Sur la liberté éducative

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Voici la fin du chapitre IX d'Éthique et politique, sur la culture et l’éducation. 

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Parents, enseignants, pouvoirs publics

 

[Si l’on fait abstraction des pouvoirs subsidiaires, qui ne sont là que pour aider,] les premiers intéressés dans une ­école sont d’abord des parents associés et ­des enseignants associés. Les parents (il n'y a pas toujours des parents attentifs pour tous les enfants) attendent des enseignants qu’ils instruisent leurs enfants et viennent compléter leur éducation dans le même esprit qui préside à celle qui leur est­ donnée en famille, si la famille remplit sa fonction. Les parents rétribuent les enseignants en reconnaissance du service qu’ils ­leur rendent ainsi qu’à leurs enfants.

 

Dans tout cela, l’autorité publique locale, et à plus forte ­raison l’État, n’ont en théorie pas grand’ chose à voir, quand il y a des parents dotés d’un minimum suffisant de capacité éducative. Les ­ménages et les entreprises où travaillent les parents sont les seules sources ultimes de financement ­des établissements scolaires. Quand l’État se présente comme le ­mentor universel et la source de tout financement en la matière, ­il agit exactement comme un banquier qui prétendrait régler les ­dépenses et la vie de ses déposants sous prétexte que leurs­ paiements sont effectués par son intermédiaire. […]

 

 

 

Le rôle de l’État ­est de veiller au maintien de la justice :

 

 

Vérifier que les ­enfants soient bien traités et reçoivent un enseignement de ­qualité ; que les parents ne soient pas dépossédés de leurs responsabilités, et qu’ils ne démissionnent pas ; que les ­professeurs aient de bonnes conditions de travail et soient rétribués équitablement.

 

L’État doit aussi veiller à ce que les enfants des classes ­les plus modestes reçoivent la meilleure instruction. C’est en ­cela que son intervention se justifie le mieux. La liberté éducative risque toujours de nourrir un excès d’inégalité et d’accentuer plus qu’il ne conviendrait le caractère ­oligarchique de la société. C’est pourquoi la liberté éducative doit être équilibrée par des choix fiscaux et de financement équitables, conformes­ au bien commun et sources de bonne entente.

 

L’État doit aussi veiller à ce que l’éducation des enfants ­ne devienne jamais une activité lucrative comme les autres.­ ­L’idéal serait que les établissements soient complètement libres ­et en grande partie autofinancés. Mais cet idéal ne serait­ équitable, que si de tels établissements étaient dotés d’un ­statut original d’activité à la fois non lucrative et pourtant ­soumise en quelque façon aux lois du marché, non en tant en tant qu’elles­ expriment le jeu mécanique de la­ formation des prix, mais la liberté du choix. Entre la pesanteur étatiste et l’esprit­ mercantile, il y a place pour des formules qui composeraient l’efficacité de l’esprit d’entreprise ou la liberté ­du marché avec la solidarité sociale et avec le caractère désintéressé qu’il faut conserver à l’activité ­éducative.

 

Quand l’État fait bénéficier de la gratuité totale un type ­d’école en en excluant les autres, il charge d’un impôt spécial ­tous les parents qui, pour des raisons dont ils sont seuls juges, souhaitent confier leurs enfants à d’autres genres d’écoles qu’il ­refuse de financer à égalité. Cette politique est contraire à la­ fois au droit des parents éducateurs, au principe de l’égalité devant­ l’impôt et à la liberté de conscience.

 

 

 

La logique anarcho-totalitaire et l'usurpation de l'autorité éducative

 

 

[…] Si les parents n’ont pas le droit d’éduquer, qui en a le­ droit ? Les enfants eux-mêmes ? Mais c’est une contradiction dans ­les termes. Évidemment, ce sera l’État, et même l’État qui ­dépouille les parents de leur droit, c’est-à-dire l’État (­pseudo-)progressiste en sa double logique, libertine et ­totalitaire.        

 

Il faut expliquer cette double logique. Elle part de ­l’esprit libertin, ennemi déclaré de toute vérité et de toute­ valeur objectives (mais aussi dogmatique en fait que tous­ les autres réunis). Le libertin ne peut supporter de se sentir ­entravé, et cela va jusqu’à lui rendre insupportable la vie sociale, qui ne va pas sans de multiples liaisons, contraintes et ­obligations mutuelles. Il lui semble ainsi que l’état naturel de l’homme devrait être l’existence individuelle asociale, où chacun ­vivrait seul et, comme disent les Anglais, « avec sa propre­ personne ». Telle est la logique radicalement individualiste de­ l’esprit libertin.

