Henri Hude

Campagne de presse contre François

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Mise à jour le Jeudi, 22 Janvier 2015 10:47 Écrit par Henri Hude

 

Jean-Marie Guénois, rédacteur en chef au Figaro chargé des religions, a publié dans Figarovox un texte très agressif contre le pape François[i]. Sa thèse n’est rien moins que celle-ci : l’Eglise catholique est en cours de destruction depuis l’élection de François.

Ce papier (sous forme d'interview), que j’ai lu avec attention, paraît après plusieurs autres allant dans le même sens, mais il va plus loin que les précédents.

Il est aisé de montrer sur d’importants points de fait, que cet article n’est pas précis. Exemple.

Le pape, écrit Jean-Marie Guénois, vient de nommer « au prestigieux siège de Chicago, le plus progressiste des évêques américains, relégué [jusqu’] alors dans un minuscule diocèse ».

Progressiste ? On en jugera.

Il y a exactement un an, le 21 janvier 2013, « le plus progressiste des évêques américains », alors évêque de la « minuscule » ville de Spokane (210.328 habitants), a prononcé le sermon à une messe pour le respect de la vie. C’était peu de temps après la tuerie de Newton, où un déséquilibré avait massacré vingt enfants.

Ce grand progressiste a donc déclaré, ce jour-là : « La vérité finira par l’emporter et nous devons croire qu’une nation dont le cœur peut collectivement se briser de douleur à la pensée des bébés massacrés à Newton, a la capacité et la grâce de Dieu pour éprouver un jour la même douleur, à la pensée des bébés tués dans le sein maternel[ii] »  

Le  « plus progressiste des évêques américains » (comment sont donc les autres…?) se nomme Mgr Blase Cupich.

Parlons un peu de sa carrière. Chacun comprend que, dans l’esprit parisien de Jean-Marie Guénois, Mgr Cupich vient de ce que le cardinal de Richelieu appelait un « évêché crotté ». C’est donc une sorte d’intrus à Chicago (6 millions d’habitants, 2,3 millions de catholiques, soit 28, 57 fois plus qu’à Spokane-Ville). Mgr Cupich fut en effet nommé par Jean-Paul II évêque de Rapid City, 68.000 habitants, 83 paroisses, Dakota du Sud. A côté de ça, en effet, et vu de Paris, Luçon (10.000 h.), c’est Broadway. Il a ensuite été transféré par Benoît XVI à Spokane, état de Washington, 210.000 habitants, autant de paroisses (qu’à Rapid Ciy), mais avec en prime une université (jésuite). En somme, une promotion. En plus, un très joli coin de l’Ouest (comme Luçon).

Allez faire un tour sur le website du diocèse de Spokane. Mgr Cupich y est encore indiqué comme l’Ordinaire du lieu. Vous n’aurez pas précisément l’impression de débarquer à Evreux dans la grande époque Gaillot.

Ce n’était pas jusque-là une carrière fulgurante, mais chacun a compris que la performance carriériste n’est pas exactement au nombre des qualités que recherche le redoutable François.

En tout cas, il est clair que, pour Jean-Marie Guénois, n'avoir été que le pasteur de ces gens-là ne devrait normalement pas suffire à obtenir une charge aussi importante. Dont acte. On dira au pape d’être plus prudent la prochaine fois.

Un bon connaisseur du monde religieux américain John J. Allen, le vaticaniste du Boston Globe a écrit, au sujet de Mgr Cupich[iii] : « Cupich est clairement un modéré, qui adopte et défend clairement l’enseignement de l’Eglise sur toutes les questions culturelles brûlantes et conflictuelles, telles que l’avortement, la contraception et le mariage homosexuel, mais, comme François, il tend à éviter la grosse rhétorique sur ces sujets. »

Il est exact que Mgr Cupich s’est démarqué de la pratique des mouvements pro-life et anti gay-marriage. Mais son intention en cela est parfaitement claire :

1° il ne veut plus d’un découplage entre la défense de la vie et le souci de la solidarité, les deux étant exigées par la dignité humaine ; il n’admet pas la juxtaposition pharisaïque entre une grande sévérité envers le libertarisme sexuel et une grande indulgence envers le libertarisme économique ou financier. Mgr Cupich veut que nous commencions par le respect de la vie, mais que nous finissions par envisager l’ensemble des questions qui concernent la dignité humaine. Et il entend par là aussi bien le racisme que l’économie libertaire (conférence de juin 2014 à la Catholic University of America).  

2° il ne veut nullement décourager les militants, mais prévient que l’esprit chrétien ne doit pas se transformer en esprit de guerre des cultures, qui ne vaut pas mieux que l’esprit de lutte des classes. 

Il insiste pour qu’on soit charitable envers les pécheurs. Y compris ceux qu’on aime le moins. Car nous sommes tous pécheurs. Ce n’est pas si original pour un apôtre de Jésus-Christ.

Cupich (en cela plus original), vivait, ai-je lu quelque part, à Spokane, dans une simple chambre, et ne possédait pas de meubles en propre. Ce n’est pas le chemin de tout le monde, mais il se trouve que c’est le sien.  

Il fut depuis 2002 membre et depuis 2008 président du « comité de nettoyage » de l’Eglise américaine après les scandales de pédophilie. Quand certains ont traîné les pieds, il ne l’a pas admis (Philadelphie, février 2011).La conférence épiscopale des Etats-Unis d’Amérique n’a évidemment placé à un tel poste clé qu’une personne jouissant en son sein d’un parfait crédit.

En somme, populaire, non-libéral, profondément catholique, courageux, sans langue de bois, c’est un François américain.

Ajoutons pour finir que Mgr Blase Cupich, d’origine croate, est fils d’une famille de neuf enfants. Forcément dépourvu de sens de l’humour, comme tous les idéologues progressistes (et quelques conservateurs), il aura sans doute été mortifié par les récents propos de François au sujet des lapins. Cette formule choc a été employée pour éviter les malentendus dans le contexte d’une intervention où le pape parlant de paternité responsable se disait préoccupé par le malthusianisme (mêmes idées, sans les formules choc, dans Vatican II, Gaudium et spes, n°50, et dans Paul VI, Humanae vitae, n°10.)  

En résumé, ce papier introduit chez les catholiques français un trouble qui n’a pas lieu d’être.

