bâti toute une philosophie sur notre besoin d’un bouc émissaire. Le Marius de Marcel Pagnol dit de lui-même : « Moi que vous avez fait bien noir, afin de paraître moins gris. » Rousseau notait aussi, à l’inverse, que nous finissons presque tous par avoir pitié du pauvre type qui chute, et dont la honte est consommée.   

 

 

"L'idéal, c'est ce qui reste quand on n'a plus d'illusion" (Général de Castelnau)

 

 

Les sentiments intimes de Sieyès sont ceux d’un homme doté de grande force d'esprit, ayant l’expérience de la vie et la connaissance du monde - et qui, par ailleurs, a plutôt bonne opinion de sa propre moralité. Son horreur pour les fourbes, qui promeuvent leurs intérêts sous le paravent de la vertu, ou qui croient que tout le monde agit de la sorte, est signe de son idéal de sincérité, d’authenticité. Le goût pour cet idéal, cette horreur pour la bassesse, en dépit d’une fréquente expérience de la médiocrité, devraient constituer des motifs d’optimisme : ils justifient une certaine confiance dans l’orientation de l’homme vers le bien.   

 

Le tableau brossé, par Sieyès est poussé au plus sombre, en raison même de la souffrance que lui cause la perte de ses illusions. Certains ne veulent pas aimer, par peur du chagrin d’amour. De même, beaucoup voudraient se prémunir, par une méfiance systématique, contre les trahisons et les déceptions auxquelles ils s’exposent en ayant un sens élevé de l’idéal. Des penseurs aussi différents que Machiavel et Hobbes, Sieyès et Rousseau, se rencontrent probablement dans ces sentiments et dans les idées qui leur sont attachées.  

 

Tout bien pesé, la confidence involontaire de notre grand machiavélien semble témoigner plutôt pour la thèse de saint Augustin, fondamentale en toute pathologie humaine : tout de même, le mal n’est pas substantiel ; il n’est que la privation du bien dû (privatio boni debiti). Les machiavéliens en font une substance. Les naïfs ne mesurent pas assez l’importance de la privation, ni sa gravité. Car le bien était .  

   

Lettre du Monde des Valeurs, n°6. "Être conservateur"

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Samedi, 30 Avril 2011 10:35 Écrit par Henri Hude

Les valeurs sont-elles irrationnelles  ?

 

 

A la question : « Que signifie ‘être conservateur’ ? », comme à la question subsidiaire : « Est-ce mal (ou est-il bon) d’être ‘conservateur’ ? », je réponds par une autre question : « Conserver quoi ? » Et en développant cette dernière question : « Qui conserve quoi, quand, comment et pourquoi ? » Tant vaut ce qu’il s’agit de conserver, tant vaudra la conservation, et tant vaudra l’action du conservateur. Être un « bon conservateur », c’est conserver ce qu’il faut, quand il le faut, de la manière et dans l’intention qui conviennent. C’est aussi être légitime pour conserver ainsi, c'est-à-dire être au nombre des personnes capables de conserver de cette façon, et investies des responsabilités leur donnant droit et devoir de conserver, comme il faut, ce qu’il faut. 

 

Quand on pense ainsi, on dérange. On énerve pas mal de gens, qui ont horreur de penser. Contrairement à ce que vous pourriez croire, je suis comme tout le monde à cet égard, et j’ai horreur de penser à ce qui m’embête ou me dérange. Mais on peut faire un effort, quand il serait injuste de s'y refuser. Avoir horreur de penser. Ce serait peut-être la meilleure définition des « conservateurs a priori », si malheureusement elle ne s’appliquait pas, aussi bien, à ceux qui détestent a priori les « conservateurs ». A priori ? Disons plutôt épidermiquement. 

 

Je ne fais pas l'éloge de la cérébralité froide. Il est naturel de réagir épidermiquement, mais il est juste de réfléchir et de dépasser, quand il le faut, de telles réactions. Si l’on se prépare à l’exercice de certaines responsabilités, il est indispensable d’intégrer peu à peu ces réactions, passions, ou pulsions, dans une véritable action, plus réfléchie, plus libre et plus rationnelle.  

