Henri Hude

Réflexions sur la révolution dans le monde arabe. 2èmes remarques sur la Politique d'Aristote

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Mise à jour le Mardi, 15 Février 2011 12:47 Écrit par Henri Hude

Philosopher froidement sur les tyrannies

 

Continuons à éclairer la révolution arabe à la lumières des réflexions d’Aristote, dans sa Politique, sur la vie et de la mort des tyrannies. Encore une fois, je ne connais rien d’aussi complet, juste et nuancé sur le sujet. Le plus grand philosophe grec montre au moins quatre choses avec précision et, surtout, il se montre capable de les considérer ensemble et froidement, presque à la Machiavel, sans laisser détraquer son jugement par des émotions :

 

1° la tyrannie (au sens large) doit être considérée au point de vue moral comme le pire des régimes politiques ;

 

2° elle est susceptible d’une analyse fonctionnaliste, pour laquelle elle se définit par les fonctions qu’elle remplit dans une certaine configuration historique des systèmes socioéconomiques ; ainsi considérée, elle est probablement insubstituable, dans une large mesure, et pour une telle configuration de la société, en l’absence d’un degré élevé et peu fréquent de sagesse politique ;

 

3° la constitution même de la tyrannie se traduit par une loi d’évolution de celle-ci, permettant de distinguer entre deux grands types de régime tyrannique, qu’on peut nommer le violent et le manager (ce sont là nos expressions, non les siennes) ;

 

4° la tyrannie déplaît toujours aux âmes excellentes (c'est-à-dire vertueuses, au sens d’Aristote), mais selon le type d’évolution qu’elle a choisi, elle se laisse pour ainsi dire noter entre assez détestable et tout-à-fait monstrueuse ; il peut en outre exister des formes mixtes, déployées en éventail, entre les formes extrêmes du tyran pathologiquement violent et celle du tyran manager aspirant surtout à conquérir une respectabilité et une légitimité effaçant son usurpation initiale.

 

Aristote nous permet ainsi un jugement nuancé, une décision responsable, une action sensée. Il fixe très exactement la qualité et le niveau de culture politique dont a besoin, chez ses leaders, une démocratie durable exerçant des responsabilités mondiales. C’est aussi, je le crains, ce que nos grands médias, surtout télévisuels, ne savent pas faire.

 

Sans un minimum d’analyse fonctionnaliste, personne n’arrive à dépasser le niveau trivial, sympathique mais inefficace, de l’indignation vertueuse. L’objectivité scientifique et l'action rationnelle ne sont pas forcément accompagnées d’un cynisme amoral et complaisant. Aristote, en tout cas, n’est pas comme cela.     

 

Deux options pour faire durer les tyrannies

 

Après avoir défini la tyrannie et le tyran (et ses cousins: dictateurs, dynastes, etc. – voir les 1ères remarques sur la Politique d'Aristote, la Tunisie, l'Egypte...), Aristote expose les deux options entre lesquelles un tyran a le choix, pour faire durer son régime :

-    ou bien bloquer toute croissance, car la croissance est toujours fatale à terme pour un tel régime, et donc réprimer violemment toute fécondité, toute création  de richesse et toute opposition, en s’imposant de plus en plus par la seule peur ;

-    ou bien s’efforcer de rendre son pouvoir tolérable, en créant de la prospérité, ce qui l’oblige aussi à se comporter d’une manière plus convenable, au moins dans le domaine économique. 

 

Le pouvoir dictatorial impose un ordre tout extérieur qui, à lui tout seul, n’apporterait rien de plus qu’un cesser le feu entre les factions. Mais grâce à une congélation des agitations et des conflits, la dictature apporte aussi malgré tout, assez souvent, une forme de stabilité dans une société parcourue de telles tensions, qu’elle risquerait autrement de rester déchirée sans fin par des divisions incapacitantes. Ainsi le tyran crée-t-il, le plus souvent sans l’avoir voulu, les conditions d’un développement économique, à condition d’accepter, en outre, un minimum de concessions indispensables. Car il faut que son régime rassure les entrepreneurs, lutte contre la corruption, et fasse appliquer par des juges décents un droit rationnel garantissant les contrats et protégeant la propriété.

 

Si le tyran se conduit ainsi, les investisseurs affluent (c’est un fait), une classe moyenne se constitue et les conditions permettant de prévoir l’établissement futur d’une « politeia » (d’une démocratie durable) se trouvent peu à peu réunies. Le tyran travaille ainsi objectivement à sa disparition, mais il peut à ce prix se maintenir au pouvoir assez longtemps, tout en échappant, dans une certaine mesure, à son destin d’inhumanité. Il peut même espérer jouir d’un minimum de reconnaissance et peut-être, qui sait ? mourir dans son pays et en liberté dans son lit, voire au pouvoir, pour les plus habiles.

 

La fin des tyrannies

 

Bien sûr, quand la situation est mûre, les élites et le peuple pauvre ne se font plus peur mutuellement, car une vaste couche sociale nouvelle, qui tient aux unes et à l’autre, est venue s’intercaler entre eux. Ennemie des extrêmes, elle rejette la lutte des classes, veut maintenir l’équilibre, la paix sociale, et elle est capable de le faire en se portant selon le besoin ou d’un côté, ou de l’autre.

 

Enfin, dans l’extrême vieillesse d’une dictature, tout le monde se réunit contre le tyran, qui n’a plus de fonction ni de raison d’être, et dont les jours sont comptés. Voué à l’exécration, objet d’une condamnation morale unanime, le tyran manager rend un dernier service à la société, en lui fournissant l’ennemi commun nécessaire pour cimenter une harmonie sociale naissante.

 

L’anthropologie du bouc-émissaire. La détestation dont les politiques sont l’objet. L’illusion lyrique des révolutions.

 

La deuxième des options pour maintenir les tyrannies (l’option manager) est de loin la plus honorable, pourtant ce n’est pas toujours la plus efficace. Souvent les meilleurs tyrans, ou les moins pires, partent les premiers – et ce en vertu d’une loi générale.

 

Cette dernière est elle-même un cas particulier d’une autre loi plus générale, qui veut que le pouvoir politique serve par intervalles de bouc émissaire à l’agressivité sociale. René Girard a noté, dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, Chapitre 2, Section B), que les victimes divinisées des mythologies primitives sont le plus souvent des rois. En tout cas, le chef politique est l’ennemi commun occasionnel idéal. Je crois me rappeler qu’Henri Kissinger dit cela, quelque part, en termes assez méprisants et assez peu démocrates, dans son grand ouvrage traduit en français sous le titre Diplomatie. Peut-être pensait-il à Richard Nixon en écrivant cela.

 

Comme le chef est responsable du bien commun, il ne semble pas illogique de le tenir pour coupable de tout ce qui ne va pas. Grâce au lynchage du politique, tout le monde est déclaré innocent, la racine du Mal est censée avoir été extirpée, tout le monde redevient ami pour un temps, et c’est la mort du tyran (politique ou physique) qui a produit un tel effet miraculeux d’unanimité. Et s'il n'y a pas de tyran détestable, la rhétorique fait comme s'il y en avait un. Pour des discours démagogiques et qui manquent à ce point de sérieux politique, la référence obligée n'est pas celle d'un auteur savant, mais celle de l'auteur du scénario des Tontons flingueurs, qui fait dire à l'Allemand : "Je ne dis pas que ce n'est pas injuste, je dis que ça soulage."

 

En réalité, le tyran n’aurait jamais accédé au pouvoir, si dans le peuple et les élites, le manque de sagesse, de philia, de justice et de modération n’avait créé les conditions pour cela. Ces conditions étant posées, la tyrannie s’ensuit presque inévitablement, comme un remède médiocre, mais approprié à la médiocrité de la culture politique et des mœurs publiques. De sorte que la chute d’un tyran ne cesse d’être une simple phase dans un processus cyclique, que si elle est l’occasion de ne plus ressusciter certains errements.  

 

Le temps de l’illusion lyrique

 

La révolution qui renverse les tyrans est un moment d’émotion unique. Le bien l’a emporté, le monde paraît sauvé. Bien sûr, le lendemain les problèmes sauf un sont toujours là, et six mois après, on a oublié le tyran, certains problèmes ont empiré et il y a déjà des gens pour regretter la tyrannie. 

 

La France a bien connu cela : par exemple, journées lyriques de février 1848, suivies des sanglants combats urbains de juin de la même année. On ne se rappelle pas que toute l’Europe fut alors embrasée, à l’exception de Londres et de Moscou. Le Prince de Metternich, arbitre de l’Europe absolutiste, ne sauva sa vie qu’en s’échappant de Vienne sous un tas de linge sale dans une carriole de blanchisseur.

 

C’est probablement à ce « printemps des peuples » de 1848, avec son exaltation et son immaturité, que fait le plus penser la présente révolution arabe. Je me suis demandé si ce n’était pas le spectacle du délire sentimental ayant envahi Paris dans les premiers mois de 1848, qui avait inspiré à Labiche le titre de sa comédie de 1850 Embrassons-nous Folleville. En politique, il faut savoir raison garder, car il est rare que les révolutions se déroulent comme "un long fleuve tranquille". Lorsque le fleuve en crue est à nos portes, gardons la tête froide. Le pire n’est pas sûr, mais l’expérience enseigne que lorsqu’un peuple s’embrasse, il est souvent à deux doigts de s’embraser. 

 

Autre exemple, le 14 juillet 1790, fête de la Fédération à Paris, dans un climat prodigieux de fraternisation nationale ; mais déjà, l’émigration commence ; deux ans et demi après, ce sont la guerre extérieure, la guerre civile, la terreur et la guillotine. N’empêche qu’on a quand même passé un très bon moment, ce 14 juillet 1790. L’espoir était immense. Et si Libération avait existé à cette époque-là, il aurait sans doute titré : « Dans deux ans au paradis. »

 

Raison garder. 

 

 

Lettre du monde des valeurs, n°4. Réponse à M. Jilali

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Mise à jour le Jeudi, 10 Février 2011 08:29 Écrit par Henri Hude

 

Dialogue avec Mr Jilali

 

Un internaute, M. Jilali, m’écrivait dans un commentaire posté voici quelques jours : « Si je vous comprends bien, on ne peut concevoir la valeur, en tant que norme, qu’immanente à la personne humaine. Dans ce cas, la valeur ne cesserait-elle pas de relever de l’ordre du devoir-être ? » 

 

Et si la réponse était dans la question ? 

 

On ne donnera jamais assez d’importance et d’attention aux premiers commencements de la pensée. C’est ce que j’appelle les « prolégomènes ». Mr Jilali me fait l’honneur de connaître mes écrits, et notamment celui que j’ai pour cela intitulé Prolégomènes. M. Jilali se doute donc bien que je ne suis insensible ni au devoir-être, ni à la transcendance de sa source. Et il m’incite à parler des valeurs plus à fond. Il a raison.

 

Comment connaître son devoir ?

 

Toutes les personnes honnêtes et attachées à leur dignité profonde voudraient savoir comment nous pouvons découvrir avec certitude la vérité du devoir :

1° le fait que nous ayons vraiment un devoir et que ce concept soit radicalement fondé, valable en vérité, libre de toute illusion ;

2° quel est ce devoir, dans ses formes générales, c'est-à-dire quel est le contenu général de la loi morale ?

