Henri Hude

Union sacrée ? Soft-power en déclin. Où va l'Allemagne ? Troisièmes leçons de l'expérience grecque

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Mise à jour le Mercredi, 29 Juillet 2015 14:36 Écrit par Henri Hude

L’expérience grecque est très riche d’enseignements, surtout pour ceux qui songent à un engagement politique. Voici un troisième article sur le sujet et les liens aux deux précédents :

http://www.henrihude.fr/approfondir/theme1/400-premiere-lecon-de-lexperience-grecque-acceleration-du-changement-politique-et-volatilite-du-marche-politique

http://www.henrihude.fr/approfondir/theme1/401-democratie-ou-pas-seconde-lecon-de-lexperience-grecque

 

 

Un certain effacement des divisions historiques

 

 

 

La capitulation du gouvernement grec, le 13 juillet 2015, sous la pression de ses créanciers et des autres gouvernements européens, ne doit pas faire oublier un fait très instructif : il s’agit d’un gouvernement de coalition peu ordinaire.

L’expérience grecque montre que, sous l’effet d’une tragédie sociale et politique, l’extrême gauche populaire internationaliste peut s’allier à des conservateurs nationaux et s’interdire de toucher à l’Eglise et à la tradition chrétienne, autour d’un programme populaire et national, sans juger que ce soit là ni trahison, ni alliance contre-nature.

Cela fut possible parce que, symétriquement, des Grecs orthodoxes et patriotes ont été capables de surmonter des réflexes opposés tout aussi puissants envers ce qu’on appelle couramment l’« extrême-gauche ». En cessant d’être groupusculaire, et en devenant massive, celle-ci s’est transformée avant tout en une opposition populaire (certes maladroite et assez irrationnelle) au libéralisme économique libertaire. On n’a encore rien vu en France d’analogue à un tel rapprochement. 

Cette alliance peut-elle durer ? Oui, si les circonstances qui ont forcé à une telle alliance sont assez structurelles et durables. Une telle situation tend objectivement au dépassement des formes prises par les oppositions culturelles dans le passé.

Ce serait une catastrophe pour la ploutocratie, l’idéologie et la technocratie, car attiser ces divisions culturelles est le seul outil dont elles disposent pour éviter la conjonction de forces politiques assez puissantes pour les renverser.  

 

 

 

Autre enseignement : le soft power n’a plus autant d’efficacité.

 

Durant la courte campagne du referendum, les Grecs ont été soumis à une très haute pression politico-médiatique interne et externe. Tous les coups ont été permis. Beaucoup pensaient que l’opinion ne pourrait pas y résister et allait finir par se retourner. Au pire, pensait-on, le résultat serait un 50/50 non conclusif. Eh bien ! Le résultat est là, étourdissant. C’est un fait indubitable, qu’on ne peut que constater. 

La conclusion à en tirer, c’est que la propagande libérale et politiquement correcte a un rendement décroissant. La raison en est, que s’accumulent les dysfonctionnements du système en place. Ainsi, l’écart entre la réalité Potemkine et la réalité tout court crève les yeux. Peut-être même la propagande devient-elle contre-productive.

En un mot, quand les choses s’aggravent comme c’est le cas, la machine à imprimer le cerveau du peuple ne marche plus. La machine à culpabiliser les gens s’ils pensent à leurs intérêts et à leur pays ne marche plus. La machine à faire courber l’échine devant la prétendue vérité absolue du libéralisme ne marche plus. La machine à accabler les volontés devant la prétendue fatalité de l’évolution libérale ne marche plus. La machine à intimider l’individu et à le noyer dans une masse honteuse à la seule idée de résister à un irrésistible mouvement de l’Histoire – cela ne marche plus, à partir d’un certain point.

En un mot, la machine à fabriquer de l’automatisme et du conformisme ne marche plus.

Et surtout, la machine à excommunier les gens en les excluant de la démocratie ne marche plus du tout, justement parce qu’il faudrait excommunier la majorité et dissoudre le peuple.

Concluons, en nous inspirant de Paul Valéry : « Nous autres, oligarchies, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

 

 

 

Où va l’Allemagne ?

 

Un autre enseignement concerne la conduite des dirigeants de l’Allemagne. Yanis Varoufakis nous a décrit en détail combien le ministre Schäuble a tout mené de bout en bout, avec une autorité sans discussion, suivi par les autres Européens dociles.

L’Allemagne a estimé que son intérêt, qui à ses yeux coïncide avec celui de l’Union, exigeait soit la soumission symboliquement humiliante de la Grèce révoltée, avec des conditions pires après le referendum qu’avant, soit sa punition exemplaire par une catastrophe humanitaire de première grandeur.

Le message était destiné en tout premier aux Espagnols : "Votez Podemos, si vous voulez. Mais sachez bien que ça ne sert à rien, premièrement, parce que Podemos devra se coucher devant nous ; deuxièmement, parce que nous n’hésiterons pas à vous traiter, si vous ne vous soumettez pas, exactement comme nous aurions traité les Grecs. Notre menace n’était pas un bluff et les Grecs l’ont bien compris. C’est pour cela qu’ils ont cédé devant notre Diktat. Rentrez donc dans le rang et votez pour des dirigeants soumis à notre pouvoir." Voilà l’Allemagne de 2015.

Le ministre « chrétien-démocrate » et, pire, « social-chrétien », et la chancelière fille du pieux pasteur luthérien, nous présentent le visage antiévangélique du créancier impitoyable face au débiteur insolvable.

Nous redécouvrons avec tristesse chez Mr Schäuble et Mme Merkel le machiavélisme glacé du chancelier Bismarck, la brutalité obtuse de Guillaume II et sous cette stupide politique de force, le moralisme mortifère d’une conscience caporalisée par la loi.  

De plus, voici l’Allemagne oublieuse de son histoire.

Premièrement : elle devrait bien se souvenir que ses plus grands désastres ont trouvé leurs origines dans le traité de Versailles, Diktat particulièrement odieux, violant la souveraineté de l’Allemagne, lui imposant des dettes intenables et plongeant finalement ce pays dans l’anarchie politique.

Deuxièmement, les pays européens, au nombre desquels la Grèce, s’accordèrent en 1953 pour restructurer plus de la moitié de la dette de la République Fédérale Allemande, alors en situation de défaut de paiement, permettant ainsi le redécollage économique allemand.

 

 

Démocratie ou pas. Seconde leçon de l'expérience grecque.

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Mise à jour le Jeudi, 16 Juillet 2015 09:46 Écrit par Henri Hude

 

L’expérience grecque est décidément de plus en plus instructive, au moment où beaucoup de Français et de Françaises, jusqu’alors sans action politique, commencent à s’engager ou y songent.  

 

Commençons par rappeler les faits

 

Face à une situation de faillite, les créanciers de la Grèce lui ont fait des propositions. Le gouvernement Tsipras les a soumises à référendum. Le peuple grec les a rejetées. Tsipras est retourné à Bruxelles. Il y a malgré tout accepté toutes les propositions des créanciers, que le peuple avait rejetées. Les gouvernements européens, à commencer par le gouvernement français, trouvent ça normal. Les parlementaires français approuvent par 412 voix contre 69 et 260 contre 23.

Ce referendum montrait pourtant un refus massif des Grecs pour un énième plan de sauvetage. Il montrait aussi leur volonté de repartir à zéro en prenant aujourd’hui des pertes massives, notamment sur le système bancaire, mais avec la perspective d’échapper à cet étouffement financier sans issue et de retrouver à terme, après des années de travail et de réformes, un peu de croissance, dans un monde où le travail pourrait enfin rapporter quelque chose.

Ce score de 61% du non est d’autant plus significatif qu’au moment du vote, les jeunes adultes grecs étaient massivement ou bien en exil économique à l’étranger, ou bien dans les campagnes et dans les îles, pour de petits emplois saisonniers, sans avoir les moyens de revenir chez eux pour voter.

 

 

 

La souveraineté démocratique n’est-elle qu’un mot ? Nos dirigeants acceptent-ils encore qu'elle soit un principe qui cadre l’action des démocraties ?

 

Dans un régime démocratique, la souveraineté, au sens du « pouvoir humain le plus élevé hiérarchiquement dans une communauté politique » appartient au peuple. Cette souveraineté s’exprime d’ordinaire par la voie de ses représentants. On recourt au référendum quand il semble utile que la souveraineté s’exprime directement.

