Henri Hude

Après le Brexit. Le commencement de la fin du libéralisme

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Mise à jour le Vendredi, 24 Juin 2016 07:09 Écrit par Henri Hude

 

 

Plusieurs personnes m’ont demandé de préciser ma pensée sur le libéralisme et aussi sur l’interprétation de l’action du pape François, qui s'explique, à mon sens, par l'anticipation de la fin du libéralisme. Voici donc un premier article.

Il n’est pas douteux que le Brexit marque le commencement de la fin du libéralisme.

 

 

Je prends « libéralisme » en un sens descriptif : ce qu’il est de fait aujourd’hui [2016] : ni l’économie libre ou le capitalisme, ni l’amour de la noble liberté, ni de grands auteurs du XIXème siècle, ni l’opposition au communisme ; mais, une idéologie dégradée dans laquelle liberté signifie indépendance individuelle séparée du vrai et du bien ; d’où : monopole culturel du nihilisme et de l’amnésie, économie d’appropriation, abaissement de la démocratie par la technocratie et / ou l’aristocratie d’argent[i].  

Ma clé de lecture pour comprendre la pensée du pape François est une interprétation du devenir historique. Il faut anticiper la chute du libéralisme et un retour des peuples vers l’Eglise, dans la mesure où elle incarnera de plus en plus l’avenir de l’humanisme. C’est le complément de ce qui s’est produit sous Jean-Paul II, avec la chute du communisme. Après cela commence une autre époque, celle qui suit l’ère des Lumières. Je ne dis pas que c’est l’opinion du pape ; je dis que si on pose cette hypothèse, son action paraît très cohérente.

Certains jugent trop optimiste cette interprétation de l’histoire. Le système libéral est plus stable, nous dit-on, que ne l’était le communisme et surtout les gens ne se convertiront pas si volontiers. Examinons ces deux questions.

 

 

 

Pourquoi le libéralisme est désormais aussi instable que l’était le communisme à la fin de sa vie

 

1° Selon la philosophie politique classique, seuls sont stables les régimes mixtes, mélanges équitables d’oligarchie et de démocratie, or le régime libéral est de plus en plus une pure oligarchie.

 

2° Les régimes stables sont capables de décisions adaptées. Or, le libéralisme est l’inverse du communisme. Pour ce dernier, l’individu n’existe pas. Pour le libéralisme, il n’y a que lui. Aucun des deux ne connaît l’homme. Ces idéologies inadéquates font prendre des décisions inadaptées à l’humain, dont l’agrégation aboutit à des crises majeures, où ces régimes doivent périr.

 

3° Une opinion courante attribue au libéralisme une stabilité supérieure parce qu’il jouit d’un fort consentement de la part des peuples, s’enracine dans l’exploitation cynique des concupiscences et fournit l’illusion que le bonheur sera obtenu. Ces arguments étaient valables en Union Soviétique, y compris en ses dernières années, tant était forte la propagande, malgré le désenchantement croissant des peuples. Et cela n’a pas empêché la chute du communisme.

 

4° Le système libéral en Europe restera en place aussi longtemps qu’il aura la ressource suffisante pour acheter la paix sociale. Or, nous arrivons aux limites d’une course en avant où les Etats remplacent les emplois productifs perdus par de la dépense publique financée par la dette, elle-même refinancée par de la pure création monétaire. D’énormes bulles financières se forment, où est camouflée l’inflation. La confiance dans la monnaie se trouve peu à peu amoindrie. Le libéralisme est aujourd’hui aussi vulnérable que le communisme dans ses dernières années.

 

5° Aux Etats-Unis, cœur du système, la manipulation de la démocratie devient difficile. La Maison Blanche devient accessible, soit à un socialiste, soit à un populiste autoritaire, tous deux anti-oligarchiques, anti-impériaux et hostiles à l’économie néolibérale. L’establishment ne peut plus imposer facilement des candidats. Internet compense sa puissance médiatique. Des candidats sans appui dans l’oligarchie arrivent à se financer en additionnant des millions de petites contributions. La corruption de classes politiques pseudo-démocratiques devient évidente. Les peuples leur refusent la confiance, au point que les reports de voix deviennent massifs d’un candidat antisystème à un autre.

 

6° Le communisme était une oligarchie brutale, le libéralisme est une oligarchie rusée. Sans doute la stabilité du libéralisme est-elle due à sa capacité à récupérer les opposants. Mais en quoi celle-ci consiste-t-elle ?

 

(A) La plupart des critiques non libérales du libéralisme sont insuffisantes et font peur (néo-communiste, néo-jacobine, néo-fasciste, islamiste, etc.) ; et c’est ce qui limite encore l’adhésion des peuples à un avenir nouveau ; mais cette peur cessera du jour où se seront fait jour des critiques suffisamment réalistes et décentes.

 

(B) Toute critique libérale du libéralisme aboutit à la renforcer. On croit donc qu’il suffirait au libéralisme pour se maintenir de pousser tantôt la subversion, tantôt la réaction, ou tantôt l’illogisme. Cela était exact pour le libéralisme à son sommet, après la chute du mur de Berlin. Mais c’est désormais faux pour le  libéralisme au bord de la banqueroute, divisé contre lui-même, et forcé de recourir  à des expédients de plus en plus extrêmes pour prolonger son système. De plus, à mesure que grandissent les injustices, de très grands leaders finiront par émerger, à culture large et unitive, compétents, habiles et avec une nouvelle vision d’avenir. Le pape François est l’archétype des chefs qui verront la fin du libéralisme.  

 

 

 

Les peuples vont-ils se convertir ?

 

Sans doute, la conversion des peuples dépend d’abord de Dieu. Toutefois, Jésus dit comment s’opère celle du "fils prodigue" (Luc, 15, 11-32). Il dépense plus qu’il ne gagne et vit dans la licence. Cette immoralité ne peut durer indéfiniment et « quand il eut tout dépensé, il eut faim. » Il réfléchit. Il souffre du chômage, de la pauvreté et de sa propre indignité. Que cherche-t-il ? Du travail. Sur quoi compte-t-il ? Sur la miséricorde du Père. Quel est l’obstacle à son retour ? La mentalité du fils aîné. Celui-ci ne se soucie ni de la pauvreté, ni du chômage de son frère, qui n’a que ce qu’il mérite. Il s’accommode d’être seul dans la maison du père. Il souligne inlassablement les honteuses dépravations du cadet, reproche au père de tuer le veau gras (et de ne pas mettre la barre assez haut dans le domaine moral[ii]). Cela lui permet de ne pas se convertir, lui, le juste.    

 

Tradition, identité, antitraditionalisme

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Mise à jour le Mercredi, 15 Juin 2016 11:42 Écrit par Henri Hude

On parle beaucoup d'identité en ce moment.

Voici la quatrième section d’un livre de 1992 intitulé Éthique et politique ; il s’agit du chapitre consacré à la culture et à l’éducation. Le chapitre compte 11 sections, que je suis en train de publier ici. 

Ceux qui voudraient aller plus loin pourraient se reporter à Prolégomènes. Les choix humains.

 

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Le rejet du traditionalisme, si fréquent en Occident, peut prêter à confusion, car deux idées s’y mélangent.

 

 

1° L’antitraditionalisme superficiel.

 

 

Il y a d’abord la proclamation initiale de rejet a priori de toute tradition. Cette déclaration fracassante équivaut concrètement à la réception sans examen d’une tradition précise, celle qui pose notre esprit comme ce qui est radicalement inconditionné, comme l’Absolu.

 

L’antitraditionalisme superficiel et pseudo-critique est donc le mode concret de tradition du dogme rationaliste.

 

Il y a plus. C’est aussi dans le cadre de cette tradition fondamentale que s’inscrivent tous les traditionalismes particuliers, car ils n’existent comme traditionalismes qu’en elle. Voici pourquoi.

 

Si l’Esprit est tout, tout est divin, tout est crédible et vrai, et donc toute tradition est vraie. Mais aussi elle ne l’est que comme tradition mythique d’une vérité philosophique fondamentale dont la première vérité est l’inconditionnalité de l’esprit ; vérité dont la tradition se reçoit paradoxalement, en Occident, à travers un rejet des traditionalismes qui en dérivent.

 

C’est donc bien le rationalisme qui, premièrement, institue les traditionalismes comme tels, et qui, deuxièmement, ne peut être lui-même reçu que de manière traditionaliste, à travers un rite social irréfléchi du rejet d’une tradition dont on n’a aucune idée précise, et qui n’est pour nous qu’un mot, un slogan fonctionnant comme un fantasme à déclencher des réflexes.

 

 

 

 

2° L’antitraditionalisme radical

 

 

Le rejet du traditionalisme, s'il doit être plus radical, ne peut donc être que le rejet de ce qui fonde le traditionalisme, c’est-à-dire du rationalisme. Rationalisme, traditionalisme et antitraditionalisme sont des positions qui semblent opposées, mais qui font partie d’une même structure. On ne peut les rejeter qu’ensemble. C’est pourquoi le rejet radical du traditionalisme-rationalisme va aussi de pair avec un libre et raisonnable respect de toute tradition.

 

Il est vrai que ce rejet radical du traditionalisme, et qui, lui, est effectif, équivaut à la reconnaissance de la finitude radicale de l’esprit humain, à l’admission de la transcendance de l’Absolu créateur, et à l’aveu du pur nihil dont nous a faits celui qui est l’être.

 

La reconnaissance de cette finitude est incompatible avec la position de l’inconditionnalité de l’esprit, donc avec une prétention à commencer par un doute universel, donc enfin avec un traditionalisme qui en dérive. C’est en effet le panthéisme qui oblige à considérer a priori toute production de l’esprit humain comme un verbe divin ; et c’est à lui qu’équivaut, également, la prétention de commencer par un doute universel, car si cette méthode était la bonne, c’est que l’esprit humain serait au fond le Premier Principe.

