Henri Hude

Y a-t-il des guerres justes ? (1) Pourquoi la guerre ?

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 31 Août 2015 14:46 Écrit par Henri Hude

Nous vivons dans un monde où l’instabilité  grandit, donc le risque de guerre. Il est par conséquent nécessaire de bien savoir en quoi consiste la guerre et si une guerre peut être justifiée.  

 

 

Thèse d’ensemble : il peut y avoir des guerres justes. Démonstration : s’il est vrai qu’il faut toujours être juste, et s’il était vrai qu'il n'y eût absolument pas de « guerre juste », alors toute guerre serait injuste et elle le serait pour chacune des parties au conflit. La résistance la mieux fondée serait donc aussi injuste que la plus cynique des agressions. Tout le monde aurait tort à égalité, dès lors que l’épée serait tirée. Il serait inconditionnellement interdit à n’importe quelle société de se défendre.

Cela ne veut pas dire que toute guerre soit juste, ni même toujours juste au moins d’un des deux côtés.

Chercher la paix et la justice par le moyen d’une action de force ne peut se justifier que de la part de l’autorité légitime, avec une intention droite, et si le bien commun est gravement mis en cause.

Tout ceci requiert explication.

 

 

Début de définition.

 

La guerre provient d’un désaccord entre volontés. Leur accord minimal est alors de rechercher une solution de force. Le désaccord prend alors la forme d’un duel. Mais, celui-ci n’oppose pas des individus.  La guerre est un affrontement meurtrier entre sociétés ou groupes sociaux. Elle reflète le caractère social de l’Homme.

 

 

Le problème de la guerre.

 

L’homme est le plus social de tous les Animaux. Il a besoin d’amis, il est sensible à la justice et gouvernable par raison. Et pourtant il fait la guerre. Comment cela peut-il se faire ? Comment cela se fait-il ? Tel est le problème, anthropologique, que pose la guerre.

 

 

 

Première mesure du phénomène et explications sur les causes de la guerre.

 

Contrairement à une idée reçue, le meurtre n’est pas chez l’homme un résidu d’animalité. Il est au contraire un propre de l’homme. Les Animaux, comme les Hommes, chassent et les espèces prédatrices tuent des individus d’espèces-proies, d’ailleurs avec mesure. De plus, à l’intérieur d’une même espèce, les Animaux se battent beaucoup en combat singulier, mais le plus souvent ne se tuent pas, et surtout pas en réunion. Des processus naturels de régulation bloquent l’agressivité du vainqueur dès que le combat a désigné le vainqueur. Il en va autrement chez l’Homme. L’idée que le progrès d’une rationalité surmontant l’animalité apporterait automatiquement la paix est une erreur. Cette erreur est très dangereuse, car elle nourrit des illusions d’où sortent d’une part les illusions iréniques[i], causes de naïveté, d’impréparation et de négligence, d’autre part l’animalisation (et/ou la diabolisation) de l’adversaire, facteur de guerre totale.   

 

Prendre la mesure du phénomène « guerre ».

 

Il faut d’abord prendre la mesure de ce phénomène appelé « guerre » : tous les éléments à notre disposition montrent que l’affrontement armé entre groupes humains est un fait universel dans le temps et dans l’espace, non pas exceptionnel mais assez courant[ii]. La guerre est une caractéristique humaine aussi regrettable qu’indiscutable. C’est donc de deux cas l’un :

Ou bien la guerre fait partie de la nature humaine – et de la nature humaine en tant que spécifiquement humaine. Ou bien elle n’en fait pas partie et il y a un mystère dans la nature humaine.

 

 

La guerre est quelque chose de propre à l’homme.

 

Chez les animaux, à l’intérieur d’une même espèce, il y a des processus de régulation de la violence qui évitent le plus souvent au conflit de déboucher sur la mort des individus. Ce n’est pas le cas chez l’Homme.

Au cours d’un « duel » ou en guerre, l’homme va souvent lutter à mort. La violence, chez l’homme, doit donc être régulée par la culture et le droit, car elle ne l’est pas par des mécanismes ou des instincts. Cela veut dire que l’Homme n’est pas viable sans culture – et sans culture fonctionnelle. Une culture fonctionnelle est une culture de paix, en même temps qu’une culture de guerre juste, donc de limitation de la guerre, quand il y a juste recours collectif à la force armé. C’est pourquoi, si les barrières culturelles sautent, les humains peuvent se tuer sans limite quantitative ou qualitative. Les Animaux ne font le plus souvent pas ainsi. Chez eux, le combat, l’épreuve de force sont souvent la règle, entre individus d’une même espèce, pour le territoire, la nourriture, la reproduction, le rang. Toutefois, il est très rare qu’il y ait pour cela une mort provoquée à l’intérieur d’une même espèce. C’est un peu comme dans certains duels de jadis, qui s’arrêtaient « au premier sang ».

Quand l’épreuve de force animale a suffisamment désigné son vainqueur, tout se calme. Chez les chiens, par exemple, c’est ritualisé : le vaincu exhibe un comportement de soumission, sur le dos, pattes en l’air. Souvent, après un combat, la hiérarchie est fixée entre dominant et dominé, et il n’y a plus de conflit. De plus, l’exhibition du comportement de soumission a pour effet d’inhiber l’agressivité du vainqueur[iii].

En outre, il n’y a pas de guerre entre meutes, bien que les prédateurs puissent chasser en meutes. Les spécialistes discutent surtout au sujet des chimpanzés, à partir de faits qui semblent tout de même assez isolés. Le meurtre n’y est pas inhabituel[iv], mais les statistiques brutes ne suffisent pas. Il faut considérer les circonstances. Par exemple, quand un mâle dominant en remplace un autre, il arrive que le nouveau détruise la progéniture du prédécesseur. Est-ce lié à un phénomène instinctif, comme lorsqu’une poule tue ses propres poussins, quand elle ne peut plus les reconnaître à l’odeur ?

Il y a aussi un cas connu depuis peu de « patrouilles » de chimpanzés envahissant régulièrement le territoire d’une autre troupe, et agressant mortellement les individus isolés rencontrés, adultes et surtout enfants[v]. Le groupe agresseur était anormalement important en nombre par rapport aux groupes normaux (x3). Il ne s’agit pas d’une guerre d’un groupe contre un autre, mais plutôt de meurtres en série, commis par des membres d’un groupe sur des individus d’un autre, et finissant par conduire le groupe agressé à se retirer plus loin. On ignore si ce sont les mêmes individus qui participent aux différents « raids ». On ignore si le groupe agressé a eu conscience de l’être. On ne sait d’ailleurs pas si le groupe agresseur a eu conscience d’en agresser un autre. On discute aussi au sujet du rôle que peut jouer la présence et la pression de l’Homme sur ces comportements. Mon opinion est qu’ils semblent plutôt en rapport avec un besoin d’espace vierge à la recherche de nourriture. C’est ainsi que les Truites (qui ne sont pas suspectes d’être pour nous de proches parentes), s’entre-dévorent, dans un espace clos, et pas ailleurs. Les spécialistes hésitent. Ce sont des questions ouvertes et disputées.  

 

 

 

La guerre se trouve dans l’Homme en tant qu’Homme et non pas dans l’Homme en tant qu’Animal. La guerre comme choc de deux sociétés est donc une particularité humaine et cela éclaire sur les causes de la guerre. Comme il est faux que la guerre soit un résidu d’animalité, le progrès de la raison ne va pas l’éliminer automatiquement – car la raison peut être structurée plus qu’on ne croit par une logique de méfiance et donc de guerre (à travers le « doute », par exemple). L’homme, dépourvu des régulations instinctuelles très rigides de l’animal, n’évite la guerre et ne régule sa violence que par la religion, la morale et le droit. Si ces régulateurs viennent à manquer, ou ne fonctionnement pas, voire se changent en enjeu et motif de conflit, la guerre peut prendre un caractère dévastateur. Il est courant que l’homme, subvertissant la fonction de la culture, en fasse un motif de guerre (guerres de religions ou d’idéologies, par exemple). La guerre se trouve donc bien dans l’homme en tant qu’homme (dans sa conscience et sa raison) et non pas dans l’homme en tant que simple animal. 

 A SUIVRE 



[i] Le prénom féminin « Irène » vient d’un mot grec signifiant « la paix ».

[ii] Jean Zammit et Jean Guilaine, Le sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, Seuil, 2000.

[iii] Konrad Lorenz, L’Homme dans le fleuve du vivant, Flammarion, 1992, L’Agression. Une histoire naturelle du mal, Flammarion, 2010.

[iv] Michael Wilson and alii auctores, Nature, 513, Issue 7518, 414–417.

[v] John C. Mitani, David C. Watts, Sylvia J. Amsler, “Lethal intergroup aggression leads to territorial expansion in wild chimpanzees”, Current Biology, Volume 20, Issue 12, 22 June 2010, pp. 507-508. http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0960982210004598

 

Lettre des Etats-Unis, n°102. Brider Wall-Street pour de bon

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Lundi, 24 Août 2015 10:15 Écrit par Henri Hude

Je donne ci-dessous ma traduction française d’un texte de Bernie Sanders, candidat à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle de 2016 aux USA. Les textes sont diffusés par la campagne de Sanders, Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. . En introduction à ce texte, quelques faits et observations permettant d’en mesurer la portée.