 

Mais le libertin sait bien qu’il est impossible de ne pas vivre en société. Il voudra­ encore une société, mais radicalement individualiste. Cette aspiration ne­ saurait se contenter d’une société dans laquelle chacun vivrait ­sans le moindre souci des autres. En réalité, l’individualisme­ n’est satisfait qu’à partir du moment où les multiples individus de la société ne font plus qu’un seul individu. Car c’est ­seulement ainsi que disparaît vraiment l’altérité contraignante. Mais la fusion de tous les individus en un seul ne peut se ­réaliser que par un prosélytisme individualiste et par l’identification morale de tous les individus à ­une seule entité morale : le Peuple, ou L’État, ou la République, ou la Nation, ou la Classe, ou la Race, etc. N’avoir de volonté que dans une volonté générale,­ n’exister que dans et par le tout, identifié au tout. C’est ainsi­ que l’esprit libertin fécondant la passion égalitaire devient le ­père du totalitarisme jacobin. [Après cela, L’État jacobin peut décider de faire des lois contraignantes à l’infini, mais aussi bien avoir des regrets et en faire des permissives à l’infini, dans tel ou tel domaine : ses principes signifient tout ce qu’on veut.]

 

Telle est la logique anarcho-totalitaire du pseudo-progressisme, ou encore telles sont ses deux logiques, ­solidaires et antinomiques à la fois.

 

 

 

L'éducation anarcho-totalitaire et son dépassement en profondeur

 

[…] On peut essayer de tempérer plus ou moins ces deux logiques l’une par l’autre, ce qui revient souvent à en conjuguer ­les méfaits. Plus habituellement, en Occident, on soumet ­l’économie à la première logique, l’éducation et la culture à la ­seconde[1]. […]

 

Cette logique se déploie dans le discours ­et la pratique pseudo-progressistes en matière d’éducation. L’enfant est ­considéré comme un individu isolé et d’une certaine façon­ parfait. L’acte d’éduquer risque toujours d’être une agression à ­la liberté de l’enfant, qui doit créer sa propre vérité, sa morale, inventer sa culture ou réinventer ab ovo quarante mille­ ans de culture humaine. La société familiale ne résultant pas,­ pour l’enfant, d’un contrat, est par définition une société aliénante, et il convient d’intégrer au plus vite l’enfant dans­ ­l’Etat qui, étant la société résultant du contrat social, est­ ipso facto la société de liberté. Par conséquent, l’État aura le ­droit exclusif d’éduquer les enfants, ce qui signifie, dans la ­même logique progressiste, les soustraire aux dangereuses tendances oppressives dont on peut toujours suspecter la famille, ­pour les faire nager au plus vite dans la société où ils s’épanouiront pleinement, retrouvant dans le collectif l’élément ­naturel de leur liberté. […] Les élèves, soustraits au maximum à leurs familles, boivent à longs traits la saine doctrine du progressisme, s’exercent aux bonnes mœurs­ progressistes, et contractent les bonnes habitudes qui en feront, ­leur vie durant, de bons citoyens, voire de fidèles électeurs progressistes. Les maîtres doivent être formés dans ­ce même esprit, etc. […]

 

Chaque homme est par essence un être de relation, et le contrat social ne saurait avoir pour effet de constituer ­la société, mais seulement d’apporter un consentement libre,­ rationnel et moralement méritoire à l’existence d’une­ société qui précédait ce consentement et restera de toutes façons ­un fait, une fin et une valeur. Du fait que cette société est ­composée de personnes intelligentes et libres, les lois devront respecter ce caractère des personnes qui composent la société et ­qui se construisent elles-mêmes en la composant.

 

Dès lors que l’homme est défini comme être de nature, de­ relation et de liberté, il va de soi que les parents et les­ enfants ne sont plus à envisager face à face comme deux groupes­ d’individus, ni même comme des égaux dans la communauté contractuelle du Peuple ou de l’État, mais comme des êtres qu’unit une relation particulièrement profonde, intime,­ ontologique. Cette relation de filiation ou de parentalité les touche dans leur être, contribue à les définir, et peut leur ­servir de médiation dans leur cheminement vers leurs finalités ­ultimes.

