Henri Hude
Lettre du Monde des Valeurs, n°5. Réponse à Luc Perrin. "Être libéral" (2)
Mise à jour le Samedi, 12 Mars 2011 19:55 Écrit par Henri Hude Jeudi, 10 Mars 2011 00:03
Pour éviter les malentendus autour du "libéralisme", rendre leur sens vivant aux mots de notre langue
S'il est permis ce soir de ne pas consacrer toute notre attention au terrible tremblement de terre au Japon, je vous propose un débat autour du "libéralisme".
Un universitaire alsacien, Mr Luc Perrin, hostile au "libéralisme", vient de faire une critique de ma dernière Lettre du Monde des Valeurs, « Être libéral » (1) Son article est posté à l'adresse suivante : http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=589170 Il m'a aimablement écrit un message, où il précise sa pensée. Le libéralisme est pour lui avant tout une position philosophique, consistant à mettre l'Homme, défini comme Liberté pure, à la place de Dieu. Le libéralisme consiste à reconnaître pour Dieu, ou en tout cas pour Absolu, cette Liberté humaine absolutisée, excluant ainsi la divinité de Dieu. Par société libérale, il entend celle qui prend pour principe le libéralisme ainsi défini. La "laïcité" définit ainsi une société sans Dieu, et même contre Dieu. Si l'adjectif "libéral" est pris en ce sens, l'expression de "catholicisme libéral" est évidemment une contradiction dans les termes. A cela se rattachent aussi les discussions autour du concept de "démocratie chrétienne". Ce libéralisme a été condamné par le Magistère catholique dans de nombreux documents.
Si je résume une longue histoire, le sommet de l'opposition est atteint avec le Syllabus de Pie IX (1864). Léon XIII travaille à un discernement entre libéralisme et liberté, dans l'importante encyclique Libertas praestantissimum (1888). Il serait désastreux que s'installât une opposition entre une religion qui serait liberticide et une liberté qui serait déicide. Dieu et la liberté doivent être conjugués : c'est la définition même du christianisme. "Où est l'Esprit de Dieu, là est la liberté." (Saint Paul, 2ème épître aux Corinthiens, 3, 17). Le Concile Vatican II a voulu parfaire et généraliser un tel discernement, pour mieux annoncer l'Évangile aux sociétés démocratiques. La traditionalistes en rupture, ou en difficulté, avec Rome, critiquent ce travail de discernement. Le Concile Vatican II aurait fait des concessions inacceptables au libéralisme, tel que précédemment défini. Ce n'est pas mon avis.
Les lecteurs de l’article précédent auront bien compris que mon intention n’est pas d'intervenir à ce niveau, ni de prendre une position politique, ni d’étudier des doctrines économiques ou politiques, mais de nous aider à nous réapproprier le vocabulaire, les mots, en leur rendant leur sens. Mais la critique de M. Luc Perrin, jointe à son message, me donne à croire que la voie suivie dans ma modeste lettre, loin de nous condamner au malentendu, pourrait servir à les aplanir.
« Le plaisir que l’arbre prend à ses racines »
Le mot « libéral » (je le répète) est un vieux mot français, qui existait bien avant qu’on ne parle de libéralisme ou d’antilibéralisme ou d’ultra libéralisme. Ce mot a fait longtemps une carrière parfaitement honorable, servant à qualifier la culture des « arts libéraux », l’« éducation libérale » ou la vertu morale de « libéralité », c'est-à-dire celle de la personne dénuée aussi bien de prodigalité que d’avarice.
Je ne vois pas de raison pour laisser tomber dans l’oubli ces précieuses strates de signification. Notre raison y plonge ses racines. Goûtons donc « ce plaisir que l’arbre prend à ses racines, le bonheur que l’on éprouve à ne pas se sentir né de l’arbitraire et du hasard, mais sorti d’un passé – héritier, floraison et fruit », comme disait Nietzsche dans un de ses premiers écrits, que je préfère aux autres, la Seconde considération inactuelle (ou intempestive).
Il n’y a aucune raison pour permettre aux idéologies de s’asseoir à la première place de notre dictionnaire intérieur, et de dicter le sens des mots que nous employons, sans nous laisser la liberté d’entendre en eux le bruissement de leur longue histoire. Les mots sont faits d’abord pour désigner, non pour exciter, flétrir ou vanter.
C’est pourquoi je crois juste aussi de parler d’individu libéral pour désigner une personne bien élevée, cultivée, généreuse. Si maintenant par la pensée je compose une société comprenant (comme il n’est pas absurde de l’imaginer) un nombre suffisant d’individus libéraux, au sens qu'on vient de dire, on peut espérer que par leur influence positive, ces individus feront lever la pâte sociale ; et ainsi pourra-t-on parler à raison de « société libérale », au sens d’une société dotée d’une culture de grande valeur, influencée par de tels individus.
Le libre-arbitre et la générosité
La liberté, au sens du « libre-arbitre », est une des propriétés de l’homme, par lesquelles il est à l’image de Dieu. La liberté n’est pas simplement l’indépendance, et encore moins l’insubordination ou l’anarchisme, mais la capacité d’autodétermination raisonnable et volontaire. Aimer la liberté, me paraît raisonnable et juste, si par « liberté » nous pensons à la dignité du « libre-arbitre », et au respect que nous méritons quand nous en faisons bon usage. « Nous estimer nous-mêmes à cause de notre libre-arbitre et de notre constante volonté d’en bien user », c’était la définition que Descartes donnait de la « générosité » dans son Traité des passions. Cette noblesse d’âme, ce sens de l’honneur, cette belle fierté sont de nature à former des citoyens libres, intelligents, moraux et disciplinés – exactement ceux dont a besoin une société libre.
Je crois donc pouvoir aussi nommer « libéralisme » la position de tous ceux qui sont partisans d’une « société dans laquelle on aime la liberté ». Je veux dire, non pas celle dans laquelle on fait tout ce qui vous chante, car cela s’appelle la jungle des égoïstes : mais celle dans laquelle il est communément reconnu que l’homme est doté de « libre-arbitre » ; et qu’il se rend digne d’estime, quand il a la résolution d’en bien user, et qu’il met en œuvre cette résolution ; une société dans laquelle on apprécie la libéralité, non l’avarice ou la prodigalité irresponsable ; une société dans laquelle on cultive et enseigne les arts libéraux.