3° que devons-nous faire hic et nunc, c'est-à-dire comment appliquer ces principes avec prudence dans les situations qui, chaque jour, nous imposent de faire nos choix et de prendre nos responsabilités ?

Et M. Jilali pose à l’horizon la question de la transcendance du devoir, ou de la Source du devoir.

 

Convaincre le sceptique qui est en nous

 

J’approuve son ambition, mais je préfère user de patience. Nous visons à une connaissance aussi démonstrative que possible, au sujet du bien. Démontrer, c’est parvenir à terrasser le sceptique; non pas parvenir à lui clouer le bec, mais parvenir à le convaincre vraiment. Voilà le plus difficile. C’est cela, l’objectif. Et je parle d’abord du sceptique que nous portons en nous-mêmes. Si nous n’avons pas convaincu celui-là, c’est bien en vain que nous discuterons brillamment avec ses confrères tout autour de nous.

 

Démontrer, c’est suivre un cheminement pas à pas. La question du devoir vient après la question du bonheur dans l’ordre des questions. Car nous sommes tous pratiquement sûrs que nous cherchons le bonheur, mais beaucoup ont des doutes au sujet du devoir. En travaillant sur le bonheur, par exemple en lisant le livre très riche de Julian Marias, La felicidad humana, ou en réfléchissant sur les conditions certaines de la sociabilité, on engrange des résultats modestes mais sûrs. Ceux-ci peuvent faciliter des recherches plus profondes, en rétrécissant la surface des doutes raisonnables et en diminuant d’autant l’emprise démoralisante du scepticisme sur nos esprits.

 

Le judo philosophique. Sortir du scepticisme par la puissance du scepticisme

 

Ce scepticisme, qui peut sembler un blocage fatal, est aussi une énorme force, car quand nous doutons, nous sommes sûrs de douter. Cela paraît une plaisanterie, et pourtant cela va si loin que c’est tout le début de la philosophie. Descartes l’a dit, mais Socrate et saint Augustin en avaient fait la remarque, avant lui, et de façon, je crois, plus profonde que lui.

 

Supposons que, à ce questionnement radical, dont nous sommes sûrs (car si "j’en doute", j’en suis encore plus sûr), nous puissions raccorder des propositions qui en seraient des conséquences nécessaires ; en ce cas, toutes les propositions ainsi raccordées seront elles aussi indubitables. C’est ainsi que Descartes a écrit, dans un ouvrage de jeunesse, les Règles pour la direction de l’esprit : « ‘Je doute, donc Dieu existe’. Cette conséquence est nécessaire, mais il faut méditer beaucoup pour la comprendre. » Je cite de mémoire.

 

« Je questionne, donc Dieu transcendant et personnel existe. » Cette conséquence est nécessaire, mais il faut méditer beaucoup pour la comprendre. Et si nous comprenons cela, nous ne trouvons plus aussi étonnant qu’il y ait en nous cette voix intérieure de la conscience et du devoir, qui est comme l’écho de l’appel de Dieu.

 

C’est cette méditation que j’ai voulu mener, pour mon compte, dans Prolégomènes en 1991, et dans Prolégomènes. Les choix humains, de 2009. 

 

Repartir de Socrate et de saint Augustin

 

Il ne faut donc pas nous attrister de nous heurter aujourd’hui, dès nos premiers pas en éthique, à une question préalable qui semble ruiner d’avance tous nos efforts : la question de la vérité. Bien sûr, c’est un fait que la réflexion sur les valeurs paraît aujourd’hui bloquée au niveau zéro, clouée au sol, par un scepticisme facile en matière éthique, et pas seulement éthique. 

 

On dirait parfois que tout ce que l’éthique aurait à dire, ce serait qu’elle n’aurait rien à dire, sauf de parler sans fin avant de conclure que chacun, après avoir réfléchi, fait en somme ce qui lui plaît, ou ce qui lui déplaît le moins, parce que le devoir, au sens fort du mot, ne serait écrit nulle part. La montagne accouche de la souris. Ce scepticisme bavard donne à beaucoup d’entre nous l’impression d’être face à une position inexpugnable, dont la puissance nous condamnerait tous à douter de tout en matière éthique. 

 

Inutile de se plaindre de cette situation. C’est une épreuve, et, si l'on vit en ce temps, il faut bien y passer. Depuis ses origines avec Socrate, la belle philosophie sait que le questionnement est source de vérité et elle sait aussi que les Sophistes défigurent le beau questionnement en en faisant un « doute » mesquin. Il faut revenir du « doute » au questionnement. C'est cela la réflexion - ce que j'appelle les "prolégomènes". Qu’est-ce que cela veut dire ?

 

« Je ne sais pas. », dit Socrate. (En fait, il disait qu'il ne savait "rien", mais ceci est ironie, comme nous verrons. Prenons donc de préférence la phrase "je ne sais pas".) Or donc Socrate réfléchit : « Je sais  que ‘je ne sais pas’. » Donc : « Je sais que je sais, que ‘je ne sais pas’.» Et donc, d'une certaine façon : « Je sais que je sais»;  et donc il me semble que je sais aussi, dans une certaine mesure, ce que c’est que savoir. » Et donc peut-être que je sais cela : ce que c’est que savoir. Je ne suis pas si ignorant que je croyais, moi qui questionne.

 

Ainsi donc, il y aurait en moi cette vérité intérieure, qui résiste au doute, parce que c'est elle qui permet tout questionnement, et qui permet à Socrate d’être si ironique, quand il dialogue avec les Sophistes (= Gorgias, Protagoras et autres auteurs de même farine, et alii auctores ejusdem farinae = les dinosaures postmodernes d’avant les Classiques). Et cette Vérité indubitable, elle ne se contente pas de peser sur mon intellect, elle séduit mon cœur, elle dynamise mon être, elle ne demande qu’à m’aider à régler ma vie.

 

Beauté ancienne et toujours nouvelle

 

Et l’âme la cherche et la trouve et la cherche encore. Ce rayonnement de la vérité, nous l’appelons beauté. Et cette beauté-là séduit tout en nous, du fond de l’être jusqu’aux sens, car la beauté des êtres et des choses est comme une "exclamation" de la vérité - mais il est rare que nous venions à elle dès la jeunesse.

 

Et c’est pour cela que s’adressant à la Vérité, Augustin lui dit : « Tard je vous ai aimée, ô Beauté ancienne et toujours nouvelle. » Sero amavi te, pulchritudo antiqua et semper nova. (Confessions, X, XXVII).  

 

 

   

1ères Remarques sur la Politique d'Aristote, l'Egypte et la Tunisie (en attendant mieux)

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Mise à jour le Mercredi, 09 Février 2011 14:36 Écrit par Henri Hude

Aristote sur l’analyse et la prévention des révolutions  

 

Avec un rien de provocation, j’ai envie de dire que ce qu’il y a de plus intéressant à lire, sur la révolution éclatée dans le monde arabe, c’est le 5ème livre (chapitre) de la Politique d’Aristote. Ce livre V traite des révolutions et changements de régime, ainsi que des moyens de prévenir les révolutions. Chacun peut accéder sans difficulté à ce texte, que j’ai relu récemment avec un intérêt renouvelé. Voici quelques notes griffonnées en marge de mon exemplaire.  

 

Toujours émerveillé par l’aptitude de cet auteur à former des concepts vraiment universels, appréhendant avec précision les structures essentielles du donné. Si nos dirigeants avaient médité les classiques, ils gouverneraient mieux.  

 

Ce qu’on appelle la langue "classique" n’est pas d’abord un beau style. C'est l'instrument de la formation, et le véhicule approprié à la formulation, claire et ordonnée, d’une connaissance rationnelle comportant des concepts vraiment universels.

  

Rapport entre un vocabulaire politique précis et la sagesse de gouvernement   

 

"La science, disait Condillac, est d’abord une langue bien faite." 

 

Je crois que dans la situation présente de notre culture, l'emploi du terme « démocratie » souffre de graves équivoques. Cela obère à la fois nos analyses et notre action politique. Pour une action politique rationnelle est ici requis un effort vigoureux de redénomination des choses.  

 

Une démocratie stable, ordonnée, opérationnelle, est ce qu’Aristote appelle une « politeia ». Il tend à réserver le mot de « démocratie » à un régime populaire unilatéral, trop absolu, moralisateur mais au fond injuste, dépourvu de stabilité, et qui ne marche pas.

 

Comme le seul mot français pratiquement possible pour dire « politeia » est démocratie, et qu’il faut quand même pouvoir nommer la « démocratie » qui ne marche pas, sans laisser supposer que toute démocratie marche forcément, et sans confondre démocratie et politeia, je propose de recourir à des adjectifs.

 

J’appelle donc « démocratie durable » ce qu’Aristote appelle « politeia ». J’appelle « démocratie non durable » ce qu’il appelle « démocratie ».   

  

Qu’est-ce qu’une « démocratie durable » ?   

 

La démocratie au sens plein du terme (la démocratie durable, la « politeia ») est le gouvernement de la classe moyenne, par la classe moyenne, pour un bien commun que la classe moyenne est la mieux placée pour définir raisonnablement et avec une équité suffisante, parce que c’est son intérêt de le faire. Au risque de décevoir les idéalistes, l'établissement de la politeia ne résulte pas seulement de la conviction ou de la militance, mais aussi et sans doute avant tout de la réalisation des conditions socio-économiques de son existence.

 

Autrement dit, s’il n’y a pas de classe moyenne, il ne peut pas y avoir de politeia. Il peut y avoir des "démocraties", mais non durables et qui dans le meilleur des cas marchent mal. 

 

Vouloir installer des démocraties durables dans des pays dépourvus de classe moyenne, c'est un peu comme vouloir faire tenir debout une chaise sur deux pieds. Mais il y aura toujours des gens pour croire qu'on peut arriver à tout avec un minimum de bonne volonté. Si trop de gens le croient, tout rappel rationnel des lois naturelles passe pour un éloge de la dictature. C'est un peu dommage, car il n'y a pas de démocratie durable sans raison ni bon sens, non plus que sans classe moyenne.

 

Démocratie sans classe moyenne ?  

 

Avec Aristote, nous parlons de cités, de sociétés urbaines, et où existe fréquemment une certaine réflexion, qui tend à ébranler les cultures traditionnelles. Dans de telles "cités", s'il n'y a pas de classe moyenne, la société se trouve divisée entre des riches très riches et des pauvres trop pauvres, qui se craignent mutuellement et ne s’aiment pas. Il y a deux cités dans la cité, qui dans le meilleur des cas s’ignorent.  

 

La « démocratie » au sens d’Aristote est surtout le pouvoir des pauvres contre les riches - le règne de l'envie, de la jalousie et de la peur ; l’oligarchie est le régime inverse, le pouvoir des riches contre les pauvres - le règne du mépris et de la crainte. Aucun de ces deux régimes n’est très stable, faute d’un sens partagé du bien commun. Aucun des deux n’est juste, pour la même raison, bien que (Aristote le note bien) chacun tienne à se réclamer hautement de la Justice. Mais la justice, comme le dit encore Aristote (il l'explique à fond ailleurs, dans son Ethique à Nicomaque, Livre 5, comporte plusieurs dimensions, et chacune des factions ne voit que celle qui s’accorde à ses intérêts, ou à ses passions.  