 

Là encore, deux conceptions de la tradition et de son usage sont possibles. Il faut savoir qu’il y a là une option inévitable. Or, il est courant de confondre ces deux conceptions dans une seule pratique soi-disant antitraditionaliste porteuse de confusion. C’est pourquoi il convient d’insister sur ce point. C’est en effet ce genre de réflexe intellectuel, incrusté dans la mentalité, qui fait obstacle à la réflexion et à l’esprit contemplatif, qui forment le cœur de l’art de penser.

 

 

 

                 

 

               

 

 

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Le complexe anti-vérité

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Mise à jour le Jeudi, 09 Juin 2016 07:13 Écrit par Henri Hude

Voici la troisième section d'un livre de 1992 intitulé Éthique et politique ; il s'agit du chapitre consacré à la culture et à l'éducation. Le chapitre compte 11 sections, que je publierai ici. 

 

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Pour autant qu’une tradition se compose de jugements, elle vaut ce qu’ont de vrai ces jugements, et s’ils sont tous faux, elle ne vaut rien.

Mais sitôt qu’ils entendent parler de vrai et de faux, les zélotes du pseudoprogressisme déchirent leurs vêtements et poussent de grands cris, comme si c’était une audace extraordinaire ou un crime affreux que de parler de vérité.

En réalité, tout le monde admet la notion de vérité. Cela se démontre.

Ou bien nous sommes tous des hommes capables de dialoguer et de partager la connaissance de vérités universelles, ou bien cela n’est pas.

Si cela est, nous admettons l’idée de vérité.

Et si l’on dit que cela n’est pas, on affirme qu’il est vrai qu’il n’y a pas de vérités universelles ; mais qu’il n’y ait pas de vérité universelle, cela même est une vérité universelle, et cette seule thèse inclut une infinité de conséquences logiques, qui doivent aussi être vraies si le principe l’est. Ainsi donc, celui qui n’admet pas de vérités universelles en admet aussi, et en grand nombre.

Par suite, tout le monde admet l’idée de vérité.

La seule différence est que, dans le second cas, les vérités universelles sont moins conçues comme des découvertes de notre esprit, que comme des créations de celui-ci.

La seule question est donc de savoir auquel des deux types de vérités universelles il est raisonnable d’adhérer. La question est de savoir si notre esprit se modèle sur la vérité des êtres, ou s’il engendre cette vérité, c’est-à-dire s’il est, radicalement, un esprit fini, ou l’Esprit absolu. Cette dernière position est celle du panthéisme anthropologique.

Il n’y a donc pas lieu de se laisser intimider par ceux qui poussent de hauts cris aussitôt qu’on parle de vérité, car ils ne sont pas en réalité sceptiques ; ils ne sont que pseudo-sceptiques. Ils sont aussi dogmatiques que les autres (et même beaucoup plus puisque leur Esprit est censé être divin). La seule différence est qu’ils n’ont pas conscience de l’être. Mais ils arrivent à se faire croire, à culpabiliser les autres, et ils les forcent à se réprimer.

Je l’ai déjà dit, mais c’est un point d’une telle importance qu’il faut sans cesse y revenir, car le préjugé semble presque indéracinable. Redisons-le donc. Le pseudoscepticisme des pseudoprogressistes n’est au fond rien de plus qu’une première initiation au panthéisme. Leur pseudo-tolérance n’est que la manière qu’ils ont de nous instiller leur dogmatisme à eux, sans nous permettre de l’examiner. Quant à leur liberté de penser, son premier effet est d’empêcher toute discussion sérieuse sur le fond des choses.

Je serais leur dupe si je me laissais complexer. Quand donc ils cesseront de faire usage de la notion de vérité, je verrai s’il y a lieu de me laisser culpabiliser et de cesser d’en user moi aussi.

Ainsi donc, la première base de toute humanité, c’est un sens de la vérité, qui ne va pas sans une grande liberté dans l’emploi de ce mot et de cette notion fondamentaux. C’est l’exigence intellectuelle, le désir d’un très haut idéal de vérité, qui fait seul le fond de l’esprit critique.

Tout cela est relativement simple. Je passe et j’en viens à la confusion qui trop souvent empêche d’y voir clair en matière de tradition.

A SUIVRE

   

La tradition des humanités

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Mise à jour le Jeudi, 09 Juin 2016 07:14 Écrit par Henri Hude

 

Voici la seconde  section d'un livre de 1992 intitulé Éthique et politique; il s'agit du chapitre consacré à la culture et à l'éducation. Le chapitre compte 11 sections, que je publierai ici. 

 

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La culture est comme la vie : on la reçoit, on la transmet et elle grandit dans cette transmission même. Le terme de transmission correspond à ce qui se dit en latin traditio, de tradere, donner, livrer, transmettre – et aussi trahir. Traditio a donné le français tradition. La tradition est donc inséparablement l’objet ou l’intention transmis et l’acte de les transmettre. La tradition n’est pas extérieure à la culture, car comme le don est au cœur de l’amour où se rassemble la vraie culture, la culture du don est aussi au centre de la culture. La transmission de la culture ainsi comprise, c’est la tradition. Sans tradition, il n’y a pas de culture.

 

Rien n’importe plus que de bien fixer ses pensées sur la grande affaire de la tradition. C’est par là que je voudrais commencer, car l’attitude de l’esprit à l’égard de la tradition peut être faussé par un complexe et par une confusion :

              le complexe anti-vérité (section 3) ;

              la confusion des deux formes d’anti-traditionalisme (section 4).

 

Ethique et politique, pp.184.

 

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Qu'est-ce que la culture? Extrait d'Ethique et politique

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Mise à jour le Mercredi, 08 Juin 2016 05:23 Écrit par Henri Hude

 

Je vais republier durant deux semaines des extraits d'un livre de 1992 intitulé Ethique et politique, et dont les pages 183-205 sont consacrées à la culture et à l'éducation.

Un jour, nous reconstruirons l'éducation en France, comme en Syrie seront relevés les temples de Palmyre, et en Afghanistan les statues des trois grands Bouddhas de Bâmiyân. 

Le nihilisme ne l'emportera pas. L'humanisme a un avenir. 

 

 

                                                         Afficher l'image d'origine

 

 

Qu’est-ce que la culture ? Ou encore, pour concrétiser et préciser, qui cultive quoi ? Celui qui cultive, c’est l’homme. Celui qui est cultivé, c’est encore l’homme. La culture, c’est l’homme qui cultive l’homme.

Cultiver, c’est : s’occuper de, faire croître. Comme l’agriculteur soigne les plantes et leur fait rendre cent pour un, ainsi la culture est ce travail de l’homme sur lui-même, ce travail d’éducation de l’homme par l’homme, grâce auquel la nature humaine croît.

La culture est donc la croissance et l’éducation de ce qu’il y a d’humain en l’homme. Ainsi se trouve amassé un immense trésor d’humanité. L’essentiel de la culture est gardé sur pied : ce sont les hommes, en tant que leur humanité a été déployée, en tant qu’ils montrent quelque chose de la plénitude possible de l’humanité. Les œuvres (ouvrages de science, de poésie, de philosophie, bâtiments, sculptures et peintures, etc.) ne sont pas la culture vive, elles n’en sont que la projection et le support.

La culture au sens complet, c’est à la fois la vie intérieure et les œuvres de l’esprit. C’est la vie intérieure de toutes ces consciences, de toutes ces mémoires d’hommes, et qui s’enrichit, qui s’approfondit grâce aux œuvres de la culture. C’est là un principe des plus importants. Que serait un tableau de Rubens, s’il n’y avait plus d’homme pour le contempler ? Ou si, parmi tous ceux qui le contemplent, plus personne ne pouvait y trouver de quoi nourrir sa vie intérieure et son propre bonheur de vivre ? Donc, la culture n’est pas d’abord dans les bibliothèques et les musées, la culture est d’abord en l’homme, elle est l’homme en tant que son humanité est en acte et en perfection.

Un homme cultivé : pouvons-nous retrouver la plénitude de sens que renferme cette simple expression ? Culture des sciences et de la sagesse par un esprit ami du vrai, culture de la conscience, vraie liberté, désir d’être pleinement un être personnel, substantiel, cause responsable de ses actes et de ses œuvres. Et pour cela, progrès dans la raison qui donne l’autonomie personnelle, progrès dans la vue de la vérité, sans laquelle la raison n’est plus qu’un mot, progrès dans la contemplation de l’intelligibilité profonde des êtres, sans laquelle il n’y aurait ni ordre ni vérité, marche vers le Principe de toute intelligibilité. Culture du cœur, où s’épanouit toute vraie vie de l’esprit, et toute vue de vérité dans une floraison de sentiments profonds. Culture de l’amour universel, qui rassemble tout sentiment et toute vue dans l’unité d’une vie vraiment digne d’être vécue. Culture de la nature autour de nous, qui ennoblit l’usage des technique par un intérêt pour la vérité désintéressée et qui ennoblit le travail en le faisant normer par la justice, purifier par la beauté, englober, intégrer et surélever par la vie spirituelle. Ce désir de cultiver ainsi l’homme, je l’appelle humanisme. Et les œuvres où l’humanisme prend corps, celles qui l’expriment et lui servent à respirer, je les appelle humanités.


Ethique et politique, Editions universitaires, 1992, pp.183-184.

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Est-il bon ? Est-il méchant ? Le libéralisme.