 

 

Premièrement, l’espace politique évolue aux Etats-Unis. L’orientation des capitaux en Asie, la désindustrialisation massive et le progrès des inégalités ont développé des tensions intérieures fortes. Les statistiques du chômage ne reflètent que partiellement la réalité, en effet, près de 94 millions d’Américains ne sont ni chômeurs, ni employés, et ne participent pas à la main d’œuvre. Ils représentent 37% de la population en âge de travailler, soit une même proportion qu’en 1977, avant l’entrée massive des femmes sur le marché de l’emploi, et clairement, tous ne sont clairement pas étudiants ou femme au foyer. Par comparaison, en France, ce chiffre est de 28%, et de 20% en Allemagne. En réalité, l’immense classe moyenne qui vivait bien, adhérait globalement au système et votait pour la continuité et le juste milieu est en voie de dégonflement. Un point d’inflexion semble avoir été atteint.

 

Deuxièmement, une masse importante d’Américains a la conviction que la classe politique dans son ensemble (Républicains et Démocrates) a été achetée, purement et simplement, par les grands lobbies, et que la démocratie représentative est désormais complètement truquée.  L’ancien Président Jimmy Carter a eu récemment des déclarations allant dans ce sens, illustrant le sentiment d’une partie importante de l’électorat américain.

 

Troisièmement, les Américains se tournent de plus en plus vers des candidats hors-système, constatant l’immobilisme et l’aggravation d’un système représentatif qui ne le représente plus, les représentants élus ne semblant plus être là que pour assurer à leurs financeurs un bon retour sur investissement en utilisant leur pouvoir d’influence.

 

Dans le texte ci-dessous, Bernie Sanders promet de brider le lobby de la finance, probablement le plus puissant de tous aux Etats-Unis, en le remettant au service du développement économique et social du pays.

 

Depuis l’annonce de sa candidature il y a moins de trois mois, Sanders est passé de 3% à 25% des intentions de votes aux primaires. Dans le même temps, Clinton est passée de 67% à 49%. Les deux candidats sont désormais au coude à coude dans les intentions de vote de la primaire du New Hampshire, qui a si souvent fonctionné comme un électrochoc changeant du tout au tout la donne électorale. Une telle évolution, même si elle est encore loin de changer la mise, est pourtant importante à noter.

 

Quelle est la sincérité de Sanders ? La question se pose forcément. Supposons Bernie Sanders sincère. A-t-il les moyens de faire ce qu’il promet ?

 

 

TEXTE DE BERNIS SANDERS, publié le 19 août 2015

 

Ami,

La rapacité de Wall-Street et son comportement illégal ont conduit ce pays à la pire des récessions depuis la Grande Dépression [de 1929]. Pendant trop longtemps, cette classe de milliardaires a corrompu notre système politique. Nous devons agir avec décision pour rendre à nouveau notre économie équitable.

Wall-Street, par ses manipulations dangereuses de notre économie, a aidé le 1% le plus riche de la société à capter la majeure partie de la nouvelle richesse créée. Nous en sommes ainsi arrivés au niveau d’inégalité de revenu et de patrimoine le plus élevé parmi tous les grands pays de la Terre.

Aujourd’hui, nous vivons dans le pays le plus riche de toute l’histoire du monde, mais cela ne signifie pas grand’ chose, parce que le gros de cette richesse est contrôlé par une petite poignée d’individus. L’inégalité de patrimoine et de revenu connaît une croissance explosive. Tout cela est non seulement grotesque et immoral. Ce n’est pas économiquement durable.

La réalité, c’est que dans les quarante dernières années, Wall-Street et la classe de milliardaires ont truqué  les règles de manière à pouvoir redistribuer la fortune et le revenu aux plus riches et plus puissants de ce pays. Le résultat, c’est que Wall-Street existe comme une île tournée sur elle-même, qui ne bénéficie qu’aux extrêmement riches, tout en se servant de notre argent pour s’enrichir ainsi.

Tout cela sera terminé quand je serai président. Dites-moi que c’est ce bien là que j’ai à faire, et pour cela signez, afin d’endosser mon plan pour attaquer Wall-Street.

 

 

 

Taxer Wall-Street pour financer la gratuité de l’enseignement supérieur

 

 

Il y a trop de sociétés à Wall-Street qui pratiquent le trading à grande vitesse, pour essayer de faire de l’argent rapide. Les banques peuvent se servir de l’informatique pour effectuer des milliers d’achats en bourse à la seconde [et revendre une minuscule fraction de seconde plus tard], en utilisant des algorithmes sophistiqués.

Wall-Street peut bien continuer à opérer de la sorte, si cela lui fait plaisir, mais elle devra payer une taxe sur chacune de ces opérations. Et le revenu de cette taxe serait suffisant pour financer mon plan de gratuité de l’enseignement universitaire public.

 

 

 

Découper en morceaux les banques réputées « trop grosses pour pouvoir faire faillite » (Too Big to Fail).

 

 

Au milieu de toute la grotesque inégalité dans notre pays, siège une poignée d’institutions financières dont la taille est si importante, que la faillite de la moindre d’entre elles pourrait faire courir des risques catastrophiques à des millions d’Américains et mettre en crise l’économie.

La plupart de ces plus grandes institutions financières, que nous avons sauvées de la faillite [en 2008], parce qu’elles étaient « trop grosses pour qu’il fût acceptable de les voir faire faillite », sont devenues encore plus grosses qu’elles n’étaient alors. Leurs actifs équivalent à 60% du montant de notre produit intérieur brut, elles accordent 35% des prêts bancaires et administrent 65% des cartes de crédit.

Ma vision, c’est que si on est « trop gros pour faire faillite », on est tout simplement trop gros pour exister. Un point c’est tout. Donc, en tant que président, je démembrerai ces grandes banques et je restaurerai un peu de bon sens dans notre système bancaire.   

 

 

 

Mettre fin à l’activité bancaire ludique. Brider l’imprudence et l’impatience de s’enrichir

 

 

Faire de la banque doit être ennuyeux [et non pas amusant comme un jeu de casino]. Ce ne doit pas consister à faire le maximum de profit possible en jouant sur des produits financiers ésotériques. Le but de l’activité bancaire doit être tout simplement de fournir des prêts abordables aux entreprises petites et moyennes, ainsi qu’aux Américains désireux d’acquérir une maison ou une voiture.

Ce n’est évidemment pas ce dont s’occupent ces énormes institutions financières. Au contraire, elles sont en train de créer une économie qui n’est ni durable, ni défendable, que ce soit d’un point de vue moral, économique ou politique. C’est là une économie complètement faussée, qui exige des changements fondamentaux.

Nous avons besoin de banques qui investissent dans une économie productive et créatrice d’emplois. Nous n’avons pas besoin d’encore plus de spéculation mettant en péril l’économie américaine.

 

 

 

Mettre fin au trucage du système fiscal

 

 

Notre système fiscal est sauvagement inique. Entièrement truqué pour favoriser les très riches. Les plus grosses sociétés, dont les profits se comptent en milliards « planquent » leur argent dans des paradis fiscaux et ne payent rien à l’Etat fédéral. Les gestionnaires des hedge funds, qui sont milliardaires, ont un taux d’imposition inférieur à celui des infirmières et des professeurs.

Pour inverser ce mouvement de transfert massif de richesse entre la classe moyenne et les très riches, auquel nous avons assisté ces dernières années, il nous faut une véritable réforme fiscale qui oblige les sociétés riches et profitables à payer leur juste part d’impôts [tout ceci s’applique mot pour mot aux entreprises du CAC 40]. Il est fiscalement irresponsable que le Trésor perde autour de 100 milliards de dollars annuellement du fait que les sociétés et les riches « planquent » leur argent aux Îles Caïman, aux Bermudes et autres paradis fiscaux.

Il nous faut un système fiscal équitable et de progrès. Les enfants dans ce pays ne doivent pas avoir faim alors que des sociétés profitables et les plus riches se soustraient à leurs responsabilités fiscales. 

 

 

 

Ceci est faisable

 

 

La question de l’inégalité de revenu et de patrimoine est la grande question morale de notre temps ; c’est la grande question économique de notre temps ; c’est la grande question politique de notre temps.

Nous faisons face à une classe de milliardaires qui a acheté notre système politique pour s’enrichir, et qui maintenant se trouve obligée de faire face à l’écroulement de son oligarchie.

Sachez le bien : quand les gens se rassemblent et s’organisent, ils peuvent battre n’importe quelle masse d’argent répandue à pleine main par les frètes Koch, les directeurs de Goldman-Sachs, ou n’importe qui d’autre.

Notre révolution politique est en marche et quand elle aura pris toute sa force, nous ne gagnerons pas seulement contre Wall-Street. Nous gagnerons la Maison Blanche.

Ajoutez ici votre nom pour endosser mon plan en vue d’attaquer Wall-Street et la classe des milliardaires.

Nous pouvons y arriver, Ami. Merci d’être debout à nos côtés.

En solidarité.

                                                 Bernie Sanders

   

Lettre d'Amérique n° 101. Changements politiques en cours aux U.S.A.

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Jeudi, 13 Août 2015 10:29 Écrit par Henri Hude

De nombreuses personnes songent à s’engager en politique. La réflexion sur ce qui se passe aux U.S.A. peut leur être extrêmement utile.