 

L’histoire de ces cités socialement polarisées est celle d’une routine de coups d’Etat alternés, les insurgés démocrates renversant les oligarchies, les insurgés oligarques renversant les démocraties.   

 

Tyrannies et dictatures   

  

C’est dans ce contexte que surgissent ceux qu’Aristote appelle, selon les cas, « rois », « dynastes » et « tyrans ». Dans leur lutte interminable, les factions démocratiques et oligarchiques ont besoin de bras armés, d’hommes forts. La tentation est forte pour ces derniers de confisquer le pouvoir à leur profit. Le régime se caractérise alors par un pouvoir personnel appuyé sur la force.  

 

Aristote parle de « tyrannie » quand le leader vient du parti « démocratique ». Par exemple, Jules César, qui renverse la république romaine, deux siècles après qu’Aristote ait écrit sa Politique, était le chef du parti démocratique romain.

 

Quand le leader vient du parti oligarchique, Aristote parle de roi ou de dynaste. On trouve aussi (dans l’histoire de France, par exemple), des « rois » en un sens plus traditionnel et unanimiste, mais ils ont le plus souvent disparu quand se déroule le genre de jeu politique dont nous parlons. Celui-ci présuppose l’affaiblissement des traditions et des unanimités jusqu’alors admises, sous l’effet des bouleversements dus à la croissance générale.    

 

En français, les termes d’une langue politique bien faite seraient probablement ceux de tyran et de dictateur. Le tyran est un démagogue qui a confisqué à son profit une « démocratie » (non durable). Le dictateur est plutôt un oligarque ayant confisqué une oligarchie. Mais le vocabulaire peut et doit garder une certaine souplesse. 

 

Idéaux et illusions

 

Ces régimes sont assez souvent détestables, mais ils n'existent pas seulement comme un effet de la perversité humaine. S'ils ne tendent pas à se durcir indéfiniment, et s'ils cherchent à créer de la prospérité, ils remplissent aussi une fonction que, malheureusement, ils sont souvent seuls un temps à pouvoir remplir. Cela peut scandaliser, mais c'est ainsi. Une chaise debout a au moins trois pieds.

 

C'est pourquoi, s'il n'y a pas de classe moyenne, une cité peut bien adopter si elle le désire, ou si on l'y force, les formes extérieures de la politeia, mais dans sa substance elle y demeurera étrangère, sauf chez certains, intellectuels, idéalistes ou membres des petites classes moyennes, tempéraments calmes, ruraux plus sereins, etc. Elle peut marcher plus ou moins bien, mais dès que la situation économique se tend, elle a son état politique normal dans une hésitation continuelle entre des extrémismes ou des situations de force. Ou alors, il faudrait une autre culture, et une autre économie. Mais ce serait une autre société.  

 

Les régimes libéraux modérés raisonnables se retrouvent bientôt à devoir gérer les mêmes situations de tension sociale et de précarité économique massive, qu'ils n'ont pas les moyens de modifier sensiblement dans des délais rapides, même en quelques années. C'est pourquoi, après avoir suscité de grands espoirs, ils déçoivent et sont remplacés, souvent par un autre régime de force, personnel et/ou militaire, usant ou non de l'écran d'un régime civil sans pouvoir réel (comme au Pakistan, par exemple).

 

Tout cela est parfaitement connu, ou devrait l'être. Mais il y a des vérités, pensent certains politiques, qu'on ne peut pas dire aux peuples, pas plus qu'on ne doit tout dire aux enfants. C'est leur opinion... Donc, si la pression monte trop, ces politiques feront et parleront comme s'ils croyaient que tout peut changer et que le tyran ou le dynaste était la cause de tous les maux. Demain, tout devient possible. Cyniques, ils pensent tout bas, comme le Guépard: "Il faut absolument que tout change, si l'on veut que tout reste pareil." Ou en tout cas que tout ne soit pas trop déstabilisé.

 

Le Général de Castelnau disait, non pas avec humour, mais avec précision: "L'idéal, c'est ce qui reste, quand on a perdu toutes ses illusions." Les optimistes sont des gens qui prennent leurs illusions pour des idéaux. Les pessimistes disent: ôtez les illusions, il ne reste plus rien. Les uns et les autres se trompent, à mon avis. 

 

   

Lettre du Monde des Valeurs n°3. Ethique et valeurs

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Mise à jour le Lundi, 31 Janvier 2011 23:55 Écrit par Henri Hude

 

Préambule au dialogue avec un internaute

 

Le commentaire suivant a été posté sur ce blog à la suite de la 1ère Lettre du Monde des Valeurs : « Si je vous comprends bien, on ne peut concevoir la valeur, en tant que norme, qu’immanente à la personne humaine. Dans ce cas, la valeur ne cesserait-elle pas de relever de l’ordre du devoir-être ? »

 

Je trouve que ce commentaire est intéressant et j’ai promis à son auteur de lui répondre. En même temps, je voudrais éviter tout dialogue de sourds. Et puis, je pense à ceux qui ont besoin d'introduction à ces matières - car c'est le service que je veux leur rendre. Enfin, avouons-le, il suffit d’écouter certains hommes, ou femmes, politiques, ou certains journalistes, pour que le thème des valeurs, ou même le mot, donnent une impression pénible de verbiage et de galvaudé.

 

C’est pourquoi, au risque de donner à l'auteur du commentaire l’impression que j’oublie sa question précise, je voudrais accomplir en préambule à notre dialogue un petit nombre de démarches qui nous installeront sans équivoque au bon niveau pour parler des valeurs et répondre comme il convient à une excellente question.

 

Définition de l’éthique

 

Avant donc d’y répondre, je voudrais dire comment je conçois l’éthique : comme l’art de prendre de bonnes décisions et d’acquérir la force de les mettre en œuvre. Cet art requiert des études. L’ensemble de ces études et recherches forme une discipline, qu’on appelle aussi l’éthique.

 

Bien entendu, parler de « bonnes décisions », c’est admettre qu’il y en a de mauvaises et que le mot de « bien » ne signifie pas tout ce qui nous plaît. Autrement, le seul contenu de l’éthique serait l’étalage de sa vacuité prétendue. Autant faire un autre métier, dira-t-on. Pas vraiment.

 

Le pseudo-scepticisme éthique

 

Car, si le « bien » signifiait réellement « rien de vrai, mais seulement ce qui plaît à chacun », il serait encore vrai que « bien » signifierait vraiment cela. Cette vérité sceptique serait en réalité pseudo-sceptique. Et cette « vérité au sujet du bien », si elle était plus qu’une polissonnerie sans profondeur, prendrait un sens sérieux sous condition de certaines hypothèses métaphysiques : par exemple, « nous sommes des dieux - donc nous créons le 'bien' ».

 

« Douter » vaguement du « bien », c’est ne pas douter qu’on est un dieu créateur de valeurs. Inversement, ne pas « douter » du bien de cette façon-là, c’est douter que Mr X ou Mme Y (qui « doutent » ainsi) soient des dieux. Mais Mr X et Mme Y ne s’en rendent pas compte. C’est pour cela qu’ils se croient critiques. S'ils s’en rendaient compte, ils se sauraient ridicules. J’ai expliqué ces choses en détail dans un livre intitulé Prolégomènes. Les choix humains, que je me permets de recommander aux étudiants qui débutent en philosophie. 

 

Questionner au sujet du bien

 

Maintenant, ne pas douter du « bien » en pseudo-sceptique, ou encore (ce qui revient au même) être athée de Mr X ou Mme Y, dieux, cela ne veut pas dire cesser de questionner au sujet du « bien ». Au contraire.

 

Nous avons à faire des choix. Faire de bons choix, c'est avoir fixé notre esprit sur les principes raisonnables, avoir connu sans erreur les faits ou les situations, et avoir appliqué correctement les principes aux faits. Dans ce qui vient d’être dit en moins de deux lignes et demie, il y a bien sûr presque autant de questions que de mots, et peut-être même plus. C’est pour cela que l’éthique existe : pour essayer de répondre à ces questions. Mais questionner sérieusement, c’est passer du « doute » à la Question.

 

Il y a des choses qu'on voudrait mettre entre parenthèses une fois pour toutes. On appelle cela "douter". Je dis que questionner, c'est mettre entre parenthèses la mise entre parenthèses, et chercher ce qu'il en résulte. 

 

L’éthique parle du bien. Le bien et les valeurs

 

Dans l’éthique, il est donc question principalement du bien, et toute question éthique serait close, s’il n’y avait rien à dire sur le bien. Mais nous savons déjà que s’il n’y avait rien à en dire, cela serait vrai : qu’il n’y aurait rien à en dire, et il faudrait dire bien des choses pour établir cela. Donc, pour que cela ne soit pas un bavardage et ait un sens profond, il faudrait affirmer beaucoup de choses, qui en fait détermineraient l’idée du bien. Et donc on aurait encore beaucoup à dire sur le bien et les biens. Donc celui qui prétend nous empêcher d’en dire quelque chose se moque du monde, ou ne sait pas ce qu’il dit, ou essaye de nous manipuler par un sophisme.  

 

Ce qu’on entend par la valeur, c’est exactement ceci : le bien. Et ce qu’on entend par les valeurs, c’est exactement ceci : les biens. Quelle différence y a-t-il donc entre les biens et les valeurs ? Deux.

 

Celle-ci d’abord : on parle des biens et du bien avant de tomber dans le « doute » (cartésien), ou dans le « soupçon » (nietzschéen, marxiste, etc.). On parle des valeurs quand on est tombé dans le « doute », ou le « soupçon ». On continue à parler des valeurs, quand on est ressorti du « doute », mais sans s’interdire alors de parler à nouveau des biens.

 

Les valeurs, c’est ainsi le nom que l’on donne aux biens dans une époque où l’on en discute beaucoup et où on en « doute » souvent – en « douter » signifiant concrètement « douter » de certaines valeurs, ou alors en affirmer d'autres, ou les mêmes, mais à partir du « doute ». C’est aussi, parfois, ne pas douter de certaines anti-valeurs, qui en réalité sont des vices, sans se rendre compte que ce sont des vices, ni réaliser qu'on n'en doute pas, alors qu'on prétend « douter » de toutes...  

 

La seconde différence entre « les biens » et « les valeurs », c’est qu’on parle des « valeurs » non seulement dans le cadre d’une culture critique (ou pseudocritique), mais aussi dans une civilisation mathématicienne, où l’on aime tout mesurer, compter et quantifier, et enfin dans une société marchande, où toute chose est susceptible de s’échanger à un certain prix, qui mesure la « valeur marchande ».