 

L’« épidermique » n’est pas sans valeur. Il peut exprimer le jeu spontané de vraies valeurs de nature et de culture. Il est aussi, très souvent, moins irrationnel qu’il ne semble. Regardez certains de nos choix, soudains et décisifs. Ils ressemblent à des effets du jeu d'automatismes inconscients, mais qui nous surprennent nous-mêmes, comme des trouvailles de style. Ces choix, disait Bergson, inventent en un instant un comportement adapté qui nous ressemble, et qui exprime adéquatement la totalité de notre fond personnel et culturel.

 

 

L’instinctif apparent peut ainsi être profondément volontaire, et aussi, profondément intuitif. Mais c’est par l’habitude de la méditation, de la lecture et de la réflexion, aussi par la prière, qu’on se prépare à mériter de telles inspirations, qui nous sauveront un jour la vie, ou l’honneur et l’âme.   

 

Je me garderai donc de reprocher à qui que ce soit d’être instinctivement conservateur, ou de ne pas l’être, non moins instinctivement.

 

Bref, il en va de la conservation comme de la liberté. « La liberté est-elle un bien ? » Réponse : « Oui, bien sûr, intuitivement. » Mais la question est très vague. Question plus précise : « Liberté de qui, liberté de quoi, liberté par rapport à qui ? Où et quand ? Comment et pourquoi ? »

 

Nous avons beau avoir confiance dans nos instincts et nos intuitions, un temps de réflexion et d’autocritique ne messied pas.  

 

 

To be or not to be ?

 

 

Shakespeare fait poser à Hamlet la bonne question : « Être ou ne pas être ? »

 

Dans un de mes livres, Ethique et politique (Éditions universitaires, 1992, pp.45), j’écrivais : « Le principe moral de conservation, en sa forme la plus profonde, énonce qu'il vaut mieux être que ne pas être, ou encore que l’être est bon. C’est donc aux rapports de l’être et du bien qu’il faut remonter, si l’on veut disposer des critères d’évaluation sur cette question. » Si l'on ne veut pas y réfléchir, c'est tout vu. Le goût de la conservation est affaire d'amour de ses habitudes, ou d'aversion pour le changement. Il se ramène au principe d'inertie. Il n'est d'ailleurs pas plus mauvais que le goût du changement.Ce sont, dans le meilleur des cas, des goûts complémentaires, qui parviendront à s'équilibrer dans des choix sociaux adaptés.

 

Si l'on veut sortir de l'arbitraire, il faut accepter de réfléchir. Voici un principe : saint Thomas disait qu’en toute réalité créée, il y avait comme deux composants, distincts mais inséparables, qu’il appelait l’être et l’essence, ou, comme on dit aujourd’hui, l’essence et l’existence. C'est à dire, ce qui répond aux deux questions : cela existe-t-il ? Et : qu’est-ce que c’est ?  

 

Si l’on juge que « quelque chose » a de la valeur, on jugera aussi, forcément, que « être » a de la valeur, sans quoi ce « quelque chose » serait rien. La valeur de « être » est présupposée à la valeur de quoi que ce soit. Sans « être », il ne peut rien y avoir de « bon ». Ou encore, rien ne peut être bon, sauf quelque chose ou quelqu'un qui « est ». Donc, si l’on estime que rien n’a de valeur, on estimera aussi que « être » est mauvais, ou que « ne pas être » est meilleur que « être ». Toujours Shakespeare.   

 

 

De l'ennui à la vie

 

 

Epicure, dans un argument saisissant, ad hominem, somme tous ceux qui préfèrent le non-être de se montrer conséquents, et de laisser tomber cette ridicule conversation, en même temps que la vie. Ne peuvent-ils quitter ce monde, s’ils le veulent ? Qu’ils cessent donc d’empoisonner l’existence des autres, avec des absurdités auxquelles ils ne croient pas réellement (autrement ils iraient se pendre, ou se jeter à l’eau). Mais les pessimistes bavards sont rarement courageux. Ils  aiment attrister l’existence de ceux qui agissent, qui luttent pour être et pour faire être, et qui pensent avec un minimum de cohérence entre leur pensée et leur vie.