Bien entendu, ce n’est pas là le sens usuel du mot, qui désigne plutôt des traditions de pensée politiques ou économiques. Mais ces traditions, si elles sont raisonnables, et justes, devront trouver moyen de se raccorder au sens précédent, qui me semble fondamental. Y parviennent-elles ? C’est une question très sérieuse, qu’ici je n’aborde pas. Mais à supposer même que ce ne soit pas le cas, ce ne serait pas une raison pour laisser ces traditions, qui (par hypothèse) mériteraient alors si peu leur nom, accaparer l’usage d’un mot si utile et si expressif.
Se réapproprier le langage
Mises à part ces traditions, le mot de libéralisme reçoit aussi son sens de l’emploi qu’en font les média et les politiciens. Mais faut-il laisser aux média ou aux politiciens la fixation du sens des mots ? Le langage est un bien trop précieux pour être confié aux média, tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui. Et si la politique est une affaire trop sérieuse pour être laissée tout entière aux politiciens, à plus forte raison, aussi, le langage.
Ainsi, l’expression de « société libérale », prise en ce sens-là, n’a-t-elle rien que de légitime et de sympathique.
Mais supposons que telle ou telle idéologie veuille donner le nom de « société libérale » à une société dans laquelle il n’y aurait en réalité rien de « libéral » : mais seulement du matérialisme, de l’insubordination, du mauvais usage de notre libre-arbitre, de l’inculture, etc. Je crois qu’il faudrait alors protester contre cet abus de langage, le contester, arracher ce mot à l’idéologie, et le reprendre pour nous en servir dignement et comme il faut, sans en laisser à l’idéologie la paisible jouissance. Il ne faut jamais se laisser dicter l’usage des mots par ceux qui ne méritent pas d’exercer une si haute prérogative. La liberté d'un pays suppose que les citoyens sachent s'en approprier le langage.
1ère Lettre aux Allemands
Mise à jour le Mardi, 08 Novembre 2011 13:59 Écrit par Henri Hude Mardi, 08 Novembre 2011 13:28
Il existe en français une belle expression, celle de « faire société ». Nous, pays d’Europe, nous sommes une communauté, et nous devons continuer à l’être, malgré les difficiles questions sans réponses. C’est dans le cadre de cette volonté de faire société en Europe que je pose des questions à nos amis allemands.
Une application excessive du traité de Maastricht peut devenir un danger pour la stabilité politique de nombreux pays d’Europe
Chers Amis, chers Compatriotes,
Regardez la situation de la Grèce. Ne rappelle-t-elle pas celle de la République de Weimar sur la fin ? L’humiliation d’un peuple par un Traité international dont l’application se révèle excessive et intenable ; une économie arrêtée, des finances en ruine, un endettement insupportable et irrattrapable, une classe politique faisant l’objet d’un rejet profond. Le désordre public à son comble. Ce sont tous les signes les plus alarmants de la crise de régime.
La question à poser à l’Allemagne aujourd’hui est la suivante : « Vous rendez-vous compte que le Traité de Maastricht est en train de se transformer en une sorte de nouveau Traité de Versailles imposé à une partie de l’Europe ?
Ne nous voilons pas la face. Poursuivre la logique de Maastricht, c’est à terme traiter comme la Grèce de très nombreux pays européens : Portugal, Irlande, Espagne, Italie, et la France aussi – car malgré l’arrogance avec laquelle la France traite la Grèce, elle est elle aussi confrontée au mur de la dette, à des finances publiques en perdition et à une économie désindustrialisée.
Vous voulez défendre vos intérêts, c’est légitime, d’autant plus que ce sont vos partenaires qui sont en faute. Mais avez-vous envie de jouer ce terrible rôle d’imposer la défense de vos intérêts en Europe ? Car nous en sommes arrivés à un point où les effets socio politiques du Traité de Maastricht sont, en Grèce aujourd’hui, et bientôt ailleurs, ceux-là même qu’ont jadis produit chez vous l’application brutale du traité de Versailles. C’est une bien triste évolution de la logique de construction européenne.
Vous êtes soucieux de ne jamais revoir le chaos politique. Pourtant, ne vous rendez-vous pas compte que vous êtes en train de préparer le terrain pour que se dressent, dans plusieurs pays Européens, des leaders nationalistes qui diront : « Nous sommes des peuples souverains, issus d’une longue histoire. Ce Traité est un boulet et une honte pour notre pays car il nous contraint à mener des politiques que nous ne voulons ou ne pouvons pas mener. N’allons pas supporter cela plus longtemps. Votez pour moi et je vous promets que je réviserai, ou détruirai, le Traité de Maastricht. » ?
Il va se mettre en branle contre vous une dynamique de rejet qui va briser l’amitié européenne. Vous allez réveiller les démons. Vous êtes vigilants à l’intérieur, mais n’êtes-vous pas myopes à l’extérieur ?
C’est l’incurie de nombreuses classes politiques nationales, à commencer par la nôtre, qui est la cause des déséquilibres actuels
Les pays les plus en difficulté aujourd’hui sont des pays qui ont commis de lourdes erreurs de gouvernement. Il est parfaitement juste de dire que c’est la passivité de notre classe politique qui est la cause de la désindustrialisation du pays, de l’augmentation des coûts du travail et de la baisse de la compétitivité de nos économies par rapport à nos voisins. Nos dirigeants ont signé pour une monnaie commune, puis ils ont, par démagogie et faiblesse, laissé les coûts du travail diverger.
Les questions de solvabilité ne sont que les conséquences de la faiblesse de nos économies. Pendant vingt ans, nos Etats ont maintenu artificiellement, par la dépense publique financée par la dette, un niveau de vie sans rapport avec la prospérité réelle du pays. Ces facilités financières étaient possibles grâce à la crédibilité financière que l’Allemagne apportait à l’Euro.
