A partir d'une interview de François à La Croix. Réflexions sur l'Histoire et l'avenir (2)

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Question du journal La Croix: La crainte d’accueillir des migrants se nourrit en partie d’une crainte de l’islam. Selon vous, la peur que suscite cette religion en Europe est-elle justifiée?

Début de la réponse du pape François: Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui une peur de l’islam, en tant que tel, mais de Daech et de sa guerre de conquête, tirée en partie de l’islam. L’idée de conquête est inhérente à l’âme de l’islam, il est vrai. Mais on pourrait interpréter, avec la même idée de conquête, la fin de l’Évangile de Matthieu, où Jésus envoie ses disciples dans toutes les nations.

Cette réponse a fait sursauter, comme si le pape renvoyait dos à dos islam et christianisme, confondant conquête et évangélisation, agissait avec la plus grande légèreté, ignorant tout ou refusant de rien savoir, objectivement, sur l’islam, exposant l’Europe avec inconscience aux plus grands périls, etc.    

Le pape pense au bien commun de la communauté humaine et de l’Eglise universelle.

Premièrement, il sait combien les puissances dominantes essayent accroître les tensions inter-religieuses pour redorer le blason d’un libéralisme, semer la guerre pour pouvoir venir faire la paix, et généralement diviser pour régner. Tout ce qui est civilisation décente, aujourd’hui dans le monde, est potentiellement allié contre la barbarie de l’ordre libertaire. Et cet ordre libertaire a intérêt à donner partout dans les civilisations le pouvoir aux fanatiques afin de passer pour un moindre mal, dominer les civilisations en arbitrant leurs conflits et ultimement s’imposer comme le seul ordre possible en régnant sur la division. Cela donnait le sens de son geste à Lesbos. Non pas : peuples européens, laissez-vous dissoudre dans le hall de gare de l’ordre mondial individualiste et libertaire, mais : musulmans et occidentaux (chrétiens ou non), ne tombez pas dans le piège de la guerre de religions, ou de la guerre de civilisations.

Sous l’administration Carter (1977-1981), Samuel Huntington (auteur du Choc des civilisations, 1993),  était, à la Maison-Blanche, au Conseil National de Sécurité, le coordinateur de la planification. Un esprit parfaitement machiavélique, en théorie comme en pratique. A ses yeux, l’impérialisme de l’ordre libertaire (qu’il ne faut surtout pas confondre avec le peuple et le génie propre des Etats-Unis) avait besoin d’un ennemi extrémiste pour empêcher la réforme du libéralisme et justifier son extension, et ne pas être regardant sur les moyens à employer pour maintenir l’empire. La chute du communisme rendait nécessaire l’érection d’un nouvel épouvantail, remplissant à peu près la même fonction. Huntington voyait que le djihadisme était le meilleur candidat possible. Mais, il fallait pour cela déplacer la conflictualité : non plus entre idéologies occidentales, mais entre les civilisations, dont l’occidentale. Devait devenir représentante de l’opposition à l’Occident la civilisation qu’on pouvait le plus aisément faire représenter par des extrémistes.

La radicalisation de l’ordre libertaire avec ses provocations morales, sert de justification à la radicalisation djihadiste, et permet une polarisation sans laquelle les folies du libéralisme paraîtraient indéfendables.

Plus on donne de l’importance à la provocation libertaire, plus on se polarise sur la folie djihadiste, et plus on entre dans le jeu des puissances dominantes. C’est ainsi que la veille de la bataille d’Austerlitz, observant les mouvements des Russes et des Autrichiens, Napoléon put déclarer sans crainte de se tromper : « Demain, cette armée sera à moi. »  

Il faut tenir bon, car la chute du libéralisme est en vue et sa seule chance de survie est d’enclencher suffisamment tôt de vastes conflits, durant lesquels la réforme sera impossible et où les libéraux seront de nouveau la carte forcée, comme aux temps du communisme.

Je pense que ce sont là des analyses sur lesquels peuvent s’accorder sans difficulté le pape François et Ahmed al-Tayeb. Le bon sens suffit à leur faire tirer des conclusions partagées.

 

Deuxièmement, ce que dit le pape, c'est simplement que l’évangélisation (catholique) ne saurait être le vecteur ou la tête de pont d’une conquête politique ou économique, ou même culturelle. Et si cela fut le cas ici ou là, c'est très regrettable. Cette mise au point est essentielle pour pouvoir envisager la libre évangélisation de la Chine et de l’Inde.  

