Henri Hude

Sur l'Etat islamique

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Mise à jour le Samedi, 11 Octobre 2014 17:11 Écrit par Henri Hude

Cet article a été écrit sur demande pour être publié en italien par la revue Oasis. Il puise une bonne partie de son information factuelle dans un livre, à paraître sous peu, dont l'auteur m'a aimablement donné communication, Etat islamique. Anatomie du nouveau califat. Écrit par Olivier Hanne et Thomas Flichy de la Neuville, ce livre remarquable devra faire à sa sortie l'objet d'une attention soutenue, car mon article ne peut donner qu'une bien faible idée de la grande richesse de son contenu, vraiment éclairant d'un phénomène souvent peu  compris. Les conclusions et la vision politique sont de ma propre responsabilité.

Ce premier article reste relativement historique et politique. Dans un second  article, je développerai en détail la portée philosophique du phénomène. 

 

 

L’« État islamique » vient d’émerger du pullulement des mouvements de résistance sunnites. Il résulte des mutations d’un groupe fondé dans les années 1990, « L’Unicité et le Djihad », devenu en 2006 la branche armée d’Al Qaeda en Irak. Ses chefs furent tués en 2006, puis en 2010. Puis, il prit son indépendance par rapport à Al Qaeda.

 

 

 

DIFFERENCES AVEC AL QAEDA

 

 

 

L’État islamique est plus modeste qu'Al Qaeda. Il vise à établir l’islamisme dans un seul pays, sous forme étatique. Cela n’était pas possible il y a dix ou douze ans. Cela l’est devenu, les États-Unis n’ayant plus la volonté, ou la force, de mener une guerre terrestre. Celle-ci ne correspondrait d’ailleurs pas à leurs objectifs politiques.

L’autre différence d’avec Al Qaeda, c’est l’enracinement dans l’histoire longue du monde musulman et du Proche-Orient arabe. Le coup de génie est la restauration du califat, assumé longtemps par les Turcs, puis aboli par eux, en 1924. L’État islamique nous reconduit ainsi au califat arabe abbasside, dont la capitale était Bagdad, et qui fut détruit en 1258 par les Mongols.

Une fois établie sa base territoriale, le califat rayonnerait, appuyant la fondation d’émirats vassaux, au Mali, au Nigéria, en Lybie et dans le Caucase russe.

Profitant du ressentiment des sunnites irakiens, jadis dominants, hier encore dominés, l’État islamique a obtenu le ralliement des tribus sunnites irakiennes, et des anciens cadres, notamment militaires, du régime baasiste. Il fournit à la population sunnite un pouvoir fort dans lequel elle se reconnaît et qui la protège.

 

 

 

UN LEADER CHARISMATIQUE ET TRADITIONNEL

 

 

 

L’État islamique a un chef, Abu Bakr al Bagdadi, le « calife ». Successeur du Prophète, chef religieux, politique et militaire, il a une nébuleuse de vassaux et de fidèles guerriers luttant pour établir un État dans lequel sera établie la Loi de Dieu et confessée l’unicité de Dieu, dont Mahomet est le Prophète. Al Bagdadi est une personnalité puissante, alliant une culture arabe classique et un génie politique à une impitoyable férocité. Aujourd’hui âgé de 43 ans, fait prisonnier en 2006, détenu jusqu’en 2009 (début du printemps arabe), il fut relâché on ne sait pourquoi, et se retrouva en Syrie.

Le plus probable est que sa carrure fut remarquée, que sa libération fut l’effet d’un calcul et que les progrès récents de sa carrière ne furent pas non plus l’effet du seul hasard, ni de la seule volonté d’Allah. Si sa loyauté fondamentale est envers sa religion, le calife n’est probablement pas dupe, et sait jusqu’où il peut aller et à quelles conditions.

 

 

 

LES TROIS EFFETS POLITIQUES DU CALIFAT

 

 

 

1° Par son avancée militaire sur Bagdad, le calife a d’abord permis l’éviction du dictateur chiite Al Maliki, sous le pouvoir duquel la Chine était devenue le premier client et investisseur de l’Iraq. Les Chinois seraient aussi les premières victimes des émirats djihadistes africains.

 

 

2° En semblant menacer à la fois les Saoudiens et les Chiites, le califat devient leur ennemi commun, permettant aux USA, sans fâcher les Saoudiens, de se rapprocher de l’Iran pour le décrocher de l’alliance russo-chinoise. Par ses actes de barbarie, le calife permet de rallier les opinions américaines et européennes à un combat commun. Les moyens militaires mis en œuvre sont destinés à satisfaire l’opinion occidentale et sont de nature à calmer le califat, non à menacer son existence.    

 

 

3° Une fois Al Maliki tombé, les troupes du califat se sont tournées contre les Kurdes. Les Chrétiens furent un dommage collatéral, car il fallait les traverser pour atteindre les Kurdes. Pourquoi attaquer surtout des Sunnites ? La politique de Washington est de garder le Kurdistan assez fort pour s’assurer la docilité de la Turquie, mais pas trop fort, pour ne pas aliéner celle-ci. La politique d’Assad et des Russes a donc été d’abandonner le Kurdistan syrien et de faciliter la montée en puissance d’un grand Kurdistan. Cela a paralysé l’action de la Turquie et permis la survie d’Assad. L’action du califat tend à ramener les Kurdes au niveau de puissance permettant la reprise de l’action combinée occidentale-sunnite contre Assad. Les Turcs laissent vivre le califat en autorisant la contrebande d’hydrocarbures assurant son financement.

Le califat place Washington dans une position complexe, mais lui permet de reprendre l’initiative politique et de nuire aux Chinois. Son soutien de fait au califat n’exclut pas une action secrète antiterroriste de grande ampleur, ainsi que des mesures pour limiter son expansion, comme celle d’autres acteurs (Turcs…) pouvant profiter de la situation.

Les US, qui ont longtemps cru à une mutation de l’islam, n’y croient probablement plus. Ont-ils opté pour une politique de sécularisation ? Dans cette perspective, le soutien au califat serait une politique culturelle du pire, auquel le califat se prête. La mise en scène planétaire de tant d’épisodes horrifiques produira-t-elle la déconsidération mondiale de l’islam et son discrédit progressif à l’intérieur même des pays musulmans ?

 

 

7 points forts sur LMPT

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Mise à jour le Lundi, 06 Octobre 2014 08:54 Écrit par Henri Hude

La manifestation des familles du 5 octobre 2014 a été, une fois de plus, un énorme succès. Au soir de cette journée, chacun se demande une fois de plus où va aller ce mouvement et à quoi il peut aboutir ? Sur la base des bonnes études d’opinion à notre disposition, et à la lumière d’une sagesse politique classique, nous sommes en mesure de répondre à ces questions.

 

 

 

1° Nous ne sommes pas en face d’un mouvement groupusculaire, ou catégoriel, mais d’un mouvement de masse. Le concept de base, pour l’analyse, est la tripartition en trois segments d’opinion : les « proches », les « indifférents » et les « éloignés ». En chiffres ronds, 30% de proches, 30% d’indifférents, 40% d’éloignés, dont 30 de très éloignés. 15% de très proches, qui font un bloc d’environ dix millions de personnes, tous âges confondus. C'est le chiffre et c'est l'ordre de grandeur qu'il faut garder en tête.

 

 

 

2° Nous ne sommes pas en face d’une jacquerie passagère, mais d’un mouvement de résistance massif, luttant pour un intérêt profond et non négociable, déterminé, ancré dans la durée. En effet, rapportée aux 15% de très motivés, une première manifestation d’un demi-million de personnes représente déjà une mobilisation de base de 5% de la masse, tous individus compris. Cela ferait, sur un sujet national quasi unanime, 3 millions de Français manifestants à Paris. Cela donne la mesure de la motivation. Il n’y a aucune vraisemblance qu’un tel mouvement aussi profond s’amortisse dans les années à venir. Au contraire, le rouleau compresseur libertaire continuant à tout écraser, la colère s’empare des citoyens. Les chiffres donnés par la police ne font qu’enrager les participants.     

 

 

 

3° Nous ne sommes pas en face d’un mouvement de protestation catégoriel, mais d’un mouvement national. Celui-ci divise la totalité des partis, des classes sociales et des cultures.

Les hommes et les femmes se répartissent de la même façon entre proches, indifférents et éloignés.

Socio-culturellement, les plus éloignés sont les plus athées, les plus riches (cadres supérieurs) et les plus protégés (fonctionnaires). Est-ce cela, la Gauche ? Toutefois, il reste 40% des catholiques non pratiquants qui se sentent éloignés, et plus de 20% des sans-religion qui se sentent proches. Quant aux « autres religions », c’est-à-dire à plus de 80% l’islam, elles sympathisent à 40% (avec 34% d’indifférents et 26% d’éloignés).  

Les plus de 65 ans sont plus « proches », mais, en dessous, c’est la même division tripartite avec trois tiers (plus ou moins gros ou petits) de proches, éloignés ou indifférents. Et les plus jeunes, relativement plus proches.

Plus on vote à gauche, plus on est éloigné (FG 82, PS 65, EELV 58. UDI 37, UMP 29, FN 26). C’est là que s’applique le moins la loi d’égale tripartition. Mais la moitié des gens ne votant pas, ces chiffres sont moins significatifs. Surtout que les ouvriers, qui ne votent plus à gauche, sont le groupe le plus proche (41% + 30% d’indifférents). En outre, il y a aussi des proches à gauche (20%), des éloignés à droite (30%), et des indifférents partout.

En un mot, toutes les divisions habituelles sont recoupées par une nouvelle division longitudinale qui les traverse toutes.   

 

 

 

4°Nous sommes en face d’un mouvement massif, mais pas majoritaire. Dans ces conditions, faute d’une stratégie d’alliances, toute politique isolationniste le condamne à l’échec. Mais, pour pouvoir négocier des alliances, ce mouvement devra savoir ce qu’il est et où il va. Sans doute va-t-il « objectivement » dans une certaine direction, que nous allons développer un peu plus loin (voir 5°). Mais son leadership, pour le moment, ne donne pas l’impression de reconnaître cette direction, ou de vouloir la déclarer. Il ne définit pas ce que serait pour lui la victoire, au-delà du retrait de quelques textes législatifs ou réglementaires. Ce sont des objectifs trop réduits pour une telle énergie. Par suite, le mouvement, bien qu'il développe de nombreux liens internationaux, n’a encore guère de stratégie au-delà de la protestation.

Dans de telles conditions, un mouvement ordinaire, privé de perspective et confronté à l’échec, se serait amorti. C’est d’ailleurs ce à quoi s’attendaient les observateurs. Le démenti de l’expérience prouve que nous sommes en présence d’une évolution très profonde et durable des esprits, qui a tous les caractères d’une mutation de première grandeur. Quelle est donc cette direction « objective » du mouvement ?  

 

 

 

Nous sommes en face d’un mouvement historique, qui n’est pas une arrière-garde passéiste, mais un dynamisme nouveau, voué à structurer la vie publique dans les décennies à venir. Nous sommes en effet face à un mouvement qui s’inspire objectivement d’un puissant concept de nature. Philosophiquement, ce mouvement se définit comme une redécouverte par un peuple de la nature comme norme.

Cette redécouverte a d’abord eu lieu de manière plus superficielle dans les milieux écologistes, face aux dégâts causés à l’environnement. Elle s’est accomplie ensuite de façon bien plus profonde, en silence, et dans un nombre considérable d’esprits, face à la confusion pathogène causée en l’Homme et en la Société par la négation radicale de la nature et de sa normativité.

Ce dynamisme nouveau n’a pas encore conscience d’être ce qu’il est. Il s’interprète encore souvent lui-même en termes du passé. Mais, « objectivement », il se situe au-delà du rationalisme de gauche ou libéral, au-delà du traditionalisme conservateur et au-delà de l’irrationalisme d’extrême droite.

Cette nature-norme se situe à son niveau propre, qui a sa consistance propre. Sans l’exclure, elle ne fait pas immédiatement référence à Dieu Créateur comme norme théologale ultime. C’est une conception classique, qu’on trouve notamment chez les Romains, les Grecs et les Chinois. Cette idée d’une nature comme dynamisme orienté dont résulte une harmonie, inscrite dans une histoire, et faisant norme aussi pour la raison pratique, est adaptée au multiculturalisme contemporain (dont le relativisme a été la forme superficielle).

Cette idée force devra s’accorder chez nous avec la tradition de l’humanisme. Si cet accord trouve sa juste formule, il rendra un avenir humain à notre pays et à la civilisation.    

 

 

 

Nous sommes en face d’un mouvement qui cherche sa place sur l’échiquier politique, n’ayant pas encore compris qu’il était voué à restructurer l’espace politique tout entier.

Modérés par tempérament, par éducation, par position sociale, les leaders du mouvement voudraient exister dans l’espace libéral classique. Ils préféreraient cela de beaucoup à d’autres tentatives plus radicales. Mais, l’énergie propre de leur mouvement contrarie leur modestie et leur prudence. C’est  pourquoi ils peinent à trouver leur place dans le paysage, entre les partis existants.

Si ces derniers ne se résolvent pas à lui faire une place et même, peu à peu, à se laisser restructurer à partir de son dynamisme, nous verrons les gens décrocher peu à peu du système politique et le rejeter dans son ensemble. C’est alors que les événements pourraient prendre un tour assez différent.