 

Pour un vivant, être, c’est vivre. Et vivre n’est que commencer à mourir, dès qu’on cesse de lutter pour survivre et croître. Cela s’appelle simplement, pour commencer, travailler. Et vivre n’est qu’assister à la mort de l’espèce, si la vie n’est pas transmise. Le don, c’est d’abord celui de la vie, c'est-à-dire de l’être. La valeur du don est incluse dans la valeur de l’être, et sans doute réciproquement.

 

La vie qui se transmet, c'est aussi celle de l’esprit. Vivre n’est qu’assister à l’extinction de nos connaissances et de nos valeurs, si l’on ne transmet les vérités et les valeurs à des enfants, des élèves, des étudiants. Et cette transmission est en même temps un approfondissement, qui devient croissance et multiplication de la vie de l’esprit. La conservation vivante est en elle-même une croissance et un progrès.

 

 

Le bonheur et la joie

 

 

Nous avons l’intuition que la vie ne vaut rien quand elle est sans joie. Et il n’y a pas de joie, là où il n’y a pas exultation de la vie, création, transmission, tradition de la vie.

 

Il n’y a pas de vie sans lutte pour la vie. Il n’y a pas de lutte sans sacrifice. Il n’y a pas de sacrifice sans un échange de regards entre l’homme et la mort. Sans le sacrifice, la valeur de l’« être », la valeur de la vie, s’effondrent dans la veulerie. Faire des vieux os, ne pas faire de vagues, passer entre les gouttes, surfer sur le courant, profiter et ne pas souffrir.

 

Ce genre de vie n’a pas de valeur, car c’est une existence parasitaire et contradictoire. Les lâches qui ne veulent rien sacrifier, ne vivent que parce qu’il y a des courageux, capables de tout donner. Une démocratie dégage une telle élite, et la suit, ou ne vaut rien.

 

Être ‘conservateur’, cela peut vouloir dire une chose et son contraire : ou bien être courageux, donner, créer, transmettre, avec les risques à la clé, ou bien se planquer toujours pour sauver sa peau, sa propriété, sa place et sa carrière.

 

La valeur de la vie n’est pas dans le plaisir, mais dans la joie. Le plaisir est toujours agréable, par définition, mais s’il n’est pas dans la joie, qui est différente, il est quelque chose d’agréable et triste, quelque chose de tristement agréable, et peut-être pas même quelque chose d’agréablement triste, comme est telle mélancolie.

 

Le pire, c’est que la seule façon de jouir pas trop tristement, quand on est lâche et sans création et sans transmission et sans joie, c’est de cracher sur le courage, pourvu que ce ne soit pas trop dangereux. 

 

« Sans amis, disait Aristote, nul ne choisirait de vivre » – mais précisons : « sans vrais amis », car nous avons tous beaucoup d’amis, quand tout va bien.

 

« Que sont mes amis devenus,

Eux que j’avais si fort tenus ? …

C’étaient amis que vent emporte,

Et il soufflait devant ma porte,

S’en sont allés. » 

 

Il faut du courage et quelques autres vertus pour tenir par gros temps le cap de l’amitié, ou de l’amour. Pas de bonheur sans amitié, et pas de véritable amitié sans ce minimum de vertu. Pas de vertu non plus sans exercice (en grec, sans ascèse), et pas d’exercice sans effort, ni privation. Pas d’effort et de privation sans un certain genre de souffrance. Et donc pas de bonheur sans ce genre de souffrance.

 

L’essence de la démagogie, c’est de dire le contraire : le bonheur, c’est de ne pas souffrir. La pierre de touche de la crédibilité, c’est de dire la vérité courageuse.

 

Alors, à qui se fier ?  

