Analyse du changement politique en cours

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

 

 

Deux remarques préliminaires.

1° Cet article, non partisan, ne présume en rien de l’action future du Président Macron. Celui-ci a été porté au pouvoir par ses soutiens et les électeurs, pour faire une certaine politique. Lui-même mènera la politique qu’il voudra, s’il y arrive.

2° Cet article analyse un système et un fonctionnement de forces objectives (culturelles et matérielles). Cette structure est en grande partie indépendante du vécu subjectif de ses acteurs.

 

 

 

La thèse est la suivante : nous sommes en train de passer d’un système de pouvoir A à un système de pouvoir B. Le problème qui se pose : en quoi précisément consiste ce changement ?

 

Dans le système de pouvoir A, nous trouvions trois éléments fondamentaux :

1er élément : un parti de gouvernement dit « de gauche » (le PS), dans lequel le partenaire majeur était constitué par un noyau libéral « de gauche » ; celui-ci contrôlait un partenaire mineur, constitué par le parti populaire, c’est-à-dire ceux qui se soucient de l’avenir économique des Français qui ne sont pas connectés aux opportunités de la mondialisation. 

2ème élément : un parti de gouvernement dit « de droite », (LR), dans lequel le partenaire majeur était également constitué par le noyau libéral « de droite » ; celui-ci contrôlait un partenaire mineur, constitué de ceux qui se définissent (et certains à tort) comme des conservateurs. 

3ème élément : un tiers parti, véritable « ballon d’expansion », réputé hérétique et infréquentable, composé de mécontents non constructifs et d’une variété d’extrémistes en tous genres, géré par une dynastie forte en gueule mais superficielle. 

 

Le fonctionnement du système de pouvoir A conduisait à des alternances devenues relativement fictives ces dernières années, faisant succéder un libéral de gauche à un libéral de droite, ou inversement, pour mener toujours pratiquement la même politique (1), d’ailleurs très modérément libérale (2). L’origine de cette alternance est bien entendu l’ancien bipartisme social-démocrate, où la gauche populaire et laïque alternait au pouvoir avec la droite patronale et plus traditionnelle.

 

(1)  La différence entre les libéraux « de gauche » et les libéraux « de droite » est de plus en plus ténue

Depuis que la mondialisation et une nouvelle révolution industrielle ont remis en cause les fondements de la social-démocratie, les deux partis de gouvernement ont pratiqué la même politique, qui est au fond une politique conservatrice, et que l’on pourrait résumer ainsi : (i) certes, le monde a changé et tout ce que nous avons construit est aujourd’hui obsolète, pacte social, rôle de l’Etat, forme de la solidarité, droit du travail, stratégie économique. Même l’Union européenne date d’une époque révolue. (ii) Pour réformer notre pays et l’adapter aux évolutions du monde, il faut une autorité politique immense, une génération de travail sur des réformes structurelles et une stratégie économique qui ne manqueront pas de déclencher des troubles. (iii) A peu d’exceptions près, l’opinion publique se désintéresse totalement de ces évolutions, et ni le peuple ni les élites ne sont prêts à entreprendre ensemble un tel travail de réformes. Aussi, tout politicien portant un véritable projet de réforme se fera éliminer systématiquement par le conservatisme général. (iv) Il est donc urgent de ne rien faire, quitte à laisser se dégrader notre pays dans toutes ses dimensions, à commencer par les perspectives économiques des classes populaires. (v) Quand le niveau de conscience sera suffisamment élevé, il sera toujours temps d’agir.

 

(2)  La France n’est pas aujourd’hui un pays libéral

Comment l’être avec par exemple un tel niveau de dépense publique et un Etat aussi tentaculaire ? Quand on parlait de gauche ou de droite libérale, dans le système A, et quelques exceptions près, on parlait de politiques professionnels ou de technocrates, pétris de traditions solidaires et dirigistes en grande partie dépassés par les évolutions du monde, mais qui se piquaient de libéralisme. Comme ils ne cherchaient pas à en tirer les conséquences politiques, mais agissaient en conservateurs, ils avaient un peu de la superficialité des grands seigneurs du XVIIIème siècle, à la fois libéraux et attachés aux droits féodaux...