Les partis libéraux avaient l’habitude de disposer d’un appui conservateur, allié dominé, qui se contentait de ralentir l’évolution libertaire, puis s’avouait vaincu et s’occupait à ralentir une autre nouveauté, et ainsi de suite. Mais, nous ne sommes plus ici en face d’un parti conservateur en repli continu. L’offensive pseudo-progressiste a atteint son point culminant en débouchant dans la ploutocratie mondiale antidémocratique et en multipliant les provocations. La défense en retraite a ainsi fait place à la contre-offensive. Il ne s’agit pas de reconduire la gauche libertaire sur ses bases de départ. Il s’agit de la jeter dans le passé, où l’Histoire la situe déjà.

En face de ce nouveau départ de l’Histoire, les libéraux sont forcés : ou bien de faire une concession inhabituelle et de prendre une vigoureuse décision, qui leur semble trop « conservatrice », ou bien de risquer la rupture définitive de toute alliance « conservatrice-libérale ». Nul ne sait si la classe politique aura assez de flair pour virer de bord à temps.

 

 

7° Nous sommes en face d’un mouvement qui ne peut certainement pas l’emporter seul, mais qui doit certainement l’emporter, s’il est capable de passer des alliances avec tous ceux qui sont opprimés par la même logique inhumaine.

Ce qui est le plus surprenant, dans les études d’opinion, c’est le nombre considérable des « indifférents ». Recherchons bien le sens de cette indifférence. La victoire historique appartiendra en effet au groupe qui aura su s'adjoindre ces « indifférents » et présenter des arguments propres à rapprocher de lui une partie de ses « éloignés ».

Ces indifférents coïncident sans doute en partie avec les abstentionnistes. Or ces abstentionnistes se trouvent parmi ceux auxquels :

A/ est dénié l'avenir économique, et le droit au travail par la ploutocratie mondiale antidémocratique, dont les partis libéraux classiques, socialistes compris, qu’ils se l’avouent ou non, sont les agents.
B/ ceux qui en même temps ne se reconnaissent pas dans le FN.

·         Soit qu'ils soient étrangers, ou non Blancs ;

·         soit qu'ils soient musulmans ;

·         soit qu'ils restent attachés à un idéal humaniste et universaliste ou encore européen ;

·         soit qu'ils ne voient pas de solution au problème économique apparemment insoluble de la mondialisation libérale ;

·         soit enfin qu’à leur avis les candidats dirigeants quels qu'ils soient n'arriveront pas à diriger selon de nouvelles idées.

Il est probable que, si le mouvement est capable de rallier ces « indifférents », il aura aussi été capable de faire preuve d’une inventivité et d’une ouverture d’esprit telles que, du même coup, il saura rapprocher de lui certains « éloignés ».

Si ce qui précède est exact, nous savons à quelles conditions le mouvement peut réussir à nouer des alliances, et donc à quelles conditions il peut réussir. Le détailler avec précision exigerait au moins un autre article. 

Note : voir par exemple l'étude d'opinion publiée et analysée intelligemment sur le site Atlantic

   

S'engager en politique (4). Scrupules, culpabilités, laïcités...

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Mise à jour le Vendredi, 03 Octobre 2014 06:43 Écrit par Henri Hude

 

Suite d'une conférence sur la justice à la Sainte-Baume. Le troisième point de méditation doit être complété par les conseils et propositions suivants.

 

(Pour revenir au début de la conférence cliquer ICI.)

 

 

Guérir de la maladie du scrupule

 

Un scrupule, en latin (scrupulus), c’est un caillou dans la chaussure. Nous disons qu’un décideur "a des scrupules" quand ses inquiétudes de conscience le rendent hésitant et irrésolu. Inversement, nous disons qu’un décideur "est sans scrupules", quand il est prêt à employer n’importe quel moyen. Les "bons scrupules" sont des questions légitimes qu’on doit se poser en conscience avant de décider. Les "mauvais scrupules"sont de "mauvaises questions", qui empêchent de décider, et qu'il faut décider de ne plus se poser.

Tout peut fournir matière à de mauvais scrupules : posséder de l’argent, user du sexe, exercer le pouvoir, user de force, punir, s’exprimer avec prudence, etc. Le scrupuleux pense que par essence la propriété est vol, le sexe fornication, le pouvoir tyrannie, la force violence, le châtiment cruauté, la discrétion mensonge.

Dans le domaine du pouvoir, le "mauvais scrupule" inhibe les chefs, en fait des impuissants irrésolus, livrant ainsi les faibles sans défense au pouvoir des plus forts transgressifs, réduisant la loi à l’expression de la volonté de ces derniers.

Les mauvais scrupules reposent sur une idée tronquée de la justice, qui la réduit au respect de libertés individuelles définies arbitrairement, excluant le bien commun et ne tolérant pas de juste limite. Une conscience délicate (= qui se pose les bonnes questions) doit tordre le cou à la maladie du scrupule, car le mauvais scrupule est à la fois faute morale, erreur et facteur de maladie. 

 

 

 

Se méfier de la mauvaise culpabilité

 

Les bons sont facilement scrupuleux. Je demandais à un de mes amis, juge d’instruction, à quoi il croyait reconnaître un innocent, quand un prévenu entrait dans son bureau. Il me répondit sans hésitation : « L’innocent est quelqu’un qui a l'air de se sentir coupable. » En effet, le prévenu innocent, bouleversé, cherche instinctivement ce qu’il a pu faire ; il a beau chercher, il ne trouve pas ; et ça le torture. Par contre, le coupable est plutôt sans vergogne, sûr de lui, menteur avec assurance.

Tous les honnêtes gens ont tendance à se laisser culpabiliser, et tous les fripons en profitent pour pousser leurs pions. Le résultat, c’est que beaucoup de ceux qui devraient s’engager en politique ne le font pas, et inversement. Les personnes honnêtes ont peur de se voir imputer arrivisme, égoïsme et affairisme. Peur d’être accusées de je ne sais quel projet moralisateur, théocratique, liberticide, etc. Le mauvais scrupule empêche le rayonnement en ôtant la sérénité intérieure et la joie. Il anéantit l’autorité par l’expression de la timidité et de la honte. Il détruit l'efficacité en excluant sans raison des moyens nécessaires et légitimes. 

Un chrétien travaillé par de mauvais scrupules s’imagine agir contre la charité (contre l’amour du prochain) s’il agit avec courage (par ex., s’il se bat énergiquement), avec sagesse pratique (par ex., s’il refuse la précipitation, ou résiste à l'idéalisme imprudent), avec justice (par ex., si, à bon escient, il punit, procède à une exclusion, défend le bien commun contre des prétentions individuelles à des libertés abusives). En réalité, la charité n’est pas contraire à l'exercice des vertus cardinales, mais leur confère une finition supérieure.  

 

 

 

Esprit laïque sans laïcisme

 

Un chrétien ne mélange pas les plans, mais ne les compartimente pas non plus de manière trop étanche. La politique est une activité d’ordre naturel. Les chefs religieux n’ont pas juridiction sur l’ordre temporel, ni les chefs politiques sur l’ordre spirituel, bien que les deux ordres fassent partie d’un seul tout humain et social, que doit d'abord régir la loi de paix (loi naturelle). Cette distinction des pouvoirs, claire mais pas facile, est la première condition de la liberté politique.

Dans une société non unanime et développée, la liberté religieuse est en général le régime spirituel le plus conforme aux intérêts du bien commun temporel et à ceux de la foi catholique et des autres religions et philosophies.

Toutefois, pour plusieurs raisons, le service du bien commun par un catholique n’implique chez lui aucune mise du Christ sous le boisseau

 

 

 

D'abord, la culture d’un peuple ne saurait être une amnésie collective

 

Première raison : le bien commun renferme l’appréciation de l’histoire commune d'un peuple et de ce qui compose sa culture commune, ciment de la société et principe permettant les décisions communes. Or qu’y a-t-il, en Europe, de plus prégnant que la présence du Christ et de l’Église, qui a vraiment été la mère et l’institutrice de nos nations ?

Il serait bien surprenant qu’une mère, aussi bonne soit-elle, n’ait rien à se faire pardonner de ses enfants. Mais un regard équitable et mûr sait faire la part des choses.

En outre, les Lumières, avec leur actif, ont aussi à leur passif toutes les idéologies, y compris les pires, leurs révolutions sanguinaires et leurs totalitarismes, les guerres mondiales, la paix par le chantage nucléaire, la crise écologique, la dictature du relativisme et l’évolution du monde libre en ploutocratie mondiale, etc. Tout cela s’est produit quand la religion chrétienne était marginalisée, trop marginalisée. Et si le Christ ne revient pas dans le jeu, d'une manière appropriée, cela ira de mal en pis. 

 

 

 

L’apport du Christ est vital pour la culture de la philia

 

Seconde raison : le service du bien commun consiste d’abord à préserver et à cultiver cette atmosphère invisible et vitale de la philia (= l’amitié sociale, la fraternité), fondement profond de la justice. C'est là le noyau de l'éthique des décideurs.

Donc, tout en ayant souci de ne pas faire de la religion chrétienne (ou des autres religions, ou des sagesses et philosophies) un facteur d’inimitié en créant des jalousies par des privilèges, il convient aussi de souligner la qualité exceptionnelle du Christ comme maître et source de philia et plus encore que de philia, d’agapè.

Pour cela, le Christ a forcément sa place dans une société juste et civilisée et il est simplement raisonnable d’en témoigner avec naturel, avec sens de l'opportunité bien sûr.

 

 

 

La présence de l’Homme-Dieu est vitale pour la culture d’une société humaniste

 

Troisième raison : dans une société développée, forcément humaniste à quelque degré, le Christ a aussi forcément sa place. Car peut-on trouver meilleur soutien d’une culture humaniste qu’une religion où l’Absolu est si humaniste Lui-même qu’« Il se fait homme, afin que l’homme soit fait Dieu », comme l’a écrit saint Irénée de Lyon ?

Le chrétien sait que la nature humaine a besoin de la grâce pour être en équilibre dynamique stable. Pour cela, l’Homme-Dieu Jésus n’est pas un luxe. Il est celui sans lequel l’Homme risque toujours de se chercher, pour son malheur, des messies de substitution.

 

 

 

 

 

Les religions, comme les individus, peuvent profiter de l’expérience historique

 

Le Christ, identifié avec précision comme Homme-Dieu, n’est pas un sujet facultatif, mais une question centrale dans une société humaniste. En même temps il est essentiel que l’adoption du Christ se fasse de plein gré. Il y a toujours une certaine tension entre ces deux dernières affirmations. Cette tension s’est accrue au cours de l'Histoire occidentale, paradoxalement mais logiquement, à mesure que le christianisme réussissait. Cette tension est devenue telle qu'elle a risqué de le faire mourir de son succès.

C’est pourquoi, dans une société développée, l’accueil de la foi en l’Homme-Dieu Jésus appelle, sans ambages, une ambiance sociale de confiance et de liberté, sans tromperie.

En résumé, la nature humaine a besoin de la grâce de l’Homme-Dieu. Cette grâce commence par la foi. Mais, la foi ne peut naître que de bonne grâce, de bon gré, de plein gré, ce qui suppose un rapport de confiance et une ambiance de liberté.  (A SUIVRE)

 

 

   

S'engager en politique (3)

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Mise à jour le Mardi, 30 Septembre 2014 07:13 Écrit par Henri Hude

Voici le troisième temps d'une conférence prononcée à l'université d'été de la Sainte Baume, en août 2014, sur la justice et l'engagement en politique.

Pour retourner au début cliquer ici.

 

 

3ème Point

Une application sérieuse à la conquête du pouvoir

 

Je veux dire pourquoi la promotion de la justice requiert que les catholiques s’en mêlent, c’est-à-dire participent à la conquête du pouvoir en vue du rétablissement du bien commun. Mais aussi quels défauts il nous faut surmonter pour servir vraiment notre peuple et son bien commun, et rendre ainsi un témoignage crédible, courageux, émouvant. 

 

 

Le Pouvoir n’est pas une chose impure

 

Il faut se décomplexer dans ce domaine.

Il ne peut y avoir de société civilisée et de justice sans loi et sans pouvoir. Sans pouvoir et sans loi, il n’y a que l’état de guerre, le droit du plus fort, ce que Hobbes appelait (d’un terme équivoque) l’« état de nature ».

On peut abuser du pouvoir, bien entendu, et c’est une injustice. Mais, le contraire du pouvoir, ce n’est ni la bonté, ni la liberté. C’est la pusillanimité, le chaos, l’impuissance. C’est surtout l’injustice libertaire, qui fait du libéralisme un rétablissement de l’« état de nature »[i].

Le Pouvoir n’est pas la dictature. Au contraire, s’il est de plus en plus fermement lié à la loi de paix (que la tradition appelle la loi naturelle), le Pouvoir passe par un processus, qui voit s’enrichir le pacte social, à mesure que le Pouvoir s’enveloppe dans l’Etat, et que l’Etat s’épanouit en République, puis en Démocratie. C’est ainsi que se déploie l’existence historique d’un Peuple libre, qui a forcément forme de Nation. Faute de temps, permettez-moi ici de vous renvoyer, pour des explications détaillée, à mon livre La force de la liberté.