 

A ceux qui me demanderaient davantage, je me permets de rappeler trois articles précédents :

La signification politique de l’élection du pape François  (30 mars 2013) ;

La tactique des médias en face du pape François (22 novembre 2014).

La miséricorde est-elle un cheval de Troie ? (16 novembre 2014)

 



[ii] Ma traduction. Texte original : “The truth will win out and we have to believe that a nation whose collective heart  can break and grieve for babies slaughtered in Newton has the capacity and God’s grace to one day grieve for the babies killed in the womb.”

[iii] “Cupich is clearly a moderate, clearly upholding church teaching on all the hot-button issues in the wars of culture such as abortion, contraception and gay-marriage, but like Francis, he tends to shun strong rhetoric on those matters.”

 

 

Blasphème sacré

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Mise à jour le Vendredi, 16 Janvier 2015 11:06 Écrit par Henri Hude


 

Le secret de la propagande politique consiste à enfermer l’opinion dans un pseudo-choix entre le régime et les extrémistes, et à sacraliser ce choix, comme s’il s’agissait d’opter entre le Diable et le Bon Dieu.

 

En régime dit libéral, les "libéraux" doivent se réserver le monopole du débat sérieux, disposer de quelques frondeurs, servant de leurres, de postiches et de comparses. Les extrémistes (fanatiques, fascistes, communistes) doivent seuls jouir du monopole de l’opposition vigoureuse. C’est ainsi que le choix démocratique doit se réduire idéalement à opter entre des fous furieux, un bonnet blanc et un blanc bonnet. Avec ça, pas besoin de truquer les élections.

 

La réforme sérieuse est ainsi rendue longtemps impossible et le régime se maintient indéfiniment, tout en devenant de plus en plus libertaire (culturellement), oligarchique (politiquement) et esclavagiste (économiquement).

 

Mais comme la pression monte, le régime doit se durcir (démocratiquement, cela va sans dire). A cela sert l’insécurité causée par les fanatiques. Elle justifie des politiques liberticides et permet de serrer les coudes autour du Chef en faisant la guerre, mais au nom de la défense de la démocratie. Georges Bush II fut le modèle du genre. 

      

Le régime culturel dominant (le pouvoir culturel, avec son idéologie libertaire et son jacobinisme politiquement correct) se sert des fanatiques comme d’idiots utiles et criminels, permettant à sa propagande d’enfermer l’opinion dans un choix simpliste entre la religion terroriste et le libéralisme libertaire blasphémateur. C’est ainsi que le fanatique est l’instrument et la caution de l’amalgame et de la dichotomie, procédés de base de toute propagande politique.

 

Si les fanatiques n’existaient pas, il faudrait les inventer. Nous avons vu comment le régime culturel homogénéise tout au nom du droit à la différence. Comment il discrimine au nom de la non-discrimination. Comment il impose un ordre moral à rebours au nom de la liberté individuelle. Comment il impose un dogme politiquement correct au nom de l’antidogmatisme. Comment en un mot il règne par la ruse. 

 

J’ai expliqué depuis longtemps, dans mon premier livre, Prolégomènes. Les choix humains, ch.1, comment un dogmatisme se cache sous une apparence de scepticisme – sous un pseudoscepticisme. Je n’affirme rien, dit-il. Je « doute ». Moyennant quoi, il cache ce qu’il affirme en fait, sous le voile trompeur de son pseudoscepticisme.

 

Ce dont « je doute » dissimule habilement ce dont je suis sûr, et je vous impose ces certitudes en feignant de vous proposer amicalement mon « doute ». Je m’assure ainsi la position avantageuse de l’ami respectueux et du défenseur de la liberté et de la raison. Je défigure mes contradicteurs rationnels en plaquant sur leur visage le masque hideux du fasciste et du fanatique. J’interdis ainsi le débat au nom de la tolérance. Et j’écrase mes contradicteurs au nom de la liberté.

 

Le vrai débat, en réalité, peut commencer, quand le pseudo-scepticisme est démasqué, lorsque sa métaphysique est exposée, lorsqu’on discute franchement sur le fond. Que ce vrai débat n’ait pas lieu, c’est l’évidence même. Franchement, il faut lire Prolégomènes. Au moins le chapitre 1.

 

Il est faux de prétendre qu’il n’y ait plus rien de sacré. Nous vivons au contraire dans une ambiance saturée de sacralité paradoxale. La profanation est la seule chose sacrée. Mais c’est une chose absolument sacrée. La désacraliser, c’est du sacrilège. Parler contre elle, c’est blasphémer. Le blasphème est la chose la plus sacrée. Le blasphémateur est un dieu. Comme l’empereur romain, il connaît à sa mort une apothéose. Il entre au Panthéon, c’est-à-dire dans l’assemblée des dieux. C’est ainsi. L’Homme est toujours un animal religieux. Il ne sort jamais de la religion. Il en change. Pour le meilleur, ou le pire.

   

Les religions, la guerre et la paix

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Mise à jour le Jeudi, 15 Janvier 2015 13:08 Écrit par Henri Hude

L'actualité me conduit à publier aujourd'hui directement en page d'accueil et sans autre modification que cette introduction, une interview que j'ai donnée à l'agence de presse Zénit en 2009 après les voyages consécutifs, au Proche-Orient, de Barack Obama et de Benoît XVI. Pour passer de l'émotion compréhensible à la nécessaire analyse. 

 

ROME, Mercredi 26 août 2009 (ZENIT.org) - Dans le numéro n°55 (Juillet-Septembre 2009), de la revue Humanitas, de l'Université catholique pontificale du Chili, le philosophe français Henri Hude, membre du Conseil des collaborateurs de la revue, publie un essai dans lequel il analyse, depuis la perspective de la philosophie morale politique, les discours du pape Benoît XVI et du président américain Barak Obama, au Moyen Orient. Dans cet entretien à ZENIT, Henri Hude, également ancien professeur à l'Institut Jean-Paul II pour la famille, à Rome, revient sur cet essai.  

 

 

ZENIT : Henri Hude, pourquoi un tel parallèle entre les discours de Benoît XVI et ceux de Barak Obama ? 