Comme le disait Gambetta : « Une fois que le Peuple aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre, ou se démettre. » Cela signifie que le gouvernement Tsipras n’avait tout simplement pas le droit de signer cet accord. Il avait l'obligation d'obéir à son souverain, et exprimer simplement à ses partenaires que, quelle que puisse être son opinion, ses mains étaient liées par un "non possumus".

De plus, aucun dirigeant européen respectueux du régime démocratique n’avait le droit de lui demander de le signer.

Cela signifie également que le Parlement grec, lui aussi soumis à l’autorité du Peuple souverain, n’avait pas non plus le droit de ratifier cet accord illégal, qui constitue substantiellement un coup d’État. Un coup d’État se définit en effet comme une action qui viole l’autorité des pouvoirs constitutionnels légitimes, et donc indirectement toujours celle du Peuple, en démocratie. Notons qu’ici, le pouvoir violé est directement celui du Souverain. C’est donc la forme la plus grave de coup d’État. De plus, ce coup d’État a été perpétré dans un État démocratique à l'instigation d'un autre État plus puissant. 

Signé et voté ou pas, du point de vue de la théorie démocratique, cet accord est donc nul de plein droit

 

 

 

Les mauvaises affaires de nos dirigeants

 

Le scandale sur la forme se renforce par l’examen du fond. Quand un débiteur est surendetté, la responsabilité est partagée : le débiteur s’est montré prodigue et irresponsable, mais son banquier a agi d’une manière tout aussi irresponsable  et il est bien normal que les deux partagent les pertes. Si le prêteur ne prend pas de risque de crédit, de quel droit demande-t-il le paiement d’un intérêt ?

Et si ce risque de crédit était sous-évalué, le prêteur ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

N’oublions pas que la réputation financière de la Grèce est  historiquement très mauvaise et que son entrée dans l’Euro ne s’est faite que par la sous-estimation de son endettement réel. C’est en pensant que tous les pays de l’Euro avaient le même risque que l’Allemagne  que les banques européennes ont prêté de larges sommes à la Grèce, jusqu’à l’effondrement de ses finances en 2008, quand le risque pays est réapparu sous le voile de l’Euro.

En 2010, malgré la connaissance des détails de la solvabilité grecque notamment mis au clair par les équipes techniques du FMI, les gouvernements européens et le FMI (alors dirigé par un Français avec des ambitions présidentielles) ont décidé de nationaliser la dette grecque possédée jusqu’alors en grande partie par des banques allemandes, françaises et italiennes, exposant les contribuables européens plutôt que les actionnaires de ces banques à un défaut de la Grèce.

Dans le droit privé, les lois sur les faillites personnelles sont partout développées et interdisent l’esclavage pour dette en imposant un partage des pertes liées au surendettement entre la banque et le citoyen. Les raisons interdisant l’esclavage pour dette individuel doivent interdire  à plus forte raison l’esclavage pour dettes collectif d’un peuple. Or, c’est à peu près cela que revient l’accord qui a été imposé aux Grecs.

De même, dans le droit international, aucun peuple ne devrait être privé de sa souveraineté démocratique, même en cas de gouvernance économique absurde l’ayant conduit au surendettement. Dans une telle situation de banqueroute nationale, il n’y a pas de solution agréable. Une solution particulièrement dangereuse est celle où l’on viole les libertés fondamentales d’un pays afin de ne pas enregistrer de pertes à court terme. Et cela afin de ne pas engager la responsabilité des dirigeants allemands et français qui ont commis la faute en 2010 de prêter l’argent de leurs citoyens à un pays en faillite, chargeant sans vergogne les Français comme les Allemands des dettes pourries dont ils libéraient les banques.

 

 

 

Enseignements à tirer sur l’engagement politique

 

Il est riche d’enseignement de voir avec quelle unanimité les institutions et dirigeants européens ont annulé le referendum grec. Aucun dirigeant européen, national ou Bruxellois, n’a même envisagé un seul instant de respecter la décision du peuple grec. Aucun n’a défendu le respect du principe démocratique, devenu quantité négligeable.

Est-ce là une violation regrettable mais exceptionnelle des principes démocratiques affichés de la construction européenne ? Ou bien au contraire est-ce le véritable visage de la technocratie européenne qui se révèle ? Et pas seulement de cette technocratie ? Car tous les partis de gouvernement dans les Nations se conduisent d’une façon qui montre - et cette fois de manière claire et indubitable - combien le principe démocratique a perdu du terrain dans l’esprit de nos dirigeants.

De plus, l’Histoire est en train de se réveiller. L’Allemagne, en première ligne dans ces décisions, est-elle en train de reprendre en Europe le rôle de cette puissance impérialiste qui a déclenché tant de guerres ? Ou bien agit-elle scandalisée par l’incurie de certains de ses partenaires européens ? Quant à la France, qui présente en ce moment un visage superficiel et vaniteux, comment peut-elle imposer à la Grèce des mesures qu’elle est incapable de s’appliquer à elle-même ? Comment la France peut-elle s’afficher avec l’Allemagne dans cette politique brutale et odieuse, sans voir que dans les 10 années à venir, elle sera passée de l’autre côté de la table des négociations ?

Comme entre les deux guerres mondiales, les démocraties sont mortelles. A commencer par les plus faibles et les plus récentes, elles meurent sous l’action conjointe du surendettement et de la violation de la souveraineté nationale. Hier l’Allemagne des années 20, aujourd’hui la Grèce, et demain ?

 

 

 

Le cadre de tout engagement politique aujourd’hui

L’engagement politique aujourd’hui doit être conçu dans ce cadre terrible : crise économique, surendettement des Etats, extrémismes politiques, institutions internationales (y compris l’UE) et classes politiques classiques bafouant les principes démocratiques.

Dans ce cadre, ce sont les classes moyennes et populaires, fondements politiques de la démocratie, qui risquent de disparaître, laissant à terme place à un prolétariat communiste, ou bien à une classe de serfs dominés par une minorité de riches financiers. C’est aussi pour leur défense que peuvent se construire les grandes rénovations politiques de demain.

Confrontée à l’échec de ses constructions bureaucratiques et financières ainsi qu’à la remise en cause de sa légitimité par les peuples, la Technocratie, classe dirigeante des Trente Glorieuses aujourd’hui anachronique, prépare une réaction. Sa complaisance aux intérêts financiers est ahurissante. Il est triste de voir que l’idée de la construction européenne est aujourd’hui devenue le vecteur de ce pouvoir technocratique, formant ainsi le summum de la bureaucratie et de la planification centralisatrice, à l’époque de l’économie digitale et de l’innovation entrepreneuriale. L’engagement politique de ceux qui aiment la démocratie, non par idéologie, mais tout simplement  par respect des peuples et des gens simples, se fera contre cette conception de l’Europe clairement anti-démocratique et anti-humaniste.

   

Première leçon de l'expérience grecque : accélération du changement politique et volatilité du marché politique

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Mise à jour le Jeudi, 09 Juillet 2015 17:48 Écrit par Henri Hude

 

L’expérience grecque est instructive pour la France, au moment où beaucoup de Français et de Françaises, jusqu’alors sans action politique, commencent à s’engager ou y songent.  

 

 

La première leçon, c’est la vitesse accrue du changement politique.

 

On estimait à juste titre qu’il fallait vingt ans pour qu’un parti politique puisse accéder à la maturité électorale dans une démocratie. Or, l’expérience grecque montre qu’en certaines circonstances, il est vrai exceptionnelles, les choses peuvent aller prodigieusement plus vite. Les faits nous forcent à mesurer cette accélération étonnante de l’Histoire politique en Grèce.

Rappelons que le pouvoir n’est pas du tout exercé aujourd’hui en Grèce par la seule « gauche radicale » dont nous parlent nos médias, comme si un Jean-Luc Mélenchon était arrivé tout seul au pouvoir, mais par une coalition de gens en marge ET de ce qu’on appelait la Gauche de gouvernement ET de ce qu’on appelait la Droite de gouvernement.