   

Souvenirs d'enfance. Musique

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Samedi, 23 Avril 2011 22:43 Écrit par Henri Hude

Un après-midi en Bretagne

 

 

Pour la fête de Pâques, j’ai laissé mes sujets ordinaires de réflexion. Étant seul en Bretagne, ce Samedi Saint de l’an 2011, je suis allé me promener en voiture, non loin de Ploërmel, autour du Lac au Duc.

 

A un moment, ouvrant la radio, je tombe sur une émission (de Radio Classique), présentant les lauréats du dernier grand concours international Chopin de Varsovie.

 

Aussitôt, me revint en mémoire le souvenir de mon père, des longs moments qu’il passait assis à son piano, aussitôt qu’il était rentré de son travail. C’était là, et là seulement, que pour lui la vie commençait à prendre un sens.

 

Papa jouait admirablement Chopin. Il avait eu tous les prix de conservatoire et poussé assez loin ses études musicales, jusqu’à l’harmonie, le contrepoint et la composition. Il me reste de lui quelques partitions originales et délicieuses, mais je ne l’ai jamais entendu les jouer lui-même, sauf par un enregistrement que j'ai trouvé, après sa mort.

 

Je me rappelle aussi comment j’allais, enfant, discrètement m’installer sous la grande queue du piano. Là, je passais parfois une heure à l’écouter. Il improvisait, aussi. Je crois que c’est là que je suis devenu philosophe et, même, métaphysicien. Imbibé d'harmonie, je voyais les pieds de mon Père, mais je ne voyais pas son visage. C'est l'image de la condition humaine dans l'univers.

 

Or donc, tout cela m’avait en un instant traversé l’esprit, lorsque le présentateur cesse de parler, laissant place à la musique. Et là, étonnamment, coup sur coup, sortent les trois morceaux favoris de Papa.

 

Un lauréat, d’une sensibilité poignante, jouait une mazurka. Fut-ce une illusion ? Je l’ignore, mais pour ma mémoire, son jeu se rencontrait parfaitement, bien que d’une virtuosité plus grande, avec la façon dont jouait mon père. A ce moment, je me suis arrêté sur le bord de la route, sous les arbres, et, dans cet après-midi ensoleillé, j’ai revécu tous ces moments d’écoute, parmi les plus hauts de mon enfance que je croyais morte et oubliée.

 

Alors, dans les marges (le croirait-on !) d’un livre sur l’OTAN, j’ai jeté sans ordre les vers qui me venaient, comme des expressions pures, calquées sur la forme précise de mes souvenirs de nouveau vivants. Revenu à Coët, j’en ai gardé ce qui m’a semblé passable et j’en ai composé un poème, que je dédie au philosophe Michel Serres, qui vient de publier un livre intitulé Musique, que je n’ai pas lu encore, mais dont je l’ai entendu parler, ce qui m’a donné envie de le lire.  

 

 

Souvenirs d’enfance

 

A Michel Serres

 

Mon père m’a donné l’amour de la musique.

Il m’arma philosophe ainsi, sans le savoir.

Il ouvrit à mes yeux le monde énigmatique,

Eau, surface profonde, où se penche pour voir

 

Et tombe, à l’infini, l’enfant hors de la ronde.

Qui donc ouvre aujourd’hui les vannes au passé ?

La mazurka posthume en la mineur débonde...

Où donc est-il présent, celui qui m’embrassait ?

 

J’étais enfant, assis sous la queue du piano,

Et Chopin dévalait sous les doigts de mon père,

J’imaginais courir l’or pur de son anneau

Fuyant prestissimo des loups qui désespèrent.

 

Je ne pouvais pas voir les airs de son visage,

J’étais dans le secret et dans le clair-obscur.

Varsovie torturée dont il était l’image…

Pleure enfant : c’est ainsi qu’on retrouve un cœur pur.

 

Je ne voyais de lui qu’au travers de la lyre

Ses pieds, avec esprit, jouant au pédalier.

Je venais en cachette, ayant peur de son ire,

Comme un enfant perdu qu’écorche le hallier.

 

Je ne fixais jamais les traits de son visage.

J’aurais aimé des mots, du temps et des caresses.

Je ne lui ai pas dit, étant enfant trop sage.

Il n’a jamais voulu parler de sa détresse.