Personne n’a forcé nos dirigeants à signer le traité de Maastricht. Mais ensuite, ils n’ont pas pris les mesures d’adaptation nécessaires qui en découlaient. La France est entrée dans le grand bain de la mondialisation avec aux pieds les deux boulets d’une protection sociale très généreuse pesant sur le travail, et d’un Etat monstrueux. Pendant vingt ans, nous avons conjugué capitalisme financier et ouverture des frontières. Le capitalisme financier a fait les arbitrages mécaniques entre les pays à bas coûts et les pays à coûts du travail élevés. Nous payons aujourd’hui vingt ans de désinvestissement ou de non investissement. Nous y avons perdu nos industries et donc la base des progrès techniques, des investissements en recherche et de nos exportations.
Nous avons abandonné notre souveraineté monétaire, et nous avons continué à vivre comme si nous pouvions, par des dévaluations, récupérer les pertes de compétitivité que provoquent des mesures de générosité sociale inconsidérées. Nous avons ouvert les frontières et nous avons continué à vivre comme si l’économie était fermée, en ne prêtant aucune attention à l’impact des mesures gouvernementales sur le coût du travail et la rentabilité du capital.
Pour nous adapter avec succès au modèle européen du traité de Maastricht, nous aurions dû faire de grands sacrifices, notamment en matière de générosité sociale, en matière de salaires, et nous aurions dû diminuer considérablement le poids de l’Etat. Mais si l’on avait expliqué de cette façon le projet européen, peut-être le peuple français n’aurait-il pas voulu participer à l’Euro.
Ainsi se sont créés de grands déséquilibres au sein de l’Euro – car l’Allemagne, face aux pays émergents, n’est pas beaucoup plus compétitive que nous, et elle bâtit en ce moment le succès de son industrie et de ses exportations en grande partie sur ses partenaires européens moins compétitifs. Ceci est vrai aussi pour quelques autres Etats.
Ainsi le modèle européen est-il devenu, par notre faute, une machine à faire profiter l’industrie allemande de notre faible compétitivité. Etait-ce là le sens du grand projet de l’Euro, comme certains ont pu le dénoncer ? Je ne le pense pas du tout. Je pense qu’au contraire les Allemands n’ont pas anticipé la faiblesse et la démagogie des gouvernements français.
Les déséquilibres que connaissent de nombreux pays d’Europe sont probablement irrattrapables en raison du refus probable des peuples (et demain surtout de la jeunesse) à sacrifier leur niveau de vie présent et à venir pour assumer la dette et le passé
De nombreux pays d’Europe sont proches d’une situation historique terrible, où ils devront choisir entre la révolution sociale, ou la crise de solvabilité. Alors se produira une pression énorme pour l’inflation et la monétisation de la dette par la BCE. Cela ne résoudra aucun problème, mais apparaîtra comme la dernière façon de gagner du temps face à l’inévitable.
Pour rétablir l’équilibre des finances publiques, il faudrait dans les pays d’Europe du Sud avoir à la fois de la croissance, et une très forte rigueur budgétaire. Il est clair que sans croissance, les situations budgétaires ne feront que s’aggraver. Mais d’où pourrait venir cette croissance ? De relances massives par les Etats ? De baisses d’impôts pour restaurer la compétitivité des entreprises ? Des banques qui se mettraient à prêter bien plus aux économies ? D’une dévaluation compétitive ? Il est probable qu’il n’y aura pas de croissance avant longtemps…
Reste la rigueur budgétaire. A ce sujet, on exprime en France le déficit public en pourcentage du PIB, ce qui donne un pourcentage de 7% en 2010. Mais si l’on exprime, par exemple, le déficit de l’Etat français en pourcentage de ses recettes, on obtient 37%. En pourcentage des dépenses, le déficit de l’Etat français représente 26%. C’est cela, l’ordre de grandeur de la rigueur : nous devons – ou devrions théoriquement – faire baisser toutes les dépenses de l’Etat de 26%.
Nous devons prendre en compte les facteurs politiques. Pour imposer des sacrifices, il faut un projet politique, un idéal, et comme il s’agit de corriger les dramatiques erreurs du passé, il faudrait normalement une classe politique renouvelée, ou que l'actuelle soit capable d'un examen de conscience très radical et d'un vrai changement de conduite. Il est peu probable, en tout cas, que ceux qui sont au pouvoir depuis des décennies arriverons à infliger, en période de récession, un traitement aussi violent aux habitudes sociales des Français.
Suite à la désindustrialisation du pays, les activités créatrices de valeur ne sont plus localisées dans le pays. Combien de Français dépendent directement ou indirectement des dépenses publiques pour vivre ? Retraités, chômeurs, fonctionnaires en tous genres, malades, familles ? Franchement, l'espérer, c’est à peu près aussi réaliste que ce l’était de vouloir en 1919 faire payer des Réparations aux Allemands pendant cinquante et quelques années.
Pensez-vous vraiment qu’il est possible de « mettre dans le rouge » tant de Français sans provoquer une sorte de révolution sociale et l’arrêt du pays ? Nous avons tous vu les réactions « sociales » de ces dernières années, quand les dirigeants osaient remettre en cause de minuscules privilèges, mêmes les plus injustifiés. Augmentation d’impôts, baisse des retraites et de toutes les prestations sociales, baisse des dépenses publiques dans un contexte de récession, licenciement de fonctionnaires, c’est un mélange politiquement impossible. Aucun politicien français ne fera ce travail.
Rajoutons surtout que l’opinion française n’est pratiquement pas informée des ordres de grandeur en jeu, et donc elle n’est pas du tout prête à accepter les réformes qu’on pourrait théoriquement appliquer. La prise de conscience par l’opinion française de la réalité de la situation du pays provoquera certainement une baisse supplémentaire de la crédibilité de la classe politique et des médias, au moment même où elle aurait besoin de la confiance du pays. Ou bien nos journalistes politiques ont manqué à leur devoir, ou bien ils n’ont pas été écoutés.
Qui peut croire que la France fera les « réformes structurelles » dont parlent depuis des années les experts de la BCE ? Face à un défi de la même ampleur, la monarchie des Bourbons a échoué dans les années 1780 en France. Etudions les conseils de MM. Turgot, Necker et Calonne, Surintendants généraux des Finances de Louis XVI. « Sire, il faut élargir la base fiscale en revenant sur les privilèges, il faut moderniser le royaume en lui donnant une administration moderne, il faut couper les dépenses de la Cour… » Face aux révoltes des privilégiés, Louis XVI n’a eu le courage de prendre aucune réforme structurelle. C’est le Consulat qui a modernisé le pays, après le défaut de l’Etat en 1788 et douze années de chaos.
