A partir d'une interview de François à La Croix, réflexions politiques sur l'Histoire et sur l'avenir (1)

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Le pape François a accordé une entrevue le 9 mai au journal La Croix.

Je reproduis le texte de cet entretien ci-dessous avec des commentaires philosophico-politiques. François parle de l’Europe, de l'islam et de la laïcité, plus de questions purement ecclésiastiques, que je laisse de côté. Les commentaires sont intercalés en bleu dans le corps de l’interview, qui est en noir.

Dans cette interview, la part des jugements personnels de Jorge Bergoglio est importante et ne doivent pas être confondus avec un enseignement pontifical en tant que tel. Je prends mon élan sur les jugements du Saint-Père et j’en viens à exprimer des idées personnelles, que je ne prétends évidemment pas prêter au pape.

Le bon sens du lecteur saura distinguer où finit le compte-rendu et où commence la réflexion personnelle.

 

 

Journal La Croix: Dans vos discours sur l’Europe, vous évoquez les « racines » du continent, sans jamais pour autant les qualifier de chrétiennes. Vous définissez plutôt « l’identité européenne » comme « dynamique et multiculturelle ». Selon vous, l’expression de « racines chrétiennes » est inappropriée pour l’Europe?

Début de la réponse de François: « Il faut parler de racines au pluriel car il y en a tant. »

 

Ces paroles ont choqué. Pourtant, le fait qu’elles énoncent est incontestable : tout d’abord, les racines grecques (Athènes) ; ensuite, les racines romaines ; enfin, les hébraïques ; et ce qui, peut-être, en Grèce, venait d’Inde, à Rome, d’Etrurie, en Israël d’Egypte, ou de Mésopotamie ; plus, les génies propres de toutes les vagues de nations et de peuples qui se sont succédés aux abords de cette extrémité de l’Eurasie : Celtes, Latins, Germains, Slaves, Huns, sans parler des apports plus archaïques et inconnus de tous les précédents.

Elles ont choqué, dira-t-on, non par leur contenu en lui-même exact, mais dans un contexte de négation des racines chrétiennes de l’Europe et de volonté de faire de l’islam une de ces racines. Beaucoup en ont conclu, comme par réflexe mécanique, qu’il y avait forcément chez le pape une complicité avec les négateurs sectaires du caractère chrétien de l’histoire de l’Europe, ou même avec les conquérants djihadistes... Mais, cette conclusion est si absurde, qu’au lieu de se scandaliser sans raison, il faut se demander ce qu’il y a d’absurde dans les principes implicites qui conduisent à la tirer. Lisons donc la suite.

Suite de la réponse du pape. « En ce sens, quand j’entends parler des racines chrétiennes de l’Europe, j’en redoute parfois la tonalité, qui peut être triomphaliste ou vengeresse. Cela devient alors du colonialisme. Jean-Paul II en parlait avec une tonalité tranquille. L’Europe, oui, a des racines chrétiennes. Le christianisme a pour devoir de les arroser, mais dans un esprit de service comme pour le lavement des pieds. Le devoir du christianisme pour l’Europe, c’est le service. Erich Przywara, grand maître de Romano Guardini et de Hans Urs von Balthasar, nous l’enseigne: l’apport du christianisme à une culture est celui du Christ avec le lavement des pieds, c’est-à-dire le service et le don de la vie. Ce ne doit pas être un apport colonialiste.

Là encore, ces paroles choquent, dans un contexte de diabolisation de l’œuvre de colonisation, et de toute l’histoire européenne, comme si tout avait été négatif. Cette diabolisation, cette culpabilisation, sont des moyens de division et de pouvoir dont certains jouent avec brio.   

C’est pourquoi, à peine le pape a-t-il prononcé le mot « colonialisme », les automatismes jouent et les réseaux sociaux se déchaînent. François sait qu’ils vont jouer. Il les laisse jouer, il ne fait rien pour les empêcher de jouer. On dirait Jésus multipliant au nez et à la barbe des pharisiens les gestes de salut le jour du sabbat. Plaisir de la provocation ? Sûrement pas. Alors quoi ? 