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Mise à jour le Mercredi, 01 Juin 2016 13:20 Écrit par Henri Hude

Ce bref article a pour objet de clarifier l’usage du mot ‘libéralisme’. Certains n'aiment pas que l'on prenne ce mot dans un sens systématiquement péjoratif, alors qu’il peut aussi, disent-ils, avoir un sens neutre et désignatif, voire un sens positif. On suggère donc d’user de qualificatifs. Par exemple, il faudrait parler dans un cas de ‘libéralisme dévoyé’ et dans l’autre de ‘libéralisme humaniste’.

 


Peut-on fixer le sens des mots ?

 

Le sens des mots est, dans une certaine mesure, fixé par chacun de ceux qui les emploient. Si une personne a décidé d’employer le terme ‘libéralisme’ pour désigner son opposition à l’économie soviétique, ou son amour de la noble liberté humaine, personne ne peut l’en empêcher, mais il risque de créer des confusions, notamment chez ceux qui n’ont pas vécu la guerre froide. Car le sens des mots est surtout fixé par un certain usage, qu’on peut regretter, mais dont il faut tenir compte. Si donc on a une idée à exprimer qu'un mot usuel n'évoque pas du tout, il faut trouver un autre mot. 

 

 

Parce que les mots ont une histoire...

 

Bien sûr, le sens des mots varie ainsi à travers le temps. Voici peu d’années, j’ai écrit un bref article sur le sens étymologique et classique du mot ‘libéral’, sur la vertu de ‘libéralité’, les ‘arts libéraux’ et la ‘culture libérale’, etc. Ce papier m’a valu quelques reproches de la part d’antilibéraux, bien qu’il ne parle pratiquement pas du libéralisme, sauf pour dire que ce dernier terme n’avait à peu près plus rien à voir avec l’étymologie du mot ‘libéral’. 
http://www.henrihude.fr/component/content/article/181-lettre-du-monde-des-valeurs-nd4-etre-liberal

Dans l’usage courant, le mot ‘libéralisme’ a d’abord désigné, à partir du XIXème siècle une vision et un projet enracinés dans la recherche d’une autonomie radicale de l’Homme par rapport à Dieu et à la Nature. Il désigne particulièrement la forme que prend l’économie politique, et toute la société et sa culture, animées par une volonté d’autonomie individuelle radicale. Il ne désigne plus guère l’opposition au communisme, qui n’existe plus. Et il ne désigne plus du tout (si ce fut jamais le cas) la simple existence des marchés, des contrats, de la propriété privée, de l’initiative individuelle, etc. – tout ce qu'on appelle le capitalisme.

Enfin, dans les temps déjà éloignés de la grande modernité, l’individu libéral se rattachait à la Raison entendue chez Hegel comme l’Absolu des Lumières, ou à la Raison transcendantale au sens kantien du mot. Cette référence philosophique substantielle et sérieuse a pratiquement disparu du paysage culturel. Aujourd’hui, dans ces temps postmodernes, l’individu libéral est plutôt un nihiliste sans aucune norme solide, qu’il s’agisse de Dieu, de la Nature, ou de la Raison. Incapable de distinguer la liberté de son abus, il tendrait même à définir la liberté par la transgression de tout ce où l'on pourrait concevoir comme normes.

 

 

 

Parfois les mots vont en Enfer

 

Le bon sens populaire s’en rend bien compte et c’est pourquoi (même s'il a ses propres défauts) il ne voit plus dans le ‘libéralisme’ en économie que la rhétorique d’une classe de privilégiés qui viseraient non pas le développement économique, mais l’appropriation des richesses et du pouvoir politique par une minorité de privilégiés. Sous prétexte de ‘liberté’, leur action aurait pour conséquence la destruction des classes moyennes, fondement sociologique des démocraties, et l’apparition de formes modernes du servage, dans une économie ou le travail acharné du plus grand nombre garantit à peine la survie.

Il y a des mots que l’usage a définitivement (?) damnés, c’est ainsi, et libéralisme est du nombre. Ne pas en prendre acte me semble source de malentendu. Les expressions de bon libéralisme, ou de libéralisme humaniste me semblent des oxymores, comme si l’on parlait d’esclavagisme généreux ou de prostitution heureuse. Sur le fait que le libéralisme tel qu’on l’entend n’est qu’une idéologie (l’inverse du communisme) et que l’économie libre ou le capitalisme n'ont strictement rien à voir avec le libéralisme, j’ai écrit un autre texte auquel je me permets de renvoyer.
http://www.henrihude.fr/approfondir/theme1/339-sengager-en-politique-2


Je suis bien sûr preneur de tout commentaire ou question sur le sujet.

   

A partir d'une interview de François à La Croix. Réflexions sur l'Histoire et l'avenir (2)

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Mise à jour le Mardi, 24 Mai 2016 11:29 Écrit par Henri Hude

POUR ALLER AU DÉBUT DE L'INTERVIEW, CLIQUER ICI.

 

Question du journal La Croix: La crainte d’accueillir des migrants se nourrit en partie d’une crainte de l’islam. Selon vous, la peur que suscite cette religion en Europe est-elle justifiée?

Début de la réponse du pape François: Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui une peur de l’islam, en tant que tel, mais de Daech et de sa guerre de conquête, tirée en partie de l’islam. L’idée de conquête est inhérente à l’âme de l’islam, il est vrai. Mais on pourrait interpréter, avec la même idée de conquête, la fin de l’Évangile de Matthieu, où Jésus envoie ses disciples dans toutes les nations.

Cette réponse a fait sursauter, comme si le pape renvoyait dos à dos islam et christianisme, confondant conquête et évangélisation, agissait avec la plus grande légèreté, ignorant tout ou refusant de rien savoir, objectivement, sur l’islam, exposant l’Europe avec inconscience aux plus grands périls, etc.    

Le pape pense au bien commun de la communauté humaine et de l’Eglise universelle.

Premièrement, il sait combien les puissances dominantes essayent accroître les tensions inter-religieuses pour redorer le blason d’un libéralisme, semer la guerre pour pouvoir venir faire la paix, et généralement diviser pour régner. Tout ce qui est civilisation décente, aujourd’hui dans le monde, est potentiellement allié contre la barbarie de l’ordre libertaire. Et cet ordre libertaire a intérêt à donner partout dans les civilisations le pouvoir aux fanatiques afin de passer pour un moindre mal, dominer les civilisations en arbitrant leurs conflits et ultimement s’imposer comme le seul ordre possible en régnant sur la division. Cela donnait le sens de son geste à Lesbos. Non pas : peuples européens, laissez-vous dissoudre dans le hall de gare de l’ordre mondial individualiste et libertaire, mais : musulmans et occidentaux (chrétiens ou non), ne tombez pas dans le piège de la guerre de religions, ou de la guerre de civilisations.

Sous l’administration Carter (1977-1981), Samuel Huntington (auteur du Choc des civilisations, 1993),  était, à la Maison-Blanche, au Conseil National de Sécurité, le coordinateur de la planification. Un esprit parfaitement machiavélique, en théorie comme en pratique. A ses yeux, l’impérialisme de l’ordre libertaire (qu’il ne faut surtout pas confondre avec le peuple et le génie propre des Etats-Unis) avait besoin d’un ennemi extrémiste pour empêcher la réforme du libéralisme et justifier son extension, et ne pas être regardant sur les moyens à employer pour maintenir l’empire. La chute du communisme rendait nécessaire l’érection d’un nouvel épouvantail, remplissant à peu près la même fonction. Huntington voyait que le djihadisme était le meilleur candidat possible. Mais, il fallait pour cela déplacer la conflictualité : non plus entre idéologies occidentales, mais entre les civilisations, dont l’occidentale. Devait devenir représentante de l’opposition à l’Occident la civilisation qu’on pouvait le plus aisément faire représenter par des extrémistes.

La radicalisation de l’ordre libertaire avec ses provocations morales, sert de justification à la radicalisation djihadiste, et permet une polarisation sans laquelle les folies du libéralisme paraîtraient indéfendables.

Plus on donne de l’importance à la provocation libertaire, plus on se polarise sur la folie djihadiste, et plus on entre dans le jeu des puissances dominantes. C’est ainsi que la veille de la bataille d’Austerlitz, observant les mouvements des Russes et des Autrichiens, Napoléon put déclarer sans crainte de se tromper : « Demain, cette armée sera à moi. »  

Il faut tenir bon, car la chute du libéralisme est en vue et sa seule chance de survie est d’enclencher suffisamment tôt de vastes conflits, durant lesquels la réforme sera impossible et où les libéraux seront de nouveau la carte forcée, comme aux temps du communisme.

Je pense que ce sont là des analyses sur lesquels peuvent s’accorder sans difficulté le pape François et Ahmed al-Tayeb. Le bon sens suffit à leur faire tirer des conclusions partagées.

 

Deuxièmement, ce que dit le pape, c'est simplement que l’évangélisation (catholique) ne saurait être le vecteur ou la tête de pont d’une conquête politique ou économique, ou même culturelle. Et si cela fut le cas ici ou là, c'est très regrettable. Cette mise au point est essentielle pour pouvoir envisager la libre évangélisation de la Chine et de l’Inde.  

Cela est essentiel pour défendre la chrétienté catholique en Amérique du Sud, en Afrique, aux Philippines. Tous les peuples aiment leur liberté et l’Homme est fasciné par le pouvoir. L’évangélisation se fait dans des circonstances politiques infiniment variées, souvent conflictuelles, marquées par des injustices, et où l’instrumentalisation est toujours possible. On ne ferait rien si on se laissait paralyser par des accusations, ou la peur d’instrumentalisation ; et, de toute façon, dans le passé, l’absence de technique moderne empêchait que de grandes sociétés humaines puissent être organisées sur une base de liberté politique. Mais, les temps ont changé. La posture de l’évangélisateur doit être très claire.

L’évangélisation du monde antique dans les premiers siècles a été facilitée par l’impérialisme romain. Pourtant, cet Empire a commencé par persécuter la religion du Christ durant trois siècles entiers.