Henri HUDE : L'humanité a besoin de prendre « un nouveau départ », pas seulement au Moyen-Orient. Benoît XVI et Barak Obama l'affirment et emploient la même expression. C'est leur premier et leur dernier mot. Le but où tend ce « nouveau départ » est la paix universelle. Tous deux veulent y tendre sans utopie. Ce « nouveau départ » n'est possible, selon eux deux, qu'avec une prise en compte sérieuse de la religion. Les deux hommes prêtent donc une attention particulière aux conditions culturelles et spirituelles de la paix universelle. Leurs perspectives sur l'avenir, différentes mais croisées, suggèrent une possible recomposition positive du paysage global, spirituel et temporel. 

 

 

ZENIT : Quel est selon vous l'apport essentiel de leurs interventions parallèles ? 

H. HUDE : Dire que la religion peut être facteur de paix. Barak Obama pense que les religions peuvent vivre ensemble harmonieusement en se soumettant à la norme d'une philosophie assurant l'égalité et la liberté des opinions et traditions, au sein d'une constitution politique visant à rassembler toute la pluralité dans l'unité, sans l'annuler. « E pluribus Unum ». Et à cette condition, leur apport à la société est très positif. Benoît XVI dit encore mieux, à mon avis, à savoir : comment ce modèle théorique peut marcher, sans se dégrader dans l'utopie, ou dans la manipulation. Benoît XVI parle moins de la religion en général, qu'il ne traite méthodiquement, avec réalisme et respect, les diverses relations particulières en présence : entre le christianisme et les lumières ; entre les lumières et l'islam ; entre le christianisme et l'islam. Il tient compte aussi du judaïsme, bien sûr. 

 

 

ZENIT : Vous mettez donc les Lumières au nombre des religions ? 

H. HUDE : Bien entendu. C'est vrai même des Lumières en leur phase actuelle, toute relativiste. On se dit qu'il serait plus simple de reconnaître mutuellement nos « opinions » sans chercher de « vérité absolue »... Mais ce n'est pas si simple. Car s'il n'y a pas de vérité absolue, cela même devient la vérité absolue et alors il ya encore une vérité absolue. Et cette dernière « vérité absolue » n'est pas une simple règle pratique utile à la tolérance, mais c'est une croyance métaphysique déterminée, jointe à tout un système de permissions et d'interdictions. Si chaque esprit individuel est susceptible de faire surgir une vérité, nous sommes en plein polythéisme, ou panthéisme. Les Lumières ont donc tout à fait raison de poser aux religions des questions sur la tolérance, la liberté religieuse et les guerres de religions - mais à condition de s'inclure elles-mêmes, et à égalité, dans le dispositif problématique qu'elles dégagent. Car la Raison des Lumières, elle aussi, quand on l'approfondit, est une des idées possibles de l'Absolu, de la Divinité, en concurrence avec toutes les autres. 

 

 

ZENIT : Quel peut être l'intérêt de ces « profils parallèles », par rapport à l'œuvre  de l'évangélisation ? 

H. HUDE : L'évangélisation n'est possible que si les chrétiens sont fiers de leur foi, et ne se sentent pas culpabilisés à cause d'elle. Benoît XVI déculpabilise les chrétiens, mais aussi les musulmans et les juifs. Une âme culpabilisée n'ose pas parler publiquement de sa foi. Pourquoi ? Benoît XVI le dit : « Certains soutiennent que la religion est nécessairement une cause de division dans notre monde ; et ils prétendent que moins d'attention est prêtée à la religion dans la sphère publique, mieux cela est. » (Discours dans la mosquée Al Hussein, §3) Et l'argument pour prouver cela est l'existence des guerres de religions, qui seraient inévitables. Barak Obama et Benoît XVI affrontent cette question avec franchise et profondeur. Il en résulte deux idées, très différentes, mais en partie convergentes, de la religion comme facteur fondamental de paix. Cela tend à déculpabiliser le chrétien par rapport à ce genre de reproche. Cela lui évite aussi de s'y exposer. 

 

 

ZENIT : Quelle est la plus grande différence entre les deux hommes ? 

H. HUDE : Le président traite politiquement les religions, même s'il n'est pas dénué de sensibilité religieuse ; et il fait progresser la réflexion publique en faisant sentir qu'il discerne bien la complexité du problème. Toutefois, il s'élève difficilement au dessus d'une rhétorique pacifiste interreligieuse, chaleureuse mais un peu vague, dont l'efficacité sur les esprits religieux restera mitigée, et sera souvent fonction de leur degré de sécularisation. Bien sûr, la dissolution des religions dans l'ambiance séculariste et relativiste, qu'Obama ne désire pas, serait automatiquement la solution des problèmes que pose leur existence. Mais en ce cas, la dissolution du sécularisme serait aussi une solution possible des problèmes qu'il pose aux religions... Comment aller plus loin que ces pseudo-solutions ? Le pape, lui, traite religieusement les religions. Il considère la relative difficulté de leur coexistence politique (qui est un fait indéniable) d'abord comme un problème religieux. Ce problème se pose à chacune sérieusement à l'intérieur de la conscience religieuse. Le pape ne part pas de ce que requièrent la politique démocratique, ou la paix mondiale, posées comme des absolus, mais il part de la recherche de la volonté de Dieu dans chaque situation. C'est aussi pourquoi sa philosophie politique est plus profonde et entre davantage dans le concret des conditions effectives de la paix. 

 

 

ZENIT : Mais alors que signifie exactement l'appel à la paix interreligieuse, si on ne le lance plus uniquement au nom des Lumières ? 