 

 

 

Tirer des leçons politiques de ce qui se passe aux États-Unis 

 

 

Aux Etats-Unis, la campagne est lancée pour les primaires en vue des élections présidentielles de 2016. Tous les sondages prévoient encore pour le moment une assez large victoire d’Hillary Clinton sur ses rivaux démocrates aux primaires (+35%), puis républicains (+15%). Mais, il n’est plus sûr qu’elle tienne la distance.

L'élection est encore loin et elle déjà a perdu en deux mois environ 12% de soutien dans le pays dans son ensemble, en particulier au bénéfice de Bernie Sanders. Elle représente la quintessence du système et de sa continuité. Or, la confiance du peuple américain dans la classe politique est au plus bas, au niveau de celle que les Français accordent à la leur : entre 15 et 20%. Vous pouvez tout savoir dans le moindre détail en allant sur le site www.realclearpolitics.com 

Les gens perdent aussi confiance en elle à cause de faits précis qui lui sont imputables. Elle avait monté au Département d’Etat un sombre système de correspondance électronique occulte, visant à la soustraire à tout contrôle. De plus, on observe de louches synergies entre le financement de la Fondation Clinton et l’action d’Hillary au Secrétariat d’Etat. Pour la première fois, elle est donnée perdante de 7 points face à Bernie Sanders par un sondage sur l’élection phare du New Hampshire, qui, souvent, a changé le cours de l’histoire électorale aux Etats-Unis. Cela s’est produit notamment en 1976, où ce scrutin propulsa le futur président Jimmy Carter dans la position du gagnant. 

 

 

 

Sur l’argent en politique : une déclaration importante de l’ancien président U.S. Jimmy Carter[i]

 

 

C’est ce même président Carter qui a fait, voici deux semaines, une déclaration fracassante. Il s’exprimait à la radio mardi 28 juillet 2015 dans le Thom Hartmann Program. Le présentateur lui pose la question suivante :

« Notre Cour Suprême a autorisé l’entrée ‘illimitée d’argent en politique[ii]’. Cela semble une violation des principes de la démocratie… Quelles sont vos pensées sur le sujet ? »

Réponse du président Jimmy Carter:

« Cela viole l’essence même de ce qui a fait de l’Amérique un grand pays pour ce qui est de son système politique. Maintenant, elle n’est plus qu’une oligarchie. Être désigné comme candidat à l’élection présidentielle ou être élu président est maintenant pour l’essentiel une affaire de corruption électorale sans limite[iii]. Et c’est la même chose pour les élections des gouverneurs, des sénateurs et des autres membres du Congrès. Ainsi avons-nous assisté à une complète subversion de notre système politique. Il ne s’agit plus que de rémunérer les gros contributeurs (aux caisses électorales). Ils veulent et ils attendent et parfois obtiennent pour eux des faveurs, une fois que l’élection est passée. Les sortants, qu’ils soient Démocrates ou Républicains, s’intéressent à cet argent qui coule en quantité illimité. Il représente pour eux un grand bénéfice. Une personne qui est déjà en place au Congrès a beaucoup plus à vendre à un contributeur électoral avide, qu’un simple challenger. »

Si des personnalités aussi officielles s’expriment ainsi, on peut deviner sans peine ce que pense le commun des mortels et combien les gens sont choqués.    

 

 

 

Donald Trump et Bernie Sanders

 

Si chez les Démocrates Bernie Sanders en est encore à grignoter l’avance de Clinton, Donald Trump s’est déjà placé en position de tête dans le camp républicain.

Bernie Sanders s’élève contre la monstrueuse croissance de l’inégalité aux U.S.A., qui transforme la démocratie en oligarchie. Il veut imposer la mise en place d’une politique sociale en matière d’éducation et de santé. Il est évident que ces mesures auraient immédiatement un effet négatif sur la compétitivité des Etats-Unis et conduiraient ou à leur prompt abandon, ou à remettre en cause le principe du libre-échange. 

C’est justement là ce dont ose parler Donald Trump. Magnat de la construction immobilière, Trump est une sorte de Francis Bouygues américain, qui serait entré en politique. Il a été de tous les partis et les méprise tous. Marié trois fois, père de cinq enfants, ce chef d’entreprise fortuné assure son propre financement et pense donc en toute indépendance. Son programme est de recréer de l’emploi en remettant en cause rien moins que le principe du libre-échange, notamment avec la Chine et le Mexique. Il prend aussi une position à la fois fracassante dans la forme et plus nuancée quant au fond sur le problème de l’immigration. Ce dernier n’est après tout que l’autre aspect du libre-échange mondialisé : non plus la libre circulation des capitaux, biens et services, mais la libre circulation de la main d’œuvre sur un seul grand marché mondial.

Nous assistons donc à une forte séduction de l’électorat par deux candidats qui ne sont ni libéraux, ni mondialistes en économie. Les programmes des deux challengers se recoupent ainsi en partie. Ils s’opposent toutefois sur la politique impériale et sur les questions de mœurs. Trump est impérialiste, Sanders est partisan d’un repli. Trump est pro-life et « conservateur », Sanders se situe au contraire dans la tradition soixante-huitarde.  L’Histoire nous dira si ces deux hommes parviendront en finale. Ce serait une énorme surprise s’ils devaient s’affronter en définitive. En tout cas, ils sont en train de rivaliser très sérieusement avec les candidats classiques de l’establishment américain.

La principale leçon que je tire de ces faits, est qu’il y aurait dans les démocraties occidentales un potentiel irrésistible, susceptible de changer le système existant, si les deux ailes de l’opposition étaient capables :

-      de combiner une politique sociale énergique avec une politique économique pro-business non libérale ;

-      de se faire mutuellement des concessions décentes et tolérables sur les questions de politique étrangère et de mœurs.

En l’absence d’une telle entente, la perpétuation de la politique existante reste néanmoins l’hypothèse la plus probable. A vérifier.

 



[i] 39ème président U.S., en fonction de janvier 1977 à janvier 1981. Jimmy Carter n’a fait qu’un seul mandat, battu en 1980 par le Républicain Ronald Reagan.

[ii] Pour information : La Cour Suprême des Etats-Unis d’Amérique a jugé le 21 janvier 2010 (arrêt Citizens United v. FEC – Federal Election Commission) qu’il était anticonstitutionnel et donc interdit à l’Etat fédéral de limiter les contributions financières des entreprises au financement de la publicité électorale télévisée, cela en vertu d’une lecture de la liberté de parole garantie par le second amendement, qui interprète cette liberté comme s’étendant aux personnes morales, y compris aux sociétés à but lucratif, même en cas de compétition électorale. Par ailleurs, de riches individus ont la liberté de donner autant qu’ils veulent à des Political Action Comitees, plus connus sous le nom de « Super-PACs ». Comme quoi, on tire absolument n’importe quoi et tout ce qu’on veut de principes juridiques vagues et le contrôle constitutionnel n’offre absolument aucune garantie, une fois perdues chez les juges un minimum de loyauté et le bon sens élémentaire. L’usurpation du pouvoir souverain par le judiciaire est une des manières d’empêcher tout changement de politique dans les pays occidentaux.   

[iii] Texte anglais : “Now, the U.S. political system « is just an oligarchy, with unlimited political bribery being the essence of getting” nomination or election."

   

Union sacrée ? Soft-power en déclin. Où va l'Allemagne ? Troisièmes leçons de l'expérience grecque

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mercredi, 29 Juillet 2015 14:36 Écrit par Henri Hude

L’expérience grecque est très riche d’enseignements, surtout pour ceux qui songent à un engagement politique. Voici un troisième article sur le sujet et les liens aux deux précédents :

http://www.henrihude.fr/approfondir/theme1/400-premiere-lecon-de-lexperience-grecque-acceleration-du-changement-politique-et-volatilite-du-marche-politique

http://www.henrihude.fr/approfondir/theme1/401-democratie-ou-pas-seconde-lecon-de-lexperience-grecque

 

 

Un certain effacement des divisions historiques

 

 

 

La capitulation du gouvernement grec, le 13 juillet 2015, sous la pression de ses créanciers et des autres gouvernements européens, ne doit pas faire oublier un fait très instructif : il s’agit d’un gouvernement de coalition peu ordinaire.

L’expérience grecque montre que, sous l’effet d’une tragédie sociale et politique, l’extrême gauche populaire internationaliste peut s’allier à des conservateurs nationaux et s’interdire de toucher à l’Eglise et à la tradition chrétienne, autour d’un programme populaire et national, sans juger que ce soit là ni trahison, ni alliance contre-nature.

Cela fut possible parce que, symétriquement, des Grecs orthodoxes et patriotes ont été capables de surmonter des réflexes opposés tout aussi puissants envers ce qu’on appelle couramment l’« extrême-gauche ». En cessant d’être groupusculaire, et en devenant massive, celle-ci s’est transformée avant tout en une opposition populaire (certes maladroite et assez irrationnelle) au libéralisme économique libertaire. On n’a encore rien vu en France d’analogue à un tel rapprochement. 

Cette alliance peut-elle durer ? Oui, si les circonstances qui ont forcé à une telle alliance sont assez structurelles et durables. Une telle situation tend objectivement au dépassement des formes prises par les oppositions culturelles dans le passé.

Ce serait une catastrophe pour la ploutocratie, l’idéologie et la technocratie, car attiser ces divisions culturelles est le seul outil dont elles disposent pour éviter la conjonction de forces politiques assez puissantes pour les renverser.  

 

 

 

Autre enseignement : le soft power n’a plus autant d’efficacité.