Le plus grand colonisateur français fut Jules Ferry, par ailleurs un des plus anticatholiques parmi les hommes d’Etat français. L’évangélisation était autorisée en Afrique noire, car jugée par lui favorable aux intérêts français. Mais les trois-cent mille missionnaires français qui ont donné leur existence, et parfois leur vie, au XIXème siècle, pour l’évangélisation, ne travaillaient pas comme Ferry pour la banque de Paris et des Pays-Bas.

L’impérialisme colonial de l’Europe a eu des effets divers, les uns positifs, les autres négatifs. L’impérialisme anglais en Inde a bloqué le processus de conquête et de digestion islamiste de l’Inde, permettant la survie du génie de la civilisation hindouiste. En Afrique, les colonisations par la France et la Grande-Bretagne ont à leur actif d’avoir mis fin à un régime de djihad, de conquête islamiste et d’esclavagisme, dont Boko-Haram peut aujourd’hui donner une idée.   

Le pape sait combien le grignotage de l’Eglise catholique par l’évangélisation (évangéliste) sert de cheval de Troie pour la domination économique de Washington, voire de cheval de Troie pour la subversion politique de nations politiquement trop indépendantes. Il sait combien ce grignotage est facilité par les complicités économiques des élites catholiques sud-américaines avec Washington (excusables en partie du temps du communisme). Ces élites servent alors de repoussoir, le tout facilitant les progrès du colonialisme US, qui gagne sur les deux tableaux. D’une telle tenaille, le pape François désire extraire les peuples et l’Eglise.

Comme le disait déjà Paul VI, de manière très claire : « Y aurait-il là, de la part d’une puissance spirituelle, telle que l’Eglise, un dessein politique ? Nullement[i]. »  Le pape François ne fait pas plus de politique anti-américaine, que le pape Jean-Paul II ne faisait de politique antirusse. Mais, des Etats sont parfois saisis par une folie de démesure. 

Tout ceci est à méditer et à discerner.

 

La situation est favorable, car 1° la fin du communisme en raison des choix faits par les dirigeants politiques russes et chinois, 2° l’insuffisance de l’islamisme à servir d’épouvantail, de parfait rabatteur des modérés et d’adéquat moyen de chantage, 3° le dysfonctionnement croissant du libéralisme financier, et 4° le désenchantement des peuples face à l’individualisme amnésique et libertaire, – tout cela laisse ouvert un énorme espace énorme de manœuvre dans le dispositif des puissances dominantes, dont la seule religion véritable est celle de l’argent et du pouvoir.

 

Suite de la réponse du pape. Devant l’actuel terrorisme islamiste, il conviendrait de s’interroger sur la manière dont a été exporté un modèle de démocratie trop occidentale dans des pays où il y avait un pouvoir fort, comme en Irak. Ou en Libye, à la structure tribale. On ne peut avancer sans tenir compte de cette culture. Comme disait un Libyen il y a quelque temps: « Autrefois, nous avions Kadhafi, maintenant, nous en avons 50! »

Cette partie de la réponse du Saint-Père est peut-être trop bienveillante. Quand on impose à un pays une forme politique qui n’est pas en cohérence avec sa culture et sa structure sociale, on sait que le régime ainsi constitué sera forcément impuissant. Par suite, on condamne ce pays à ne pas avoir de politique autonome. Donc, une démocratisation trop occidentale n’est pas une bévue, l’effet d’une marotte idéologique. D’un point de vue machiavélien, elle n’est rien d’autre qu’un moyen de domination, l’instrument indispensable d’un néo-colonialisme. Plus généralement, quand les gens ont un fort goût de la liberté, on ne peut les dominer qu’en se servant de ce goût. On détruit alors le droit par l’abus du droit et la liberté par l’abus de la liberté.

 

Fin de la réponse du pape François : Sur le fond, la coexistence entre chrétiens et musulmans est possible. Je viens d’un pays où ils cohabitent en bonne familiarité. Les musulmans y vénèrent la Vierge Marie et saint Georges. Dans un pays d’Afrique, on m’a rapporté que pour le Jubilé de la miséricorde, les musulmans font longuement la queue à la cathédrale pour passer la porte sainte et prier la Vierge Marie. En Centrafrique, avant la guerre, chrétiens et musulmans vivaient ensemble et doivent le réapprendre aujourd’hui. Le Liban aussi montre que c’est possible.

On peut ajouter : si un musulman fervent et intelligent, que je suppose ici tenté par la guerre sainte, raisonne correctement, que comprendra-t-il sans difficulté, s’il sait raisonner ? Que le djihadisme joue dans la politique impériale le rôle jadis dévolu au communisme, aux temps de la guerre froide. Si l’on veut empêcher la réforme du libéralisme, on pousse les révolutionnaires ou fanatiques, dont les excès vont justifier l’immobilisme et faire tolérer la perpétuation des abus. Il est donc dans l’intérêt du libéralisme libertaire, que les islamistes les plus violents jouent dans le monde « le rôle d’instance critique du libéralisme[ii]. »

Est-ce à dire que les libéraux avaient décidé de garder le communisme en face d’eux pour toujours ? Ou avaient pour lui de la sympathie ? Certes non. Ses abus finiraient par le détruire, ce qui n’a pas manqué de se produire. Ainsi en sera-t-il du djihadisme.

Donc, un musulman fervent et même enclin à la guerre sainte, s’il comprend la politique, agit par raison et non par pulsion, sans confondre rêves et réalités, doit se dire : « Je suis placé dans une position perdante. Il me faut en sortir. En effet, à ce jour, je parais condamné :

1° à être représenté par des excités dont les connexions ne sont pas si claires ;

2° à être, ainsi représenté par eux, instrumentalisé pour un certain temps par l’Empire ; puis,

3° quand l’Empire n’aura plus besoin de nous, il nous jettera, et qu’adviendra-t-il alors de notre religion, que nous aurons discréditée par nos folies auprès de tout le genre humain ? Ce qui est arrivé au communisme. Il n’existe plus. »

 

Question du journal La Croix: L’importance de l’islam aujourd’hui en France comme l’ancrage historique chrétien du pays soulèvent des questions récurrentes sur la place des religions dans l’espace public. Quelle est, selon vous, une bonne laïcité?

Réponse du pape François: Un État doit être laïque. Les États confessionnels finissent mal. Cela va contre l’Histoire. Je crois qu’une laïcité accompagnée d’une solide loi garantissant la liberté religieuse offre un cadre pour aller de l’avant. Nous sommes tous égaux, comme fils de Dieu ou avec notre dignité de personne.

Mais chacun doit avoir la liberté d’extérioriser sa propre foi. Si une femme musulmane veut porter le voile, elle doit pouvoir le faire. De même, si un catholique veut porter une croix. On doit pouvoir professer sa foi non pas à côté mais au sein de la culture.

La petite critique que j’adresserais à la France à cet égard est d’exagérer la laïcité. Cela provient d’une manière de considérer les religions comme une sous-culture et non comme une culture à part entière. Je crains que cette approche, qui se comprend par l’héritage des Lumières, ne demeure encore.

La France devrait faire un pas en avant à ce sujet pour accepter que l’ouverture à la transcendance soit un droit pour tous.

En somme, c’est de deux cas l’un :

Ou bien ce qu’on appelle laïcité est une culture dominante qui considère les autres comme des sous-cultures tolérées – et en ce cas, la laïcité n’est qu’une version particulière de la religion d’Etat (= la philosophie des Lumières d’Etat) ;

Et (devrait-on ajouter) quand la philosophie des Lumières d’Etat dégénère complètement pour perdre à la fois la raison, la morale et la justice, alors la laïcité devient une « philosophie relativiste d’Etat », la culture commune devient une « amnésie commune d’Etat », le citoyen un « zombie nihilistement correct », le droit civil un « n’importe quoi d’Etat », l’Education nationale devient une « agence obscurantiste d’Etat », etc.

Ou bien ce qu’on appelle laïcité est une culture politique commune, visant à permettre la coexistence de plusieurs cultures ; elle doit donc s’enraciner, autant qu'il se peut, dans ces cultures, et non pas constituer une culture prétendument supérieure et totale visant à annuler les autres par l’amnésie obligatoire. La laïcité se conçoit alors comme un fragment de culture politique commun à des véritables cultures civilisatrices (la culture des Lumières sérieuses étant l’une de ces cultures). Mais évidemment, c’est une remise à jour de première grandeur pour la République française – et pour l’islam ; probablement, un des éléments qui peut les empêcher de disparaître dans l’avenir.  

 

Question du journal La Croix : Dans ce cadre laïque, comment les catholiques devraient-ils défendre leurs préoccupations sur des sujets de société, tels que l’euthanasie ou le mariage entre personnes de même sexe?

Pape François: C’est au Parlement qu’il faut discuter, argumenter, expliquer, raisonner. Ainsi grandit une société. Une fois que la loi est votée, l’État doit respecter les consciences. Dans chaque structure juridique, l’objection de conscience doit être présente car c’est un droit humain. Y compris pour un fonctionnaire du gouvernement, qui est une personne humaine. L’État doit aussi respecter les critiques.

C’est cela une vraie laïcité. On ne peut pas balayer les arguments des catholiques, en leur disant: « Vous parlez comme un prêtre. » Non, ils s’appuient sur la pensée chrétienne, que la France a si remarquablement développée.

 

La Croix: Que représente la France pour vous?

Pape François: (en français) La fille aînée de l’Église… mais pas la plus fidèle! (rires) Dans les années 1950, on disait aussi « France, pays de mission ». En ce sens, elle est une périphérie à évangéliser. Mais il faut être juste avec la France. L’Église y possède une capacité créatrice. La France est aussi une terre de grands saints, de grands penseurs: Jean Guitton, Maurice Blondel, Emmanuel Levinas – qui n’était pas catholique –, Jacques Maritain. Je pense également à la profondeur de la littérature.