 

Ironique il était, se jouant du malheur.

Près d’une croix de pierre auprès du Lac au Duc,

Un courant de mémoire en l’océan du cœur :

D’un impossible amour les larmes ont le suc.

 

Sa main gauche posait une question si grave,

Sa droite illuminait une sphère si haute…

L’ange me conduisait sur la rive du Gave,

Où la Vierge sourit au dessus de la grotte.

 

Ces phalanges velues, ces taches de rousseur…

Comment des doigts si courts étaient-ils si agiles ?

Quel ange m’a par lui appris tant de douceur ?

Entre un père et un fils, parfois, c’est difficile.

 

Ses yeux étaient fermés aux ombres du mystère.

Il ne croyait pas même aux clartés de raison.

C’était par accident qu’il était sur la terre,

Et il n’avait d’espoir que pour cette saison.

 

Mais certains jours, pour moi, il levait le couvercle,

Et me donnait à voir la raison des effets ;

Et la gloire de Dieu, qui traverse les siècles,

Éclatait en silence en cet ordre parfait.

 

Ouverture sacrée de son âme agnostique,

Pour lui consolation d’un intime malaise,

Pour moi, doigts sur clavier comme encens sur la braise.

La colombe au vitrail du chevet catholique

 

Et Dieu dans les nuées, aux volutes du jeu.

La cathèdre emportée, comme le char d’Élie,

Colonne de ténèbre et colonne de feu,

La victoire de Dieu en trois jours qui délie.

 


Lac au Duc, Veille de Pâques, 23 Avril 2011

 

 

 

 

 

 

   

Entrevue avec un journaliste italien sur la Libye

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Dimanche, 17 Avril 2011 11:41 Écrit par Henri Hude

Dans l'hebdomadaire italien Tempi, du 12 avril 2011, est paru un article de fond du journaliste italien Rodolfo Casadei, élaborant un entretien téléphonique que nous avions eu le 24 mars en fin d'après midi. J'ai repris le texte italien paru dans Tempi et je l'ai traduit et approfondi pour en faire l'article qui suit. Merci encore à Rodolfo et à Tempi de m'autoriser à le reprendre.

 

Q. : Des analystes italiens attribuent à Sarkozy un gigantesque dessein : intervenir en Libye pour substituer la France aux États-Unis dans l’alliance avec l’Arabie Saoudite ; à travers cela, restaurer une sorte d’hégémonie française sur une portion du continent africain en fonction d’une pensée antichinoise. Qu’en pensez-vous ?

 

R. : Pour être franc, l’action diplomatique et militaire de la France s’explique sans doute autant par des causes politiques internes que par de grandes raisons d’Etat. Le crédit du président Sarkozy est très bas dans l’opinion populaire, dans celle des élites économiques et des élites d’Etat.

 

Le président ne veut pas l’admettre, car il pense que c’est très injuste, et c’est pourquoi il est heureux de saisir les occasions de poser des actes susceptibles de restaurer sa stature d’homme d’État. Avec tout cela, je ne veux pas dire que le président n’aurait agi que dans l’intérêt de sa propre entreprise politique. Il est capable de décision audacieuse. Il estime sans doute que ce qu’il fait est aussi dans l’intérêt de la France. On ne peut pas non plus exclure un grand dessein.

 

Q. : Si c’est le cas, quel pourrait à ses yeux être cet intérêt de la France ? Et quel serait son dessein ?

 

R. : Si je devine bien, vos analystes italiens jugent que l’axe de tension déterminant sur le long terme, celui qui serait d’ores et déjà la clé d’interprétation objective des conflits, ce serait l’axe de tension sino-occidental. Dans ce contexte, il s’agirait de faire jouer à la France, en raison de ses liens historiques avec le monde arabe et en Afrique, un rôle important dans une vaste manœuvre occidentale, visant à empêcher la Chine de prendre le contrôle des gisements d’hydrocarbures et de prendre à revers l’Europe en s’installant en Afrique. La Libye aurait pu être à terme le Cuba de l’Europe. Mais une telle manœuvre ne serait pas d’abord française. Elle serait européenne, pilotée toutefois par l’alliance franco-britannique, les Allemands restant réticents, jusqu’à ce qu’ils finissent par suivre, peut-être.