 

Durant la courte campagne du referendum, les Grecs ont été soumis à une très haute pression politico-médiatique interne et externe. Tous les coups ont été permis. Beaucoup pensaient que l’opinion ne pourrait pas y résister et allait finir par se retourner. Au pire, pensait-on, le résultat serait un 50/50 non conclusif. Eh bien ! Le résultat est là, étourdissant. C’est un fait indubitable, qu’on ne peut que constater. 

La conclusion à en tirer, c’est que la propagande libérale et politiquement correcte a un rendement décroissant. La raison en est, que s’accumulent les dysfonctionnements du système en place. Ainsi, l’écart entre la réalité Potemkine et la réalité tout court crève les yeux. Peut-être même la propagande devient-elle contre-productive.

En un mot, quand les choses s’aggravent comme c’est le cas, la machine à imprimer le cerveau du peuple ne marche plus. La machine à culpabiliser les gens s’ils pensent à leurs intérêts et à leur pays ne marche plus. La machine à faire courber l’échine devant la prétendue vérité absolue du libéralisme ne marche plus. La machine à accabler les volontés devant la prétendue fatalité de l’évolution libérale ne marche plus. La machine à intimider l’individu et à le noyer dans une masse honteuse à la seule idée de résister à un irrésistible mouvement de l’Histoire – cela ne marche plus, à partir d’un certain point.

En un mot, la machine à fabriquer de l’automatisme et du conformisme ne marche plus.

Et surtout, la machine à excommunier les gens en les excluant de la démocratie ne marche plus du tout, justement parce qu’il faudrait excommunier la majorité et dissoudre le peuple.

Concluons, en nous inspirant de Paul Valéry : « Nous autres, oligarchies, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

 

 

 

Où va l’Allemagne ?

 

Un autre enseignement concerne la conduite des dirigeants de l’Allemagne. Yanis Varoufakis nous a décrit en détail combien le ministre Schäuble a tout mené de bout en bout, avec une autorité sans discussion, suivi par les autres Européens dociles.

L’Allemagne a estimé que son intérêt, qui à ses yeux coïncide avec celui de l’Union, exigeait soit la soumission symboliquement humiliante de la Grèce révoltée, avec des conditions pires après le referendum qu’avant, soit sa punition exemplaire par une catastrophe humanitaire de première grandeur.

Le message était destiné en tout premier aux Espagnols : "Votez Podemos, si vous voulez. Mais sachez bien que ça ne sert à rien, premièrement, parce que Podemos devra se coucher devant nous ; deuxièmement, parce que nous n’hésiterons pas à vous traiter, si vous ne vous soumettez pas, exactement comme nous aurions traité les Grecs. Notre menace n’était pas un bluff et les Grecs l’ont bien compris. C’est pour cela qu’ils ont cédé devant notre Diktat. Rentrez donc dans le rang et votez pour des dirigeants soumis à notre pouvoir." Voilà l’Allemagne de 2015.

Le ministre « chrétien-démocrate » et, pire, « social-chrétien », et la chancelière fille du pieux pasteur luthérien, nous présentent le visage antiévangélique du créancier impitoyable face au débiteur insolvable.

Nous redécouvrons avec tristesse chez Mr Schäuble et Mme Merkel le machiavélisme glacé du chancelier Bismarck, la brutalité obtuse de Guillaume II et sous cette stupide politique de force, le moralisme mortifère d’une conscience caporalisée par la loi.  

De plus, voici l’Allemagne oublieuse de son histoire.

Premièrement : elle devrait bien se souvenir que ses plus grands désastres ont trouvé leurs origines dans le traité de Versailles, Diktat particulièrement odieux, violant la souveraineté de l’Allemagne, lui imposant des dettes intenables et plongeant finalement ce pays dans l’anarchie politique.

Deuxièmement, les pays européens, au nombre desquels la Grèce, s’accordèrent en 1953 pour restructurer plus de la moitié de la dette de la République Fédérale Allemande, alors en situation de défaut de paiement, permettant ainsi le redécollage économique allemand.

 

   

Démocratie ou pas. Seconde leçon de l'expérience grecque.

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Jeudi, 16 Juillet 2015 09:46 Écrit par Henri Hude

 

L’expérience grecque est décidément de plus en plus instructive, au moment où beaucoup de Français et de Françaises, jusqu’alors sans action politique, commencent à s’engager ou y songent.  

 

Commençons par rappeler les faits

 

Face à une situation de faillite, les créanciers de la Grèce lui ont fait des propositions. Le gouvernement Tsipras les a soumises à référendum. Le peuple grec les a rejetées. Tsipras est retourné à Bruxelles. Il y a malgré tout accepté toutes les propositions des créanciers, que le peuple avait rejetées. Les gouvernements européens, à commencer par le gouvernement français, trouvent ça normal. Les parlementaires français approuvent par 412 voix contre 69 et 260 contre 23.

Ce referendum montrait pourtant un refus massif des Grecs pour un énième plan de sauvetage. Il montrait aussi leur volonté de repartir à zéro en prenant aujourd’hui des pertes massives, notamment sur le système bancaire, mais avec la perspective d’échapper à cet étouffement financier sans issue et de retrouver à terme, après des années de travail et de réformes, un peu de croissance, dans un monde où le travail pourrait enfin rapporter quelque chose.

Ce score de 61% du non est d’autant plus significatif qu’au moment du vote, les jeunes adultes grecs étaient massivement ou bien en exil économique à l’étranger, ou bien dans les campagnes et dans les îles, pour de petits emplois saisonniers, sans avoir les moyens de revenir chez eux pour voter.

 

 

 

La souveraineté démocratique n’est-elle qu’un mot ? Nos dirigeants acceptent-ils encore qu'elle soit un principe qui cadre l’action des démocraties ?

 

Dans un régime démocratique, la souveraineté, au sens du « pouvoir humain le plus élevé hiérarchiquement dans une communauté politique » appartient au peuple. Cette souveraineté s’exprime d’ordinaire par la voie de ses représentants. On recourt au référendum quand il semble utile que la souveraineté s’exprime directement.

Comme le disait Gambetta : « Une fois que le Peuple aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre, ou se démettre. » Cela signifie que le gouvernement Tsipras n’avait tout simplement pas le droit de signer cet accord. Il avait l'obligation d'obéir à son souverain, et exprimer simplement à ses partenaires que, quelle que puisse être son opinion, ses mains étaient liées par un "non possumus".

De plus, aucun dirigeant européen respectueux du régime démocratique n’avait le droit de lui demander de le signer.

Cela signifie également que le Parlement grec, lui aussi soumis à l’autorité du Peuple souverain, n’avait pas non plus le droit de ratifier cet accord illégal, qui constitue substantiellement un coup d’État. Un coup d’État se définit en effet comme une action qui viole l’autorité des pouvoirs constitutionnels légitimes, et donc indirectement toujours celle du Peuple, en démocratie. Notons qu’ici, le pouvoir violé est directement celui du Souverain. C’est donc la forme la plus grave de coup d’État. De plus, ce coup d’État a été perpétré dans un État démocratique à l'instigation d'un autre État plus puissant. 

Signé et voté ou pas, du point de vue de la théorie démocratique, cet accord est donc nul de plein droit

 

 

 

Les mauvaises affaires de nos dirigeants

 

Le scandale sur la forme se renforce par l’examen du fond. Quand un débiteur est surendetté, la responsabilité est partagée : le débiteur s’est montré prodigue et irresponsable, mais son banquier a agi d’une manière tout aussi irresponsable  et il est bien normal que les deux partagent les pertes. Si le prêteur ne prend pas de risque de crédit, de quel droit demande-t-il le paiement d’un intérêt ?

Et si ce risque de crédit était sous-évalué, le prêteur ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

N’oublions pas que la réputation financière de la Grèce est  historiquement très mauvaise et que son entrée dans l’Euro ne s’est faite que par la sous-estimation de son endettement réel. C’est en pensant que tous les pays de l’Euro avaient le même risque que l’Allemagne  que les banques européennes ont prêté de larges sommes à la Grèce, jusqu’à l’effondrement de ses finances en 2008, quand le risque pays est réapparu sous le voile de l’Euro.

En 2010, malgré la connaissance des détails de la solvabilité grecque notamment mis au clair par les équipes techniques du FMI, les gouvernements européens et le FMI (alors dirigé par un Français avec des ambitions présidentielles) ont décidé de nationaliser la dette grecque possédée jusqu’alors en grande partie par des banques allemandes, françaises et italiennes, exposant les contribuables européens plutôt que les actionnaires de ces banques à un défaut de la Grèce.

Dans le droit privé, les lois sur les faillites personnelles sont partout développées et interdisent l’esclavage pour dette en imposant un partage des pertes liées au surendettement entre la banque et le citoyen. Les raisons interdisant l’esclavage pour dette individuel doivent interdire  à plus forte raison l’esclavage pour dettes collectif d’un peuple. Or, c’est à peu près cela que revient l’accord qui a été imposé aux Grecs.

De même, dans le droit international, aucun peuple ne devrait être privé de sa souveraineté démocratique, même en cas de gouvernance économique absurde l’ayant conduit au surendettement. Dans une telle situation de banqueroute nationale, il n’y a pas de solution agréable. Une solution particulièrement dangereuse est celle où l’on viole les libertés fondamentales d’un pays afin de ne pas enregistrer de pertes à court terme. Et cela afin de ne pas engager la responsabilité des dirigeants allemands et français qui ont commis la faute en 2010 de prêter l’argent de leurs citoyens à un pays en faillite, chargeant sans vergogne les Français comme les Allemands des dettes pourries dont ils libéraient les banques.