On observera que Jean Guitton (cité en premier) et Jacques Maritain sont les deux penseurs qui (avec le Pr. polonais Stefan Swiezawski) ont reçu de Paul VI à la fin du Concile Vatican II le message aux intellectuels.

J’apprécie aussi comment la culture française a imprégné la spiritualité jésuite par rapport au courant espagnol, plus ascétique. Le courant français, qui a commencé avec Pierre Favre, tout en insistant toujours sur le discernement de l’esprit, donne une autre saveur. Avec les grands spirituels français: Louis Lallemant, Jean-Pierre de Caussade. Et avec les grands théologiens français, qui ont tant aidé la Compagnie de Jésus: Henri de Lubac et Michel de Certeau. Ces deux derniers me plaisent beaucoup: deux jésuites qui sont créatifs. En somme, voilà ce qui me fascine avec la France. D’un côté, cette laïcité exagérée, l’héritage de la Révolution française et, de l’autre, tant de grands saints.

 

Question du journal La Croix : Quel est celui ou celle que vous préférez?

Réponse du pape François: Sainte Thérèse de Lisieux.

 

Question du journal La Croix : L’Église en France connaît une grave crise des vocations sacerdotales. Comment faire aujourd’hui avec si peu de prêtres?

Pape François: La Corée offre un exemple historique. Ce pays a été évangélisé par des missionnaires venus de Chine qui y sont ensuite repartis. Puis, durant deux siècles, la Corée a été évangélisée par des laïcs. C’est une terre de saints et de martyrs avec aujourd’hui une Église forte. Pour évangéliser, il n’y a pas nécessairement besoin de prêtres. Le baptême donne la force d’évangéliser. Et l’Esprit Saint, reçu au baptême, pousse à sortir, à porter le message chrétien, avec courage et patience.

Certains ont traduit : le pape ne s’intéresse pas aux vocations. Le sens obvie des paroles, en réponse à la question précise (« comment faire dans ces conditions ? ») est que la France, comme la Corée jadis, passe par un creux où il y a peu de prêtre, mais elle en aura plus tard, comme la Corée d’aujourd’hui, qui a une Eglise forte ; en attendant, les laïcs français doivent évangéliser, comme jadis les Coréens.

C’est l’Esprit Saint le protagoniste de ce que fait l’Église, son moteur. Trop de chrétiens l’ignorent. Un danger à l’inverse pour l’Église est le cléricalisme. C’est un péché qui se commet à deux, comme le tango! Les prêtres veulent cléricaliser les laïcs et les laïcs demandent à être cléricalisés, par facilité. À Buenos Aires, j’ai connu de nombreux bons curés qui, voyant un laïc capable, s’exclamaient aussitôt: « Faisons-en un diacre! » Non, il faut le laisser laïc. Le cléricalisme est en particulier important en Amérique latine. Si la piété populaire y est forte, c’est justement parce qu’elle est la seule initiative des laïcs qui ne soit pas cléricale. Elle reste incomprise du clergé.

Je pense que ce dernier passage est aussi profond que savoureux, et qu’il vaut mieux le laisser savourer sans rien ajouter.



[i] Paul VI, discours cité, p.90.

[ii] Jean Duchesne, Le catholicisme minoritaire ? Un oxymore à la mode, DDB, 2016, pp.13-18.

   

A partir d'une interview de François à La Croix, réflexions politiques sur l'Histoire et sur l'avenir (1)

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Mise à jour le Mardi, 24 Mai 2016 11:29 Écrit par Henri Hude

Le pape François a accordé une entrevue le 9 mai au journal La Croix.

Je reproduis le texte de cet entretien ci-dessous avec des commentaires philosophico-politiques. François parle de l’Europe, de l'islam et de la laïcité, plus de questions purement ecclésiastiques, que je laisse de côté. Les commentaires sont intercalés en bleu dans le corps de l’interview, qui est en noir.

Dans cette interview, la part des jugements personnels de Jorge Bergoglio est importante et ne doivent pas être confondus avec un enseignement pontifical en tant que tel. Je prends mon élan sur les jugements du Saint-Père et j’en viens à exprimer des idées personnelles, que je ne prétends évidemment pas prêter au pape.

Le bon sens du lecteur saura distinguer où finit le compte-rendu et où commence la réflexion personnelle.

 

 

Journal La Croix: Dans vos discours sur l’Europe, vous évoquez les « racines » du continent, sans jamais pour autant les qualifier de chrétiennes. Vous définissez plutôt « l’identité européenne » comme « dynamique et multiculturelle ». Selon vous, l’expression de « racines chrétiennes » est inappropriée pour l’Europe?

Début de la réponse de François: « Il faut parler de racines au pluriel car il y en a tant. »

 

Ces paroles ont choqué. Pourtant, le fait qu’elles énoncent est incontestable : tout d’abord, les racines grecques (Athènes) ; ensuite, les racines romaines ; enfin, les hébraïques ; et ce qui, peut-être, en Grèce, venait d’Inde, à Rome, d’Etrurie, en Israël d’Egypte, ou de Mésopotamie ; plus, les génies propres de toutes les vagues de nations et de peuples qui se sont succédés aux abords de cette extrémité de l’Eurasie : Celtes, Latins, Germains, Slaves, Huns, sans parler des apports plus archaïques et inconnus de tous les précédents.

Elles ont choqué, dira-t-on, non par leur contenu en lui-même exact, mais dans un contexte de négation des racines chrétiennes de l’Europe et de volonté de faire de l’islam une de ces racines. Beaucoup en ont conclu, comme par réflexe mécanique, qu’il y avait forcément chez le pape une complicité avec les négateurs sectaires du caractère chrétien de l’histoire de l’Europe, ou même avec les conquérants djihadistes... Mais, cette conclusion est si absurde, qu’au lieu de se scandaliser sans raison, il faut se demander ce qu’il y a d’absurde dans les principes implicites qui conduisent à la tirer. Lisons donc la suite.

Suite de la réponse du pape. « En ce sens, quand j’entends parler des racines chrétiennes de l’Europe, j’en redoute parfois la tonalité, qui peut être triomphaliste ou vengeresse. Cela devient alors du colonialisme. Jean-Paul II en parlait avec une tonalité tranquille. L’Europe, oui, a des racines chrétiennes. Le christianisme a pour devoir de les arroser, mais dans un esprit de service comme pour le lavement des pieds. Le devoir du christianisme pour l’Europe, c’est le service. Erich Przywara, grand maître de Romano Guardini et de Hans Urs von Balthasar, nous l’enseigne: l’apport du christianisme à une culture est celui du Christ avec le lavement des pieds, c’est-à-dire le service et le don de la vie. Ce ne doit pas être un apport colonialiste.

Là encore, ces paroles choquent, dans un contexte de diabolisation de l’œuvre de colonisation, et de toute l’histoire européenne, comme si tout avait été négatif. Cette diabolisation, cette culpabilisation, sont des moyens de division et de pouvoir dont certains jouent avec brio.   

C’est pourquoi, à peine le pape a-t-il prononcé le mot « colonialisme », les automatismes jouent et les réseaux sociaux se déchaînent. François sait qu’ils vont jouer. Il les laisse jouer, il ne fait rien pour les empêcher de jouer. On dirait Jésus multipliant au nez et à la barbe des pharisiens les gestes de salut le jour du sabbat. Plaisir de la provocation ? Sûrement pas. Alors quoi ? 

François vient d’un pays qui fut, jusqu’en 1816, une colonie espagnole. Il partage en cela la condition de la plus grande partie du monde, qui fut un jour colonisée, durant les siècles précédents, par tel ou tel pays d’Europe. Comment le pape, parlant à l’Europe, ne tiendrait-il pas compte de la façon dont ses propos seront reçus dans les anciennes colonies ? Surtout que c’est là que se trouvent, non pas le centre historique de la chrétienté, mais la majorité des croyants actuels. Eux aussi ont leur fierté, et parfois leurs ressentiments. Et puis surtout, les Européens, chrétiens ou non, assurément ont mieux à faire que d’osciller entre une culpabilité morbide injectée comme un poison par des nihilistes ou des machiavéliens, et un chauvinisme réactif à connotations plus ou moins racistes.  

De toute façon, rares sont les pays qui n’ont jamais été, d’une manière ou d’une autre, les colonies ou dépendances d’une autre puissance. Nous, les Français, avons été cinq siècles une colonie romaine. La chute de Rome marqua seulement pour nous un changement de maîtres. Nous devînmes une partie du nouvel Empire romain d’Occident, carolingien germanique, jusqu’à l’arrivé des rois capétiens, d’ailleurs cousins des Carolingiens.

Pour mener à nouveau une grande politique dans le monde, les nations d’Europe ont à assumer le moment colonialiste de leur histoire, à y discerner impartialement le bon grain et l’ivraie, et à imaginer librement une forme différente de grandeur. En parlant de cette culture chrétienne du service, le pape François ouvre à l’Europe en vérité, et avec la plus grande sérénité, une perspective inouïe : rentrer dans l’Histoire, dont elle est sortie en 1945, et mener à nouveau une politique mondiale. Celle-ci, substantiellement inspirée par sa racine chrétienne, ne serait pas une politique de pouvoir, mais une politique de service. Chacune de nos nations reprendrait sur une base entièrement nouvelle la conversation et la relation avec les pays auxquels il fut mêlé dans l’Histoire.

Cela n’est évidemment possible que si cette relation n’a rien à voir avec un nouveau colonialisme (ni inversement avec une culpabilité morbide et interminable). Il est certain que la racine chrétienne, ici, permet d’imaginer cette politique mondiale, mais à condition que cette racine ne soit pas exhibée comme un motif de triomphe et un prétexte à nouvelle domination, ou pire encore un motif de repli sur soi.  