Cela est essentiel pour défendre la chrétienté catholique en Amérique du Sud, en Afrique, aux Philippines. Tous les peuples aiment leur liberté et l’Homme est fasciné par le pouvoir. L’évangélisation se fait dans des circonstances politiques infiniment variées, souvent conflictuelles, marquées par des injustices, et où l’instrumentalisation est toujours possible. On ne ferait rien si on se laissait paralyser par des accusations, ou la peur d’instrumentalisation ; et, de toute façon, dans le passé, l’absence de technique moderne empêchait que de grandes sociétés humaines puissent être organisées sur une base de liberté politique. Mais, les temps ont changé. La posture de l’évangélisateur doit être très claire.

L’évangélisation du monde antique dans les premiers siècles a été facilitée par l’impérialisme romain. Pourtant, cet Empire a commencé par persécuter la religion du Christ durant trois siècles entiers.

Le plus grand colonisateur français fut Jules Ferry, par ailleurs un des plus anticatholiques parmi les hommes d’Etat français. L’évangélisation était autorisée en Afrique noire, car jugée par lui favorable aux intérêts français. Mais les trois-cent mille missionnaires français qui ont donné leur existence, et parfois leur vie, au XIXème siècle, pour l’évangélisation, ne travaillaient pas comme Ferry pour la banque de Paris et des Pays-Bas.

L’impérialisme colonial de l’Europe a eu des effets divers, les uns positifs, les autres négatifs. L’impérialisme anglais en Inde a bloqué le processus de conquête et de digestion islamiste de l’Inde, permettant la survie du génie de la civilisation hindouiste. En Afrique, les colonisations par la France et la Grande-Bretagne ont à leur actif d’avoir mis fin à un régime de djihad, de conquête islamiste et d’esclavagisme, dont Boko-Haram peut aujourd’hui donner une idée.   

Le pape sait combien le grignotage de l’Eglise catholique par l’évangélisation (évangéliste) sert de cheval de Troie pour la domination économique de Washington, voire de cheval de Troie pour la subversion politique de nations politiquement trop indépendantes. Il sait combien ce grignotage est facilité par les complicités économiques des élites catholiques sud-américaines avec Washington (excusables en partie du temps du communisme). Ces élites servent alors de repoussoir, le tout facilitant les progrès du colonialisme US, qui gagne sur les deux tableaux. D’une telle tenaille, le pape François désire extraire les peuples et l’Eglise.

Comme le disait déjà Paul VI, de manière très claire : « Y aurait-il là, de la part d’une puissance spirituelle, telle que l’Eglise, un dessein politique ? Nullement[i]. »  Le pape François ne fait pas plus de politique anti-américaine, que le pape Jean-Paul II ne faisait de politique antirusse. Mais, des Etats sont parfois saisis par une folie de démesure. 

Tout ceci est à méditer et à discerner.

 

La situation est favorable, car 1° la fin du communisme en raison des choix faits par les dirigeants politiques russes et chinois, 2° l’insuffisance de l’islamisme à servir d’épouvantail, de parfait rabatteur des modérés et d’adéquat moyen de chantage, 3° le dysfonctionnement croissant du libéralisme financier, et 4° le désenchantement des peuples face à l’individualisme amnésique et libertaire, – tout cela laisse ouvert un énorme espace énorme de manœuvre dans le dispositif des puissances dominantes, dont la seule religion véritable est celle de l’argent et du pouvoir.

 

Suite de la réponse du pape. Devant l’actuel terrorisme islamiste, il conviendrait de s’interroger sur la manière dont a été exporté un modèle de démocratie trop occidentale dans des pays où il y avait un pouvoir fort, comme en Irak. Ou en Libye, à la structure tribale. On ne peut avancer sans tenir compte de cette culture. Comme disait un Libyen il y a quelque temps: « Autrefois, nous avions Kadhafi, maintenant, nous en avons 50! »

Cette partie de la réponse du Saint-Père est peut-être trop bienveillante. Quand on impose à un pays une forme politique qui n’est pas en cohérence avec sa culture et sa structure sociale, on sait que le régime ainsi constitué sera forcément impuissant. Par suite, on condamne ce pays à ne pas avoir de politique autonome. Donc, une démocratisation trop occidentale n’est pas une bévue, l’effet d’une marotte idéologique. D’un point de vue machiavélien, elle n’est rien d’autre qu’un moyen de domination, l’instrument indispensable d’un néo-colonialisme. Plus généralement, quand les gens ont un fort goût de la liberté, on ne peut les dominer qu’en se servant de ce goût. On détruit alors le droit par l’abus du droit et la liberté par l’abus de la liberté.