 

 

 

Enseignements à tirer sur l’engagement politique

 

Il est riche d’enseignement de voir avec quelle unanimité les institutions et dirigeants européens ont annulé le referendum grec. Aucun dirigeant européen, national ou Bruxellois, n’a même envisagé un seul instant de respecter la décision du peuple grec. Aucun n’a défendu le respect du principe démocratique, devenu quantité négligeable.

Est-ce là une violation regrettable mais exceptionnelle des principes démocratiques affichés de la construction européenne ? Ou bien au contraire est-ce le véritable visage de la technocratie européenne qui se révèle ? Et pas seulement de cette technocratie ? Car tous les partis de gouvernement dans les Nations se conduisent d’une façon qui montre - et cette fois de manière claire et indubitable - combien le principe démocratique a perdu du terrain dans l’esprit de nos dirigeants.

De plus, l’Histoire est en train de se réveiller. L’Allemagne, en première ligne dans ces décisions, est-elle en train de reprendre en Europe le rôle de cette puissance impérialiste qui a déclenché tant de guerres ? Ou bien agit-elle scandalisée par l’incurie de certains de ses partenaires européens ? Quant à la France, qui présente en ce moment un visage superficiel et vaniteux, comment peut-elle imposer à la Grèce des mesures qu’elle est incapable de s’appliquer à elle-même ? Comment la France peut-elle s’afficher avec l’Allemagne dans cette politique brutale et odieuse, sans voir que dans les 10 années à venir, elle sera passée de l’autre côté de la table des négociations ?

Comme entre les deux guerres mondiales, les démocraties sont mortelles. A commencer par les plus faibles et les plus récentes, elles meurent sous l’action conjointe du surendettement et de la violation de la souveraineté nationale. Hier l’Allemagne des années 20, aujourd’hui la Grèce, et demain ?

 

 

 

Le cadre de tout engagement politique aujourd’hui

L’engagement politique aujourd’hui doit être conçu dans ce cadre terrible : crise économique, surendettement des Etats, extrémismes politiques, institutions internationales (y compris l’UE) et classes politiques classiques bafouant les principes démocratiques.

Dans ce cadre, ce sont les classes moyennes et populaires, fondements politiques de la démocratie, qui risquent de disparaître, laissant à terme place à un prolétariat communiste, ou bien à une classe de serfs dominés par une minorité de riches financiers. C’est aussi pour leur défense que peuvent se construire les grandes rénovations politiques de demain.

Confrontée à l’échec de ses constructions bureaucratiques et financières ainsi qu’à la remise en cause de sa légitimité par les peuples, la Technocratie, classe dirigeante des Trente Glorieuses aujourd’hui anachronique, prépare une réaction. Sa complaisance aux intérêts financiers est ahurissante. Il est triste de voir que l’idée de la construction européenne est aujourd’hui devenue le vecteur de ce pouvoir technocratique, formant ainsi le summum de la bureaucratie et de la planification centralisatrice, à l’époque de l’économie digitale et de l’innovation entrepreneuriale. L’engagement politique de ceux qui aiment la démocratie, non par idéologie, mais tout simplement  par respect des peuples et des gens simples, se fera contre cette conception de l’Europe clairement anti-démocratique et anti-humaniste.

   

Première leçon de l'expérience grecque : accélération du changement politique et volatilité du marché politique

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Jeudi, 09 Juillet 2015 17:48 Écrit par Henri Hude

 

L’expérience grecque est instructive pour la France, au moment où beaucoup de Français et de Françaises, jusqu’alors sans action politique, commencent à s’engager ou y songent.  

 

 

La première leçon, c’est la vitesse accrue du changement politique.

 

On estimait à juste titre qu’il fallait vingt ans pour qu’un parti politique puisse accéder à la maturité électorale dans une démocratie. Or, l’expérience grecque montre qu’en certaines circonstances, il est vrai exceptionnelles, les choses peuvent aller prodigieusement plus vite. Les faits nous forcent à mesurer cette accélération étonnante de l’Histoire politique en Grèce.

Rappelons que le pouvoir n’est pas du tout exercé aujourd’hui en Grèce par la seule « gauche radicale » dont nous parlent nos médias, comme si un Jean-Luc Mélenchon était arrivé tout seul au pouvoir, mais par une coalition de gens en marge ET de ce qu’on appelait la Gauche de gouvernement ET de ce qu’on appelait la Droite de gouvernement.

Les Grecs ont considéré que face aux enjeux dramatiques et systémiques auxquels était confronté leur pays, les deux partis dominants étaient interchangeables, comme cela peut paraître le cas aussi chez nous. Écuries de personnalités rivales et représentants de clans opposés, ils soutiennent tous à peu près la même politique et le même ordre existant – à cette différence près, que la « Gauche » (de gouvernement) s'adresse par pur réflexe plutôt aux classes populaires, la Droite essaie d'attirer par réflexe les conservateurs. Les deux, ensemble, empêchent l’alliance des classes populaires et des conservateurs. Eh bien ! En Grèce, l’alliance improbable s’est produite. Les deux associés de la coalition n’existaient pas encore il y a seulement trois ans :

1° Syryza, dirigé par Tsipras, issu de l’antique nébuleuse gauchisante, longtemps groupusculaire, amorphe et impuissante, s’est soudain structuré, et n’est devenu formellement un parti politique qu’en 2013. Certes, on se demande si ce parti est composé de suffisamment de bon techniciens, capables de faire face aux dramatiques enjeux économiques et administratifs du pays. Cela dit, ils pourront difficilement être plus mauvais techniquement que les partis de gauche et de droite traditionnelle qui ont ruiné le pays au cours de leurs alternances.

2° Le parti des Grecs indépendants (AN-EL), dirigé par Kamménos, formé d’exclus de la droite de gouvernement, a été fondé en 2012. Même remarque sur leurs compétences.

Inversement, et dans le même temps, la Nouvelle Démocratie (analogue grec de l’UMP/Républicains) qui tournait toujours autour des 45% a perdu la moitié de ses voix.

Quant au PASOK, analogue au PS français, il est tombé à moins de 5% des voix, après avoir dominé la vie politique grecque pendant presque quatre décennies.

 

 

Ces faits donnent infiniment à penser.

 

La France n’est pas la Grèce, mais les mêmes causes produisant les mêmes effets, tous ceux qui en Europe ne deviendront pas des Allemands sont sur une dynamique qui les amène à devenir des Grecs. Et donc je demande :

Est-il vraiment intelligent d’acheter encore très cher des parts très minoritaires dans des partis politiques certes en position de pouvoir aujourd'hui, mais qui, face aux difficultés qui attendent notre pays, risquent d'être dépassés par des partis innovants et plus modernes ?

Pensons que le monde politique est comme un marché tenu par un oligopole de partis fatigués et vieillissants, et que de nouveaux acteurs portant des innovations politiques majeures viendront bientôt bouleverser ce marché.

Est-il urgent de se placer dans telle écurie, ou de s’épuiser à constituer tel sous-parti-charnière, à l’intérieur de formations politiques qui pourraient bien se voir vouées à l’effacement, voire à la disparition dans un délai bref ?

Une entreprise politique aussi artificielle que le libéralisme-libertaire mondialisé ne vit que s’il garde constamment l’initiative. Ce qui s’est passé en Grèce est très grave pour lui, car il vient de perdre l’initiative. Dieu sait s’il pourra jamais la reprendre.

Je pense que tous ceux qui veulent s’engager utilement doivent intégrer le fait de cette accélération et de cette volatilité dans leurs calculs et y adapter leur action, sous peine de manquer les trains qui ne sont pas encore affichés, mais qui seront les seuls, demain, à parvenir en gare d’arrivée. 

   

L'engagement politique chrétien et l'encyclique Laudato si'

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mercredi, 01 Juillet 2015 19:37 Écrit par Henri Hude

Ce court essai constitue le second article consacré à la lecture de Laudato si'.

POUR REVENIR AU DÉBUT DE LA LECTURE DE LAUDATO SI’

 

 

Voyons comment se pose aujourd’hui le problème de l’engagement politique chrétien, en France (I), puis comment l’encyclique Laudato si’ éclaire indirectement ce problème (II) et permet d’en proposer la solution (III).  

 

 

I

COMMENT SE POSE LE PROBLÈME DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE CHRÉTIEN ?

 

 

Du réveil politique aux hésitations stratégiques

 

Depuis les grandes manifestations qui ont suivi la discussion de la loi Taubira, un fort frémissement politique s’est produit. Le monde catholique, en particulier la jeunesse, a désormais une conscience politique plus aigüe. Comme chacun sait, une multitude de mouvements sont nés et se développent rapidement. D’autres plus anciens se sont renforcés et renouvelés. Il y a une grande créativité, mais aussi une extrême division, comme dans un feu d’artifice. Les stratégies proposées divergent et à l’intérieur même d’une seule option stratégique, diverses entreprises et individualités sont en concurrence. Aucun leadership accepté de tous n’a pu encore émerger. De sorte que chacun se demande à quoi finalement tout ce fourmillement peut bien aboutir. L’encyclique Laudato si’ fournit à ce sujet (nous le verrons plus bas, II) un critère de jugement et d’action.