Cette rentrée dans l’Histoire est d’autant plus probable que la fin de l’Empire de Washington se profile – mais « il ne faut jamais donner de date ». Quand elle se produira, un jour, avec l’accession à la Maison Blanche d’un candidat non impérialiste, ce sera un tout autre monde. Les institutions bruxelloises et l’OTAN, qui n’avaient de sens que sous contrôle de Washington, disparaîtront, ou alors muteront et changeront complètement de sens. Les Etats-Unis seront absorbés longtemps dans leur réforme interne.

Dans ce contexte, prévisible à terme, le rapport de l’Europe avec l’islam changera du tout au tout, parce que l’islamisme sert d’alliance de revers à Washington, comme jadis aux rois de France les Turcs de la Sublime Porte. Si donc Washington redevient simplement la capitale d’une grande nation démocratique, et si le libéralisme cesse d’offenser les civilisations par une domination libertaire (économique et culturelle, plus politico-militaire), alors l’islamisme n’aura plus ni fonction, ni prétexte. Il perdra son ascendant dans le monde musulman, confronté dès lors à lui-même et à une modernité non pathologique. Les pouvoirs européens n’hésiteront d’ailleurs plus à s’en défendre énergiquement si nécessaire. 

La France profitera pleinement de sa position naturelle, devenant le terminal naturel de la nouvelle route de la soie, construisant le plus grand port atlantique, rayonnant par son omniprésence sur l’Afrique, la Méditerranée, l’Amérique latine et le Pacifique, en ayant su purger les mémoires culturelles et redéfinir des relations économiques en cohérence avec sa nouvelle sagesse de service.  

Sous cet angle, il semble que les institutions européennes, telles qu’elles sont, appartiennent au passé. En effet, massivement technocratiques à l’époque de l’économie numérique et entrepreneuriale, amnésiques et nihilistes d’un point de vue culturel, économiquement libertaires, politiquement bien trop manipulées par Washington et largement aux mains de groupes d’influence, elles ne sont pas en mesure de mener une politique de ce genre. Il s’agira pourtant, sur une autre base, forcément non amnésique (celle de toutes ces racines de l’humanisme européen), de bâtir une communauté de nations « dont la vraie fraternité serait enfin la loi[i] » et qui constituerait un facteur « de toute première importance pour le bon équilibre de la communauté humaine[ii]. »

 

Journal La Croix: Vous avez posé un geste fort en ramenant des réfugiés de Lesbos à Rome le 16 avril dernier. Mais l’Europe peut-elle accueillir tant de migrants?

Début de la réponse du pape François: C’est une question juste et responsable parce qu’on ne peut pas ouvrir grand les portes de façon irrationnelle. Mais la question de fond à se poser est pourquoi il y a tant de migrants aujourd’hui. Quand je suis allé à Lampedusa, il y a trois ans, ce phénomène commençait déjà.

Le problème initial, ce sont les guerres au Moyen-Orient et en Afrique et le sous-développement du continent africain, qui provoque la faim. S’il y a des guerres, c’est parce qu’il y a des fabricants d’armes – ce qui peut se justifier pour la défense – et surtout des trafiquants d’armes. S’il y a autant de chômage, c’est à cause du manque d’investissements pouvant procurer du travail, comme l’Afrique en a tant besoin.

Cela soulève plus largement la question d’un système économique mondial tombé dans l’idolâtrie de l’argent. Plus de 80 % des richesses de l’humanité sont aux mains d’environ 16 % de la population. Un marché complètement libre ne fonctionne pas. Le marché en soi est une bonne chose mais il lui faut, en point d’appui, un tiers, l’État, pour le contrôler et l’équilibrer. Ce qu’on appelle l’économie sociale de marché.

Le début de sa réponse et sa fin montrent qu’il est absurde de faire au pape un procès en irréalisme, tant en matière d’immigration qu’en matière d’économie (porte ouverte à tout va, utopie anarcho-néo-communiste, etc.). Au contraire, en refusant de cautionner les réactions trop pulsionnelles aux migrations, le pape tend à imposer le réalisme en empêchant la discussion politique de s’enfermer dans de fausses questions.

Si nous voulons vraiment, en Europe et en France, que les migrations et l’immigration en général ne rompent pas la paix et l’équilibre de nos sociétés, il faut travailler à assurer la paix du monde et un niveau d’investissement suffisant dans chaque pays pour y créer les emplois nécessaires. Pour cela, il faut évidemment remettre en cause l’hégémonie mondiale d’un certain système financier, qui refuse d’y parvenir, et contester l’impérialisme de ce système, qui domine et instrumentalise une grande nation. Il est clair que nos politiques ont choisi la soumission et se réjouissent des débats sur les questions de second rang qui permettent d’éviter de discuter des sujets décisifs.  

Le pape, depuis le début de son pontificat, poursuit trois objectifs en vue de l’évangélisation du monde.

Le premier, c’est de changer la stratégie de défense de la famille en mettant en première ligne la porte grande ouverte à tous plutôt qu’un catalogue d’interdits ;

le second, c’est de mettre les élites catholiques au service des pauvres et généralement de la justice ;

le troisième, c’est de casser la collusion entre des libéraux défenseurs d’un système économique injuste et inefficient, et des conservateurs qui ne semblent penser qu’à l’avortement et au mariage gay. Car cette collusion est précisément ce qui empêche d’atteindre les objectifs 1 et 2.

Il est certain que, si cette stratégie réussit, les perspectives de l’évangélisation redeviennent brillantes. Par ailleurs, il est urgent de découpler, fût-ce brutalement, la cause de l’Eglise de celle de ce régime libéral qui sera bientôt un ancien régime détesté.

Les partisans de la préservation à tout prix du désordre établi tentent de contrer la manœuvre du pape en affolant les conservateurs partout dans le monde. L’important est de les couper du pape afin de les garder séparés du peuple et complices du désordre établi. Ils se servent pour cela des inévitables flous d’un discours pontifical qui a choisi délibérément de s’adapter à un auditoire populaire dans un contexte de mass-médias. Et ces médias, qui sur le fond détestent le pape, ont pour tactique de sembler l’embrasser tout en ne laissant passer que des bribes de son discours, propres à troubler les esprits habitués à des méthodes plus traditionnelles d’expression et de gouvernement.

L’essentiel, pour que le catholicisme soit marginalisé, et plus généralement le christianisme, c’est que (i) les catholiques soient rejetés par une « gauche » moralement libertaire, ce qui permet de les cataloguer comme sexuellement répressifs, (ii) et qu’ils se retrouvent au sein d’une droite financièrement libertaire, qui permet de les cataloguer comme antipopulaires, égoïstes et hypocrites bourgeois.

La situation toute nouvelle de crise mondiale et de chaos, causée par l’hégémonie culturelle du libéralisme, permet au  pape de reprendre l’initiative en demandant aux chrétiens de modifier leur positionnement. Ces ajustements ne changent rien à la substance de la foi et de la morale chrétienne, mais ils changent tout à l’avenir de l’évangélisation. Or, le libéralisme idéologique et financier est condamné à disparaître, en particulier aux Etats-Unis et en Amérique latine, si les élites catholiques, sortant des postures perdantes imposées jadis par le malheur des temps défavorables, aux temps du danger communiste, comprennent François, qui est doté d’un véritable génie politique.

La difficulté pour François est double. D’une part, l’inertie des vieilles habitudes, d’autre part, dans certaines très hautes sphères de pouvoir, la tentative pour créer dans l’Eglise une atmosphère de schisme et de désordre, afin de bâtir une opposition majoritaire permettant d’imposer une réaction politiquement conformiste au prochain conclave, qu’on peut toujours rêver plus proche qu’il ne semble.

 

Suite de la réponse du pape. Revenons aux migrants. Le pire accueil est de les ghettoïser alors qu’il faut au contraire les intégrer. À Bruxelles, les terroristes étaient des Belges, enfants de migrants, mais ils venaient d’un ghetto. À Londres, le nouveau maire [Sadiq Khan, fils de Pakistanais, musulman] a prêté serment dans une cathédrale et sera sans doute reçu par la reine. Cela montre pour l’Europe l’importance de retrouver sa capacité d’intégrer. Je pense à Grégoire le Grand [pape de 590 à 604], qui a négocié avec ceux qu’on appelait les barbares, qui se sont ensuite intégrés.

Cette intégration est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que l’Europe connaît un grave problème de dénatalité, en raison d’une recherche égoïste de bien-être. Un vide démographique s’installe. En France toutefois, grâce à la politique familiale, cette tendance est atténuée.

Il est clairement impossible de vouloir à la fois des systèmes de retraites solvables et généreux, pas d’immigrés et très peu d’enfants. Si on ne veut pas d’immigrés, il faut avoir plus d’enfants, ou renoncer partiellement aux retraites. Tout autre discours  sur le sujet est parfaitement démagogique.

Mais, comme le dit le pape, pour avoir des enfants, il faut aussi avoir une espérance pour leur avenir économique, ce qui requiert un dynamisme d’investissement reposant sur tout autre chose que le présent système financier, qui est une « idolâtrie de l’argent ». 

 

CLIQUER POUR AVOIR SUITE ET FIN DE CETTE INTERVIEW ET DES RÉFLEXIONS.



[i] Paul VI, ‘Discours aux Instituts d’études européennes’, 29 avril 1967, texte dans L’Europe unie dans l’enseignement des papes, Solesmes, 1981, pp.85-89/

[ii] Paul VI, ‘Discours à la CEE et à l’EURATOM’, 29 mai 1967, op.cit., p.131.