 

Fin de la réponse du pape François : Sur le fond, la coexistence entre chrétiens et musulmans est possible. Je viens d’un pays où ils cohabitent en bonne familiarité. Les musulmans y vénèrent la Vierge Marie et saint Georges. Dans un pays d’Afrique, on m’a rapporté que pour le Jubilé de la miséricorde, les musulmans font longuement la queue à la cathédrale pour passer la porte sainte et prier la Vierge Marie. En Centrafrique, avant la guerre, chrétiens et musulmans vivaient ensemble et doivent le réapprendre aujourd’hui. Le Liban aussi montre que c’est possible.

On peut ajouter : si un musulman fervent et intelligent, que je suppose ici tenté par la guerre sainte, raisonne correctement, que comprendra-t-il sans difficulté, s’il sait raisonner ? Que le djihadisme joue dans la politique impériale le rôle jadis dévolu au communisme, aux temps de la guerre froide. Si l’on veut empêcher la réforme du libéralisme, on pousse les révolutionnaires ou fanatiques, dont les excès vont justifier l’immobilisme et faire tolérer la perpétuation des abus. Il est donc dans l’intérêt du libéralisme libertaire, que les islamistes les plus violents jouent dans le monde « le rôle d’instance critique du libéralisme[ii]. »

Est-ce à dire que les libéraux avaient décidé de garder le communisme en face d’eux pour toujours ? Ou avaient pour lui de la sympathie ? Certes non. Ses abus finiraient par le détruire, ce qui n’a pas manqué de se produire. Ainsi en sera-t-il du djihadisme.

Donc, un musulman fervent et même enclin à la guerre sainte, s’il comprend la politique, agit par raison et non par pulsion, sans confondre rêves et réalités, doit se dire : « Je suis placé dans une position perdante. Il me faut en sortir. En effet, à ce jour, je parais condamné :

1° à être représenté par des excités dont les connexions ne sont pas si claires ;

2° à être, ainsi représenté par eux, instrumentalisé pour un certain temps par l’Empire ; puis,

3° quand l’Empire n’aura plus besoin de nous, il nous jettera, et qu’adviendra-t-il alors de notre religion, que nous aurons discréditée par nos folies auprès de tout le genre humain ? Ce qui est arrivé au communisme. Il n’existe plus. »

 

Question du journal La Croix: L’importance de l’islam aujourd’hui en France comme l’ancrage historique chrétien du pays soulèvent des questions récurrentes sur la place des religions dans l’espace public. Quelle est, selon vous, une bonne laïcité?

Réponse du pape François: Un État doit être laïque. Les États confessionnels finissent mal. Cela va contre l’Histoire. Je crois qu’une laïcité accompagnée d’une solide loi garantissant la liberté religieuse offre un cadre pour aller de l’avant. Nous sommes tous égaux, comme fils de Dieu ou avec notre dignité de personne.

Mais chacun doit avoir la liberté d’extérioriser sa propre foi. Si une femme musulmane veut porter le voile, elle doit pouvoir le faire. De même, si un catholique veut porter une croix. On doit pouvoir professer sa foi non pas à côté mais au sein de la culture.

La petite critique que j’adresserais à la France à cet égard est d’exagérer la laïcité. Cela provient d’une manière de considérer les religions comme une sous-culture et non comme une culture à part entière. Je crains que cette approche, qui se comprend par l’héritage des Lumières, ne demeure encore.

La France devrait faire un pas en avant à ce sujet pour accepter que l’ouverture à la transcendance soit un droit pour tous.

En somme, c’est de deux cas l’un :

Ou bien ce qu’on appelle laïcité est une culture dominante qui considère les autres comme des sous-cultures tolérées – et en ce cas, la laïcité n’est qu’une version particulière de la religion d’Etat (= la philosophie des Lumières d’Etat) ;

Et (devrait-on ajouter) quand la philosophie des Lumières d’Etat dégénère complètement pour perdre à la fois la raison, la morale et la justice, alors la laïcité devient une « philosophie relativiste d’Etat », la culture commune devient une « amnésie commune d’Etat », le citoyen un « zombie nihilistement correct », le droit civil un « n’importe quoi d’Etat », l’Education nationale devient une « agence obscurantiste d’Etat », etc.

Ou bien ce qu’on appelle laïcité est une culture politique commune, visant à permettre la coexistence de plusieurs cultures ; elle doit donc s’enraciner, autant qu'il se peut, dans ces cultures, et non pas constituer une culture prétendument supérieure et totale visant à annuler les autres par l’amnésie obligatoire. La laïcité se conçoit alors comme un fragment de culture politique commun à des véritables cultures civilisatrices (la culture des Lumières sérieuses étant l’une de ces cultures). Mais évidemment, c’est une remise à jour de première grandeur pour la République française – et pour l’islam ; probablement, un des éléments qui peut les empêcher de disparaître dans l’avenir.  