H. HUDE : C'est la bonne question. Il faut évidemment que cet appel ne renferme en lui-même rien de contraire à la conviction fondamentale de chacune de parties en présence. Autrement, il sonne comme un appel à l'apostasie. Pour cela il faut un dialogue d'une totale franchise. Supposez, par exemple, que Dieu ait révélé que la guerre sainte serait un devoir religieux - je ne me prononce pas ici sur le fond ; c'est une simple hypothèse de travail ; qu'est-ce que vous voudriez que cela fasse à un « vrai croyant », dans cette hypothèse, que de lui objecter que Dieu ne serait pas politiquement correct ? L'appel à la paix, formulé à l'occidentale, serait irrecevable. Par contre, il pourrait être efficace et non déloyal de faire remarquer à ce genre de croyant que, dans les conditions nouvelles du monde, une guerre sainte, surtout usant de moyens affreux, aurait pour la cause de sa religion un caractère tout à fait contreproductif, qui ne conduirait qu'à l'affaiblissement de cette religion au profit d'une conception irréligieuse de la liberté et de la paix. Ce fut l'expérience amère de la chrétienté européenne aux 16ème et 17ème siècles. Les guerres de religions ont fondé la sécularisation en Europe. Ceci n'est bien sûr qu'un exemple. Un appel à la «tolérance » est donc tout à fait superficiel, s'il consiste à faire la leçon aux théistes du point de vue polythéiste, ou panthéiste. Supposez qu'on demande aux Musulmans d'accepter de considérer Allah comme un des dieux du Panthéon relativiste : ce serait une mauvaise plaisanterie, qu'ils prendraient très mal. Un chrétien aussi, d'ailleurs. Car qu'est-ce qu'un descendant d'Abraham selon la foi ? Quelqu'un qui pense que Dieu l'a appelé à une rupture décisive avec le panthéisme et le polythéisme. C'est pourquoi la prédication séculariste d'une vague tolérance relativiste ne promeut aucun dialogue sérieux et profond. Elle tend seulement, ou à dissoudre les religions théistes en les réduisant au silence par culpabilisation, ou à les dresser avec violence contre l'idée même de la tolérance. Pour établir un dialogue sérieux et pacifiant, un « croyant aux Lumières » devrait commencer par dire : « Je suis polythéiste, ou panthéiste, et j'estime que ma croyance est la vraie ». Discutons-en, si vous le voulez. L'appel à un dialogue profond suppose la vérité, et accepte le tragique du dissentiment sur l'essentiel. 

 

 

ZENIT: Mais comment peut-on vivre en paix ensemble si on est séparé par des dissentiments sur l'essentiel qu'on refuse de relativiser ? 

H. HUDE : Ce qui permet la coexistence, c'est l'estime et l'amitié, par la communauté du sérieux éthique d'une vie vertueuse. Ainsi s'était bâti le consensus des Etats-Unis, entre philosophes et croyants, depuis l'Indépendance. C'est ce consensus qui a volé en éclat depuis l'arrêt sur l'avortement. Barak Obama voudrait le rebâtir, mais comment ?Si les Lumières abandonnent le devoir kantien au profit de l'hédonisme et du relativisme éthique, la démocratie « éclairée » ne se structure plus autour de la liberté qui monte mais autour de celle qui descend, et il n'y a alors plus de lieu commun entre elle et les religions, ni d'ailleurs entre les Lumières tardives et les Lumières triomphantes. Les questions d'éthique de la vie sont cruciales à cet égard. Si les Lumières renoncent à l'exigence rigoureuse du devoir, elles se dégradent en un laxisme intolérant qui pousse au choc des civilisations. 

 

 

ZENIT : Pourquoi y a-t-il des guerres de religions ? 

H. HUDE : Il faut comprendre ce terme de « guerre de religions » au sens le plus large. Les guerres entre idéologies issues des Lumières, ou entre une religion et une telle idéologie, sont aussi des guerres de religions, en ce sens large. Le pape note que les guerres de religion existent, au sens large, mais ne sont pas forcément très religieuses : « C'est souvent la manipulation idéologique de la religion, parfois à des fins politiques, qui est le véritable catalyseur des tensions et des divisions » (Discours dans la mosquée Al Hussein, §3). On pourrait ici invoquer le témoignage du philosophe Montaigne, qui vivait en France aux temps des guerres de religions (Essais, II, 12). Si l'action du Général Petraeus, en Irak, y a tant amélioré les affaires des Etats-Unis, c'est qu'elle a été bâtie, justement, sur une analyse beaucoup plus fine du caractère d'un conflit comportant une dimension religieuse, comme l'explique le Pr. Ahmed S. Hachim (NOTE). Aussi Benoît XVI loue-t-il les dirigeants jordaniens de « s'assurer que le versant public de la religion reflète sa véritable nature. » (Discours dans la mosquée Al Hussein, §3)

 

NOTE : Le Pr. Ahmed S.Hachim était en 2009 professeur d'études stratégiques au Naval War College des USA, spécialiste du Proche-Orient. Conférence sur le "Partisan tellurique", au colloque international sur Les guerres irrégulières, Saint-Cyr, mai 2009.

Propos recueillis par Jaime Antúnez Aldunate

Texte espagnol de l'article de H. Hude dans Humanitas, n°55: http://www.humanitas.cl/html/revista/hum55_2009.html 

Le contenu de cet entretien s'inspire du chapitre 11, "Religions, laïcité", d'Ethique des décideurs (2004), 2ème édition, Economica, 2013.  

 

                                        

 

  

   

Comment s'autodétruit la machine nihiliste à broyer les identités

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Mise à jour le Lundi, 05 Janvier 2015 16:52 Écrit par Henri Hude

L’objet de cette série de posts (dont voici le 4ème sur 6) est de faire comprendre comment les libéraux-libertaires discriminent en prétendant pratiquer la non-discrimination. Faire comprendre le fonctionnement de la machine à broyer l’identité culturelle d’un peuple quel qu’il soit. Comment bloquer le fonctionnement de cette machine et comment la mettre à la casse. C’est la condition d’une récupération décomplexée de notre identité. Ces articles reprennent l’essentiel du chapitre 10 de La force de la liberté. Nouvelle philosophie du décideur, Economica, 2013.


 

Résumé des 3 posts précédents :

( Cliquez ICI pour revenir au tout début de l’article )

La théorie postmoderne de la justice (celle de John Rawls) postule que la décision publique juste est celle que prendrait un individu qui supposerait méthodiquement qu’il ignorerait sa propre identité (= « un individu raisonnant sous un voile d’ignorance ») – voir premier article.

La théorie prévoit que cet individu sera neutre, impartial, intéressé à l’équité et à l’égalité entre les identités ; il fera donc une loi ne brimant aucune des identités. Malheureusement, l’expérience contredit la théorie. Ce qui se produit, en fait, c’est la constitution d’une identité négative, qui au lieu d’être neutre se comporte en partisan ; qui, au lieu d’être tolérante, cherche à imposer la négation de toute autre identité ; et qui loin d’établir un espace public pour tous tend à exclure tous les autres de cet espace pour s’y installer comme l’unique identité commune de référence – voir second article.