 

Parler simplement de « biens », dans un tel cadre, semblerait 1° trop naïf (pas assez critique, ou questionneur), 2° pas assez mathématique et 3° trop éloigné d'un robuste sens  commercial. Le mot valeur a donc un sens riche et précis. Il mérite d'être conservé. Mais il y a aussi un intérêt à garder le vieux mot de « bien », justement à cause de sa capacité à nous faire relativiser le cadre de notre civilisation hypercritique, quantitative et commerciale.

 

   

Tunisie. Comment savoir ?

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Mise à jour le Mardi, 25 Janvier 2011 22:48 Écrit par Henri Hude

 
La puissante pensée de The Economist

  
Je ne connais RIEN à la Tunisie. Cet aveu d’ignorance et de perplexité ne pourra faire que du bien, dans un pays où l’on demande à chacun d’exprimer son opinion sur des sujets sur lesquels il n’a pas la moindre idée.


J'ai voulu m'instruire. Sur les récents événements de Tunisie, j’ai lu attentivement Le Monde (cahier  spécial du 20 janvier 2011 et son numéro des 23/24 janvier 2011), ainsi que The Economist des 22/28 janvier 2011. Après cela, je suis parti en voyage. Le Monde m’a laissé perplexe et même dans l’avion, je ne suis pas revenu de ma perplexité. Ce que j’ai lu de plus intéressant, c’est l’article de fond de The Economist (January 22ND-28TH 2011, p.13).


Avec l’absence de construction si propre des Anglo-Saxons, cet article arrive à caractériser le fait dont il parle et à en fournir une explication, ou du moins à en proposer une hypothèse explicative.


La caractérisation du fait de la révolution tunisienne


Je traduis des extraits de cet article, au titre plein de poésie : « Que se répande le parfum du jasmin » ("Let the scent of jasmine spread") :


« Si le calme est rétabli, et si ont lieu de véritables élections dans les mois qui viennent, la Tunisie pourrait émerger comme une démocratie paisible et pluraliste. Ce serait un événement d’une portée considérable. (…) 


« Parmi les 22 pays membres de la Ligue Arabe, trois seulement peuvent se prétendre des démocraties et tous les trois sont en piteuse situation. [Suit un bref commentaire sur l’Iraq, les Territoires palestiniens et le Liban.] Tout le reste [donc les 19 autres pays] vont des plus des plus détestables tyrannies, comme celle de Lybie, aux plus bienveillantes autocraties, comme celle du Qatar, avec entre les deux toutes les nuances des régimes autoritaires et oligarchiques. »

 
Voici pour la caractérisation du fait : émergence d’une communauté politique libre dans un monde arabo musulman généralement autoritariste.


Même si la note dominante est l’optimisme et la confiance, la suite de l’article met des bémols et incite les enthousiastes à la prudence. La solidité et la durée de cette liberté émergente ne sont pas encore assurées.


L’explication du fait que constitue la révolution tunisienne


Voici donc un évènement qui fait exception à une loi générale. L’article de The Economist entend nous donner des explications à la fois pour la loi et pour l’événement qui y fait exception.

Concernant la loi de fatalité autoritariste, qui semble régir le monde arabo-musulman, The Economist a d’abord souci de mettre hors cause deux possibles facteurs, le culturel/religieux et le facteur linguistico-ethnographique :


Premièrement, l’islam, « tout au moins dans ses versions les plus malléables », n’a rien à voir avec cette situation. The Economist en donne deux preuves : 1° la démocratie progresse en Indonésie et en Malaisie, en Turquie, et même, jusqu’à il y a peu, en Iran ; 2° la « version extrême » de l’islam n’est ni prépondérante ni populaire dans la plupart des pays arabes, notamment, la « version la plus tolérante et intelligente » étant partout prépondérante, notamment en Egypte.

 

Deuxièmement, la situation n’a rien à voir non plus avec un caractère particulier des Arabes ou du monde arabe (abstraction faite de l’islam comme possible facteur de caracterisation). L’article ne donne pas de preuve. C’est sans doute évident pour lui, autrement dit, il n’existe rien de tel qu’un « caractère arabe ».

  
Troisièmement, puisque ni la situation culturelle profonde (qui existe, mais qui n’a pas de causalité décisive), ni le fond ethnico-linguistique (qui n’existe pas ou doit être considéré comme n’existant pas), ne sont les causes de la situation politique, il reste à lui rechercher des causes économiques. C’est ce que fait l’auteur, et c’est pourquoi le 1er paragraphe de l’article tourne en fait à l’éloge du dictateur déchu. Et c’est le caractère gênant de cette conclusion qui, plus que le « caractère anglo-saxon » (qui sans doute n’existe pas) explique pourquoi on met au début, et un peu comme une incise, ou une concession, ce qui devrait logiquement arriver à la fin du deuxième tiers. Voici le texte :

 
« En dépit de sa vénalité, le leader renvoyé, Zine el-Abidine Ben Ali, a fait mieux que la plupart [des autres dynastes] pour ouvrir la Tunisie sur le monde, pour donner à son économie un rythme de croissance, pour donner un accès à l’éducation aux 10,6 millions de Tunisiens, pour leur assurer un minimum de santé publique et pour promouvoir les femmes. »


Les Anglo-Saxons ont une étrange idée de la liberté de la presse en Démocratie. En France, on a viré des journalistes pour moi que ça.  


Pour The Economist, l’explication de l’autoritarisme politique, c’est l’arriération économique. Ben Ali, despote (somme toute) éclairé, a développé la Tunisie. Il en est mort. La Tunisie va désormais vivre, on l’espère, en démocratie.


Voici ce que j’ai lu de plus rationnel sur la Tunisie. C'est au moins une hypothèse de travail cohérente. Mais peut-on se considérer comme renseignés ?


Un Monde très honnête


La presse française au mieux de sa forme a su se faire édifiante, indignée, compatissante. Elle nous a donné une haute idée de sa moralité. Elle est outrée que le Gouvernement n’ait pas prévu ce qu’elle ne prévoyait pas. Il était pourtant prévisible qu’il ne prévoirait pas l’imprévisible. Pour prévoir l’avalanche, il faut ou du bon sens, ou un don de prophétie, ou la mathématique du 22ème siècle. A défaut du second et du troisième, le Gouvernement pourrait avoir le premier, s'il lisait moins les journaux.  


Francophobe et ironique, The Economist, p.34, reproduit une très belle photo des embrassades entre Zine Ben Ali et Nicolas Sarkozy. Pour une fois, notre Président est très bien sur une photo. En tout cas, notre Président a fait pénitence de son péché. (Je suis excusable de ne l’avoir appris qu’incidemment, dans USA Today de ce matin, car je suis sur le Pacifique, au congrès annuel de l’ISME, San Diego). Par contre, je savais que la bonne presse avait fait pénitence.  


Le Monde est un journal honnête. Page 18 de son numéro des 23/24 janvier, tout en bas de la page consacrée au courrier des lecteurs de son cahier spécial du 20 janvier, Le Monde cite, sous le titre « La contagion de la liberté », les commentaires de Mr Martin Guillemot, lecteur du Monde à Leucate (Aude) :


« Quel choc à la réception du Monde du 19 janvier avec ce titre en une : ‘Maghreb : les risques de la contagion tunisienne’. La démocratie serait contagieuse et serait un risque !! (…) Pourquoi ne pas avoir choisi ‘Les espoirs de la contagion tunisienne’ ? (…) Les articles sont plus balancés que ce titre maladroit. (…) Je regrette que le Monde semble ainsi joindre sa voix à l’angoisse des colonialistes et des profiteurs du post-colonialisme. » C'est émouvant de voir qu'il y a encore des gens qui se passionnent en lisant le journal.


Supposons que le Président de la République française ait employé il y a huit jours la formule du titre incriminé par l’excellent Mr Guillemot. Sa bévue ne se trouverait sûrement pas dans le courrier des lecteurs en bas de la page 18. Impardonnable et impardonné, le grand péché, le très grand péché s’étalerait sur cinq colonnes à la une. Du coup, l’oubli sauverait Mme Alliot-Marie, éclipsée.


Je rêve d’un journal qui, en de telles circonstances oserait titrer en une, honnête et crâne : « Chère Michèle Alliot-Marie, vous avez dit des c., mais nous ne vous jetons pas la pierre, nous nous sommes plantés comme vous. »

 
Le jasmin et le prétoire


Qu’est-ce qu’HH pense de la Tunisie ? Il l’a dit : il n’y connaît rien, et ce qu’il pourrait en savoir, ce serait par la presse. Il n’en sait donc pas plus qu’elle ou vous. Il peut tout de même essayer de porter un jugement minimal.


1° La caractérisation du fait par The Economist est assez convaincante, tout comme le soulignement de sa précarité.

2° L’explication du fait semble objective pour une part et néanmoins très insuffisante, de mon point de vue, car philosophiquement indigente.

3° Une explication suffisante devrait nous venir de ceux dont c’est le métier de nous renseigner.  


A défaut de parler de l’islam et du monde arabe, je parlerai demain d’Aristote sur les tyrans, les rois, les dynastes (et les dictateurs). Vous verrez, c’est aussi très intéressant. Je finis par le souhait que l’odeur du jasmin se répande dans nos prétoires et qu’il vienne enchanter l’esprit de tout juge délibérant sur l’avenir de la raison en démocratie (durable).

 

 

   

Lettres du monde des valeurs, n° 2

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Mise à jour le Dimanche, 23 Janvier 2011 20:26 Écrit par Henri Hude

Demain, je parlerai sur la Tunisie, mais ce soir je continue avec une seconde "Lettre du Monde des Valeurs". Ces Lettres sont faites pour être discutées en petits groupes: en famille, en cercles d'études... C'est pour cela que le texte est découpé en paragraphes assez brefs, de façon à mieux isoler les points d'argumentation.

 

 

 

Valeur et force   

 

 

Du premier sens du mot « valeur », qui est celui de « santé » (voir la 1ère Lettre du Monde des Valeurs), nous passons logiquement à ses seconds sens, ceux de « force » ou de « bravoure ». 

 

Un malade se sent faible et impuissant. Guérir, c’est reprendre des forces et retourner au travail. La force est une valeur.  

 

Ne spiritualisons pas trop vite la valeur, notre « spiritualisme » serait illusoire et trop évanescent. C’est bien de « force » qu’il s’agit d’abord, de force au sens physique et cosmique, c'est-à-dire de déploiement à chaque instant d’une énergie, d’une capacité à produire un travail, à déplacer des masses, vaincre des résistances, modifier des positions, accélérer des mouvements, changer l’état de choses dans le monde. Valere, « valoir », c’est être en bonne santé, c’est donc avoir du pouvoir et être en état de remplir toutes nos fonctions.  

 

 

Ce qui est sans force est-il sans valeur ? Question délicate, si nous restons dans l'équivoque. Il s'agit de bien s'entendre. Nous parlons de l'homme, qui peut être compris comme corps ou comme intellect, comme individu ou société. Le plus fort ne l'est pas toujours à tous points de vue. Ceux qu’on dit « faibles » peuvent être plus forts que les « forts », et avoir de la valeur, et même plus que les autres, à cause d’énergies spirituelles bien réelles, mais moins immédiatement détectables.

 

Ce prisonnier qui tourne en rond dans sa cellule en sortira pour devenir chef d’Etat.

