Pourquoi François a raison (3). La question de l’islam

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Cet article est le troisième d’une série consacrée aux critiques dont fait l’objet le pape François pour ses prises de position sur les migrations et sur l’islam. Le premier préparait la réflexion en déployant une perspective d’avenir. Le second avait pour objet la question de l’immigration et des migrations.  

 

 

 

Le pape François critiqué pour sa politique envers l’islam

 

L’occasion de cet article se trouve dans les critiques dont fait l’objet le pape François à cause de sa politique vis-à-vis de l’islam. François se ferait de l’islam une idée fausse, en méconnaissant la violence intrinsèque. Il agirait d’après des principes pacifistes et utopiques. Inconscient du danger islamiste, il mettrait en danger la sécurité des pays de tradition chrétienne, alors que d’Urbain II (1095) à saint Pie V (1571), ses prédécesseurs avaient incarné la conscience de la résistance européenne et chrétienne à toute tentative de conquête musulmane. Sa position sur l’immigration serait donc imprudente elle aussi, car ne prenant pas en compte l’identité musulmane d’une proportion importante des immigrés et des migrants.

Je voudrais dire pourquoi je trouve la politique du pape très sensée, mais je ne prétends pas en fournir ici une interprétation exacte. Le pape a sans doute des raisons plus religieuses et moins politiques, que celles qui sont ici mises en avant. 

 

 

Réflexions sur la distinction entre islam et islamisme 

 

Très longtemps, on a employé le terme d’islamisme pour désigner tout simplement la religion musulmane, comme on parle de christianisme ou de bouddhisme. Le sens du mot a évolué depuis environ une génération avec la création d’un doublon lexical islam/islamisme. Islam désigne ainsi la religion de la vaste majorité des musulmans, pacifiques et modérés, et islamisme désigne une minorité à la dérive, fanatique et violente, dont la croyance et les mœurs n’auraient rien à voir avec l’islam.

Des spécialistes compétents, tels Rémi Brague, Marie-Thérèse Urvoy, ou Annie Laurent, estiment posséder de solides raisons pour contester, sur le plan théologique, cette distinction entre islam et islamisme. La vérité de cette religion serait en réalité portée par ceux qu’on appelle les extrémistes et la majorité sympathique serait éloignée de l’imitation fidèle du prophète fondateur.

Toutefois, sur le plan pragmatique, cette distinction est incontestablement valable. Il y a toujours, dans une religion, des minorités ferventes et une vaste majorité aux sentiments plus mêlés. De plus, parmi ceux qui se disent fervents, une portion parfois significative agit plutôt pour des motifs politiques ou économiques terre à terre, la religion servant de prétexte. Et cependant, la religion, comme la science ou l’art, se définit plus par l’excellence d’une conformité à l’idéal que par la sociologie des moyennes statistiques. Mais où est ici l’idéal ? De plus, l’histoire est toujours déterminée par les minorités actives et non par les majorités passives.  

Ce sont des sujets où il est dangereux de rechercher ce que nous avons envie d’entendre, et non pas objectivement ce qui est vrai.

Qui sont les authentiques représentants d’une religion ? D’un point de vue scientifique et théologique, on ne peut certes pas exclure a priori l’hypothèse selon laquelle les authentiques représentants seraient les pires ; mais si ce n’est pas le cas, et peut-être même si c’était le cas, il serait inexact et injuste, d’un point de vue sociologique et politique, d'assimiler les fervents avec les extrêmes et les réactionnaires, ou avec les violents, ou bien encore avec les logiques de pouvoir qui se dissimulent derrière la religion. Par exemple, si quelqu’un réduisait le christianisme à l'impérialisme d’une partie des évangélistes américains, empreints de fondamentalisme et influencés par les néo-conservateurs, on lui dirait sans hésiter et à raison que son affirmation serait absurde. Or n’est-ce pas ce genre d’absurdité que nous rencontrons chez ceux qui critiquent le pape François ?

Surtout, il est injuste et inexact de considérer l’islamisme sans son lien intrinsèque avec les politiques impériales : celle des Anglais auprès des Arabes contre l’empire ottoman (Lawrence d’Arabie) ; celle des Nazis contre l’influence britannique en Egypte et Palestine entre les deux guerres (à quoi est dû en partie le grand développement des Frères musulmans) ; celle des Américains contre les nationalismes arabes prosoviétiques, puis contre les soviétiques en Afghanistan, puis contre la Russie (Tchétchénie) et contre son allié serbe au Kosovo, puis contre les régimes arabes qui ne se plient pas assez aux intérêts américains (printemps arabe et guerre en Syrie). Ou même contre la Chine (Ouighours…). Rappelons que sans cette politique et sans les guerres absurdes qui vont avec, il n’y aurait pas eu un tel problème que celui des migrants.