Les Grecs ont considéré que face aux enjeux dramatiques et systémiques auxquels était confronté leur pays, les deux partis dominants étaient interchangeables, comme cela peut paraître le cas aussi chez nous. Écuries de personnalités rivales et représentants de clans opposés, ils soutiennent tous à peu près la même politique et le même ordre existant – à cette différence près, que la « Gauche » (de gouvernement) s'adresse par pur réflexe plutôt aux classes populaires, la Droite essaie d'attirer par réflexe les conservateurs. Les deux, ensemble, empêchent l’alliance des classes populaires et des conservateurs. Eh bien ! En Grèce, l’alliance improbable s’est produite. Les deux associés de la coalition n’existaient pas encore il y a seulement trois ans :

1° Syryza, dirigé par Tsipras, issu de l’antique nébuleuse gauchisante, longtemps groupusculaire, amorphe et impuissante, s’est soudain structuré, et n’est devenu formellement un parti politique qu’en 2013. Certes, on se demande si ce parti est composé de suffisamment de bon techniciens, capables de faire face aux dramatiques enjeux économiques et administratifs du pays. Cela dit, ils pourront difficilement être plus mauvais techniquement que les partis de gauche et de droite traditionnelle qui ont ruiné le pays au cours de leurs alternances.

2° Le parti des Grecs indépendants (AN-EL), dirigé par Kamménos, formé d’exclus de la droite de gouvernement, a été fondé en 2012. Même remarque sur leurs compétences.

Inversement, et dans le même temps, la Nouvelle Démocratie (analogue grec de l’UMP/Républicains) qui tournait toujours autour des 45% a perdu la moitié de ses voix.

Quant au PASOK, analogue au PS français, il est tombé à moins de 5% des voix, après avoir dominé la vie politique grecque pendant presque quatre décennies.

 

 

Ces faits donnent infiniment à penser.

 

La France n’est pas la Grèce, mais les mêmes causes produisant les mêmes effets, tous ceux qui en Europe ne deviendront pas des Allemands sont sur une dynamique qui les amène à devenir des Grecs. Et donc je demande :

Est-il vraiment intelligent d’acheter encore très cher des parts très minoritaires dans des partis politiques certes en position de pouvoir aujourd'hui, mais qui, face aux difficultés qui attendent notre pays, risquent d'être dépassés par des partis innovants et plus modernes ?

Pensons que le monde politique est comme un marché tenu par un oligopole de partis fatigués et vieillissants, et que de nouveaux acteurs portant des innovations politiques majeures viendront bientôt bouleverser ce marché.

Est-il urgent de se placer dans telle écurie, ou de s’épuiser à constituer tel sous-parti-charnière, à l’intérieur de formations politiques qui pourraient bien se voir vouées à l’effacement, voire à la disparition dans un délai bref ?

Une entreprise politique aussi artificielle que le libéralisme-libertaire mondialisé ne vit que s’il garde constamment l’initiative. Ce qui s’est passé en Grèce est très grave pour lui, car il vient de perdre l’initiative. Dieu sait s’il pourra jamais la reprendre.

Je pense que tous ceux qui veulent s’engager utilement doivent intégrer le fait de cette accélération et de cette volatilité dans leurs calculs et y adapter leur action, sous peine de manquer les trains qui ne sont pas encore affichés, mais qui seront les seuls, demain, à parvenir en gare d’arrivée. 

   

L'engagement politique chrétien et l'encyclique Laudato si'

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Mise à jour le Mercredi, 01 Juillet 2015 19:37 Écrit par Henri Hude

Ce court essai constitue le second article consacré à la lecture de Laudato si'.

POUR REVENIR AU DÉBUT DE LA LECTURE DE LAUDATO SI’

 

 

Voyons comment se pose aujourd’hui le problème de l’engagement politique chrétien, en France (I), puis comment l’encyclique Laudato si’ éclaire indirectement ce problème (II) et permet d’en proposer la solution (III).  

 

 

I

COMMENT SE POSE LE PROBLÈME DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE CHRÉTIEN ?

 

 

Du réveil politique aux hésitations stratégiques

 

Depuis les grandes manifestations qui ont suivi la discussion de la loi Taubira, un fort frémissement politique s’est produit. Le monde catholique, en particulier la jeunesse, a désormais une conscience politique plus aigüe. Comme chacun sait, une multitude de mouvements sont nés et se développent rapidement. D’autres plus anciens se sont renforcés et renouvelés. Il y a une grande créativité, mais aussi une extrême division, comme dans un feu d’artifice. Les stratégies proposées divergent et à l’intérieur même d’une seule option stratégique, diverses entreprises et individualités sont en concurrence. Aucun leadership accepté de tous n’a pu encore émerger. De sorte que chacun se demande à quoi finalement tout ce fourmillement peut bien aboutir. L’encyclique Laudato si’ fournit à ce sujet (nous le verrons plus bas, II) un critère de jugement et d’action.

Samedi et dimanche dernier, un groupe de personnes catholiques, responsables et engagées d’une manière ou d’une autre dans la vie politique, s'est réuni. L’ensemble formait, à mon avis, une convention très représentative. La discussion a parfaitement clarifié les problèmes.

 

 

 

Deux grandes options

 

Schématiquement, les catholiques (mais pas eux seulement) ont le choix entre deux grandes options stratégiques, pas forcément exclusives l’une de l’autre.

 

Première option : admettre que les deux (ou trois) grands partis dominants font partie d’un système stable, et que, tout comme lui, ils sont là pour très longtemps ; qu’il est impossible, voire peu souhaitable, de rêver d’y prendre le pouvoir ; qu’il est cependant possible d’y entrer et de les influencer de l’intérieur, pour obliger les libéraux à respecter un maximum de principes conservateurs ou sociaux. Tel serait le choix du réalisme et de la prudence.   

 

Variante de la première option : dans le même ordre d’idées, il faudrait constituer des réseaux suffisamment efficaces pour former des partis-charnières, des groupes de pression, des think-tanks producteurs d’idées ou de propositions de lois, permettant une action d’influence au sein des partis institutionnels.

Dans les deux cas, il s’agit d’une stratégie fondamentalement défensive, visant à limiter les dégâts, à être présents, à jouer un rôle et à éviter la marginalisation, le tout dans le cadre de la montée définitivement inévitable d’un pouvoir libéral et libertaire avec lequel les catholiques doivent apprendre à vivre sous peine de disparaître. 

 

Seconde option : considérer au contraire que le monde libéral-libertaire n’est ni éternel, ni stable. Se préparer pour un avenir très différent et probablement plus difficile. Travailler et investir dans des projets politiques innovants qui posent les bases techniques, politiques et humanistes d’une nouvelle période historique pour nos pays. Ne pas surinvestir dans des entreprises politiques déjà dépassées.

 

Il ne suffit pas de délibérer. Il faut décider. Comment choisir ? Les différences entre les options résultent surtout d’appréciations différentes relatives à la stabilité du système libéral-libertaire. La juste décision suppose donc une anticipation de l’avenir. A ce sujet, que peut nous apprendre l’expérience ? Et qu’enseigne l’encyclique Laudato si’ ?  

 

    

 

II

COMMENT L’ENCYCLIQUE LAUDATO SI’ ÉCLAIRE-T-ELLE LE PROBLÈME DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE CHRÉTIEN ?

  

Que dit l’encyclique Laudato si’ ? Un système en crise globale.  

 

L’encyclique part de la crise écologique au sens premier du mot, celle qui affecte l’air, l’eau, etc. L’existence et la gravité de cette crise multiforme ne sont pas douteuses (ch.1), particulièrement dans le cas des polluants atmosphériques (n°20) et de la dégradation de l’eau (n°29). Il est vrai que certains points, non des moindres, sont loin de faire consensus, notamment le réchauffement climatique. L’encyclique admet volontiers certaines incertitudes (n°188).

La crise écologique au sens restreint (celle de la maison, oikos) ne va pas sans crise sociale (celle de la famille, oikos, oikia), parce que la maison et la famille sont inséparables, et parce que c’est la même forme d’esprit et de cœur qui s’avère à la fois incapable de s’insérer harmonieusement dans la nature et de respecter les droits des pauvres.  

Cette crise socio-écologique s’enracine dans la culture mondiale standard, libérale-libertaire, ultime expression de l’humanisme anthropocentrique (ch.3), dont le consumérisme et la frénésie technocratique sont des causes majeures de la crise écologique. Cette culture anarcho-libérale ne permet pas de gérer la maison de l’homme avec sagesse et conduit malheureusement la famille humaine à de nombreuses crises et guerres dans le futur ; c’est le cas, en particulier, pour l’exploitation inconsidérée de certaines ressources, telles que l’eau (n°31, n°57).   