Une partie notable de ce personnel a été emportée lors des dernières élections, ce qui est indiscutablement un premier pas vers des réformes du pays.

 

 

 

En quoi consiste maintenant le système de pouvoir B ? Et pourquoi est-on passé de A à B ?  

 

Or donc, le niveau de conscience de la dégradation économique ayant été croissant ces dernières années, le système de pouvoir A cesse de fonctionner peu à peu. C’est ce que nous avons observé tout au long de la présidence de François Hollande, son parti de gouvernement ayant perdu sa cohésion. Puis, fin 2016 et début 2017, lors des élections primaires, la situation s’est dramatisée.

Dans le parti de gouvernement « de droite », les libéraux (Juppé) ont perdu face aux « conservateurs » (représentés par Fillon). Cela démontre que lorsqu’on retire de la droite les classes populaires, il reste des patrons, des libéraux, mais aussi un grand nombre de « conservateurs ».

Dans le parti libéral « de gauche », les « populaires » (Hamon) l’ont emporté. Cela montre qu’à gauche, le rapport de force entre les libéraux et les populaires s’est inversé.

Enfin, le ballon d’expansion à cru considérablement, et s’est dupliqué, avec désormais face au Front National, la puissante France insoumise.

Les libéraux (qu’ils fussent « de gauche » ou « de droite ») étaient donc en danger de se voir balayés du pouvoir. C’est ainsi qu’a été mis en place le système de pouvoir B, qui était en préparation depuis quelque temps. Le talent d’Emmanuel Macron fut 1° de s’imposer en France comme celui qui le mettrait en œuvre, et 2° d’y parvenir avec brio.

Le nouveau système de pouvoir est très simple : il consiste essentiellement dans la fusion des libéraux « de gauche » et des libéraux « de droite ».

A partir du moment où les libéraux sont unis et où leurs opposants sont irrémédiablement divisés (les populaires divisés entre « extrême-droite » et « extrême gauche », et les « conservateurs » assez largement isolés), la victoire des libéraux est assurée. Le seul obstacle sérieux à la réalisation de ce plan était la candidature de François Fillon. L’obstacle a été levé par une action médiatique et juridique brillamment coordonnée. Les « conservateurs » sont ou bien éliminés, ou bien redeviennent le partenaire mineur des libéraux. 

 

 

 

Quelques précisions nécessaires

 

L’analyse précédente aurait quelque chose de trop simplificateur sans les précisions suivantes :

1° Nous sommes encore dans une période transitoire entre le système A et le système B. Il est normal qu’existe un fort décalage entre le structural et le vécu conscient.

2° L’ambigüité de la situation a facilité le succès de LREM. Si on avait proposé au pays de voter pour une alliance LR-PS, évidemment le succès aurait probablement été nul. Durant les élections, la présence du PS et des LR a permis, involontairement bien sûr, d'occulter le sens structural du changement qui était en cours, de faire ressortir fortement tous les éléments réels de nouveauté, tout en dissimulant la continuité stratégique sous la discontinuité tactique. Etait ainsi accréditée la thèse d'un changement substituant à un système droite/gauche jugé avec raison de plus en plus impuissant et vide de sens,

         ou bien un système ni droite, ni gauche,

         ou bien un système centriste,

         ou bien encore quelque chose d’autre, on ne savait quoi, mais qui au moins permettrait de faire place nette.

Ces trois options, chacune pour ses raisons, avaient toutes les faveurs de segments de l’électorat, dont la somme faisait une majorité.   

 

3° Certains éléments résiduels du système A subsisteront encore un temps indéterminé. Ils peuvent éventuellement servir dans l'avenir, si l'on veut tenter de réactiver ce système A, en cas d'échec du Président à réformer le pays.