Aucune discussion ne peut être fructueuse sans respect de la vérité. Franchement, qui agresse qui ? L’Empire Ottoman longtemps a agressé l’Europe, c’est sûr. Mais depuis presque deux cents ans, c’est l’Europe qui a progressivement colonisé la plupart des pays musulmans et détruit l’Empire ottoman. Depuis presque trente ans, c’est l’Empire américain, parfois avec ses vassaux, qui année après année a ruiné un Etat après l’autre dans le monde arabo-musulman. Chacun sait qu’il y a le terrorisme, arme du faible, mais si on mesure les destructions et si on compte les morts, qui, de bonne foi, a le plus le droit de se sentir agressé ? 

Mais revenons à la question des représentants authentiques de la religion. Quelle que soit notre opinion sur le sujet, le plus important est celle que se font les premiers intéressés, c’est-à-dire les musulmans eux-mêmes. Sauf chez les Chiites, très minoritaires, il n’y a pas vraiment de magistère dans cette religion (bien qu’il y ait des traditions, des consensus entre écoles théologiques), et ce sont donc les pouvoirs et les classes dirigeantes des pays qui y déterminent en grande partie la direction des esprits. Or il n’y a pas apparence qu’elles aillent dans le sens de l’islamisme, sauf dans les monarchies pétrolières (et même là, pour combien de temps encore ?).

Le bon sens a aussi son mot à dire. Les gens qui ont émigré en Europe pour y trouver de meilleures conditions économiques et de sécurité n’ont sans doute pas pour priorité de recréer en Europe les conditions qui les ont poussés à l’émigration. Il est donc très probable que la majorité des musulmans ne demande qu’à vivre sa religion, avec ses aspirations, hors frénésie islamiste, dans le cadre paisible des institutions de leur pays de résidence ou d’adoption. C’est avec eux que le dialogue interreligieux a du sens.

Si l’on posait qu’islam et islamisme ne diffèreraient guère du point de vue théologique, alors il faudrait aussi dire que la majorité des musulmans en France ne serait ni pratiquante, ni profondément croyante, ou serait en attente d’une réforme religieuse de l’islam, ou d’autre chose… Et cela pas seulement en France, mais de plus en plus partout dans l’univers et même au cœur historique du monde musulman.

Ceux qui visitent la société saoudienne ou émirati et ont l’occasion d’y observer attentivement la jeunesse, rapportent qu’à une génération encore conservatrice, dont les parents avaient eux-mêmes grandi sous la tente, succède peu à peu une génération iPhone qui diffère peu de ce que nous connaissons en Europe. Même s’il est difficile de donner des dates, le ramollissement culturel est évident et sauf renouveau spirituel de grande ampleur, un mai 68 colossal finira par se produire, aussi bien en Arabie saoudite qu’en Iran, et c’en sera fini de l’islam politique et de l’islamisme.

 

 

L’islamisme, combien de divisions ?

 

Les critiques de François se représentent l’islamisme comme une force considérable, susceptible à terme de submerger le continent européen, comme on a pu le craindre, par exemple, au milieu du quinzième siècle, à l’apogée de l’Empire ottoman. Or que doit-on penser de leur évaluation des rapports de forces ?

Attention ! Répondre à cette question, c’est prendre une lourde responsabilité. L’erreur (dans un sens ou dans l’autre) peut avoir des conséquences tragiques. L’excès de confiance en soi est dangereux, s’il conduit à sous-estimer une petite minorité résolue et favorisée par des circonstances très favorables ; mais la peur irraisonnée est encore plus dangereuse car elle fait très souvent arriver ce qu’on craint. Un proverbe chinois dit qu’il faut avoir peur de la peur. En tout cas, seule la vérité est utile et, encore une fois, peu importe qu’elle soit agréable ou désagréable.   

Le mieux, pour évaluer exactement le rapport de forces est de considérer un certain nombre de faits que nous avons tous sous les yeux. Prenons-les en compte et méditons-les.