Du point de vue politique, l’encyclique met aussi en évidence que le pouvoir appartient en ce monde à deux instances dominantes, légitimées par cette culture : la technocratie et la finance (ou, du moins, un certain type de finance). Elle flétrit sévèrement leur « irresponsabilité » (n°165) et leur incompétence. « Pourquoi veut-on préserver au­jourd’hui un pouvoir qui laissera dans l’histoire le souvenir de son incapacité à intervenir quand il était urgent et nécessaire de le faire ? » (n°57) Elle note l’absence fréquente de processus de décision raisonnablement transparent (n°195), insiste longuement sur ce point (n°182-188).

 

 

 

Mondialisme, anti-mondialisme et au-delà de ces deux formules

 

Le Saint-Père regrette le mépris fréquent des souverainetés nationales (n°38), dans de nombreux processus incluant des sociétés transnationales ou des institutions internationales (ibidem). Mais, en même temps, il insiste sur la notion de bien commun universel, sur la nécessité de s’entendre sur une gestion commune de certains « biens communs globaux » (n°174).

Sans fournir de solution institutionnelle clé en mains, l’encyclique invite à trouver des formules respectant à tous les niveaux, le bien commun, y compris le bien commun universel, et les libertés politiques des peuples. C’est chercher l’application la plus haute du principe de subsidiarité. Elle parle ainsi d’« autorités désignées équitablement par ac­cord entre les gouvernements nationaux » (n°175). L’universalisme standard peut être le masque de l’individualisme dominateur des ploutocrates ou celui de l’impérialisme d’États instrumentalisés par eux. C’est pourquoi, l’encyclique demande le respect des communautés historiques particulières (n°143), autant que du bien commun plus universel et donc des autorités requises pour son administration.

Sans réforme culturelle profonde, qui nous fasse sortir d’une civilisation d’égoïsme individuel libéral, ce juste milieu est inatteignable. Par suite, faute de régénération culturelle, la critique du système existant n’aura d’autre issue probable que des réactions violentes, antihumanistes et particularistes, voire fanatiques ou totalitaires.

Alors qu’il conviendrait de procéder à une régénération des pouvoirs politiques, en vue d’un renouvellement général de la civilisation, nous devons déplorer au contraire le caractère de plus en plus irréfléchi de pouvoirs politiques asservis à l’immédiateté, et de pouvoir économiques esclaves du court-terme (n°198), le tout dans l’exubérance irrationnelle des médias (n°47).

Sans réforme du cadre individualiste et technocratique de la culture, il n’y a pas de solution pour éviter l’effondrement systémique, sinon de « sauver les banques à tout prix, en en faisant payer le prix à la population sans ferme décision de re­voir et de réformer le système dans son ensemble » (n°189). L’expérience et la raison montrent que cela ne peut conduire qu’à la révolution sociale ou à la dictature ploutocratique. C’est pourquoi l’encyclique parle si justement de cette « emprise absolue des finances qui n’a pas d’avenir » (n°189).   

 

 

 

Un temps historique décisif et qui fera époque : celui que nous vivons

 

Chaque aspect de la crise nourrissant les autres, la crise tend à devenir à la fois globale et systémique. Puisque cette culture hégémonique englobe tout (l’économie et la technologie, la politique et l’individualisme social), cette culture entre elle-même en crise, comme le monde structuré par elle.

Comme il n’est pas naturel à l’humanité de vouloir la mort, forcément nous allons vers une autre culture et donc vers un autre monde, à moins que les seigneurs de ce monde ne décident de le jeter dans la guerre, comme l’ultime moyen de ne pas faire face à leur faillite.

Nous vivons ainsi le moment historique, où paraît avec évidence la gravissime insuffisance de l’« humanisme anthropocentrique » issu des Lumières. Nous subissons jusque dans l'environnement naturel les dérangements de plus en plus catastrophiques de l’ordre économique, social et politique qui en est issu.

Nous ne vivons donc rien moins qu’un changement d’époque, colossal et décisif, dans l’histoire mondiale, dont le seul analogue en amplitude et profondeur dans l’histoire occidentale fut celui qui marqua la fin de la chrétienté médiévale à l’époque de la renaissance.

C’est pourquoi il n’est pas habile de se fixer uniquement sur les aberrations dites sociétales, qui défraient la chronique. Loin que ces folies marquent notre entrée dans une « nouvelle civilisation », il faut y voir en réalité les bruyants glouglous d’un navire en train de couler, l’audace désespérée d’un joueur perdant qui bluffe et qui fait tapis, parce qu’il n’a pas le choix, qu’au fond il sait qu’il est « cuit », et ne cherche plus qu’à retarder l’inévitable.

La nécessité d’une renaissance est devenue évidente. Il ne s’agit de rien moins que d’imaginer une nouvelle civilisation. Rebâtir la maison commune, la maison de la vie. Cela inclut tant de choses… L’encyclique donne à cet égard des indications – nous essayerons aussi de concrétiser, à la fin de l’article.  

 

 

III

CONCLUSION : ESSAI DE SOLUTION DU PROBLÈME DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE CHRÉTIEN

 

 

Bien entendu, en écrivant l’encyclique Laudato si’, le Saint-Père n’a pas dans l’esprit la forme que peut prendre un engagement politique chrétien en France. Cependant, les analyses précédentes ne peuvent-elles nous fournir un critère pour un engagement politique ?

Pour ce qui est de l’engagement dans les partis de gouvernement existants, il convient de ne pas se faire d’illusion. Par la distorsion de la représentation et l’abus de droit, ce qu’on nomme démocratie représentative est devenu en grande partie un stratagème permettant de gouverner le peuple sans le peuple contre le peuple. Le PS est en son noyau un parti libéral-libertaire dont la fonction est de faire valider par les classes populaires une politique qui a perdu de vue depuis longtemps le souci de l’avenir économique et politique des classes populaires ;  l’UMP/Républicains est un parti libéral-libertaire, dont la fonction est de faire valider la même politique, mais cette fois par les conservateurs. Le risque est grand de n’y entrer que pour y être otage, faire-valoir, ou caution. Le FN s’adresse surtout à la classe ouvrière appauvrie, aux chômeurs, aux jeunes. Il se rallie petit à petit à la philosophie postmoderne et au jacobinisme des deux autres grands partis, manquant de la culture moderne et entrepreneuriale. Tant que l’État pourra continuer à s’endetter pour payer les fonctionnaires, les retraites et la santé, le système se maintiendra vaille que vaille. Mais cette logique de destruction économique et d’endettement, même masquée, ne peut pas être une politique pour toujours. Elle met l’avenir de notre pays à la merci d’une évolution négative des marchés financiers.

 

 

 

La décision probablement raisonnable

 

Revenons pour finir aux diverses options examinées précédemment (1° engagement dans les structures politiques existantes, 2° action de lobbysme à base de réseaux, 3° engagement plus innovant et peut-être plus radical).

Ayant prêté attention à l’encyclique, et supposé que cette lecture ne comporte pas de grave inexactitude, il semble plus juste et nécessaire de décider comme suit :

1° constituer une aile marchante fondamentalement innovante. C’est le plus important, nous finirons cet article en commençant à concrétiser cette idée. Il faut nous mettre en phase avec le besoin de paix mondiale et de renouvellement d’ensemble de la civilisation.

2° investir en même temps les divers partis et aussi les presser d’actions de lobbysme, tout cela visant à tenir le terrain et à fixer ou retarder l’avancée de la déraison régnante ;

3° comprendre la solidarité entre ces deux ailes et agir en conséquence en se donnant pour norme d’éviter de se combattre ou même de se gêner mutuellement;

4° maintenir toutefois l’indépendance mutuelle de ces deux ailes, afin de conserver une flexibilité stratégique.

 

Au-delà de la nécessaire critique du « paradigme » dominant (n°102-114), technocratique et subjectiviste, la civilisation a besoin d’une régénération. Régénération des principes et concepts fondamentaux de la culture, autant que des structures de base de la société.