Samedi et dimanche dernier, un groupe de personnes catholiques, responsables et engagées d’une manière ou d’une autre dans la vie politique, s'est réuni. L’ensemble formait, à mon avis, une convention très représentative. La discussion a parfaitement clarifié les problèmes.

 

 

 

Deux grandes options

 

Schématiquement, les catholiques (mais pas eux seulement) ont le choix entre deux grandes options stratégiques, pas forcément exclusives l’une de l’autre.

 

Première option : admettre que les deux (ou trois) grands partis dominants font partie d’un système stable, et que, tout comme lui, ils sont là pour très longtemps ; qu’il est impossible, voire peu souhaitable, de rêver d’y prendre le pouvoir ; qu’il est cependant possible d’y entrer et de les influencer de l’intérieur, pour obliger les libéraux à respecter un maximum de principes conservateurs ou sociaux. Tel serait le choix du réalisme et de la prudence.   

 

Variante de la première option : dans le même ordre d’idées, il faudrait constituer des réseaux suffisamment efficaces pour former des partis-charnières, des groupes de pression, des think-tanks producteurs d’idées ou de propositions de lois, permettant une action d’influence au sein des partis institutionnels.

Dans les deux cas, il s’agit d’une stratégie fondamentalement défensive, visant à limiter les dégâts, à être présents, à jouer un rôle et à éviter la marginalisation, le tout dans le cadre de la montée définitivement inévitable d’un pouvoir libéral et libertaire avec lequel les catholiques doivent apprendre à vivre sous peine de disparaître. 

 

Seconde option : considérer au contraire que le monde libéral-libertaire n’est ni éternel, ni stable. Se préparer pour un avenir très différent et probablement plus difficile. Travailler et investir dans des projets politiques innovants qui posent les bases techniques, politiques et humanistes d’une nouvelle période historique pour nos pays. Ne pas surinvestir dans des entreprises politiques déjà dépassées.

 

Il ne suffit pas de délibérer. Il faut décider. Comment choisir ? Les différences entre les options résultent surtout d’appréciations différentes relatives à la stabilité du système libéral-libertaire. La juste décision suppose donc une anticipation de l’avenir. A ce sujet, que peut nous apprendre l’expérience ? Et qu’enseigne l’encyclique Laudato si’ ?  

 

    

 

II

COMMENT L’ENCYCLIQUE LAUDATO SI’ ÉCLAIRE-T-ELLE LE PROBLÈME DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE CHRÉTIEN ?

  

Que dit l’encyclique Laudato si’ ? Un système en crise globale.  

 

L’encyclique part de la crise écologique au sens premier du mot, celle qui affecte l’air, l’eau, etc. L’existence et la gravité de cette crise multiforme ne sont pas douteuses (ch.1), particulièrement dans le cas des polluants atmosphériques (n°20) et de la dégradation de l’eau (n°29). Il est vrai que certains points, non des moindres, sont loin de faire consensus, notamment le réchauffement climatique. L’encyclique admet volontiers certaines incertitudes (n°188).

La crise écologique au sens restreint (celle de la maison, oikos) ne va pas sans crise sociale (celle de la famille, oikos, oikia), parce que la maison et la famille sont inséparables, et parce que c’est la même forme d’esprit et de cœur qui s’avère à la fois incapable de s’insérer harmonieusement dans la nature et de respecter les droits des pauvres.  

Cette crise socio-écologique s’enracine dans la culture mondiale standard, libérale-libertaire, ultime expression de l’humanisme anthropocentrique (ch.3), dont le consumérisme et la frénésie technocratique sont des causes majeures de la crise écologique. Cette culture anarcho-libérale ne permet pas de gérer la maison de l’homme avec sagesse et conduit malheureusement la famille humaine à de nombreuses crises et guerres dans le futur ; c’est le cas, en particulier, pour l’exploitation inconsidérée de certaines ressources, telles que l’eau (n°31, n°57).   

Du point de vue politique, l’encyclique met aussi en évidence que le pouvoir appartient en ce monde à deux instances dominantes, légitimées par cette culture : la technocratie et la finance (ou, du moins, un certain type de finance). Elle flétrit sévèrement leur « irresponsabilité » (n°165) et leur incompétence. « Pourquoi veut-on préserver au­jourd’hui un pouvoir qui laissera dans l’histoire le souvenir de son incapacité à intervenir quand il était urgent et nécessaire de le faire ? » (n°57) Elle note l’absence fréquente de processus de décision raisonnablement transparent (n°195), insiste longuement sur ce point (n°182-188).

 

 

 

Mondialisme, anti-mondialisme et au-delà de ces deux formules

 

Le Saint-Père regrette le mépris fréquent des souverainetés nationales (n°38), dans de nombreux processus incluant des sociétés transnationales ou des institutions internationales (ibidem). Mais, en même temps, il insiste sur la notion de bien commun universel, sur la nécessité de s’entendre sur une gestion commune de certains « biens communs globaux » (n°174).

Sans fournir de solution institutionnelle clé en mains, l’encyclique invite à trouver des formules respectant à tous les niveaux, le bien commun, y compris le bien commun universel, et les libertés politiques des peuples. C’est chercher l’application la plus haute du principe de subsidiarité. Elle parle ainsi d’« autorités désignées équitablement par ac­cord entre les gouvernements nationaux » (n°175). L’universalisme standard peut être le masque de l’individualisme dominateur des ploutocrates ou celui de l’impérialisme d’États instrumentalisés par eux. C’est pourquoi, l’encyclique demande le respect des communautés historiques particulières (n°143), autant que du bien commun plus universel et donc des autorités requises pour son administration.

Sans réforme culturelle profonde, qui nous fasse sortir d’une civilisation d’égoïsme individuel libéral, ce juste milieu est inatteignable. Par suite, faute de régénération culturelle, la critique du système existant n’aura d’autre issue probable que des réactions violentes, antihumanistes et particularistes, voire fanatiques ou totalitaires.

Alors qu’il conviendrait de procéder à une régénération des pouvoirs politiques, en vue d’un renouvellement général de la civilisation, nous devons déplorer au contraire le caractère de plus en plus irréfléchi de pouvoirs politiques asservis à l’immédiateté, et de pouvoir économiques esclaves du court-terme (n°198), le tout dans l’exubérance irrationnelle des médias (n°47).

Sans réforme du cadre individualiste et technocratique de la culture, il n’y a pas de solution pour éviter l’effondrement systémique, sinon de « sauver les banques à tout prix, en en faisant payer le prix à la population sans ferme décision de re­voir et de réformer le système dans son ensemble » (n°189). L’expérience et la raison montrent que cela ne peut conduire qu’à la révolution sociale ou à la dictature ploutocratique. C’est pourquoi l’encyclique parle si justement de cette « emprise absolue des finances qui n’a pas d’avenir » (n°189).   

 

 

 

Un temps historique décisif et qui fera époque : celui que nous vivons

 

Chaque aspect de la crise nourrissant les autres, la crise tend à devenir à la fois globale et systémique. Puisque cette culture hégémonique englobe tout (l’économie et la technologie, la politique et l’individualisme social), cette culture entre elle-même en crise, comme le monde structuré par elle.

Comme il n’est pas naturel à l’humanité de vouloir la mort, forcément nous allons vers une autre culture et donc vers un autre monde, à moins que les seigneurs de ce monde ne décident de le jeter dans la guerre, comme l’ultime moyen de ne pas faire face à leur faillite.

Nous vivons ainsi le moment historique, où paraît avec évidence la gravissime insuffisance de l’« humanisme anthropocentrique » issu des Lumières. Nous subissons jusque dans l'environnement naturel les dérangements de plus en plus catastrophiques de l’ordre économique, social et politique qui en est issu.

Nous ne vivons donc rien moins qu’un changement d’époque, colossal et décisif, dans l’histoire mondiale, dont le seul analogue en amplitude et profondeur dans l’histoire occidentale fut celui qui marqua la fin de la chrétienté médiévale à l’époque de la renaissance.

C’est pourquoi il n’est pas habile de se fixer uniquement sur les aberrations dites sociétales, qui défraient la chronique. Loin que ces folies marquent notre entrée dans une « nouvelle civilisation », il faut y voir en réalité les bruyants glouglous d’un navire en train de couler, l’audace désespérée d’un joueur perdant qui bluffe et qui fait tapis, parce qu’il n’a pas le choix, qu’au fond il sait qu’il est « cuit », et ne cherche plus qu’à retarder l’inévitable.

La nécessité d’une renaissance est devenue évidente. Il ne s’agit de rien moins que d’imaginer une nouvelle civilisation. Rebâtir la maison commune, la maison de la vie. Cela inclut tant de choses… L’encyclique donne à cet égard des indications – nous essayerons aussi de concrétiser, à la fin de l’article.  

 

 

III

CONCLUSION : ESSAI DE SOLUTION DU PROBLÈME DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE CHRÉTIEN

 

 

Bien entendu, en écrivant l’encyclique Laudato si’, le Saint-Père n’a pas dans l’esprit la forme que peut prendre un engagement politique chrétien en France. Cependant, les analyses précédentes ne peuvent-elles nous fournir un critère pour un engagement politique ?