Un citoyen responsable qui veut agir pour la justice au niveau de la cité doit donc influer sur le pouvoir ou participer à son exercice. Qui veut l’exercer doit d’abord y parvenir. Nul n’y parvient sans l’emporter dans une concurrence très vive. De là l’expression de conquête du pouvoir. Qui ne veut pas conquérir le pouvoir ne veut pas réellement l’exercer et ne sera pas crédible, même quand il s’agira simplement de l’influencer.

 

 

 

Pour être juste, il ne suffit pas de respecter les libertés individuelles

 

Les gens s’imaginent qu’ils sont moraux à partir du moment où ils respectent presque inconditionnellement la liberté individuelle. Cette bonne conscience est une fausse conscience, parfois une hypocrisie. Il n’y a pas de justice sans une action forte de limitation ou de suppression des abus. C’est donc une injustice que de ne pas oser exercer l’autorité, de laisser faire et de tout lâcher, dans un oubli presque complet du bien commun, comme si l’utilité commune était seulement une somme de droits individuels autoproclamés par des égoïstes, des irresponsables et des transgressifs.

La justice consiste d’abord dans le respect du bien commun et du droit au bien commun, qui conditionne tous les autres droits, et les limite. Celui qui ne respecte que les libertés individuelles n’est pas juste. Il laisse leur abus démanteler le bien commun. Il ne cultive qu’une des trois dimensions principales de la justice[ii], et dans la pratique il est toujours du côté du plus fort, du plus égoïste et du plus transgressif. Que se dit le peuple ? "On me fait la morale dans le domaine des mœurs privées, tout en me laissant exploiter par des immoraux, sur l’immoralité économique desquels on ferme les yeux."  

L’engagement d’un chrétien en politique ne peut pas être authentique, s’il est unilatéral et partial. Le peuple a besoin de défenseurs de la justice en toutes ses dimensions.

 

 

 

Aimer le peuple et être authentique

 

Quand on aime le peuple, et qu’on s’engage en politique, on veut résolument conquérir le pouvoir, pour rétablir le bien commun. Mais on n’est écouté, et on ne peut s’allier sur ce bien commun avec tout les autres, dont l'union est indispensable à la victoire, que si on est authentique.

Si nous ne parlons ni de chômage, ni des devoirs du capital financier envers la nation, ni des droits financiers de la nation comme condition fondamentale de la démocratie et du travail pour tous, alors nous sommes répulsifs pour les classes populaires, chaque fois que nous parlons de famille. Nous ne semblons pas authentiques. Peut-être ne le sommes-nous pas ?

Être authentique, ce n’est pas pour autant se mettre à la remorque d'idéologies néo-communistes, refuser les modernisations, confondre la solidarité avec ses formes clientélistes ou parasitaires. L’authentique amour du peuple, ce n’est pas dresser les « riches » contre les « pauvres ».  Opposer ceux qui proposent encore des emplois dans le pays et ceux qui offrent désespérément leur travail, c’est une façon de diviser la nation au seul profit d’une finance libertaire. Telle est l'hypocrisie socialiste-libérale-libertaire. Mais ne fait-elle pas pendant à une hypocrisie conservatrice-libérale-libertaire ?

Le libertarisme sexuel, c'est le pourboire de la soumission. C'est le lot de consolation octroyé à un peuple réduit en "population", peuple auquel on refuse aussi bien l’avenir économique que la participation démocratique effective. C’est surtout une ruse, pour faire adhérer implicitement le peuple à ce libéral-libertarisme qui lui donne pour avenir la prolétarisation. Toutes les lois que nous savons sont des ruses biocratiques (pour employer un terme du philosophe Michel Foucault) : incruster le pouvoir de dominants dans les habitudes de la chair des dominés.

 

 

 

Une Gauche biocratique

 

La Gauche biocratique n'a plus que la destruction de la famille au profit du sexe bobo pour tenter de se prétendre encore progressiste. Verbiage d'une "égalité" postiche. Il n'y aura jamais de solidarité sans famille qui tienne la route. Un véritable sens de l'égalité porterait le fer dans les privilèges de la haute fonction publique, de ses clientèles, et surtout dans la source financière de l'inégalité exponentiellement croissante. L'éducation nationale libertaire ? Une fabrique d'inégalité. Le libertarisme sexuel d’État a pour fonction biocratique de river aux pieds du peuple la chaîne du libertarisme économique. C’est pour cela que la gauche a perdu le peuple et sa raison d'être.

Pour faire mieux comprendre et respecter l'idéal du couple, du mariage et de la famille authentiques, plus encore la foi qui les anime, il faut se montrer capable de les vivre dans l'amour effectif du peuple, et de la justice, sans avoir peur de sa démocratie. Car ce que demande d'abord le peuple, c'est un vrai pouvoir, juste et fort, pour le défendre.

Ce qui scandalise, et qui produit une pénible impression de contrainte et d'inauthenticité, c'est la fixation exclusive sur la famille, sans ouverture à l'affreux souci qu'ont le peuple et sa jeunesse au sujet de leur avenir économique.  

 

 

 

L’action politique juste est un magnifique témoignage chrétien

 

Si l’on veut que l’Église soit aimée en France, comme l’est déjà le pape François, il faut qu’il y ait des catholiques qui servent le bien commun et toute la justice, avec courage, sans haine, avec prudence, avec succès. Ces personnes auront pour premier souci le bien commun. Toutefois, elles contribueront aussi par leur action à ouvrir les cœurs au Christ.

L'action publique juste est un beau témoignage chrétien. Supprimer des abus, le faire sans entrer dans une logique de guerre. Le faire sans hésiter à dire publiquement qu'on est catholique, mais sans instrumentaliser l’Église, ni vouloir être une longue main des évêques. Faire du bon travail pour le bien commun, unir le peuple, travailler avec compétence ; et, dans l’amour de ce peuple et de notre patrie, témoigner que le Christ est notre source vivante de l'amour authentique et éclairé de la justice. N'est-ce pas cela, l'engagement chrétien en politique ?



[i] Pour des explications détaillées, voir Préparer l’avenir. Nouvelle philosophie du décideur, Economica, 2012.

[ii] Voir L’Ethique des Décideurs, 2ème édition, Economica, 2013, chap.3.

   

S'engager en politique (2)

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Mise à jour le Mercredi, 24 Septembre 2014 13:52 Écrit par Henri Hude

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2

Second point de méditation : élargir notre vision du théâtre d’opération 

La fin du monde libéral

 

Le caractère de l’époque : la fin du libéralisme. Pour entrer dans la méditation de notre second point, je vous pose la question suivante : « L’élection du pape polonais en 1978 a marqué le début de la fin du communisme. Alors, est-ce que l’élection du pape argentin ne marquera pas le début de la fin du libéralisme idéologique dans le monde ? »

Nous sommes  en train de vivre une grande révolution. Il s’agit de la grande crise du libéralisme. C’est un événement plus énorme encore que la chute du communisme. Plus généralement, nous vivons la fin de cette ère des Lumières, qui a été exclusivement dominée par le concept de liberté et par les idéologies de la liberté.

Nous avons l’impression que l’idéologie n’a jamais eu de triomphe aussi éclatant, mais nous nous trompons. Elle est comme une Super Nova, dont nous percevons encore l’explosion gigantesque, qui a accompagné sa mort, mais dont il n’existe plus en réalité que les débris.

Voyons donc ce que le libéralisme n’est pas, ce qu’il est, ses formes et ce qui va lui succéder.  

 

 

Ce que le libéralisme n’est pas

 

Le libéralisme n’est pas le capitalisme. Le libéralisme économique mondialisé libertaire n’a plus rien à voir avec une économie libre, respectant et utilisant les ressources de l’initiative individuelle (et qu’on appelle, faute de mieux, capitalisme). Au contraire, il ne tend qu’à l’institution de cartels et de monopoles s’appropriant la puissance publique, manipulant la démocratie, détruisant la création et l’homme.

Le libéralisme libertaire voudrait discréditer toute critique à son endroit en les présentant comme du communisme, du collectivisme, du socialisme. En réalité, les critiques sensées observent que le libéralisme (libertaire) n’a plus rien à voir avec le capitalisme, si l’on entend par ce dernier terme une économie libre, innovante, créatrice, qui investit et développe ; une économie inscrite dans le processus de civilisation, c’est-à-dire faite pour être insérée dans des cadres culturels et politiques étatiques et nationaux, capables de les réguler sans les paralyser, en cohérence avec les exigences de la morale et de la solidarité. Une économie voulant donner un avenir économique à la jeunesse. Une économie de bien commun, appelant une politique capable de changer les règles pour remettre de la justice et rouvrir l’avenir.

 

1° Il faut donc distinguer le libéralisme, en tant qu’idéologie économique et politique, d’avec le capitalisme, en tant que simple système de liberté d’entreprise et de propriété privée. Le capitalisme est une dimension nécessaire de toute société libre et une condition nécessaire du développement économique et du progrès social. Sans cette distinction, toute opposition au libéralisme sombre dans l’utopie, puis dans l’autoritarisme.

 

2° Le capitalisme peut être détourné par l’idéologie. Il devient alors un capitalisme libertaire (= libéralisme économique libertaire), purement financier, oligarchique et malthusien, dont les résultats effectifs, quand on oublie la propagande, sont l’inégalité, la pauvreté et la corruption des démocraties. Le capitalisme industriel et entrepreneurial, ainsi que les peuples, sont les premières victimes du libéralisme idéologique. 

 

3° L’idéologie libérale-libertaire est aujourd’hui solidaire du système économique et financier mis en place au cœur de l’empire américain. Critiquer ce système, ce n’est pas être antiaméricain, pas plus que ce n’était être antirusse que de critiquer le communisme, ou être anti-français que de s’opposer à Napoléon. Car ce système d’oligarchie impériale n’est pas fondé sur les vraies valeurs des Etats-Unis. Il va au contraire à l’encontre des intérêts vitaux de leur peuple et de ses valeurs traditionnelles – valeurs de libre-entreprise, de famille, de religiosité, de droits civiques, et de confiance dans l’avenir. Le pouvoir spirituel mondial de l’idéologie libérale-libertaire se trouve incarné aujourd’hui dans l’empire mondial des US. Mais, cet empire n’est pas celui du Peuple des Etats-Unis d’Amérique, plutôt celui d’une association de monopoles, qui s’est emparée du pouvoir aux Etats-Unis. Une corporation de Madoff aux abois, qui ne peut s’en sortir, peut-être, que par la guerre.

 

 

 

Ce qu’est le libéralisme. Sa définition

 

Le libéralisme n’est donc ni l’affirmation de l’individu, ni celle de la personne, ni celle de sa liberté. Tout cela, ce n’est que l’orientation générale de la civilisation occidentale et peut-être du développement humain tout entier. Il n’y aurait rien à redire au libéralisme, s’il n’était que cela, ou si c’est là ce qu’une personne entend par ce mot. En effet, l’affirmation de l’individu se produirait alors avec mesure, dans le respect des devoirs, du bien commun et de toutes les conditions ou nécessités de l’ordre.

Mais, le plus souvent, on parle de libéralisme pour désigner une affirmation de l’individu démesurée, désordonnée, irrationnelle. Le libéralisme, comme idéologie, est ainsi une affirmation unilatérale et monstrueuse de l’individu et de sa liberté. Elle peut sans doute réagir à une affirmation inverse et non moins unilatérale de la société et de l’autorité, soit prémoderne, soit socialiste. Toutefois, le libéralisme aboutit, sous prétexte de liberté individuelle, à privatiser le bien commun, à rétablir l’état de nature hobbésien, le droit du plus fort et à légitimer une foule d’injustices.

Cette tendance asociale se projette aussi dans le domaine moral et intellectuel. Elle y sépare la raison du vrai, la volonté du bien. Elle démolit le bon sens, la culture fonctionnelle et toutes les traditions respectables, aboutissant à un nihilisme dogmatique et indéfiniment transgressif.

Il y a autant de nuances de libéralisme, qu’il y a de formes ou de degrés de contamination de l’affirmation de la liberté individuelle par les tendances asociales et égoïstes. 

 

 

 

Trois grandes formes de libéralisme. Points d’histoire

 

 

Nous n’avons pas vécu la fin des idéologies, mais l’établissement du monopole de l’idéologie libérale, devenue libertaire. Toutes les idéologies issues des Lumières, jacobinisme, fascisme[1], communisme, libéralisme, se sont combattues en des guerres inexpiables. Une seule, le libéralisme, a fini par demeurer maîtresse du terrain, ayant éliminé les autres. Mais ce n’est plus une culture fonctionnelle, tant son évolution l’a éloignée aussi bien de la grande culture classique, que du christianisme, même protestant, et de la moralité kantienne laïque. Certains libéraux ajouteraient : éloigné aussi des meilleurs auteurs de sa tradition (Jean-Baptiste Say, Bastiat, etc.).

 

Quelles sont les trois grandes formes du libéralisme. L’individualisme libéral fut d’abord protestant, religieux, surtout calviniste ; ensuite, « éclairé », moraliste et rationaliste ; enfin, de plus en plus relativiste, libertaire et nihiliste. Je ne vois pas là une évolution inévitable d’un unique libéralisme, mais plutôt trois formes libérales distinctes.