Si nous ne faisons rien, le pays va connaître des problèmes de solvabilité. Le mécanisme est bien connu. Nous sommes tristes de constater que la situation actuelle de la Grèce est un laboratoire politique : déficits publics élevés et irrattrapables, augmentation progressive des taux d’intérêts et donc des charges d’intérêts, mesures de rigueur qui ne font que saper la croissance et provoquer du désordre public, craintes des investisseurs, fragilisation du système financier, jusqu’à ce que la situation en arrive à un point de crise. Ce qui peut se passer quand on en arrive à ce point de crise, on peut en avoir des illustrations dans les livres d’histoire.
Les pays européens en difficulté ont besoin d’une stratégie de réindustrialisation et de reconstruction de leur compétitivité. Et de tels objectifs ne peuvent se faire sans un retour partiel sur certains termes des traités européens
Sans perspective d’un futur meilleur, on ne peut pas imposer des sacrifices à un pays. D’abord parce que c’est injuste, et l’on ne peut reprocher aux peuples de résister avec tous les moyens qui leurs restent, s’ils sont convaincus que le futur sera pire. Et puis car c’est impossible, au moins dans un pays libre. Les réformes structurelles à faire, nous les connaissons. Le but est de restaurer la compétitivité et la « rentabilité » de nos économies, et cela passe par la réindustrialisation et le rétablissement de la rentabilité de nos PME créatrices d’emploi.
Cette stratégie implique une longue période d’investissements et de sacrifices. Le but est de découvrir les leaders capables de porter un tel projet, et de le faire accepter aux peuples. Il est probable que cela demandera un renouvellement substantiel de nos classes politiques. Mais nous ne pouvons déployer la moindre stratégie sans nous poser certaines questions que malheureusement, nous avons perdu l’habitude de poser.
1) Instaurer un débat sur certaines mesures de protection sur des industries sélectionnées
La politique de réindustrialisation commence par faire cesser la désindustrialisation. Face aux pays émergents, nous, Européens, sommes tous égaux : nous sommes des pays riches, ou plutôt, des pays chers. Peut-on envisager la moindre politique de réindustrialisation quand nous faisons du libre échange avec des pays où le coût du travail est incomparablement plus bas ? Cela a pour conséquence imparable de ruiner à terme toutes les industries où la main d’œuvre représente une partie notable des coûts, ainsi que celles où le prix de vente est un facteur important pour les acheteurs.
Dans certaines industries, en Europe, les travailleurs sont lancés dans une compétition qu’ils ne pourront jamais gagner. La montée en gamme a été une réaction possible pour éviter la compétition sur les coûts. Que faire quand nos partenaires monteront eux aussi en gamme avec des coûts bien inférieurs aux nôtres ? Si l’on ne veut pas que les travailleurs aient l’impression qu’on leur demande des efforts excessifs et inutiles, comme aux combattants des tranchées de la première guerre mondiale, alors ne faut-il pas modifier certaines règles du jeu ?
Quand un pays adopte une politique de développement industriel à tout prix et d’exportations massives avec pour conséquence la constitution d’immenses réserves et la déstabilisation des finances des partenaires commerciaux, alors c’est que ce pays mène une politique de puissance et de domination. C’est le cas de certains des partenaires commerciaux de l’Europe. N’aurait-t-on pas le droit de réagir ? Nos partenaires commerciaux pensent la puissance, et protègent par des droits de douane élevés les secteurs qu’ils jugent stratégiques. Comment pourraient-ils nous reprocher de faire de même ?
L’Europe fait partie des zones politiquement démocratiques, avec des systèmes sociaux et des organisations libres de protection des intérêts des salariés. Ce sont là quelques uns des bienfaits de la démocratie. Ces systèmes sociaux, même quand ils sont bien équilibrés et efficaces, ont un coût, et ce coût pèse sur la compétitivité du travail en zone démocratique. Les démocraties devraient-elles indéfiniment souffrir du différentiel de coût qu’apporte un système social ?
De plus, en période de réformes structurelles, si l’on veut assurer la stabilité politique du pays, il faudra trouver un moyen d’employer les chômeurs, alors que par définition, l’emploi public va diminuer. Permettre à certaines industries de main d’œuvre de redevenir rentables, voilà probablement un moyen de recréer des emplois.
Enfin, vis-à-vis des peuples qui voient que les vingt dernières années d’ouverture des frontières sont aussi celles qui ont vu notre désindustrialisation et la déstabilisation de nos finances, le lien de cause à effet est instinctif. Ce sentiment n’est peut-être pas partagé par l’opinion allemande dont l’économie a gagné de grandes parts de marché chez ses partenaires européens. Préempter le débat sur le protectionnisme serait un moyen de soustraire cet argument puissant au populisme, ainsi que de montrer aux pays que l’Europe défend des intérêts concrets, et non pas une idéologie abstraite.
2) Avoir une politique de change face à nos partenaires
Malgré tous ses déboires, le niveau de l’euro reste très fort, relativement aux autres grandes monnaies. Où se trouve le juste niveau de l’euro ? C’est une question de spécialiste, mais c’est une question fondamentale pour une zone qui cherche à reconstruire son industrie. Peut-être devrons nous aussi évoluer sur cette question, qui aujourd’hui ne fait pas partie de celles dont s’occupent nos autorités monétaires.
Nous jouons l’économie libérale face à des blocs économiques dont certains manipulent leur monnaie pour gagner, grâce à sa sous-évaluation, un avantage injuste sur leurs partenaires commerciaux. D’autres, via des politiques de monétisation de leurs dettes, mènent des politiques qui pèsent sur leur monnaie. Les banques centrales du Japon et de la Suisse ont décidé de mesures de contrôle de la valeur de leur monnaie qui, faisant office de valeur refuge, atteignaient un niveau mortel pour les exportateurs.
Il n’y a pas de raison pour que l’Europe ne se dote pas d’une politique de change. Laisser les marchés décider du niveau des monnaies, c’est une règle qui ne vaut plus quand tant de paramètres politiques viennent polluer le fonctionnement des marchés. Là encore, rien n’est envisagé par les traités actuels.