 

De fait, les deux tiers des 30.000 Chinois installés en Libye ont été forcés de se retirer en Grèce, où la Chine avait déjà acheté le port du Pirée, comme elle voudrait acquérir la moitié du port de Lorient. La Chine juge profitable de soutenir les PME des politiciens européens en difficulté, comme elle achète les politiciens dans certains continents, en payant plus cher que nous. Il s’agit de détacher le plus possible l’Europe des États-Unis. Inversement, comme ces derniers sont forcés de réduire leurs dépenses militaires, il est de leur intérêt que l’Europe organise sa défense, réarme et assume la défense d’une partie du front antichinois. Le contrôle du pétrole reste dans cette rivalité l’objectif stratégique et politique majeur.

 

Dans cette hypothèse, les États-Unis se concentreraient sur le Pacifique et se contenteraient de surveiller le Pakistan et le Golfe persique, restant basés en Afghanistan. L’État d’Israël devrait davantage compter, à terme, sur l’Europe.

 

L’intérêt de la France ? Dans cette perspective, la France serait d’abord conçue comme une partie de l’Europe, elle-même partie d’un bloc occidental, son intérêt étant solidaire de celui de ce bloc, dont la solidité tiendrait à l’unité de vues entre les deux moitiés de l’empire occidental, les États-Unis restant le facteur unificateur et dominant par l’intermédiaire de l’OTAN.

 

Q. : Cette vision n’est-elle pas trop macro-politique ? Où sont là dedans les problématiques régionales particulières du monde musulman ?

 

R. : Je me réfère à la pensée de vos analystes. La question de l’hégémonie est toujours la question dominante. Les Américains ne pensent qu’à la Chine, comme les Anglais ne pensaient qu’à l’Allemagne en 1900. L’Europe de la défense se fera sans doute, parce que les Américains ont aujourd'hui besoin de l’Europe, comme les Anglais avaient en 1900 besoin de la France. 

 

Les pays arabes, ou musulmans, et les mouvements islamistes, dans ce champ de forces, sont, en même temps, des acteurs ambitieux, voire enthousiastes, et cependant plus des enjeux que des acteurs.

 

Dans ce sous-système, la polarité majeure est celle de l’Iran et de l’Arabie Saoudite. Ces deux États, ennemis jurés par différence de religion et par rivalité de pouvoir, sont solidaires dans leur rejet de la démocratie. Chaque régime a besoin de s’opposer à l’autre pour subsister, bien qu’ils ne puissent subsister l’un sans l’autre. Et nous qui soutenons la démocratie, soutenons l'un contre l'autre...

 

Les autres pays se situent par rapport à ce couple de puissances principales, la Turquie essayant de trouver sa place comme elle peut. Et en chaque pays, la structure clanique et les clivages religieux se combinent avec la tendance profonde à l’occidentalisation pour produire des dynamiques à chaque fois singulières, en interactions imprévisibles.

 

Q. : On a l’impression que vous hésitez dans votre interprétation. Les dirigeants occidentaux agissent-ils en politiciens ou en hommes d'État? 

 

R. : Il y a toujours matière à une telle hésitation. Les vrais hommes d’État prennent même les petites décisions en relation à de grandes raisons d’État. Les politiciens sans valeur, eux, prennent même les grandes décisions d’État en fonction de minuscules intérêts privés ou personnels. Les hommes publics de niveau médian agissent selon les deux logiques à la fois, en proportion variable, selon leur degré de médiocrité.

 

Mais même quand un grand responsable décide pour des raisons médiocres, ses motifs rencontrent presque toujours une grande logique d’État. C’est pourquoi il n’est pas impossible de lui prêter une grande pensée, même s’il n’a agi que par calcul égoïste, ou n'a considéré les raisons d'État qu'en second plan. Hegel appelle cela « la ruse de la Raison ».  