François vient d’un pays qui fut, jusqu’en 1816, une colonie espagnole. Il partage en cela la condition de la plus grande partie du monde, qui fut un jour colonisée, durant les siècles précédents, par tel ou tel pays d’Europe. Comment le pape, parlant à l’Europe, ne tiendrait-il pas compte de la façon dont ses propos seront reçus dans les anciennes colonies ? Surtout que c’est là que se trouvent, non pas le centre historique de la chrétienté, mais la majorité des croyants actuels. Eux aussi ont leur fierté, et parfois leurs ressentiments. Et puis surtout, les Européens, chrétiens ou non, assurément ont mieux à faire que d’osciller entre une culpabilité morbide injectée comme un poison par des nihilistes ou des machiavéliens, et un chauvinisme réactif à connotations plus ou moins racistes.  

De toute façon, rares sont les pays qui n’ont jamais été, d’une manière ou d’une autre, les colonies ou dépendances d’une autre puissance. Nous, les Français, avons été cinq siècles une colonie romaine. La chute de Rome marqua seulement pour nous un changement de maîtres. Nous devînmes une partie du nouvel Empire romain d’Occident, carolingien germanique, jusqu’à l’arrivé des rois capétiens, d’ailleurs cousins des Carolingiens.

Pour mener à nouveau une grande politique dans le monde, les nations d’Europe ont à assumer le moment colonialiste de leur histoire, à y discerner impartialement le bon grain et l’ivraie, et à imaginer librement une forme différente de grandeur. En parlant de cette culture chrétienne du service, le pape François ouvre à l’Europe en vérité, et avec la plus grande sérénité, une perspective inouïe : rentrer dans l’Histoire, dont elle est sortie en 1945, et mener à nouveau une politique mondiale. Celle-ci, substantiellement inspirée par sa racine chrétienne, ne serait pas une politique de pouvoir, mais une politique de service. Chacune de nos nations reprendrait sur une base entièrement nouvelle la conversation et la relation avec les pays auxquels il fut mêlé dans l’Histoire.

Cela n’est évidemment possible que si cette relation n’a rien à voir avec un nouveau colonialisme (ni inversement avec une culpabilité morbide et interminable). Il est certain que la racine chrétienne, ici, permet d’imaginer cette politique mondiale, mais à condition que cette racine ne soit pas exhibée comme un motif de triomphe et un prétexte à nouvelle domination, ou pire encore un motif de repli sur soi.  

Cette rentrée dans l’Histoire est d’autant plus probable que la fin de l’Empire de Washington se profile – mais « il ne faut jamais donner de date ». Quand elle se produira, un jour, avec l’accession à la Maison Blanche d’un candidat non impérialiste, ce sera un tout autre monde. Les institutions bruxelloises et l’OTAN, qui n’avaient de sens que sous contrôle de Washington, disparaîtront, ou alors muteront et changeront complètement de sens. Les Etats-Unis seront absorbés longtemps dans leur réforme interne.

Dans ce contexte, prévisible à terme, le rapport de l’Europe avec l’islam changera du tout au tout, parce que l’islamisme sert d’alliance de revers à Washington, comme jadis aux rois de France les Turcs de la Sublime Porte. Si donc Washington redevient simplement la capitale d’une grande nation démocratique, et si le libéralisme cesse d’offenser les civilisations par une domination libertaire (économique et culturelle, plus politico-militaire), alors l’islamisme n’aura plus ni fonction, ni prétexte. Il perdra son ascendant dans le monde musulman, confronté dès lors à lui-même et à une modernité non pathologique. Les pouvoirs européens n’hésiteront d’ailleurs plus à s’en défendre énergiquement si nécessaire. 

La France profitera pleinement de sa position naturelle, devenant le terminal naturel de la nouvelle route de la soie, construisant le plus grand port atlantique, rayonnant par son omniprésence sur l’Afrique, la Méditerranée, l’Amérique latine et le Pacifique, en ayant su purger les mémoires culturelles et redéfinir des relations économiques en cohérence avec sa nouvelle sagesse de service.  