3) Le soutien de la BCE aux Etats
Avant que toute stratégie puisse porter ses fruits il faudra de nombreuses années. Comment déployer une stratégie si tout le système financier risque de s’écrouler à court terme ? Comment déployer une stratégie d’investissement par les entreprises et d’attraction de capitaux si la signature souveraine est à risque, alors que c’est l’actif le moins risqué d’un pays ?
Pour restaurer la confiance, première étape de toute stratégie économique, il faut qu’il y ait un risque zéro sur les dettes souveraines des pays européens. Sans quoi, les investisseurs continueront à fuir, les banques à restreindre leur bilan, les entreprises à conserver leur argent en trésorerie, les particuliers à investir dans l’immobilier et l’or.
Cela ne peut se faire que si la dette des Etats européens est soutenue d’une manière illimitée par la BCE, à partir du moment où il est clair qu’ils se sont engagés à fond et sans retour dans les réformes structurelles et dans la reconstruction de leur industrie.
Pour cela, il faut auparavant établir une confiance durable entre les gouvernements des Etats européens.
Ce qui inquiète à raison l’Allemagne, c’est que dans quelques années (ou même avant !), elle soit la victime d’un chantage des grands pays en difficultés. Ceux-ci demanderaient la monétisation de leur dette sous la menace de la faillite mutuelle assurée. Avec les conséquences injustes qui seraient que les pays sérieux et (comme on dit) vertueux paieraient pour les pays irresponsables. Cette inquiétude est parfaitement légitime.
Cette inquiétude se réalisera si les gouvernements français, italiens et autres n’ont pas le courage ou l’autorité de réformer leur pays. Il est possible que ce soit là le scénario central de nombreux décideurs allemands. Comment pourrait-on leur reprocher de vouloir mettre leur pays à l’abri d’un tel chantage ?
Et pourtant, n’oublions pas qu’il y a à potentiellement à Francfort l’une des plus grandes sources de liquidité du monde. Faut-il dépenser cet argent en renflouant les pays en difficultés à regret et dans la douleur, à chaque fois pour empêcher l’effondrement total de l’Europe ? Ou bien faut-il l’investir dans une politique de développement des actifs industriels européens, après avoir émis une garantie sur les souverains qui, combinée à des réformes structurelles significatives, a vocation à rétablir la confiance, et donc à ne pas être utilisée ?
L’Allemagne a ici l’opportunité historique de construire un leadership européen d’une manière élégante et constructrice. A condition qu’une vraie confiance s’établisse entre le pays prêteur et garant, et le pays qui se reconstruit et se réforme.
Et c’est là le point essentiel. C’est le degré de confiance entre les gouvernements allemands et français qui déterminera si l’Europe peut continuer à exister en se transformant, en devenant une zone stratégique, maîtresse de son avenir, de ses intérêts commerciaux, de sa monnaie et de sa défense. L’alternative, c’est que l’histoire de l’Europe dans les années à venir soit celle d’un divorce qui se passerait mal. (A suivre)
L'OTAN, d'un point de vue philosophico-politique (1)
Mise à jour le Lundi, 21 Novembre 2011 17:56 Écrit par Henri Hude Lundi, 21 Novembre 2011 17:47
J’ai récemment publié un texte dans Sécurité globale, n° 17, L’OTAN après Lisbonne, Direction Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Choiseul Editions, Automne 2011. Cet article a pour objet de considérer l’OTAN d’un point de vue philosophico-politique. Il s’agit de « sortir la tête du guidon » et de situer l’OTAN dans une vue philosophique de l’ordre mondial et de l’histoire, pour méditer sur la fonction et l’avenir de cette organisation. Je n’ai aucune prétention à être un spécialiste de cette institution. La connaissance sérieuse que peut en avoir un citoyen actif et cultivé suffit à notre propos. Je remercie Olivier Kempf de m’avoir beaucoup instruit sur le sujet.
Résumé L’OTAN est le bras armé de l’empire libéral. L’affaiblissement de la crédibilité des Etats-Unis et les contradictions de leur politique libérale globale classique requièrent, pour l’exercice de la fonction d’empire libéral, l’émergence d’un nouveau partenaire global, qui ne peut être pour l’heure que l’Europe. L’Europe sera d’abord une communauté de défense, une alliance ou restera un néant politique. L’OTAN peut être la matrice de l’Europe politique. C’est à partir de cette vision politique, que peuvent être traitées les autres questions telles que l’extension de l’OTAN, ses missions, etc.
Le rôle de la philosophie : poser les questions
Le rôle de la philosophie est de poser, sans esprit de provocation, ni esprit de parti, des questions inévitables aisément évitées. Voici les points et les questions sur lesquels je méditerai successivement (dans les 4 post qui suivent) :
– quelques remarques initiales, d’un point de vue pragmatique ;
– l’OTAN est-elle nécessaire à la paix ?
– l’OTAN est-elle un outil ou un décideur ?
– où est l’Europe dans l’OTAN ?
– quel est l’intérêt des États-Unis ?
– l’OTAN doit-elle s’occuper de tout ?
– les États-Unis sont-ils encore assez forts pour que l’OTAN garde son sens ?
– l’OTAN ne peut-elle faire qu’une politique « mondialiste » ?
Remarques initiales, d’un point de vue pragmatique
Si j’en crois de grands praticiens dignes de foi, la « machine OTAN » est aujourd’hui indispensable à la sécurité de ses membres européens et à une certaine stabilisation du monde, dans la mesure où celles-ci peuvent requérir des actions militaires de coalition. Pour ces opérations, il faut en effet un état-major international et une capacité militaire internationale. Or l’OTAN est aujourd’hui la seule machine en mesure de remplir une telle fonction. Cela laisse ouverte la question de savoir ce qu’on peut penser du monopole de cette machine, au-delà d’un point de vue pragmatique.
La nécessité objective de l’OTAN se double d’un sentiment plus subjectif de nécessité qui tient sans doute aux sympathies et antipathies sous-tendant nos préférences politiques. Il tient aussi à l’impression qu’il n’est plus permis à personne, aujourd’hui, d’affirmer une thèse, de prendre une décision ou de lancer une initiative, en dehors du consensus général. Il n’est pas aisé de discerner, dans ce « consensualisme », ce qui relève d’un raisonnable souci de coordination et ce qui relève du collectivisme mental induit par le relativisme.