 

Elle n’est pas nouvelle, mais les conditions hypertechniques poussent aujourd’hui la démocratie aux extrêmes. La politique démocratique, en régime postmoderne, se déploie sans conviction forte, sous brouillage vidéo-médiatique et sous contrôle du « politiquement correct ». Nos démocraties sont vouées ou à descendre dans la grande médiocrité, soit à survivre et à durer en reconnaissant les hommes d’État. Il y a de grands enjeux l'an prochain. 

 

   

Le concept de défense

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 11 Avril 2011 12:18 Écrit par Henri Hude

Il importe avant tout de nous réapproprier le langage. Cela suppose de rentrer dans l’épaisseur de son histoire. Comme je préparais une conférence pour des journées d'étude sur la défense européenne, à Rennes, j'ai écrit un court texte que je ne lirai pas vendredi, mais que je livre à votre réflexion.

 

Je propose, notamment aux militaires, de jeter un bref regard sur les intuitions que renferment les mots « défense », « defence », et « Verteidigung ». Le latin et les langues romanes disent clairement le « quoi », l’anglais suggère le « comment » et l’allemand rappelle le « pourquoi » de la défense. Bel exemple de complémentarité des esprits européens. Je n’ai pas pu faire la recherche pour le polonais « obronna », et pour les autres langues slaves, mais je serais heureux qu’on m’instruise.

 

 

La défense

 

 

Le verbe latin « fendere » signifie « heurter, choquer ». Il porte l’idée de choc, accidentel ou intentionnel. Par composition, il a donné trois mots : infendere, defendere, offendere. Infendere signifiait heurter en attaquant (« Attacher » et « attaquer » sont des doublons. L’italien ne les distingue pas. Attaquer, c’est venir au contact, se coller, s’attacher à l’adversaire, s’y imbriquer). Defendere, c’est heurter pour bloquer, écarter, parer, « protéger »,  « couvrir ». Offendere, c’est plus objectif, c’est heurter un objet, ce qui se tient là-contre, devant nous, comme une pierre sur le chemin. Si le heurt est intentionnel, il y a « offense » envers quelqu’un qui serait sans doute à « défendre ». Les langues romanes, étudiées dans leur origine, procurent le concept clair d’une fonction « défense » à trois variables : qui défend qui contre qui ?

Conséquences : il n’y a pas de défense sans 1° acceptation courageuse de l’idée de choc ; 2° sans désignation plus ou moins explicite d’un ennemi ; 3° sans désignation d’un protégé.

Autre conséquence : si X se défend lui-même contre Y, sa défense est une autodéfense. Si X défend Z contre Y, sa « défense » a forcément un caractère offensif.  

 

 

The defence

 

 

Le mot anglais suggère le « comment ». L’anglais « defence », qui s’écrit avec un ‘c’, est à rapprocher de « fence », qui signifie une clôture, une barrière. La défensive est symbolisée par la construction d’une barrière. Mais « defence » est aussi à rapprocher de « to fence », « fencing », l’escrime, le jeu martial avec fleuret, sabre ou épée. Si l’escrimeur se contentait de parer, il finirait toujours par succomber à une dernière attaque. La défense n’est possible que par la contre-attaque, tellement foudroyante parfois qu’elle semble avoir prévenu l’attaque. La guerre comprend défense et attaque, inséparablement.

C’est pourquoi le terme français ou anglais de « défense », dans son usage actuel, est un mélange entre un concept latin parfaitement clair et un terme « politiquement correct », qui évite de prononcer le mot « guerre ».  

 

 

Die Verteidigung

 

 

Le mot allemand indique l’âme et le « pourquoi » de la défense. Verteidigen, défendre, die Verteidigung, la défense, vient du moyen haut allemand tatedingen, qui signifie plaider devant un tribunal, arranger par accord ou arbitrage. Le mot vient lui-même du moyen haut allemand tagedinc, qui signifie un procès fixé pour un jour (der Tag) déterminé. Le préfixe « ver » signifie à la fois l’intensification et la contradiction. (Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache, Friedrich KLUGE, 1899, Traduction anglaise, Etymological dictionary of German language, p.377) En vieil allemand, défendre, c’est d’abord plaider, ensuite tirer l’épée. En latin, plaider, c’est d’abord tirer l’épée, secondairement plaider. N’y a-t-il pas là un choix moral ?