 

Cet esclave habile et travailleur finira par dominer ce maître oisif et jouisseur (Hegel).

 

Les légions des Romains sont tenues en échec sous les murs de Syracuse, parce qu’un vieil ingénieur, nommé Archimède, qu’un coup de poing abattrait, possède l’art de construire des machines. Elles multiplient à l’infini la puissance et l’ardeur des défenseurs.

 

Ce mourant qui prie touche le cœur de Dieu, Dieu remue le cœur des chefs, les chefs mobilisent l’énergie des empires. Ce mourant est le roi du monde.    

 

 

Valeur, prudence et habileté   

 

 

La force n’est pas d’abord la « force brute », qui est toujours très faible. Entre deux combattants à mains nues, le « petit chat maigre » qui sait l’art du combat ne laisse aucune chance à l’« énorme brute » qui ne le sait pas.   

 

Qui sait persuader a moins besoin de combattre. Le plus fort, c’est toujours le plus intelligent, le mieux organisé, le plus uni, le plus décidé, le plus éloquent, convaincant et persuasif. C’est celui qui a le plus de force d’esprit pour imaginer une action adaptée aux situations réelles adéquatement comprises et analysées.   

 

 

Valeur et justice  

 

 

Bien sûr, le fourbe, le rusé lui aussi est intelligent. Il déploie le plus souvent son habileté au service de l’injustice. Mais collectivement, son injustice est toujours une faiblesse, car le groupe qu’il domine et qu’il utilise avec astuce ne fait pas corps avec lui, ni autour de lui. Ce groupe tient plus par violence que par cohésion spontanée. Ou alors, il se solidarise avec l'injustice du chef et il devient un groupe prédateur des autres groupes, un fléau pour les autres, dominés par violence et qui n'aspireront qu'à le rejeter.

 

C’est pour cela que la justice est une force et que la vraie prudence, la véritable habileté dans l’action, est juste. C’est aussi pour cela que les sociétés libres et justes, si elles sont bien gouvernées, sont plus fortes que les autres. Le machiavélisme est à courte vue.

 

Le tricheur se croit plus intelligent que les autres. Il se fait illusion. Ce tricheur est toujours le parasite d’une société qui, globalement, ne triche pas. Si tout le monde trichait, le casino fermerait, le jeu s’arrêterait, la société exploserait.  

 

Une société libre et sensée punit le tricheur. Elle lui fait payer sa tricherie. Elle a la force de punir et elle s’en sert. Sans le courage de punir, l’impunité se développe, il n’y a plus de loi, ou plutôt c’est la « loi du plus fort ».

 

La "loi du plus fort", c'est la domination de l’injuste habile parasitant un groupe d'honnêtes gens, dirigés par des impuissants.  

 

 

 

Valeur et vertu  

 

 

 

La force humaine, vue concrètement, est une force physique servant de matériau approprié à une force intellectuelle et morale. Cette force spécifiquement humaine, la tradition philosophique l'appelle "vertu".

 

La valeur, c’est la force, si l'on précise: la force humaine. Donc la valeur, c’est la vertu. La vertu, c’est la force intellectuelle et morale assumant la force physique, ou à défaut son absence.     

 

 

 

 

Vertu et courage   

 

 

L'article de Wiki (voir Lettre n° 1) rapproche avec raison les notions de « force » et de « bravoure » (qui, sur le fond de la « santé », forment le second sens du mot de « valeur »). Par leur proximité, ces notions de "force" (plutôt physique) et de "bravoure" (plutôt morale) présentent à nos yeux d’emblée le mystérieux phénomène de la nature humaine, à la fois physique et morale.  

 

Le courage suit toujours, en partie, de la conscience de notre propre force physique et intellectuelle, donc technique, et aussi, en partie, de la confiance en notre propre « valeur » morale. Cette « valeur morale » est ce qu’il faut ajouter à la force intellectuelle et physique pour avoir une véritable valeur humaine, pour former une véritable « personne de valeur ».   

 

Un tankiste aura du mal à être brave, s’il sait que le blindage de son char n’est qu’une passoire. S’il sait qu’il monte un bon matériel, et qu’il a toutes ses chances dans le combat, il a raison d’espérer. Il peut alors se montrer brave, hardi, audacieux. 

 

Mais le courage n’est pas l’apanage du seul possible vainqueur. La mission est parfois de se sacrifier, pour sauver le gros de l’armée, ou tout simplement de résister jusqu'à l'effusion du verser son sang en résistant, juste pour qu’il soit clair et prouvé qu’il y a eu violence et qu'une nation n’a pas consenti aux desseins de son agresseur. En ce cas, le succès de la mission fait corps avec une défaite tactique acceptée d’avance, mais qui atteint un objectif politique essentiel. Encore faut-il même là disposer d’une certaine quantité de force physique. Mais il faut surtout de la grandeur d’âme (de la "magnanimité", de magna - grande et anima - âme).

 

Aristote écrit que le "magnanime" aime la vie, et sa propre vie, parce qu’elle est bonne, mais qu'il accepte de la risquer s'il en a le devoir, sans s'y attacher inconditionnellement, car il pense  que la vie ne vaudrait pas grand chose, s’il n’y avait rien au dessus d’elle, qui vaille la peine qu'on y renonce.

 

Les raisons de vivre, disait dans le même esprit Jean de Lattre, sont identiquement celles de mourir, pour ce qui donne sens à la vie. Ce qui donne sens, ce sont les valeurs. Je veux dire qu'on appelle "valeurs" le "quelque chose" qui fait que la vie a tellement de sens que ça vaut la peine d'y renoncer, s'il le faut.

 

Mais s'il en est ainsi, cela semble vouloir dire aussi que la vie a du sens et de la valeur par sa relation à ce qui en fait le sens supérieur, et qui est source de devoir. De sorte qu'il ne paraît pas permis d'y renoncer, sauf par devoir, si le bien commun, ou le bien supérieur, en exigent le sacrifice. Ce serait une désertion, un témoignage de désespoir et de non sens, donné à nos enfants et à nos semblables.

 

   

Faire de la philo en famille. Lettres du monde des valeurs (1)

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Mise à jour le Samedi, 15 Janvier 2011 22:30 Écrit par Henri Hude

A partir des valeurs. De nouveaux thèmes pour ce blog

 

Ayant réglé depuis mon retour des Etats-Unis plusieurs affaires en souffrance, je me remets à tenir ce blog en cette année nouvelle, 2011, que je souhaite excellente à tous ceux qui tomberont sur ces lignes. Le thème que je propose est celui des valeurs. La forme que je m’impose, ou que je m’autorise, est celle d’exercices et de variations sur ce thème. Ces pensées sans prétention seront peut-être l’occasion d’un travail scientifique sur le sujet. Peut-être aussi d’un dialogue.

 

Il nous aide, ou nous prépare, à répondre à beaucoup de questions telles que : où en sont les valeurs ? Où va le monde ? Ou encore, qu’est-ce que la France ? Vous verrez. Le mieux est de commencer.

 

Eloge de Wikipedia

 

Supposons que le professeur de philo de votre enfant donne à sa classe un sujet de dissertation sur les valeurs. L’hypothèse n’est pas absurde. Seulement, les sujets choisis différeront sans doute de ceux que vous auriez imaginés vous-mêmes.

 

Dans une telle situation, que font les jeunes de terminale ? Ils se ruent sur Internet, Google, Wikipedia, article « Valeurs ». Que faire ? Ne pas grogner. L’article sur les valeurs, très simple, n’est pas si mal. Donc, les suivre. Je citerai ce bref article en ajoutant quelques commentaires.

 

Valeur et santé

 

« À l’origine, nous dit l’article, la "valeur" renvoie à l’idée de bravoure, de courage physique (en latin, valere : fort, vigoureux). Ainsi Corneille fait dire au Cid : ‘La valeur n’attend pas le nombre des années’. »  Une citation plus complète des vers de Corneille donne ceci : « Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien-nées, / La valeur n’attend pas le nombre des années. »  L’étymologie latine est bien celle qui est dite. Toutefois, sans être grand latiniste, il faut apporter une correction. « Valere » signifie d’abord « être en bonne santé ». La valeur, étymologiquement du moins, a d’abord à voir avec la santé. La formule de politesse la plus fréquente en latin, qui vient d’ailleurs au début et non à la fin des lettres, dans la correspondance des Romains, c’est l’abrégé « SVBEEAV ». Traduction : « Si tu te portes bien, c’est bien ; quant à moi, je me porte bien » (« Si vales bene est ; ego autem valeo »). Entre « se porter bien » et « se comporter bien », y aurait-il donc plus qu’un jeu de mots ? Mais je continue à commenter Wiki. Ce n’est que secondairement qu’on passe de l’idée de santé à celle de force. Un malade se sent sans force, d’où le terme médical, d’origine grecque, d’a-sthénie.  

 

Cette observation  est importante. Dans la valeur, il y a la vie. La santé, c’est la vie qui va droit son chemin. La santé, c’est comme une norme de la vie, mais intérieure à la vie. S’écarter de cette norme, c’est tomber dans le pathologique, qui du reste a aussi sa logique et ses normes, mais à un niveau dégradé.   

 

Ethique et médecine   

 

La santé, c’est comme la valeur du corps vivant. L’éthique, comme savoir de la valeur, n’est pas autant qu’on le croit une affaire de convention ou d’arbitraire, mais elle ressemble à la médecine. La santé n’est pas arbitraire. La valeur ne l’est pas non plus.  Inversement, si vous supposez accrue la « valeur » ainsi définie, la santé publique est améliorée du même coup dans des proportions étonnantes. Posez par hypothèse un peu plus de sagesse, pour relativiser ce qui mériterait de l’être, et ne pas se soucier de ce qui est sans importance, ou des discours qui ne méritent pas d’avoir de l’autorité sur nos pensées, posez aussi les quelques vertus qui concrétisent cette sagesse, incarnez cela dans une sagesse collective, et aussitôt c’est la fin ou l’énorme diminution des dépressions, du stress, des suicides et de toutes leurs suites. C’est aussi la réduction de l’alcoolisme, du tabagisme et des autres addictions. C’est la réduction des maladies imaginaires, ou nosophobies, et autres névroses légères, à base d’anxiété, d’angoisse ou de culpabilité.   

 

Ajoutez un sou de prudence et deux sous d’honnêteté, c’est la fin de la plupart des accidents.  

 

Un rien de justice et c’est la fin des conflits, notamment des guerres publiques ou privées, extérieures ou intérieures.  Un rien de tempérance et vous réduisez du même coup les maladies d’origine alimentaire ou vénérienne. Dans ces conditions, nous ne mourrons plus guère que de vieillesse ou de tremblement de terre. 