Cela signifie :

une redécouverte et un renouvellement de toute la tradition de l’humanisme occidental et chrétien ;

une économie juste, qui n’exprime pas d’abord l’avidité individuelle ou la volonté de puissance, mais une culture « écologique », c’est-à-dire un rapport familial, sobre et plus contemplatif à la nature et à la nature humaine ;

une économie qui se soucie d’abord du travail humain (n°124-129), et qui aboutisse à une société familiale et fraternelle ;

une société qui redécouvre tout simplement l’amitié (n°142, 148, 230), et en imbibe les rapports sociaux, au lieu de n’exister que pour la consommation et de la prédation ;

enfin, une autre politique, car tout ceci ne peut en rester à une simple redécouverte culturelle ;

une politique qui nous sorte enfin des impasses en exprimant le dépassement des contradictions qui nous tuent : par exemple, individualisme libéral prédateur versus socialisme jacobin et parasitaire, ou mondialisme ploutocratique et pseudo-universaliste versus nationalisme autoritariste et refermé sur lui-même, etc.

Il faut surtout que la politique soit prise en main par de vrais « pros », capables de transformer les nouvelles Idées forces en puissants mécanismes opératoires, qu’il s’agisse de l’hôpital ou de l’école, du crédit ou de la fiscalité, des assurances sociales ou de l’industrie.

 (à suivre)

POUR REVENIR AU DEBUT DE LA LECTURE DE L’ENCYCLIQUE

 
   

Une lecture de l'encyclique Laudato si' (1)

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Mise à jour le Mercredi, 24 Juin 2015 21:35 Écrit par Henri Hude

 

Naissance d'une écologie vraiment scientifique

 

En publiant l’Encyclique Laudato si’, le pape François a-t-il écrit une encyclique sur l’écologie ? A-t-il manifesté un engagement d’écologiste ? Je préférerais dire qu’il a fait œuvre d’écologue. J’ose même dire qu’il a fondé (peut-être sans le vouloir) l’écologie vraiment scientifique, au sens de ce que sera la science dans l’avenir, une fois que son caractère de « technoscience » aura été intégré dans un nouveau modèle de savoir, à la fois plus large et plus précis – et dont l’application comptera moins d’effets mortifères.

Il n’y a pas de science sans la puissance du concept. Les plus anciens exemples en sont sans doute le concept d’attraction universelle, ou le principe d’inertie. Par ces concepts surpuissants, notre esprit saisit et imagine à la fois l’essentiel structurant qui définit l’un de ses objets. Une fois acquise la définition de base vraiment conceptuelle et féconde, et la méthode de son emploi, l’esprit cesse de tâtonner sans résultat, il vole de vérité en vérité avec aisance et certitude. 

 

 

 

Définition de l'écologie

 

Quelle est donc cette définition si féconde ? Tout simplement, rejoignant ici la sagesse du langage, l’encyclique nous dit que l’écologie est d’abord la science (logos) de la maison (oikos, oikia) et de la famille (oikos, oikia). Cette maison est celle de la famille humaine. La terre est (pour l’instant ?) l’unique maison que possède cette famille. L’écologie est la science de la planète terre considérée comme la maison de cette famille.

Mais cette famille fait elle-même partie d’une famille plus large, qui est la famille de tous les êtres, qui est en même temps maison universelle – famille-maison de toutes les créatures, construite et rassemblée autour du Créateur, qui est le Père commun à tous, le Père de la famille universelle, qui inclut toutes les espèces, animales, végétales, minérales. Tous lui ressemblent, soit plus, soit moins, et donc tous ont entre eux un air de famille. « Toutes les créatures sont liées, chacune doit être valorisée avec affection et admiration, et tous en tant qu’êtres, nous avons besoin les uns des autres. » (§42) Cela s’appelle, en philosophie, la participation ou l’analogie universelle, ou encore l’analogie de l’être.

Chaque être a sa famille et aussi sa maison. C’est pourquoi, plus généralement, « l’écologie étudie les relations entre les orga­nismes vivants et l’environnement où ceux-ci se développent » (§138). Elle est l’étude de la « maison » de chaque organisme, de chaque espèce. Et comme nous vivons tous dans l’ensemble que nous formons ensemble, chacun est à la fois maison pour les autres et cousin membre de la famille universelle. Tel semble être, d’un point de vue philosophique, le sens le plus profond de la référence à saint François d’Assise.

Tous les êtres sont les uns pour les autres à la fois des cousins, plus ou moins éloignés, et des pierres de sa maison, des aides, des aliments ou des remèdes pour son corps. Cette maison est une famille et une famille de familles. La nature n’est pas qu’un lieu de concurrence, mais d’abord un lieu de solidarité, où tout est lié à tout et dépend de tout pour être et être bien. « L’interdépendance des créatures est voulue par Dieu. Le soleil et la lune, le cèdre et la petite fleur, l’aigle et le moineau : le spectacle de leurs innombrables diversités et inégalités signifie qu’aucune des créatures ne se suffit à elle-même. Elles n’existent qu’en dépendance les unes des autres, pour se compléter mutuellement, au ser­vice les unes des autres ». (§86) 

 

 

 

L'Homme dans la Nature

 

L’Homme est dans la maison la seule famille qui sait, ou qui pourrait savoir que nous vivons tous en famille dans l’Être. Il est pour ainsi dire l’adulte responsable, ou le grand frère, au milieu de ses tout jeunes frères et sœurs qui ne savent pas parler.

C’est pour cela que cette maison est aussi comme la sœur de l’Homme, et aussi, en un sens, sa mère.

Celui qui hausse ici les épaules devrait comprendre qu’il le fait par soumission à un idéal scientifique en partie dépassé. Ce sentiment « franciscain » n’est pas un « romantisme irrationnel » (§11) et « un obstacle à dépasser » (§54). Il n’est que l’épanouissement affectif d’une conception vraie, qui ne fait plus violence à l’Homme. Il porte aussi en germe des modes d’action raisonnables et sages, qui ne font plus violence à la nature, à notre maison. La science est-elle raisonnable, si la technique qui en sort, faute de prendre en considération d’autres régimes de connaissance et de vérité, et faute de renoncer à une pratique toute de consommation, de domination et de propriété, détruit l’Homme et toute vie avec lui ? 

On ne peut étudier la famille sans la maison, ni la maison sans la famille. L’écologie ne peut être environnementale seulement. Elle doit aussi être sociale, économique, politique et culturelle : une écologie intégrale (chapitre 4). Ce terme fait sans doute pendant à la notion d’« humanisme intégral ». L’encyclique manifeste clairement comment c’est l’« humanisme anthropocentrique », ou si l’on préfère, exclusif, qui est la racine de la crise écologique, autrement dit, du délabrement croissant de la maison commune (chapitre 3). L’écologisme intégral est un humanisme intégral et un humanisme intégral est un écologisme intégral.

L’Homme est né dans cette maison, et il en fait vraiment partie, pourtant ce n’est pas elle qui l’a engendré en totalité.

« Bien que l’être humain suppose aussi des processus évolutifs, il implique une nouveauté qui n’est pas complètement explicable par l’évolution d’autres systèmes ouverts. (…) La capacité de réflexion, l’argumentation, la créativité, l’interprétation, l’élaboration artistique, et d’autres capacités inédites, montrent une singularité qui transcende le domaine physique et biologique. La nouveauté qualitative qui implique le surgissement d’un être personnel dans l’univers matériel suppose une action directe de Dieu (…). » (§81)

Si l’Homme fait partie de la maison commune qu’est la nature, s’il est tout formé de sa matière et de son humus, et si cependant, il vient d’ailleurs, il en résulte cette conclusion évidente, mais surprenante, que la nature est naturellement liée à cet ailleurs d’où vient en elle l’Homme, cet être qui vient d’ailleurs. Il y a donc un mystère de la nature, de la physis.

La révélation de ce mystère, c’est la bonne nouvelle (= l’évangile) de la création (chapitre 2).   

 

 

 

La crise écologique

 

Mais l’Homme se conduit étrangement. Il ne sauvegarde pas la maison commune. Il manque de douceur envers le reste de la famille. Il se moque du Père. Et la maison craque, la maison menace ruine –elle menace de lui tomber sur la tête. C’est la crise écologique (chapitre 1).