 

1°. Le libéralisme protestant. Pour Calvin, l’individualisme n’a rien d’anarchique. Le respect de la personne et de sa liberté responsable fait corps avec le respect des devoirs et droits dérivant de la loi morale naturelle. L’individu a une mission dans le monde. Ce genre d’individualisme appelle la société et requiert de l’homme une vie bonne en en société – tout ceci serait aussi bien catholique. Calvin enseigne la discipline et une stricte obéissance au pouvoir civil. Ces éléments d’ordre viennent se combiner aux éléments de liberté, au sein d’une population en majorité aisée qui se conçoit comme une libre aristocratie, ennemie de la licence populaire. Le sens aigu de la prédestination correspond à un élitisme théologique prédisposant moins à la démocratie qu’à l’aristocratie (sous forme républicaine), ou à l’oligarchie. Toutefois, un catholique estime en général que la Réforme, en éliminant radicalement l’autorité de l’Eglise, a rompu dans le fond des âmes l’équilibre anthropologique entre l’individuel et le collectif. C’est en cela qu’elle a semé les germes d’individualisme et de subjectivisme qui ont pu se développer ensuite dans des directions qu’elle désapprouve. Prenez la Réforme, ôtez la foi, restent les Lumières.

 

2°. Le libéralisme des Grandes Lumières. Il trouve son modèle chez Kant. Il ne doit pas être caricaturé. Il repose sur deux piliers, la Raison et la Morale. La loi morale, au fond, nous impose le devoir d’être libre, mais cette liberté consiste, inversement, à être autonome grâce à l’obéissance à la loi. Le Droit est l’ensemble des règles permettant à de telles libertés de s’exercer en coexistant côte à côte. Une République (avec ou sans monarque) est un Etat de Droit. Cette loi universelle a un principe et un contenu. Le principe, c’est la Raison et le contenu, c’est encore la rationalité, c’est-à-dire la cohérence (non-contradiction) et l’universalité des lois auxquelles est soumise la vie humaine. Kant estime que de ces principes se tire un contenu de règles morales universelles et déterminées. Ces préceptes de la morale « éclairée » de Kant sont matériellement les mêmes que ceux de la morale chrétienne. Rien de tout cela ne doit être rejeté, ni admis, sans discernement.

Chez Kant, l’esprit de la morale est différent, même si le contenu des préceptes est souvent le même. Avec l’absence de la notion de grâce, de béatitude, d’amour, la morale devient un moralisme. Ce moralisme devient de plus en plus névrosant. Il cause un malaise dans la civilisation. Il provoque un rejet de la raison et une révolte contre la morale.

Ce rejet se tourne en général, en France, contre la religion catholique, mais cette hostilité n’est pas équitable. Les Réformés reprocheraient plutôt au catholicisme d’être trop indulgent, voire laxiste. De fait, c’est seulement dans la mesure où le catholicisme se laisse pénétrer de calvinisme, de jansénisme ou de kantisme, qu’il peut participer à la production de ce malaise dans la civilisation. C’est à cause de ce malaise que les Grandes Lumières, qui sont libérales, cèdent la place aux Petites, qui sont libertaires. Le moment historique du basculement, c’est 1968.    

 

3°. Le libéralisme libertaire. Prenez donc les Lumières, ôtez la Raison et la Morale, reste le libéralisme libertaire. Celui-ci, tout en conservant la rhétorique, le lexique et les formes extérieures du républicanisme moral kantien, se réduit de plus en plus au défoulement dans tous les domaines de l’égoïsme individuel et de son arbitraire. Le libéralisme s’identifie alors de plus en plus à une brutale ploutocratie planétaire, justifiée par une éthique libertaire de la complexité, c’est-à-dire la conjonction entre une phraséologie kantienne et une absence complète de règles universelles et de cohérence existentielle. En un mot, la Morale est devenue le droit et le devoir de faire n’importe quoi, et la République est devenue le régime où s’exerce au nom du Droit le despotisme de toutes les cliques transgressives.

Ce dernier libéralisme, trahison complète de l’idéal des Lumières,  procède au rétablissement de l’état de nature dans un monde de plus en plus hobbésien. Il détruit le Droit par l’abus de Droit. En prenant son virage libéral-libertaire, il devient peu à peu un libéral-fascisme – ploutocratique, inhumain, impérial, amoral, dogmatique, moralisateur à l’envers, belliciste, policier, etc.

L’arbitraire intellectuel installe la culture dans la contradiction la plus éhontée. Par exemple, qu’est-ce que l’Homme ? D’un côté, le matérialisme réducteur : l’Homme est un robot, un primate, ou les deux à la fois. De l’autre côté, la matière a cessé d’exister : dans les théories du « genre », il n’y a que des « représentations », le réel est socialement construit, la culture est toute puissante, c’est l’idéalisme absolu. Quelle cohérence là-dedans ? Aucune ? Si. Celle d’une passion libertaire, qui a besoin, d’un côté, de nier l’esprit et de se plonger dans l’animalité en affirmant le naturalisme ; de l’autre, besoin de nier l’idée de nature et de loi naturelle pour justifier des aberrations.

Les Homme sont des robots, mais les animaux sont des personnes. Et demain, seuls les fascistes refuseront les droits de l’Homme aux singes et aux chats. Rousseau, ce jour-là inspiré, écrivait dans l’Emile : « Ils donneraient de l’esprit aux pierres, plutôt que d’avouer que nous avons une âme. » Cet arbitraire intellectuel sans consistance fait de l’Opinion un dogme pulsionnel qui peut changer comme le vent. Il devient citoyen d’avoir un esprit faux, d’être un perroquet doublé d’une girouette. Impossible de conduire une société rationnellement dans ces conditions. L’Occident postmoderne est un bateau ivre.   

  

 

Après le libéralisme, quoi ? La chute prévisible du libéralisme ouvre trois possibilités :  

1° une régression dans le chaos de la violence pure et la guerre mondiale postmoderne ;

2° un retour à l’état social par la réinstauration des pouvoirs hobbésiens réprimant l’individu ;

3° un renouveau de la grande tradition de l’humanisme civilisé, assumé par un concert de nations civilisées.   

C’est dans cette perspective culturelle profonde et de très longue durée, que nous devons inscrire notre effort de réforme pour la justice politique et économique. C’est aussi en elle que nous pouvons articuler la recherche de l’absolu de la Vérité, le respect pensif des traditions, la liberté religieuse et le témoignage explicitement rendu à l’Homme-Dieu Jésus.

 

 

 

 

Forces et faiblesses du libéralisme

 

Le libéralisme fut une réaction de l’individu à une société hiérarchique et d’autorité, structurée autour de l’idée du bien commun, que ce fût dans la cité antique classique, ou dans la chrétienté médiévale. La liberté n’était qu’un corolaire, une conséquence du bien. Un moment vint où l’humanisme du bien risquait de mourir de son succès, ayant développé la liberté sans lui avoir donné une reconnaissance suffisante, et recourant trop à la coercition face aux oppositions. Le libéralisme se produisit comme une antithèse à cette situation.  

Le défaut du libéralisme, c’est que cette réaction s’est faite en déséquilibrant au profit exclusif de l’individu le rapport nécessaire en l’Homme entre la personne et la communauté. Trop uniquement réactif au pouvoir en général, on voulut structurer la société autour de la seule idée de liberté individuelle et de ses droits. Or, ce principe ne permet pas de produire durablement les autres valeurs indispensables d’une société libre (responsabilité, autorité, solidarité, etc.). Celles-ci doivent être « importées » de modes de vie communautaires, et de traditions non libérales, que le libéralisme économique et philosophique, avec son intolérance fourbe et implacable, marginalise et détruit. Le libéralisme ne peut jamais exister durablement qu’en symbiose et en compromis avec des cultures sérieuses qui lui fournissent l’élan spirituel, les vertus morales et civiques, dont par lui-même il est dépourvu, et sans lesquels aucune société civilisée ne peut subsister. Malheureusement, animé par sa propre logique de méfiance et sa tendance asociale, il tend continuellement à marginaliser toutes les autres traditions culturelles. Il scie alors la branche sur laquelle il est assis et finit par tomber dans le nihilisme libertaire. Il meurt à la fois de son succès et de son intolérance. Et nous en sommes là.   

Tant que perdure la symbiose avec la chrétienté, ou avec la culture classique, ou avec les Lumières morales, le libéralisme peut se confondre en partie avec la pleine reconnaissance de la personne, de sa dignité et de ses droits. Mais quand il a tout dévoré, quand il ne reste plus rien d’autre que lui au pouvoir, alors il n’est plus que le défoulement illimité de l’égoïsme et n’a plus rien à voir avec un personnalisme moral.  

 

 

 

Trois âges de l’Histoire ?

 

En résumé. Il y eut, d’abord, l’âge du bien ; mais le bien ne suffit pas à produire indéfiniment de la liberté, si celle-ci ne fait pas l’objet d’une valorisation explicite ; et le bien sans liberté n’est pas complètement le bien, voire il est rejeté comme un mal.

Il y eut ensuite, et il y a encore, l’âge de la liberté ; cet âge est en train de finir dans la non-liberté et dans le mal (c’est le libertaro-fascisme). Il est désormais clair, que sans alliance avec le bien, la liberté est mauvaise et tyrannique.

Il y a donc, enfin, et nous y entrons, l’âge du bien et de la liberté, ou, si l’on préfère, l’âge de la liberté et du bien.

 



[1] Le philosophe italien Augusto Del Noce a montré dans un livre très solide, Giovanni Gentile. Per una interpretazione filosofica  della storia (de l’Histoire) contemporanea, Il Mulino, 1990, que le fascisme est une idéologie de matrice hégélienne de gauche, exactement comme le marxisme, mais dont le développement obéit à des passions différentes et à des intérêts de classe différents.

   

S'engager en politique (1)

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Mise à jour le Mercredi, 24 Septembre 2014 13:33 Écrit par Henri Hude

L'article ci-dessous est la première partie d'une conférence faite le 28 août 2014 à la Sainte-Baume. C'est une réflexion de philosophie morale politique appliquée à la situation présente. Le thème proposé au départ était "La justice est-elle de ce monde ?" J'ai voulu le traiter en homme d'action et à l'intention de ceux qui pensent à s'engager en politique. 

 

 

La justice est-elle de ce monde ? Ne traitons pas ce sujet en spectateurs, mais en acteurs

 

Toutefois, d’abord, une définition. La justice, c’est une vertu, et c’est, selon la définition classique du droit romain, notre « ferme et constante volonté de rendre à chacun son dû ». C’est aussi l’idéal d’une société dans laquelle à chacun est rendu son dû, son bien propre et notre bien commun. Et cet idéal s’appelle le droit, le jus. C’est lui, l’objet de la justice.

Soyons acteurs de la justice. Ce monde ne deviendra pas plus juste tout seul. Qui donc va le rendre plus juste ? Serait-ce nous ? Nous avec d’autres ? Et si tel est le cas, que devons-nous faire (ou cesser de faire) pour qu’il le devienne ? Telle est notre question.  

 

Voici trois points de méditation, à l’intention de ceux et celles qui ont envie de répondre à cette question :  

1.       Élargir nos thématiques ;

2.       Élargir notre vision du théâtre d’opération ;  

3.       Nous appliquer sérieusement à la conquête du pouvoir. 

 

 

Premier point de méditation : « élargir nos thématiques »

 

Je me réjouis du thème qui a été choisi pour cette université d’été : « la justice ». Il illustre exactement ce que je voudrais méditer avec vous dans ce premier point.

  

Le mariage, la famille, la vie, l’éducation, ce sont des thèmes très importants, mais ce ne sont pas les seuls. Nous avons tous en tête des injustices qui nous choquent, par exemple, envers les enfants à naître, ou envers les enfants à adopter. Mais, il y a d’autres injustices, très graves, qui souvent nous préoccupent moins, ou peu. Par exemple, le chômage, l’abandon de toute perspective de bien commun par notre classe dirigeante, ou bien encore le contrôle du pouvoir politique par des cliques et des lobbies souvent aussi injustes qu’incapables.

 

 

 

Élargir n’est pas trahir. Élargir nos thématiques, ce n’est pas abandonner nos chevaux de bataille. C’est devenir sensible en même temps à plusieurs autres genres d’injustice. C’est comprendre combien profondément ces diverses injustices sont solidaires entre elles.

Si nous n’offrons pas aux jeunes les moyens normaux de subvenir aux besoins d’une famille, c’est-à-dire si nous ne nous soucions pas de donner aux gens des emplois stables et dignement rémunérés, comment pouvons-nous leur proposer une vie de famille normale ?

Les questions posées à la conscience de chacun de nous, à propos de ce premier point sont donc :

Pouvons-nous aller au-delà de notre justice instinctive, ou de nos habitudes sociales ?

Pouvons-nous rendre notre justice plus réfléchie, plus volontaire, c’est à dire plus vertueuse ?

Pouvons-nous élargir notre sensibilité et notre conscience au cercle entier des injustices, sans nous absorber dans une seule préoccupation exclusive, aussi importante soit-elle ?

 

 

 

Un principe : « L’union fait la force »

 

Comprenons à quel point ce principe a à voir avec « mettre plus de justice dans ce monde ». En effet, une injustice sentie comme telle, c’est virtuellement une force d’opposition à l’injustice et au pouvoir de l’injustice. Plusieurs injustices senties ensemble comme telles, et dont on voit la tragique cohérence, ce sont plusieurs forces d’opposition, virtuellement unies contre le système des injustices. Si chaque force reste disjointe, chacune sera vaincue séparément par le pouvoir de l’injustice. Au contraire, l’union fait la force.