 

La médecine, à au moins 50%, traite les dommages collatéraux de nos divers manque d’éthique – ou de valeur. Un peu plus de valeur ferait aussi un peu plus d’enfants, ce qui permettrait de vieillir sans se poser trop de désespérantes questions.  Le trou de la Sécu, serait-ce un problème d’éthique ? La santé serait-elle un problème de valeur ? La santé ne serait-elle pas même, dans une certaine mesure, une « dimension » de la valeur ?  Mais alors comment prétendre que la « valeur » relèverait de l’arbitraire, de la convention, des décisions injustifiables ? La santé, est-ce une affaire d’arbitraire, de convention, de subjectivisme ? Un pseudo problème ? Est-ce une « abstraction », comme dit notre vocabulaire matérialiste ? Assurément pas. Si donc la santé, qui est une donnée réelle, se fonde dans la valeur, et diminue sans cette dernière, comment la valeur ne sera-t-elle pas, elle aussi, une donnée réelle et aussi réelle que la santé ?  

 

La valeur et la personne  

 

Admettons ce qui précède. Peut-on dire alors que la valeur, c’est comme la santé de l’homme entier ? Appelons, si vous le voulez, personne un être humain entier. La valeur, ce serait alors comme la santé de la personne. Une approximation de cela serait la célèbre formule latine : « mens sana in corpore sano », « un esprit sain dans un corps sain ».  Mais alors, la valeur, c’est comme la santé de l’homme vivant. Je ne dis pas seulement : de l’âme vivante, car l’homme est aussi un corps vivant. Mais, un homme vraiment vivant n’est pas seulement un animal en bonne santé. La santé ne se détache pas de l’animal sain. Pas davantage la valeur ne se détache-t-elle de la personne saine.  On peut l’en détacher par abstraction. Abstraire n’est pas mentir, c’est détacher, ou décomposer mentalement ce qui, en soi, reste uni et composé, lié, concret. La valeur est donc une perfection de la personne, comme la santé, quand cette personne vit vraiment. C’est la vie saine de la personne.  

 

Maintenant, qu’est-ce que la réalité de cette valeur ? La valeur sans la personne est seulement une abstraction. Et si une personne est dite « de valeur », ce qui existe vraiment, ce n’est ni la valeur sans la personne, ni la personne sans sa valeur, mais c’est la personne de valeur, c’est elle qui vit vraiment, qui est et qui existe.  La valeur, c’est la vraie vie de la personne. La personne a valeur, déjà, parce qu’elle a pour norme intime, immanente, (ou pour « santé totale ») de vivre avec valeur, et parce qu’elle vit réellement selon cette norme intime.   

 

   

Lettre d'Amérique n° 27. La Chine et les USA. Stratégie. Tensions montantes en Asie

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Mise à jour le Samedi, 15 Janvier 2011 22:30 Écrit par Henri Hude

Paris, 20 Décembre 2010. Avant de quitter les Etats-Unis, j'avais résumé  mes lectures de la presse américaine au sujet des relations entre la Chine et les USA.  Vous aimez sans doute, comme moi, regarder les choses avec un peu de recul. Ce seront les dernières Lettres d'Amérique sur ce blog. 

 

Plusieurs personnes, dont un ancien CEMA, m'ont interrogé en juillet dernier sur une thèse de mon dernier livre, Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l'Europe (voyez l'encart à droite de cet article) : "La donnée principale des relations internationales est la rivalité pour le leadership mondial entre les USA et la Chine." Ce qui suit est une façon de faire réponse à ces personnes, par l'intermédiaire de la presse américaine. Je pourrais aussi les renvoyer à un des textes les plus intéressants que j'ai pu lire aux USA cet automne (que je traduirai et dont je parlerai ici) : "The Gathering Storm: China's Challenge to U.S. Power in Asia", ("L'orage qui monte: le défi chinois au pouvoir US en Asie") par le Pr. John Mearscheimer, aux Fourth Annual Michael Hintze Lectures in International Security, à l'Université de Sidney, le 4 Août 2010.   

 

Aujourd’hui même (10 Décembre 2010), le chef du Pentagone, Robert Gates, se trouve en Chine, « sur fond de crise en Corée », comme le dit le sous-titre du New York Times (10 Décembre 2010, 1A). Le titre est plus ambigu : « Le développement des relations militaires américano-chinoises ». Pour essayer de bien envisager le tout de la question, je vais commencer par faire mentalement, dans cette lettre, le tour de la Chine : du Nord-Ouest au Nord-Est en passant par le Sud, du Kirghizstan à la Corée en passant par l’Inde et le Vietnam. Je rapporterai à chaque étape de ce parcours les coupures de presse qui s’y rattachent.Vous verrez vous-mêmes quelles conclusions en tirer.

 

Tensions entre le nationalisme ouïgour et la Chine au Kirghizstan

 

Commençons par le Kirghizstan, cette ancienne république soviétique au contact de la Chine, sur sa frontière du Nord-Ouest. 

 

USA Today, dans un des premiers numéros que j’en aie lus, peu après mon arrivée aux USA, en septembre 2010 (référence précise perdue), racontait les agressions et sévices subis par les commerces chinois en Kirghizstan. Les Américains, en général, ne badinent pas avec la liberté du commerce. C’est pourquoi, je fus étonné du ton indifférent, ironique, sur lequel étaient relatés ces faits. Tout se passe comme si les Américains acceptaient avec les Russes un partage d’influence en Kirghizstan pour en exclure la Chine, sans s’émouvoir des violences dont peuvent y faire l’objet les ressortissants et les intérêts chinois. Le journal US fait également état de l’agitation de la minorité ouïgoure en Chine. Un lecteur nationaliste chinois ne manquera pas de croire que les Américains sont derrière le nationalisme ouïgour. 

 

Emprise croissante sur le Tibet. Posture menaçante envers l’Inde

 

Un article du Washington Times, en date du 24 septembre, page B 4, liste les faits suivants :

Les dépenses militaires de la Chine augmentent 2 fois plus vite que son GDP.

La Chine déclare que la Mer du Chine du Sud fait désormais partie de son intérêt national central. Elle revendique la Mer Jaune comme sa propriété exclusive, pour ce qui est des manœuvres navales. Trois grandes manœuvres au large de Ryu Kyu, dans la Mer de Chine méridionale et dans la Mer Jaune.

 

Les USA soutiennent le Dalaï Lama. En retour, la Chine met en cause la souveraineté de l’Inde sur Arunachal Pradesh, un Etat indien du Nord Est territoire que la Chine appelle, significativement, « Tibet méridional ». Sans doute agit-elle ainsi pour avoir un moyen de pression sur l’Inde et une monnaie d’échange pour la désintéresser, au cas où la tension internationale monterait sur la question tibétaine. Il y aurait, selon le même WT, un nombre croissant d’incursions militaires chinoises à travers la frontière indienne. La Chine procèderait à de grandes manœuvres parachutistes au Tibet. Elle ouvre une voie ferrée stratégique à travers le Tibet et jusqu’à ses bases aériennes stratégiques postées le long de la frontière himalayenne.

 

En attendant, les USA isolent la Chine et arment l’Inde. Ils ont depuis G. Bush des accords nucléaires avec elle. Ils se servent de l’Inde comme d’un contrepoids contre la Chine. Ils favorisent le développement de l’Inde et travaillent à l’abaissement comparatif de la Chine. Cf. Brahma Chellaney, Asia Juggernaut : The Rise of China, India and Japan, Harper Colins, 2010.

 

Les médias ont été plutôt bienveillants envers l’Inde lors du voyage du Président Obama, dans ce pays, en novembre 2010, juste après sa déroute électorale. Les medias notent avec soin l’ascension sociale des citoyens américains d’origine indienne, tels que Nikki Halley, récemment élue gouverneur de Caroline du Sud, ou Bobby Jindall, gouverneur de Louisiane, celui qu’on appelle parfois l’Obama républicain. Je n’ai rien vu de tel avec les Sino-américains. Ces mêmes médias se plaisent à souligner que l’Inde a une plus forte croissance que la Chine. Ils soulignent la corruption de la Chine, qui compromet sa croissance et qui expliquera son déclin (New York Times, 7 October 2010, A1 et A12 « Rampant fraud threatens China’s brisk Ascent »). Il est vrai qu’ils parlaient aussi, récemment, de la corruption de la presse indienne.

 

La guerre idéologique et médiatique

  

Pratiquement tous les articles de presse donnent une image négative et humiliante, ridicule parfois, de la Chine. Les médias ne manquent pas une occasion de parler du désastre écologique, de la violation des droits de l’homme, du despotisme politique. Je me souviens d’un article assez récent, dans un grand journal libéral, soutenant que la situation générale affecterait même désormais la santé mentale de nombreux Chinois.

 

Le Prix Nobel de la Paix a été donné à Liu Xiaobo, une des plus célèbres opposantes chinoises, qui est présentée ainsi par la presse américaine : « critique littéraire, 54 ans, purge une peine de 11 ans de prison pour avoir aidé à rédiger un document dans lequel il était affirmé que la liberté, l’égalité et les droits humains étaient des valeurs universelles. » USA Today, 25 octobre 2010, 8 A. Selon le même journal les Chinois parlent d’une provocation envers la Chine et de guerre idéologique dirigée contre elle (ibidem). Le 10 décembre, en page 6A, le même journal expose comment les Chinois ont fait pression sur un grand nombre de chancelleries pour que leurs nations ne soient pas représentées à la réception du Nobel. Ils tentent de dresser le Prix Confucius contre le Prix Nobel et font le blackout dans toute la Chine sur la distinction reçue par Liu. Le Monde en France a justement titré (10 décembre 2010), sur "La riposte impériale de la Chine".  

 

Tension entre le Vietnam et la Chine

 

Les Chinois détiennent neuf pêcheurs vietnamiens depuis le 11 septembre 2010, capturés près des îles Paracel. Des incidents s’étaient déjà produits à cet endroit en octobre 2009. Il y a d’importantes réserves de pétrole autour des îles Paracel. Plusieurs pays revendiquent ces îles ou une partie de celles-ci : la Chine et le Vietnam, mais aussi Taïwan, la Malaisie, Brunei et les Philippines. La souveraineté sur ces îles pourrait limiter la liberté de circulation en mer de Chine. Il se trouve que les marines militaires vietnamiennes et US ont eu leurs premiers entretiens en août 2010.

 

Tension entre le Japon et la Chine. Apparition de l’impensable

 

Le scénario est inverse dans le cas des tensions, presque simultanées, entre le Japon et la Chine. L’objet de la dispute est la souveraineté sur des îles situées dans la partie orientale de la mer de Chine. Ces îles sont entourées de gisements gaziers, que chacun voudrait exploiter. Surtout, elles se situent à mi-chemin entre Okinawa et Taïwan. Si Pékin les possédait, la défense de Taïwan et du Japon serait rendue plus ardue. Des manifestations ont eu lieu de part et d’autre.

 

Le 25 septembre (Washington Post, A 7), le Japon relâchait le capitaine du chalutier chinois qui avait heurté deux gardes côtes japonais au large des îles disputées. La Chine demande excuses et indemnité. Elle a arrêté 4 Japonais dans la province de Hebei, sous prétexte d’espionnage. Les Japonais restaient détenus.