Cette remarque touche à l’essentiel. En dépit des extensions plus récentes, l’objectif premier de l’OTAN reste quand même la défense des démocraties occidentales. Or ce collectivisme mental et ce relativisme politiquement correct sont devenus – nous le verrons – des menaces pesant sur la faculté critique et la puissance de résolution des démocraties, sur leur sécurité et leur avenir. Il y aurait donc un sérieux problème si les institutions de sécurité des démocraties étaient structurées, ne fût-ce qu’en partie, par une culture qui menacerait la démocratie, au sens durable et sérieux du mot.
L’OTAN est-elle nécessaire à la paix ?
Le premier élément du bien commun universel, c’est la paix mondiale. Car si nous avons la paix, les problèmes énormes du genre humain sont peut-être solubles ; sans elle, ils ne le sont sûrement pas, à moins de considérer la guerre comme la grande solution par le vide. La paix requise par le bien commun universel est la paix universelle, puisque la « grande » guerre ne pourrait plus être qu’universelle, globale, planétaire – détermination qui laisse dans l’inconnu la forme précise que pourrait prendre une telle « guerre ».
La solution au problème de la paix universelle ne se réduit pas à instituer une sorte de force de police capable d’interdire la guerre, comprise comme un délit. Une telle solution se contente de reproduire au niveau international le schéma qui s’applique au niveau d’un État. Le pouvoir d’État met fin à la violence en désarmant les groupes particuliers et en leur imposant la loi naturelle d’une culture de paix (Hobbes).
De même, le pouvoir d’Empire met fin à la violence interétatique en désarmant les États ou en les privant de leur liberté d’action, et en leur imposant la loi naturelle d’une culture de paix vraiment universelle. Dans un tel schéma, l’OTAN est bien la police, ou la garde mobile impériale, chargée d’imposer la « loi naturelle » en réprimant les velléités d’indépendance des politiciens gangsters (dictatoriaux, nationalistes, fanatiques, racistes, etc.).
La solution hobbesienne impériale tend à la constitution d’une autorité mondiale dotée d’une force appropriée. Quand on réfléchit aux dangers mortels pour le genre humain que représenterait une grande guerre aujourd’hui, on ne peut refuser toute pertinence à la solution de la paix par l’empire. Mais quand on imagine une humanité pacifiée et unie sous un seul pouvoir impérial, on éprouve aussitôt un autre genre de malaise et d’insatisfaction, qu’on ne peut pas non plus refouler. Nos réactions mêlées face à l’OTAN se rattachent aux réactions précédentes.
On connaît trois espèces possibles d’une autorité impériale :
- l’empire autoritaire d’un État, tel que pourrait être un empire céleste mondialement hégémonique, représente la solution « autoritaire » du problème ;
- l’ONU représente une tentative de solution « démocratique » du même problème ;
- l’empire libéral universel, associé ou non à la solution ONU, que représente, ou représentait après la fin de la Guerre froide, le leadership américain, tout incomplet fût-il. Cet empire libéral peut être plus ou moins réaliste et autoritaire. L’OTAN est l’armée de l’empire libéral, associé ou non à l’ONU ; la force sans laquelle cet empire n’existe pas.
La solution de l'ONU est séduisante, mais trop faible ; la solution impériale autoritaire est un cauchemar ; la solution impériale libérale, tolérable faute de mieux, reste assez frustrante.
Une quatrième solution est sans doute nécessaire, mais elle ne peut probablement émerger que par la double apparition de principes neufs et d’une nouvelle puissance majeure, qui ne peut être, pour l’heure, que l’Europe.
Ainsi, d’un point de vue philosophique, l’OTAN, surtout aujourd’hui, se comprend comme un élément de solution du problème de la violence dans le monde, dans le cadre d’une politique de paix par l’empire libéral, et subsidiairement par l’ONU. La question de la réorganisation de l’OTAN est donc au centre de l’innovation politique majeure, que requiert la gravité des problèmes du temps présent.
Où en sont les Valeurs ? Post n°5. Sur le doute philosophique et les valeurs
Mise à jour le Lundi, 12 Décembre 2011 11:08 Écrit par Henri Hude Samedi, 10 Décembre 2011 15:30
Onze nouveaux posts.
Mise en situation et table des matières
En juin dernier, j'avais publié quatre articles sur le sujet: "Où en sont les valeurs?"
Post n°1. Valeurs dominantes et valeurs dominées.
Post n°2. Le sens mystique des valeurs.
Post n°3. Les grandes Lumières.
Post n°4. Les lumières tardives.
Ces articles faisaient partie d'une étude, écrite entre janvier et mai 2011, esquisse d'un livre que je vais publier bientôt.
Après quelques mois d'interruption, j'ai décidé de publier sur ce blog la fin de cette étude sur "Où en sont les Valeurs". J'en donne d'abord le plan, pour que le lecteur soit plus libre de se déplacer dans l'ensemble, et aussi parce que les posts n° 5 et 6 pourraient rebuter ceux qui commenceraient par eux. Les autres traitent des questions plus concrètes, comme les titres l'indiquent. La philosophie, parfois, est comme les mathématiques : difficile. Il faut faire un effort. Mais il est parfois plus sage de lire dans l'ordre qui nous convient le mieux. A chacun de voir.
Post n° 5. Sur le doute philosophique et les valeurs.
Post n°6. Le "doute" et la morale.
Post n°7. Comment le "politiquement correct" détruit la démocratie tempérée.
Post n°8. Avons-nous vu la fin des idéologies ?
Post n°9. Le libéralisme soixante-huitard et le malaise dans la civilisation.
Post n°10. Sur l'impuissance des pouvoirs en démocratie postmoderne.
Post n°11. Libéralisme (postmoderne) et anarchie. Démocratie et état de nature.
Post n°12. Le monopole du libéralisme comme idéologie est-il absolu et durable ?
Post n°13. Peut-on définir la gauche et la droite en termes de valeurs ?