C’est en coalisant les oppositions particulières que nous pouvons construire une opposition générale, et changer les rapports de forces en faveur de la justice.

Chers amis, aimer vraiment la justice, c’est la pratiquer. Aimer vraiment la paix, c’est la faire. Mais, dans ce monde, la justice découle, ou non, de l’action d’un pouvoir politique, et de ses lois. Aimer la justice, c’est vouloir le pouvoir de faire la justice. Vouloir le pouvoir pour la justice, c’est vouloir s’appuyer sur un rapport de forces favorable à la justice. Et vouloir ce rapport de forces, c’est nécessairement élargir nos thématiques, afin de pouvoir passer des alliances et changer le rapport de forces.  

Au départ, les forces à réunir dans une alliance n’ont peut-être en commun qu’un adversaire injuste commun. Si leur union ne doit pas être fragile et brève, il s’agit aussi d’exprimer et de redécouvrir la solidarité entre les diverses branches de la justice. Pour cela, surmonter les frictions initiales entre les styles, traditions, sensibilités, imaginaires divers. Il faut donc approfondir ce que toutes les demandes de justice ont de commun dans notre civilisation, c’est-à-dire l’humanisme.

L’humanisme, ce n’est pas l’idéologie du radical-socialiste franc-maçon cassoulet. C’est le cœur de toute la culture occidentale, christianisme inclus.

Il s’agit donc de manifester la solidarité humaniste profonde entre :

1° les questions de l’emploi et de la solidarité,

2° celles de l’entreprise et du crédit,

3° celles des droits démocratiques et de la liberté de conscience,

4° celles enfin sur lesquelles nous nous concentrons d’ordinaire (famille, mariage, école, éducation, bioéthique). 

Lier ainsi les sujets entre eux, c’est retrouver le socle humaniste commun ; c’est imaginer en cohérence une autre politique ; c’est permettre de constituer une alliance de bien commun, dotée de légitimité démocratique, capable d’assumer les responsabilités du pouvoir.

L’union fait la force et sans force, il ne peut y avoir de justice. Il s’agit donc, avant tout, de former ensemble un projet de bien commun, réaliste, ouvert, réunissant tous ceux que l’injustice divise (familles, chômeurs, entrepreneurs, etc.).

 

 

 

La cohérence tyrannique de l’injustice

 

Les graves injustices dans le domaine de la vie, de la filiation, etc. ne sont que des applications particulières d’un exercice du pouvoir par des injustes selon des principes injustes. Ces principes sont ceux d’un individualisme égoïste et libertaire, injuste, parce qu’il ne rend pas ce qu’il doit à l’utilité commune, au bien commun. Ces principes ont plusieurs applications cohérentes entre elles : « Mon corps est à moi, j’en fais ce que je veux ; faites du vôtre ce que vous voulez. » « Mon argent est à moi, j’en fais ce que je veux ; et vous, faites de même. » « Mon pouvoir est à moi, j’en fais ce que je veux. »

Tout cela s’unifie et devient : « Tout votre argent sera à moi, j’en ferai ce que je voudrai. Et tout le pouvoir sera à moi, parce que j’aurai tout l’argent. Et je vous ferai subir exactement tout ce que je voudrai. C’est ma liberté. Vous deviendrez volontiers mes esclaves, en voulant faire n’importe quoi de votre corps, car alors vous n’aurez plus aucune force morale pour lutter pour la justice, et vous n’aurez non plus aucun principe rationnel à m’opposer, quand je ferai de mon argent tout ce que je voudrai, c’est-à-dire : manipuler le crédit et la monnaie de façon à tout vous prendre et à vous réduire tous en esclavage pour dettes. »  

Nous vivons dans un pays où le mécanisme qui vient d’être décrit ne fonctionne pas encore à plein régime. Mais le pape François, lui, vient d’une nation, l’Argentine, où il a pu en voir les abus monstrueux. 

Vous comprenez que notre action ne peut se concentrer sur nos domaines de prédilection, et rester pragmatique dans tous les autres, comme si « je fais ce que je veux de mon argent » n’était pas un principe encore plus délétère.

Notre ambition ne peut se limiter à ralentir partiellement une évolution de plus en plus idéologique, sans apporter la moindre perspective de succès.

Si nous avons le souci d’être des témoins crédibles du Christ, nous ne pouvons faire un discours politique où ne figure pas le mot de « chômage », sans risquer de passer auprès des sans travail pour des hypocrites ou des pharisiens qui se préoccupent uniquement des injustices qui leur plaisent. Comme le dit le Christ, « il fallait observer ceci et ne pas négliger cela. »  

 

 

 

Une double injustice

 

La situation présente se caractérise par une double injustice, fondamentale, faite aux classes populaires, aux classes moyennes et à la jeunesse :

1° Une injustice politique, une violence faite au bien commun par un système d’apparence démocratique. Le pouvoir politique est en réalité cartellisé par quelques partis très homogènes, tenus eux-mêmes par une minorité de hauts fonctionnaires et d’idéologues, dont le pouvoir est sans limite car ils font les lois, et contrôlent la dépense publique.

Cette aristocratie d’État ne représente qu’elle-même, et elle est anachronique à l’époque des économies ouverte, innovantes, et entrepreneuriales. Pourtant, elle s’accroche à son pouvoir, et est très soudée autour d’un programme très clair : on ne touche pas aux privilèges, on ne réforme pas, on ne fait pas rentrer d’entrepreneurs dans nos milieux, on ne change pas l’organisation de la sphère publique, d’où nous tirons notre pouvoir et nos privilèges. De plus, on impose par la force et sans dialogue notre idéologie libertaire, car il faut bien donner l’impression que quelque chose change.

Quelles que soient les manifestations de rejet de cette politique, elles sont caricaturées, diabolisées, et utilisées pour diviser le pays. Car aucune oligarchie illégitime ne peut gouverner sans diviser ni abaisser le peuple.

 

2° Une injustice économique : l’absence de réforme de ce pays, l’absence de stratégie économique, plombe les capacités économiques de notre pays, et force à l’exil les individus les plus créatifs. Si l’on ajoute à ces boulets l’acceptation des règles d’un capitalisme financier, court-termiste, orienté sur le prochain dividende pour l’actionnaire financier, alors on assiste à la destruction de notre tissu économique. En conséquence, le niveau de vie réel des Français baisse, et la jeunesse n’a plus d’avenir économique. Certes, pendant quelques dizaines d’années, l’augmentation de la dépense publique permet de masque l’appauvrissement du pays. Mais le jour où nous n’aurons plus accès à la dette pour financer ce mensonge, alors beaucoup de Français tomberont dans la pauvreté réelle. Et les Français le savent bien – tout au moins les plus fragiles.

 

 

 

La France dans la pince de la finance libertaire et du jacobinisme libertaire

 

La France présente un phénomène original, car la classe dirigeante française vit dans une complète contradiction. Il s’agit d’une élite dont la tradition est colbertiste, jacobine ou socialisante, mais qui, pour rester au pouvoir, se soumet au niveau global à la politique libérale anglo-saxonne, en insérant la France dans une économie ouverte ; et cependant, au niveau local, elle refuse (pour garder sa clientèle) d’y adapter la France en maintenant son système jacobin et social-démocrate qui était conçu pour les économies fermées d’après-guerre. En d’autres termes, la France est atteinte à la fois par la mondialisation libérale et par la paralysie jacobine.

 

 

 

L’art de passer des alliances

 

Face à ces deux injustices, économique et démocratique, le phénomène de transgression libertaire et d’abrutissement idéologique est terrible, mais du point de vue stratégique de la conquête du pouvoir, il passe en second.

En effet, à partir de la lutte contre l’injustice économique et démocratique, on peut en France constituer une majorité. A partir de la lutte contre la transgression idéologique, on ne le peut pas aujourd’hui. Hors d’une telle politique d’ensemble, nous ne pouvons constituer qu’une force d’appoint conservatrice, vouée à cautionner une politique individualiste libérale de plus en plus libertaire. Cela ne s’appelle ni gagner, ni témoigner.   

Il a une terrible cohérence entre la destruction de la famille et celle du travail. La situation historique est telle que nous pouvons sauver la famille en luttant pour sauver le travail. Cela est probablement impossible, dans le cadre d’une simple lutte conservatrice-libérale, au sein d’un  libéralisme de plus en plus majoritairement libertaire et amoral. Cela est impossible sans remettre en cause aussi le pouvoir de ceux qui dirigent aujourd’hui .

Et ne nous hâtons pas de nous demander ici ce que cela peut signifier concrètement en termes de prise de position sur l’échiquier présent des partis politiques. Car la moitié des Français ne vote plus, les quatre cinquième ne font plus confiance aux partis existants, et les trois quarts veulent de toute façon autre chose. Si nous prenons l’initiative, ce sont les autres qui devront de plus en plus se positionner relativement à l’Idée de cette politique nouvelle.  

En outre, ce qu’on appelle la majorité, qu’elle soit de gauche ou de droite, n’est pas la majorité, puisqu’elle ne représente plus ni les grandes traditions, ni les salariés, ni les entrepreneurs, ni les familles, mais seulement des intérêts particuliers, des solidarités de caste, de clientèles et des lobbies. Elle n’a aucun respect pour la minorité, qui est en réalité l’immense majorité.

Pour tout esprit qui a étudié l’histoire et la pensée politique, la situation en France et en Europe est clairement prérévolutionnaire. Chaque année, une classe d’âge disparaît, qui avait l’expérience d’un système qui fonctionnait encore, et cède la place à une classe d’âge de plus, qui a l’expérience d’un système inique qui ne marche plus.

Si les gens sérieux ne prennent pas ensemble l’initiative d’un rétablissement du bien commun et d’un remplacement de l’oligarchie dominante, aucune hypothèse ne peut hélas être exclue.  

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Remarques sur la violence religieuse (1)

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Mise à jour le Dimanche, 27 Juillet 2014 15:14 Écrit par Henri Hude

Le texte qui suit a été présenté au comité scientifique de la Revue Oasis, à Tunis, en Juin 2012 (1). La première moitié est sur la « violence religieuse » en général ; la seconde sur la « violence monothéiste » en particulier. Je publie aujourd’hui le début de la première moitié, revue et complétée par des exemples concrets. Le reste suivra peut-être…

Je publie ce texte, aujourd’hui pour une double raison : l’actualité brûlante, qui peut requérir un éclairage formé en dehors de l’urgence ; et les situations politiques, tant internationale que nationale, qui requièrent absolument des pensées vraies sur la question de l’islam et de l’islamisme.

 

 

Introduction

 

Ma contribution veut verser à notre débat, fondamentalement pacifique, quelques réflexions sur le thème, aujourd’hui très rebattu, de la « violence des religions ». (…)

 

Il est inévitable que le statut de la vérité soit problématique en politique (2). La liberté de certaines recherches (au sens de la liberté de chercher honnêtement la vérité) est forcément limitée par les jeux de pouvoir ou les conseils de la prudence. Mais, si « toute vérité n’est pas toujours bonne à dire », toute vérité est bonne à savoir, au moins par les dirigeants.

 

Je me contenterai de faire quelques remarques sur la « violence des religions » en général, puis sur la « violence monothéiste » en particulier. (…)

 

 

 

 

Violence et polémique antireligieuse

 

Le concept de « violence » est au centre de tous les reproches adressés à la religion en général, aux religions monothéistes en particulier (3), dans les pays occidentaux, par l’idéologie libérale postmoderne, c'est-à-dire par l’idéologie dominante en ces pays. (...)

 

Chacun connaît la liste de ces « violences ». (…)

 

Elles peuvent être classées sous trois chefs d’accusation : 1° l’ascétisme, considéré comme une violence en matière morale ; 2° le dogmatisme, considéré comme une violence intellectuelle et, indirectement, politique ; 3° la violence physique, sous forme d’un recours fréquent des religions à la force, policière ou militaire, pour imposer aux sociétés qu’elles contrôlent une ligne à la fois dogmatique et ascétique.

 

Je concentrerai ici mes remarques sur le 3ème grief.

Après un avertissement préalable, mes premières remarques seront une analyse conceptuelle en vue de clarifier le langage ; les secondes seront des exemples concrets ; certains esprits plus pratiques pourront préférer lire les secondes avant les premières.

 

 

 

Avertissement préalable

 

Mon effort analytique de clarification ne sera pas, qu’on se rassure, un essai (irritant et malhonnête) d’égarer la discussion, ou de nier les évidences, quand il y en a.

 

C’est pourquoi il faut commencer par un avertissement préalable au lecteur justement critique.

 

Si un Chrétien se réjouit à la pensée que l’islam, et non plus l’Église romaine, est aujourd’hui la religion qui scandalise les libéraux, ou s’il concentre toute son attention sur cette religion comme sur le principal péril existentiel pour notre civilisation, je lui conseille d’y réfléchir à deux fois.

 

C’est un fait indiscutable et lamentable que des Musulmans persécutent et massacrent des chrétiens en Afrique ou au Proche-Orient. Mais, ce qui est encore plus lamentable, c’est la double mesure de nos dirigeants. On a écrasé la Serbie orthodoxe-nationaliste sous les bombes libérales universalistes de l’OTAN, pour vingt fois moins de nettoyage, ethnique et religieux, qu’il ne s’en produit en Irak actuellement.