Sous cet angle, il semble que les institutions européennes, telles qu’elles sont, appartiennent au passé. En effet, massivement technocratiques à l’époque de l’économie numérique et entrepreneuriale, amnésiques et nihilistes d’un point de vue culturel, économiquement libertaires, politiquement bien trop manipulées par Washington et largement aux mains de groupes d’influence, elles ne sont pas en mesure de mener une politique de ce genre. Il s’agira pourtant, sur une autre base, forcément non amnésique (celle de toutes ces racines de l’humanisme européen), de bâtir une communauté de nations « dont la vraie fraternité serait enfin la loi[i] » et qui constituerait un facteur « de toute première importance pour le bon équilibre de la communauté humaine[ii]. »

 

Journal La Croix: Vous avez posé un geste fort en ramenant des réfugiés de Lesbos à Rome le 16 avril dernier. Mais l’Europe peut-elle accueillir tant de migrants?

Début de la réponse du pape François: C’est une question juste et responsable parce qu’on ne peut pas ouvrir grand les portes de façon irrationnelle. Mais la question de fond à se poser est pourquoi il y a tant de migrants aujourd’hui. Quand je suis allé à Lampedusa, il y a trois ans, ce phénomène commençait déjà.

Le problème initial, ce sont les guerres au Moyen-Orient et en Afrique et le sous-développement du continent africain, qui provoque la faim. S’il y a des guerres, c’est parce qu’il y a des fabricants d’armes – ce qui peut se justifier pour la défense – et surtout des trafiquants d’armes. S’il y a autant de chômage, c’est à cause du manque d’investissements pouvant procurer du travail, comme l’Afrique en a tant besoin.

Cela soulève plus largement la question d’un système économique mondial tombé dans l’idolâtrie de l’argent. Plus de 80 % des richesses de l’humanité sont aux mains d’environ 16 % de la population. Un marché complètement libre ne fonctionne pas. Le marché en soi est une bonne chose mais il lui faut, en point d’appui, un tiers, l’État, pour le contrôler et l’équilibrer. Ce qu’on appelle l’économie sociale de marché.

Le début de sa réponse et sa fin montrent qu’il est absurde de faire au pape un procès en irréalisme, tant en matière d’immigration qu’en matière d’économie (porte ouverte à tout va, utopie anarcho-néo-communiste, etc.). Au contraire, en refusant de cautionner les réactions trop pulsionnelles aux migrations, le pape tend à imposer le réalisme en empêchant la discussion politique de s’enfermer dans de fausses questions.

Si nous voulons vraiment, en Europe et en France, que les migrations et l’immigration en général ne rompent pas la paix et l’équilibre de nos sociétés, il faut travailler à assurer la paix du monde et un niveau d’investissement suffisant dans chaque pays pour y créer les emplois nécessaires. Pour cela, il faut évidemment remettre en cause l’hégémonie mondiale d’un certain système financier, qui refuse d’y parvenir, et contester l’impérialisme de ce système, qui domine et instrumentalise une grande nation. Il est clair que nos politiques ont choisi la soumission et se réjouissent des débats sur les questions de second rang qui permettent d’éviter de discuter des sujets décisifs.  

Le pape, depuis le début de son pontificat, poursuit trois objectifs en vue de l’évangélisation du monde.

Le premier, c’est de changer la stratégie de défense de la famille en mettant en première ligne la porte grande ouverte à tous plutôt qu’un catalogue d’interdits ;

le second, c’est de mettre les élites catholiques au service des pauvres et généralement de la justice ;

le troisième, c’est de casser la collusion entre des libéraux défenseurs d’un système économique injuste et inefficient, et des conservateurs qui ne semblent penser qu’à l’avortement et au mariage gay. Car cette collusion est précisément ce qui empêche d’atteindre les objectifs 1 et 2.

Il est certain que, si cette stratégie réussit, les perspectives de l’évangélisation redeviennent brillantes. Par ailleurs, il est urgent de découpler, fût-ce brutalement, la cause de l’Eglise de celle de ce régime libéral qui sera bientôt un ancien régime détesté.

Les partisans de la préservation à tout prix du désordre établi tentent de contrer la manœuvre du pape en affolant les conservateurs partout dans le monde. L’important est de les couper du pape afin de les garder séparés du peuple et complices du désordre établi. Ils se servent pour cela des inévitables flous d’un discours pontifical qui a choisi délibérément de s’adapter à un auditoire populaire dans un contexte de mass-médias. Et ces médias, qui sur le fond détestent le pape, ont pour tactique de sembler l’embrasser tout en ne laissant passer que des bribes de son discours, propres à troubler les esprits habitués à des méthodes plus traditionnelles d’expression et de gouvernement.