 

Question du journal La Croix : Dans ce cadre laïque, comment les catholiques devraient-ils défendre leurs préoccupations sur des sujets de société, tels que l’euthanasie ou le mariage entre personnes de même sexe?

Pape François: C’est au Parlement qu’il faut discuter, argumenter, expliquer, raisonner. Ainsi grandit une société. Une fois que la loi est votée, l’État doit respecter les consciences. Dans chaque structure juridique, l’objection de conscience doit être présente car c’est un droit humain. Y compris pour un fonctionnaire du gouvernement, qui est une personne humaine. L’État doit aussi respecter les critiques.

C’est cela une vraie laïcité. On ne peut pas balayer les arguments des catholiques, en leur disant: « Vous parlez comme un prêtre. » Non, ils s’appuient sur la pensée chrétienne, que la France a si remarquablement développée.

 

La Croix: Que représente la France pour vous?

Pape François: (en français) La fille aînée de l’Église… mais pas la plus fidèle! (rires) Dans les années 1950, on disait aussi « France, pays de mission ». En ce sens, elle est une périphérie à évangéliser. Mais il faut être juste avec la France. L’Église y possède une capacité créatrice. La France est aussi une terre de grands saints, de grands penseurs: Jean Guitton, Maurice Blondel, Emmanuel Levinas – qui n’était pas catholique –, Jacques Maritain. Je pense également à la profondeur de la littérature.

On observera que Jean Guitton (cité en premier) et Jacques Maritain sont les deux penseurs qui (avec le Pr. polonais Stefan Swiezawski) ont reçu de Paul VI à la fin du Concile Vatican II le message aux intellectuels.

J’apprécie aussi comment la culture française a imprégné la spiritualité jésuite par rapport au courant espagnol, plus ascétique. Le courant français, qui a commencé avec Pierre Favre, tout en insistant toujours sur le discernement de l’esprit, donne une autre saveur. Avec les grands spirituels français: Louis Lallemant, Jean-Pierre de Caussade. Et avec les grands théologiens français, qui ont tant aidé la Compagnie de Jésus: Henri de Lubac et Michel de Certeau. Ces deux derniers me plaisent beaucoup: deux jésuites qui sont créatifs. En somme, voilà ce qui me fascine avec la France. D’un côté, cette laïcité exagérée, l’héritage de la Révolution française et, de l’autre, tant de grands saints.

 

Question du journal La Croix : Quel est celui ou celle que vous préférez?

Réponse du pape François: Sainte Thérèse de Lisieux.

 

Question du journal La Croix : L’Église en France connaît une grave crise des vocations sacerdotales. Comment faire aujourd’hui avec si peu de prêtres?

Pape François: La Corée offre un exemple historique. Ce pays a été évangélisé par des missionnaires venus de Chine qui y sont ensuite repartis. Puis, durant deux siècles, la Corée a été évangélisée par des laïcs. C’est une terre de saints et de martyrs avec aujourd’hui une Église forte. Pour évangéliser, il n’y a pas nécessairement besoin de prêtres. Le baptême donne la force d’évangéliser. Et l’Esprit Saint, reçu au baptême, pousse à sortir, à porter le message chrétien, avec courage et patience.

Certains ont traduit : le pape ne s’intéresse pas aux vocations. Le sens obvie des paroles, en réponse à la question précise (« comment faire dans ces conditions ? ») est que la France, comme la Corée jadis, passe par un creux où il y a peu de prêtre, mais elle en aura plus tard, comme la Corée d’aujourd’hui, qui a une Eglise forte ; en attendant, les laïcs français doivent évangéliser, comme jadis les Coréens.

C’est l’Esprit Saint le protagoniste de ce que fait l’Église, son moteur. Trop de chrétiens l’ignorent. Un danger à l’inverse pour l’Église est le cléricalisme. C’est un péché qui se commet à deux, comme le tango! Les prêtres veulent cléricaliser les laïcs et les laïcs demandent à être cléricalisés, par facilité. À Buenos Aires, j’ai connu de nombreux bons curés qui, voyant un laïc capable, s’exclamaient aussitôt: « Faisons-en un diacre! » Non, il faut le laisser laïc. Le cléricalisme est en particulier important en Amérique latine. Si la piété populaire y est forte, c’est justement parce qu’elle est la seule initiative des laïcs qui ne soit pas cléricale. Elle reste incomprise du clergé.

Je pense que ce dernier passage est aussi profond que savoureux, et qu’il vaut mieux le laisser savourer sans rien ajouter.



[i] Paul VI, discours cité, p.90.

[ii] Jean Duchesne, Le catholicisme minoritaire ? Un oxymore à la mode, DDB, 2016, pp.13-18.

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