Pour ce qui est de l’engagement dans les partis de gouvernement existants, il convient de ne pas se faire d’illusion. Par la distorsion de la représentation et l’abus de droit, ce qu’on nomme démocratie représentative est devenu en grande partie un stratagème permettant de gouverner le peuple sans le peuple contre le peuple. Le PS est en son noyau un parti libéral-libertaire dont la fonction est de faire valider par les classes populaires une politique qui a perdu de vue depuis longtemps le souci de l’avenir économique et politique des classes populaires ;  l’UMP/Républicains est un parti libéral-libertaire, dont la fonction est de faire valider la même politique, mais cette fois par les conservateurs. Le risque est grand de n’y entrer que pour y être otage, faire-valoir, ou caution. Le FN s’adresse surtout à la classe ouvrière appauvrie, aux chômeurs, aux jeunes. Il se rallie petit à petit à la philosophie postmoderne et au jacobinisme des deux autres grands partis, manquant de la culture moderne et entrepreneuriale. Tant que l’État pourra continuer à s’endetter pour payer les fonctionnaires, les retraites et la santé, le système se maintiendra vaille que vaille. Mais cette logique de destruction économique et d’endettement, même masquée, ne peut pas être une politique pour toujours. Elle met l’avenir de notre pays à la merci d’une évolution négative des marchés financiers.

 

 

 

La décision probablement raisonnable

 

Revenons pour finir aux diverses options examinées précédemment (1° engagement dans les structures politiques existantes, 2° action de lobbysme à base de réseaux, 3° engagement plus innovant et peut-être plus radical).

Ayant prêté attention à l’encyclique, et supposé que cette lecture ne comporte pas de grave inexactitude, il semble plus juste et nécessaire de décider comme suit :

1° constituer une aile marchante fondamentalement innovante. C’est le plus important, nous finirons cet article en commençant à concrétiser cette idée. Il faut nous mettre en phase avec le besoin de paix mondiale et de renouvellement d’ensemble de la civilisation.

2° investir en même temps les divers partis et aussi les presser d’actions de lobbysme, tout cela visant à tenir le terrain et à fixer ou retarder l’avancée de la déraison régnante ;

3° comprendre la solidarité entre ces deux ailes et agir en conséquence en se donnant pour norme d’éviter de se combattre ou même de se gêner mutuellement;

4° maintenir toutefois l’indépendance mutuelle de ces deux ailes, afin de conserver une flexibilité stratégique.

 

Au-delà de la nécessaire critique du « paradigme » dominant (n°102-114), technocratique et subjectiviste, la civilisation a besoin d’une régénération. Régénération des principes et concepts fondamentaux de la culture, autant que des structures de base de la société.

Cela signifie :

une redécouverte et un renouvellement de toute la tradition de l’humanisme occidental et chrétien ;

une économie juste, qui n’exprime pas d’abord l’avidité individuelle ou la volonté de puissance, mais une culture « écologique », c’est-à-dire un rapport familial, sobre et plus contemplatif à la nature et à la nature humaine ;

une économie qui se soucie d’abord du travail humain (n°124-129), et qui aboutisse à une société familiale et fraternelle ;

une société qui redécouvre tout simplement l’amitié (n°142, 148, 230), et en imbibe les rapports sociaux, au lieu de n’exister que pour la consommation et de la prédation ;

enfin, une autre politique, car tout ceci ne peut en rester à une simple redécouverte culturelle ;

une politique qui nous sorte enfin des impasses en exprimant le dépassement des contradictions qui nous tuent : par exemple, individualisme libéral prédateur versus socialisme jacobin et parasitaire, ou mondialisme ploutocratique et pseudo-universaliste versus nationalisme autoritariste et refermé sur lui-même, etc.

Il faut surtout que la politique soit prise en main par de vrais « pros », capables de transformer les nouvelles Idées forces en puissants mécanismes opératoires, qu’il s’agisse de l’hôpital ou de l’école, du crédit ou de la fiscalité, des assurances sociales ou de l’industrie.

 (à suivre)

POUR REVENIR AU DEBUT DE LA LECTURE DE L’ENCYCLIQUE

 
   

Une lecture de l'encyclique Laudato si' (1)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Mercredi, 24 Juin 2015 21:35 Écrit par Henri Hude

 

Naissance d'une écologie vraiment scientifique

 

En publiant l’Encyclique Laudato si’, le pape François a-t-il écrit une encyclique sur l’écologie ? A-t-il manifesté un engagement d’écologiste ? Je préférerais dire qu’il a fait œuvre d’écologue. J’ose même dire qu’il a fondé (peut-être sans le vouloir) l’écologie vraiment scientifique, au sens de ce que sera la science dans l’avenir, une fois que son caractère de « technoscience » aura été intégré dans un nouveau modèle de savoir, à la fois plus large et plus précis – et dont l’application comptera moins d’effets mortifères.

Il n’y a pas de science sans la puissance du concept. Les plus anciens exemples en sont sans doute le concept d’attraction universelle, ou le principe d’inertie. Par ces concepts surpuissants, notre esprit saisit et imagine à la fois l’essentiel structurant qui définit l’un de ses objets. Une fois acquise la définition de base vraiment conceptuelle et féconde, et la méthode de son emploi, l’esprit cesse de tâtonner sans résultat, il vole de vérité en vérité avec aisance et certitude. 

 

 

 

Définition de l'écologie

 

Quelle est donc cette définition si féconde ? Tout simplement, rejoignant ici la sagesse du langage, l’encyclique nous dit que l’écologie est d’abord la science (logos) de la maison (oikos, oikia) et de la famille (oikos, oikia). Cette maison est celle de la famille humaine. La terre est (pour l’instant ?) l’unique maison que possède cette famille. L’écologie est la science de la planète terre considérée comme la maison de cette famille.

Mais cette famille fait elle-même partie d’une famille plus large, qui est la famille de tous les êtres, qui est en même temps maison universelle – famille-maison de toutes les créatures, construite et rassemblée autour du Créateur, qui est le Père commun à tous, le Père de la famille universelle, qui inclut toutes les espèces, animales, végétales, minérales. Tous lui ressemblent, soit plus, soit moins, et donc tous ont entre eux un air de famille. « Toutes les créatures sont liées, chacune doit être valorisée avec affection et admiration, et tous en tant qu’êtres, nous avons besoin les uns des autres. » (§42) Cela s’appelle, en philosophie, la participation ou l’analogie universelle, ou encore l’analogie de l’être.

Chaque être a sa famille et aussi sa maison. C’est pourquoi, plus généralement, « l’écologie étudie les relations entre les orga­nismes vivants et l’environnement où ceux-ci se développent » (§138). Elle est l’étude de la « maison » de chaque organisme, de chaque espèce. Et comme nous vivons tous dans l’ensemble que nous formons ensemble, chacun est à la fois maison pour les autres et cousin membre de la famille universelle. Tel semble être, d’un point de vue philosophique, le sens le plus profond de la référence à saint François d’Assise.

Tous les êtres sont les uns pour les autres à la fois des cousins, plus ou moins éloignés, et des pierres de sa maison, des aides, des aliments ou des remèdes pour son corps. Cette maison est une famille et une famille de familles. La nature n’est pas qu’un lieu de concurrence, mais d’abord un lieu de solidarité, où tout est lié à tout et dépend de tout pour être et être bien. « L’interdépendance des créatures est voulue par Dieu. Le soleil et la lune, le cèdre et la petite fleur, l’aigle et le moineau : le spectacle de leurs innombrables diversités et inégalités signifie qu’aucune des créatures ne se suffit à elle-même. Elles n’existent qu’en dépendance les unes des autres, pour se compléter mutuellement, au ser­vice les unes des autres ». (§86) 

 

 

 

L'Homme dans la Nature

 

L’Homme est dans la maison la seule famille qui sait, ou qui pourrait savoir que nous vivons tous en famille dans l’Être. Il est pour ainsi dire l’adulte responsable, ou le grand frère, au milieu de ses tout jeunes frères et sœurs qui ne savent pas parler.

C’est pour cela que cette maison est aussi comme la sœur de l’Homme, et aussi, en un sens, sa mère.

Celui qui hausse ici les épaules devrait comprendre qu’il le fait par soumission à un idéal scientifique en partie dépassé. Ce sentiment « franciscain » n’est pas un « romantisme irrationnel » (§11) et « un obstacle à dépasser » (§54). Il n’est que l’épanouissement affectif d’une conception vraie, qui ne fait plus violence à l’Homme. Il porte aussi en germe des modes d’action raisonnables et sages, qui ne font plus violence à la nature, à notre maison. La science est-elle raisonnable, si la technique qui en sort, faute de prendre en considération d’autres régimes de connaissance et de vérité, et faute de renoncer à une pratique toute de consommation, de domination et de propriété, détruit l’Homme et toute vie avec lui ? 

On ne peut étudier la famille sans la maison, ni la maison sans la famille. L’écologie ne peut être environnementale seulement. Elle doit aussi être sociale, économique, politique et culturelle : une écologie intégrale (chapitre 4). Ce terme fait sans doute pendant à la notion d’« humanisme intégral ». L’encyclique manifeste clairement comment c’est l’« humanisme anthropocentrique », ou si l’on préfère, exclusif, qui est la racine de la crise écologique, autrement dit, du délabrement croissant de la maison commune (chapitre 3). L’écologisme intégral est un humanisme intégral et un humanisme intégral est un écologisme intégral.

L’Homme est né dans cette maison, et il en fait vraiment partie, pourtant ce n’est pas elle qui l’a engendré en totalité.