Post n°14. Famille, morale et religion comme valeurs de solidarité.
Post n°15. Le besoin d'une offre politique et culturelle nouvelle.
Le mysticisme des Lumières et le "doute" ?
Le doute universel est la face visible des grandes Lumières. Leur face cachée, celle qui se révèle en approfondissant le doute, c’est LA Valeur, qui est Raison et Savoir absolu. Voici pourquoi la première valeur des Lumières est intellectuelle : et c’est le « doute ». En d'autres termes, cette pensée a un recto : "douter" et un verso : "Se savoir Dieu". Si le commun des mortels était conscient de l'existence du verso, il hésiterait à ne pas douter du recto.
Ce qui, souvent, reste opaque aux hommes des Lumières, c’est qu’il existe une pluralité de modernités. Le questionnement radical n’est pas propre aux seules Lumières. Pour toute modernité (classique, chrétienne, moderne, ou postmoderne) la première valeur est le questionnement radical. Là se constituent la conscience, la personne, la raison, et s’ouvre l’accès certain aux vérités scientifiques, comme aux vérités fondatrices pour l’existence personnelle.
Il y a en Occident plusieurs modernités, non pas successives et formant comme un progrès évolutionnaire, mais parallèles et concurrentes : Socrate, Descartes, Nietzsche, saint Augustin, seraient leurs origines principales. Questionner à fond, ce n’est donc pas forcément « douter » comme Descartes, de tout ce qui ne présente pas une certitude mathématique, ni « suspecter » comme Nietzsche. Ce peut être « dialoguer » comme Socrate, ou « interroger » comme saint Augustin.
Pour ce qui est de la grande modernité des Lumières, sa forme de questionnement s’origine dans le doute cartésien. Ce « doute » ne s’étend pas à l’idée de la vérité, et il ne s’agit pas, pour lui, « de douter pour douter », mais pour trouver par là quelque certitude indubitable. Longtemps après Descartes, quand la vérité fait peur (quand on redoute le « despotisme du vrai », selon l’expression de Hannah Arendt), le doute devient une fin en soi. Et c’est la modernité tardive.
Ce que les Lumières détestent, dans le christianisme, c’est le « dogme ». Cela demande explication. Le christianisme vivant est questionnement. La réponse est dans la question, car quand l’homme devient question, comme dit saint Augustin (Confessions, IV, 4, 9), l’homme trouve Dieu dans l’homme. Dieu dit à Blaise Pascal : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé. » La foi chrétienne vivante est le contraire d’un non-questionnement. Elle est la raison socratique ayant réfléchi et jugé crédible un fait : celui de la révélation historique du « visage de Dieu » en Jésus-Christ. Les dogmes en tracent alors, si l’on peut dire, le portrait-robot. Si la raison naît du questionnement essentiel de l’homme, la foi chrétienne surgit comme une réponse réfléchie et positive à ce questionnement imprévu de l’homme par Dieu, à l’occasion de Son irruption en personne dans l’histoire. Si cette foi chrétienne oublie qu’elle est la foi d’une raison, et le croisement vivant de deux questionnements, elle devient une non-question, et elle dépérit ou s’indure, à mesure que la question ne se pose plus. Elle ne se maintient plus alors dans une authentique logique de liberté et de vie, mais glisse vers une logique de pouvoir et de tradition morte.
Le questionnement, s’il renaît alors, resurgit contre ce « christianisme endormi », et comme le christianisme est nécessairement foi, et que le questionnement met en cause cette tradition de foi (dormante), le questionnement nouveau devient « doute » (puisque le doute semble le contraire de la foi). C’est pour cela que la réaction au christianisme, ou à une idée qu’on s’en fait, constitue si souvent l’impensé ou le non-dit des débats occidentaux. La modernité des Lumières, à base de « doute », est structurée par rapport à la « foi » chrétienne, elle-même structurée comme raison socratique jugeant crédible une révélation historique.
Mais aussi, douter du "doute éclairé", c’est questionner à son sujet, redécouvrir sa structure, et retrouver à la fois le questionnement qui est sa substance, et la foi dormante qui fut son obstacle. Ainsi se produisent en même temps un réveil du questionnement et de la foi. Et ces réveils sont un dépassement, peut-être une réactivation supérieure, du doute et du soupçon – bref, une nouvelle modernité, la matrice des valeurs qui viennent, du conservatisme raisonné qui remplacera le PC.
La postmodernité fut un questionnement authentique de la modernité, et même un doute sur le doute - mais trop vague. Elle est devenue aujourd’hui un pouvoir oppressif qui interdit le questionnement. Aussi, le questionnement renaît-il, à cause de cette oppression même. L’esprit se libère et questionne au sujet de ce doute vague. Toutes ces suspicions PC, il les juge suspectes. Doutant du « doute » et des soupçons, il retrouve un questionnement plus ample, dont le doute était un resserrement, et comprenant mieux comment le questionnement s’était réduit au « doute » et à ses avatars, il renoue avec toute la tradition du questionnement. Et le questionnement conduit à la Vérité (saint Augustin). Nous faisons un pas en avant, ou un pas en arrière (ou les deux à la fois), hors du soi-disant dehors de la métaphysique, hors du soi-disant dehors de la religion, hors du dehors de la raison. Tels sont peut-être le germe et le noyau de la liberté nouvelle et des valeurs de demain. Telle est certainement la matrice philosophique d’un « universalisme non mondialiste », d’une démocratie durable, capable d’endurer cette crise et d’en sortir grandie.
Lettre du Monde des Valeurs n°3. Ethique et valeurs
Mise à jour le Lundi, 31 Janvier 2011 23:55 Écrit par Henri Hude Dimanche, 30 Janvier 2011 22:17
Préambule au dialogue avec un internaute
Le commentaire suivant a été posté sur ce blog à la suite de la 1ère Lettre du Monde des Valeurs : « Si je vous comprends bien, on ne peut concevoir la valeur, en tant que norme, qu’immanente à la personne humaine. Dans ce cas, la valeur ne cesserait-elle pas de relever de l’ordre du devoir-être ? »
Je trouve que ce commentaire est intéressant et j’ai promis à son auteur de lui répondre. En même temps, je voudrais éviter tout dialogue de sourds. Et puis, je pense à ceux qui ont besoin d'introduction à ces matières - car c'est le service que je veux leur rendre. Enfin, avouons-le, il suffit d’écouter certains hommes, ou femmes, politiques, ou certains journalistes, pour que le thème des valeurs, ou même le mot, donnent une impression pénible de verbiage et de galvaudé.