L’essentiel, pour que le catholicisme soit marginalisé, et plus généralement le christianisme, c’est que (i) les catholiques soient rejetés par une « gauche » moralement libertaire, ce qui permet de les cataloguer comme sexuellement répressifs, (ii) et qu’ils se retrouvent au sein d’une droite financièrement libertaire, qui permet de les cataloguer comme antipopulaires, égoïstes et hypocrites bourgeois.

La situation toute nouvelle de crise mondiale et de chaos, causée par l’hégémonie culturelle du libéralisme, permet au  pape de reprendre l’initiative en demandant aux chrétiens de modifier leur positionnement. Ces ajustements ne changent rien à la substance de la foi et de la morale chrétienne, mais ils changent tout à l’avenir de l’évangélisation. Or, le libéralisme idéologique et financier est condamné à disparaître, en particulier aux Etats-Unis et en Amérique latine, si les élites catholiques, sortant des postures perdantes imposées jadis par le malheur des temps défavorables, aux temps du danger communiste, comprennent François, qui est doté d’un véritable génie politique.

La difficulté pour François est double. D’une part, l’inertie des vieilles habitudes, d’autre part, dans certaines très hautes sphères de pouvoir, la tentative pour créer dans l’Eglise une atmosphère de schisme et de désordre, afin de bâtir une opposition majoritaire permettant d’imposer une réaction politiquement conformiste au prochain conclave, qu’on peut toujours rêver plus proche qu’il ne semble.

 

Suite de la réponse du pape. Revenons aux migrants. Le pire accueil est de les ghettoïser alors qu’il faut au contraire les intégrer. À Bruxelles, les terroristes étaient des Belges, enfants de migrants, mais ils venaient d’un ghetto. À Londres, le nouveau maire [Sadiq Khan, fils de Pakistanais, musulman] a prêté serment dans une cathédrale et sera sans doute reçu par la reine. Cela montre pour l’Europe l’importance de retrouver sa capacité d’intégrer. Je pense à Grégoire le Grand [pape de 590 à 604], qui a négocié avec ceux qu’on appelait les barbares, qui se sont ensuite intégrés.

Cette intégration est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que l’Europe connaît un grave problème de dénatalité, en raison d’une recherche égoïste de bien-être. Un vide démographique s’installe. En France toutefois, grâce à la politique familiale, cette tendance est atténuée.

Il est clairement impossible de vouloir à la fois des systèmes de retraites solvables et généreux, pas d’immigrés et très peu d’enfants. Si on ne veut pas d’immigrés, il faut avoir plus d’enfants, ou renoncer partiellement aux retraites. Tout autre discours  sur le sujet est parfaitement démagogique.

Mais, comme le dit le pape, pour avoir des enfants, il faut aussi avoir une espérance pour leur avenir économique, ce qui requiert un dynamisme d’investissement reposant sur tout autre chose que le présent système financier, qui est une « idolâtrie de l’argent ». 

 

CLIQUER POUR AVOIR SUITE ET FIN DE CETTE INTERVIEW ET DES RÉFLEXIONS.



[i] Paul VI, ‘Discours aux Instituts d’études européennes’, 29 avril 1967, texte dans L’Europe unie dans l’enseignement des papes, Solesmes, 1981, pp.85-89/

[ii] Paul VI, ‘Discours à la CEE et à l’EURATOM’, 29 mai 1967, op.cit., p.131.

Commentaires 

 
0 # constance 2016-05-23 21:55 je continue à lire avec grand intérêt vos articles découverts récemment, et j\'y trouve une expression claire et profonde de ce que je pense de façon plus confuse : merci ! … et surtout continuez ! Répondre | Répondre en citant | Citer
 
 
0 # Pistou 2016-05-26 17:08 Je ne pourrai mieux dire que Constance Répondre | Répondre en citant | Citer
 
 
0 # Michel B. 2016-05-24 17:27 Je vous suis régulièrement depuis plusieurs années et je vous remercie de nous éclairer dans le chaos du monde actuel.
A propos des trafiquants d\'armes dont parle le pape, la France n\'a pas un beau rôle. Jamais la France n\'a vendu autant d\'armes que sous ce gouvernement socialiste, et tout le monde s\'en réjouit (vente des Rafale entre autres) ! quelle honte !
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