 

1° Les islamistes, sous le premier mandat du Président Obama, ont pris le pouvoir en Tunisie, en Lybie, en Egypte. En ce temps-là, notre presse avait pour eux les yeux de Chimène. Ils étaient la démocratie… Dans ces trois pays, ils ont perdu le pouvoir. Malgré l’appui de Washington et de certains pays agissant en vassaux, ces pays musulmans se sont débarrassés de leurs islamistes. Il serait surprenant que l’évolution des esprits et le sentiment à l’égard du djihadisme soit très différents en Europe de ce qu’ils sont dans ces pays de tradition musulmane.

 

2° La terrible guerre de Syrie se termine par la victoire de Bachar Al Assad sur les islamistes, malgré l’appui saoudien et américain à ses adversaires, islamistes pour l’essentiel. Quel qu’ait été l’appui russe, Assad n’aurait très probablement pas pu se maintenir si l’armée syrienne, multiconfessionnelle mais largement sunnite, n’était pas restée soudée derrière lui. Bien qu’on ne puisse mesurer exactement le sentiment public, et que toute information officielle ici soit biaisée, la raison suggère que le djihadisme (et par association l’islamisme) aient fait de plus en plus l’objet de rejets sourds ou violents dans une portion croissante de la population. 

Pendant ce temps, l’Iraq s’est également débarrassé pour l’essentiel de l’EI, qui n’existe plus en tant qu’Etat.

 

3° La force des islamistes venait premièrement des financements saoudiens ou émiriens. Or une révolution d’une portée considérable et imprévisible est en cours en Arabie saoudite. Mohamed Ben Salman sera-t-il le Pierre-le-Grand[1] de l’Arabie ? Culturellement, il semble partager les vues du chef de l’Etat égyptien et vouloir rompre avec la doctrine wahhabite, dont il semble d’ailleurs avoir maitrisé ou circonvenu les chefs. Economiquement, il semble vouloir développer l’économie de sa nation au lieu de persister dans un rôle surtout de financier et d’investisseur. C’est un événement majeur à suivre.

 

4° L’atout majeur des islamistes consiste dans leur utilité stratégique pour l’empire américain et ses vassaux. Or les USA passent par une crise politique majeure et durable, à cause d’un degré d’inégalité devenu insupportable. Le projet néoconservateur a échoué en Syrie. Si le projet impérial est partiellement abandonné, au moins au Proche-Orient, l’islamisme ne représente plus aucune utilité, et retournera dans les prisons des pays musulmans.

C’est pourquoi l’avenir des Frères musulmans est très incertain. L’organisation avait pu, lors du printemps arabe, bénéficier d’une certaine aura. Elle est redevenue ce qu’elle était : une machine à créer de l’insurrection populaire exploitée successivement par les services secrets de l’Allemagne nazie, puis des Britanniques et enfin des USA.

L’avenir d’Al Qaeda est tout aussi incertain. Rappelons que cette organisation est issue du groupement des anciens combattants antisoviétiques en Afghanistan, dont les forces avaient été recrutées, organisées et financées par les USA et l’Arabie saoudite.

Sans entrer dans le détail, le rapport entre les US et l’islamisme fait penser au Cardinal de Richelieu combattant ici les Protestants et s’en servant ailleurs cyniquement contre son rival espagnol. Aucun empire n’est regardant sur la moralité des groupes auxquels il sous-traite les basses œuvres de sa politique, mafias, mercenaires, extrémistes politiques ou religieux...

 

5° Nous ne sommes plus aux temps où l’Empire Ottoman était un colosse qui fédérait le monde musulman, lui imposant sa discipline. La menace qu’il a fait peser sur l’Europe était celle de la domination d’un empire sur les nations européennes. La France s’est longtemps alliée aux Turcs contre l’Empire autrichien et le reflux des Ottomans en Europe a commencé aussitôt que la France, après 1712, n’a plus vraiment eu besoin de cette alliance de revers. Aujourd’hui, il n’existe pas de menace musulmane de ce type, c’est à dire portée par une grande puissance impériale unifiant au moins une part significative de l’Umma. Au contraire, l’explosion de l’empire ottoman a consacré l’extrême division du monde musulman.

C’est l’union qui fait la force et la mesure exacte des divisions est essentielle au calcul d’un rapport de forces. Ainsi, l’islamisme en Irak est-il en grande partie un mouvement des sunnites jadis dominants, aujourd’hui infériorisés par les chiites majoritaires. La récente défaite de Daech, qui a longtemps battu l’armée régulière de l’Irak, semble avoir commencé quand la plus haute autorité religieuse chiite l’a désigné comme l’ennemi et que les milices chiites se sont unies à l’armée régulière. Durant la Guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988, le conflit opposait deux peuples et deux armées majoritairement chiites.