 

Comme on ne s’est pas fait faute d’intervenir dans ce malheureux pays chaque fois qu’on le voulait, c’est bien la preuve que ce qui fait agir là-bas (ou ne pas agir) nos puissances, ce sont des intérêts économiques, stratégiques, politiques et financiers, ou des préférences idéologiques discriminatoires, nullement le souci universel des droits de l’Homme. L’Homme a des Droits quand c’est utile à des intérêts. Autrement, l’Homme peut mourir dans une indifférence mondialisée.  

 

 

 

 

 

Effort analytique de  clarification. De qui parle-t-on ? Et de quoi ?

 

 

Soit la proposition : « Telle religion est violente ».  Pour qu’une discussion rationnelle soit possible à son sujet, il faudrait pouvoir formuler avec précision ce qu’elle signifie.

 

Appelons donc « sujet social » un groupe humain solidement lié intérieurement et capable d’une action commune.

 

Veuillez observer que le terme « telle religion » peut signifier non moins de dix « sujets sociaux » différents :

a) une communauté X de gens unis par une communauté de croyance en une religion (supposée une, dans une mesure à préciser), indépendamment du fait que celle-ci peut fonctionner comme ciment d’une société civile ;

b) des communautés « religieuses » partielles à l’intérieur de la précédente ;

c) des factions de ces communautés ;

d) la (ou les) tête(s) de cette communauté X, ou de ces communautés partielles ou de ces factions ;

e) une société humaine prise en corps, en tant que cimentée par une (?) religion fonctionnant comme sa culture commune ;

f) un ensemble de sociétés qui sont dans le même cas ;

g) des fragments de cette société, ou de ces sociétés ;

h) des factions de celles-ci ;

i)  la tête de telle ou telle de ces sociétés, ou fragments ou factions ;

j) une institution particulière de cette société, ou dans cette société ; etc.

 

Le rapport entre communauté et société dépend en outre de la religion et de la culture elle-même, dans chaque culture.

Maintenant, observez aussi que les concepts, les valeurs, les croyances ou les idées sont des abstractions incapables d’agir par eux-mêmes. Donc, ce qu’on désigne par « telle religion » va évidemment n’avoir d’effectivité sociale, « exercer une violence », par exemple, que s’il est incarné dans tel « sujet social ». Duquel des dix parle-t-on ?

 

Ce n’est pas tout. Tel, qui pense incarner « la religion », l’incarne-t-il vraiment ? Ou dans quelle mesure ? Le veut-il ou veut-il le faire croire ? Cette incarnation varie-t-elle en fonction du temps ? Et la chose incarnée elle-même varie-t-elle ou non en fonction du temps ? De quelle façon ?

 

Par ailleurs, admettre la réalité (subjective ou objective) d’une telle incarnation de la religion dans un « sujet social » ne va pas toujours de soi, tant du côté de l’observé que du côté de l’observateur. Ce qui est incarné, est-ce la religion en question, ou autre chose qu’elle ?

 

Montaigne écrit dans ses Essais (il parlait de visu) que « dans ces armées entières qui se font la guerre pour cause de religion, on trouverait difficilement de quoi réunir une demie-compagnie d’individus réellement religieux. »  

 

Je me souviens avoir lu, dans une histoire du Languedoc aux temps de nos guerres de religions, que le chef du parti des Protestants était une grande famille catholique, les Montmorency, et que le chef du parti des Catholiques était une famille protestante, les Joyeuse. Cherchez la cause. Surement pas Jésus-Christ.

 

[Il faudrait encore ici des distinctions entre la force et la violence. Nous y viendrons dans le prochain article.] Quand on ne tient pas compte de toutes ces interrogations, et qu’on prend en compte de surcroît une période de temps assez longue, la proposition « telle religion est violente » signifie à peu près tout ce qu’on veut ; et à la fin n’importe quoi peut être par suite imputé à n’importe qui. On n’y comprend plus rien et c’est alors que les manipulateurs sont à leur aise pour venir pêcher en eau trouble.

 

 

 

 

La manipulation du débat

 

 

Regardez bien la forme que prend le débat sur « la violence des religions » (forme dans laquelle on tend à enfermer le public, en utilisant la violence de certains qui se croient pieux, et qui dans beaucoup de cas sont manipulés). Considérez surtout ses effets.

 

Ce débat a trois effets partiels : a) mettre de toute façon toutes les religions dans le même sac ; b) les diviser entre elles au maximum ; c) les culpabiliser toutes, afin de les débiliter toutes. L’unique effet résultant des trois précédents, c’est de faire régner en Occident sur toutes les religions le même laïcisme athée, qui se comporte en religion d’État parfois plus intolérante que d’autres, car plus fine et intelligente dans sa façon d’opprimer.

 

Donc, à supposer qu’une religion se conçoive comme en guerre avec toutes les autres, le minimum d’intelligence stratégique ou tactique devrait la conduire à une trêve désormais perpétuelle avec les autres, parce qu’une telle trêve serait la première condition pour ne pas se faire dévorer par l’athéisme en même temps que toutes les autres.

 

Le public n’imagine pas le niveau colossal des moyens consacrés aux manipulations machiavéliques des religions par certaines puissances impériales, en vue notamment de cultiver la radicalisation violente à l’intérieur de telle ou telle religion, pour jouer un jeu trouble d’incendiaire-pompier, ou de protecteur-racketteur. On comprend qu’il faut beaucoup d’intelligence politique à nos pays et à nos religions pour ne pas tomber dans ces pièges.

Mais venons-en aux exemples concrets.

 

 

 

Exemples concrets. Frères musulmans. Nations arabes

 

 

Par exemple, que signifie « l’islam en Égypte » ? Les Frères Musulmans ? Mais la masse des Égyptiens (26 millions de signatures pour demander des élections présidentielles anticipées !), Musulmans et Chrétiens confondus, a appuyé l’Armée qui a jetés dehors les Frères, en dépit de l’appui sans faille que Washington leur a jusqu’au bout apporté.

 

Quand les Turcs, les Égyptiens, les Saoudiens et les Émirats, pêle-mêle, chassent les Frères Musulmans, contre la volonté de Washington, est-ce que chacun ne voit pas ce que signifiait réellement le « printemps arabe » ? Et que signifie ici « telle religion est violente » ? Les « violents », ce sont d’abord les clients, les fantoches et les manipulés de Washington.

 

Quel sens cela a-t-il de faire peur au public français avec des jeunes qui vont combattre en Syrie, alors que sans notre appui aux plus « violents », la guerre de Syrie serait finie depuis longtemps ? N’est-ce pas plutôt la politique des pays soi-disant laïques qui est violente et même super-violente ? Et par suite, ne serait-ce pas la culture « laïque » elle-même, puisque si les rôles étaient inversés, on ne manquerait pas d’accuser les religions de violence, et d’immoralité machiavélique ?

 

 

 

 

L’islam peut-il faire la paix ?

 

  

Il y a en islam une définition objective de « la religion », c'est-à-dire : le consensus des écoles théologiques réelles. Et c’est vrai que ce consensus étant tel qu’il est, il est factice de distinguer, au plan théorique, entre islam et islamisme, sauf si ce consensus venait à changer.

 

Dans ces conditions, beaucoup de ce qui est rabâché sur l’islam libéral, pacifique, tolérant, ouvert, etc. n’est que de la propagande. C’est un des deux volets d’une même manœuvre de domination, dont le cerveau n'est pas en pays d’islam.

 

D'un côté, par en dessous, on pousse en avant les « violents », et de l'autre côté, celui qui les déchaîne s'assure le monopole de nous en défendre, nous, auxquels le politiquement correct interdit l’objectivité scientifique ; de sorte que nous sommes intoxiqués par des rapports erronés et culpabilisés jusqu’à la névrose à l’idée de nous défendre nous-mêmes en commençant par restaurer notre simple capacité de constatation et d’analyse. 

 

 

 

Le sens religieux de la violence religieuse

 

Ce qu’on appelle ici « violence » de l’islam est autre chose que de la violence. C’est de la religion profonde, qu’il faudrait comprendre religieusement. Nous sommes en face d’une religiosité qui intègre la guerre dans sa mystique, et qui ne peut y renoncer quant à l’essentiel. C’est ainsi, non par suite de quelque monstruosité mentale, mais pour des raisons respectables, qui auraient aussi bien valu (mutatis mutandis) pour le roi David, ou pour saint Louis.

 

 

 

Stratégie de paix

 

Toutefois, l’abandon de la guerre lui est possible,  dans sa tradition, sous la forme d’une trêve indéfinie des religions, que précisément rendent possible et nécessaire les conditions modernes de la politique. Voici pourquoi :

 

Puisque l’athéisme est de loin le plus dangereux ennemi de l’islam, et qu’il fait la guerre à l’islam, en le manipulant, et que ses armes sont la destruction des nations indépendantes et l’extrémisme religieux, quel est le seul moyen intelligent de défendre l’islam ? Bâtir des nations musulmanes indépendantes, y respecter les non-musulmans et en exclure l’extrémisme, qui ne sert d’autres intérêts que ceux de l’impérialisme athée.  

 

En outre, les pays musulmans sont traversés à la fois par une sécularisation galopante et une islamisation forcenée, par suite polarisés. Ils ont mieux à faire que de se paralyser dans des guerres civiles sans fin.

 

Ce qui ressort clairement du tableau des faits, c’est que ces pays se constituent de plus en plus en nations, ce qui ne va pas du tout dans le sens du fondamentalisme, pas plus que leur évolution démographique, leur rapport à l’autorité, leur désir d’un développement économique – auquel fait obstacle le soutien constant donné par Washington aux forces les plus « violentes » de ces pays.

 


 (1) Les recherches et conclusions ici présentées n’engagent que leur auteur, travaillant en tant qu’universitaire français, en vertu de la liberté que lui reconnaît le Droit. Elles n’engagent en aucune manière les institutions qui l’emploient et ne sauraient être présentées comme reflétant leurs positions.

(2) Hannah Arendt, La crise de la culture, chapitre ‘Politique et vérité’.

(3) Voir, par exemple, M. Bloch, La violence du religieux, Odile Jacob, 1997 ; J. Assmann, Violence et monothéisme, Bayard, 2009 ; M. Dousse, Dieu en guerre. La violence au cœur des trois monothéismes, Albin Michel, 2002.

 

   

Réflexions pour la France

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Mise à jour le Lundi, 07 Juillet 2014 20:05 Écrit par Henri Hude

  Voici les réflexions que m'inspire la situation internationale et nationale. La série de questions qui suit définit en creux une tâche à accomplir. Ce texte a été publié dans la revue La Nef, numéro 261 de juillet-août 2014. 

 

1. Vivons-nous le commencement de la fin de la toute-puissance américaine ? Avec elle, l’idée de la mondialisation individualiste et libertaire reculerait-elle ? Les nationalités renaissent dans un monde à nouveau multipolaire. La puissance impériale se décompose dans une fuite en avant contre la faillite et la révolution sociale. Ses institutions démocratiques, autrefois moteur du rayonnement et du dynamisme américains, se dissolvent dans une oligarchie financière. Certes, son système de pouvoir semble encore irrésistible : collaboration des oligarchies locales, contrôle des institutions internationales remplaçant les souverainetés nationales, crédit illimité via la monnaie de réserve mondiale, contrôle des médias et d’internet, menace de la première force militaire… Et pourtant, tous les empires finissent par s’user, car bien plus que sur leurs propres forces, ils reposent sur le sentiment de leur légitimité, qu’ils inspirent ou non aux peuples qu’ils gouvernent.

 

 

2. Aurons-nous la paix ou la guerre ? L’empire américain saura-t-il abdiquer sans violence, comme l’Union soviétique en son temps ? Sa politique reste agressive, démesurée. Sa ploutocratie est lancée dans une fuite en avant, pour éviter de devoir rendre des comptes.

 

 

3. Ce qui suivra la fin de l’empire sera-t-il forcément meilleur ? La disparition des règles individualistes et ploutocratiques, et celle d’un pouvoir mondial dominant, créera un vide immense. Cela ne peut-il déboucher sur une anarchie internationale, des guerres nombreuses et une nouvelle lutte pour l’hégémonie ? Avons-nous les modèles économiques, culturels et politiques de remplacement ? Avons-nous un projet de concert des nations civilisées ?

 

 


4. Une révolution sociale égalitaire peut-elle avoir lieu aux États-Unis ? Une collaboration est-elle possible avec les forces démocratiques de ce pays ? Car le peuple américain souffre des mêmes maux que le nôtre, en pire. Comment réformer sans le faire en même temps sur les deux rives de l’Atlantique ? Comment abolir l’oligarchie idéologique, restaurer une démocratie fonctionnelle, la nation et la souveraineté ? Comment rebâtir l’industrie et rendre un avenir économique à la jeunesse ? Comment rompre avec la culture libertaire et restituer aux peuples leur identité culturelle ?

 

 

5. Sommes-nous mûrs pour une révolution culturelle ? La fin de l’empire marquera la fin de l’Union européenne actuelle, et la venue au pouvoir, en Europe, de forces politiques à la fois nationales, démocratiques et potentiellement autoritaires. Toutefois, sans révolution culturelle profonde, cette alternance ne ferait que troquer des mondialistes libertaires pour des nationalistes libertaires ; ou bien des financiers libertaires pour des néo-communistes libertaires. La démocratie libertaire vaudra-t-elle mieux que l’oligarchie libertaire ? La montée des nationalités, pour ne pas mener au chaos, doit voir ces nations tourner le dos à la culture libertaire.