En outre, la théorie prétend que chacun pourra vivre à sa guise sans subir un ordre moral, mais c’est le contraire qui a lieu, car l’identité nihiliste impose un ordre moral à l’envers – voir troisième article.

 

 

 

 

 

Peut-on sauver la théorie postmoderne de la justice ?

 

 

Avant d’aller plus loin, demandons-nous si l’on peut sauver la théorie postmoderne de la justice, autrement dit : peut-on cesser de discriminer sous couvert de non-discrimination ?

 

La question est de savoir si la clé de voûte de la théorie, c’est-à-dire la fameuse « procédure impartiale », qui ne l’est pas du tout, peut être amendée pour devenir réellement impartiale, si possible.

 

Donc, à supposer qu’on veuille sauver cette procédure et utiliser malgré tout, valablement, le voile dignorance, il faudrait commencer par inclure lidentité nihiliste au nombre des identités entre lesquelles simposerait limpartialité. Chacun voit aisément qu’on en est loin !

 

Il faudrait aussi prendre les mesures et précautions propres à prévenir les abus dont nous venons de parler (machine à détruire les identités non nihilistes et ordre moral à rebours).

 

Comment empêcher que la procédure du voile d’ignorance (= décider en supposant qu’on ne connaît pas sa propre identité) ne procure le moindre privilège à lidentité négatrice ? Pour y parvenir, il faudrait évidemment définir plus largement la discrimination, en y incluant la « discrimination nihiliste », qui consiste à discriminer les identités non nihilistes au profit de lidentité nihiliste.

 

Malheureusement, cette fameuse méthode postmoderne de décision juste, une fois amendée de cette manière, ne sert plus à rien pour déterminer une loi « impartiale ». Car il est évident que la loi dite impartiale est nécessairement partiale en faveur du nihiliste. Et que donc n’importe quelle décision prise sous le voile sera forcément partiale, du point de vue de la théorie. Et donc, sous le voile, on décidera seulement de ne pas décider sous le voile, si on décide au moins de décider.

 

En somme, si lon commence par prendre ces précautions équitables, la procédure nest plus de la moindre utilité, puisquelle ne permet plus dès lors de décider quoi que ce soit.

 

Ceci nous ramène à la pure situation de départ, dont Rawls voulait nous faire sortir : un relativisme des opinions qui déboucherait sur la permission de n’importe quoi, et donc ou l’indécision ou le droit du plus fort et la violence.

 

En résumé, ou bien la théorie postmoderne de la décision juste est injuste ; ou bien elle ne permet pas de décider.

 

Il reste donc à trouver d’autres moyens pour poser un principe de justice objectif (ne débouchant pas sur le droit du plus fort ou du plus arrogant). Pas facile. Mais ce dont on est au moins sûr, c’est que ce principe ne peut pas être procédural. En ceci, la théorie postmoderne de Rawls n’aura pas été tout à fait inutile, puisque c’est elle-même qui permet de l’éliminer du nombre des hypothèses possibles.

A SUIVRE

EXTRAIT DE LA FORCE DE LA LIBERTÉ. NOUVELLE PHILOSOPHIE DU DÉCIDEUR, ECONOMICA, 2013, CH.10.

 

                                                                   

   

Comment un pseudo-pluralisme impose un ordre moral à rebours - et comment lui clouer le bec

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Mise à jour le Vendredi, 02 Janvier 2015 16:42 Écrit par Henri Hude

 

L’objet de cette série de posts est de faire comprendre comment les libéraux-libertaires discriminent en prétendant pratiquer la non-discrimination. Faire comprendre le fonctionnement de la machine à broyer l’identité culturelle d’un peuple quel qu’il soit. Comment bloquer le fonctionnement de cette machine et comment la mettre à la casse. C’est la condition d’une récupération décomplexée de notre identité. Ces articles reprennent l’essentiel du chapitre 10 de La force de la liberté. Nouvelle philosophie du décideur, Economica, 2013.

 

 

Résumé de ce qui précède :

( Cliquez ICI pour revenir au tout début de l’article )

La théorie postmoderne de la justice (celle de John Rawls) postule que la décision publique juste est celle que prendrait un individu qui supposerait méthodiquement qu’il ignorerait sa propre identité (= « un individu raisonnant sous un voile d’ignorance ») – voir premier article.

La théorie prévoit que cet individu sera neutre, impartial, intéressé à l’équité et à l’égalité entre les identités ; il fera donc une loi ne brimant aucune des identités. Malheureusement, l’expérience contredit la théorie. Ce qui se produit, en fait, c’est la constitution d’une identité négative, qui au lieu d’être neutre se comporte en partisan ; qui, au lieu d’être tolérante, cherche à imposer la négation de toute autre identité ; et qui loin d’établir un espace public pour tous tend à exclure tous les autres de cet espace pour s’y installer comme l’unique identité commune de référence – voir second article.

 

 

 

 

 

La dictature de l’identité transgressive et nihiliste

 

 

Lindividu libéral, pour décider avec justice, faisait méthodiquement comme s'il ignorait son identité. Le voilà devenu libertaire, un individu à identité transgressive, négatrice et nihiliste, qui se montre intolérant, culpabilise les autres, monopolise la légitimité, impose son pouvoir et règne par limposture, voire par la violence (voir second article).

 

                                                            

 

Redisons bien que cette identité renégate et transgressive se présente comme une non-identité, une simple impartialité-neutralité (qui, dans le système de la « justice injuste », est la justice même, et même la seule justice non totalitaire possiblevoir premier article.) Mais, comme il n’en est rien, il s’agit en réalité d’une identité particulière (et particulièrement agressive) camouflée comme non-identité, comme procédure de respect de toute identité, et promue sous ce masque au rang de seule identité capable et digne de servir de fondement à la légitimité des pouvoirs, à la décision publique en démocratie.

 

Bien plus, comme aucune des autres nest soi-disant dans son cas, toutes ces autres sont exclues de lespace public, au motif quelles y seraient nécessairement discriminatoires, si elles y étaient admises, en tant que principes de décision publique.