Il faut tenir compte des innombrables divisions internes à l’islam : entre sunnites et chiites, bien sûr, mais aussi entre nationalités (Algériens et Marocains, Perses, Turcs et Arabes, etc.) et même entre groupes radicaux (Frères musulmans, Al Qaeda, Daech, etc.). Et aussi, les alliances ne sont pas claires et d’une grande réversibilité ; ainsi, les Turcs et le Qatar sunnites se rangent désormais plutôt du côté des Chiites sans doute à cause du problème kurde ; du coup, les Turcs se rapprochent de Damas hier ennemi juré…

 

6° Existe-t-il en France des organisations islamistes subversives, aussi sophistiquées que l’ont été à leur époque le FLN ou le Viet Minh, avec (i) des cadres et des stratèges, (ii) une armée et une logistique, (iii) le soutien de nations comme la Chine ou la Russie, (iv) l’adhésion d’une part massive de la population, et (v) une vision de justice politique et nationale à laquelle nous n’aurions rien à répondre ? De telles organisations seraient une menace pour la sécurité de l’Etat. Au contraire, les agissements de terroristes isolés et sans vision crédible, même sanglants et tragiques, sont une menace pour la sécurité des populations, non pour la continuité de l’Etat.

Le terrorisme est l’arme du très faible. Quand il y a eu une véritable volonté politique d’en finir avec eux, les islamistes n’ont pas tenu longtemps. Nous avons vu comment les Russes les ont mis en pièces en Syrie. Les militaires français ont défait en 2013 l’islamisme armé au Sahel. Aujourd’hui, l’opération Barkhane empêche le renouveau de tels mouvements. Elle évite aussi que le désordre Libyen (dont nous avons été la cause…) ne se répande davantage vers le Sud. Les trafics arabes continuent dans le Sahara, mais les trafiquants n’ont plus intérêt à se revendiquer de l’islamisme.

Le terrorisme islamiste est l’arbre qui permet de cacher à l’opinion la forêt des vraies menaces, par exemple en Asie, celles d’une nouvelle logique politique néo-westphalienne. Il permet de faire voter des budgets militaires considérables sans en expliquer les véritables raisons.

Les terroristes représentent un défi pour les forces de sécurité pour aller plus loin dans la détection et la prévention de ces criminels. Mais nous devons mettre au crédit de nos dirigeants qu’aucun mouvement politico-militaire ne menace, à ce stade, la sécurité de l’Etat.  

 

7° Quant aux chiffres de djihadistes potentiels en France, ils varient, mais l’ordre de grandeur serait de 2 à 3000, susceptibles de disposer d’un soutien logistique quatre ou cinq fois plus important. Que représentent ces relatifs amateurs face à l’intégralité des services de l’État ?

 

Si nous prenons ces faits en compte et les méditons, nous inclinons à juger que le pape François agit avec prudence, dans sa sphère de responsabilité propre, sans sacrifier les intérêts temporels légitimes de nos peuples.

L’enjeu fondamental est que l’islam majoritaire devienne ce qu’il veut être et n’a peut-être jamais été.

Quel est le but du pape ? Qu’on laisse vivre tranquilles dans les pays musulmans les non-musulmans et qu’on accompagne pacifiquement une évolution qui peut conduire ces pays et leurs peuples dans diverses directions jugées positives.

Le monde est en train de changer radicalement. Le pape François veut faire pivoter l’Eglise pour la positionner correctement par rapport au monde qui vient. Comme on l’a vu très longtemps aux Etats-Unis, les libéraux-impériaux sont peu nombreux et ils ont besoin des conservateurs religieux comme d’une masse de manœuvre pour empêcher le changement. Ils ont besoin, pour les mobiliser, de les effrayer avec des épouvantails et de les fixer en particulier dans une logique de guerre de religions qui sert leurs intérêts, lesquels n’ont rien de religieux. Les opposants à François devraient se demander quel rôle ils jouent réellement, au-delà de l’histoire qu’ils ont plaisir à se raconter.

A SUIVRE 

 


[1] Le Tsar Pierre le Grand (régnant de 1694 à 1725), fut le grand réformateur de la Russie. Soucieux de modernisation jusque dans les apparences extérieures, il ordonna aux seigneurs russes de se raser la barbe et de s’habiller à l’occidentale. Il faisait donner la bastonnade à tous ceux qui osaient se présenter en public velus et vêtus de peaux de bêtes.

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