 

4° En quel sens le changement politique en cours peut-il être qualifié de centriste ?  Réponse : la fusion des libéraux de gauche et de droite, qui ne différaient pratiquement plus, est devenue possible après une exclusion de fait des populaires d’un côté, des conservateurs de l’autre. Mais, comme la fusion droite/gauche exclut à la fois les conservateurs et les populaires, il ne s’agit que d’un centre entre libéraux, ou d'un parti bourgeois unifié, non d’un centre au sens ancien, un centre « substantiel », qui consistait à chercher un compromis entre des positions libérales, populaires et « conservatrices ». Sans doute y a-t-il là une ambigüité majeure, sur laquelle a joué le candidat Macron, comme le montre le vote presque unanime en sa faveur de la France de l’Ouest. Le MODEM est issu, rappelons-le, de la démocratie chrétienne centriste. Mais maintenant, le Président aura à tenir compte de cette demande centriste « substantielle », qui croit avoir obtenu satisfaction et qui risque de se sentir flouée. Car entre le centre des libéraux et un centre qu’on peut appeler « substantiel », il y a un grand écart. L’inconnue est de savoir si le Président Macron voudra et pourra mettre en œuvre, notamment via l’Europe, une politique combinant ces deux centrismes qui n’ont guère de commun que le nom.

 

 

 

Les libéraux ont ainsi gagné cinq ans

 

Ils se maintiendront au pouvoir tant que le parti populaire sera divisé entre deux partis qui se haïssent, ce qui a l’air assez bien parti. Si jamais la prolétarisation continue et fait passer les populistes d’environ 45%  de la population aujourd’hui (sur la base des scores du 1er tour), à plus des deux tiers, alors il sera temps ou bien de modifier le droit de vote, ou bien de créer un troisième parti populiste, haï à la fois par le front national et le front de gauche. Sur le papier, un parti islamiste conviendrait tout à fait.

Les libéraux se maintiendront au pouvoir tant que les partis populaires resteront des partis « réactionnaires », c’est-à-dire opposés aux évolutions du monde dont beaucoup, comme les révolutions industrielles et l’ouverture au monde, sont irréversibles. Incapables de proposer un idéal de justice qui ne soit pas de type révolutionnaire passéiste ou extrémiste, ils ont aujourd’hui peu de chance de gagner une légitimité suffisamment large, et leur capacité à passer des alliances de gouvernement est limitée.

Mais surtout, les libéraux se maintiendront au pouvoir s’ils arrivent à réformer le pays tout en lui rendant un véritable avenir économique, et à associer tous les Français à cette réforme.

La principale inconnue, sans aucun doute, est donc de savoir si la fusion dont nous parlons ici marque l’apparition d’un parti véritablement réformateur, capable de rigueur, d’imagination et d’équité, ou n’est qu’une fusion entre gens qui se disent libéraux mais qui seront in fine aussi conservateurs ou impuissants que les anciens partis du système A. Ou s’ils ne parviendront pas à surmonter les oppositions, à cause d’une base électorale trop étroite.

 

 

 

La gestion du système de pouvoir B risque en effet de s’avérer plus difficile que celle du système précédent.

 

1° Il est beaucoup plus difficile de contrôler des formations indépendantes que des partenaires mineurs au sein de coalitions.

2° La recomposition qui vient d’avoir lieu a l’apparence d’un succès total des libéraux, mais représente aussi un repli sur une dernière ligne de défense, certes solide. Mais la passivité et l’échec ne sont plus possibles, car l’option de l’alternance paraît plus difficile maintenant. Si le parti libéral unique est battu, c’est toute la politique libérale qui pourrait-être emportée pour un temps.

3° Le nouveau système offre au pouvoir des occasions beaucoup plus faibles de diversion. On comprend qu’il est relativement facile à deux partis de gouvernement d’accord sur le fond de mettre en scène un désaccord fictif sur des points réputés mineurs. Ce n’est plus la même chose pour un seul parti de gouvernement.  