 

Et voici donc lidentité nihiliste, transgressive, renégate, etc. en position de culpabiliser toutes les autres, et de leur imposer silence, sans avoir elle-même à adopter la moindre réserve. La voici même installée officiellement dans lespace public, sétalant comme lidentité publique de référence, lidentité privilégiée, saffirmant comme lidentité dEtat et comme la plus puissante référence culturelle – et ses tenants deviennent LE pouvoir spirituel.

 

Mais, en même temps, la voici présentée comme un non pouvoir, une impartialité-neutralité, une simple procédure utile et bienveillante, une simple forme qui bénéficie à tous.

 

Ainsi, non seulement lidentité négative domine sans partage, mais encore sa domination est une continuelle imposture.

 

 

 

 

La discrimination subie par tous les non-nihilistes de la part des libertaires nihilistes

 

 

Ainsi, lidentité négative discrimine en usant de larme de la non-discrimination ; la marque de fabrique de son intolérance est lhypocrisie. Elle appelle discrimination toute relativisation de l’identité nihiliste, cependant que cette même identité nihiliste relativise radicalement toutes les autres, pire les considère toutes comme discriminantes, potentiellement, elle seule ne létant pas, mais étant seule juste et impartiale, par définition.

 

Lappel à la non-discrimination en lui-même juste fonctionne alors comme un stratagème permettant de discriminer toutes les identités non arbitraires, et de traiter une foule de gens (= tout le monde, sauf les nihilistes) en citoyens de seconde zone, mis en marge de lespace public, et sans permettre auxdits discriminés de se plaindre de la moindre discrimination, sous peine den être accusés eux-mêmes.

 

Grâce à ce brillant stratagème, cette identité transgressive et dominante pourra brimer toutes les autres identités au nom de la tolérance, les éliminer au nom du pluralisme et les tyranniser au nom de la démocratie.

 

Cela est admirable comme un crime parfait. On naurait jamais cru que lhypocrisie puisse aller jusquà faire que la vertu rende hommage au vice.

 

Assurément, il ny a pas à chercher là la moindre apparence de justice, en aucun sens possible du mot. La prétendue méthode impartiale n'est qu'un prétexte pour discriminer les autres au nom d'une soi-disant non-discrimination, et elle n’est évidemment pas impartiale.  Ce nest pas une procédure neutre. Au contraire, elle ne fait qu’exprimer, servir et favoriser outrageusement lidentité négative et celle-là seule.

 

Il en résulte que, sous le « voile dignorance » voir premier article  –, un individu non manipulé et correctement informé des faits objectifs[i], commencerait par rejeter cette procédure de « voile dignorance », comme un simple stratagème, un rideau de fumée, inventés par une identité négatrice en mal de domination par ruse, et avec laquelle une personne de bonne foi aurait honte de sidentifier plus longtemps, si par hasard ceût été la sienne.

 

EXTRAIT DE LA FORCE DE LA LIBERTÉ. NOUVELLE PHILOSOPHIE DU DÉCIDEUR, Economica, 2013, ch.10.


 

                                                         


[i] Car dans la doctrine de Rawls, lignorance, sous le « voile », nest pas entière. Elle concerne seulement les faits de lidentité singulière, linformation particulière concernant les sujets eux-mêmes, mais elle ne concerne pas les vérités générales : « For the most part, I shall suppose that the parties possess all general information. No general facts are closed to them », A Theory of Justice (1971), Harvard University Press, revised edition, 3d printing, 2000, Part I, Chapter III, p. 123. Rawls à ce sujet ne dit pas pourquoi la connaissance du bien de lhomme en général et du bien en général (qui, après tout, pourrait être une information générale) devrait ne pas faire partie de linformation générale accessible à lêtre humain.

 

   

Comment enrayer la machine à broyer les identités

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Mise à jour le Dimanche, 28 Décembre 2014 17:58 Écrit par Henri Hude

 

 

Résumé de ce qui précède ( Cliquez ICI pour revenir au début de l’article )

La théorie postmoderne de la justice (celle de John Rawls) postule que la décision juste est celle que prendrait un individu méthodiquement sans identité (la théorie prévoit qu’il fera une loi ne brimant aucune des identités – voir article précédent). La théorie prévoit que cet individu sera neutre, impartial, intéressé à léquité et à l’égalité entre les identités. Malheureusement, l’expérience contredit la théorie. Voici ce qui se produit en fait :  

 

 

De la diversité postiche à la monoculture libertaire

 

 

Lindividu qui se veut méthodiquement « sans identité » devient un individu systématiquement anti-identité. Plus encore, il se retrouve bientôt doté dune identité négative.

 

Il voulait, par méthode, être neutre, impartial, équitable entre tout, pour être juste. Il en vient, par principe, non plus à tolérer n’importe quoi, mais à favoriser LE nimporte quoi.

 

Il se voulait au-dessus des partis et voilà que nous le découvrons a priori du parti de la négation de tout ce qui est, du côté de laffirmation de la destruction et du néant.

 

En un mot, comme il est impossible à l’Homme de ne pas avoir d’identité et de ne pas décider par identité, cet individu qui voulait être méthodiquement neutre entre tout se retrouve systématiquement partisan de l’anti-tout. Il (ou elle, ou autre) se retrouve muni d’une identité dont le contenu est de vouloir différer de toutes les autres et de les nier toutes. Et le seul contenu positif de cette absurdité, c’est le néant.  

 

 

 

 

Le nom d’un tel système, c’est : nihilisme.

 

 

L’évacuation des diverses identités (non-nihilistes) a donc juste laissé la place à une unique identité nihiliste. Et l’imposition de la monoculture nihiliste se fait sous couvert d’une méthode impartiale et sous prétexte de respecter la diversité. Mais de diversité, il n’y en a pas. Nous sommes tous unis dans une diversité postiche. Il n’y a qu’une seule pensée, nihiliste ; une seule culture, nihiliste ; un seul ordre moral, nihiliste. Et vous avez le droit de penser absolument n’importe quoi, à condition de penser que ce n’est que n’importe quoi. Par conséquent, vous n’avez pas le droit de croire à quelque chose, mais seulement le droit de croire à N’IMPORTE QUOI, c'est-à-dire en RIEN.

 

Le vide d’une amnésie méthodique s’est transformé en trop-plein  de ressentiment nihiliste. L’individu n’a abandonné ses identités non-nihilistes que pour se structurer autour d’un dogme nihiliste qui devient le noyau de son identité. Il s’agit bien d’une nouvelle identité substantielle (une conception particulière du bien et de lhomme), mais construite à partir d’une règle d’impartialité, vite devenue préjugé de neutralité, transformée pour finir en parti-pris de négativité.