« Cette sœur, écrit François, crie en raison des dégâts que nous lui causons par l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que Dieu a déposés en elle. Nous avons grandi en pensant que nous étions ses pro­priétaires et ses dominateurs, autorisés à l’exploiter. La violence qu’il y a dans le cœur humain blessé par le péché se manifeste aussi à travers les symp­tômes de maladie que nous observons dans le sol, dans l’eau, dans l’air et dans les êtres vivants. »

L’encyclique reste prudente. « Dans certaines discussions sur des ques­tions liées à l’environnement, il est difficile de par­venir à un consensus. Encore une fois je répète que l’Église n’a pas la prétention de juger des questions scientifiques ni de se substituer à la politique, mais j’invite à un débat honnête et transparent, pour que les besoins particuliers ou les idéologies n’affectent pas le bien commun. » (§188)

Les conditions de sauvegarde de la maison et de la famille, ce sont la sagesse, la spiritualité, la bonne éducation, qui sont ici esquissées (chapitre 6). Elles sont requises pour inspirer la politique et l’économie d’un monde nouveau (chapitre 5), qui puisse avoir un avenir. 

(A suivre)

   

La fin de la prétendue "fin de la métaphysique".

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Mise à jour le Dimanche, 21 Juin 2015 15:56 Écrit par Henri Hude

Je termine ici la publication d'un article paru voici trois ans dans la RTB = Revue Théologique des Bernardins

L’article se trouve en pages 117-141 du n°5, Juin 2012, Lethielleux Editeurs. Si vous reproduisez cet article, merci d’en citer les références précises.

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Les phénoménologies intégrées dans la métaphysique

 

Le monde est une "université d’êtres", un ordre, un corps, une cité, un « arbre de vie ». Par la sagesse, l’homme a cet arbre dans son cœur et s’unit à tout et à l’Un, et il existe ainsi, dans l’être. Il n’y a rien de plus existentiel et vivant que la métaphysique. Ces êtres, qu’on dit des objets (et qui, de fait, viennent à notre rencontre : ob-jets) sont vrais, autrement dit, ils se révèlent à nous, tiennent leur discours, un discours vrai, et, de plus, un discours qui dit qu’il est. Et si notre éthique est largement ouverte au bien, toutes nos constructions scientifiques sont des phantasmes précis servant à nous ajuster à la vérité des êtres. 

 

Connaître est intuition (grâce à ces constructions) des étants qui sont les êtres (car il n’y a pas d’être en dehors des étants). De même que la réflexion permet à celui qui voit de voir qu’il voit, de même elle permet à celui qui voit un être, de voir que cet être se fait voir, aussi en tant qu’être ; et, aussi, que ce « se-faire-voir » n’est pas un simple accident fortuit, mais fait plutôt partie de l’essence de ce qui se montre, comme le langage fait partie de la nature humaine. Cette essence auto-révélatrice de l’étant ou être, dévoile aussi en partie la bonté de cet étant, le sens de sa destinée qui est en son essence et en son histoire (quod quid erat esse, mot à mot : « ce que ceci était à être[1] »).

 

Voilà pourquoi intuitionner et interpréter ne sont pas aussi opposés qu’il peut sembler. L’étant qui donne la vérité de son être est forcément bon, parce qu’il est et qu’il est vrai. Et tout ce corps des étants, qui fait de même, est rempli de la gloire de l’Être, la Vérité. « Pour ceux qui l’aiment et se tournent vers elle dans le monde entier, pour tous elle est présente, pour tous elle est éternelle ; elle n’est en aucun lieu et ne fait défaut nulle part ; elle avertit au dehors et enseigne au-dedans : elle rend meilleurs tous ceux qui la voient, et personne ne peut la rendre moins bonne ; personne ne juge d’elle, et personne, sans elle, ne juge comme il faut[2]. »

 

La logique est non contradiction, et, au-delà des formalismes, l’esprit fait par elle adhésion à la cohésion des êtres, à leur accord, qui est aussi manifestation du Bien dans la pluralité des êtres seconds. Le principe de non contradiction formalise, dans l’ordre de la logique, la monarchie du Bien et son régime sur tout l’être et tout le connaître. Le réalisme de sens commun n’est en tort que s’il oublie de définir en partie les êtres par leur cognoscibilité, ou, pour ainsi dire, par leur langage réel, leur autorévélation, leur relativité réelle, sans relativisme. (Le principal défaut du relativisme étant la méconnaissance de la relativité réelle). Il me semble qu’en tout cela se laissent apercevoir des linéaments d’une autre conception de la phénoménologie, intérieure à une métaphysique capable de comprendre que l’objectivation peut être une révélation vraie.

 

 

 

 

La fin de la « fin de la métaphysique »

 

Dans la discussion des thèmes qui nous occupent, on entend fréquemment parler de la métaphysique, au singulier, et comme un tout. L’âge présent, appelé postmoderne, est alors défini comme amétaphysique, postmétaphysique, etc. Un prétendu « retrait » hors de la métaphysique définirait notre temps et constituerait son originalité. Cette pensée résoudrait, en outre, et définitivement, au-delà de la prémodernité dogmatique et de la modernité idéologique, les problèmes séculaires de la liberté politique et de la tolérance. Cette « fin de la métaphysique », ou cette « mort de Dieu », avant d’être des doctrines ou des vérités, seraient des événements, dont nous aurions à prendre acte, avant de recommencer à penser à nouveaux frais pour notamment, à partir d’eux, inventer un « christianisme non religieux »[3]. Ce récit appelle de brèves observations.

 

 

 

L’école d’Athènes fait sans conteste partie de la métaphysique. Incontesté aussi le fait que nous ayons chez Platon et Aristote les deux premières œuvres monumentales, et les deux les plus fondatrices, de l’histoire de la métaphysique. Or il se trouve que ce qui caractérise cette école, au témoignage de l’histoire, c’est la sortie hors de la sophistique. La fin de la sophistique, Socrate faisant pivot, fut ainsi un événement, qui marqua le début de la métaphysique développée. Mais si l’on demande quelles étaient les opinions de la sophistique, force est de noter qu’elles ressemblaient fort à celles de la postmodernité[4] : le même relativisme, souvent né d’un excès de scientisme – la séquence des deux Wittgenstein rappelant étonnamment la séquence Démocrite/Protagoras. Une distance décidée par rapport à toute pensée qui voudrait dire quelque chose sur Dieu (les dieux) et sur l’être. Une même tendance au nihilisme. Et aussi, le même phénoménisme, insistant sur la place du langage comme rhétorique, remplaçant la certitude par la persuasion et le consensus, étudiant la constitution sociale des apparences, le tout avec une tendance au cynisme, mais un cynisme mou et bienveillant, usant plutôt de manipulation que de violence. Un même humanisme individualiste et libéral, accordant à l’argent une place très importante. Enfin, au bilan une même crise de la démocratie, minée par l’excès de jeu dans les images et la « communication », le manque d’éthique et de rationalité (voir Thucydide, Guerre du Péloponnèse, II, 65). En somme, la métaphysique (de Platon), ce fut la fin de la sophistique, qui était elle-même une première « fin de la métaphysique » (présocratique). Par conséquent, ce que nous appelons la métaphysique, c’est toujours déjà la fin de la « fin de la métaphysique ».

 

La métaphysique est immortelle. Elle renaîtra, et l'Homme avec elle.

 

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Une méditation classique sur la démocratie et la démagogie

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Mise à jour le Lundi, 22 Juin 2015 12:30 Écrit par Henri Hude

 

Je reproduis ci-dessous, à lire et à relire, un extrait de Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, L.II, ch.65.

Cette guerre, dont l’Athénien Thucydide a écrit l’histoire, a opposé Athènes et Sparte entre 431 et 404 avant Jésus-Christ. Il n’est rien de plus actuel que le récit d’une telle histoire.

Comme Thucydide s’est élevé à l’universel classique, son ouvrage est « un bien qu’on possède pour toujours ».

En particulier, il montre avec évidence combien une démocratie ne peut jamais l’emporter sans posséder des chefs à l’intelligence et à la culture classiques, et d’une haute moralité. Le texte suivant forme le chapitre 65 du Livre II.

 

LXV. - (...) Leur colère à tous ne cessa que lorsqu'ils eurent infligé une amende à Périclès. Pourtant peu de temps après, par un revirement dont le peuple est coutumier, ils le réélurent stratège en lui confiant la direction suprême des affaires. La sensibilité des Athéniens à leurs seuls maux privés s'émoussait quelque peu et on estimait Périclès le plus capable de remédier à la situation critique de l'État.

Tout le temps que, pendant la paix, il fut à la tête des affaires, il avait fait preuve de modération et de fermeté dans la conduite de l'État, qui sous lui parvint au comble de la puissance. La guerre une fois déclarée, on constata qu'il avait évalué exactement la puissance d'Athènes. II ne survécut que deux ans et six mois. Après sa mort on vit mieux encore l'exactitude de ses prévisions.