 

Dans la mesure où l’homme médite sur le mystère de son être­ et de son origine radicale, dans la mesure où cette recherche­ (pas forcément méthodique et spéculative, mais le plus souvent­ intuitive, vécue, existentielle) le concerne vraiment, dans cette ­mesure il étend sa méditation sur sa réceptivité à l’égard de ses­ propres parents, sur sa fécondité et sur sa causalité à l’égard­ de ces êtres issus de lui, qui lui ressemblent et pourtant lui­ échappent par la possession incommunicable de leur être propre : ses enfants.

 

L’être humain ­considère sa paternité ou sa maternité, sa fécondité, comme une­ part essentielle de son être. Il comprend qu’il agit et donne, ­non seulement par la simple génération naturelle, mais par toute­ ­l’action éducative. Il découvre sa paternité ou sa maternité­ spirituelle à l’égard d’abord de ses propres enfants. Ce n’est­ pas là quelque pouvoir oppressif. C’est la responsabilité humaine ­première, par laquelle il se découvre responsable de ses gestes ­qui deviennent des exemples et de ses paroles qui deviennent des témoignages.

 

 

 

Pour une pédagogie franche

 

Il ne sert à rien de dire qu’il faudrait ne pas influencer­ les enfants. Si cela se pouvait faire, cela reviendrait encore à ­les influencer, puisqu’on leur enseignerait de facto qu’il n’y­ aurait qu’une seule valeur : l’idéal d’un développement­ indépendant de toute influence. En plus, cela ne peut se faire.­ Pour ne pas influencer les enfants, il faudrait les abandonner au ­milieu des bois, ne pas leur donner de langue maternelle, ne pas se montrer à eux, ne­ rien leur apprendre. C’est ainsi que l’affectation de respecter­ leur liberté inconditionnelle et maximale les conditionne à une revendication maximale de liberté inconditionnelle. On leur fait ­toujours la morale, mais il s’agit d’une morale à l’envers […].

 

Le mal est devenu le bien, le bien est devenu le mal, mais ­on fait toujours la morale aux petits enfants. La seule différence, c’est qu’avant on le leur disait, ce qui leur ­laissait une marge de réflexion, alors qu’aujourd’hui on les­ manipule sans le leur dire, et qu’ils risquent d'être totalement aliénés.

 

On inculque d’autant plus de ­principes qu’on prétend n’en pas inculquer. C’est toujours la ­même ruse, la même manipulation, et les naïfs s’y laissent­ prendre. Comment verraient-ils toute la substance qui se déduit­ d’une forme vide qu’on leur fait accepter à cause de son­ apparente vacuité ? Et cette façon de les manœuvrer en ­flattant leur prétention d’adolescents à ne pas dépendre, on ­l’appellera formation de l’esprit critique. Grâce à une affectation de non-directivité, cette éducation­ insinue tous les contenus qui se déduisent sans mal de cet unique principe […]. En réalité, au-delà de la méfiance ou de la lutte pour la reconnaissance et l’indépendance, les humains ne croissent que ­dans l’amitié, la confiance et l’amour, qui sont un engagement et­ une liaison, et une liaison selon l’être, profonde, intérieure, ­et qui dure. [..]


[1] La logique de l’individualisme totalitaire a été­ définitivement exposée par Jean-Jacques Rousseau dans son Contrat ­Social. L’homme, dit-il, n’est pas par essence un être social ou ­communautaire. Dès lors, il n’est jamais libre en société parce ­qu’il y rencontre des obstacles humains à la liberté par nature ­intégrale d’un être par nature purement individuel, complet et ­parfait en tant qu’individu. C’est pourquoi, naissant dans une ­société, il naît dans les fers, quand bien même les chefs seraient les plus débonnaires des hommes. Comment ­deviendra-t-il libre ? En constituant avec les autres par contrat ­un seul hyper-individu auquel chacun des individus s’identifiera ­totalement. [Et cet Individu, selon le cas, dérégulera tout ou réglementera tout, selon la passion dominante.] C’est ainsi que sera supprimée l’extériorité, par ­suite la dépendance et la contrainte, par suite enfin établi dans­ l’état civil l’équivalent de la liberté absolue dont on est censé ­jouir dans le théorique état de nature. […]

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