 

 

La guerre et la politique

 

 

Nous sommes familiers de l’idée que la guerre entre attaquants et défenseurs est une continuation de la politique. Et par politique, nous entendons d’abord inconsciemment le pouvoir exécutif. Et cela explique la brutalité contre-productive de certaines de nos politiques, ou, par contrecoup, notre impuissance à user de la pleine force, quand il le faudrait.

Si nous retournons aux intuitions plus anciennes de nos langues, nous comprenons que gouverner, c’est juger. L’épreuve de forces se situe donc encore à l’intérieur d’un dialogue entre demandeurs et défendeurs dans un procès qui reste soumis à l’idée de justice. La solution de force, qu’elle ait ou non le caractère d’un jugement de Dieu, est encore une façon de dégager une décision qui ne saurait être détachée de toute référence à la justice et au raisonnement au sujet de ce qui est juste.

Plaider dans un conflit la cause d’une unité politique active, de son pays par exemple, c’est faire appel à la loi : loi internationale, droit des gens, loi morale. Défendre, c’est donner au juge des raisons de penser que nous avons raison, si le plaidoyer ne se limite pas à un discours du cynisme, qui est toujours immoral, puisqu’il est menteur. Et la façon de combattre, et plus largement de concevoir la préadaptation d’ensemble de nos sociétés à de possibles combats, est la meilleure façon de plaider d’une façon convaincante.

 

 

Force morale et force de la morale

 

 

La première force qui permet à un être honnête de se défendre, c’est son accord avec sa conscience. Les gangsters se moquent de la morale et n’arrêtent pas d’en abuser pour culpabiliser les honnêtes gens, qu’ils prennent pour des faibles et des imbéciles. Il est vrai que l’honnêteté (l’honneur de la conscience) réduit extérieurement la liberté d’action immédiate et handicape intérieurement les honnêtes gens, sincères, aussi longtemps qu’ils n’ont pas clarifié leurs idées au sujet du rapport entre la justice et la force.

Avoir un regard éthique sur la défense, c’est comprendre que le point de vue éthique est déjà au cœur d’une défense complète, si l’on aspire à vivre sans utopie dans une société régie par un minimum de morale, y compris dans ses relations internationales. C’est placer la conscience au cœur de la défense comme une force qui plaide. Et c’est aussi, par conséquent, imaginer une défense éthique.

 

 

L’intelligence européenne

 

 

Il y a dans ces trois origines, dans ces trois langues, un enseignement riche et profond quant à la complémentarité des peuples de l’Europe. Il est juste de noter que la racine allemande est des trois la plus profondément éthique.

Cette complémentarité est aussi celle des grandes vertus. Il est en effet impossible de défendre sans courage, c'est-à-dire sans accepter le choc, l’épreuve de force avec l’adversaire (fendere). Mais cette épreuve de force sera victorieuse si nous sommes prudents et mettons en œuvre les moyens de la fortification et de l’escrime (la tactique du duel). Enfin, aussi courageux et prudents soyons-nous, nous devrons être justes et éloquents, et ne jamais cesser de plaider notre cause.

 

 

Langage, cultures, nations

 

 

Ces mots plongent dans notre histoire, et nous nous tournent vers les racines de notre être collectif. Ils nous replacent dans la vérité de notre être, qui se dévoile dans la culture et la langage. Ce que nous avons à défendre, c’est ce sens du bien qui s’est dévoilé, et qui est au cœur de notre culture, par laquelle il y a moyen de vivre et d’agir comme communauté politique digne et cohérente. 

 

 
   

Page 20 de 31

<< Début < Préc 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 Suivant > Fin >>

Nouveauté


La force de la liberté
La force de la liberté
€18.00

Evénements

Aucun événement

Restez au courant !

Nom:
Mail:

Sites partenaires

Bannière