Il avait prédit le succès aux Athéniens s'ils se tenaient en repos, s'ils donnaient tous leurs soins à la marine, s'ils renonçaient à augmenter leur empire pendant la guerre et s'ils ne mettaient pas l'État en danger. Mais sur tous ces points on fit juste le contraire. D'autres entreprises, qui paraissaient sans rapport avec la guerre, furent menées avec la seule préoccupation de la gloriole et de l'intérêt personnels ; elles furent désastreuses pour les Athéniens et leurs alliés. En cas de succès, elles eussent procuré gloire et profit aux particuliers ; leur échec faisait tort à l'État et gênait la conduite des hostilités.

Voici la cause de ce changement. Périclès avait de l'influence en raison de la considération qui l'entourait et de la profondeur de son intelligence ; il était d'un désintéressement absolu sans attenter à la liberté ; il contenait la multitude qu'il menait, beaucoup plus qu'elle ne le menait. N'ayant acquis son influence que par des moyens honnêtes, il n'avait pas à flatter la foule. Grâce à son autorité personnelle, il pouvait lui tenir tête et même lui montrer son irritation. Chaque fois que les Athéniens s'abandonnaient à contretemps à l'audace et à l'orgueil, il les frappait de crainte ; et s'ils s'effrayaient sans motif, il les ramenait à la confiance. Ce gouvernement portait le nom de démocratie, mais en réalité c'était le gouvernement d'un seul homme.

Ses successeurs, dont aucun n'avait sa supériorité et qui voulaient tous se hisser au premier rang étaient portés, pour flatter le peuple, à lui abandonner les affaires. De là tant de fautes, explicables dans un État puissant et possesseur d'un empire étendu ; de là surtout l'expédition de Sicile. Elle échoua moins parce qu'on avait évalué inexactement les forces de l'ennemi que parce que les inspirateurs de l'expédition ne discernèrent pas ce qui dans la suite était nécessaire aux troupes ; préoccupés qu'ils étaient de leurs intrigues, aspirant au premier rang, ils affaiblirent les opérations de l'armée et, pour la première fois, ils provoquèrent des troubles dans le gouvernement intérieur de la ville.

Malgré l'échec de Sicile et principalement la perte presque totale de leur marine, malgré la sédition qui régnait à l'intérieur de la ville, les Athéniens résistèrent pendant trois ans à leurs ennemis du début, auxquels s'étaient joints les Siciliens et la majorité de nos alliés révoltés, enfin à Cyrus, fils du Roi (de Perse), qui joignit ses forces aux leurs et fournit aux Péloponnésiens de l'argent pour l'équipement de leur flotte. Ils ne cédèrent qu'une fois abattus par leurs dissensions intestines, tant étaient considérables les ressources qui permettaient à Périclès de prévoir pour les Athéniens une victoire facile sur les seuls Péloponnésiens.

 

Thucydide parlait ainsi de son livre : « II me suffira que ceux qui veulent voir clair dans les faits passés et, par conséquent, aussi dans les faits analogues que l'avenir (selon la loi des choses humaines) ne peut manquer de ramener, jugent utile mon histoire. C'est une œuvre d'un profit solide et durable plutôt qu'un morceau d'apparat composé pour une satisfaction d'un instant. » (I, 22) 

   

Redécouvrir l'éclat du monde. Et sur la métaphysique d'Aristote

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Mise à jour le Samedi, 20 Juin 2015 12:46 Écrit par Henri Hude

Je continue à publier ici un article paru voici trois ans dans la RTB = Revue Théologique des Bernardins

L’article se trouve en pages 117-141 du n°5, Juin 2012, Lethielleux Editeurs. Si vous reproduisez cet article, merci d’en citer les références précises.

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Retour sur la métaphysique d’Aristote et de l’École d’Athènes

 

Le système d’Aristote fait un, non seulement comme ontologie et théologie, mais aussi à partir de l’idée de Forme, qui permet de coordonner, sous le Premier et dans le tout, à la fois la théorie du monde et celle de la connaissance (par la correspondance de l’hylémorphisme et de l’abstraction[i], ainsi que la pensée et l’action, la pensée et la vie, la connaissance et la pratique (puisque la forme est à la fois principe de l’être mobile et norme ou but).

 

Mais cette première et magistrale synthèse ne se suffit pas à elle-même, autrement elle sèche comme fleur coupée. En amont d’elle dans l’histoire, et plus profond vers sa source dans l’âme, il faut remonter des Formes de la Métaphysique au Idées platoniciennes (philosophie première), puis des Idées au questionnement socratique, en sa forme de vie comportant l’amitié et l’ironie, inspirée par le souci du bien commun. Et puis il convient de redescendre à nouveau, ou mieux de nous élever encore, de ce questionnement radical jusqu’à l’univers et son « Gouverneur ». Dans le questionnement radical de Socrate, le « je » se découvre déjà, relié au vrai, volontaire, doté d’une liberté tacite, enracinée au-delà du « doute » dans sa relation à l’être du vrai – ce Vrai qui conditionne toute question et donne sa force résolue à la volonté.

 

La liberté civile est une retombée positive de cette puissance du vouloir et de la conception. Sans métaphysique, les démocraties ne peuvent pas être structurées comme des cités de raison et des républiques du Bien, il n’y a pas non plus en elles de force morale – elles n’ont plus alors de culture fonctionnelle. 

 

 

 

Métaphysique et volonté de puissance

 

Si l’Ecole d’Athènes est prise comme un tout, la métaphysique n’apparaît certainement pas comme le tableau d’un univers de choses, et la scolastique n’est pas non plus un mécanisme logique, qui tournerait à vide et où n’habiterait personne. Les choses sont, mais parlent, pour ainsi dire, de leur être et de ce qu’elles sont[ii]. L’univers est une cité gouvernée, une tragédie bien écrite, dont le sens apparaît aux yeux des spectateurs attentifs. En y assistant nous comprenons qu’il faut « qu’il n’y ait qu’un chef[iii] ». La vie et toute l’essence humaine ne sont plus alors concentrées dans la subjectivité affectée d’« enflure », pas plus que l’essence du monde ne se ramène à celle d’un « objet » technique, manié par des brutes sans souci de moralité, dans un monde dont nul ne contemplerait plus ni l’être, ni la beauté. Pourquoi dès lors devrait-on viser un résidu de l’être, dans un au-delà imaginaire des étants ?

Heidegger se trompe lourdement. L’aveuglement à l’être n’est pas produit par quelque chose d'inhérent à la pensée technique, mais par l’immoralité usant de techniques, ou construisant des techniques immorales (et à terme toujours nuisibles). Et l’effet propre de cet aveuglement, c’est de brutaliser les étants au point de nous rendre incapables de voir tout simplement qu’ils sont des êtres. Pour bien voir les objets, il faut se tenir à juste distance. Cette bonne distance est dans la métaphysique, lorsque l’être est dans les étants, et qu’on ne laisse pas la raison aux mains de gens qui ne savent en user, au mieux, que pour l’utile et sans noblesse. S’il y a une force, dans la métaphysique, c’est celle de la vertu que stabilise la contemplation de l’éternel, et s’il y a une volonté de puissance, c’est celle de pouvoir faire le bien. 

 

 

 

L’ontologie rayonnante

 

« Les objets connaissables tiennent du Bien la faculté d’être connus, mais ils lui doivent en plus l’existence et l’essence, quoique le Bien ne soit pas essence, mais quelque chose qui dépasse de loin l’essence en majesté et en puissance[iv]. » Ceci n’a pas disparu chez Descartes. Pour lui, les objets vrais existent au sein des sciences, mais « les sciences ne sont rien d’autre que la sagesse humaine », qui est « la nourriture de l’esprit[v] ». Elles sont constituées au sein d’une recherche héroïque, qui est comme une sortie hors des tentations de l’illusion, et les objets immédiats de notre perception, même quand ils sont ou semblent purement subjectifs, sont encore signes de ce qui est utile à la vie[vi]. Et à travers la confiance en Dieu et dans la bonté de la vie, Descartes retrouve l’intentionnalité réaliste, parce que la mise entre parenthèses de l’être peut enfin être mise entre parenthèses[vii].