   

Des clés pour comprendre le pape François. Réponse à Robert Spaemann, 4

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Mise à jour le Mercredi, 18 Mai 2016 14:34 Écrit par Henri Hude

 

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Suite de la réponse de Robert Spaemann à la question 3. « L’ensemble du domaine des relations, et particulièrement celui de la sexualité, touche la dignité de l’homme, sa personnalité et sa liberté. Il concerne le corps en tant que « temple de Dieu » (1 Cor 6,19). Par conséquent, toute violation dans ce domaine, quelle qu’en soit la fréquence, est aussi une violation de la relation avec Dieu, à laquelle les Chrétiens se savent appelés, un péché contre Sa sainteté, qui exige toujours une purification et une conversion. »

 

Robert Spaemann pense-t-il sérieusement que le pape ignorerait cela, ou n’y croirait pas ? Ou qu’il n’aurait pas le courage de faire son devoir en en tirant les conclusions pastorales et canoniques qui s’imposent ? 

Encore une fois, il faut comprendre la démarche du pape François. L’homme est enfermé par sa culture dans un système de concepts qui l’empêche de concevoir la signification de la plupart des expressions employées par Robert Spaemann dans sa réponse. Par exemple, « le corps comme temple de Dieu » (1 Cor 6,19) : le corps est conçu comme une mécanique apparue par hasard dans le cosmos. La moralité, si elle a encore un sens, ne peut en avoir un que par rapport à la liberté, elle-même définie par opposition à la nature, conçue comme déterminisme, hasard et nécessité. Quant à Dieu, il se trouve complètement exclu d’un tel cadre, moins au titre de non existant, qu’au titre d’indicible et d’inconnaissable. Une éthique solidement normative, de même qu’une foi ferme, ne peuvent trouver place dans une telle culture, aussi parce que l’Homme ne peut pas non plus y trouver une conscience de sa différence spécifique : celle de l’Homme en tant qu’Homme, celle du corps en tant que vivant et en tant qu’humain, celle de sa dignité humaine essentielle, celle de ce qui contrarie celle-ci et la dégrade. 

Il est évident que dans le cadre de cette culture, l’Homme ne peut avoir qu’une conscience extrêmement diffuse de la loi divine, de son devoir, du péché, etc. Il a surtout conscience des complexes, problèmes, crises, névroses, injustices et souffrances résultant pour lui d’une culture aussi inadéquate. Il peut aussi avoir conscience de ce qu’il y a d’objectivement beau dans sa vie (ce qu’un amour ou une amitié ont toujours de beau), et dont ne rend pas compte la culture dominante, pour laquelle tout est égal. Si tout est égal, tout est ou parfait, ou moyen, ou nul de là un balancement entre autosatisfaction, sentiment de médiocrité, dégoût de soi. L’Homme est dans la position du fils prodigue « lorsqu’il eut tout dépensé ».

La seule figure du Père qui peut lui parler, c’est celle de la miséricorde répondant à sa misère et ranimant en lui la conscience de sa dignité. S’il y a des choses que les gens ne peuvent pas encore porter, cela ne sert à rien de les leur dire pour le moment. Que signifie « avoir commis des péchés » quand on ne sait même pas ce que signifie « péché » ?

Imaginons le fils prodigue conduit à l’hôpital, blessé en danger de mort dans l’effondrement fortuit d’un mauvais lieu où il se trouvait. Va-t-on, à l’hôpital, commencer par lui tenir des propos pour lui incompréhensibles ? Lui faire la morale ? Le laisser mourir à l’enregistrement au lieu de le faire entrer au bloc opératoire ?

Le pape ne veut pas révolutionner l’Église, il veut convertir les catholiques, pour qu’ils adoptent collectivement la posture adéquate qui doit permettre l’évangélisation : qu’ils ne se comportent pas comme le fils aîné revêche de la parabole évangélique, mais qu’ils partagent la bonté prévenante du Père et sa joie au retour du prodigue (Lc 15, 11-32).

La conviction du pape semble être qu’à partir de cette expérience de la bonté divine, le prodigue peut retrouver conscience de son corps, de son âme, de sa dignité. La transmission de la culture humaniste profonde pourra sans doute jouer aussi un certain rôle, pour décaper l’idéologie dominante, mais elle n’obtiendra d’effet suffisant que si elle ne tient compte de la misère et de la miséricorde. 

 

Fin de la réponse de Robert Spaemann à la question 3. La miséricorde divine doit précisément rendre toujours possible cette conversion. Bien évidemment, elle n’est pas liée par des limites particulières, mais l’Église, de son côté, est tenue de prêcher la conversion et elle n’a pas le pouvoir, en administrant les sacrements, de franchir des limites existantes et de faire violence à la miséricorde divine. Ce serait de la présomption. Les clercs qui s’en tiennent à l’ordre existant ne condamnent donc personne, mais considèrent et proclament ses limites par rapport à la sainteté de Dieu. Il s’agit d’une annonce salutaire. Je ne souhaite pas commenter plus avant les insinuations à propos de ceux qui « se cachent derrière l’enseignement de l’Église » et qui « s’assoient sur la chaire de Moïse » pour « jeter des pierres … à la vie des personnes » (article 305). Notons simplement qu’il est fait allusion ici, d’une manière équivoque, à un passage de l’Évangile. Jésus dit bel et bien que les Pharisiens et les scribes sont assis sur la chaire de Moïse, mais il précise que les disciples doivent s’en tenir à ce qu’ils disent et ne pas agir selon leurs œuvres (Math 23,2).

 

Ceci n’appelle pas de commentaire particulier. On n’est pas forcé de penser, bien entendu, que toutes les expressions du texte du pape seraient les plus heureuses possibles. Si en conscience on ne se sent pas concerné par un reproche du pape, c’est qu’il ne nous était pas adressé, et il n’y a probablement pas lieu de le reprocher au pape, comme s’il avait voulu nous l’adresser injustement.

Néanmoins, quand il s’agit de questions de morale, il n’est jamais superflu de mettre en garde tous et chacun et nous-mêmes contre le pharisaïsme et l’hypocrisie.

 

Question 4 de l'agence CNA. Le Pape François a bien sûr souligné qu’il ne fallait pas se focaliser sur des phrases isolées de son exhortation mais considérer celle-ci dans son ensemble.

 

Réponse de Robert Spaemann à la 4ème question. À mon avis, il est tout à fait justifié de se concentrer sur les passages précités. Dans le cas d’un document du magistère pontifical, on ne peut pas s’attendre à ce que les gens se réjouissent d’un beau texte et qu’ils en ignorent des phrases capitales qui modifient l’enseignement de l’Église. On ne peut adopter ici qu’une position claire et nette : c’est oui ou c’est non. Donner la communion ou ne pas la donner : il n’y a pas de position intermédiaire.

 

Il est certain que le choix est ici binaire, comme très souvent dans la vie. Mais, le choix à faire ici n’est pas législatif ou réglementaire, et le texte du pape enseigne plutôt comment décider dans les cas singuliers. C'est un peu comme des avis et conseils pressants donnés au judiciaire, qui traite d’une succession de cas particuliers et ne rend pas la même sentence pour chacun. En vertu du même conseil reçu, le même confesseur peut en effet décider d’accorder à l’un de ses pénitents ce qu’il refusera à un autre, non pas arbitrairement, mais parce qu’il trouvera l’un en état de péché grave, et l’autre pas. Cette différence n’est pas nécessairement déterminée par la différence entre les matières des actes, qui peuvent ne pas différer, nisi numero, mais par la différence entre les degrés, chez chacun, de connaissance de leur devoir et de consentement à leur mauvaise décision, lesquels dépendent aussi en partie de l’emprise de l’idéologie relativiste et de l’impuissance ou des mauvaises habitudes développées dans ou par la culture dominante.

A un certain moment, le péché devient vice et le vice devient addiction. Toutes les addictions ont quelque chose de semblable. Par exemple, s’enivrer est un péché grave, car l’homme dégrade en lui la raison, la liberté, la dignité et, une fois en état d’ivresse, s’expose à faire du mal à son prochain involontairement. Comment donc donner l’absolution à un alcoolique ? Attend-on qu’il soit complètement désintoxiqué pour l’absoudre ?

Comme le dit le père Michelet, dominicain, la nouveauté d’Amoris laetitia consiste à traiter dans un document public de questions qui relèvent de la pratique du confesseur et si l’on ne comprend pas cette nouveauté, on risque de confondre la science et la prudence.

 

 

Question 5. Le Saint Père souligne tout au long de son exhortation que nul ne doit être condamné pour l’éternité.

 

Réponse du Professeur Spaemann à la question 5. J’ai du mal à comprendre ce qu’il veut dire par là. Il est évident que l’Église ne doit condamner quiconque personnellement, et encore moins pour l’éternité. Grâce à Dieu, elle ne peut d’ailleurs pas le faire. Mais s’agissant des relations d’ordre sexuel qui sont objectivement en contradiction avec la vie chrétienne, j’aimerais que le Pape nous dise après quel laps de temps et dans quelles circonstances un comportement objectivement peccamineux se transforme en une conduite agréable à Dieu.

 

Un comportement peccamineux qui dure ne se transforme jamais en conduite agréable à Dieu. Mais, il est tout à fait possible que, par exemple, une cohabitation juvénile ait commencé dans l’irréflexion et le conformisme sous l’emprise d’une culture obscurcissant trop l’idée du péché et valorisant la liberté en sa signification anomique (sans loi morale) et libertaire. Il est possible que le couple éprouve alors progressivement une insatisfaction liée à cette situation anthropologiquement trop imparfaite, entame une réflexion, qui se conclura parfois par la décision de se marier et devant Dieu. Dans un tel processus, qui se produit de fait quelquefois, un comportement objectivement peccamineux laisse place progressivement à une conduite agréable à Dieu. Un tel processus de réforme dans l’existence du couple va souvent de pair avec une évolution spirituelle. Les deux se produisent aussi, souvent, sous la bonne influence d’amis et dans un contexte en partie paroissial, où le prêtre peut avoir à jouer son rôle. Tel étant le processus, la question très concrète est  de savoir comment il faut le gérer, et quelles décisions prendre à chaque étape du processus. La question inclut celle de la qualification morale des situations et des actes. Si espoir il y a dans Amoris laetitia, c’est que cette difficile question puisse se poser le plus souvent possible et soit traitée de la façon qui permet le mieux une heureuse conclusion.