 

USA Today, 27 Septembre 2010, 8 A, le Premier Ministre Japonais, Naoto Kan, refuse les excuses et indemnités exigées par la Chine, et le Japon demande que la Chine paye le prix des réparations du bateau japonais endommagé par le vaisseau pêcheur chinois. Le Japon a gardé en prison le capitaine pendant 17 jours. Beijing a pris en rétorsion pendant ce temps des mesures d’embargo sur des produits rares susceptibles de bloquer certaines productions japonaises majeures.

 

Le journal se demande si le Japon a fait preuve de faiblesse face aux pressions de la Chine. L’administration Obama pense que la relative modération japonaise dans cette circonstance n’a rien eu que de digne et de raisonnable. En 2001, il y avait eu un incident d’avion-espion entre la Chine et les USA, avec un pilote chinois tué. L’affaire avait été résolue par une désescalade sans volonté de faire perdre la face à personne. Néanmoins, un profond ressentiment subsiste entre les deux pays (Wall Street Journal, 18 octobre 2010, A1 et 13).

 

Un général japonais que j’ai rencontré fin octobre à l’Université Case Reserve de Cleveland, Ohio, et qui se faisait du souci pour la paix en Asie, à cause du nouvel belliqueux de la jeunesse japonaise, m’a déclaré que les pécheurs chinois étaient des espions. Ce sont de vrais pêcheurs, mais toute l’activité économique chinoise est supervisée par le Parti communiste et se trouve mobilisée, autant que de besoin, au service de l’Etat. Ce général japonais, responsable d’un centre de recherches stratégiques nippon, ajoutait que 70% des Japonais déclaraient « haïr » (to hate ») la Chine.

 

Ce matin même, dans USA Today, 10 décembre 2010, 6A, ce sont désormais 87% des Japonais qui répondent que « La Chine ne mérite pas confiance », dans un sondage réalisé au bénéfice du Yomiuri Shimbun. Mais l’information la plus importante est donnée dans la première phrase de l’article sur le Japon, où « ont lieu des discussions au sujet de ce qui fut jadis l’impensable : le développement d’un arsenal nucléaire ».

 

Encore et toujours Taïwan

 

Taïwan est depuis 1949 la pomme de discorde entre les USA et ce qui reste le monde communiste chinois. Sauf inattention de ma part, la presse américaine en parlé assez peu ces derniers mois. Mais dans les conversations non confidentielles auxquelles j’ai pu prendre part, il était clair, pour la plupart de mes interlocuteurs informés, que le problème de la défense de Taïwan devenait techniquement épineux et financièrement ruineux.

 

La Chine construit une force armée high-tech (Washington Times, 22 septembre 2010, voir Lettre d’Amérique n° 19 (2), sans parler du développement de capacités considérables de cyber-guerre (ibidem). Le but de la Chine paraît être de rendre insoutenable la présence de l’US Navy dans le Pacifique Ouest et de développer les nanotechnologies militaires de telle sorte que le porte-avions ne soit plus qu’un impressionnant dinosaure technologique. Inversement, les Etats-Unis travailleraient à un bombardier de très profonde pénétration et capable de délivrer sa charge dans un environnement saturé de défenses antiaériennes sophistiquées.

 

Si le Japon décidait son réarmement nucléaire, Taïwan pourrait accéder aussi à la dissuasion, avec l’accord des USA, sans dire qu’il y a accédé, comme a fait l’Etat d’Israël. Ce serait, de l’avis de certains, le meilleur moyen, et le seul financièrement non ruineux, de préserver l’indépendance de l’île, mais au prix d'une prolifération nucléaire.

 

La crise coréenne

 

Les chocs récents des deux Corées ne sont que l’aspect le plus visible d’un jeu fort complexe, dont on peut dessiner des fragments de l’idée que s’en font les Américains : d’abord, il existe une solidarité sino-nord-coréenne. Celle-ci se manifeste leur commune lutte contre la reconnaissance des droits de l’homme, en particulier dans les traitements cruels infligés aux Nord-Coréens fugitifs en Chine.

 

Washington Post, 16 Octobre 2010, A 6. Les dirigeants chinois (370 membres du Comité central) se réunissent à huis clos. Wen (le Président chinois) a dit à Time que « le désir et le besoin de démocratie dans le peuple était irrésistible » et ces propos ont été reproduits dans quelques journaux chinois. Mais pour l’essentiel, la répression des démocrates et des défenseurs des droits de l’homme est toujours la même en Chine.

 

De même, dans le Washington Times, 24 Septembre 2010. La politique de rapatriation forcée des immigrés clandestins nord-coréens rend la Chine solidaire des violations des droits de l’homme en Corée du Nord. (« Repatriation policy links China to right violations »). Les législateurs américains estiment que Pékin mérite de partager à cet égard le blâme avec la Corée du Nord. En effet, la Corée commet des atrocités contre ceux de ses ressortissants qui sont coupables de tenter de s’enfuir en Chine. Or 90% sont repris et renvoyés en Corée par les Chinois. La Chine paye en effet des primes de 1400$ pour la dénonciation d’un Coréen. Les Députés demandent ainsi que la Chine soit inscrite sur la liste noire (Tier 3 countries), ce qui permettrait de prendre des sanctions économiques contre elle. Les cyniques soutiennent que c’est pour les US une façon de masquer un élan de protectionnisme sous un voile de nobles sentiments. Un représentant républicain de la Virginie, Franck Wolf, proteste : « Ce que la Chine est en train de faire est brutal. … Cette administration (= administration Obama) a perdu sa voix. » 

 

Pour les USA, qui garantissent la sécurité du Japon et de la Corée du sud, sans parler de Taïwan, la question des moyens se pose, à partir du moment où un Etat nucléaire majeur autorise l’accession d’un de ses alliés ou sujets au statut de puissance nucléaire. 

 

Peut-être est-ce pour ménager un jour la possibilité d’armer ainsi leurs alliés que les USA ont, après tout, choisi de tolérer l’accession de la Corée du Nord, alliée de la Chine, à la puissance nucléaire. Et si la Chine a interdit aux USA de bombarder la Corée dans les années 90, si elle l’a fait, ce fut peut-être parce qu’elle envisageait les avantages qu’elle pourrait tirer d’une telle alliée.

 

Le cauchemar stratégique, pour les Etats-Unis, c’est celui d’un Etat nucléaire massif, tel que la Chine, devenu pratiquement invulnérable, assisté de satellites ou plus petits alliés eux-mêmes nucléaires, soutenant ou manipulant eux-mêmes des mouvances terroristes, elles-mêmes équipées d’armes de destruction massive et capables d’exercer des chantages majeurs sur des leaderships politiques démocratiques, eux-mêmes handicapés par le fonctionnement irrationnel du système médiatique. Telle est très exactement la situation à laquelle les démocraties doivent être en mesure de faire face un jour.  

 

Le Washington Times d’avant-hier (8 décembre 2010, page B1, 2ème colonne) affirmait que la Corée du Nord avait procuré à l’Iran des fusées haute technologie de conception russe. Cela pose des questions sur le rôle exact de la Russie dans le grand jeu.

 

Et ailleurs : Soudan, Iran

 

D’après le Washington Post, 16 octobre 2010, A 7, les Chinois arment le Soudan islamiste, qui se sert de ces armes contre les rebelles du Darfour, soutenus par l’Ouest, et ce en violation des accords passés à l’ONU prévoyant l’embargo sur les ventes d’armes dans la région. Cela est censé paraître dans un rapport de l’ONU que les Chinois tentent de bloquer (« China fights UN report on Darfur ». 

 

Deux jours plus tard, 18 octobre 2010, dans le même Washington Post, A1 et A 14, une nouvelle sans doute plus grave, touchant directement aux intérêts de sécurité des USA et d’Israël : la Chine ne respecte pas les résolutions prises par l’ONU contre l’Iran et les US la pressent de tenir ses engagements (« Chinese firms ignore sanctions on Iran, US says. Beijing asked to intervene. »).

 

La posture agressive de la Chine et l’influence américaine

 

Les USA semblent soucieux, mais optimistes, si l’on en croit titre et le contenu d’un article du Washington Times, en date du 24 septembre, page B, 4. “China undercuts its own goals. Aggressive posture drives smaller powers towards the US.”

 

Les actions brutales de la Chine, estime le Washington Times, sont une aubaine pour les USA, dont la capacité de projection restera sans égale dans les 25 prochaines années (si l’économie ne s’effondre pas). Mais, ajoute le WT, qui n’aime guère Obama, la position des US tient à un mot : « crédibilité ». Le scénario le plus vraisemblable en Asie est une combinaison de leadership américain en dehors de la Chine, et d’émergence d’une multipolarité organisée par l’Amérique.

 

Pour cet article, la Chine veut à la fois un monde multipolaire et une Asie monocentrique, dont la Chine soit le centre unique. A cause de cela, la Chine est un pouvoir qui fait peur à ses voisins. La Chine, par sa politique de puissance, renforce sans le vouloir l’influence des Etats-Unis. Car que représente la Chine, sur le plan des idées ? Ou sur le plan des valeurs ? Elle n’est qu’une force. Comment sa brutale realpolitik pourrait-elle lui faire des amis ? Les USA se posent, face à l’impérialisme chinois, en champion des libertés asiatiques.

 

Pour la presse US moyenne, et pas seulement pour les organes plus conservateurs, comme le Washington Times, « la diplomatie douce de Pékin, déclarant sans cesse qu’une Chine croissante n’est pas une Chine menaçante, est d’un coup partie en fumée. » (USA Today, 28 Septembre 2010) Il est admis que le peuple chinois a un sentiment croissant de puissance. Tout en désirant la démocratie et les droits de l’homme, il demande aussi une politique de force. La dictature du Parti communiste se renforce en cédant démagogiquement à cette ivresse, qu’elle encourage sans doute en sous-main.

 

Conclusion ?

     

Le fait dominant de l’ordre mondial, et le principal danger pour la paix, en l’absence d’une Europe puissante, demeurera pour longtemps la rivalité pour l’hégémonie entre les USA et la Chine. Il faut « penser la guerre pour faire l’Europe »

 

   

Lettre d'Amérique n° 26. La Chine et les USA. Economie

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Mise à jour le Lundi, 27 Décembre 2010 16:56 Écrit par Henri Hude

De retour en France. Le Monde de ce lundi 27 décembre titre sur l'inflation en Chine. Je ne veux pas ici le commenter. Il me donne l'idée de publier une lettre d'Amérique que j'avais gardée inédite, synthétisant mes lectures de la presse américaine ces derniers mois, sur le sujet des relations économiques entre la Chine et les Etats-Unis.
 
La Gauche radicale et le protectionnisme

 

La Gauche des Démocrates proteste contre le patronat qui délocalise (en Chine), mais elle trouve peu d’échos dans les médias. Il faut parler avec les gens, ou écouter certains débats au Congrès sur des chaînes TV spécialisées, pour constater l’existence de courants protectionnistes aux Etats-Unis. Mais on ne trouve pas dans les grands journaux d’écho très sonore, ni de mesure précise de la grandeur de ces tendances.