Les objets vrais sont complexes, mais constitués au sein d’idées premières  simples et faciles[viii], qui permettent l’analyse, ainsi que l’unification de notre pensée du monde, et de nous-mêmes, sous Dieu. Pour Descartes, dans la « science », il s’agit d’arriver au savoir « objectif » en incluant ce monde sensible, que nous voyons ou touchons, à l’intérieur de cette idée d’étendue que Dieu a mise en nos âmes, non seulement distincte et claire, mais pure, parfaite et marquée elle-même par l’idée de l’infini. Peut-être que Descartes, pensant ainsi, manque quelque chose de la vérité. Néanmoins, nul ne peut lui imputer une brutalité matérialiste. Chercher la science comme il le fait, chercher à savoir ainsi objectivement, est pour lui une aventure personnelle exaltante, dont la dimension morale et mystique est incontestable.

L’idée qu’objectiver serait aliéner me semble corrélative à un état de civilisation, où la technique et l’économie sont (au sommet) aux mains de brutes matérialistes, et où le penseur, trahissant l’exemple de Socrate, n’a pas le courage de mettre en question effectivement le pouvoir des sophistes, des démagogues et des rapaces, dans une démocratie corrompue. Ils ne risquent pas de boire la ciguë, ceux qui mettent tant « d’artifice et d’habileté » à peindre la corruption des mœurs aux couleurs d’un destin de l’Esprit, ou la décomposition de la république en épanouissement de la démocratie.

En des temps plus volontiers métaphysiciens, et meilleurs politiques, la pratique scientifique n’est jamais destituée de profondeur. Un phénomène, un objet, aussi formel et abstrait soit-il, ou une donnée, aussi sensible et immédiate soit-elle, y sont toujours, en quelque façon, de l’être, et doivent être vus dans une ousia qui en est le fondement ; et cette ousia est dans un certain rapport avec Dieu transcendant, ou l’Absolu, en lequel se lie la totalité de l’Être. Cette structure d’ensemble fournit un thème profond et inépuisable à des variations et des interprétations à l’infini, ainsi qu’à des disputationes.  Mais, structurant la pensée d’une manière en gros adéquate à la structure des choses, et de plus accordée à la vie, elle confère une unité intime à la personne et une continuité précieuse à la civilisation.  

 

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LA SUITE EN SUIVANT LE LIEN.

 

 



[i] De la même façon, mutatis mutandis, BERGSON édifie une vaste construction dans laquelle se correspondent « la théorie de la connaissance et la théorie de la vie » (L’évolution créatrice, p.492).

[ii] Le terme latin res ne signifie pas d’abord une « chose » en général, ou « un objet matériel », mais une tête de bétail, donc un vivant auquel un pasteur est attaché, et, plus largement, un élément de patrimoine, une chose référée à une personne, plus généralement, un bien. A. ERNOULT et A. MEILLET, Dictionnaire étymologique de la langue latine. Histoire des mots, 4ème édition, 3ème tirage par J. ANDRE, Editions Klincksieck, Paris, 1971, p.571. Quand on étudie de telles étymologies, si profondes et si éclairantes, on s’étonne que les Romains et la langue latine puissent avoir, chez les philosophes, une si médiocre réputation. Rome a, sur un mode plus pratique et plus humain, autant de génie que la Grèce, y compris dans l’ordre spéculatif. Ce ne sont pas les esprits profonds qui pensent ainsi au sujet de Rome, avec un tel mépris; ce sont les pangermanistes anti-latins.   

[iii] ARISTOTE, Métaphysique, XII, fin, 1076 a.

[iv] PLATON, République, VI, 509 c-d.

[v] DESCARTES, Les passions de l’âme, au début de la lettre préface.

[vi] DESCARTES, 6ème Méditation, p.81. « Ces sentiments ou perceptions des sens n’ont été mis en moi que pour signifier à mon esprit quelles choses sont convenables ou nuisibles au composé dont il est partie. » 

[vii] Ibidem.

[viii] L’inflation du terme « complexité » dans le langage de cette génération ne signifie pas que nous serions devenus tellement plus intelligents que nos prédécesseurs, mais dénote surtout le défaut de puissance synthétique d’une pensée, qui est devenue impropre à la synthèse, précisément à cause d’un refus injustifié de la métaphysique. Le fond de ce refus réside 1° dans le fait que la métaphysique est de toute façon semper reformanda et qu’il y a toujours des raisons bonnes ou plausibles pour critiquer celle qui se repose et ne se réforme pas ; 2° dans le rejet de la morale. Et ce rejet a lui-même trois origines, dont l’une est aussi facile à imaginer que peu glorieuse, dont la seconde est le caractère névrosant d’une éthique sans métaphysique et dont la troisième est un ensemble d’apories politiques toujours en attente ou de solutions meilleures, ou d’une calme démonstration de leur insolubilité.

   

Comment redécouvrir l'être ? Au-delà des soupçons.

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Mise à jour le Vendredi, 19 Juin 2015 21:12 Écrit par Henri Hude

 

Je continue à publier ici un article paru voici trois ans dans la RTB = Revue Théologique des Bernardins

L’article se trouve en pages 117-141 du n°5, Juin 2012, Lethielleux Editeurs. Si vous reproduisez cet article, merci d’en citer les références précises.

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Le soupçon au service de la métaphysique       

 

Les étants paraissent se réduire à des étants-sans-être, puis ces derniers à des « objets », quand une certaine technique est seule à s’en occuper. Mais la technique n’a le droit d’exister toute seule à nos yeux, que si nous tenons (à tort) pour vraie une certaine éthique, pour laquelle les biens que procure la technique, à commencer par le pouvoir, sont les seuls intéressants et les seuls à partir desquels nous avons à considérer les choses et à interpréter leur sens. C’est pourquoi, quand nous réformons notre éthique et conquérons du bien une idée plus vraie, plus large, plus adéquate, notre connaissance s’éclaircit, car la vérité n’est plus « retenue captive dans l’injustice ». La grisaille que nous appelions chose ou objet redevient un lumineux étant, manifesté à nous, et cet étant reprend aussi de plein droit le nom d’être, parce que ce que chacun manifeste, c’est d’abord cet être (esse) singulier qu’il est, dans l’université des êtres (universitas entium). C’est en cet étant « luminescent » que se présente à notre esprit sa rayonnante et énigmatique césure entre son être et son essence, comme si l’or brillait au fond des eaux. Le concept d’être, s’il est formé par notre esprit dans ce cercle des étants, où chaque essence est définie par sa place et sa fonction dans le cercle en devenir, et où l’unité de la Vie éternelle et infinie se réfracte dans le déploiement d’un ordre ; ce concept, dis-je, est forcément plus déterminé, et il l’est immédiatement, sans perdre sa simplicité ; ce n’est que par une mutilation, ou du moins une abstraction ici en partie mensongère, que nous le rendons univoque.

Pour nous réapproprier l’or, il nous faut commencer par user de technique dans la famille et pour son bien, au lieu d’habiter seuls avec nos vices un monde de robots. Pourquoi donc vouloir transformer en événement historial et destin de l’esprit, une cécité à l’étant riche d’être, alors qu’elle relève des banales médiocrités de l’hommerie, selon l’expression de Montaigne ? Pourquoi la philosophie du soupçon ne fonctionnerait-elle que pour diffamer sans preuve les formes les plus nobles de la culture, alors qu’elle pourrait utilement servir à bien d’autres tâches plus urgentes ? Le matérialisme est une éthique étroite et inadéquate, avant d’être une doctrine simpliste de la nature.

 

 

 

Objectivité et finalité

 .

Pour Bergson, les mathématiques sont une découverte méthodique, et de l’intérieur, des prodigieuses virtualités de notre motricité humaine et de notre pouvoir constructif, corrélatif au cosmos. Que nos représentations techniques et mathématiques soient « en gros » ajustées aux structures du cosmos, cela montre aussi que le cosmos, inversement, est incroyablement ajusté aux structures les plus fines de l’imagination de l’homme. Cette harmonie apparue est un fait dépassant la portée d’une adaptation évolutive, car on pourrait la nommer une harmonie prophétique. Comment en effet rapporter, par exemple, la capacité de construire au 15ème siècle un nouvel ensemble de nombres, à l’utilité que l’humanité pourra en tirer quatre siècles après ? De sorte que le fait que le monde ait quelque chose de mécanique et de simple, au sens non pas de non-complexe, mais d’analysable par l’homme, est probablement un aspect de sa finalisation à l’homme et interdit de considérer l’homme comme une moisissure dans l’univers. 

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