La révolution sexuelle s’est dégradée en vieillissement de la société, en dictature de lobbies libertaires, en constitution d’une « biocratie ». Michel Foucault appelait ainsi une tactique de défense d’un pouvoir de classe par la structuration des instincts dans la masse. La ploutocratie biocratique ne peut être vaincue que par un immense élan libérateur, de portée plus que politique. Nous ne rendrons justice à notre peuple, et liberté à nos nations, qu’en cessant de faire comme si Dieu n’existait pas, comme si l’Homme-Dieu n’existait pas, lui, matrice de l’humanisme européen, axe de notre Histoire, source d’amour et de liberté – le Christ.

 

 

 

6. Sommes-nous capables de faire surgir un pôle de puissance en Europe au service de l'équilibre mondial ?  Les Etats-Unis tentent d'élever un rideau de fer entre l'Europe et la Russie, afin de diviser pour régner. Mais si l'Europe, sans défense, se contentait de faire corps avec une Eurasie russo-chinoise, ne serait-ce pas troquer une domination pour une autre ? Que deviendrait alors la France, qui doit aussi être ouverte sur les mers, l'Afrique et l'Océan ? Si l'OTAN, dans sa forme actuelle, doit disparaître, ne faut-il pas une force militaire solide en Europe, par l'alliance entre plusieurs nations d'Europe, avec comme intérêts communs la paix, le développement économique et l'indépendance stratégique ? Cette alliance, refusant les aventures à l'Est, ne devrait-elle pas maintenir, si possible, une relation militaire transatlantique, établie cette fois sur un pied de stricte égalité ? 

 

 


7. Comment bâtir une vraie majorité de remplacement ? Dans la période de recomposition politique qui s’annonce, comment mobiliser le soutien électoral durable et massif requis pour des réformes immenses ? Une telle majorité populaire ne doit-elle pas inclure les immigrés d’origine africaine, du Nord et du Sud ? Si ce n’est pas le cas, alors manqueront aussi à l’alliance les Français plus idéalistes, choqués de voir qu’on exclut certains. Faute d’une alliance suffisamment large, la montée des forces nationales n’est-elle pas qu’un vase d’expansion où se déverse le mécontentement ? Un simple stabilisateur du système ?

 
   

Quelques pensées philosophiques sur les valeurs militaires

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Mise à jour le Vendredi, 30 Mai 2014 13:45 Écrit par Henri Hude

 

 1. Les valeurs guerrières

 

Il existe des valeurs guerrières. Elles semblent posséder une universalité, qui se rattache à la guerre elle-même, comme phénomène anthropologique. C’est pour cela qu’on a pu parler d’un « code du guerrier[1] ». Citons d’abord, comme exemple de valeurs guerrières, la défense des foyers et de la patrie ;  puis les conditions culturelles et psychiques de cette défense : le courage, le sens du sacrifice, l’honneur, la fidélité, la frugalité, la rusticité, etc.

L’estime pour ces vertus, pour ces valeurs, s’enracine dans la reconnaissance d’une grandeur qui s’attache à la victoire de l’homme sur l’égoïsme et sur la peur de la mort. C’est ainsi que Ludwig Wittgenstein, dans ses carnets de guerre, écrit : « Maintenant, j’ai une chance d’être un être humain décent, parce que je vis face à face avec la mort[2]. »

Par extension, tout ce qui témoigne d’une victoire de l’homme sur la facilité, sur l’esclavage par rapport au confort, à la commodité, ou à l’intérêt matériel, se rattache à cette grandeur.

Tout ce qu’on peut dire de vrai sur l’autre côté de la guerre, sur ses horreurs et sur la manière dont elle déchaîne les pires potentialités transgressives, ne peut jamais effacer cette première grandeur.

 

 

 

 

 2. Valeurs guerrières et valeurs militaires.

 

Quand les sociétés sont dotées d’un Etat, les valeurs guerrières se complètent par des valeurs militaires, telles que la rigueur, ou la discipline, et elles se transforment elles-mêmes en des valeurs militaires. La discipline devient un aspect, particulièrement exigeant, du sacrifice requis du guerrier devenu militaire. Le port de l’uniforme implique aussi un sacrifice de la « belle individualité flamboyante » du guerrier. La tactique méthodique frustre son goût du « combat singulier » homérique. La rationalité technique et utilitaire, diminuant le contact entre les combattants, et sacrifiant beaucoup de choses à la pure efficacité, rabote l’esprit de chevalerie. L’acceptation d’un droit international et de divers usages régissant les conflits, implique, par exemple, le renoncement au butin, ce qui (on ne le souligne pas assez) a changé du tout au tout les perspectives économiques du métier des armes.

 

Les valeurs militaires enveloppent certainement plus de rationalité moderne et peut-être aussi plus de moralité proprement dite que les valeurs guerrières.

En termes kierkegaardiens, ces dernières relèvent souvent d’un stade esthétique des valeurs – le beau geste, le panache, etc. – ; les valeurs militaires, elles, se situent au stade éthique. La défense des foyers en relève aussi, évidemment. Le stade religieux est toujours présent, de diverses manières.

 

L’éthique militaire, comme discipline intellectuelle, doit être sensible à cette diversité de stades, de registres, ainsi qu’à leur distribution, souvent non linéaire, voire récurrente et cyclique, dans l’espace et le temps. Cette militarisation du guerrier a bien sûr été vécue très fortement en Europe, mais elle lui est commune, dans une large mesure, avec tous les États. 

 

 

 

 

 3. Le respect de l’adversaire.

 

En général, les combattants sont capables de reconnaître ces valeurs guerrières et militaires chez leurs adversaires, et de les respecter pour cette raison, même quand ils n’en aiment ni le pays, ni la cause, ni le régime. Les adversaires se respectent, entre nobles, et entre braves, quand ils ne se laissent pas submerger par la haine, ou le désir de vengeance, le chauvinisme, ou le fanatisme idéologique. Ceci aussi est universel.

 

Le dialogue entre Achille et Priam venu lui redemander la dépouille d’Hector[3] nous fournit l’exemple de cette tension entre la fureur vengeresse et l’émouvante fraternité humaine qui relie, par-delà le conflit, et face au tragique d’une condition humaine partagée, des adversaires nobles et respectueux.

 

Qui veut faire l’ange fait la bête. Trop de pacifisme utopique risque de porter tort à ce respect entre adversaires. Quand la guerre est diabolisée, et comme il est parfois impossible de ne pas la faire, il ne reste plus alors qu’à diaboliser l’adversaire, pour justifier une pratique déclarée a priori injustifiable. Le combattant s’enferme dans une bonne conscience aussi inhumaine qu’inoxydable. L’hyper-technicisation de la guerre dans un tel esprit risque de la transformer en une sorte de dératisation utilitariste menée en toute bonne conscience puritaine.

 

 

 

 

 4. Le voisinage du sublime et du comique

 

Il n’est pas évident que les valeurs guerrières puissent être totalement transfusées dans le système des valeurs militaires. J’en vois un indice dans le fréquent voisinage entre le sublime et le ridicule, dans ce qui touche au militaire, au sein des peuples parvenus à édifier des États.

 

L’inépuisable tradition du « crobar » dans les Ecoles militaires montre que les militaires sont les premiers à prendre conscience d’un inévitable décalage, propre au guerrier forcé de devenir militaire. En France, notons aussi le succès jamais démenti (indépendamment de tout antimilitarisme) du comique troupier, de la satire des militaires[4], ou de la caricature ayant pour thème la vie militaire (le conscrit ahuri, le sous-lieutenant famélique et nul, le sous-officier peu flatté, la vieille « culotte de peau », etc.).

 

Le militaire est en effet toujours, en quelque façon, plaqué sur le guerrier, comme « du mécanique sur du vivant », ainsi que disait Bergson[5]. Ce sont deux surfaces qui ne collent pas toujours bien l’une à l’autre. Il existe alors une tension entre les valeurs guerrières et les valeurs militaires. Un magnifique guerrier ne fait pas forcément un bon militaire, et l’inverse est aussi vrai. Il faut pourtant que les deux cohabitent dans une certaine mesure, dans la même personne. C’est aussi pourquoi celui qui ferait un magnifique chef en temps de guerre se verra quelquefois brimé ou retardé à l’avancement, en temps de paix.

 

La guerre, même là où rode la mort, a toujours quelque chose de vivant, car la présence de la mort exalte le sentiment de la vie ; et la liberté par rapport à la peur de mourir, exalte le sentiment de la liberté spirituelle, de la noblesse morale, et de la grandeur de l’homme. Aussi ne doit-on pas s’étonner si le sublime et un certain cocasse voisinent si aisément dans l’existence militaire. De là le rôle indispensable de l’humour pour détendre et humaniser les rapports humains à l’intérieur des monstres froids que peuvent devenir les armées.

 

C’est que l’âme humaine fait ici le grand écart entre, d’un côté, le sacrifice suprême, la grandeur, le mystère de la mort, l’héroïsme ; et, de l’autre, la routine administrative dans ce qui ressemble parfois à un désert des Tartares bureaucratique.

 

 

 

 

 5. Valeurs militaires et valeurs politiques

 

Le militaire, nous l’avons dit (§ 3), est dans l’Etat. Il le sert et, par-là, les valeurs du guerrier doivent s’intégrer au système des valeurs de l’Etat, qui sont celle de la civilisation – autrement dit : d’un processus qui fait passer d’une sorte d’« état de nature » plus ou moins hobbésien à l’état civil. Un Etat, quels que soient son autorité, sa légitimité, son dynamisme, a toujours quelque chose de mécanique et de kafkaïen. Bien que nécessaire il n'est pas l'incarnation de la Raison, de la Liberté, etc.   

 

Valeurs guerrières et valeurs militaires ne se comportent pas identiquement, dans leur relation aux valeurs politiques. Ulysse est un politique qui se prolonge en guerrier, Achille un guerrier qui ne pense pas politiquement.

 

Si l’action guerrière peut parfois garder de fait un caractère privé, l’action militaire est une action en droit strictement politique.C'est pour cela que les valeurs militaires et guerrières dépendent dans un peuple de la relation qui y prévaut entre le public et le privé.

 

Il est difficile de dire si les valeurs militaires et guerrières possèdent une universalité supérieure, ou inférieure, aux valeurs politiques. En effet, certaines valeurs politiques ne sont telles qu’à l’intérieur de certains régimes, alors qu’on rencontre les mêmes valeurs chez les militaires formant les armées de pays dont les régimes politiques s’opposent et se combattent.

 

Le système des valeurs guerrières, devenues militaires, prend place dans un système de valeurs politiques elles-mêmes subordonnées à un concept de la justice. L’action de force armée, devenue action politique, que ce soit celle d’un individu servant son Etat, ou celle d’un Etat, peut entrer sous une règle de justice politique. Un chapitre particulier de cette justice est la théorie de la guerre juste. Il ne faut pas en abuser, sinon l'hypocrisie et son moralisme menacent.

 

 

 

 

   6. Valeurs guerrières et valeurs aristocratiques

 

La démocratie, adéquatement comprise, est à notre avis un développement normal de la société, qui est à la fois naturel et indispensable, si du moins on entend par là non pas une marotte idéologique, mais un régime mixte[7], incluant une dimension oligarchique, mais aussi une forte dimension populaire, assumant le bien commun, et tendant à réaliser un équilibre de l’ensemble des valeurs politiques - qu'elles relèvent du pouvoir, de l’Etat, de l’aristocratie et de la démocratie.

 

Le militaire défend son pays, donc le régime de son pays, qui peut être, voire doit être, la démocratie.En ce sens, les valeurs du militaire sont celles de la démocratie. Comme le militaire, pour être militaire, doit avoir un riche système de valeurs, morales, guerrières, politiques, mystiques, et comme la démocratie ne peut se passer d'armée, le militaire protège la démocratie contre les monocultures idéologiques.

 

Il existe, au sein de toute armée démocratique, des valeurs aristocratiques, qui ne sont pas sans liens avec les valeurs guerrières. Ceci n’est pas seulement européen, car l’Europe n’a jamais été seulement aristocratique et l’on trouve ailleurs qu’en Europe des aristocraties guerrières[8].

 

Les valeurs aristocratiques s’enracinent dans la grandeur guerrière, parce que rien ne peut être accompli sans courage et sans la disposition au sacrifice que le courage implique - or beaucoup, tel Aristote, pensent que le plus grand courage est de risquer sa vie, surtout dans le feu de l'action guerrière.

 

Toute paix décente repose sur une forme ou une autre de guerre victorieuse faite à une violence inique. C’est pourquoi, la disposition à prendre le risque de mort dans la lutte fera toujours une différence entre ceux qui méritent d’être chefs en temps difficile – les meilleurs –, et les autres.

 

C’est là que se trouve la raison d’un inévitable porte-à-faux entre les militaires en démocratie, même s'ils sont démocrates, et les démocraties elles-mêmes, surtout dans la mesure où ceux qui y donnent le ton sont certains segments plus égalitaristes et plus libertaires, forcément mal à l’aise face aux idées d’élite, de sacrifice, de hiérarchie, de discipline, etc. Mais comme la démocratie a toujours des adversaires, il faut bien considérer le militaire comme un mal nécessaire, à normaliser dans toute la mesure du possible – mesure limitée, car on ne pourrait le normaliser à fond sans le détruire. 