Aucun comportement, pas même la polygamie, n’est automatiquement peccamineux, non au sens objectif bien sûr, mais au sens d’imputable, car il dépend du degré de connaissance de la loi et de consentement au mal chez les sujets, qui eux-mêmes, répétons-le, peuvent dépendre diversement de divers facteurs, culturels, économiques ou psychophysiques. Tout cela influe sur la pratique de la vertu, restant sauve la responsabilité morale sans laquelle toutes ces questions n’auraient bien entendu aucun sens.   

 

Question 6 de CNA. S’agit-il donc à votre avis d’une véritable rupture avec l’enseignement traditionnel de l’Église ?

 

Réponse de Robert Spaemann à la question 6. Pour toute personne qui réfléchit et qui connaît les textes en question, il ne fait aucun doute qu’il s’agit là d’une rupture.

 

A mon avis, cette réponse catégorique n’est pas justifiée, mais elle s’explique, parce que le professeur pense « textes », là où le pape François pense « contexte ». Il y a sans doute là un épisode de plus dans l’histoire du dialogue difficile, dans l’Église catholique, au sujet de la pratique, entre les esprits plus sévères et plus contemplatifs des raisons éternelles, et les esprits plus casuistes et souvent plus indulgents, attentifs à la singularité de la décision circonstanciée, avec son caractère très personnel.

Robert Spaemann reconnaît la continuité du thème de la miséricorde entre Jean-Paul II et François.

En tant qu’ancien professeur, à Rome, à l’Institut Jean-Paul II sur le mariage et la famille, je trouve dans Amoris laetitia un très précieux complément à la catéchèse de Jean-Paul II sur l’homme, la femme et le mariage. Jean-Paul II s’est proposé de mettre en valeur la dignité du mariage, y compris de la sexualité. Ce faisant il a produit semaine après semaine, sur quatre années (sans parler de Familiaris consortio), une œuvre massive, qui constitue un des joyaux de l’humanisme chrétien.

Jean-Paul II se place habituellement à un degré de grande profondeur ontologique et surnaturelle. Il est attentif, sans doute, aux difficultés du couple, aux erreurs et aux péchés humains, mais il vise d’abord à décrire la perfection, qui est la norme, et pour cela il explore avec prédilection l’« origine », notamment l’état d’innocence auquel se réfère Jésus dans ses réponses fameuses sur le mariage[i]. Pour traiter du mariage, objet dont il n’a pas d’expérience personnelle vécue, Jean-Paul II se sert de l’expérience de couples qu’il a pu en même temps accompagner et interroger, et dont il comprend la vie avec une intelligence exceptionnelle, mieux que ne pourraient faire beaucoup d’autres en réfléchissant sur leur expérience directe – et cela, parce qu’il est doué d’une stupéfiante faculté de saisie de l’essentiel, de sympathie et d’empathie, et aussi parce qu’il considère le mariage dans ce que les théologiens nommeraient ses raisons éternelles, c’est-à-dire la pensée divine créatrice, qui affleure dans les Saintes Écritures. Après tout, la vérité absolue sur quelque chose, c’est l’idée que Dieu en a.

Jean-Paul II considère ainsi son objet à partir de son Modèle éternel, ou dans des exemplaires achevés, ce qui peut être jugé élitiste, mais n’est pas en anthropologie de mauvaise méthode. Si l’on veut parler de l’art, il vaut mieux prendre pour exemple Michel Ange qu’un peintre du dimanche. Sa formation à la description phénoménologique va aussi dans le même sens, orientant l’esprit vers la structure essentielle-idéale de la chose à décrire.

On trouve chez le pape François l’étude complémentaire, celle du quotidien, du vécu, et des difficultés ordinaires. Et, aussi, le problème de la décision concrète à prendre au jour le jour, que ne résout pas adéquatement la contemplation de « la splendeur de la vérité ». Même si la théologie morale doit réagir contre l’absorption par la casuistique, et doit fonder la pratique dans la contemplation, toutefois, l’Homme pratique reste un être de décision et toute décision est singulière. De la sorte, la contemplation de la structure universelle de l’humain et la détermination des règles éthiques universelles, ni même la docilité à l’Esprit-Saint grâce à la prière, ne sauraient remplacer l’étude des cas concrets, la formation du jugement pratique, le discernement au jour le jour.

C’est en ce sens qu’il y a très certainement un développement de la pensée de Jean-Paul II par François. L’image qui ressort de la sexualité humaine, et de sa place dans l’amour humain, et chrétien, est plus complète et j’ose dire plus encourageante après cet apport. Si l’on n’insistait que sur le bel humanisme, sans mettre en relief les difficultés, les péchés, les déceptions et la capacité à les surmonter, sans doute la sexualité et l’amour seraient-ils dégagées d’un corset de jansénisme paralysant, mais ils risqueraient aussi de se voir idéaliser et exposés à des crises de désillusion. Sans jamais céder à une critique pessimiste et en faisant même ressortir la positivité du sexe avec une audace surprenante, François procède aussi à sa nécessaire démystification. Celle-ci, dans la culture présente, est une des conditions les plus évidentes pour renouer avec la dignité et la joie. François accentue différemment que Jean-Paul II. Les références à Pie XI (Casti connubii) et à Paul VI parlant de la Sainte-Famille[ii] semblent tempérer l’humanisme ardent du concile et de Jean-Paul II dans un sens plus rédemptoriste. C’est pourquoi, sa spiritualité de la miséricorde est plus axée sur l’expérience de la souffrance et de la consolation, et d’une réconciliation humble entre les cœurs que l’existence a broyés. Chez Jean-Paul II, elle est plus axée sur la pleine restauration de la dignité humaine chez des personnes que la grâce a magnifiquement restaurées. Que dire ? Les deux sont également vrais, mais les deux, ensemble, sont encore plus vrais. Il y a un paradoxe dans cette histoire : le pape phénoménologue a produit une métaphysique du mariage, dont la méditation préalable est indispensable à l’action ; le pape thomiste a produit une phénoménologie concrète, tout aussi utile à la pratique pastorale[iii].

 

 

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[i] Mt 19, 3 ; Mc 10, 2. Jean-Paul II, catéchèse du 5septembre 1979. « Nous voulons nous demander ce que signifie cette expression: "l'origine". Nous voulons en outre mettre au clair la raison pour laquelle le Christ se réclame de "l'origine" précisément dans cette circonstance [voir plus bas la citation du dialogue du Christ avec les pharisiens] et, pour cela, nous nous proposons une analyse plus précise du message correspondant de l'Ecriture sainte. Deux fois, au cours de son dialogue avec les pharisiens qui l'interrogeaient sur l'indissolubilité du mariage. Jésus Christ fait mention de "l'origine". Voici comment s'est déroulé l'entretien: "... Des pharisiens s'approchèrent de lui et lui dirent pour le mettre à l'épreuve: "Est-il permis de répudier sa femme pour n'importe quel motif?" Il répondit: "N'avez-vous pas lu que le Créateur, dès l'origine, les fit homme et femme et qu'il dit: Ainsi donc l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et les deux ne feront qu'une seule chair? Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Eh bien! ce que Dieu a uni, l'homme ne doit point le séparer." "Pourquoi donc, lui disent-ils, Moïse a-t- il prescrit de donner un acte de divorce quand on répudie?" Jésus leur répondit: "C'est en raison de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes, mais à l'origine il n'en a pas été ainsi. " »

[ii] Amoris laetitia, n°66 : « L’alliance d’amour et de fidélité, dont vit la Sainte Famille de Nazareth, illumine le principe qui donne forme à toute famille et la rend capable de mieux affronter les vicissitudes de la vie et de l’histoire. Sur cette base, toute famille, malgré sa faiblesse, peut devenir une lumière dans l’obscurité du monde.  ‘‘Une leçon de vie familiale. Que Nazareth nous enseigne ce qu’est la famille, sa communion d’amour, son austère et simple beauté, son caractère sacré et inviolable; apprenons de Nazareth comment la formation qu’on y reçoit est douce et irremplaçable; apprenons quel est son rôle primordial sur le plan social’’ (Paul VI, Discours prononcé à Nazareth, 5 janvier 1964) ».

[iii] Je me permets de renvoyer à un article ‘Métaphysique et phénoménologie’, paru dans la Revue des Bernardins, en deux livraisons, où je faisais écho à de longues discussions avec certains de mes amis français et à la lecture d’un texte de Jerzy Kalinowski, collègue universitaire de Karol Wojtyla, intitulé Autour de Personne et acte de Karol cardinal Wojtyla : Articles et conférences sur une rencontre du thomisme avec la phénoménologie, 1973-1987 (Collection des publications du Centre de philosophie du droit), Presses de l’Université d’Aix-Marseille, 1987. Dans ce petit livre très précis, tout en égratignant le moins possible Karol Wojtyla, son « illustre collègue » et ami personnel, Kalinowski critiquait sévèrement la traduction anglaise de Personne et Acte par Anna-Teresa Tymieniecka, à laquelle il reprochait, textes polonais originaux à l’appui, d’avoir gommé la dimension thomiste de l’écrit de Karol Wojtyla.

   

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