« Bien que l’être humain suppose aussi des processus évolutifs, il implique une nouveauté qui n’est pas complètement explicable par l’évolution d’autres systèmes ouverts. (…) La capacité de réflexion, l’argumentation, la créativité, l’interprétation, l’élaboration artistique, et d’autres capacités inédites, montrent une singularité qui transcende le domaine physique et biologique. La nouveauté qualitative qui implique le surgissement d’un être personnel dans l’univers matériel suppose une action directe de Dieu (…). » (§81)

Si l’Homme fait partie de la maison commune qu’est la nature, s’il est tout formé de sa matière et de son humus, et si cependant, il vient d’ailleurs, il en résulte cette conclusion évidente, mais surprenante, que la nature est naturellement liée à cet ailleurs d’où vient en elle l’Homme, cet être qui vient d’ailleurs. Il y a donc un mystère de la nature, de la physis.

La révélation de ce mystère, c’est la bonne nouvelle (= l’évangile) de la création (chapitre 2).   

 

 

 

La crise écologique

 

Mais l’Homme se conduit étrangement. Il ne sauvegarde pas la maison commune. Il manque de douceur envers le reste de la famille. Il se moque du Père. Et la maison craque, la maison menace ruine –elle menace de lui tomber sur la tête. C’est la crise écologique (chapitre 1).

« Cette sœur, écrit François, crie en raison des dégâts que nous lui causons par l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que Dieu a déposés en elle. Nous avons grandi en pensant que nous étions ses pro­priétaires et ses dominateurs, autorisés à l’exploiter. La violence qu’il y a dans le cœur humain blessé par le péché se manifeste aussi à travers les symp­tômes de maladie que nous observons dans le sol, dans l’eau, dans l’air et dans les êtres vivants. »

L’encyclique reste prudente. « Dans certaines discussions sur des ques­tions liées à l’environnement, il est difficile de par­venir à un consensus. Encore une fois je répète que l’Église n’a pas la prétention de juger des questions scientifiques ni de se substituer à la politique, mais j’invite à un débat honnête et transparent, pour que les besoins particuliers ou les idéologies n’affectent pas le bien commun. » (§188)

Les conditions de sauvegarde de la maison et de la famille, ce sont la sagesse, la spiritualité, la bonne éducation, qui sont ici esquissées (chapitre 6). Elles sont requises pour inspirer la politique et l’économie d’un monde nouveau (chapitre 5), qui puisse avoir un avenir. 

(A suivre)

   

La fin de la prétendue "fin de la métaphysique".

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Mise à jour le Dimanche, 21 Juin 2015 15:56 Écrit par Henri Hude

Je termine ici la publication d'un article paru voici trois ans dans la RTB = Revue Théologique des Bernardins

L’article se trouve en pages 117-141 du n°5, Juin 2012, Lethielleux Editeurs. Si vous reproduisez cet article, merci d’en citer les références précises.

 POUR RETOURNER A LA PRÉSENTATION ET AU PLAN DE L’ARTICLE, CLIQUER ICI

POUR RETOURNER AU DÉBUT DE L’ARTICLE, CLIQUER ICI

 

 

Les phénoménologies intégrées dans la métaphysique

 

Le monde est une "université d’êtres", un ordre, un corps, une cité, un « arbre de vie ». Par la sagesse, l’homme a cet arbre dans son cœur et s’unit à tout et à l’Un, et il existe ainsi, dans l’être. Il n’y a rien de plus existentiel et vivant que la métaphysique. Ces êtres, qu’on dit des objets (et qui, de fait, viennent à notre rencontre : ob-jets) sont vrais, autrement dit, ils se révèlent à nous, tiennent leur discours, un discours vrai, et, de plus, un discours qui dit qu’il est. Et si notre éthique est largement ouverte au bien, toutes nos constructions scientifiques sont des phantasmes précis servant à nous ajuster à la vérité des êtres. 

 

Connaître est intuition (grâce à ces constructions) des étants qui sont les êtres (car il n’y a pas d’être en dehors des étants). De même que la réflexion permet à celui qui voit de voir qu’il voit, de même elle permet à celui qui voit un être, de voir que cet être se fait voir, aussi en tant qu’être ; et, aussi, que ce « se-faire-voir » n’est pas un simple accident fortuit, mais fait plutôt partie de l’essence de ce qui se montre, comme le langage fait partie de la nature humaine. Cette essence auto-révélatrice de l’étant ou être, dévoile aussi en partie la bonté de cet étant, le sens de sa destinée qui est en son essence et en son histoire (quod quid erat esse, mot à mot : « ce que ceci était à être[1] »).

 

Voilà pourquoi intuitionner et interpréter ne sont pas aussi opposés qu’il peut sembler. L’étant qui donne la vérité de son être est forcément bon, parce qu’il est et qu’il est vrai. Et tout ce corps des étants, qui fait de même, est rempli de la gloire de l’Être, la Vérité. « Pour ceux qui l’aiment et se tournent vers elle dans le monde entier, pour tous elle est présente, pour tous elle est éternelle ; elle n’est en aucun lieu et ne fait défaut nulle part ; elle avertit au dehors et enseigne au-dedans : elle rend meilleurs tous ceux qui la voient, et personne ne peut la rendre moins bonne ; personne ne juge d’elle, et personne, sans elle, ne juge comme il faut[2]. »

 

La logique est non contradiction, et, au-delà des formalismes, l’esprit fait par elle adhésion à la cohésion des êtres, à leur accord, qui est aussi manifestation du Bien dans la pluralité des êtres seconds. Le principe de non contradiction formalise, dans l’ordre de la logique, la monarchie du Bien et son régime sur tout l’être et tout le connaître. Le réalisme de sens commun n’est en tort que s’il oublie de définir en partie les êtres par leur cognoscibilité, ou, pour ainsi dire, par leur langage réel, leur autorévélation, leur relativité réelle, sans relativisme. (Le principal défaut du relativisme étant la méconnaissance de la relativité réelle). Il me semble qu’en tout cela se laissent apercevoir des linéaments d’une autre conception de la phénoménologie, intérieure à une métaphysique capable de comprendre que l’objectivation peut être une révélation vraie.

 

 

 

 

La fin de la « fin de la métaphysique »

 

Dans la discussion des thèmes qui nous occupent, on entend fréquemment parler de la métaphysique, au singulier, et comme un tout. L’âge présent, appelé postmoderne, est alors défini comme amétaphysique, postmétaphysique, etc. Un prétendu « retrait » hors de la métaphysique définirait notre temps et constituerait son originalité. Cette pensée résoudrait, en outre, et définitivement, au-delà de la prémodernité dogmatique et de la modernité idéologique, les problèmes séculaires de la liberté politique et de la tolérance. Cette « fin de la métaphysique », ou cette « mort de Dieu », avant d’être des doctrines ou des vérités, seraient des événements, dont nous aurions à prendre acte, avant de recommencer à penser à nouveaux frais pour notamment, à partir d’eux, inventer un « christianisme non religieux »[3]. Ce récit appelle de brèves observations.

 

 

 

L’école d’Athènes fait sans conteste partie de la métaphysique. Incontesté aussi le fait que nous ayons chez Platon et Aristote les deux premières œuvres monumentales, et les deux les plus fondatrices, de l’histoire de la métaphysique. Or il se trouve que ce qui caractérise cette école, au témoignage de l’histoire, c’est la sortie hors de la sophistique. La fin de la sophistique, Socrate faisant pivot, fut ainsi un événement, qui marqua le début de la métaphysique développée. Mais si l’on demande quelles étaient les opinions de la sophistique, force est de noter qu’elles ressemblaient fort à celles de la postmodernité[4] : le même relativisme, souvent né d’un excès de scientisme – la séquence des deux Wittgenstein rappelant étonnamment la séquence Démocrite/Protagoras. Une distance décidée par rapport à toute pensée qui voudrait dire quelque chose sur Dieu (les dieux) et sur l’être. Une même tendance au nihilisme. Et aussi, le même phénoménisme, insistant sur la place du langage comme rhétorique, remplaçant la certitude par la persuasion et le consensus, étudiant la constitution sociale des apparences, le tout avec une tendance au cynisme, mais un cynisme mou et bienveillant, usant plutôt de manipulation que de violence. Un même humanisme individualiste et libéral, accordant à l’argent une place très importante. Enfin, au bilan une même crise de la démocratie, minée par l’excès de jeu dans les images et la « communication », le manque d’éthique et de rationalité (voir Thucydide, Guerre du Péloponnèse, II, 65). En somme, la métaphysique (de Platon), ce fut la fin de la sophistique, qui était elle-même une première « fin de la métaphysique » (présocratique). Par conséquent, ce que nous appelons la métaphysique, c’est toujours déjà la fin de la « fin de la métaphysique ».

 

La métaphysique est immortelle. Elle renaîtra, et l'Homme avec elle.

 

 POUR RETOURNER AU FRAGMENT PRÉCÉDENT DE CET ARTICLE, CLIQUER ICI

POUR RETOURNER AU DÉBUT DE L’ARTICLE, CLIQUER ICI   

 

   

Page 1 de 31

<< Début < Préc 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Suivant > Fin >>

Nouveauté


La force de la liberté
La force de la liberté
€18.00

Evénements

Aucun événement

Restez au courant !

Nom:
Mail:

Sites partenaires

Bannière