 

La grandeur humaine du courage n’a vraiment de valeur qu’au service de la justice, mais la justice reste impuissante et ineffective sans le courage. Il existe donc une valeur sociale, enracinée dans la valeur guerrière : c’est la noblesse.

 

C’est un fait que les nobles assurèrent longtemps les fonctions militaires, ou guerrières, mais il en fut ainsi, fondamentalement, parce que la fonction militaire est une fonction noble[9]. L’hérédité va faire, bien sûr, de la noblesse vertu une noblesse classe. Le corps des officiers, en Prusse, était la chasse gardée d’une noblesse terrienne, les Junkers. Les tercios castillans se recrutaient dans les cadets de familles nobles.

 

Ceux qui assuraient les fonctions guerrières sont devenus les nobles, parce qu’ils étaient nobles, se jugeaient tels et se voyaient reconnus comme tels. Le noble est celui qui peut servir et se sacrifier pour le corps dont il est la tête. René Girard rappelle qu’un très grand nombre de rites et de mythes relatifs à la royauté dans les anciennes tribus ne s’explique pas autrement que par ce caractère de victime sacrée, qui s’attache à la digne détention du pouvoir[10]. C’est pour cela que les valeurs guerrières sont centrales dans la définition de toute aristocratie.

 

 

 

 

  7. Relativisation des valeurs militaires ?

 

Il y a aussi, à côté des valeurs nobiliaires, voire au dessus d’elles, les valeurs de l’esprit, sagesse ou sainteté. Les biens de fortune ont aussi leur importance, et l’ont toujours eue. Mais, d’un point de vue authentiquement aristocratique, l’argent en lui-même n’a pas d’importance, puisque dans la vie, il ne s’agit pas de jouir, mais d’être noble, c'est-à-dire d’être libre, et d’être chef, et de servir avec honneur. De ce point de vue nobiliaire, l’argent, pris comme matière à ostentation, comme source d’un plaisir de possession, comme garantie de sécurité, ou comme pouvoir d’acheter tout ce qu’on veut, est la quintessence de la vulgarité. C’est aussi pour cela qu’une bourgeoisie d'esprit élevé déteste parler d’argent. Aux yeux des nobles, les valeurs principales n’ont pas de prix, et ne sauraient être acquises à prix d’argent. 

 

Ces vues et ces valeurs dépendent de la structure sociopolitique de certains peuples, surtout à certaines époques, et peuvent recevoir un développement unilatéral ; elles ont cependant quelque chose d’universel, étant enracinées dans des expériences humaines fondamentales. 

 

 

 

 

  8. Valeurs militaires, noblesse et privilèges, valeurs économiques

 

La noblesse voulait des privilèges, ce qui la faisait détester. Mais pourquoi en voulait-elle ? Par simple avidité, bien entendu, et aussi parce que les métiers "nobles" rapportent peu, voire coûtent. Or, il faut un territoire et des moyens pour jouir pleinement de la liberté sociale, de l’assurance tranquille et de la sérénité d’esprit, requises à l’exercice du leadership social et politique. Et il faut que les métiers nobles jouissent d'un prestige social incompatible avec le manque d'aisance. De là, sans doute, la revendication de privilèges, notamment fiscaux. Sans eux, pensait-on, les classes exerçant les métiers où s’expriment ces valeurs les plus hautes, ne pourraient tenir leur rang, ces fonctions étant moins rémunératrices que les métiers de l’industrie ou de la finance.

 

De là, aussi, le prestige, encore aujourd’hui dans bien des pays, de la propriété foncière, signe d’indépendance et moyen d’un digne loisir, où l’âme se recueille dans l’attente du service, et s’enracine dans la longue durée de la terre des pères – la patrie.

 

Le noble n'a pas pour réputation d'aimer le travail. Les biens matériels ont de la valeur quand ils servent à « libéraliser les sentiments », selon une expression très significative d’Edmund Burke[11]. « Libéraliser les sentiments », c’est sentir avec noblesse, comme un homme libre. Les chefs ont, par excellence, à être des hommes libres et à sentir en hommes libres. Et la propriété, dont ils obtiennent le plus souvent une plus grande part, est l’instrument d’une telle « libéralisation » des âmes, quand elle ne nourrit pas l’individualisme possessif. Un homme est libre quand il est noble et n’a pas peur de la mort, donc quand il est prêt à servir, à risquer sa vie pour servir le bien commun. Ces qualités de noblesse humaine ne caractérisent pas seulement les dirigeants, les officiers, car elles peuvent descendre jusqu’aux hommes du rang ; mais elles sont particulièrement nécessaires à une élite sociale, si celle-ci veut se faire reconnaître comme légitime, en payant de sa personne. Il est aisé de laisser ces nobles conceptions dériver en éloge de la paresse, en préjugé de caste, en favoritisme héréditaire.  

 

 

 

 

  9. Valeurs militaires et valeurs bourgeoises

 

Ce n’est pas sans raison que les bourgeoisies se sont insurgées, notamment en France, contre la morgue des nobles privilégiés, quand ils unissaient à la médiocrité militaire un parasitisme social et une incapacité politique.

 

Mais, l’exemple de la République de Venise, entre autres, nous montre qu’une classe dirigeante industrielle, commerçante et financière – techniquement parlant, une bourgeoisie – peut assumer en même temps les valeurs nobiliaires, prendre directement en charge le service militaire, le service de l’Etat, les fonctions publiques, et réaliser, sous la forme d’une noblesse républicaine et bourgeoise, une synthèse originale entre l’activité fertile de la bourgeoisie, les valeurs désintéressées de la noblesse et l’amour de la liberté politique.

 

Les commerçants vénitiens ont découvert qu’il ne pouvait exister de grand commerce sans la liberté des mers ; ni de liberté des mers sans marine de guerre ; et que sans Etat et sans un corps militaire capable de servir dans cette marine, il ne pouvait exister de république marchande. C’est ainsi qu’une thalassocratie s’enracine dans une nécessité bourgeoisie, mais finit en liberté aristocratique, ou même en volonté de puissance impériale. – De tels phénomènes se laissent observer en Europe, mais il y a eu des aristocraties, des aristocraties guerrières, et des valeurs d’aristocratie guerrière, en bien d’autres lieux qu’en Europe. 

 

 

 

 

  10. Valeurs militaires, valeurs de conservation et valeurs démocratiques

 

Il n’est pas non plus paradoxal de noter un lien entre les valeurs militaires et les valeurs morales, tout court. En effet, là où feraient défaut tout sens du devoir, de la hiérarchie, du sacrifice, de l’effort et de l’ascèse (sans lesquels ne peut exister aucune valeur guerrière, ni aucun corps militaire efficient) ; là aussi se trouverait en défaut la moralité générale.

 

Celle-ci se trouverait réduite à une moralité terre à terre, à un utilitarisme moralisant, incapable de justifier l’honnêteté par l’idéal et par l’honneur. LE juste et le bien ne se recommanderaient guère qu’au nom d’une convergence, très improbable, entre l’intérêt particulier et l’intérêt général (qui ne pèse pas lourd et cède sous la pression des appétits de court terme et des convoitises immédiates, comme l’expérience le montre).

 

C’est pour cela que, souvent, les conservateurs sont militaristes et que, paradoxalement, les esprits les plus attachés aux plus hautes valeurs morales, qui sont, dans le fond, des valeurs de paix, peuvent accepter parfois sans trop de regret l’idée et le fait de la guerre. Ils ne regardent pas sans méfiance un pacifisme qui aisément leur paraît suspect de connivence avec la vulgarité du matérialisme. Et ils se méfient aussi de la démocratie, dans la mesure où celles-ci, trop pacifiques, au moins en surface, relativiseraient trop les hiérarchies nécessaires à toute force armée efficiente, et réduiraient à trop peu la place de ces dernières dans la cité. 

 

 

 

 

  11. Le caractère ambigu des valeurs guerrières

 

Il existe une évidente contradiction entre la morale dans sa notion même, et la guerre en général. La loi morale est la loi de paix, et donc, à ce titre, elle est la loi naturelle d’une humanité qui se développe sans conflit armé. L’existence d’un pouvoir imposant cette loi de paix, caractérise le processus de civilisation, par lequel on se retire de l’état de nature, qui est aussi un état potentiel de guerre de tous contre tous.

 

Toutefois, l’action d’un tel pouvoir est à sa manière une victoire, voire une guerre, contre les prétentions anarchiques d’une liberté arbitraire et sans loi. De là le caractère ambigu des valeurs guerrières.

 

D’une part, la pacification et la civilisation sont le triomphe des valeurs les plus spirituelles et pacifiques ; mais, d’autre part, la liberté libertaire, comprise comme refus du juste pouvoir, de la loi morale et de la civilisation, étant une tyrannie régressive, il est juste de la combattre, et il serait injuste de laisser dominer sans résistance. En cela la vertu guerrière est aussi valeur de paix. Du mal de l’injustice et de la violence sortent ainsi le bien de la juste guerre et celui des valeurs nobles qui s’y déploient, ou s’y retrempent.

 

Ces valeurs militaires n’auraient donc pas lieu d’exister, sans une violence et une méchanceté humaine qu’il convient de déplorer, mais cette méchanceté même ouvre une carrière au déploiement des potentialités combatives et correctives de la justice, qui autrement resteraient insoupçonnées, dans le giron d’une vie toute calme et harmonieuse.      

 

 

 

 

 12. Le relativisme ambiant rend difficile une saisie immédiate de toutes ces valeurs

 

Mais, c’est bien là l’indice du fait que la première victime du relativisme, c’est justement le sens de la relativité historique et de la riche et profonde diversité des situations humaines. 

 

Les divergences culturelles se comprennent souvent à partir d’un fond commun, diversement interprété, ou raisonné.

 

Par exemple, si l’on estime que le courage guerrier exige la lutte à mort, se laisser faire prisonnier sera une preuve de moindre valeur, sauf dans le cas où l’on aura été relevé blessé sur le champ de bataille.

 

Mais, si l’on a une conception plus morale, plus rationnelle, et plus mesurée de l’épreuve de force, la résistance inconditionnelle à outrance sera, au contraire, une aberration, qui fait entrer les peuples dans la logique d’un carnage absurde, et les soldats qui se rendent après une belle résistance sont donc à traiter en gentlemen aussi raisonnables que courageux.

 

Par suite, les cultures peuvent bien différer sur la définition, par exemple, de ce en quoi consiste le traitement moral des prisonniers. Cela ne prouve absolument pas que les valeurs guerrières, d’un peuple à l’autre, n’auraient rien de commun. 

 

 

 

 

  13. Quand donc une éthique militaire commence-t-elle à exister ?

 

  A. Quand les valeurs guerrières sont devenues des valeurs militaires ; quand donc la vie humaine est soumise à un pouvoir régulier et à des lois, qui sont les pédagogues de la rationalité, de la raison ; quand un peuple prend conscience d’une tension entre la guerre et la civilisation ; par cette prise de conscience, la guerre se trouve située à sa juste place, comme un désordre objectif.

 

   B. Toutefois, dans cette situation de désordre objectif, relativement à l’idéal, surgissent des valeurs authentiques et originales ; en outre, il est possible de se conduire en guerre non seulement avec honneur, mais encore avec justice, car l’ordre requiert qu’une force corrige et punisse les situations de violence injuste.

 

   C. L'éthique militaire se déploie, quand les adversaires sont capables de se respecter, sur la base d’un sens de l’honneur guerrier partagé, voire d’une rationalité et d’une justice également partagées, en dépit d'interprétations opposées. La culture de paix, et la loi de paix, comme normes culturelles supérieures, tendent à limiter la guerre, à bloquer sa montée aux extrêmes.

 

 

 



[1] Shannon FRENCH, The Code of the Warrior, Rowman & Littlefield, 2004. Dans cet ouvrage, l’auteur nous fait faire un tour d’horizon des civilisations et met en évidence des constantes éthiques, repérables à travers l’espace et le temps.

[2] Cité par Jeff MC MAHAN, dans son livre Killing In War, p.2.

[3] Homère, Iliade, XXIV, 485 sq.

[4] La première moitié du film de Michel AUDIARD, Vive la France, est un modèle du genre. 

[5] Henri BERGSON, Le Rire (1900), PUF. Il existe, au reste, deux façons d’interpréter le « mécanique militaire ». Il y a le mécanique de l’acier, de l’impeccable drill, du fonctionnement précis, de la cohésion terrifiante – la machine, alors, ne prête assurément pas à rire. Il y a, aussi, la drôlerie de la machinerie réglementaire, l’absurdité de sa logique formelle oublieuse de toute finalité, la focalisation abrutissante sur les détails, l’attachement pointilleux à des habitudes aussi insignifiantes que sacralisées, etc.

[6] Antonin ARTAUD, Le théâtre et son double, passim.

[7] Henri HUDE, Penser la guerre pour faire l’Europe, Introduction.

[8] Par exemple, au Japon. Cf. HORSHEIMER, Histoire du Japon.

[9] Le « duc » est ainsi le dux, le chef militaire, celui qui conduit (ducit, de ducere) une armée. Le « marquis » est celui qui gouverne une marche, une province frontalière exposée aux razzias et aux invasions, etc.

[10] René GIRARD, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978.

[11] Edmund BURKE, Réflexions sur la Révolution en France.

   

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