C’est pourquoi, au risque de donner à l'auteur du commentaire l’impression que j’oublie sa question précise, je voudrais accomplir en préambule à notre dialogue un petit nombre de démarches qui nous installeront sans équivoque au bon niveau pour parler des valeurs et répondre comme il convient à une excellente question.
Définition de l’éthique
Avant donc d’y répondre, je voudrais dire comment je conçois l’éthique : comme l’art de prendre de bonnes décisions et d’acquérir la force de les mettre en œuvre. Cet art requiert des études. L’ensemble de ces études et recherches forme une discipline, qu’on appelle aussi l’éthique.
Bien entendu, parler de « bonnes décisions », c’est admettre qu’il y en a de mauvaises et que le mot de « bien » ne signifie pas tout ce qui nous plaît. Autrement, le seul contenu de l’éthique serait l’étalage de sa vacuité prétendue. Autant faire un autre métier, dira-t-on. Pas vraiment.
Le pseudo-scepticisme éthique
Car, si le « bien » signifiait réellement « rien de vrai, mais seulement ce qui plaît à chacun », il serait encore vrai que « bien » signifierait vraiment cela. Cette vérité sceptique serait en réalité pseudo-sceptique. Et cette « vérité au sujet du bien », si elle était plus qu’une polissonnerie sans profondeur, prendrait un sens sérieux sous condition de certaines hypothèses métaphysiques : par exemple, « nous sommes des dieux - donc nous créons le 'bien' ».
« Douter » vaguement du « bien », c’est ne pas douter qu’on est un dieu créateur de valeurs. Inversement, ne pas « douter » du bien de cette façon-là, c’est douter que Mr X ou Mme Y (qui « doutent » ainsi) soient des dieux. Mais Mr X et Mme Y ne s’en rendent pas compte. C’est pour cela qu’ils se croient critiques. S'ils s’en rendaient compte, ils se sauraient ridicules. J’ai expliqué ces choses en détail dans un livre intitulé Prolégomènes. Les choix humains, que je me permets de recommander aux étudiants qui débutent en philosophie.
Questionner au sujet du bien
Maintenant, ne pas douter du « bien » en pseudo-sceptique, ou encore (ce qui revient au même) être athée de Mr X ou Mme Y, dieux, cela ne veut pas dire cesser de questionner au sujet du « bien ». Au contraire.
Nous avons à faire des choix. Faire de bons choix, c'est avoir fixé notre esprit sur les principes raisonnables, avoir connu sans erreur les faits ou les situations, et avoir appliqué correctement les principes aux faits. Dans ce qui vient d’être dit en moins de deux lignes et demie, il y a bien sûr presque autant de questions que de mots, et peut-être même plus. C’est pour cela que l’éthique existe : pour essayer de répondre à ces questions. Mais questionner sérieusement, c’est passer du « doute » à la Question.
Il y a des choses qu'on voudrait mettre entre parenthèses une fois pour toutes. On appelle cela "douter". Je dis que questionner, c'est mettre entre parenthèses la mise entre parenthèses, et chercher ce qu'il en résulte.
L’éthique parle du bien. Le bien et les valeurs
Dans l’éthique, il est donc question principalement du bien, et toute question éthique serait close, s’il n’y avait rien à dire sur le bien. Mais nous savons déjà que s’il n’y avait rien à en dire, cela serait vrai : qu’il n’y aurait rien à en dire, et il faudrait dire bien des choses pour établir cela. Donc, pour que cela ne soit pas un bavardage et ait un sens profond, il faudrait affirmer beaucoup de choses, qui en fait détermineraient l’idée du bien. Et donc on aurait encore beaucoup à dire sur le bien et les biens. Donc celui qui prétend nous empêcher d’en dire quelque chose se moque du monde, ou ne sait pas ce qu’il dit, ou essaye de nous manipuler par un sophisme.
Ce qu’on entend par la valeur, c’est exactement ceci : le bien. Et ce qu’on entend par les valeurs, c’est exactement ceci : les biens. Quelle différence y a-t-il donc entre les biens et les valeurs ? Deux.
Celle-ci d’abord : on parle des biens et du bien avant de tomber dans le « doute » (cartésien), ou dans le « soupçon » (nietzschéen, marxiste, etc.). On parle des valeurs quand on est tombé dans le « doute », ou le « soupçon ». On continue à parler des valeurs, quand on est ressorti du « doute », mais sans s’interdire alors de parler à nouveau des biens.
Les valeurs, c’est ainsi le nom que l’on donne aux biens dans une époque où l’on en discute beaucoup et où on en « doute » souvent – en « douter » signifiant concrètement « douter » de certaines valeurs, ou alors en affirmer d'autres, ou les mêmes, mais à partir du « doute ». C’est aussi, parfois, ne pas douter de certaines anti-valeurs, qui en réalité sont des vices, sans se rendre compte que ce sont des vices, ni réaliser qu'on n'en doute pas, alors qu'on prétend « douter » de toutes...
La seconde différence entre « les biens » et « les valeurs », c’est qu’on parle des « valeurs » non seulement dans le cadre d’une culture critique (ou pseudocritique), mais aussi dans une civilisation mathématicienne, où l’on aime tout mesurer, compter et quantifier, et enfin dans une société marchande, où toute chose est susceptible de s’échanger à un certain prix, qui mesure la « valeur marchande ».
Parler simplement de « biens », dans un tel cadre, semblerait 1° trop naïf (pas assez critique, ou questionneur), 2° pas assez mathématique et 3° trop éloigné d'un robuste sens commercial. Le mot valeur a donc un sens riche et précis. Il mérite d'être conservé. Mais il y a aussi un intérêt à garder le vieux mot de « bien », justement à cause de sa capacité à nous faire relativiser le cadre de notre civilisation hypercritique, quantitative et commerciale.
Plus d'articles...
Page 1 de 27
<< Début < Préc 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Suivant > Fin >>