 

Quand le mécontentement devant la crise s’exprime dans l’opinion américaine, il ne prend pas d’abord la forme d’une demande de protectionnisme. L’Américain typique continue à s’estimer assez fort pour pouvoir entrer en concurrence profitable avec qui que ce soit. Il verrait dans le recours au protectionnisme un manque de confiance en soi, aussi désagréable que périlleux. C’est pourquoi, son mécontentement prend plutôt la forme d’une protestation contre toutes les concurrences déloyales, qui empêchent le capitalisme de fonctionner convenablement.

 

 

Le dumping monétaire

 

 

C’est ainsi qu’en septembre 2010, les Représentants américains ont voté un texte permettant à l’exécutif US de prendre des sanctions contre la Chine, si elle continue à sous-évaluer sa monnaie (Washington Times, 17 septembre 2010, A 1 et A 6). Le secrétaire au Trésor du Président Obama, Tim Geithner, a accueilli aussi froidement ce texte que les Chinois ont poussé des cris d’orfraie. L’administration Obama ne veut pas d’une guerre commerciale avec la Chine.

 

Le Wall Street Journal, le 7 octobre 2010, A 10, cite le Secrétaire américain au Trésor, Tim Geithner : « Quand de grandes économies maintiennent des taux de changes sous-évalués et agissent pour empêcher leurs monnaies de s’apprécier, cela encourage les autres pays à faire de même… Cela met en marche une dynamique dangereuse. » Mais le même journal cite aussi le Premier Ministre chinois, Wen Jibao : « Si notre monnaie ne reste pas stable, cela n’apportera qu’un désastre à la Chine et au monde. Si nous augmentons de 20 ou 40% sa valeur, beaucoup de nos usines vont fermer et la société sera dans le chaos. »

 

Les USA veulent garder le libre-échange mondial, qui fait corps avec leur leadership, mais ils tiennent à regagner de la compétitivité, pour ne pas se ruiner au jeu du libre-échange et y perdre tous leurs jobs. Pour opérer un tel rééquilibrage, ils sont aussi tentés que les Chinois par la manipulation des monnaies, sous couleur de rétablir l’équité de la concurrence, comme les Allemands le leur ont fait remarquer.

 


Prospérité économique et leadership politique

 

La question de la compétitivité US fait corps avec celle de leur sécurité nationale, car elle détermine leur aptitude à financer leur effort de recherche militaire et de « défense impériale ». Réciproquement, si les US ne restaient pas les leaders politiques du monde, appuyés sur une force militaire incomparable, le dollar ne saurait probablement pas conserver sa position unique et il serait bien plus difficile aux US de conclure une infinité de contrats avantageux. Ne voit-on pas, par exemple, que la Corée, sous la haute pression Nord-Coréenne, vient d’accepter de signer avec les Etats-Unis le traité de commerce bilatéral, si avantageux pour Ford, qu’elle avait refusé de signer quelques semaines plus tôt, quand elle se croyait en plus grande sécurité ? Et ils  disposeraient moins, au besoin, de l'option inflationniste.

 

 

Les impôts et les jobs

 

 

La Gauche proteste contre les réductions d’impôts de Président Bush, qui viennent d’être  reconduites suite à un compromis entre la majorité républicaine et le Président Obama. La Gauche est furieuse, car elle ne croit pas que cette épargne sera investie dans la création d’emplois aux Etats-Unis. « Cela fait dix ans qu’on mène cette politique, me disait hier un entrepreneur avec lequel je dînais, et il ne s’est jamais produit un tel désinvestissement industriel dans toute notre histoire. » Selon lui, les riches auxquels on fait ces « cadeaux » continueront à rechercher avant tout des placements financiers et un certain patronat continuera à délocaliser, « to ship the jobs oversea ». La même Gauche critique Wallmart, la grande chaîne de supermarchés et le plus grand importateur américain de produits chinois.

 

 

Les dilemmes économiques des Etats-Unis

 

 

Les Américains sont très ennuyés. Car la classe moyenne a besoin  de jobs, que leur prend la Chine, mais elle ne peut pas supporter de payer des prix plus élevés à la consommation, en se privant des importations chinoises. Ils ressemblent un peu en cela aux Français, qui semblent si souvent vouloir à la fois une production socialiste et une consommation libérale.  

 

Le petit business aux Etats-Unis et ses salariés en général ont besoin que le renminbi monte, mais le gros business qui opère en Chine a les mêmes intérêts que les salariés chinois et des intérêts immédiats contraires à ceux des salariés américains qui n’exportent pas en Chine. Inversement, en Chine, les salariés ont intérêt à ce que le ren reste bas, et les consommateurs de produits importés ont l’intérêt opposé.

 

De là les protestations du Wall Street Journal contre le protectionnisme (1er octobre 2010, A 10): « Si, soudain, nous ne pouvons plus exporter en Chine, à cause d’une guerre douanière,  ce ne sera pas bon pour Caterpillar ou pour ses employés aux US. ». En outre, « la majorité des exportations de la Chine sont aujourd’hui produites par des sociétés possédées par des non Chinois ». La plupart des produits d’Apple Inc, par exemple, y compris iPhone et iPad sont fabriqués en Chine » (ibidem). Analyses analogues de la situation dans le New York Times, 29 septembre 2010, B3 et dans le Washington Post du 16 Septembre 2010.

 

Une contestation des principes du capitalisme individualiste universel

 

 

On le voit, la « Gauche » américaine n’est ni contre la propriété privée, ni contre le principe général du capitalisme, mais elle estime que la sécurité sociale est une nécessité morale et politique. Cela requiert la prise en compte de la nation comme espace économique (et donc des formes de protection de la cohésion nationale contre certains effets paupérisateurs du marché) ; c’est seulement au niveau de la nation que la solidarité (social-démocrate) peut pratiquement fonctionner.  

 

C’est ainsi que la Gauche radicale remet en cause les principes aujourd’hui incontestés qui gouvernent tous les débats.

1° la forme de capitalisme ne connaissant que l’individu et le marché global forme la condition première de toute prospérité et de toute liberté politique ;

2° la globalisation économique et culturelle individualiste est un fait absolument irréversible ;

3° le libre-échange mondial est une valeur intangible ;

4° ce capitalisme global individualiste est un système en soi optimal et en équilibre stable ;

5° quand un pays est en difficulté, les seuls remèdes envisageables doivent être en cohérence avec ces principes ;

6° il est exclu qu’il puisse y avoir quelque chose de faux ou d’injuste dans les principes précédents.  

 

Si ce système de principes est présenté comme un ensemble de vérités absolues, c’est qu’il faut tenir compte de l’interdépendance entre le maintient du leadership américain et celui de la prospérité et solvabilité américaines. Or les US n’ont pas, pour le moment, de solution de rechange et la Gauche, très logiquement, plus la partie de la Droite qui représente le small business, sans adopter le protectionnisme, penchent cependant aussi vers le renoncement à l’empire, la déglobalisation politico-culturelle et l’isolationnisme.   

 

 

Quand l’Europe pousse des cris d’orfraie

 

 

C’est dans ces conditions que le Wall Street Journal propose habilement une pédagogie indirecte, dans son édition du 6 octobre 2010, A 15. « L’Europe pousse des cris d’orfraie à l’encontre de la technologie chinoise » (‘Europe Raises Cry Over Chinese Technology’).

 

L’article nous apprend qu’Option, société belge, vend à 40 Euros pour gagner 10%, et que les Chinois vendent à 20 Euros. Cela ne peut pas marcher ainsi indéfiniment. Ericson, Siemens et Alcatel-Lucent sont condamnés, comme toutes nos industries. Les syndicats européens et les entreprises européennes protestent, explique le WSJ, parce que les Chinois s’emparent du marché des télécommunications, par des pratiques de concurrence déloyales (réductions d’impôts, prêts subventionnés, bourses de recherche).

 

Que répond le WSJ ? Il cite le porte-parole de Siemens, Ben Roome: « Nous sommes, déclare ce dernier, autant une société chinoise ou une société indienne qu’une société occidentale. En tant qu’authentique société globale, nous cherchons à faire en sorte que la concurrence soit loyale dans tous les pays où nous opérons. »

 

Cette réponse ne prend pas en compte les relations politiques internationales. Si Siemens, société occidentale ou non, n’opérait pas dans un monde où les US restent militairement et politiquement dominants, mais dans un monde soumis au leadership chinois, Siemens serait avant tout une société chinoise, soumise au pouvoir du parti communiste chinois, et aucun gérant ou actionnaire de Siemens n’aurait le moindre pouvoir pour tenir ce genre de propos.  

 

 

Le commerce comme guerre froide

 

 

En fait, les entreprises chinoises sont au service du parti communiste chinois, et, qu’elles le veuillent ou non, elles sont bien forcées de faire la guerre, sous le nom de commerce, quand c’est là ce que le parti veut. Tout indique que son but premier est de maintenir le pouvoir de l’oligarchie et de faire croître le pouvoir mondial de la Chine. Pour cela, il lui faut stabiliser la société en assurant une forte croissance, mais sans vraiment développer de classe moyenne et sans vraiment sortir massivement de la pauvreté – car tout cela tendrait à la démocratie et déstabiliserait ce régime spartiate.

 

Le régime chinois ne peut maintenir une croissance frénétique qu’en pratiquant une politique de concurrence équivalant à une guerre. Comme ceci ne peut durer sans réaction de l’étranger, il se dote d’une force armée lui permettant de dissuader tout agresseur ou réformateur et de se soustraire à toute pression. La volonté de puissance nationaliste est utile à l’oligarchie car elle flatte l’opinion publique d’un pays encore en grande partie rural. Si la guerre douanière éclate (pour l’instant, seule la guerre monétaire semble possible), un militarisme fascisant risque de prendre le pouvoir en Chine, comme dans le Japon des années 30 étranglé par la fermeture de ses débouchés occidentaux.

 

La politique « économique » de la Chine est d’abord une politique d’Etat. Elle vise à stabiliser la société chinoise, à maintenir le régime de l’oligarchie et à secouer le joug de l’hégémonie globale US. Le régime chinois ne fait pas du commerce, il fait de la politique. Montesquieu est retourné : le commerce est devenu la première forme d’une « guerre hors limites ».

 

Quelle solution offrir à la Chine ? La démocratie à l’occidentale serait sans doute un régime trop faible, qui la livrerait au pouvoir des puissances étrangères, comme dans les années 30. On peut même estimer qu’elle serait divisée, et que le Sin-Kiang et le Tibet redeviendraient autonomes ou indépendants. 

 

Du côté des Européens, Bruxelles ou Nations, les politiques sont tétanisés face au problème chinois. Ils sont inhibés face à toute idée de protection. En effet, il faudrait penser la guerre. Or c’est ce qu’ils ne veulent pas penser. La simple pensée de la vraisemblance de la guerre mondiale ferait exploser l’idéologie de l’individualisme universel nihiliste-pacifiste. Elle manifesterait que le leadership européen est politiquement impuissant et incapable de faire face à une véritable menace. Et les médias, qui partagent ce pouvoir d’impuissance, perdraient aussi de leur légitimité. C’est pourquoi médias et leadership politique pratiquent ensemble un déni de réalité pour sauver leur pouvoir, fût-ce en perdant leurs pays. Et pourtant, si l’on pensait la guerre, on pourrait l’éviter, en faisant l’Europe.
   

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