 

Lindividu méthodiquement sans identité devient un individu passionnément sans identité, ou, ce qui revient au même, un individu sidentifiant à une passion de ne pas avoir didentité, ou encore (comme on ne peut pas ne pas en avoir une), un individu sidentifiant à une sorte de haine des identités (et surtout dabord de la sienne propre). Le noyau de l’identité, c’est l’amour du néant. 

 

L’identité nihiliste est celle d’un individu aimant à prendre nimporte quelle identité, à condition que ce soit arbitrairement.

 

L’identité nihiliste peut être celle d’un individu rêvant davoir toutes les identités ensemble, sil se pouvait ce qui est plus profond et sur quoi nous reviendrons.

 

L’identité nihiliste ne tolère pas les identités réelles, ou naturelles, ou historiques, ou rationnelles, et distinctes. Et sa haine intolérante, elle l’appelle tolérance. Tous ceux qui résistent, elle les stigmatise.

 

 

 

Déjouer le stratagème

 

 

Quant à ceux qui n’ont pas compris le stratagème, ils sentent bien qu’ils se font manœuvrer, mais n’ont pas les moyens de réagir autrement qu’en s’énervant, ce qui permet à l’identité libertaire de les stigmatiser davantage encore.  

 

Maintenant, dans les formules précédentes, nous pouvons remplacer le terme général « identité » par les expressions particulières « identité religieuse », « identité philosophique », « identité nationale », « identité sexuelle », « identité économique », etc. Nous nous rendons compte alors que la méthode de l’« individu sans identité » nous installe dans le système parfaitement défini de lidentité de négation.

 

Cette prétendue tolérance postmoderne ne résout donc en rien le problème de la tolérance. L’identité nihiliste agresse les autres, et s’impose, sous le voile d’une prétendue méthode visant au respect des identités. Dans le meilleur des cas, la méthode a été trahie et dévoyée. Il est évident que le souci de neutralité entre les identités n’est pas ici authentique, mais prétendu. A partir du refus de toutes les identités à été définie une identité nouvelle, particulière et parfaitement distincte. Et on se sert d’une rhétorique tolérantiste pour imposer une domination culturelle nihiliste.

 

Cette identité dominante, passionnément nihiliste et transgressive, prend plaisir à humilier et bafouer ce que les autres identités considèrent comme sacré. Et quand les autres protestent, ils sont stigmatisés comme intolérants.

 

Cette imposture continuera à fonctionner, aussi longtemps qu’il ne sera pas devenu trivial et de sagesse commune, que lindividu méthodiquement sans identité (avec sa soi-disant procédure équitable sous voile d’ignorance, etc.) n’est qu’une mauvaise blague, une ruse, un stratagème pour donner le monopole du pouvoir culturel aux identités nihilistes.

EXTRAIT DE "LA FORCE DE LA LIBERTE", CHAPITRE 10.

 

A SUIVRE 

                                                 

   

La théorie postmoderne de la justice. La machine à broyer toute identité

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Mise à jour le Dimanche, 28 Décembre 2014 17:54 Écrit par Henri Hude

 

Si nous voulons reconquérir un avenir, y compris économique, nous devons retrouver le sens commun, redécouvrir notre identité culturelle complète, réformer nos pensées.

Pour nous extraire du néant de l’idéologie libertaire et du politiquement correct, il ne suffit pas d’une brillante polémique mondaine. Il faut d'abord mener en profondeur une réflexion de fond.

Ce qu’il faut viser à remplacer, ce n’est pas d’abord un blablabla médiatique, mais les pensées fortes et nocives qui sont derrière.  

La théorie postmoderne de la justice que j’expose aujourd’hui et détruirai dans les jours qui suivent, constitue la première machine à broyer toute dignité humaine et toute justice, ainsi que toute identité civilisée. Elle est le principe de légitimité de la barbarie libertaire.

 

Ayant dit ce que j’en pense, il est juste que j'expose cette pensée dans ce qui suit loyalement et sans commentaire. Le texte complet dont cet article est extrait, se trouve dans La force de la liberté, Economica, 2012, ch.10.  

 

 

 

 

La plus célèbre théorie postmoderne de la justice est celle du philosophe américain John Rawls[i]. Elle peut se résumer en trois points :

 

 

 

Premier point : une société libre ne peut pas avoir de doctrine commune au sujet du bien, ni métaphysique, ni morale.

 

En effet, cette vérité du bien serait intolérante, totalitaire, discriminante entre les « identités[ii] ». Il faut donc rester neutre entre des « conceptions du bien » (= neutralité axiologique), quon réputera purement privées, et donc tolérer, en théorie et aussi dans la pratique sociale, toutes les actions dont la tolérance pratique est impliquée par la neutralité axiologique.

 

 

 

Second point : on ne peut pas en rester au premier point, autrement tout serait permis. Le libertarisme des opinions nous aurait menés au libertarisme total des actions et nous serions donc reconduits à létat de nature, cestà-dire à la loi du plus fort, et il ny aurait plus de justice. Un principe objectif de limitation de larbitraire est donc nécessaire. (Malheureusement, des formules du genre de « la liberté de l’un s’arrête où finit celle de l’autre n’ont aucune utilité dans la plupart des cas litigieux, à savoir, quand ces libertés sont en désaccord précisément sur la fixation de cette frontière ; en outre, elles sont valables aussi bien dans l’état de guerre. Ceci est expliqué en détail dans le chapitre 6 de La force de la liberté, pp.81-96.)

 

 

 

 

Troisième point et conclusion des deux premiers : il faut, dans une société libre, malgré la neutralité axiologique (= sur les valeurs), une règle de justice, à la fois « objective » et non liée au « bien », fournissant lart de vivre en paix malgré les désaccords sur « le bien ».

 

Il ne faut donc pas, selon Rawls, une règle de justice fondée religieusement, ou métaphysiquement, voire anthropologiquement (en Dieu, en Nature ou en Raison), ni comportant des contenus qui impliqueraient la référence à un tel Fondement ou à une idée de l’Homme. Autrement nous contredirions la première prémisse.