4° La plus grande faiblesse du nouveau Président est sa trop grande victoire. Avec près de 60% d’abstention, la base est très étroite, le soutien effectif, tous soutiens possibles confondus (même en incluant les Républicains), ne représentant pas plus de 20% des adultes et beaucoup moins parmi les jeunes. Quand on regarde l’assemblée nationale, on y voit massivement représentée la partie innovante et éclairée du pays, en quelque sorte la bourgeoisie de la révolution industrielle numérique. Les politiques à l’ancienne mode ont été liquidés à 75%, mais l’énarchie paraît renforcée. A long terme, il faut espérer que tous les Français feront partie d’une unique catégorie profitant de la mondialisation. Mais aujourd’hui, à l’Assemblée, il y a fort peu de représentants des classes populaires. C’est un risque important, surtout si c’est à elles que l’on demande de porter le poids des réformes.

 

 

 

Une dernière remarque au sujet de « conservateurs »

 

 Dans le sillage de La Manif pour tous, un mouvement « conservateur » s’était réaffirmé. Ces conservateurs « moraux » (pour une bonne part, des catholiques) ont failli réussir à pousser Fillon à la présidence. Quelle eût été sa politique effective et leur situation après la victoire de ce dernier ? Nul ne peut l’assurer. Ce qui est certain, c’est que la manœuvre a clairement eu des chances de réussite, elle a échoué, et la « vengeance » a été dure, les « conservateurs » étant assez largement rejetés hors de l’espace politique. C’est d’ailleurs pourquoi la qualification de « conservateur » devient impropre, car elle suppose un poids social et politique important, ainsi que la défense des traditions nationales communément acceptées.

Ces « conservateurs » devraient s’interroger sur le rejet qu’ils ont inspiré de la part de tous, et ne pas chercher trop vite d’explication flatteuse.

Ils doivent prendre acte de l’échec de leur politique d’abord et presque exclusivement « culturelle ». Nous vivons dans une époque de révolution industrielle et technologique. Grâce à ces progrès, l’humanité se pose des questions nouvelles qui demandent un approfondissement des traditions. Et nul ne peut l’emporter en menant une politique systématiquement réactive, focalisée sur les questions de mœurs, et aveugle à la question sociale qui devient la première question politique.

Le Pape François a choisi une direction très juste, aux deux sens du mot, et les « conservateurs » auraient été avisés de s’inspirer davantage de ses directives. Ce qui a remis le christianisme en selle au XIXème, c’est le long travail sur la solidarité sociale, et le souci des pauvres.

Parmi les traditions de notre pays, il y a la solidarité sociale, qu’il faut réinventer aujourd’hui. Il y a aussi la démocratie, qui disparait petit à petit, écrasée par un libéralisme aristocratique. Il y a l’humanisme et l’universalité de la culture, qu’il faut aussi renouveler en répondant aux objections et aux blessures de l’humanité postmoderne. 

Comment être « conservateur » aujourd’hui, alors que toutes les traditions doivent être profondément redéfinies à la mesure des évolutions du monde ?

Prenant acte de l’apparition d’un nouveau prolétariat, les « conservateurs » pourraient fonder une politique populaire moderne, au nom des traditions évoquées plus haut. Les partis populaires n’ont ni programme, ni élite constructive. Il y donc une opportunité : se proposer pour faire partie des représentants efficaces et sincères des intérêts du nouveau prolétariat, fait d’immigrés, de paumés, de classes populaires, d’inéduqués. Cela demande une véritable option préférentielle pour les pauvres. Et cela demande peut-être de commencer par ne pas évoquer uniquement des sujets qui donnent l’impression aux gens qu’on leur fait la morale, alors qu’ils sont blessés dans toutes les dimensions de leur humanité.

Si ce travail n’est pas fait, et si la peur des pauvres et des immigrés continue à dominer les « conservateurs », il ne faudra pas s’étonner si les classes populaires redeviennent anticléricales.

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté


La force de la liberté
La force de la liberté
€18.00

Evénements

Aucun événement

Restez au courant !

Nom:
Mail:

Sites partenaires

Bannière