 

Mais il faut cependant une règle objective. Lindispensable objectivité de cette règle de justice ne doit donc pas, estime Rawls, dériver de lobjectivité de lidée du bien ou de lobjectivité du Fondement celui-ci ne fût-il rien de plus quune Raison humaine-transcendantale.

 

 

 

Mais alors, le problème est-il insoluble ?

 

Rawls pense que non, car à partir de lidée dimpartialité-neutralité, nous pourrions identifier, pense-til, des règles vraiment objectives, au sens dindépendantes de tout intérêt particulier, de tout favoritisme ou partialité, mais qui ne seraient toutefois pas solidaires dune « conception du bien ». Pour remplacer lindésirable culture substantielle de référence, à ses yeux toujours potentiellement totalitaire, il existerait une procédure de référence, dite du « voile dignorance », qui fournirait le moyen de déterminer une justice impartiale, une loi morale-politique à la fois objective et non totalitaire, appropriée à une cité libre.

 

 

 

 

Voici la solution : c’est la fameuse procédure de Rawls, baptisée « décision sous voile dignorance ».

 

Lorsquil faut décider (effectuer un choix public), la bonne méthode serait de faire la loi en imaginant quon ne sait pas qui on est. Elle serait donc de nous placer au point de vue dun individu ne connaissant pas sa propre identité. Car, aussi égoïste et partial que puisse être cet individu sans identité, il aura probablement peur de se faire tort en posant une loi qui brimerait lune ou lautre des identités, celle qui pourrait bien savérer être la sienne en réalité.

Si lon applique cette procédure, il ny aura plus de risque de totalitarisme et toutes les identités du monde pourront vivre en paix[iii] grâce à une loi fondamentale aussi objective que la loi naturelle, mais détachée de toute identité et fondée seulement sur la double peur de létat de nature et du totalitarisme.

 

 

 

 

Rawls essaye, en somme, de former une idée de la justice, qui conjuguerait deux ensembles de caractéristiques normalement incompatibles :

 

objective et transcendante, cestà-dire située au-dessus des individus et des groupes, nullement sujette à leur arbitraire comme les lois célestes de la malheureuse Antigone[iv], ou la loi naturelle dAristote[v];

 

2° purement humaine et ne transcendant en rien les individus, pas même sous forme dune Raison humaine-transcendantale.

 

Cette solution vise à surmonter à la fois lanarchie de létat de nature, de type plutôt hobbésien, résultant du subjectivisme arbitraire, et le totalitarisme, censé résulter forcément de la reconnaissance publique dune idée commune et substantielle du Bien, de lHomme, de Dieu, etc.

 

 

 

 

Le raisonnement de Rawls semble à première vue aussi facile que convaincant, mais il appelle plusieurs observations critiques.

 

Lart de la paix, hélas, est plus subtil et difficile quil ne le croit.

 

Contrairement aux intentions de son inventeur, tout ce système commence par la tolérance et finit par lintolérance (§2).

 

Il commence par le libéralisme éthique et finit par lordre moral à rebours (§3).

 

Il commence par une sensibilité démocratique et finit par lautoritarisme (§6).

 

Avant cela, nous nous demanderons sil y a place toutefois pour une généralisation de cette théorie de la justice, qui lui éviterait de nêtre quune imposture (§4)

 

Et, même, de dégénérer dans les faits en « doctrine injuste de la justice » (§5).

 

SUITE EN CLIQUANT

 

 



[i] John Rawls, A Theory of Justice (1971), Harvard University Press, revised edition, 3d printing, 2000. Rawls était personnellement honnête et trop lié à la culture substantielle des États-Unis, pour imaginer à quoi pouvait aboutir son système, une fois cette culture trop décapée et son propre système extrait du contexte où il avait trouvé naissance.

[ii] Sur les problèmes du multiculturalisme et de lidentité, et sur la difficile définition de l« identité », voir « Forum », José V. Bonet et Alessandro Ferrara, dans Francesco Botturi et Francesco Totaro, Universalismo ed etica pubblica, Vita e pensiero,

Milano, 2006, p. 137-153. Ces thèmes sont étudiés

[iii] Sur la coexistence entre les cultures au sein dune société qui ne renonce pas à

luniversalisme, voir (pour ceux qui lisent l’italien) l’excellent Francesco Botturi, « Universalismo e multiculturalismo », dans Francesco BOTTURI et Francesco TOTARO, op. cit., pp. 113-136. 

[iv] Sophocle, Antigone, vers 450-460.

[v] Aristote, Rhétorique, Livre I, chap. 13.

   

Non-discrimination ou discrimination ?

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Mise à jour le Lundi, 05 Janvier 2015 16:07 Écrit par Henri Hude

 

 

Comment se fait-il que désormais « non-discrimination » signifie souvent discrimination ?

 

C’est ce que j’explique au chapitre 10 de La Force de la liberté (Economica, 2012).

Voici le plan de ce chapitre, très polémique, mais scientifique, sur John Rawls.  

 

§1. La théorie postmoderne de la justice. Son noyau central………………141

§2. De la tolérance à l’intolérance…………………………………………………………144

§3. Du pluralisme éthique à l’ordre moral à rebours…………………………….146

§4. Peut-on sauver la théorie postmoderne de la justice ? ………………….…148

§5. D’une « théorie de la justice » à une « doctrine injuste de la justice »….149

§6. Du libéralisme à l’autoritarisme……………………………………………………….154-158  

 

Dans les jours qui viennent, j’en mettrai en ligne un paragraphe par jour.

C’est mon cadeau de Noël. Mon éditeur est d’accord. Vous l’en remercierez.

Joyeux-Noël ! Bonne Année 2015 ! 

 

   

Euthanasie

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Mise à jour le Dimanche, 14 Décembre 2014 16:31 Écrit par Henri Hude

Le sujet de l’euthanasie étant revenu à l’ordre du jour, je réactive deux articles publiés ici en 2009, sur les présupposés philosophiques de la question, et qui n’ont rien perdu de leur actualité :

 

Vivre la dignité de la mort

http://www.henrihude.fr/mes-reflexions/49-philosophieetspiritualie/83-vivre-la-dignite-de-la-mort

 

Que savent-ils sur la mort ?

http://www.henrihude.fr/component/content/article/84-que-savent-ils-sur-la-mort-

 

   

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